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L’Amour qui saigne/Au village

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Henry Kistemaeckers (p. 109-124).


AU VILLAGE


I



Et quand je me rappelle le village au bout de la route blanche, d’où s’enlèvent à chaque coup de vent des traînées vagues de poussière, les haies vertes, les seigles qui ondulent tout là-bas jusqu’à la bande mystérieuse de l’horizon et mettent dans le paysage comme le flottement calme d’une mer, puis les murs de terre sèche que couronnent des touffes d’orties en fleur, les toits de tuiles comme incendiés par la flambaison du plein soleil ; les vols de pigeons s’éparpillant dans le ciel bleu, les cerisiers dont les branches croulent comme sous des avalanches de neige, et la rue sale, barrée par les tas de fumier, silencieuse, où les couples de bœufs passent très lentement, où les vieilles gens marmonnent en prenant le chaud, où les poules picorent entre les cailloux et poursuivent les papillons aventureux, quand je me rappelle ce décor paisible d’églogue devant lequel on se sent comme un besoin de repos, comme une lassitude des membres, et je ne sais quel désir profond d’y vivre longtemps, d’y vivre toujours, je songe avec d’âpres colères à la pauvre petite Annyl, à l’enfant tant douce, tant jolie qu’ils ont tuée, — les mauvais !

Les propos commencèrent un matin autour du puits large, aux margelles usées, où les filles viennent remplir leurs lourdes cruches et bavardent familièrement, tandis que les seaux s’égouttent avec une chanson claire.

La Toinette, une commère hâlée qui eût brouillé les douze apôtres, ayant alléché la bande par des paroles hésitantes, une histoire d’amour interrompue aux premières phrases, avait enfin jacassé d’un ton effronté, en montrant la petite qui raccommodait des tricots sur sa porte :

— Regardez donc cette Annyl qui se donne des airs de Sainte-Vierge ! Ça fait suer de voir des choses pareilles ! Tire l’aiguille, Margot, tire l’aiguille, baisse les yeux, rougis quand les garçons t’appellent, cela n’empêche pas qu’on te chasserait bien vite de la congrégation, et que les anciens te frotteraient les jupes si je racontais seulement…

— Personne ne te croirait, Toinette ! interrompirent les autres avec des rires moqueurs.

— Chercheuse de poux ! cria Marie Fresquoul.

— On perdrait son temps à chercher les tiens, la belle ! reprit Toinette.

Et, haussant les épaules, elle ajouta :

— Puisque vous faites toutes vos dévotions à l’autel de la demoiselle, je garde mes secrets pour moi.

Elle souleva sa cruche et la posa d’un geste robuste sur ses cheveux épais.

— Bonsoir, la compagnie ! fit-elle et le visage négligeamment détourné ; quand vous causerez avec Annyl, demandez-lui donc des nouvelles de Tistet, le taupier de Villevote, et si l’herbe des bois était fraîche — le soir du fenêtra !

Le lendemain, les brocards de la Toinette furent colportés de maison en maison. Comment, Annyl, l’héritière des Peyramale, si jeunette, si timide, avait fauté avant d’attendre même ses vingt ans ! Elle courait les galants, l’innocente. Et quels galants ! Un gueux n’ayant pas trois pistoles dans un nœud de mouchoir, vagabondant les douze mois de l’an par la campagne pour exercer son métier de crève-la-faim !

Et l’on enjolivait déjà de détails cruels l’histoire première. Les amoureux se voyaient chaque nuit. Elle se languissait du Tistet, toutes les longues heures des jours où elle ne pouvait le contempler et se sentir enveloppée de ses bras puissants. Elle s’endormait sur sa chaise en travaillant. Elle maigrissait à cette besogne de perdue qui lui cassait l’échine et lui cernait les yeux. On pouvait avoir un amoureux. Toutes les filles avaient leur promis. Elles connaissaient toujours le péché avant le sacrement. Mais, Annyl dansait trop le guilledou, en vérité, et elle y laisserait son âme et son corps.

C’était ainsi que, sans trêve, discouraient les méchants paroissiens du village, comme des roquets hargneux qui hurlent aux étoiles dans le silence mélancolique des clairs de lune.

L’héritière des Peyramale avait-elle donc mérité ces insultes implacables ? Avait-elle vraiment connu l’émoi mystérieux, la joie délirante dont rêvent maladivement les belles filles pendant ces nuits lourdes d’août, où le sommeil ne peut clore les paupières ? Pauvre d’elle, elle ignorait presque ce que c’était. Elle rayonnait en sa virginité sainte comme un lys qui s’ouvre doucement à l’aube.

Elle aimait cependant avec une naïveté farouche, elle aimait ce Tistet, ce garçon vêtu d’une peau de bique, en haillons, qui mendiait parfois un tortillon de pain et un coin dans la grange, aux fermes, quand l’ouvrage n’allait pas. Elle l’aimait parce qu’il était pauvre, déshérité, parce que les autres filles lui riaient au nez, parce qu’il était seul en ce monde, à tirer sa dure vie. Elle s’apitoya d’abord et cette pitié se fondit peu à peu en un amour très doux. Puis, les yeux du taupier luisaient d’une clarté si caressante, sa voix avait un charme triste et, lorsqu’il chantait, le cœur battait à coups plus forts.

Annyl aimait le taupier.

Et le soir du fenêtra — la Toinette n’avait menti qu’à demi — dans le tumulte fou des rondes, les deux jeunesses s’étaient sauvées vers le noir en se tenant la main. Tistet l’avait implorée avec de telles prières qu’elle n’avait pas su dire non.

Et ils avaient erré le long des chemins, troublés d’être seuls pour la première fois, s’enfonçant dans l’ombre ténébreuse des feuillages. Elle n’osait pas lui parler. Il n’osait pas l’enlacer d’une étreinte folle.

Ils étaient revenus sur la place sans avoir échangé seulement un de ces baisers furtifs dont la tiédeur s’éternise aux lèvres comme un parfum subtil que rien ne peut chasser !


II


L’automne finissant, Annyl eut la mauvaise fièvre d’octobre. Elle grelottait tout le jour. Ses pommettes saillaient, comme plaquées maladroitement de fard. Ses jambes flageolaient. Elle n’avait plus la force de marcher. Un matin, elle ne put se lever, et elle resta étendue dans ses toiles, comme morte, n’entendant pas les phrases qu’on chuchotait auprès de son lit, ne reconnaissant pas les figures familières.

— Les cloches sonneront bientôt un baptême ! répétèrent railleusement les voisins.

— Un baptême ! et pourquoi, pécaïre ?

— Et donc, pour un petit Tistet. Vous ne saviez pas que l’Annyl est en mal d’enfant ?

Les Peyramale, de rudes métayers qui ne songeaient qu’à leurs semailles et à bien vendre les sacs de grains, s’étaient moqués jusque-là des médisantes calomnies qui, du matin au soir, leur bourdonnaient partout aux oreilles. Leur fille couchait auprès d’eux ; elle ne quittait pas la maison. Et, les soirs de fête, c’était la plus tôt rentrée du village.

— Je vous en souhaite une jumelle ! répondaient-ils à tous.

Mais cette antienne nouvelle qu’on débitait à leur porte les étourdit comme un brusque coup de cloche. Ils doutèrent. Annyl ne les avait-elle pas trompés ! N’avait-elle pas joué une comédie de vertu pour les rendre sourds au concert des autres ? Cette maladie qui la clouait débile, comme paralysée sur la paillasse, n’était-ce pas le mal honteux dont les amis se gaussaient en se tenant les côtes ?

Et rageusement, croyant enfin à toutes ces calembredaines, ils clamèrent plus haut que tous. Leur fille ramassait donc des galants sur les grandes routes ? Elle couchait dans les fossés. Il lui fallait des mendiants à cette pourrie. C’était du propre ; et l’on avait économisé des sous et des écus, on avait sué sur la glèbe, on s’était courbé la carcasse pour enrichir monsieur Tistet, un claque-dents sans papiers ni famille.

Alors ils accablèrent la malade de haineuses injures. Ils la tourmentaient. Ils la rossaient comme une bête rétive ; ils l’obligeaient à travailler malgré ses souffrances, et lorsqu’elle roulait sous les fardeaux trop lourds, lorsqu’elle demandait grâce d’une voix sangloteuse, qu’elle les suppliait de ne pas croire les mensonges qu’on racontait, les anciens secouaient la malheureuse ; ils lui criaient durement :

— Hue ! feignante ! Tistet te consolera !

Elle connut toutes les misères, toutes les souffrances, toutes les hontes. Tistet, croyant qu’elle s’était donnée à un autre, l’avait oubliée et courait ailleurs les aventures. Et, abandonnée de tous, lassée de souffrances, à la nuit tombante, un soir, elle se sauva du logis, résolue à mourir. La voie du chemin de fer longeait les dernières maisons du village. Annyl s’étendit sur les rails, attendant la mort avec une impatience désespérée, et le train broya son corps immaculé.

Voilà pourquoi, lorsque je revois le village, au bout de la route blanche, ce décor paisible d’églogue devant lequel on se sent comme un besoin de repos, et je ne sais quel désir profond d’y vivre longtemps, d’y vivre toujours, je songe avec d’âpres colères à la pauvre petite Annyl, l’enfant tant douce, tant jolie, qu’ils ont tuée — les mauvais !…