L’Amour souffle où il veut (Charpentier)

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Théâtre, Texte établi par Maurice Dreyfous G. Charpentier (pp. 83-117).



L’AMOUR SOUFFLE OÙ IL VEUT


COMÉDIE EN 3 ACTES ET EN VERS


(Fragment inédit.)




ACTE PREMIER


Un salon ouvrant sur une serre.





Scène PREMIÈRE

GEORGES, DAFNÉ.



Georges.

Ces bruyères du Cap sont toutes défleuries ;
Otez-les.


Dafné.

Otez-les.Oui, monsieur.


Georges.

Otez-les. Oui, monsieur.Sous ses grappes flétries,
Ce lilas blanc de Perse a l’air le plus piteux ;
Arrachez-le.


Dafné.

Arrachez-le.C’est fait.


Georges.

Arrachez-le. C’est fait.Je ne vois, c’est honteux,
Dans ce lieu que mon cœur voudrait plein de merveilles,
Qu’un printemps négligé fait de fleurs déjà vieilles.


Dafné.

Des fleurs de ce matin !


Georges.

Des fleurs de ce matin !Qu’on dirait d’hier soir.
J’ôte aux mains de Dickson la bêche et l’arrosoir ;
Un autre désormais prendra soin de la serre.
Pour mon Ève, il me faut un paradis sous verre.
Ce salon est affreux.


Dafné.

Ce salon est affreux.Ce salon tout doré ?


Georges.

L’architecte est un sot et je le changerai ;
Il ne m’a pas compris ; c’est froid, vide, sans âme :
Un salon de banquier et non de jeune femme.


Dafné.

Monsieur est difficile.


Georges.

Monsieur est difficile.À mon rêve d’amant
J’aurais voulu pouvoir construire un nid charmant.
Ce luxe est sans esprit, ces tentures sont bêtes ;
Pourquoi les tapissiers ne sont-ils pas poëtes ?
Mon Dieu ! que ces rideaux font de stupides plis !
Il aurait fallu là des pétales de lis,
Et non ce lourd damas à vingt-cinq francs le mètre.
À la place indiquée, a t-on eu soin de mettre
Le piano d’Érard et les partitions ?


Dafné.

Oui.


Georges.

Oui.Les livres sont-ils rangés sur les rayons ?


Dafné.

Tout est prêt.


Georges.

Tout est prêt.Bien. Allez dire à mademoiselle
Que j’attends au salon qu’il fasse jour chez elle.




Scène II

GEORGES, PAUL.



Paul.

Personne ! — Un vrai palais des contes de Perrault,
Et je vais d’un baiser éveiller en sursaut,
Dans la tour où l’enchaîne un sommeil léthargique,
Le belle au bois dormant de ce logis magique.
Diable ! quelqu’un !


Georges.

Diable ! quelqu’un !Un homme ! à cette heure, en ce lieu !
Que faites-vous ici, monsieur ? Parlez, mordieu !


Paul.

Oui, mais n’étranglez pas l’orateur dès l’exorde.
Tiens ! Georges !


Georges.

Tiens ! Georges !Paul ! avec une échelle de corde,
En paletot, couleur de muraille. — Chez qui,
Par cette ascension de madame Saqui,
Croyais-tu pénétrer ? — Toujours trop prompt à naître,
Gageons que ton amour s’est trompé de fenêtre.


Paul.

Tu sauras tout. — Ta main !


Georges.

Tu sauras tout. — Ta main !Mes bras te sont ouverts.


Paul.

Cher ami !


Georges.

Cher ami !D’où viens-tu ?


Paul.

Cher ami ! D’où viens-tu ?Je viens… de l’univers.
Comme Ulysse, j’ai vu les villes et les hommes,
J’ai perdu des cheveux et j’ai gagné des sommes.


Georges.

Depuis six ans ton front s’est un peu déplumé.


Paul.

Pour avoir trop souffert, pour avoir trop aimé !
Les neveux ont toujours un oncle qui les mate ;
Le mien m’a revêtu d’un frac de diplomate ;
J’étais né pour porter l’habit bleu de Werther.


Georges.

Ce costume, en effet, t’eût donné fort grand air,
Avec la botte à cœur et surtout la culotte ;
J’aurais voulu te voir auprès d’une Lolotte
Te disant : « Ô Klosptock ! »


Paul.

Te disant : « Ô Klosptock ! »Tu ris, mauvais sujet !
Mais l’unique bonheur auquel mon cœur songeait
Était un pur amour, à la mode allemande,
Pour une vierge blonde, aux doux yeux en amande,
Parlant de clair de lune et de vergiss-mein-nicht.
Mon rêve, je le vis, un soir, chez Metternich,
Qui walsait, à deux temps, avec un feld-zeugmestre,
Berçant sa nonchalance au rhythme de l’orchestre.
Au second tour, ses yeux dans les miens avaient lu
Et notre mariage allait être conclu,
Quand mon gouvernement, dans sa faveur maussade,
Pour me faire avancer, me changea d’ambassade :
Il fallut quitter Vienne et me rendre à Madrid.

J’aurais été constant, mais l’amour s’amoindrit
Quand l’objet adoré demeure à huit cents lieues ;
À la fin j’oubliai les petites fleurs bleues
Et la walse et Schubert, — héros de Florian,
Némorin obligé de vivre en don Juan.
Je faussai ma parole ; hélas ! ces Madrilènes
Savent si bien poser, au bord de leurs grands peignes,
La mantille de blonde ! Elles ont de tels yeux
Que le noir de l’enfer y vaut l’azur des cieux !
Casilda n’était pas jaune comme une orange,
Mais elle était charmante et d’une grâce étrange.
J’envoyai des bouquets et j’offris des bonbons ;
Je fis en espagnol des vers qu’on trouva bons.
Un beau soir, je risquai mon aveu. — D’un air tendre,
Sans me répondre rien, elle daigna me tendre
L’œillet rouge piqué dans ses cheveux de jais ;
Et je formais déjà mille riants projets,
Quand la fortune infâme, et qui de moi se joue,
Fit sur mon pauvre cœur encor passer sa roue.
Une seconde fois, ce bonheur désastreux,
Qui me poursuit partout, m’empêcha d’être heureux !
J’avais fait un rapport, plein de phrases banales,
Sur quelques questions internationales ;
Le ministre charmé me nomma, le bourreau !
Plénipotentiaire à Rio-Janeiro.
Je refusai, disant ma poitrine affectée,
Mais ma démission ne fut pas acceptée ;
Mon oncle prétendit que cela n’était rien,
Et ne me cacha pas qu’il laisserait son bien,
À des sociétés pour le rachat des nègres,
Ou pour l’engraissement des danseuses trop maigres,
Si je ne m’empressais, par le premier steamer,
D’aller représenter mon monarque outre-mer.
Ce sont là des chagrins qui font chauve avant l’âge.


Georges.

Officiellement forcé d’être volage,
Pauvre Paul, je te plains ; mais je voudrais savoir
Ce qui m’a procuré le plaisir de te voir,
Avec effraction, bris de vitre, escalade,
Menus détails qui font en panier à salade,
De Mazas au palais se promener les gens
Quand ils ont par hasard été vus des sergens.


Paul.

Je t’expliquerai tout. — Martyr diplomatique,
Pour ce poste malsain et trop transatlantique,
Je partis et mes pleurs tombaient au gouffre amer,
Du bord où me penchait un affreux mal de mer.
Casilda ! vainement j’évoquai ta pensée ;
Mon amour se noya pendant la traversée.
À ses serments encor mon faible cœur manqua,
Et bientôt je devins épris d’une Ourika.
— La Vénus de Milo copiée en ébène, —
Un astre aux rayons noirs !


Georges.

Un astre aux rayons noirs !Je remarque avec peine,
Paul, que ton idéal, blond primitivement,
En courant les chemins s’est halé diablement,
À l’Allemande rose, à l’Espagnole brune,
Succède une Africaine au teint couleur de prune !


Paul.

C’est le gouvernement qu’il en faut accuser.
Ce nœud un coup du sort vint encore le briser.
Une lettre me vint, de cent timbres salie,
Qui m’annonçait la mort d’un oncle… d’Australie,
Une variété d’oncle à succession,
Imaginée exprès pour ma damnation.
Je reconnus bien là mon guignon ordinaire ;
Mais le défunt était six fois millionnaire.

J’interrompis tout net mon roman africain,
Et par le Washington, clipper américain,
Libre à jamais du joug de la diplomatie,
À Melbourne j’allai chez Brown et Mackensie,
En bons sur l’échiquier, poudre et pépites d’or,
Prendre possession du monstrueux trésor.
N’est-ce pas désolant ?


Georges.

N’est-ce pas désolant ?Oui, ton malheur me navre.


Paul.

Un autre paquebot me pose au quai du Havre
Où l’express me reprend et me jette à Paris,
Désabusé de tout, l’âme et le cœur flétris.
En arrivant, je cours à ta demeure ancienne ;
La porte était fermée et close la persienne.
Je fais quatre cents tours au boulevard de Gand
Où passe chaque soir quiconque porte un gant ;
Pas de Georges, et rien qui me met sur ta piste.
Chacun disait son mot : tu t’étais fait trappiste,
Tu t’étais engagé comme simple spahi
Pour des peines d’argent ou quelque amour trahi.
Ceux-ci te prétendaient mari d’une négresse,
Ceux-là gendarme en Chine ou bien corsaire en Grèce,
D’autres marchand de peaux de lapin au Congo.


Georges.

Tout cela ne dit pas pourquoi, bel hidalgo,
Par l’échelle enlevée aux balcons des Lucindes,
Sur les murs mitoyens, en plein jour, tu te guindes,
Au risque de tomber sur un mari jaloux
Ou de rester le pied pris dans un piége à loups.


Paul.

N’ayant pas une pierre où reposer ma tête,
D’un hôtel de garçon je m’étais mis en quête,
Et j’errais au hasard, par ce quartier perdu,

Le nez en l’air, lisant chaque écriteau pendu :
J’avise une maison de celle-ci voisine.
Tu vois — ce fronton grec qui là-bas se dessine, —
Tranquille j’y vivais depuis quelque huit jours,
De compagnie avec un pot de graisse d’ours,
Deux flacons d’eau de Lob et d’huile athénienne ;
Ma mèche de cheveux napoléonienne
S’épaississait déjà sur mon front mieux garni ;
La fraîcheur revenait à mon teint rajeuni
Et le calme du cœur dans mon âme apaisée,
Quand je vis, m’accoudant un jour à la croisée,
Dans le jardin voisin où plongeait mon regard,
Assise sur un banc, et lisant à l’écart,
Une fée, une grâce, un astre, une merveille !
Rose comme Psyché quand l’Amour se réveille,
Blanche comme la neige au sommet du mont Blanc,
Qui tournait les feuillets d’un pouce nonchalant,
Et semblait dans le ciel où son œil bleu se lève,
Suivre, à travers l’auteur, sa pensée ou son rêve !
— C’était mon idéal, mais le vrai cette fois, —
J’envoyai des baisers avec le bout des doigts,
Et lançai des poulets que le vent sur son aile
Emporta par-dessus la plaine de Grenelle.


Georges.

Elle te remarqua sans doute et tu lui plus.


Paul.

Hélas ! non ; au jardin elle ne revint plus.
Le cerbère tenté montra des crocs de dogue,
La duègne refusa mes louis d’un air rogue ;
Il fallut en venir alors aux grands moyens,
Danser la cachucha sur les murs mitoyens,
Se suspendre à l’échelle en galant de Séville
Pour venir se planter devant la jeune fille,
Dans la pose classique, une main sur le cœur,

Et lui dire… tu sais… la phrase de rigueur.
Non sans m’être écorché sur les tessons de verre,
Je descends… j’aperçois une porte de serre,
J’entre ; je m’oriente et tombe entre tes bras
Par un imbroglio que tu m’expliqueras.
Suis-je ici chez toi, George, ou bien suis-je chez elle ?
Et quel est le secret que ce logis recèle ?
Où, franchissant un mur et faisant un détour,
Je trouve l’amitié quand je cherchais l’amour !
J’ai bien peur qu’il ne faille encore que je parte.


Georges.

Reste… tu sauras tout…




Scène III

GEORGES, PAUL, ANTOINE



Antoine.

Reste… tu sauras tout…Monsieur…


Georges.

Reste… tu sauras tout… Monsieur !Qu’est-ce ?


Antoine.

Reste… tu sauras tout… Monsieur ! Qu’est-ce ?Une carte.


Georges.

Donne…


Antoine.

Donne…D’un étranger qui désire savoir
Si monsieur est visible et le peut recevoir.


Georges.

Lord Clarence Durley, duc et pair d’Angleterre.
Tu le connais ?


Paul.

Tu le connais ?Beaucoup. Ce fut dans le cratère

Du Vésuve qu’eut lieu la présentation,
Par un tiers avec nous faisant l’ascension.
Notre amitié devint bientôt assez étroite ;
C’est le cœur le plus noble et l’âme la plus droite,
Joints au plus vif esprit qu’on puisse rencontrer.
Un parfait gentleman.


Georges.

Un parfait gentleman.C’est bien, faites entrer.



Scène IV

GEORGES, PAUL, ANTOINE, LORD DURLEY.



Antoine.

Lord Durley !


Paul, s’avançant vers le nouveau venu.

Lord Durley !Laissez-moi présenter, cher Clarence, Mon ami d’Angleterre à mon ami de France : — Lord Clarence Durley, — comte Georges d’Elcy. —


Georges, saluant.

Mylord…


Lord Durley, même jeu.

Milord !Monsieur… pardon… mais… je cherchais ici Monsieur d’Elcy le père, et je vois un jeune homme…


Georges.

De ce nom, par malheur, nul que moi ne se nomme. — À Votre Grâce, puis-je être agréable en rien ?


Lord Durley.

Faites-moi la faveur d’un moment d’entretien.


Georges.

Très volontiers.


Paul.
Très volontiers.Faut-il que je batte en retraite ?



Lord Durley.

Non, Paul, restez, — je sais votre amitié discrète.

À Georges.

Vous êtes le tuteur de miss Lavinia ?


Georges, surpris et troublé.

Quel démon ou quel traître ainsi le renseigna ?

Haut.

Oui, milord ; mais ce nom qui vous l’a fait connaître ?


Paul, à part.

Sur le jardin de George aurait-il sa fenêtre ?


Lord Durley.

Un pur hasard. — J’étais, en simple désœuvré,
Pour y voir les tableaux, dans une église entré,
À cette heure où toujours la solitude y règne ;
Une jeune personne, à côté de sa duègne,
S’était agenouillée et priait au saint lieu.
— Où je venais pour l’art, elle venait pour Dieu. —
Son beau front, ses cheveux en bandeaux sur ses tempes
La faisaient ressembler aux vierges des estampes
Dont elle avait la douce et tranquille fierté ;
Vrai type italien à Paris transporté.
Sans qu’elle m’aperçût, car la nef était sombre,
Elle sous un rayon, et moi voilé par l’ombre,
Je contemplai longtemps son front pur, que le jour,
En le dorant, semblait désigner à l’amour.
Tout en la regardant, mon âme sentait fondre
Cet ennui froid et noir comme un brouillard de Londre,
Et que j’ai d’Angleterre en France rapporté.
Mon cœur, d’entre les morts, était ressuscité !
Son oraison finie, elle ajusta sa mante
Et sortit à pas lents, sérieuse et charmante.
Jusque sous le portail, de loin je la suivis.
Un coupé l’attendait aux marches du parvis ;
Mais si rapidement que partit la voiture,
Moi, je tenais un fil pour nouer l’aventure.

Depuis je l’ai revue à Saint-Germain-des-Prés,
Examinant les murs de fresques diaprés
De l’œil intelligent dont regarde une artiste ;
Mais elle ne sait pas seulement que j’existe.


Paul, à part.

Le sort de la bataille à prévoir est aisé
Entre ton amour chauve et cet amour frisé.


Lord Durley.

Sous la voilette bleue et la capote verte,
J’avais pu reconnaître, heureuse découverte !
Près de la belle enfant, miss Lucy Caméron,
Chez ma sœur autrefois lectrice et chaperon,
À qui je paye encore une petite rente,
— Chose en soi naturelle et fort indifférente ; —
Mais en touchant la somme hier, elle signa :
« Reçu tant. Miss Lucy, chez miss Lavinia, »
Par l’indication de sa nouvelle adresse
Donnant, sans le vouloir, celle de sa maîtresse,
Et ce renseignement qui les renferme tous,
M’a fourni le moyen d’arriver jusqu’à vous.


Georges.

Ce récit est vraiment très poétique et montre
Votre talent à peindre une heureuse rencontre ;
Mais quel en est le but ?


Paul, à part.

Mais quel en est le but ?D’ici je le prévois.


Lord Durley.

Monsieur d’Elcy, j’ai dû me marier trois fois,
Et trois fois s’est rompu ce projet éphémère :
La première, ce fut à cause de la mère,
La seconde du père, et la troisième enfin
De la tante, de l’oncle et du petit cousin.
Je n’aime pas du tout la famille… des autres.



Paul.

Mes penchants sociaux là-dessus sont les vôtres.


Lord Durley.

Lavinia n’a pas de parents ?


Georges.

Lavinia n’a pas de parents ?Non, milord.
Mais vous parlez en sphinx, et j’ai beau faire effort,
Pour moi, tout ce discours est un profond mystère.


Lord Durley.

J’ai vingt-six ans, — je suis duc et pair d’Angleterre,
Et je porte de gueule à trois léopards d’or,
Avec cette devise : Ex sanguine splendor.
J’ai tout ce qu’ici-bas l’homme rêve ou désire :
Hôtel dans le West-End, manoir dans le Yorkshire,
Villa de marbre blanc au bord du lac Majeur,
Et, l’été, quand me pousse un instinct voyageur,
Un yacht de bois de teck, dont je jette l’amarre
Aux rives de Ceylan ou de Castellamare.
Si vous ne voyez pas, comte Georges d’Elcy,
Pourquoi, moi, lord Durley, je vous dis tout ceci,
C’est que votre pupille est jeune, belle, seule,
Sans cortège de père, ou de tante, ou d’aïeule,
Et que je viens ici par le plus droit chemin,
En loyal gentleman vous demander sa main.


Georges.

Je repousse à regret une offre qui l’honore ;
Lavinia n’est pas à marier… encore.


Lord Durley.

Pour qu’elle le devienne, il suffit d’un époux.


Paul, à part.

Il garde son trésor comme un griffon jaloux.


Georges.

Elle est trop jeune.



Lord Durley.

Elle est trop jeune.Elle a seize ans bientôt, cher comte ;
Et l’amour, sur ses doigts, en souriant les compte.


Paul, à part.

Cardillac ne veut pas lâcher son diamant.


Lord Durley.

Elle ne peut rester fille éternellement,
À voir pâlir sa joue et sa beauté décroître ;
Et votre intention n’est pas qu’elle entre au cloître ?


Georges.

Ce n’est pas une affaire à conclure en un jour.


Lord Durley.

Non, mais en attendant je puis faire ma cour.
Quelle objection faire à ma demande ? aucune ;
Honorabilité, rang, titre, âge, fortune,
J’ai tout ce qu’on exige, et je puis, sans orgueil,
Frapper à toute porte, étant sûr de l’accueil.


Georges.

Lavinia ne voit ni ne reçoit personne.


Lord Durley.

Ah ! je devine. — Ainsi que plus d’un le soupçonne,
Vous êtes marié — morganatiquement,
Et chez vous, le tuteur prête un masque à l’amant :
J’y songe tard ! Pardon pour tant de maladresse.
Le tuteur est amant, la pupille est maîtresse ;
Et, Rosine changeant les groupes du tableau,
Du comte Almaviva rit avec Bartholo !
Dans un bonheur caché j’entre, et je le dérange.
Pardon !


Georges.

Pardon !Que dites-vous ! ma pupille est un ange,
Pure comme celui qui veille à son côté ;
Elle en a l’innocence ainsi que la beauté.



Lord Durley.

J’en crois votre parole et ses yeux francs où brille
Une honnête fierté de chaste jeune fille ;
Si son cœur n’a pas fait, pour mon malheur, un choix,
Je demande sa main une seconde fois.


Georges.

Une seconde fois, moi, je vous la refuse.


Lord Durley.

Alors, ne soyez pas surpris, monsieur, si j’use
Des armes que fournit l’arsenal amoureux
Contre l’entêtement des tuteurs rigoureux ;
J’y déterrerai bien quelque vieux stratagème
Pour voir Lavinia, lui dire que je l’aime
Et, mettant à ses pieds ma fortune et mon nom,
Savoir si, comme vous, elle répondra non.


Georges.

Je vous empêcherai.


Lord Durley.

Je vous empêcherai.Ce sera difficile.
Un tuteur ne peut pas séquestrer sa pupille.
Elle habite un hôtel et non pas une tour
Avec pont-levis, herse, et fossés tout autour ;
Et, comme au temps jadis, y fût-elle murée,
Je n’aurai de repos que l’en ayant tirée.
— Une clef d’or crocliette une porte d’airain ;
Si la porte tient bon, je creuse un souterrain,
Et si la sape manque, à temps contre-minée,
Je descends par le toit ou par la cheminée.


Georges.

Je l’enverrai plutôt au bout du monde.


Paul, à part.

Je l’enverrai plutôt au bout du monde.Bien !


Lord Durley.

J’en suis charmé. — Je sais la route, car j’en viens.

Oh ! nous autres, Anglais, lorsque par une idée
Nous avons la cervelle ou l’âme possédée,
Nous allons jusqu’au bout de notre entêtement.
Et nous devenons fous mathématiquement.
Les jours de fine pluie où le ciel gris tamise
Ce spleen qui fait courir aux ponts de la Tamise,
Chercher les pistolets dans le fond des tiroirs,
Ou, comme Castlereagh, repasser ses rasoirs,
Il faut, pour nous sauver, quelque étrange manie,
Quelqu’entreprise folle et qu’on veut voir finie,
Quelqu’amour insensé donnant une raison
De remettre à demain noyade ou pendaison.
Heureux quiconque alors se crée un but à suivre !
Eh bien ! moi, j’ai trouvé mon prétexte de vivre :
Lavinia ! — J’étais lugubre, — il avait plu,
Et j’allais, comme on fait d’un roman déjà lu,
Dans un accès d’ennui, sans cette circonstance,
Au chapitre vingt-six jeter mon existence.
J’ai repris le volume et j’irai jusqu’au bout,
Car l’héroïne a mis de l’intérêt partout.


Georges.

Biffez Lavinia de ce charmant poème,
Milord.


Lord Durley.

Milord.Pour quel motif ?


Georges.

Milord. Pour quel motif ?Eh ! parce que je l’aime !
Avec ce beau sang-froid, courtoisement moqueur,
Ce que vous demandez, c’est mon sang, c’est mon cœur,
Mon âme, mon trésor, mon rêve, ma chimère,
Plus qu’en prenant la fille on n’enlève à la mère.


Lord Durley.

Eh bien, épousez-la puisqu’il en est ainsi ;
Qu’elle soit, devant tous, la comtesse d’Elcy !

Et ne l’exposez plus, par un titre équivoque,
Aux brusques passions que sa beauté provoque.
Pourtant j’aurais voulu, plus rayonnante encor,
Sous l’hermine ducale et la couronne d’or,
La voir, lady Durley, dans son carrosse à glace,
Allant au Drawing room de Buckingham’s palace !
Le Times, à l’article : High life and fashion,
Eût conté longuement sa présentation ;
Et doublant sa beauté de toute ma richesse,
J’eusse fait à la reine envier ma duchesse.
Mais vous avez pour vous l’antériorité ;

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·



Lord Durley.

Cependant il me vient un scrupule suprême ;
Est-il sûr que vraiment Lavinia vous aime,
Avez-vous échangé de mutuels aveux
Ou l’espoir seul tout bas répond-il à vos vœux ?


Georges, à part.

Dans mon cœur il éveille une angoisse mortelle :
M’aime-t-elle en effet ? — (Haut.) Une insistance telle
Me gêne.


Lord Durley.

Me gêne.Un galant homme, en cette extrémité,
Doit, même à son rival, toute la vérité ;
Pour moi, qu’un non condamne et qu’un oui fait renaître,
C’est une question de ne pas être ou d’être.


Georges.

Sur l’honneur, je ne puis dire que mon amour,
Dans le vrai sens du mot, soit payé de retour.



Lord Durley.

Éclaircissez ce point, et je viens dans une heure,
Savoir de vous s’il faut que je vive ou je meure.


Georges.

Ne revenez, milord, ni ce soir, ni demain,
Car jamais, moi vivant, vous n’obtiendrez sa main.


Lord Durley.

Pourtant, si sa réponse à vos vœux est contraire ?


Georges.

Je la refuserais même alors à mon frère,
Si j’en possédais un qui d’elle fût épris,
Et verrais sans pitié ses larmes et ses cris.


Lord Durley.

Vous dépassez le Turc en fait de jalousie.
J’agirai.


Georges.

J’agirai.Voyez-vous, j’aime avec frénésie
D’un amour aujourd’hui plus grand encor qu’hier,
Vaste comme le ciel, profond comme la mer.
Ce n’est pas la banale et passagère ivresse
Qu’inspire à tout jeune homme une belle maîtresse !
Oh ! que non pas ! — mais bien l’ardente affection
Que le Créateur porte à sa création,
Le père à son enfant, l’auteur à son poème,
L’avare à son trésor, le dévot à Dieu même.
Vous parliez de mourir ! De mon espoir sevré,
Ce n’est pas vous milord, c’est moi qui me tuerai.


Lord Durley.

À la bonne heure ! Enfin vous voilà raisonnable.
Vous vous tuez, — très-bien, — c’est décent, convenable,
Original. — Alors, moi, j’essaye à mon tour,
Et si Lavinia repousse mon amour,
Je lui lègue mes biens et puis je m’intoxique
D’un verre d’eau sucrée à l’acide prussique.



Paul.

Pour un millionnaire excentrique et blasé,
Se tuer n’est pas neuf.


Lord Durley.

Se tuer n’est pas neuf.Mais vivre est bien usé.
Repoussé, je m’immole à votre humeur jalouse ;
Mais si je suis choisi, vous mourrez et j’épouse.
C’est dit. — Adieu !



Scène 5



Georges, Paul





Georges.

C’est dit. — Adieu !Non, non, cent fois non !


Paul.

C’est dit. — Adieu ! Non, non, cent fois non !Calme-toi.


Georges.

Avec son flegme anglais, il m’a mis hors de moi.
Que Dieu damne ses yeux, que le diable l’emporte !
Un mot de plus, j’allais le jeter à la porte.


Paul.

Là, là, Georges, tout beau ! modère ce courroux,
Ne pleure pas. Voyons ! tu seras son époux ;
Lord Durley ne l’a pas dans sa poche enlevée,
Et pour moi, je renonce à l’union rêvée.
Tu l’aimes donc beaucoup ?


Georges.

Tu l’aimes donc beaucoup ?Comme un fou, comme un sot.
Je vivrais d’un sourire et je mourrais d’un mot.


Paul.

Comme on change ! D’ailleurs tu n’as rien vu qui puisse
Faire croire qu’elle aime un autre, ou te haïsse ?



Georges.

Rien ; c’est vrai. — Je me suis emporté sans raison.


Paul.

Eh bien, mariez-vous et faites un garçon ;
Je serai son parrain, nous vivrons en famille ;
Mais, à propos, qui donc est cette jeune fille,
Et comment se fait-il que tu sois son tuteur ?


Georges.

Un enfant à qui j’ai servi de bienfaiteur.


Paul.

C’est très-beau ! — Qui t’aurait, avant cette œuvre pie,
Soupçonné de morale et de philanthropie !


Georges.

Ma disparition, dont on a tant parlé,
Par là s’explique.


Paul.

Par là s’explique.Où diable étais-tu donc allé ?


Georges.

À ma terre d’Elcy. — Là, travaillant sans trêve
Sept ans, comme un sculpteur, j’ai modelé mon rêve.


Paul.

Pour te faire une femme en marbre ; — c’est bien dur,
Bien blanc, bien nu, bien froid et tout aussi peu sûr.
Comment ce beau projet te vint-il à la tête ?


Georges.

Tu venais de partir pour Vienne. — Une coquette
Avait à mon orgueil joué l’un de ces tours
Que d’avance on prévoit, mais qui blessent toujours.
J’étais seul. Cette vie, à soi-même pareille,
Où l’on fera demain ce qu’on a fait la veille,
Me fatiguait. — J’avais assez d’entendre, au son
Des pièces d’or, chanter la banale chanson,
Et mon spleen s’ennuyait de demander asile
Au temple hospitalier de la Vénus facile.



Paul.

Le vice te donnait soif d’ingénuité,
Comme après une orgie on désire du thé.


Georges.

Certain soir, ne sachant que faire de moi-même,
Au Théâtre-Français j’entrai, moi quatrième.
Je m’assis dans un coin mi-veillant, mi-dormant,
Et j’écoutais la pièce assez distraitement,
— Un chef-d’œuvre ! un joyau de l’ancien répertoire —
Comme d’un vieil ami l’on écoute l’histoire.
Les beaux vers, cependant, produisant leur effet,
Je me sentis bientôt réveillé tout à fait.


Paul.

Que donnait-on ?


Georges.

Que donnait-on ?Le Legs et L’École des femmes.
Arnolphe, dont tous deux souvent nous nous moquâmes,
Cette fois me parut plein de sens et d’esprit.
Au lieu de m’égayer, son malheur m’attendrit ;
Mon cœur pour le vieillard prit parti contre Horace,
J’entrai dans son idée, et marchant sur sa trace,
Quoique l’expérience ait eu peu de succès,
Je voulus me créer à mon tour une Agnès,
Me disant que le tort d’Arnolphe était son âge,
Et qu’un jeune homme eût fait un autre personnage.
Il me plut, en dehors du monde et de sa loi,
D’aimer un être unique et fait pour moi — par moi.


Paul.

Pour un ancien roué la fantaisie est rare.
Don Juan continuer Arnolphe !


Georges.

Don Juan continuer Arnolphe !Moins bizarre
Qu’on ne pense : don Juan, à travers tout, poursuit
Et demande au hasard l’idéal qui le fuit.

Arnolphe à la maison auprès de lui l’élève.
Les moyens sont divers, mais c’est le même rêve :
Un type souhaité hors de qui rien n’est bon.
Comme j’avais l’Agnès, j’imitai le barbon.


Paul.

Tu l’avais ?


Georges.

Tu l’avais ?Tu sais bien, — cette fille adoptée…


Paul.

Quelque Aïssé moderne, au bazar achetée,
Que, voyageur imbu des mœurs de l’Orient,
Tu gardais pour plus tard comme un morceau friand,
Libertin !


Georges.

Libertin !Pas du tout. Je l’avais, d’aventure,
Ramassée en chemin et mise en ma voiture,
Comme je l’aurais fait d’une levrette.


Paul.

Comme je l’aurais fait d’une levrette.Où ? quand ?


Georges.

À Naples où j’allais voir fumer le volcan,
Tandis que tu restais lâchement à Florence
Sous prétexte d’attendre une lettre de France ;
Mais en réalité pour la Zambinella,
Beau talent que chacun siffle à la Pergola,
Et que tu t’entêtais, par amour ou caprice,
À proclamer partout sublime cantatrice.


Paul.

Mon brevet d’attaché m’arriva, quand son cœur
Allait récompenser en moi l’amour claqueur ;
Ainsi furent perdus bouquets, rappels, cabales,
Bravos à dominer le fracas des timbales,
Sonnets sur satin rose et pigeons blancs lâchés,
Sous leur aile portant des madrigaux cachés ;

Mais poursuis…


Georges.

Mais poursuis…J’allais seul à Sorrente en calèche ;
Les petits mendiants que l’étranger allèche,
En haillons et pieds nus sur le pavé brûlant,
Trottaient à ma portière et chantaient d’un ton lent
Pour provoquer le sou, rançon de leur silence :
« Signor, limosina, per mangiar, Excellence ! »
Une petite fille, à l’air timide et doux,
En souriant, jeta juste sur mes genoux,
Sans mêler sa voix pure à ces voix enrouées,
Trois fleurs de laurier rose avec un jonc nouées,
Humble fierté du pauvre au riche s’adressant,
Noble mendicité par le don commençant !
Un vieux jupon trop court, une étroite brassière,
Une chemise usée et de trame grossière,
Formaient tout son costume, et l’on eût dit vraiment
Que l’amour mendiait sous ce déguisement.
Tandis que je lançais quelques pièces de cuivre
Pour éloigner la troupe obstinée à me suivre,
Elle, près des chevaux, trottait, trottait toujours ;
Et j’admirais sa joue aux suaves contours,
Où la santé brillait, fraîche, sous un teint pâle,
Et ses bras blancs encor malgré leurs gants de hâle,
Et ses yeux d’un bleu noir, et ses cheveux bouclés
Par l’agitation de la course mêlés.
« Voici de l’or pour toi, tends tes mains que je verse ! »
Lui disais-je, sans voir venir en sens inverse
Malgré le bruit de fouet et le son du grelot,
Un coucou du pays, nommé corricolo,
Qui passa près de nous, et si près et si vite,
Que sa roue écarlate eût broyé la petite
Si je ne l’avais pas, avec un cri d’effroi,
Par les bras enlevée et mise devant moi.

L’enfant, d’être en voiture étonnée et joyeuse,
Riait, passait ses doigts sur l’étoffe soyeuse
Et m’amusait avec son babil enfantin
Et son charmant petit patois napolitain.
Son père était pêcheur, et sa mère était morte ;
Elle, pour travailler trop jeune ou trop peu forte,
Tendait sur les chemins des bouquets aux passants ;
Lavinia — c’était son nom — avait dix ans :
J’aurais pu la descendre au milieu de la route,
Lui mettant dans la main un louis, que sans doute
Son père eût dépensé le soir au cabaret ;
Mais je sentais pour elle un plus vif intérêt,
Car sa misère avait coudoyé ma richesse,
Dans ma calèche assise en fille de duchesse,
Et je ne voulais pas rendre à la pauvreté
L’ange par le hasard entre mes bras jeté.
Le pêcheur me céda ses droits pour une somme ;
J’emmenai la petite en France, et le cher homme,
Accoutumé d’enfance à l’inanition,
Creva bientôt après d’une indigestion.


Paul.

Que le macaroni lui soit léger ! — Ensuite !


Georges.

À ma terre d’Elcy, Lavinia conduite
Fut confiée aux soins de Lucy Caméron.
Lorsque je l’allais voir, vite, sur le perron,
Sitôt que de ma chaise elle entendait les roues,
Elle accourait, m’offrant les roses de ses joues,
Comme à Naples jadis elle m’offrait ses fleurs.
Au teint de bistre avaient succédé des couleurs ;
Les mains brunes étaient des mains patriciennes
Que veinait le sang bleu des familles anciennes,
Ou mieux le pur sang grec qui coule à Procida…
La soirée aux Français de mon sort décida :

Las d’actrices, plus las encore de grandes dames,
Je fis mon sixième acte à L’École des femmes ;
Arnolphe à cheveux bruns, mais comme lui jaloux,
J’élevai mon Agnès, en serre, loin de tous,
Comme dans un harem une Circassienne
Qui ne voit les passants qu’à travers sa persienne.
Depuis tantôt huit jours nous sommes à Paris,
Et tout paraît étrange à ses regards surpris.


Paul.

Est-elle au moins capable, en sa candeur extrême,
De mettre au corbillon cette tarte à la crème
Qui semblait détestable à monsieur le marquis,
Et qu’Arnolphe charmé trouve d’un goût exquis ?


Georges.

Je ne suis pas encor tout à fait un Géronte,
Et dégrader un être ainsi m’aurait fait honte.
Son éducation a reçu tous mes soins,
Et si c’est dans un but égoïste, du moins
Je n’ai pas écrasé, précaution infâme,
Sur le front de Psyché le papillon de l’âme !
J’ai voulu que son cœur fût grand, afin qu’un jour
Avec plus de pensée il y tînt plus d’amour.
J’ai confié les clefs de toutes les serrures
À ses petites mains, qui n’en sont pas moins pures.
Elle lit dans Shakspear, Raphaël et Mozart.
Riche, je lui permets le luxe comme un art,
Comme une fleur de plus dont sa grâce est parée ;
Et dans cette humble enfant de la fange tirée,
Vil caillou dont j’ai fait un diamant sans prix,
Pétrarque verrait Laure et Dante Béatrix.
Célimène naïve, Agnès spirituelle,
Elle est intelligente, elle est jeune, elle est belle !


Paul.

À ce monstre charmant fait de perfections

Je voudrais un défaut, comme une ombre aux rayons ;
J’ai peur pour toi. — Crois-moi, n’anime pas ton marbre,
On poursuit une nymphe et l’on attrape un arbre.
Tous ces plans concertés manquent ; mieux vaut, sans art,
Laisser l’arrangement de sa vie au hasard ;
Toute jeune fille est plus ou moins romanesque :
Il faut se présenter, comme Egmont ou Fiesque,
Le pourpoint de satin et la plume au chapeau,
Brandissant une épée, agitant un drapeau…
Mais, ton amour est-il connu de la petite ?


Georges.

Dans un fauteuil, auprès du lit de Marguerite,
Gœthe nous montre Faust rêveur et contemplant
En silence la chambre et le petit lit blanc.
Comme Faust arrêté sur un seuil sans défense,
J’ai dans son pur sommeil su respecter l’enfance.
Attendant le réveil de ce cœur endormi
Pour ôter à l’amour le masque de l’ami.
En moi Lavinia n’a jamais vu qu’un frère.


Paul.

Tant pis ! ce précédent à l’amour est contraire.
Je crains que tu ne sois, pour ta discrétion
Prématurément pris en vénération,
Et que la belle enfant, qui t’eût aimé peut-être,
Dans ton fauteuil de Faust voie un fauteuil d’ancêtre.


Georges.

J’espère bien que non. — Je ne suis pas si vieux
Que déjà l’on m’assoie au fauteuil des aïeux.
Mais peut-être ai-je trop différé. — Son œil brille,
Son front rêve : hier enfant, aujourd’hui jeune fille !
Il faut que l’amitié, chaste sœur de l’amour,
S’éloigne, et que le frère à la fin ait son tour…
Ce lord Durley m’excède et le doute me tue.


Paul.

Allons ! porte la flamme au flanc de la statue !



Scène VI

GEORGES, PAUL, DAFNÉ


Dafné.

Mademoiselle est là qui voudrait vous parler.


Paul.

Je te quitte. — Surtout ne vas pas te troubler !
Frappe ! le marbre est dur ; que rien ne te désarme !
Je reviendrai tantôt.



Scène VII


GEORGES, seul.

Je reviendrai tantôt.Ô moment plein de charme
Et d’angoisse où le cœur palpite à se briser
Quand la création va se réaliser !
Enfin Pygmalion a fait sa Galatée,
Et Pandore muette est devant Prométhée.
L’un a prié Vénus, l’autre a volé le feu,
Et tous deux sont tremblants, le mortel et le dieu !
Comme eux, j’ai modelé le rêve de mon âme
Et fait une statue où sommeille une femme ;
La verrai-je, tremblante et rouge d’embarras,
Quitter son piédestal et tomber dans mes bras ?




ACTE DEUXIÈME






Scène PREMIÈRE


GEORGES, LAVINIA



Lavinia.

Bonjour, Georges !


Georges.

Bonjour, Georges !Bonjour, Lavinia !


Lavinia.

Bonjour, Georges ! Bonjour, Lavinia !De grâce,
Promets-moi, si tu veux que je t’aime et t’embrasse,
Une faveur.


Georges.

Une faveur.Laquelle ?


Lavinia.

Une faveur. Laquelle ?Ordonne à miss Lucy,
Fidèle à son bonnet de vieux tulle roussi,
De mettre un ruban jaune à la place d’un rose.


Georges.

Moqueuse !


Lavinia.

Moqueuse !Et de changer deux fois par an de pose,
Car au monde il n’est rien qui soit plus ennuyeux,
Plus monotone à l’âme et plus maussade aux yeux
Qu’un horizon toujours borné par une Anglaise,
Faisant du petit point sur une grande chaise.


Georges.

Lavinia, ménage un peu ton chaperon…
Qu’as-tu fait ce matin ?


Lavinia.

Qu’as-tu fait ce matin ?D’abord j’ai lu Byron,
J’ai joué des morceaux de la Marche funèbre
Et l’lnvitation à la valse de Webre ;
Puis, pour me dérider, passant à Rossini
Avec sa tarentelle à six-huit, j’ai fini
Mamma mia, mamma mia ! — Je me croyais encore
À Sorrente, et mes pieds, sur le rhythme sonore,
Dansaient en même temps ce que chantaient mes mains…
Montons-nous à cheval aujourd’hui ?


Georges.

Montons-nous à cheval aujourd’hui ?Les chemins
Sont rompus, et le ciel est tout haché de pluie.


Lavinia.

Quel dommage !


Georges.

Quel dommage !Rester à la maison t’ennuie ?


Lavinia.

Auprès de toi, jamais, cher Georges ! — Seulement
Cela m’eût fait plaisir de sortir ma jument
Et d’essayer au Bois mon amazone neuve.
Affreux climat ! il faut qu’il neige ou bien qu’il pleuve !
Ô mon beau ciel de Naple immuablement pur,
Qu’un flot moins bleu que lui berce dans son azur !


Georges.

Le regretterais-tu ?


Lavinia.

Le regretterais-tu ?Non ! ta France chérie
Est maintenant pour moi comme une autre patrie ;
Je ne regrette rien.


Georges.

Je ne regrette rien.Tu m’aimes donc beaucoup ?


Lavinia.

Certe, et je te le prouve en te sautant au cou.


Georges.

Enfant !… Mais tu n’es plus une petite fille,
Et tu me traites trop en père de famille.


Lavinia.

En père ! — Non, monsieur, mais en frère adoré ;
C’est un titre charmant, amical et sacré.


Georges.

Sans doute, mais l’on peut en trouver un plus tendre,
Et je te le dirais si tu voulais l’entendre.


Lavinia.

Je doute qu’il en soit un plus plein de douceur
Pour moi, jadis ta fille et maintenant ta sœur.


Georges.

Celui de mari ?


Lavinia.

Celui de mari ?Non ; je ne sens nulle envie
De laisser pénétrer brusquement dans ma vie
Cet inconnu d’hier, époux du lendemain,
Qui pose à tout hasard votre main dans sa main.
Un frère vaut bien mieux, surtout s’il te ressemble.
Le monde est comme un livre où nous lisons ensemble,
Fronts penchés l’un vers l’autre et mêlant nos cheveux.
Tu connais mes secrets, je devine tes vœux ;
Il existe entre nous de longues sympathies,
Une communauté de choses ressenties,
Des souvenirs d’un charme intime et pénétrant
Où le présent qui rêve au passé se reprend ;
L’époux ignorerait ma vie antérieure,
Toute une part de moi, peut-être la meilleure :

Je ne veux pas jeter à quelque sot mari
Mon âme, ton ouvrage, ô mon frère chéri !


Georges.

Tu n’aimes donc personne ?


Lavinia.

Tu n’aimes donc personne ?Eh ! si, puisque je t’aime.


Georges.

D’amour, ou d’amitié ?


Lavinia.

D’amour, ou d’amitié ?Je n’en sais rien moi-même.
Je ne connais l’amour, ne l’ayant pas senti,
Que comme l’on connaît les mœurs de Taïti
Sur les récits de Cook et de Dumont d’Urville,
Ou la mer, par Gudin, quand on reste à la ville ;
Me trouvant bien chez moi, je n’ai pas voyagé.


Georges.

Tu n’en as pas l’envie ?


Lavinia.

Tu n’en as pas l’envie ?Et pourquoi faire ? — J’ai,
C’est toi qui l’as permis, lu les chants des poètes,
Des mystères du cœur fidèles interprètes ;
Dans leurs livres, que nul n’a fermé sans émoi,
Plus d’un groupe idéal a passé devant moi,
Souriant ou pensif et les mains enlacées :
Francesca, Paolo, chères ombres blessées,
Herminie et Tancrède, Angélique et Médor,
Aminte et son berger, et bien d’autres encor ;
Près d’Hamlet Ophélie effeuillant sa couronne,
Juliette penchée au balcon de Vérone
À qui Roméo dit : « Ne crains rien, mon amour,
Ce n’est pas l’alouette et ce n’est pas le jour ! »
Faust au jardin de Marthe emmenant Marguerite,
Virginie avec Paul qu’un seul jupon abrite,
Saint-Preux et sa Julie aux bosquets de Clarens,

Miss Harlowe, qui songe entre ses vieux parents
Aux moyens d’envoyer sa lettre à Lovelace ;
Mais leurs feux m’ont laissée aussi froide que glace,
Et mon cœur, préservé par quelque talisman,
S’en tient, en fait d’amour, aux amours de roman.
Encor souvent trouvai-je avec leurs hyperboles
Les héros enragés, les héroïnes folles,
Et je pense que Dieu là-haut me prépara
Pour être le Kaled d’un vertueux Lara.
Je te suivrai partout sous un habit de page,
Et nous courrons le monde en galant équipage.


Georges.

Eh quoi ! tu n’as jamais éprouvé ces langueurs
Que la brise d’avril apporte à tous les cœurs,
Cette délicieuse et tendre inquiétude
Qui, par la rêverie interrompant l’étude,
Vous fait rester l’œil fixe et le coude appuyé
Sur Shakspeare incompris ou Mozart oublié ?


Lavinia.

Non ; quand mon piano, quand mes livres m’ennuient,
Je me mets à broder, et les heures s’enfuient.


Georges.

Jamais tu n’as senti, le soir, sur ton bras nu,
L’invisible baiser de l’amant inconnu
Se poser, comme fait un papillon qui joue,
Et le sang de ton cœur te monter à la joue ?


Lavinia.

J’arrange ma cornette et roule mes cheveux,
Je me couche, et ne sens aucun frisson nerveux.


Georges.

Jamais tu n’as couru, la figure embrasée,
Aux fleurs de ta fenêtre où perle la rosée,
Y rafraîchir ton front lourd de rêves brûlants,

Ni, poussée au jardin par de brusques élans,
Quitté, pendant la nuit, la coucbe où tu reposes,
Pour dire ton secret à l’oreille des roses ?


Lavinia.

Je dors jusqu’au matin sans déranger les fleurs,
Puis je m’éveille aux cris des oiseaux querelleurs
Qui dans l’arbre voisin font un joyeux tapage ;
Et ma vie, en riant, tourne encor une page,
Une page où se lit un seul nom…


Georges.

Une page où se lit un seul nom…Et lequel ?


Lavinia.

Le tien.


Georges.

Le tien.Vraiment ?


Lavinia.

Le tien. Vraiment ?Mais oui. N’est-ce pas naturel ?
Pour moi n’es-tu pas tout, et famille et patrie !
Que suis-je ? À ton caprice une forme pétrie,
Que tu douas d’une âme et que, bon comme Dieu,
Tu mis dans un charmant et splendide milieu,
Lui livrant ton Éden en toute confiance,
Sans excepter le fruit de l’arbre de science.
Mais Ève n’a pas pris la pomme et s’en repent.
Elle eût dû, sur l’amour, consulter le serpent ?
Cher Georges, si mon cœur quelque jour prenait flamme,
Je ne confesserais mon âme qu’à ton âme !


Georges.

Qui croirait que l’amour t’intéresse si peu,
Fille d’un sol de lave et d’un climat de feu ?


Lavinia.

Oh ! maintenant je suis une Parisienne.
Je n’ai plus cette nuque aux tons terre de Sienne,
Ces maigres bras brûlés par un âcre soleil,

Et mon sang est moins chaud sous mon teint plus vermeil ;
Ce qui n’empêche pas que je n’aime mon George,
Non comme l’idéal absurde que se forge
Sur les têtes de cire aux montres des coiffeurs
Une pensionnaire aux petits airs rêveurs,
Mais comme le garçon le meilleur de la terre,
D’une amitié que rien ne balance et n’altère,
Et pour qui, s’il fallait à sa place mourir,
On me verrait gaîment à l’échafaud courir !


Georges, à part.

Ô mon cœur bats moins fort. (Haut.) Du moins, enfant cruelle,
Avez-vous réfléchi combien vous êtes belle ?


Lavinia, souriant.

Je n’ai pas réfléchi, non vraiment, mais ce soir
Je questionnerai là-dessus mon miroir.


Georges.

Dieu parfois met devant ceux qu’il affectionne
La beauté, lampe d’or, qui sur l’âme rayonne !


Lavinia.

Bonne précaution, car plus d’un œil distrait
À côté du trésor, sans rien voir, passerait.


Georges, à part.

Essayons d’un moyen pour savoir si l’amie
Cache sous sa froideur une amante endormie ;
Sur ce marbre insensible, où mon ciseau glissa,
Posons la jalousie en guise de moxa.
(Haut). — N’as-tu pas remarqué cette jeune personne
Hier, aux Bouffes…


Lavinia.

Hier, aux Bouffes…Blonde, avec une couronne
De feuilles d’un vert glauque à brindilles d’argent ;
On eût dit une ondine en sa source nageant,
À la voir ondoyer au bord de sa baignoire,
Plus blanche mille fois que sa robe de moire.


Georges.

Comment la trouves-tu ?


Lavinia.

Comment la trouves-tu ?Charmante de tout point.


Georges.

Si je l’aimais cela ne te fâcherait point ?


Lavinia.

En rien.


Georges.

En rien.C’est ma cousine ; on veut que je l’épouse.


Lavinia.

Elle te plaît ? Prends-là.


Georges.

Elle te plaît ? Prends-là.Tu n’es donc pas jalouse ?


Lavinia.

Non ; la femme ne peut faire ombrage à la sœur,
Elle prend le foyer, et je garde le cœur.


Georges, à part.

Elle n’a ni rougi ni pâli sous l’atteinte,
Et sa tranquillité, par malheur n’est pas feinte ;
Envolez-vous espoirs ; doux projets, croulez bas !
Elle ne m’aime pas ! Elle ne m’aime pas[1] !

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· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
  1. La suite a été égarée et n’a pas encore pu être retrouvée.