L’Amour suprême/L’instant de Dieu

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L’INSTANT DE DIEU



À Sa Sainteté Léon XIII, P. P.


Souvent Dieu, mes frères, pour parvenir à ses fins, emploie des moyens vraiment diaboliques.
Le Père Lacordaire, Conférence de Notre-Dame de Paris.


Je ne crois pas devoir différer la notification d’une pensée, des plus insolites, que me suggèrent les nouvelles circonstances où nous allons appliquer la Peine de Mort.

Voici, d’abord, les conséquences de la loi sur les exécutions à huis clos, adoptée par le Sénat, ou tout comme : ce n’est plus qu’une question de jours.

Le condamné devant être décapité désormais dans la prison, la table des expérimentateurs, toute chargée d’instruments et d’appareils électriques, sera disposée à proximité de la guillotine. Les hommes de Science recevront enfin, sans doute sous peu de temps et d’après le vœu qu’ils ont tant de fois exprimé, la tête, chaude encore, des mains mêmes de l’exécuteur. Cette tête sera donc immédiatement enserrée, à sa ligne de prosection, dans la cire ou le mastic, et mise en relation avec les reffusions de sang artériel, profluées, s’il est possible, de son tronc même — maintenu debout sous la haute table trouée. On essaiera de retarder l’insensibilité cadavérique et de constater, s’il y a lieu, dans cette tête, ainsi artificiellement réadhérente à son corps, une sorte soit de survie, de présence, ou quelque lueur de Pensée-consciente, soit d’interruption radicale de l’existence.

La presse européenne a divulgué, ces jours-ci, les expériences ultra-pénales tentées sur les pantelantes dépouilles des derniers suppliciés, en vue de découvrir quelque indice du gîte cérébral où, durant quelques secondes encore, se cramponne la volonté, le moi, l’âme. L’on n’a pas oublié le fantastique acharnement dont le fanatisme physiologique a fait preuve, alors qu’aux cahots du fourgon de justice, aux lueurs de sa mauvaise lampe, d’éminents délégués de la Faculté n’hésitaient pas à plonger, au nom de la Science humaine, leurs longues aiguilles dans le cerveau d’une jeune tête grimaçante, crispée et hagarde, — qui, vainement, tournait ses prunelles torturées du côté où l’un de ces messieurs lui sifflait dans l’oreille — ceci près d’une heure et demie après la décollation et au sortir du fictif enterrement de cinq minutes.

Cette vivisection posthume atteste, une fois de plus, cette vérité majeure que « rien ne se perd dans la Nature ». En effet, du moment où la torture est abolie avant l’exécution, n’est-il pas tout naturel qu’elle soit appliquée après ? La discrétion des exécutés dispense de les rendre aphones — en sorte que la délicate sensibilité des oreilles doctorales se trouve ménagée. Certes, à cet énoncé, Beccaria jetterait un cri de stupeur — Torquemada, dépassé en rigueurs par le paterne Progrès, reculerait, humilié. Mais qu’importent à l’esprit d’investigation ces scrupules… puérils, puisqu’ils ne sont pas à la mode ? L’Humanité toujours future avant tout ! L’individu présent n’est rien : découvrir à quelque prix que ce soit ! pourquoi pas ? Telle est la devise de cette époque de lumière, justice et de fraternité. Donc, passons.


De l’ensemble de ces inquiètes recherches, il paraîtrait que d’assez positives préventions viennent de s’élever touchant on ne sait quelle possibilité de surexistence brève, au moins en certains cas de décollation. Le fil du Couteau-justicier ne scinderait pas en deux la Pensée-vive, paraît-il, et le passage par la guillotine ne serait qu’une opération comme tant d’autres, mortelle à plus courte échéance — pas instantanément. Enfin, pour s’exprimer sans ambiguïté, les restes d’un décapité, aussitôt après la chute du glaive, ne seraient, assez souvent, que ceux d’un agonisant, non pas encore ceux d’un défunt.

Telle est, du moins, l’impression qui ressort, pour tout esprit réfléchi, des Études sur les mouvements réflexes, de MM. Suë et Sédillot à Claude Bernard, de Claude Bernard à MM. Brown-Séquard et aux plus récents actualistes en cette question. Et, en effet, si telle n’était pas l’arrière-pensée de la Science, de quel droit se ferait-elle profanatrice de cadavres et s’amuserait-elle à faire grimacer des décapités ?

La loi ne protège pas ces victimes.


Oh ! tout cela n’a rien qui puisse étonner le chrétien. L’Église a, de tout temps, permis, autorisé, — parfois, même, prescrit aux fidèles la créance à de certaines légendes vénérables — (celle de saint Denis, par exemple) — dont cette incertitude, presque affirmative, de la Science moderne ne fait que corroborer, pour ainsi dire, la probabilité. L’épisode de l’Evêque-martyr, marchant, son chef mitré à la main, n’est-il pas sculpté au fronton de cent cathédrales, voire de Notre-Dame de Paris ? Le miracle n’est jamais tout à fait anti-naturel : tant d’animaux décapités marchent ou volent si longtemps encore, tant de reptiles, coupés en vingt morceaux, cherchent à se rassembler, que le plus sceptique sourire s’éteint devant une réflexion, quant à ces sortes de mystérieuses légendes, aujourd’hui.

Si donc la tête est ce membre plus nécessaire que les autres, où la Vie se localise en dernier ressort et peut être constatée, ce n’est pas le dernier soupir qui, sur nos lèvres, peut attester la mort. Souvent, en de certaines maladies — par exemple, le croup — des incisions au cou sont pratiquées, qui permettent de survivre à l’étouffement naturel, bien que le miroir, appliqué aux lèvres, ne se ternisse pas. — Bref, selon l’Esprit chrétien, tant que l’âme n’a point abandonné la tête, — la Tête qui reçoit ce sacrement du Baptême dont se pénètre, (fût-il paralysé) le reste du corps, — il ne saurait être dit, d’une manière absolue, de tel individu, qu’il est décédé.

Or, comme le Prêtre ne peut, à la rigueur, que bénir et non absoudre les restes de ceux qui, se refusant à la Foi, n’ont pas accepté l’Absolution, que de fois, sur les champs de bataille, le soldat, — frappé d’un projectile à la bouche ou à la gorge, — ou le cou plus qu’à moitié fendu d’un coup de sabre, — fut réduit, moribond, à répondre en toute hâte, par des signes de paupières, à la question précipitée d’un aumônier, afin d’en obtenir cette clef — sacrée pour les croyants — de l’évasion du monde, l’Absolution !

Et comme rien ne peut diviser qu’illusoirement l’occulte, la réel ensemble du corps, — puisque, très souvent, l’homme souffre du membre dont il fut amputé, — la tête a toujours suffi pour que le tronc des blessés bénéficiât, quand même, tout entier, — eût-il perdu, dans la mêlée, à droite et à gauche, bras et jambes, — de la puissance rédemptrice du Sacrement.

Il est évident que je ne parle, ici, qu’au seul point de vue de la Foi chrétienne, ne reconnaissant la valeur d’aucun autre point de vue, d’ailleurs, en cette question — comme en toutes autres.

Eh bien, puisque d’une part, lorsqu’il s’agit d’une œuvre de salut, l’Église n’hésite pas à s’adjoindre les ressources de la Science, et que, maintes fois, le Souverain Pontife accepta le secours… par exemple de l’électricité (cette apparente humiliation du tonnerre), pour expédier « par dépêche contrôlée » l’Absolution papale à d’augustes moribonds, voire à de simples personnages pieux, — puisque, d’autre part, le prêtre, tardivement appelé au chevet d’un agonisant évanoui, demande, tous les jours, au médecin « si la Science ne peut faire ouvrir les yeux, un seul instant, à ce malade en délire, — le temps, seulement, de lui offrir l’Absolution… et puisque, enfin, le chrétien part de cet éternel principe que, la Clémence de Dieu étant sans bornes, bien osé serait celui qui (pauvre ombre obscure, demain disparue, de tous oubliée), prétendrait, dans le temps, au nom de sa Raison d’un jour, assigner une limite à la Bonté-Libératrice, — oui, j’avoue, humblement, ne pas bien apercevoir en vertu de quel motif précis, clair, nettement exprimé, le Christianisme, ici, pour la première fois, se refuserait à suivre la Science — même sur l’extravagant terrain qu’elle vient de se choisir.

Depuis bientôt deux mille années, il a prouvé que les plus triviales railleries, les vains étonnements, les sarcastiques objections n’entravaient guère ses décisions sûres et qu’il n’a que faire d’être sanctionné par le prétendu Sens-commun de telles ou telles majorités. — En conséquence, au cas où la table d’expériences ultra-légales serait à ce point rapprochée de notre instrument de supplice, il me semblerait étrange de proscrire, a priori, étourdiment et comme tout à fait absurde, la mesure suivante… que nos missionnaires en Chine trouveraient peut-être aussi simple qu’orthodoxe, — eux qui subissent et voient subir, tous les jours, à leurs néophytes, le supplice d’être coupés en cent morceaux (tête comprise), ainsi que l’on peut s’en convaincre aux Missions étrangères, rue du Bac.


Quatre heures du matin sonnent. Le prêtre et le condamné sont laissés seuls un instant, dans la cellule, pour les suprêmes paroles. Le désespéré persiste dans l’endurcissement et l’impénitence. Aucune lueur de Dieu dans cette âme trouble. Il repousse le pardon, d’un sourire, — le crucifix sublime, d’un mouvement d’épaules.

Cela s’est vu. Récemment. Hier encore.

En cette occurrence, pourquoi le prêtre, mandataire intrépide du dernier effort divin, ne prononcerait-il pas — en les modifiant selon sa souveraine prudence — des paroles analogues aux suivantes, puisque la Science paraît le lui permettre, et puisqu’au point de vue terre à terre il est rétribué par l’État et la Chrétienté pour accomplir son devoir jusqu’au bout :

— Mon frère, mon fils, non, je ne te dis pas adieu encore. La terrestre buée de tes sens te fait prendre trop au sérieux ce triste ciel apparent, ce sol fuyant qui t’exclut de ses ombres, ces illusions de Temps et d’Espace sur lesquelles se trame la lourde irréalité de ce monde. Cependant tout cela, d’ici à peu d’instants, ne sera plus, pour Toi, que le nul rentré en son originel néant. Et c’est au nom de cette Raison même, en laquelle tu puises le poignant courage d’affronter, sans espérance, ton propre Infini, que plusieurs de tes semblables vont tout à l’heure, prendre sur les consciences de prolonger l’étouffée et ténébreuse agonie de la Tête, après l’humaine expiation.

« Pour moi, je te parle au nom du bon Dieu. — Si, — même avec les réserves d’un doute, — il semble qu’une lueur de ton être-pensant veille, effectivement, encore, durant de brèves secondes, en cette tiède tête isolée, qui, seule, conçut et accepta les iniquités et souillures du corps, — non ! te dis-je ! tant que je pourrai juger flottante au vent de l’Abîme, en tes prunelles, cette lueur, il ne saurait être affirmé sans témérité que le Salut du Ciel est entièrement perdu pour toi. Certes entre ton cœur et ton cerveau tout rapport semblera discontinué… mais il paraîtrait que tu es ailleurs que dans leur ensemble. Or, peut-être qu’en cette tête, réinjectée de ton sang, où rouleront les yeux inquiets et lamentables, mon fils ! oui, peut-être qu’ALORS tu voudras ne plus refuser ce que tu repousses maintenant, — et que si tu pouvais le crier, tu le crierais !… Mon devoir est donc devenu de te confier au Dieu des miracles, pour qu’il te souvienne encore que je serai là, moi, son Prêtre, à genoux, priant seulement la prière des Agonisants, — car je n’aurai plus le droit de réciter celle des Morts, — devant cette table d’épouvantements où toutes les griffes électriques de la Science, comme des avant-courrières de celles des mauvais anges, seront déjà levées sur leur proie. Mes yeux seront aux écoutes de ton regard — au cas où je reconnaîtrai, en moi, que tu regardes !

« Oh ! si, à travers le crépuscule de tant d’horreur solitaire, illuminant tout à coup les ruines de ta mémoire, l’idée, seule, d’une espérance en la Clémence-divine, inspirée en toi, traverse les sanglantes brumes de ton âme, traduis-la — et tu la traduiras, malgré toi, — par le tout naturel et filial regard de l’Homme vers l’en-haut !

« Alors, me dressant, dédaigneux de tout respect humain et des plus éclairés sourires, fort, uniquement, de cette « Folie de la Croix » que l’Apôtre saint Paul m’a imposée du fond des siècles et en vertu de cette Absolution-conditionnelle que mon strict devoir est d’accorder, sur une lueur de vie et de repentir, aux chrétiens qu’une blessure mortelle prive simplement de l’usage de la parole, — au nom du Verbe éternel, enfin ! si je juge ta tête encore vive et suppliante, je lèverai sur ton front mon bras, pénétré, en cette seconde, de la substantielle foi des martyrs. — Et, tout entier, ton être réel, en sa forme immortelle, indéfectible, irrévocable — et que nul tranchant ne peut diviser — m’apparaîtra dans tes yeux, mon frère ! Et tu seras, pour moi, pareil à ce Larron, ton ancêtre du Calvaire, qui, râlant aussi sur son bois fatal, obtint, quand même, et les yeux déjà voilés, l’authentique assurance du Paradis.

« Parmi les ouvriers de la onzième heure, — qui furent payés de la journée comme s’ils fussent venus dès le matin, — toi, travailleur attardé, tu ne seras accouru que sur le minuit ! — Qu’importe ! Il sera temps encore, sois-en sûr. Qui donc, parmi les vivants, ces marcheurs blêmes tout couverts de folie, d’impureté et d’orgueil, oserait affirmer que ton Créateur, notre Père, te marchandera sa miséricorde, alors que tes regards — vers lui levés, en un pareil instant, du fond de tes orbites, — en appelleront de sa Justice à sa Gloire ! Et de quel droit moi-même, — s’il me semble avéré que le Sauveur t’en envoie la plus vague des espérances, — au nom de quel présomptueux et dangereux scrupule, — dont Celui qui, d’un appel, fit sortir Lazare d’entre les morts, demain me demanderait compte, — hésiterais-je à t’absoudre de tes misères, à te frayer le chemin de la paix, à toi qui nous précèdes tous de si peu d’heures dans l’éternité ? — Quoi ! lorsque ta tête ne pouvait encore penser, elle a été jugée digne du sacrement du Baptême et, lorsqu’elle paraîtrait témoigner — peut-être — le repentir, je lui refuserais le sacrement de la Pénitence ! »

Concluons. — Puisque la Science, avec son arsenal de prestiges, assaille, de toutes parts, la Foi chrétienne, — du moins aux yeux voilés de ceux qui ne connaissent ni l’exégèse, ni le sentiment, ni l’absolutisme de la Foi, — je ne comprends guère pourquoi Celle-ci ne se souviendrait pas qu’elle est la Fille du miracle. Si étrange que puisse donc sembler cette convention ante gladium entre le prêtre et le condamné, elle ne saurait choquer que de trop délicats incrédules ! — Car, en vérité, l’on peut affirmer qu’elle n’eût semblé que banale aux yeux et au sentiment de ces vieux Confesseurs d’autrefois, dont les actes ont cimenté l’édifice même de l’Église.