L’An deux mille quatre cent quarante/Avant-propos

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L’AN
DEUX MILLE
QUATRE CENT QUARANTE.

Rêve s’il en fût jamais.

AVANT-PROPOS


Desirer que tout soit bien est le vœu du philosophe. J’entends par ce mot, dont on a sans doute abusé, l’être vertueux & sensible qui veut le bonheur général, parce qu’il a des idées précises d’ordre et d’harmonie. Le mal fatigue les regards du Sage, il s’en plaint ; on soupçonne qu’il a de l’humeur ; on a tort. Le Sage sait que le mal abonde sur la terre ; mais en même tems il a toujours présente à l’esprit cette perfection si belle & si touchante, qui peut & qui doit même être l’ouvrage de l’homme raisonnable.

En effet, pourquoi nous seroit-il défendu d’espérer qu’après avoir décrit ce cercle extravagant de sottises autour duquel l’égarent ses passions, l’homme ennuyé reviendra à la lumière pure de l’entendement ? Pourquoi le genre humain ne seroit-il pas semblable à l’individu ? Emporté, violent, étourdi dans son jeune âge ; sage, doux, modéré dans sa vieillesse[1]. L’homme qui pense ainsi, s’impose à lui-même le devoir d’être juste.

Mais savons-nous ce que c’est que perfection ? Peut-elle être le partage d’un être foible et borné ? Ce grand secret n’est-il pas caché sous celui de la vie ? & ne faudra-t-il pas dépouiller notre vêtement mortel pour percer cette sublime énigme ?

En attendant tâchons de rendre les choses passables, ou, si c’est encore trop, rêvons du moins qu’elles le sont. Pour moi, concentré avec Platon, je rêve comme lui. Ô mes chers concitoyens ! Vous que j’ai vu gémir si fréquemment sur cette foule d’abus dont on est las de se plaindre, quand verrons-nous nos grands projets, quand verrons-nous nos songes se réaliser ! Dormir, voilà donc notre félicité.



  1. Le monde n’auroit-il été fait qu’en faveur d’un si petit nombre d’hommes qui couvrent actuellement la face de la terre ? Que sont tous les êtres qui ont existé en comparaison de tous ce que Dieux peut créer ? D’autres générations viendront occuper la place que nous occupons ; elle paroîtroit sur le même théâtre ; elles verront le même soleil, & nous pousseront si avant dans l’antiquité qu’il ne restera de nous ni trace, ni vestige, ni mémoire.