L’An mille…/05

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Albin Michel (p. 161-185).

CHAPITRE V


UN SANG PUR…


Le lendemain, ayant l’impression de s’éveiller sans avoir dormi, il était plus tôt que de coutume dans son cabinet, mais Hélène Danglars classait déjà des dossiers sur sa table.

Elle avait, sans doute, passé une aussi mauvaise nuit que Dominique Dorval.

Il lui prit les mains :

— Comme tu es brûlante ! dit-il, je suis sûr que tu as la fièvre…

— J’ai mal dormi, avoua-t-elle, je ne suis pas très bien.

Elle posa sa belle tête contre la poitrine de Dominique, qui se pencha sur ses cheveux.

On frappa à la porte. Ils se séparèrent.

L’huissier entra, les bras chargés de paperasses.

— Pierre, dit le ministre, personne ne doit me déranger, ce matin. Je n’y suis pour personne, sauf pour le général, s’il venait, et pour le préfet de police qui doit être ici à dix heures… C’est entendu, n’est-ce pas ? Fermez et gardez la clef…

— Bien, monsieur le président, grogna le vieux serviteur qui était fidèle comme un dogue.

Ils demeurèrent seuls.

— Hélène, dit-il, si tu es fatiguée, il vaudrait mieux aller te reposer. J’ai beaucoup de travail et quelques soucis…

Elle remua la tête.

— Je ne t’abandonne ni dans le travail ni dans les soucis, répondit-elle. D’ailleurs, cela va mieux… Je ne suis bien qu’auprès de toi. Tu es mon climat…

Il la regarda. Il était sûr de sa sincérité, mais il redoutait quelque chose, et ce grand politique qui avait horreur de l’incertitude, et qui trouvait en lui des ressources infinies, commença l’attaque :

— Cela ne va pas très bien, Hélène. Que penses-tu du citoyen Claude Ferrès ?

— Je le crois honnête, dit-elle, mais sans noblesse. Il aurait été républicain en 1848, mais il eût aussi détesté Lamartine. Il est théâtral et commun. Il porte la barbe de Garnier-Pagès et de Gambetta. C’est le tribun classique, le tribun comme on l’imaginait autrefois, l’orateur des meetings socialistes aux environs de 1890. Ses dons eux-mêmes sont vulgaires. Il crie. J’ai toujours détesté les ténors, et, dans le sac où je le mets, je verrais très bien, également, son ami César Vaucroix…

— Ce n’est pas la même chose, Hélène, interrompit Dominique Dorval, pas tout à fait la même chose. Vaucroix a plus d’allure, mais c’est celle d’un vieux journaliste insolent qui aurait été ministre dans douze cabinets. Vaucroix a cru au Parlement. C’est le dernier parlementaire. Sa vie entière a tenu au Palais-Bourbon. Il lui faut l’atmosphère surchauffée, l’air pesant qu’on respire seulement dans cette salle où l’on semble toujours attendre un orage qui couve, des révélations scandaleuses ou une bagarre. D’autres peuvent se dire : « En cette année, je me suis marié ; tel jour, nous arrivâmes à Bellagio ; ma fille est née au mois de mai ; il y eut quelque part, en Seine-et-Oise, une auberge où je fus heureux pendant un bel été… » Chacun a ses petites aventures, ses amours et ses paysages, mais les souvenirs de César Vaucroix ne sont qu’au Palais-Bourbon ou au Palais du Luxembourg, à la Chambre ou au Sénat… Tu sais, Hélène, qu’il habite depuis quarante ans le même petit appartement, sans doute sa garçonnière d’avocat. Ce n’est pour lui qu’un pied-à-terre, le logement d’un homme qui traverserait Paris de temps en temps et qui ne voudrait point descendre à l’hôtel. Ses vraies demeures furent les ministères. Il a toujours été dans les meubles de la République ; il a couché dans le lit de Talleyrand et du duc Decazes aux Affaires étrangères ; il s’est carré, place Beauvau, dans le fauteuil de M. Buffet, et à l’Instruction publique, rue de Grenelle, il a mangé les œufs à la coque et les nouilles de ses régimes dans la vaisselle à filets dorés qui date de Salvandy.

Elle l’écoutait avec ferveur et ses lèvres remuaient parfois comme si elle eût répété intérieurement ses paroles.

Dominique Dorval, qui la voyait, se disait :

— Est-ce possible ? Elle me trahirait et ne serait qu’une espionne ?…

Maître de lui, comme toujours, il menait le jeu sans rien laisser pressentir.

— Au fond, dit Hélène Danglars, ni le citoyen Ferrès ni le père Vaucroix ne te déplaisent. Ils représentent encore tout ce qui dure, grâce à toi…

Il la regarda. Il lui sembla qu’elle venait de se livrer, de parler franchement pour la première fois. Mais il hésitait, craignant peut-être l’aveu brutal dont il la savait capable.

— Ce qui dure grâce à moi — murmura-t-il… Qu’est-ce que cela signifie, Hélène ?… Il y a comme un reproche dans ta phrase… Oh ! tu es libre… mais ce que je défends contre l’aventure et l’inconnu existe depuis deux mille ans. Tout n’est sans doute point parfait, mais l’humanité vit de cela depuis vingt siècles. C’est un bail respectable et le trésor en vaut tout de même la peine. On y peut choisir les plus hautes images, les plus aimables et les plus nobles. Demeurons simplement chez nous, ne parlons que de la France… Ce que je conserve encore… Je peux te le dire… Les clochers romans, les cathédrales gothiques, les saints du portail, la bannière de Jeanne d’Arc, les ballades de François Villon, une Diane de Jean Goujon, un livre de Robert Estienne, les sonnets de Ronsard et la tour de Michel Montaigne bourrée de poètes et de philosophes latins…

Il s’animait :

— Dans ce musée, dont je suis le conservateur, il y a le panache du roi Henri et les drapeaux d’Arques, tout le mobilier du salon bleu d’Arténice à l’hôtel de Rambouillet, les gants rouges d’Armand de Richelieu, les épées et les chapeaux des mousquetaires ; l’édition originale du Cid ; les dentelles de mademoiselle de La Vallière ; l’encrier de René Descartes, le fauteuil de Jean Racine, l’améthyste de Bossuet et les bagues de la Montespan, le bâton de maréchal de Turenne, le compas de Vauban, le porte-voix de Jean Bart, la chandelle qui brûlait quand Molière s’évanouit en scène, la boîte à mouches de la Pompadour, le bréviaire de carmélite de madame Louise de France, la palette d’Antoine Watteau, les besicles de Jean-Baptiste-Siméon Chardin, une toile de Fragonard, une rose qui fleurissait le corsage de Marie-Antoinette, la canne à pommeau d’or de Voltaire, l’herbier de Jean-Jacques, la bibliothèque de M. Denis Diderot, le couperet qui trancha la tête de Danton, le couteau de Charlotte Corday, l’écharpe de général du jeune Bonaparte, la croix d’honneur que l’empereur donna à Gœthe, les étendards brûlés de Wagram, le manteau rouge du lieutenant Alfred de Vigny, le parapluie de Louis-Philippe, l’écharpe de député de Lamartine, la pèlerine de marin que mettait Victor Hugo sur la plage de Guernesey, un Corot d’Italie, un Daumîer du quai d’Anjou, un Delacroix de la rue de Furstenberg, la cafetière de Balzac, l’ordre du jour du général Joffre avant la bataille de la Marne… Tout cela, et un million de choses aussi précieuses que j’oublie, de quoi remplir dix Louvres, les images de dix siècles français, illustres ou charmantes, sans parler des plus humbles qui m’enchantent de la même façon : les couronnes de mariées sous un globe de verre, les roses de papier doré sur l’autel d’une chapelle villageoise, le coq et la cloche du clocher, les bassines de cuivre, dans une cuisine, un banc rustique sous un troëne ou un lilas, la vitrine d’une petite mercerie campagnarde, les pupitres, la chaire du maître, l’armoire de bois blanc pleine de système métrique, comme je disais il y a quarante ans, dans la salle de cette école villageoise où mon père touchait avec une gaule la carte de France qui décorait un mur nu passé au lait de chaux !

Il parlait, en grand orateur et en grand poète, et elle l’écoutait toujours avec la même ferveur, comme ensorcelée par des mots magiques.

— Voilà ce que je garde encore, Hélène, continua-t-il. Est-ce que ce n’est pas beau ? Est-ce que ça n’en vaut point la peine ?… Que peuvent me proposer le citoyen Ferrès et l’Agitateur ? J’ai reçu en dépôt le vieux trésor de la civilisation, je le garderai, farouchement, jusqu’à mon dernier souffle !…

— Mais, Dominique, dit-elle en levant les yeux, la civilisation n’a pas de limites, elle est faite d’apports nouveaux, de progrès perpétuels, et les derniers peuvent être magnifiques… Tu le sais d’ailleurs mieux que moi…

Il l’interrompit :

— Oui, mais j’exige de ces nouveautés qu’elles tiennent dans les vieux cadres ; je ne veux pas qu’on jette bas la vieille maison !

Pour la première fois, il la sentait hostile. Que savait le préfet de police ? Avait-il quelques raisons de se méfier d’elle ? Peut-être n’avait-il pas tout dit et avait-il d’abord atténué, sachant qu’elle était sa maîtresse… Elle était la fille d’un révolutionnaire tué un soir d’émeute et l’amie de Jacques Santeuil qu’elle allait visiter chez lui… Il voulait savoir, et tout de suite, car il lui était impossible de vivre dans l’incertitude et il ne pouvait rien accueillir de suspect.

La plupart des hommes, lorsqu’ils s’apprêtent à attaquer, se ramassent sur eux-mêmes, comme les félins qui rasent le sol, les muscles bandés, afin d’offrir moins de prise à l’ennemi, mais Dominique Dorval faisait au contraire songer à ces chevaliers qui levaient la visière de leur casque et se dressaient sur leurs étriers.

À ces moments, il rejetait la tête en arrière et son menton autoritaire que les caricaturistes pouvaient exagérer sans le défigurer paraissait énorme.

Hélène comprit que ses armes de femme étaient déjà brisées.

— Tu ne m’avais jamais parlé de ton père, fit-il brusquement.

Elle le regarda en face.

— Je t’ai dit qu’il était mort, que ma mère n’avait pu lui survivre et que j’étais seule.

— Oui, mais tu ne m’as pas dit comment il était mort.

— Je n’avais pas à te le dire. Il y a dans chaque être un domaine secret où l’on n’admet personne. Je ne cherchais pas à me cacher. Je m’appelle Hélène Danglars comme il s’appelait Pierre Danglars. Ta police est mal faite.

Il cria :

— Hélène !

— Ta police est mal faite, reprit-elle, soudain maîtresse d’elle-même ; on a attendu plus d’un an pour te dire que ta… secrétaire était la fille d’un homme qui avait donné sa vie pour une idée qui n’est pas celle de ton préfet, sans doute, et tu penses bien que je ne vais pas m’excuser et le renier. Je n’ai connu que trois êtres que je mets audessus de tout, lui, Jacques Santeuil et… toi !…

— Moi ? tu étais prête à me trahir pour eux, comment peux-tu parler ainsi. Ne triche pas, Hélène,

Elle se cabra.

— Tu sauras bientôt, sans doute, que je suis incapable de tricher, et tu le sais déjà… Écoute-moi… Je t’ai aimé dès le premier jour, depuis le soir de mai où un attaché me fit entrer dans cette pièce pour y copier cinq exemplaires d’une note. Je t’ai aimé dès que je t’ai vu et tu es le seul. Le lendemain du jour où je me suis donnée à toi, j’ai couru chez l’Agitateur, comme tu dis. Il m’a vue naître et je le tiens pour un des plus hauts esprits de tous les temps. Je lui ai tout avoué, en pleurant, la tête sur son épaule, et il a été, comme toujours, la noblesse même, me disant que j’étais libre, qu’il jugerait indigne de mêler à mon amour de bas et vils mouchardages de police, qu’il ne me demandait rien et qu’il espérait seulement que lorsqu’il le faudrait, je ne serais qu’à côté de l’ombre sanglante de mon père. J’en ai fait le serment. Nous n’avons jamais reparlé de toi, mais tu connais ma loyauté et, ce matin, j’étais venue pour te dire adieu et pour t’avouer qu’hier soir, après ton départ et pendant que tu étais avec le général Malglève, je suis ailée chez Jacques Santeuil. Je lui ai dit que tu étais au ministère de la guerre en compagnie du préfet de police. Je sais ce qui se passe et je sais que l’heure est lourde… Je n’ai pas dit autre chose, mais on n’a pas besoin de parler beaucoup, l’Agitateur comprend… Je lui ai promis de revenir. Je n’irai pas. À quoi bon. Grâce à moi, il sait que vous êtes au courant de ce qu’il a préparé, et cela suffit… J’ai trahi, Dominique, je t’ai trahi et je t’aime… Je devais le faire… et maintenant, je ne saurai plus vivre. Tu as ton devoir, j’avais le mien… Adieu !…

Il se précipita, renversant une table, des dossiers, un appareil téléphonique, et il put lui toucher le coude.

Elle avait appliqué contre son sein le canon d’un revolver qu’elle cachait dans son sac ouvert sur un meuble, elle avait tiré et il l’avait reçue, sanglante, dans ses bras.

Sur le tapis de la Savonnerie que ses fleurs de laine faisaient ressembler à une pelouse, l’appareil téléphonique grelottait, et ce bruit était comme la plainte obstinée et monotone d’une bête blessée.

Dominique Dorval porta Hélène jusqu’à un canapé sur lequel il l’étendit, puis il sonna. Une clef tourna dans la serrure et l’huissier, qui n’avait certainement pas entendu la détonation, entra, comme d’habitude.

— Monsieur le préfet de police, annonça-t-il.

Il n’acheva pas, apercevant Hélène et, agenouillé près d’elle, le ministre qui lui cria :

— Vite, Pierre, téléphonez au professeur Langlois, qu’il vienne immédiatement… Je l’attends, et dites au préfet de patienter un moment.

Il avait coupé l’étoffe du corsage d’Hélène, dont le sein droit, pur et rond, était nu. Les dentelles d’une combinaison, rouge de sang, cachaient l’autre.

Le cœur de la jeune femme battait doucement, mais ses yeux demeuraient clos et son visage de cire était celui d’une morte.

Elle vivait encore et, sur le tapis qu’avaient foulé jadis les souliers à boucles d’or du Bien-Aimé et les hauts talons de la Pompadour ou de la Parabère, l’appareil téléphonique grelottait toujours, pareil à un gros insecte irrité et plaintif. La porte s’ouvrit.

Pierre introduisit le chirurgien Langlois qui ressemblait aux grands cliniciens tels qu’on les imaginait en 1880, avec une barbe grise et des cheveux raides rejetés en arrière. Il ne lui manquait que la redingote classique et la mince cravate Manche pour être pareil aux médecins illustres que peignait, il y avait plus d’un siècle, M. Gervex, de l’Institut.

Dominique Dorval, qui tenait la main d’Hélène dans la sienne, se leva.

Le professeur Langlois avait l’air de ne voir que la jeune femme allongée sur le canapé. Il se pencha, ouvrit une petite valise qu’il portait, y prit des ciseaux, coupa la dentelle sanglante plaquée contre le sein gauche de la blessée qu’il essuya avec un bout de coton humide, puis, après une auscultation rapide, il se tourna vers le ministre.

— Monsieur ie président, dit-il, je pense que ce ne sera rien. La balle s’est logée entre deux côtes, et il faut l’extraire tout de suite. Il y a certainement à côté de votre cabinet une petite pièce où je serai tranquille. Il suffit d’une table ou d’un divan. Voulez-vous m’aider à la transporter… non… prenez-la ainsi, les deux jambes sur vos bras… voilà… et veuillez ouvrir la porte…

Ils passèrent dans le salon où demeuraient encore sur une console des fruits de la veille, et lorsque Hélène fut couchée comme le voulait le chirurgien, il ouvrit une étincelante trousse et en déboucha un flacon de cristal épais.

— Je vous prie, monsieur, demanda-t-il, laissez-moi seul avec elle… ce sera très court et je sonnerai pour vous prévenir, j’en ai à peine pour un quart d’heure…

Dominique Dorval sortit sans prononcer un mot et le professeur Langlois endossa une blouse blanche, mit le masque, les gants de caoutchouc qu’il avait dans sa mallette, et posa sur le visage d’Hélène un linge imbibé du liquide que contenait le flacon.

Le président du conseil gagna son cabinet où l’huissier achevait de mettre de l’ordre.

— Pierre, dit-il, tout ceci doit demeurer entre nous. Je sais que je puis avoir confiance en vous. Faites entrer le préfet de police, maintenant.

Derrière sa table de travail, il accueillit le haut fonctionnaire :

— Bonjour, Aubert, je m’excuse de vous avoir fait attendre.

— Je vous en prie, monsieur le président, répondit M. Jean Aubert, c’est tout naturel, et…

Dominique Dorval vit brusquement le trouble du préfet qui regardait sur le damas pâle du canapé une grande tache rouge de sang que l’huissier n’avait pas cachée sous les coussins.

Il mit un doigt sur sa bouche.

— Aubert, dit-il, nous serons cinq à savoir cela. Elle, moi, Pierre, le professeur Langlois qui est à côté, et vous à présent, qui êtes le dernier à l’apprendre. Mademoiselle Hélène Danglars a voulu se tuer, il y a vingt minutes. J’ai pu lui toucher le bras, et grâce à moi la balle n’est pas allée droit au cœur. Langlois, qui est en train de l’extraire, affirme qu’elle ne mourra pas. Vos renseignements étaient exacts, mais elle a été d’une noblesse admirable et il n’est pas de sang plus pur que celui qui rougit cette soie. Excusez-moi encore, je suis bouleversé. Pouvez-vous revenir dans deux heures ? Si vous pensez que le temps presse, vous savez que je sacrifierai tout à notre devoir. Dites-le-moi franchement.

— Il faut agir vite, monsieur le président, répondit le préfet de police, mais je reviendrai à midi. Cela suffira …

Une sonnerie grelotta.

— C’est fini ! cria Dominique Dorval en se dressant. J’y vais… À midi… Je vous attends !…

Lorsqu’il pénétra dans le petit salon, le chirurgien, qui avait enfermé son masque et ses outils dans sa mallette de cuir, lui tendit la balle qu’il venait d’extraire.

— Voici, monsieur, dit-il, je reviendrai ce soir, mais il n’y a aucun danger désormais. Il faut qu’elle demeure immobile… On peut lui donner un peu de champagne…

Dominique lui prit les mains.

— Comme je vous remercie ! fit-il. Aucun danger ?

— Aucun, monsieur. Vous l’éveillerez vous-même en ôtant ce linge qui lui couvre le visage, quand je ne serai plus là. Peut-être pourrait-on faire disparaître ceci.

Il montrait la chemise lacérée et tachée de sang qu’il avait coupée et posée sur le marbre d’une console.

— Oui, murmura le ministre, et je vous remercie encore… À ce soir…

Lorsqu’il fut seul, il prit le linge délicat aux dentelles déchirées et rouges, et il le mit, sans trop savoir ce qu’il faisait, dans la poche de son veston, puis il s’approcha de son amie.

Allongée sur un divan, ses épaules de déesse et sa gorge nue garrottées d’un pansement, elle était immobile comme une morte.

Il ôta le tampon humide qui lui couvrait le visage et s’agenouilla près d’elle, sa joue contre la sienne.

— Hélène ! Hélène ! murmurait-il, éveille-toi, tu es sauvée… Hélène !… Je t’aime !…

Elle ouvrit les yeux.

— Ne bouge pas, dit-il, reste… je suis là… et jamais je n’avais tant souffert… Dis-moi un seul mot, Hélène, et je te laisserai dormir…

Des larmes coulaient jusqu’à sa bouche et, pour la première fois de sa vie, il en connaissait le goût de sel.

Il prit, avec d’infinies précautions, la belle tête aux cheveux massifs parcourus d’ondes rousses, et elle disait à voix basse :

— Tu pleures ? Dominique… Toi ?… Tu sais pleurer… et à cause de moi… Pardonne… Je t’aime !…

— Tu ne souffres pas, Hélène ?

— Je t’aime !

— Veux-tu boire ?

— Je t’aime !

Il se pencha. Leurs larmes se mêlaient. Les lèvres d’Hélène étaient brûlantes de fièvre, mais ses dents étaient glacées, et le maître dont on disait couramment qu’il avait le vieil Occident et l’ordre séculaire de l’antique Europe dans ses mains, n’était qu’un homme au visage baigné de pleurs, tenant entre ses doigts écartés une tête abandonnée de jeune femme blessée…