L’An mille…/Texte entier

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Albin Michel (p. 9-253).



I

ET LA LUMIÈRE FUT !…


Près d’un candélabre posé au bord de la cheminée et dont les bougies éclairaient à peine ce coin du salon, madame Duthiers-Boislin lisait un volume dont elle coupait à mesure les feuillets.

— Marie, n’ayez pas peur, ce n’est que moi ! dit une voix au seuil de la pièce… je dois ressembler à une ombre et aussi à ces gens qui, ne voulant rien perdre du spectacle, arrivent au théâtre avant que le lustre soit allumé. Je vous remercie de votre mot. Je suis très ému à l’idée de voir le Président du Conseil et je viens à vous, comme je peux, à travers les embûches des fauteuils et des tables…

M. Robert d’Elantes apparut dans le cercle parcimonieusement lumineux des bougies et baisa la main de madame Duthiers-Boislin.

— Le lustre n’est pas allumé, dit-elle, et je crois qu’il ne le sera pas de sitôt. Cette décision du Syndicat de l’électricité est bien ennuyeuse…

M. d’Elantes n’en était pas désolé.

— Mais c’est charmant, fit-il, et d’une douceur si apaisante ; il me semble que nous sommes revenus au temps de la chandelle et du pétrole et je me demandai justement tantôt si le tumulte et l’éblouissement dont est faite la vie sont si nécessaires… Ma chère Marie, j’ai eu soixante-dix-huit ans ce matin. Je suis un très vieux locataire et mon bail vient d’expirer. Le propriétaire, qui est un ami d’enfance, et que votre père connut, n’a pas osé me proposer le contrat classique, trois, six, neuf… La scène n’a pas été sans une certaine mélancolie, et je ne me suis engagé que pour trois ans… renouvelables, bien entendu, si c’est nécessaire… Je suis né en novembre 1921. Bah ! tant qu’il y a de la vie, comme on disait jadis…

— Il y a de l’espoir, acheva madame Duthiers-Boislin et ce dicton n’est pas trop stupide.

— C’est vrai que tous les proverbes sont imbéciles, remarqua M. d’Elantes. Il y en a un qui prétend que Paris appartient à ceux qui se lèvent matin, or, on ne trouve, à l’aube, que les balayeurs, les chiffonniers, les porteurs de pain et le pauvre monde qui commence tôt la journée, au lieu que les ministres, les grands financiers, les grands écrivains… et, à propos, à quelle heure se lève mon illustre ami, M. Duthiers-Boislin ?…

— Comment voulez-vous que je le sache ? C’est, sans doute, à l’heure où les bénédictins, après un sommeil rapide et sévère, entrent dans leur bibliothèque. Demandez-le lui, je crois que le voilà.

— Et je suis sûr, dit M. d’Elantes, qu’il va m’appeler, comme il le fait régulièrement, vieillard couronné de roses…

M. Duthiers-Boislin qui arrivait n’y manqua point.

— Bonsoir, Marie, fit-il, puis tourné vers son ami :

— Je te salue, vieillard couronné de roses !

L’historien occupait à l’Académie Française le fauteuil qu’occupait vers 1890, M. Taine auquel il ressemblait exactement, avec sa barbiche, son air pensif, ses lunettes et son front dégarni.

— Je comprends, Félix, dit M. d’Elantes, tu me tiens pour un vieux beau impénitent. Cela ne me fâche pas, au contraire. Je suis le dernier survivant d’une espèce disparue. Comme toi, j’appartiens à l’Histoire.

M. Duthiers-Boislin sourit.

— Tu es splendide, et, après ta mort, si tu meurs un jour, ton âme flottera, légère, sur les cravates des devantures, sur les petits fours, les verres de porto et les tasses de thé qu’on servira sans doute toujours, à cette heure de la journée qui est la tienne. J’ai dix ans de moins que toi, et, de nous deux, tu es le plus jeune. Tu es épatant pour employer un mot qui n’est plus au Dictionnaire.

— Comment, demanda M. d’Elantes, ce mot d’argot…

— Oui, mon cher, il a été classique, et on l’admit en 1913 où, en jaquette impeccable, la canne sous le bras, le chapeau haut de forme sur l’oreille et un œillet blanc à la boutonnière, il entra à l’Académie comme M. Boni de Castellane entrait au Jockey-Club. On ne l’emploie plus et je crois qu’il est mort depuis longtemps. Cela t’amuse et je suis sûr que tu voterais pour lui si tu étais de la commission du Dictionnaire.

— Je n’en suis pas, Félix, et j’en ai pris mon parti, comme de ne pas commander l’escadre de la mer du Nord ou le 21e Corps d’armée.

— Il est certain, dit l’historien en essayant de sourire que, dans l’infini, en avoir ou n’en avoir pas été…

M. d’Elantes l’interrompit :

— Ce n’est pas l’avis de M. Germain Dugas avec qui j’ai déjeuné hier, chez des amis. Sa famille le destinait à l’Institut comme d’autres destinent leurs enfants à la magistrature ou à l’enseignement. Tu as vu, aux environs des jours gras, des parents qui costument leurs gosses en officiers ou en sergents de ville, eh bien, les siens, s’ils l’avaient osé, l’auraient vêtu d’un petit frac à palmes vertes et d’un bicorne frisé de plumes noires. Le malheureux a essayé de tout, il en meurt, et…

— Il n’en sera jamais, affirma M. Duthiers-Boislin ; le fauteuil du père Lacaze est déjà donné… Dominique Dorval pressenti par le secrétaire perpétuel a accepté. L’Académie lui doit cela, me semble-t-il. Il a sans doute fait pour elle plus que le cardinal de Richelieu, Armand, comme disaient les auteurs du dix-septième en quête de pension. Elle n’existerait plus sans lui puisqu’elle avait été supprimée, après les journées de juillet, comme elle l’avait été en 1793…

M. d’Elantes ne se souvenait plus de cela.

— Mais oui, continua l’historien, le jeudi 8 août 1793, la Convention nationale qui avait le secret des procès-verbaux lapidaires décréta simplement : « Toutes les académies et sociétés littéraires, patentées ou dotées par la nation, sont supprimées. » Bonaparte rouvrit l’Institut et fit dessiner un uniforme pour ses membres. Voilà, et presque deux cents ans, après ce jeudi d’été 93, l’Académie fut encore supprimée. Tu sais la suite et que j’y ai prononcé le premier discours de réception…

— Évidemment, dit M. d’Elantes, M. Germain Dugas n’a pas de chance, et Dominique Dorval ne cédera pas son fauteuil de sitôt. Quel âge a-t-il exactement, chère amie ? demandait-il à madame Duthiers-Boislin.

— Dix ans de moins que moi, répondit-elle en souriant…

Le vieil homme ne résista pas au plaisir de dire quelque galante bêtise.

— Vous paraissez vingt-huit ans, Marie, mais vous devez en avoir quarante, le président du Conseil a donc trente ans. Il est fort jeune, en effet…

M. Duthiers-Boislin qui allumait d’autres bougies le regarda.

— Robert, grogna-t-il, tu es incorrigible. Tu me fais songer à un personnage d’Édouard Pailleron, un auteur mort il y a cent ans. Dans une de ses pièces, à l’heure du café, une femme demande à un monsieur combien de morceaux de sucre elle doit mettre dans sa tasse, et ce vieux roquentin auquel tu ressembles, répond :

« — Deux, si c’est avec une pince, cent si c’est avec vos jolis doigts !… » Tu es peut-être le seul représentant d’une philosophie galante qui remontait à la Chevalerie, tu es le dernier troubadour.

— Retire le mot roquentin, dit M. d’Elantes. Tu as beau être l’un des quarante, selon l’expression du dix-septième siècle, tu en ignores l’étymologie et peut-être n’es-tu pas le seul. Roquentin est un terme burlesque désignant un vieillard qui radote, et dans le Dissipateur, de Destouches, le marquis frappant sur l’épaule de Géroute, lui dit : « Bonjour, vieux roquentin. » Tu l’ignorais, tout académicien que tu es. Je sais ma langue comme on la savait autrefois, et tu devrais m’admirer, toi qui es pour la tradition. Je ne suis pas aussi léger que j’en ai l’air et je tiendrais parfaitement ma place, le jeudi, aux séances du Dictionnaire.

— Tu poses ta candidature ?

— Non, le vert ne convient pas à mon teint, et je m’efface devant le président. À quelle heure doit-il venir, ma bonne Marie ? demanda-t-il à la maîtresse de maison.

Elle regarda l’heure.

— Dans vingt minutes, mais je ne vous ai pas répondu. Dominique Dorval a dix ans de moins que moi. J’en ai soixante et vous aviez raison de dire qu’il est jeune. Nous sommes nés tous deux dans ce village des Gargantes que vous connaissez. Son père y était instituteur et c’est lui qui m’a appris à écrire et à lire. C’était hier ! voici la planchette tachée d’encre, les nœuds du chêne poli, mes initiales gravées avec un canif, et, à l’intérieur du pupitre, dans une boîte qui avait contenu du fil à coudre, un hanneton ou une bête à bon Dieu. La peluche verte de la boîte à compas sentait l’écrin et le bazar, les bijoux et le camphre. L’encre de Chine avait un parfum de vanille et de musc, et on entendait la meule du rémouleur qui aiguisait les couteaux-ciseaux, sous un marronnier de la place. Il y avait aux carreaux de l’école du soleil et des feuilles, des flocons de neige ou des gouttes écrasées de pluie, et je m’appliquais à copier le présent du verbe être : je suis, tu es, il est, nous sommes, vous êtes, ils sont. Comme c’est loin, comme c’est près !… Et la maison de mes parents était à côté de l’école. Madame Dorval, la mère de Dominique, étant morte trois ans après sa naissance, maman s’occupait beaucoup de lui. Il vivait à peu près chez nous et jamais je n’ai vu d’enfant plus intelligent, ni plus sensible. C’est moi qui lui appris ses lettres. Il m’interrogeait sans fin d’une petite voix autoritaire que j’entends encore et qui ne prononçait pas les r. Je l’appelais Pouquoi-Paque, vous comprenez ?… Pourquoi, parce que, et ses demandes, son inquiétude, sa petite curiosité embarrassaient souvent la jeune fille que j’étais. Il avait onze ans quand je me suis mariée et je suis sûre qu’il m’aimait confusément… Tu te souviens, Félix, au repas de noce, il avait voulu être à côté de moi.

— Comme tu es blanche, ma Marie, murmurait-il, tu es une reine à cause de ta couronne de fleurs et une fée à cause de tes voiles…

— Mon départ le rendit très malheureux et j’ai dans un tiroir de ce secrétaire toutes les lettres qu’il m’écrivit alors, mais je ne pouvais pas deviner l’homme prodigieux qu’il est devenu, l’homme grâce à qui le vieux monde tient encore un peu…

— Et comment vous appelle-t-il maintenant ? demanda M. Robert d’Elantes

— Vous allez le savoir, dit-elle, lorsqu’il entrera.

— Marie a raison, dit M. Duthiers-Boislin, Dominique Dorval a fait preuve d’un génie prodigieux. Je crois qu’il apparaîtra comme un très grand homme dans l’avenir. Il a sauvé, pour quelque temps du moins, la vieille Europe épuisée. Sa présence rassure. Tant qu’il sera là, je pense que l’on peut être tranquille… Après lui, dame, je ne sais trop ce qui arrivera. On nous a appris qu’il y a mille ans, en 999, les hommes croyaient à la fin du monde, ce qui n’est d’ailleurs pas vrai, mais moi je crois à la fin d’un monde, ce qui n’est pas du tout la même chose. Si nous y assistons, nous ne saurons comment faire pour vivre, mais l’humanité se moque des petites habitudes qu’elle lèse. Elle a ses raz-de-marée, comme l’Océan, et elle ne se soucie guère des passants attardés sur la plage et que les vagues emportent. Nous sommes encore attachés à une ouïe d’anciennes images qui s’effacent autour de nous et beaucoup se sont complètement effacées.

Nous sommes pleins de cette mélancolie que durent connaître les Romains de l’an 350. Notre époque est à la fin de ses dieux et elle ne voit pas encore ceux qu’on adorera. Elle regrette les anciens dont on était sûr. Ils s’appelaient : Ordre, Économie, Travail, Probité, Rente, Coutumes… ils étaient la bonhomie même et ils vieillissaient dans une atmosphère tempérée. Ils avaient l’aspect de petits rentiers cossus et soigneux. Ils portaient un chapeau bien brossé, une redingote et un parapluie.

C’étaient des dieux bourgeois, honnêtes, tranquilles, heureux, et la température de la France était de trente-six degrés et neuf dixièmes. Je sais exactement l’heure où ils moururent. Exactement le 2 août 1914, il y a quatre-vingt-cinq ans, lorsque éclata l’avant-dernière guerre. La fin du vieux monde date de ce jour d’été.

Depuis il y a eu des tâtonnements, du désordre, quelques petites accalmies, un autre cataclysme, une énorme fatigue et une incertitude constante… Ne nous frappons pas cependant. C’est parce que nous achevons l’étape humaine que nous croyons que tout est fini. C’est nous qui touchons au terme ; et les jeunes gens qui commencent à vivre se moquent de tout cela. Ils ont devant eux tout ce qui nous échappe et il y aura toujours sur la planète de jolis jours, de belles filles, du soleil et des roses.

La mélancolie des vieillards est éternelle. Ils ont toujours pensé que le monde allait disparaître parce que la vie se retirait d’eux. C’est une antique histoire qui se renouvelle sans cesse. Nous ne pouvons rien comprendre à l’avenir et comment aimer une époque où nous ne serons plus ?… C’est enfantin…

— Mon père, que tu as connu, Félix, dit M. Robert d’Elantes, était de ton avis et il se plaisait à réciter deux vers de Ronsard :

Le temps s’en va, le temps s’en va, Madame,
Las, le temps non, mais nous nous en allons !

Il appartenait à une génération qui avait eu, pendant une longue période de trente-cinq années, une existence fort paisible. Il pensait que le climat de la vieille Europe était à jamais tempéré et je me souviens qu’il haussait les épaules quand il entendait parler de bouleversements futurs.

— Rien n’arrive, disait-il, l’humanité qui a été secouée pendant des siècles est au beau fixe, et que voulez-vous, par exemple, qu’il y ait d’extraordinaire en l’an 2000. Si Robert vit jusque-là, il n’aura que soixante-dix-huit ans et…

— Il n’admettait pas, interrompit M. Duthiers-Boislin, que quelque chose pût changer tant que tu le représenterais ici-bas. Quel âge avait-il ?…

— Je suis né en 1921, répondit M. Robert d’Elantes et je sais qu’il avait alors quarante-trois ans. Il était de 1878.

— Évidemment, dit l’historien, c’était encore le vieux monde. Ce n’est qu’en 1900 que l’Europe a passé la ligne et franchi son équateur. 1878 !… Je feuilletais tantôt des mémoires pour un travail en train, et je lisais que cette année-là, le ministre de l’Instruction publique, un certain Bardoux, recevait à dîner Gustave Flaubert, Alphonse Daudet, Hébert et Ambroise Thomas, qui avait mis la cravate de commandeur de la Légion d’honneur qu’il venait de recevoir. Il y avait encore Leconte de Lisle, un jeune qui s’occupait de musique et qu’on disait s’appeler Jules Massenet, et le vieux M. Émile de Girardin qui avait eu une idée par jour sous l’Empire et qui mangeait dans une assiette datant du ministère du comte Achille de Salvandy ou de M. de Fontanes.

L’éditeur Charpentier traitait Gambetta et Spuller, le père Corot venait de mourir, mais Honoré Daumier était toujours à Valmondois ; Ruskin, solennel et beau comme un prophète de Michel-Ange, allait esthétiser chaque été à Chamonix ; on eût pu photographier en groupe Dostoïewski, Tolstoï et Tourguenev, Édouard Manet, le maréchal Canrobert. M. Ernest Renan avait cinquante-cinq ans, le docteur Ibsen cinquante et M. Victor Hugo, que les conducteurs d’omnibus saluaient, grimpait fort alertement le petit escalier en colimaçon menant à l’impériale…

Voilà des personnages et des images de l’ancien monde que ton père eût pu entrevoir de ses yeux d’enfant, mais, je répète qu’il avait confusément raison de penser que rien ne pouvait changer beaucoup tant que son fils vivrait. En y réfléchissant, nous vivons comme en 1935 où tu avais quinze ans et moi sept ou huit. Il ne faut pas demander à la terre plus qu’elle ne peut donner. Le Miracle moderne, comme on dit, depuis cent ans, et la science contemporaine, comme on dit depuis deux cents, n’ont certes pas fait faillite, mais, si tu veux mon humble avis, rien de tout cela ne me satisfait complètement…

M. Robert d’Elantes regardait à chaque instant sa montre, et l’académicien qui ne s’en apercevait pas, parlait d’une voix sourde comme pour lui seul.

— La science avait peut-être fait fausse route ; elle ne s’était amusée qu’à des réalisations pratiques et avait quitté ses hautes spéculations. Pendant longtemps, elle était demeurée à côté de la poésie et de la musique. Les savants cherchaient une étoile dans l’éther, un vibrion dans le champ du microscope, une étincelle d’astre inconnu brillait au fond d’une éprouvette, dans un laboratoire, et cela participait de l’alchimie, de la Kabbale.

Puis, comme si elle eût voulu protester contre le décret divin, la condamnation que n’avaient peut-être pas méritée les premier êtres : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », elle ne s’était appliquée, semblait-il, qu’à aider les humains.

Elle avait créé des petits génies familiers qui rendaient de menus services, accomplissaient des corvées avec une sollicitude automatique. Elle était venue en aide aux moissonneurs, aux lieurs de gerbes, aux batteurs de grains, à tous les ouvriers des champs qui travaillaient en plein dix-neuvième siècle comme au temps d’Homère et de Virgile, et les paysans qui adoptaient les faucheuses mécaniques, et les ménagères qui se servaient d’appareils électriques n’avaient plus une goutte de sueur au front.

L’Amérique avait commencé. Les vieux Occidentaux, malicieux et économes, avaient d’abord souri, parlant d’une fameuse machine dans laquelle on enfermait un lapin vivant et qui vous rendait un civet réussi et un chapeau à huit reflets ; puis ils avaient adopté cette foule de serviteurs et de servantes d’acier et de nickel, rapides, obéissant à l’électricité, intelligents, semblait-il dans la limite des services pour lesquels ils avaient été créés, pareils à des associés qui évitaient à l’homme les antiques et monotones corvées. Ces serviteurs ne gênaient personne ; ils gardaient encore l’aspect des objets qu’ils remplaçaient, ils prenaient la forme d’un fer à repasser, d’un balai, d’une voiture…

M. Robert d’Elantes interrompit son ami :

— Oui, mais il y eut un nouveau venu des plus insolites : l’automate qui naquit à Londres, il y a soixante-dix ans, le grand-père de Casimir Robot qui ouvre et ferme la porte de mon cercle, car nous l’appelons Casimir. Je ne m’y habitue point. Son aspect physique me trouble. Il a l’air d’un chevalier, d’un preux du quinzième siècle, bouclé dans une armure, avec un corselet, un casque, des cuissards et des gantelets. Il a l’air d’un vieux paladin goguenard prêt à partir pour une croisade. Que va-t-il conquérir ? Je me le demande souvent.

— Rien, Robert, répondit M. Duthiers-Boislin, et je ne peux croire à Casimir… la ferraille retournera à la ferraille, et le monde ne sera pas sauvé par des pantins électriques…

— Tu parlais de l’an 999, dit M. d’Elantes, et je sais que tu travailles à un ouvrage sur l’an mille, Félix, mais si je n’ai pas de grandes clartés sur cette époque, il me semble que, comme le premier, ce second millénaire s’achève dans une angoisse pénible.

— Des légendes, Robert, des légendes, répondit l’historien, et aucun texte sérieux ne permet de penser que les hommes qui vivaient alors se soient beaucoup préoccupés de la fin du monde. Les conciles fort nombreux aux environs de l’an 990 n’y ont fait aucune allusion. Les terreurs superstitieuses dont on parle n’ont été enregistrées par aucun chroniqueur. Nous possédons des textes. Le plus important est celui de Raoul Glaber, un moine de Cluny qui écrivit entre 1031 et 1044 où il mourut, et c’est une phrase de lui que l’on exploite.

« Trois ans après l’an mille, dit-il, le monde dépouille sa vieillesse et se revêt d’une blanche robe d’églises… »

Les commentateurs n’ont pas manqué. Après les bouleversements, les démembrements des royaumes et l’immense terreur de voir le monde finir, ils constatent une grande allégresse. L’humanité a franchi le passage fatidique. De la terrible nuit du neuvième siècle, elle sort avec cet espoir et cette joie qui accompagnent une aurore. On est sûr de vivre !

Alleluia ! Il n’y a plus de barbares. Le Moyen Âge commence. L’Europe va s’organiser, les peuples se retrouvent et chacun songe à ses frontières, et la société chrétienne s’installe. Aux basiliques romanes qui faisaient encore songer à Rome et à Byzance, succèdent les cathédrales gothiques ; de blanches églises s’élèvent et beaucoup d’historiens interprétant à leur façon la phrase du vieux moine bourguignon les voient comme des ex-voto dédiés au Dieu qui sauve le monde. Autant croire aux événements d’Apocalypse notés dans les chroniques. Sur le territoire du diocèse de Reims, le feu du ciel allume les cierges, dans le monastère de Saint-Pierre ; une jeune fille a des sueurs de sang ; trois soleils apparaissent près de Cambrai ; la main coupée d’un homme repousse ; des globes de feu volent autour de la lune ; des pêcheurs voient un poisson d’une grosseur monstrueuse ; une espèce de flambeau ardent tombe du ciel sur la terre, laissant derrière lui une longue trace de lumière ; on a vu un dragon et la terre tremble, selon la chronique de Saint-Médard de Soissons ; les annales monastiques expliquent à leur manière le passage d’une comète, l’échouement de quelque cétacé sur une plage, une pluie d’étoiles filantes, tout ce qui ressemblait à des prodiges, mais aucune ne parle du Jugement Dernier. Tout cela est imaginé, et, quel rapprochement pourrait-on faire entre 999 et 1999 ? On a toujours cru à la fin du monde. Dans les antiques cosmogonies la terre devait périr par le feu, la Bible fait renouveler la planète par le Déluge, et si Lucrèce, plus amer, croyait à sa destruction totale, le doux Virgile assurait qu’après des cataclysmes, on assisterait à l’avènement de l’âge d’or…

Il prit un volume sur un rayon de la bibliothèque, s’approcha d’une bougie et traduisit ce passage de la quatrième églogue : « Il s’avance enfin, le dernier âge prédit par la Sibylle, et je vois éclore un grand ordre de siècles renaissants… À la face du monde entier s’élèvera l’âge d’or. Déjà règne Apollon. Et toi, Pollion, ton consulat ouvrira cette ère triomphale, et les traces de nos crimes seront effacées et la terre délivrée à jamais de sa longue épouvante… »

La demie de six heures sonna, et il ferma son livre.

— Félix, demanda madame Duthiers-Boislin, veux-tu allumer les deux bougies qui sont près de la porte, sur la console ? Dominique ne doit pas tarder maintenant et ce coin est dans l’ombre.

L’historien n’eut pas le temps d’obéir à sa femme, une belle voix claire et chaude sonna sur le seuil obscur :

— Mais tu n’y vois pas, ma Marie, et tu es au fond d’un soir du moyen âge avec tes chandelles… Je vais te faire un présent divin ; je t’apporte la sainte lumière. Regarde… Regarde… Et le nouveau venu tournant un commutateur, le lustre du plafond, les appliques, les lampes posées sur les meubles s’allumèrent ensemble. Ils s’étaient levés et madame Duthiers-Boislin alla au-devant de lui :

— Tu es un magicien, Dominique, la lumière elle-même t’obéit.

Dominique Dorval embrassa sa vieille amie et traversa le salon en la tenant par la taille.

Il était élancé, robuste et d’une élégance parfaite avec son veston noir de bonne coupe. Des yeux magnifiques éclairaient son visage aux lèvres rasées, un masque de César antique couronné d’une crinière drue d’artiste, une chevelure encore noire au milieu de laquelle une mèche blanche avait l’air d’une aigrette d’argent.

Il prit affectueusement les mains de madame Duthiers-Boislin dans les siennes et se tourna vers M. d’Elantes qui s’inclinait :

— Dominique, dit madame Duthiers-Boislin, je te présente notre ami Robert…

Il ne la laissa pas achever :

— Monsieur Robert d’Elantes, demanda-t-il avec sa haute politesse, me permettrez-vous d’être aussi votre ami ?…

Le vieil homme, éperdu, lui eût volontiers tendu les bras, mais, intimidé, il murmura :

— Vous me comblez, Monsieur le Président ; et vous me faites le plus grand honneur de ma vie. Notre Marie pourrait vous dire avec quelle ferveur je vous suis de loin et combien je vous admire…

En disant, notre Marie, M. d’Elantes avait prononcé les deux mots magiques. Il le sentit et fut brusquement à son aise.

— Notre amie vous a donné du magicien, Monsieur le Président, continua-t-il, je tiens pour un vrai miracle d’être près de vous, mais le geste que vous avez fait en entrant a été…

Dominique Dorval l’arrêta :

— Infiniment naturel et facile, cher Monsieur d’Elantes : avant de venir ici, j’avais reçu le citoyen Brière, du Syndicat de l’électricité. J’avais enfin trouvé un terrain d’entente, pour parler comme les journaux, et il était décidé qu’à six heures précises ce démiurge daignerai dire les paroles des origines, lorsque « la terre était sans forme et vide, quand les ténèbres étaient sur la face de l’abîme et que l’Esprit se mouvait à la surface des eaux… » Je savais que je pouvais avoir foi en lui et que la lumière serait à l’heure promise. Je ne suis pas le magicien que vous croyez, mais un homme qui est parfois bien las et qui, comme aujourd’hui, voudrait s’en aller achever de vivre, loin de tout, dans une vieille maison…

Il se tourna vers madame Duthiers-Boislin :

— Ma Marie, imagines-tu, à ce moment, cette petite chartreuse à la sortie du pauvre et beau village des Gargantes où nous sommes nés, toi et moi ? La grille à demi rouillée est fermée, la noire allée de cyprès est toute transfigurée par la lune si claire chez nous aux mois d’hiver ; il y a des aiguilles de pin sur les trois marches du perron ; les volets et la porte sont fermés et je pourrais être un homme en manteau sur le seuil, tirer une clef de ma poche, sentir le vantail poussé, l’odeur de cire et d’humidité du vestibule, allumer moi-même le feu de bois qui m’attend, toujours préparé, dans la haute cheminée, revoir mes tableaux, mes livres, mes meubles « luisants, polis par les ans », comme dit Baudelaire, et devant l’âtre tout pétillant de sarments et de bûches, écouter la Guiraude qui me parle du pays, des vieux morts, des nouveau-nés, en me servant une omelette au lard et aux champignons, un morceau de jambon, des muscats noirs qu’elle sait conserver, à peine ridés, jusqu’en février… la Guiraude qui fut ta petite camarade, à l’école de mon père, ma Marie, et qui ressemble aujourd’hui à une Albigeoise de Montségur et à la Piéta d’Avignon… Ce serait si simple ! et ce bonheur paisible m’est refusé, et je demeure là, dans ce palais plein de secrétaires, avec des sentinelles à la grille, jamais seul, appelé, comme cette nuit encore, au téléphone qui est près de mon lit, par la voix lointaine du dernier pape et du dernier roi…

Dominique Dorval s’assit près de la cheminée et M. Duthiers-Boislin, qui allumait une cigarette, jeta son allumette dans l’âtre où, sur les chenets, était préparé un feu de bois.

Un journal froissé flamba, les bûches sèches crépitèrent et le président sourit :

— Merci, mon bon ami, vous avez voulu réaliser un peu de mon rêve ; vous me faites un plaisir infini. C’est là une fête véritable. Les grandes joies, le luxe de l’humanité future seront faits probablement de petites choses semblables à celle-ci. Au fond, comme on disait il y a cent ans, je ne suis qu’un affreux réactionnaire…

— Vous êtes le suprême soutien, Dominique, dit l’historien. Vous étiez prédestiné. Dans votre prénom, il y a dominus, le maître ; Dominicus, du Seigneur ; et le dernier des douze Césars s’appelait Domitien…

— Est-il glorieux d’être le dernier, demanda le président du Conseil, et faut-il s’acharner à soutenir ce qui croule, à défendre ce qui est fatalement perdu ? l’humble apôtre chrétien qui entrait, à l’aube, par une porte de Rome, était sans doute plus grand que le César mafflu qui dormait dans son palais, sous la garde des prétoriens et des dieux antiques qui allaient mourir.

« Ne me suis-je pas trompé ? Mon père que tu as vu plus que moi, Marie, était républicain comme on l’était il y a cent cinquante ans, et, malgré la poésie qu’il comprenait, ce qu’il admirait surtout dans Lamartine et dans Victor Hugo, c’était le tribun inspiré de 1848, le protestataire exilé par l’Empire. Que penserait-il de mon œuvre ? Je me le demande souvent.

— Comment peux-tu avoir le moindre doute ? dit madame Duthiers-Boislin. Ah ! si ton père te voyait ! Si le petit instituteur des Gargantes avait assez vécu pour voir son enfant !… Le destin n’est pas juste…

— Il n’est pas question, si grand soit-il, de l’orgueil paternel, ma Marie, répondit Dominique Dorval… N’ai-je pas été quelque chose comme un antiquaire, le conservateur d’un musée qui doit périr ? C’est difficile… J’aime le vieux monde, comme un poète et un historien. Je crois que j’aurais été parfaitement heureux vers 1840, sous le règne bonhomme de Louis-Philippe. À distance, cette époque me semble douillette et bénie et je me serais très bien arrangé d’une existence sans éclat de petit rentier bibeloteur. Je vois cela. J’habitais le quai d’Anjou et je connaissais Daumier, Corot et Daubigny qui me vendaient quelques études et quelques toiles. J’avais l’intérieur d’un bourgeois artiste et cossu de Chardin. Deux ou trois amis déjeunaient avec moi chaque dimanche et s’extasiaient toujours quand une vieille servante aimable et familière apportait le vol-au-vent traditionnel. L’après-midi, il pleuvait sur la Seine et nous feuilletions des dessins et des estampes, des livres anciens, et nous nous entretenions d’un poème récent de M. Victor Hugo, du dernier ouvrage de M. de Balzac. Je déjeunais en pantoufles et en robe de chambre bien étoffée. Je dormais dans un lit à rideaux de cretonne fleurie. J’allais au Théâtre-Français et à l’Odéon. Je rentrais à pied, même lorsqu’il y avait de la neige et, dès le seuil, le vieil immeuble de l’île Saint-Louis me soufflait au visage une odeur tiède et fanée, l’odeur de l’Europe à cette époque, une odeur de papier, de bouquins, de tabac, d’infusion et de charbon… Tenez, je possède dans mon ermitage des Gargantes où j’ai entassé des meubles, des livres et des toiles, un corqueton qui m’enchante toujours quand je le revois. C’est l’esquisse d’un portrait d’homme qui doit dater de 1900. Je le nomme le Monsieur de la Vieille Europe. Ce monsieur a une rosette rouge à la boutonnière d’un paletot qu’on devine très souvent brossé ; il doit être veuf, car il donne le bras à une jeune fille en grand deuil ; le peintre a à peine indiqué les visages, mais derrière les deux silhouettes, on aperçoit une façade du quai Malaquais et les guichets de l’Institut dans la lumière nacrée de trois heures, un pluvieux après-midi d’extrême automne. Cela m’est infiniment sympathique. Je suis le gardien du Monsieur de la Vieille Europe, quand j’aurais peut-être travaillé à…

— On demande Monsieur le Président, dit un domestique qui entrait, portant un appareil téléphonique.

Il le posa sur la table, à côté de Dominique Dorval qui s’excusa :

— J’attendais une communication, dit-il, et j’avais prévenu en quittant mon cabinet… Allô… c’est moi… je vous prie de ne répondre que par oui ou par non… Vous avez reçu le message ?… Il est tel que je le prévoyais ?… Convoquez immédiatement le général Malglève et le préfet de police… Je demeure là, veuillez me dire si vous les avez…

Il paraissait avoir oublié ses amis, les yeux lointains, son beau visage brusquement durci.

Quelques minutes s’écoulèrent. Tous se taisaient ; on entendait vaguement au loin la voix inhumaine d’un haut-parleur qui devait donner, comme chaque soir, des nouvelles du monde et madame Duthiers-Boislin, son mari et M. Robert d’Elantes songeaient invinciblement au général Malglève dont le président du Conseil avait prononcé le nom.

On eût dit qu’il venait d’entrer dans le salon. Après Dominique Dorval, il était l’homme le plus illustre d’Europe, depuis la dernière guerre qu’il avait menée souverainement et terminée en quelques semaines.

C’était une haute, une étrange figure, quelque chose comme un théologien militaire et un saint mathématicien dont nul ne pouvait se vanter d’être le familier. D’une légendaire simplicité, le jour où la capitale avait décidé de fêter sa prodigieuse victoire, il n’avait point paru. Seul, conduisant lui-même sa voiture, il avait gagné le village où il était né, près de Tours ; sa mère et son père y vivaient encore dans une ancienne maison qui n’avait qu’un étage et un bout de jardin devant elle, pareil à une corbeille d’herbes potagères sur le tablier d’une bonne femme de la campagne.

Personne ne l’attendait que les deux vieux qui pensaient toujours à lui. Il rangea sa voiture sous le hangar, lui qui ne faisait pas un pas sans chef d’état-major et sans officier d’ordonnance, dans des automobiles qui portaient le fanion cravaté d’or des commandements suprêmes. Il alla lui-même puiser une carafe d’eau fraîche au puits et, dans l’humble salle à manger, devant la nappe qui avait servi pour son baptême, ce dur vainqueur aux cheveux à peine grisonnants souriait doucement, toujours vêtu de cet uniforme noir, sévère et sobre, sans une croix, sans une médaille, que la photographie et la gravure avaient popularisé…

Très grand, d’une maigreur d’ascète et légèrement voûté, son visage était de la pâleur mortuaire des cires.

Il approchait de la soixantaine, mais il était difficile de lui assigner un âge précis, et on pouvait penser que dans son extrême vieillesse il ressemblerait au maréchal de Moltke tel que le montraient les anciens livres d’histoire qui contaient la guerre de 1870.

Il portait un monocle et vivait dans son cabinet de travail du ministère de la guerre, couchant à côté de l’immense pièce, sur un lit de camp qu’on avait dressé là, contre le mur nu, et qu’on traînait dans le bureau ministériel quand il était malade, ce qui arrivait souvent.

Jamais il n’acceptait d’invitation, se faisant toujours représenter par un chef d’état-major, un officier d’ordonnance, et s’il était entré un soir dans un de ces salons où il n’allait pas, il est probable que les femmes elles-mêmes se seraient levées.

Se nourrissant de légumes, d’œufs et de fruits, ne buvant que de l’eau, il n’y avait dans sa vie aucune aventure, aucun amour, rien d’aimable et on eût pu dire presque rien d’humain ; pas une défaillance, pas une faiblesse.

On disait que depuis sa vingt-cinquième année il ne s’était pas consolé de la mort d’une jeune femme et qu’il demeurait fidèle au serment qu’il avait fait sur sa tombe.

Personne ne le savait exactement, mais dans la cellule où il couchait il n’y avait pas d’autre ornement qu’un tableau représentant Orphée au bord du funèbre fleuve et suivi par le fantôme d’Eurydice. Il y tenait. On avait vu cette peinture dans le wagon de son train blindé de généralissime pendant la guerre. Était-ce un symbole ?…

On ne l’avait presque jamais vu coiffé de son képi glacé d’or. Il était toujours nu-tête avec ses cheveux d’argent qu’il portait longs, et tel était l’homme que le président du Conseil faisait convoquer.

La voix de Dominique Dorval sonna de nouveau.

— Allô… Oui… j’attendais… Bien… Vous avez pu atteindre le général Malglève et le préfet de police ?… J’arrive… Priez-les de vouloir patienter un instant s’ils étaient là avant moi. Je serai à la présidence dans dix minutes… Je vous remercie…

Il raccrocha le récepteur et se leva.

— Tu vois, ma Marie, dit-il, vivre ainsi n’est point vivre, et ce n’est pas ce soir que j’irai dormir dans le vieux prieuré des Gargantes… Je crois même que je ne dormirai pas longtemps cette nuit…

Personne, même madame Duthiers-Boislin, ne se fût permis de l’interroger, de lui demander pourquoi il convoquait si brusquement le général Malglève et le préfet de police.

— Allons ! dit-il, et il prit congé…

Madame Duthiers-Boislin, son mari et M. Robert d’Elantes, demeurés seuls, se taisaient devant la cheminée où flambaient les bûches.

— Eh bien, demanda l’historien à son ami, tu l’as vu, à présent ?

— S’il ne s’agissait pas d’un être d’exception comme lui, fit le vieillard, d’une aussi formidable personnalité, je dirais qu’il est charmant.

Il se tourna vers madame Duthiers-Boislin :

— Je vous remercie, Marie, d’avoir songé à m’inviter aujourd’hui ; il me restera quelque chose de grand de cette rencontre que je vous dois. Il me semble qu’il fait brusquement plus chaud et plus clair.

Elle alla vers la table où le dômestique avait posé un plateau servi.

— Il n’a même pas eu le temps de prendre une tasse de thé, dit-elle… Je vous sers, cher ami… Un seul morceau de sucre, n’est-ce pas ?…

M. d’Eliantes toujours attentif et courtois comme au vieux temps ne répondit pas.

— Un seul morceau ? répéta madame Duthiers-Boislin…

L’historien le regarda en souriant :

— Robert, tu rêves, et, comme tous les rêveurs, tu es impoli… Marie te parle, et tu ne l’écoutes pas…

Le vieil homme s’effara :

— Oh ! chère amie, excusez-moi… je suis confus… oui, un seul morceau… Merci… Le pouvoir du grand homme agissait encore, malgré son absence… j’étais enchanté.

Les ampoules électriques clignotaient comme des flammes sur lesquelles soufflerait le vent.

— Est-ce que le citoyen Brière aurait changé d’avis, demanda M. Duthiers-Boslin, est-ce que les forces obscures lutteraient de nouveau contre la lumière ? Je trouve cela tout à fait inquiétant et tragique… Ah ! voilà que l’orage noir s’apaise, la clarté a, une fois de plus, triomphé !…

Égale, pure et immobile, l’électricité revint, se fixa.

— Sans doute, reprit l’historien, la présence de Dominique Dorval est rassurante, mais tout de même…

— Que veux-tu dire, Félix ? interrogea M. Robert d’Elantes. J’ai confiance en toi. Je te tiens pour un vieux clinicien. Tu as passé ta vie à ausculter la France. Tu connais à merveille son cœur, et je te vois un peu pareil à un médecin, l’oreille contre la poitrine d’une femme pensive, très belle et laurée d’or…

— Robert, continua M. Duthiers-Boislin, je suis sensible à tes compliments, bien que tu aies coutume d’en faire… mais je trouve un goût étrange à ce soir et puisque tu me compares à un vieux clinicien, je t’avouerai que le cœur de la vieille patrie me paraît battre d’une façon bien anormale. Je ne sais rien exactement. J’ai lu les journaux, j’ai écouté la radio et il me semble reconnaître l’atmosphère, les signes de l’aura qui précède les crises. Pourquoi, diable, le président du Conseil a-t-il convoqué si brusquement le général Malglève et le préfet de police ? Évidemment, cela ne nous regarde pas et, malgré notre vieille amitié, je ne me serais point hasardé à le lui demander. Ce sont là ses affaires, et je pense que ce doit être grave. Si tu veux mon avis, Robert, nous approchons d’un moment tragique, nous sommes à un tournant de l’histoire, comme disaient autrefois les hommes de cabinet qui écrivaient ces gros volumes que l’on conserve à la Bibliothèque nationale et que personne peut-être ne lira plus. Ah ! les tournants historiques ! C’est une expression qui me plaît et il y en eut beaucoup, de Charlemagne à Dominique Dorval. La route glorieuse, la route nationale, dirait un agent-voyer départemental, toute droite pendant quelques kilomètres, bien ombragée de vieux ormes, avec ses solides murailles du côté des ravins et des précipices qu’elle longeait, avec ses carrosses, ses cavaliers, ses diligences, ses paysans allant au marché et cheminant près de leur âne, la grande route française eut plus d’un tournant dangereux, mais celui-ci, Robert, celui-ci… À parler net, je ne sais plus où nous sommes. Il fait nuit, l’orage approche et je n’aperçois qu’une petite flamme vacillante au poing de notre ami… Je crains bien d’assister aux obsèques du Monsieur de la Vieille Europe dont nous entretenait tantôt le président du Conseil. Avant son arrivée, si tu te souviens, je faisais allusion aux dieux débonnaires et honnêtes qui moururent le 2 août 1914 quand la guerre fut déclarée. Ceux qui doivent les remplacer ne sont pas encore venus et c’est à cause de cela que le monde est dans l’angoisse. L’humanité n’a jamais pu vivre sans dieux. Je crois que ceux qu’elle va reconnaître et adorer sont à nos portes et, sans doute, cela ne se passera pas tranquillement. Tout va être ébranlé, mais qu’ils viennent enfin ; on les attend depuis quatre-vingt-deux ans, et l’on a failli en mourir, et l’on a traîné pendant presque tout un siècle une existence déchirée, inquiète et sans certitude… Voilà ce que je pense, Robert, et, puisque tu veux bien me faire confiance…

— Bonsoir… J’ai cru que je n’arriverais jamais !… Bonsoir, Marie !… Bonsoir, mon cher maître !… Bonsoir, mon oncle !…

Une jeune femme entra dans une bouffée de parfums, interrompant M. Duthiers-Boislin. C’était Jacqueline d’Elantes, la nièce du vieillard qui l’embrassa en souriant.

Trois fois mariée, ayant divorcé trois fois malgré ses vingt-neuf ans, elle avait repris son nom de jeune fille et elle était enfantine, évaporée et charmante.

Elle se déclara morte de faim, avala deux toasts, et deux tasses de thé, coup sur coup, alluma une cigarette, se percha sur le bras d’un fauteuil et commença son ramage.

Madame Duthiers-Boislin l’appelait « Oiseau », avec beaucoup de bienveillance et un peu de mépris, comme une révérendissime abbesse qu’amuserait le babil léger et les manières d’une jolie personne mal élevée.

— Il y a de la solennité dans l’air, remarqua tout de suite Jacqueline d’Elantes et même mon vieux tonton est d’une gravité qui m’impressionne…

— Jacquette, dit son oncle, tu es insupportable et délicieuse. Les poupées ne doivent pas parler sans y avoir été invitées.

Elle eut une moue d’enfant grondée.

— Tu n’as jamais été si joliment habillée ou déshabillée que ce soir, poursuivit le vieillard, et ce parfum qui te suit et t’entoure, comment s’appelle-t-il et depuis quand l’a-t-on découvert ?

Elle leva ses yeux extasiés aux paupières bleuies par un fard à la mode, ravie des compliments.

— Ah ! Ah ! Ce parfum est à ton goût ?… C’est de l’Hémérocale Fauve… Il me va bien, n’est-ce pas ?… C’est celui qu’on pourrait respirer autour d’une très belle rousse, par un après-midi d’été, dans une roseraie… Ce sont des choses qui me plaisent en hiver, et quand il fait chaud, j’en ai qui évoquent les cyclamens au pied des glaciers… Cela m’amuse… Dites donc, vous avez allumé des bougies, tantôt, il traîne des odeurs de cierge… C’était à cause de la panne d’électricité, n’est-ce pas ?…

Elle appuya sur un bouton de la boîte de T. S. F. qui était à côté d’elle et, tout de suite, un être invisible parla dans le salon, une voix sembla sortir des murs, tomber du plafond, sourdre du parquet, persuasive, âpre, tonnante, irritée et douce tour à tour, une voix maladroite et pathétique qui catéchisait, répétait les mots ainsi que de monstrueuses incantations et s’élevait brusquement, autoritaire comme une voix de prophète.

D’antiques versets bibliques passèrent :

« … Voici. La journée de l’Éternel arrive. Elle est cruelle, elle n’est que fureur et ardeur de colère, pour réduire le pays en désolation… Même les étoiles des cieux et leurs astres ne feront point luire leurs clartés. Le soleil s’obscurcira quand il se lèvera, et la lune ne fera point resplendir sa lueur… Ils seront épouvantés, les détresses et les douleurs les saisiront ; ils seront en travail comme celle qui enfante, chacun s’étonnera, regardant vers son prochain, leurs visages seront comme des visages enflammés…

«… Et il y eut des éclairs, des voix de tonnerre dans un grand tremblement de terre et les villes des nations s’écroulèrent… »

Jacqueline d’Elantes éclata de rire.

— Qu’est-ce que c’est que ce prêcheur ? fit-elle, tournée vers M. Duthiers-Boislin.

— C’est Jean, répondit-il, l’apôtre naturiste, le maître des Vallées Heureuses, qui adjure les abonnés de la T. S. F. de quitter le monde pour aller vivre dans les bois…

La voix de l’historien fut couverte par celle du prophète :

«… Êtes-vous aveugles, en vérité, ou frappés de démence ?… Vous ne voyez pas que l’heure est proche et que les temps sont accomplis ? Ce qui doit être sera. Les plus forts, s’ils tentent la moindre résistance, seront emportés comme des pailles et des brindilles par le torrent… Venez à nous… Nous sommes le Vrai et le Beau, l’Amour et la Justice… N’en avez-vous point assez de cette existence hors-nature, pénible, chargée d’ennuis et de corvées éternelles que vous prenez pour des devoirs ?… Le cœur de l’homme n’a besoin que d’air pur. Dieu a créé le cœur et l’air, mais il a suspendu ses malédictions sur les villes… Jetez cette viande dont vous vous repaissez comme les bêtes féroces, jetez ces parures ridicules, ces parfums vénéneux, sortez de ces cages toutes pareilles où vous croyez être à l’abri… Venez à nous. Vous serez les bienvenus… les meilleurs comme les pires… et pour la première fois vos yeux verront enfin la vraie lumière… Le paradis est retrouvé… Il est où nous sommes, les Frères et les Sœurs des Vallées Heureuses. Vous croyez vivre et c’est vous qui êtes les morts, car ceux que vous nommez ainsi et que vous avez mis en terre sont des âmes affranchies de toutes vos servitudes… Les Signes ne peuvent mentir et de grands événements se préparent. Ceux qui demeureront dans les cités en seront épouvantés… Et il y aura des éclairs, selon la parole de l’apôtre Jean, des voix de tonnerre dans un grand tremblement de terre et les villes des nations s’écrouleront… Je l’ai dit ; je le redirai jusqu’à mon dernier souffle ; je sais que tout est révolu et je vous répète que les temps sont proches. Soyez prêts, ne vous couchez point, veillez et prenez votre bâton de voyage, car c’est peut-être cette nuit que Dieu passera devant votre porte… »

La voix se tut brusquement, comme escamotée, et dans le grand vide silencieux qu’elle laissa il n’y eut qu’un éclat de rire de Jacqueline d’Elantes qui venait de retirer la parole à l’apôtre naturiste.

— Ce prophète n’est pas drôle, dit-elle, et si les hommes et les femmes doivent être sauvés, ce n’est point en se roulant sans chemise dans l’herbe, en mangeant des légumes crus, et en faisant des exercices de gymnastique suédoise… À un autre…

Il y avait sans doute une matinée poétique quelque part, et on entendit les quatrains sublimes des Premières Méditations :

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu’un voyageur qui, le cœur plein d’espoir,
S’assied, avant d’entrer aux portes de la ville,
Et respire un moment l’air embaumé du soir.
Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
L’homme par ce chemin ne repasse jamais…

La voix se tut, arrêtée de nouveau par la jeune femme qui se poudrait devant la glace.

— C’est mieux, fit-elle… Qu’est-ce que c’est ?

— Le Vallon de Lamartine, oiseau, dit madame Duthiers-Boislin en souriant…

Le domestique entra et tendit une carte à M. Duthiers-Boislin qui se tourna vers sa femme :

— Sois heureuse, Marie, tu vas voir, si tu permets que je le reçoive ici, l’écrivain de notre temps que tu admires le plus.

— François Laurières ? s’exclama-t-elle.

— Lui-même. Je me demande ce que peut bien vouloir cet homme qui ne fait pas souvent de visites ? Il n’est pourtant pas candidat à l’Académie… oui, oui, priez ce monsieur d’entrer, dit-il au valet de chambre, et dès que le visiteur fut sur le seuil, il alla au-devant de lui.

— Mon cher maître, murmura le nouveau venu, je vous prie de m’excuser…

— Vous excuser ? s’étonna l’historien, et de quoi ? Du très grand plaisir et de l’honneur que vous nous faites ?…

Il le conduisit près de la cheminée.

— Marie, je te présente François Laurières…

— Monsieur, dit madame Duthiers-Boislin, si je n’étais une vieille femme, je me lèverais devant vous… vous êtes l’écrivain de cette époque à qui je dois le plus de moments enchantés et je vous prie de croire que je suis sincère… n’est-ce pas, Félix ?

L’historien s’inclina en souriant.

— Je n’aime guère les banales comédies et les compliments des gens du monde, continua madame Duthiers-Boislin, et je vous répète que je suis sincère. Votre Parc nocturne est un chef-d’œuvre :

La neige mouchetait son hermine ducale
Et fondait au contact de son épaule nue ;

Elle allait, dans le parc boréal, grande et pâle,
Sous les sapins glacés d’une immense avenue…

— Vous voyez que je le sais par cœur, et j’adore vos poèmes en rimes féminines. Cela, me semble-t-il, ralentit et solennise l’élan des vers, leur donne un rythme sacré et grave, et vous avez créé des femmes qui ne sont qu’à vous, des passantes qui traversent vos livres, aventurières ou princesses… Vous avez un type unique, une femme brune ou rousse, élancée, avec un chignon lourd, des yeux d’exil, une bouche désespérée, d’une beauté mystérieuse et tragique dans des paysages d’automne et d’hiver, car il n’y a qu’un seul été dans votre œuvre et pas un printemps… Est-ce que je vous ai lu, monsieur ?…

Conquis, François Laurières remercia et prit le siège que lui désignait madame Duthiers-Boislin.

Il pouvait avoir cinquante-cinq ans et ses cheveux drus, comme ceux de Dominique Dorval, grisonnaient. Très grand, il était à la fois rustique et majestueux. Son large visage aux lèvres rasées changeait à chaque instant. Lorsqu’il parlait, en tordant légèrement la bouche, on l’imaginait sur un perron, haranguant la foule ; insinuant et passionné, ardent et grave, on le voyait vêtu de rouge dans une cathédrale ou un concile ; calme, et ses belles mains sur ses genoux, il faisait penser à un grand paysan courbé devant un feu de bois.

— Madame, dit-il, je crois que rien ne m’a touché aussi profondément que vos paroles, mais ce n’est pas l’auteur du Parc nocturne qui s’est permis de vous faire visite ce soir, il n’eût sans doute jamais osé…

Il s’arrêta et sourit, puis :

— C’est le voisin de campagne que je deviens désormais qui se présente à vous. Il est de bonne politesse d’agir de la sorte dans le village d’où je suis. J’ai acheté le petit domaine des Cyprières, aux Gargantes, et j’y arriverai après-demain soir.

Madame Duthiers-Boislin lui prit la main.

— Comme je suis heureuse ! s’exclama-t-elle. Vous avez acheté les Cyprières !

— Mais c’est une excellente fortune pour nous, dit l’historien qui s’était approché. Comment avez-vous décidé cela ? Je crois que vous êtes des Cévennes ?

— Oui, continua François Laurières, mais j’ai traversé votre pays en voiture, il y a deux ans, et, depuis, je pensais à ce pavillon du dix-huitième siècle entrevu en passant, à cette vieille chartreuse au milieu d’un parc à l’abandon et planté de pins, de lauriers, de sycomores et de cyprès… C’était devenu pour moi quelque chose comme une oasis de rêve, une île fabuleuse. Je me suis décidé voici trois mois, j’ai fait réparer la toiture, respecté le fouillis du bois et il m’a semblé qu’il était de mon devoir de vous en avertir. Mes livres, mes vieux meubles y sont déjà. Quand je viendrai à Paris, je m’installerai dans un hôtel tranquille de la rive gauche, un de ceux qui ont pour clients des chanoines de passage… Si j’y reviens…

— Vous quittez Paris, monsieur ? s’écria Jacqueline d’Elantes, et son petit visage charmant reflétait un effroi comique. Elle préférait certainement la mort aux farouches solitudes des Gargantes, loin de tout ce qui était sa vie inutile et trépidante.

Il la regarda :

— Peut-être, madame ; je n’ai plus grand’chose à y faire. J’ai la chance de n’avoir aucune ambition. Je suis un individualiste irréductible et tout me blesse et m’afflige depuis longtemps, Il récita le vers racinien :

Tout m’afflige, me nuit, et conspire à me nuire…

M. Duthiers-Boislin l’écoutait attentivement.

— Je vous prie d’excuser les méthodes historiques, dit-il, mais puis-je vous demander si, devant l’incertitude de ce temps, votre départ est une fuite ou une retraite ?

— Les deux, mon cher maître, répondit François Laurières, les deux… J’ai l’impression d’être un de ces Romains du Bas-Empire qui écoutaient au loin le piétinement des invasions, le galop des hordes. Les Barbares ! De tous les mots de la langue française, c’est celui qui me paraît le plus formidable. Quand je le prononçais, j’entendais craquer et se disloquer un ordre grandiose, je voyais de monumentales ruines sous une aube rouge pleine de promesses magnifiques. Je parle au passé, car, à présent…

Il se tut pendant quelques secondes.

— À présent, reprit-il, c’est moins théâtral et plus tragique. Jadis, un bon général, des légions disciplinées et solides auraient pu s’opposer à ce flot, briser ce torrent, mais, aujourd’hui, les Barbares ne viennent pas du dehors, ils sont partout, ils portent nos lettres, fabriquent notre pain, bâtissent des palaces, ressemellent nos souliers, et il n’y a pas une heure qu’ils nous retiraient la lumière et coupaient l’électricité… Je ne peux pas avoir peur, puisque je suis seul, mais tout cela m’importune et je m’en vais, je ne manque pas de courage, mais je ne suis qu’un artiste, un de ceux que Platon chassait de la République, couronnés de roses… voilà.

Il s’était levé pour prendre congé.

— Vous avez, je crois, beaucoup de livres ? dit M. Duthiers-Boislin.

— Dix mille et une centaine de toiles du dix-neuvième siècle dont j’ai adoré les peintres. Cela n’a pas été une petite affaire d’emballer cela. Tout est heureusement aux Cyprières maintenant. Vous me ferez l’honneur et la joie de venir dîner, quand vous serez aux Gargantes, au milieu de mes bouquins.

— Avec grand plaisir, promit madame Duthiers-Boislin, et je suis sûre que j’aimerai beaucoup cet ermitage plein de livres.

— Dix mille ! murmura l’historien, savez-vous, cher monsieur, que si le monde, tel que nous le connaissons, disparaissait, rien ne serait tout de même perdu puisque l’âme des siècles vivrait dans votre bibliothèque des Cyprières.

« Le monde antique, ajouta-t-il, a été sauvé par les abbés et les moines qui recueillirent le latin dans leurs monastères. Après les grandes fêtes impériales de Rome, et lorsque l’empire eut sombré dans un crépuscule de fer, tout sembla perdu. Les siècles passèrent, mais le trésor latin était pieusement conservé dans un coffre de moustiers… j’imagine une tête de marbre — Vénus ou Virgile — une pièce d’or à l’effigie de César Auguste, une inscription sur une pierre tombale, et Rosa la Rose, prise entre les pages enluminées d’un manuscrit de Fortunat ou de Grégoire de Tours, mariant les parfums de Pæstum à ceux des aromates de l’église…

— Oui, oui, interrompit François Laurières, tout ce qui méritait d’être sauvé l’a toujours été. Il ne faut pas désespérer. On appelle sans doute barbares les nouveaux venus qui nous remplaceront, et nous n’aurons peut-être été que des antiquaires. Nous avons fait notre vie, vous avec du passé, moi avec de la littérature. J’ai été très épris d’une jeune fille qui habitait Ville-d’Avray, eh bien ! en sa compagnie, j’évoquais le père Corot. Il était entre nous deux avec son attirail de peintre et sa pipe, et il me semblait que c’était lui qui réglait les lumières de perle du crépuscule sur les lisières. Il y a toujours eu, entre le monde et nous, un bonhomme de cette espèce, un vieux mort illustre qui nous a tyrannisés… Tenez, madame, ce matin, j’ai vu un type que j’ai sincèrement envié. Il était onze heures, l’instant qui sent le dentifrice, la cigarette, le porto et le bonheur, et un garçon d’une trentaine d’années qui sortait pour la première fois certainement une splendide automobile qu’il venait d’acheter, au haut des Champs-Élysées, guidait sa machine étincelante de vernis glacés et de nickels. Il était nu-tête ; ses cheveux noirs, lisses, comme laqués, paraissaient rejetés en arrière par le vent des grands vols. Je le devinais douché, entraîné, musclé, et il souriait de toutes ses dents intactes.

« À côté de lui, il y avait une mince jeune femme blonde qu’il ne regardait pas, tout entier à sa mécanique neuve. Je vous jure qu’il avait une autre allure que moi, et je me suis apparu comme un pauvre piéton, un colporteur, un trimardeur, un de la piétaille…

— Laurières, dit M. Duthiers-Boislin, Dominique Dorval était ici quelques instants avant votre arrivée, et il s’est servi d’un mot que vous venez d’employer.

— Lequel ?

— Il a dit : « Nous n’aurons peut-être été que des antiquaires… »

— Ce n’est pas si mal, fit l’écrivain qui s’inclina devant madame Duthiers-Boislin.

Lorsqu’il eut pris congé, Jacqueline d’Elantes, qu’il avait fort impressionnée et qui n’avait rien dit jusque-là, tira son miroir, sa houppe et affirma, en se poudrant, qu’il était très bien.

— Il faudra qu’un jour je lise ses livres, décida-t-elle.

Madame Duthiers-Boislin ne sourit pas, mais elle pensa que les deux ou trois âpres bouquins de François Laurières n’étaient pas pour le cher « oiseau ».

II


CHEZ MADAME LÆTITIA BONAPARTE


Lorsque Dominique Derval entra dans son cabinet de travail, à la Présidence, une jeune femme qui écrivait près de sa table se leva.

Elle portait une robe de soirée dont le corsage offrait ses épaules de marbre, ses beaux bras ronds, sa nuque sur laquelle semblait prêt à s’écrouler un chignon fauve, couleur alezan ou cognac brûlé, traversé d’ondes plus sombres, et massif comme une queue nouée d’étalon.

Elle faisait songer à ces figures sveltes et graves que Dante-Gabriel Rossetti et les anciens artistes préraphaëlites peignaient à Londres, il y avait cent cinquante ans, quand la reine Victoria n’était pas encore la vieille dame en coiffe noire de Windsor.

— Hélène, dit le Président, ne vous dérangez pas. J’attends le général Malglève et le préfet de Police… Vous êtes au courant, n’est-ce pas ? Il se pourrait que ce fût sérieux… Je vous demanderai seulement lorsqu’ils arriveront de bien vouloir…

Elle l’interrompit :

— Dominique, j’ai là un message du général. Son médecin lui interdit de sortir ; il demande si vous voudriez bien aller à la Guerre. Il a dû se coucher…

Un huissier entra, annonça M. Jean Aubert, le préfet de Police.

— Priez-le d’attendre quelques instants, dit le ministre, et la porte refermée, il s’approcha de la jeune femme, posant ses mains autour de son cou robuste et pur, sur les belles épaules pentéliques :

— Hélène, ma divine, il y a là, entre tes sourcils, sur ton front clair et calme de statue, sur ton front de Vénus et de Minerve, le petit pli qui ne t’obéit pas et qui te trahit. Que se passe-t-il ?

— Mais… rien… un peu de migraine… fit-elle. Ses mots paraissaient hésiter et fuir sous le regard du maître.

Il reprit :

— Rien ?… Tu es sûre ? Comment pourrais-je le savoir ?… Tu es une femme, et je suis un homme, et cela parfois me semble fabuleux. Il y a plus de différence entre nous deux qu’entre un rosier et un chêne, qu’entre une gazelle et un loup. À certains moments tu m’apparais ainsi que mon âme elle-même, mon âme qui aurait pris corps, et à d’autres tu es loin… tu appartiens à une mystérieuse espèce, tu es d’un autre monde… Tiens, ce soir, par exemple… Hélène ?

Il avait presque crié le nom de la belle Tyndaride, de la divine fille de Pergame…

— Dominique ! murmura-t-elle en se serrant contre lui, et de ses longues mains nues aux doigts sans bagues, elle lui caressa le front, lissant les cheveux drus et rebelles au milieu desquels une mèche blanche mettait comme une aigrette d’argent.

La glace, au-dessus de la cheminée, lui montra le groupe qu’ils formaient ainsi.

Il semblait tenir dans ses bras une sirène, les blanches épaules de la jeune femme sortant de sa robe de soirée toute pailletée, toute écaillée de lamelles d’or, une robe dont le satin luisant avait le vert glauque des algues.

Peut-être songea-t-il, dans un éclair, à l’antique légende, aux filles de la mer qui avaient des visages, des bras, des seins de femmes, et dont la voix perdait les matelots qui l’écoutaient. Il dénoua son étreinte, se dégagea doucement

Elle ne leva pas les yeux, mais elle chassa du bout de l’ongle une paillette de son corsage demeurée sur le revers du veston noir.

— Tu brilles, comme si tu sortais des vagues, dit-il en souriant, et tu perds tes écailles, comme les sirènes… Il est probable que nous ne dînerons pas ensemble, comme je l’espérais, et puis-je savoir à quelle heure je serai de retour ? Peut-être au milieu de la nuit… Tu feras servir, Hélène, et te mettras à table dans un moment, dès que je ne serai plus là. Ce repas me semblait une halte bénie, et je n’ai même pas eu le temps de prendre une tasse de thé chez ma vieille amie Marie Duthiers-Boislin, où je me suis à peine assis…

Elle alla vers le fond de l’immense pièce, écarta une magnifique tapisserie du xviie siècle pleine de héros cuirassés et casqués, de déesses, de lévriers et de feuillages, et sur une console du petit salon où ils devaient dîner, elle prit une corbeille de fruits et un flacon de cristal tout frotté d’ors éteints qu’elle posa sur le bureau du ministre.

Elîe lui offrit une grosse poire qu’elle venait de peler et lui versa un verre de Xérès.

— Vite, Dominique, ordonna-t-elle, prends ceci qui te permettra d’attendre…

Il avala l’énorme fruit dont la pulpe parfumée fondait dans sa bouche comme la glace d’un sorbet, il but deux verres du vin généreux et remercia :

— Hélène, cela suffit, mais j’avais besoin de cela… Allons, à présent… Tu sais de quoi il s’agit, n’est-ce pas ?… C’est grave…

Elle inclina le front, et, avant de sortir du cabinet présidentiel, Dominique Derval se pencha vers la jeune femme. Elle tendit ses îèvres et, pendant quelques instants, il garda entre ses doigts perdus dans les lourds cheveux aux ondes rousses, la belle tête fauve dont les yeux demeuraient clos et qui semblait dans ses mains un énorme fruit précieux.

Dominique Derval gagna tout de suite le salon où il savait trouver le préfet de Police.

— Bonsoir, monsieur Aubert, fit-il, en lui tendant la main… je m’excuse de vous faire attendre, mais j’avais dû partir et, rappelé par téléphone, je suis arrivé ici en même temps que vous.

— Le général Malglève est au lit, dit le préfet, et le docteur Dormeuil lui défend de sortir ce soir…

— Vous le saviez ?

— Est-ce que mon métier n’est pas de tout savoir ? demanda en souriant le haut fonctionnaire. Si vous voulez bien, monsieur le Président, nous irons au plus pressé et ensuite je voudrais vous faire part de quelque chose… quelque chose… quelque chose de moindre importance, sans doute…

Ils sortirent.

Le jardin qu’ils traversèrent paraissait noir à côté de la rue, quand un garde eut ouvert la petite porte dérobée qu’empruntait toujours le Président lorsqu’il quittait le ministère.

Depuis longtemps on avait renoncé aux lampadaires, aux antiques becs-de-gaz dans lesquels on s’était longtemps contenté de mettre une ampoule électrique, et une rampe lumineuse dissimulée au ras du trottoir éclairait puissamment les avenues, les boulevards, les places et les rues. À la tombée du jour, une lumière immobile naissait, claire, forte, pareille à celle d’un midi d’été. Les vieux monuments de la capitale, tragiques et encore plus noirs dans cette clarté égale, calme mais impitoyable, étaient presque semblables à de fastueuses ruines.

La voiture du Président s’arrêta devant une sombre bâtisse de la rue Saint-Dominique et les deux hommes sautèrent sur le trottoir.

La petite porte, à côté du lourd portail fermé, s’ouvrit toute seule, avant qu’ils eussent sonné, et un officier d’ordonnance salua et s’offrit à les conduire.

Ils gravirent un perron.

Dans l’antichambre, un vieil homme vint à leur rencontre.

C’était le professeur Antoine Dormeuil, l’illustre clinicien qui soignait depuis longtemps le général Malglève.

Il s’inclina devant Dominique Dorval.

— Monsieur le Président, dit-il, je vous demande quelques instants, une vingtaine de minutes peut-être…

— Diable ! s’exclama le préfet de Police… nous étions un peu pressés…

— Le général, continua le vieillard, était assez fiévreux ce soir et comme il m’a demandé de lui assurer une nuit de travail, je lui ai fait une piqûre. Vous savez qu’il doit se reposer ensuite et dormir pendant une demi-heure. Il y a juste quinze minutes qu’il est sous le pouvoir de ma drogue. Dieu lui-même ne l’éveillerait pas avant un quart d’heure…

— Nous attendrons, mon cher maître, dit Dominique Dorval, nous attendrons que le général se libère de votre puissant envoûtement, et personne ne peut rien contre le sorcier que vous êtes.

Le professeur Ambroise Dormeuil essaya de sourire, s’inclina et reprit le large escalier qui menait au premier étage où se trouvait le cabinet du ministre.

Il était magnifiquement désert. On eût dit le grand escalier du parc de Versailles, à minuit, sous le clair de lune, et Dominique Dorval montra à M. Jean Aubert la maigre silhouette de l’illustre médecin, toute menue, au milieu de ces degrés monumentaux.

— Il faudrait là des robes aux lourdes traînes de brocart et de soie, de flamboyants uniformes, des éperons d’or et des fourreaux, répondit le préfet de Police, il y en eut sans doute beaucoup ici, mais les traînes des robes de gala n’ont pas dû balayer souvent cet escalier.

— Croyez-vous, Aubert ?

— Mais, il me semble… monsieur le Président…

— Savez-vous où nous sommes seulement ?

— Sans doute, au ministère de la Guerre, rue Saint-Dominique, où est installé depuis plus de cent ans le cabinet civil et militaire du ministre.

— Oui, mon cher préfet, vous voyez dans cet escalier une foule de ministres républicains en veston et les uniformes de Mac-Mahon, de Gallieni et de Pétain… mais c’est d’hier cela… Il y eut des traînes de robes sur ces marches qui ont vu passer la princesse Borghèse, cette charmante et légère Pauline, et madame Laetitia Bonaparte, et des demoiselles d’honneur et des duchesses de l’Empire, car nous sommes dans la maison que Napoléon avait meublée pour madame Mère. Venez, je vais vous montrer, en attendant que le général s’éveille…

Le cabinet du ministre de la Guerre, où un huissier les fit entrer, était vide et toujours décoré de belles tapisseries aux tons éteints du dix-septième siècle et meublé de chaises, de fauteuils, de consoles du Premier Empire.

Dominique Dorval souleva un immense rideau de satin jaune semé de couronnes et la fenêtre encadra un noble paysage illuminé, des pelouses, un petit parc, une statue toute blanche sous les rameaux noirs des arbres.

— Nous avons exactement quatorze minutes avant le réveil du général, venez voir, dit-il…

À droite de la haute croisée, au fond de la pièce, il poussa une petite porte et tourna le commutateur qu’il savait trouver à côté de la serrure.

Un lustre de cristal et de bronze doré s’alluma au plafond d’une chambre, éclairant un lit d’acajou, un guéridon, quelques sièges, une bibliothèque vitrée pleine de livres dont les reliures aux fers brillants paraissaient neuves.

La chambre de la vieille Lætitia Bonaparte, dit le Président au Préfet de police demeuré sur le seuil… Voyez… rien n’a été déplacé depuis 1815 ; on n’a touché à rien, tout est là comme autrefois. On pourrait mettre des draps au lit et y coucher ce soir avec l’oreiller sur lequel madame Mère appuyait sa tête, avec les couvertures dont elle se servait et, avant de s’endormir, on pourrait lire un de ces volumes qu’elle n’ouvrit sans doute jamais car elle se souciait fort peu de littérature…

Il parlait à voix basse, car le cabinet où reposait le général Malglève était tout près de là, et il éteignit le lustre de cristal et d’or.

La chambre parut brusquement sombrer dans le passé, dans les ténèbres des jours morts et de l’histoire. Il referma doucement la porte et ils revinrent dans le bureau ministériel.

— Ceci, reprit Dominique Dorval, devait être un des salons de l’hôtel, et je ne suis jamais venu là sans donner une pensée à la vieille Corse farouche qui avait fui son île natale avec sa nichée de fils et de filles qui devaient être des rois et des reines par la volonté du plus petit, de ce Naboulione taciturne et fiévreux qui devait être empereur !

« Je les vois aux environs de 1812, dans cette pièce où nous sommes… Les petits fuyards qui s’accrochaient à sa jupe étaient des personnages royaux qu’elle réunissait parfois ici. Il y avait là Joseph Bonaparte, l’aîné, qui était roi d’Espagne ; Jérôme, qui était roi de Westphalie ; Pauline, cette aimable et jolie princesse Borghèse, qui posait nue dans l’atelier de Canova, toute cette formidable famille.

J’imagine de véhémentes scènes… Ils complotaient, ils se plaignaient… Joseph, malgré sa peu solide couronne espagnole, venait d’être assez mal traité par Napoléon. Dans son cabinet des Tuileries, aux murs écussonnés d’aigles d’or et de lauriers, l’Empereur l’avait reçu debout, ses belles mains grasses derrière son dos. Il arpentait rageusement l’immense pièce ; les talons de ses bottes sonnaient malgré le tapis ; il avait des arrêts brusques devant son frère aîné qui se raidissait alors instinctivement comme un soldat pris en faute et rudoyé par son chef. Des paroles dures et parfois quelques mots passaient, plus sonores ceux-là, venant de l’île où ils étaient nés… Pauline, qui lisait un petit volume de M. de Chateaubriand écoutait à peine les plaintes de ce roi malmené et madame Lætitia Bonaparte se taisait, grave et pensive. Ce n’était qu’une mère au cœur douloureux et fort qui se trouvait là, dans cette pourpre impériale après tant d’épreuves, d’angoisses et d’humbles soucis. Elle n’osait peut-être pas… Le maître était là-bas, de l’autre côté de la Seine, dans son palais, et il lui semblait, à cette heure de la nuit que, derrière son fauteuil, se tenaient debout, immobiles et pâles toutes ses victoires, celles d’Égypte et d’Italie avec leurs tresses brunes, celles qui étaient venues à lui de tous les coins de tous les champs de bataille d’Europe, en robes rouges, en voiles d’argent, et, ainsi que des déesses, leurs belles têtes ceintes d’un laurier d’or !… Quel rêve prodigieux ! Elle avait peine à y croire. Elle pressentait confusément que cela ne durerait pas ; alors, dans le tiroir de ces meubles auxquels nous nous appuyons elle cachait de l’argent, des pièces à l’effigie du César qui était son enfant. Elle économisait, vieille paysanne prudente, malgré les gronderies de Napoléon. Elle n’était pas faite pour ce faste et ces pompes et quand elle voulait se régaler vraiment, elle mangeait dans une assiette de vermeil timbrée à ses armes, quelques châtaignes bouillies, comme autrefois, en Corse !… »

Le grand orateur, le prodigieux visionnaire qu’était Dominique Dorval, se laissait aller aux évocations qu’il aimait, et l’on eût dit qu’il revoyait dans ce salon les êtres d’exception qui y avaient vécu.

— Aubert, continua-t-il, nous avons beau être ce que nous sommes, le passé nous ensorcellera toujours. Il y a une magie merveilleuse dans le souvenir de ce qui n’est plus. Les grands hommes que nous admirons semblent élevés sur un pavois, en plein azur… La vieille altesse impériale qui habitait ici n’était sans doute qu’une vieille inquiète et ne comprenant rien à tout ce qui lui arrivait. Son fils lui-même… Je ne voudrais pas blasphémer… Ce serait imbécile et enfantin de vouloir nier Napoléon, mais ne sommes-nous pas injustes ?… Tenez, le solitaire douloureux qui va s’éveiller dans un instant derrière cette cloison… n’apparaîtra-t-il pas aux hommes de l’avenir comme le plus haut génie militaire de tous les temps ?… Seulement, voilà, il n’a autour de lui d’autre prestige que celui de sa solitude. On ne peut pas le représenter, entrant dans des villes prises, à la tête d’un état-major empanaché, d’un peloton de maréchaux brodés d’or, couverts de croix, avec de grands bicornes frisés de plumes et des sabres d’émir mahométan, dans le cri des trompettes et le roulement des tambours. L’imagerie n’intervient pas et il y a au moins deux cents ans qu’est mort le dernier peintre d’histoire de batailles et de scènes militaires.

« Il y eut de grandes guerres au cours de ce siècle qui s’achève, celle de 1914 et celle que nous avons vue. Déjà, il y a quatre-vingts ans, un critique d’art faisait remarquer justement que les batailles de la Somme et de Verdun ne pouvaient avoir leur peintre. Il avait raison, Van der Meulen, le baron Gros ou Horace Vernet n’auraient rien compris à ces plaines de la Picardie ou de la Champagne, désertes, hérissées de fils de fer et creusées de tranchées. Ils eussent en vain cherché de tumultueuses parades, des formations en carrés et des charges de cavalerie. Des milliers d’hommes étaient ensevelis dans les boyaux d’argile ou de craie, et le général qui les commandait n’avait ni escorte cabrée ni chapeau à plumes. C’était un homme vêtu sobrement de bleu, dans une salle de mairie villageoise ou de villa abandonnée, avec, à côté de lui, une carte au dix-millième et un téléphone… S’il assistait au départ de ses régiments pour les secteurs où ils devaient être engagés, ce n’était qu’un vieillard regardant défiler des camions, au bord d’une route pluvieuse ou poussiéreuse. On ne voyait même jamais ces piétons de la guerre, cette infanterie que les peintres de jadis faisaient évoluer sur leurs toiles brillantes. Elle était devenue la grande équipe tragique d’ouvriers mystérieux qu’on ne relevait que la nuit… L’immense drame était intérieur. Il eût suffi d’un paysagiste pour l’interpréter, et encore eût-on pu croire que ses tableaux ne représentaient qu’une planète morte, tuméfiée et martyrisée, un champ, dans un globe abandonné, semé de gravats, de trous, de cratères et de perches téléphoniques…

« Le dieu Mars, que les peintres d’allégories représentaient cuirassé d’or et coiffé d’un casque à plumail, n’est plus le divin patron des guerres modernes dont le dieu est un bloc d’acier, un tube creux, des manettes et des roues, et savez-vous, Aubert, comment s’appelle Bellone, depuis 1914 ? Elle a changé de nom, elle s’appelle Mélinite, Cheddite, comme les rousses déesses, les furieuses et véhémentes divinités du moment.

« Y a-t-il longtemps que vous n’avez lu l’ode du vieux Nicolas Boileau sur la Prise de Namur ? Depuis le collège, sans doute ? Moi, j’ai feuilleté l’autre jour une belle édition du dix-septième siècle et je me suis fort diverti en relisant ces vers pompeux :

« Dix mille vaillants Alcides,
Les bordant de toutes parts,
D’éclairs au loin homicides
Font pétiller leurs remparts :
Et, dans son sein infidèle,
Partout la terre y recèle
Un feu prêt à s’élancer
Qui, soudain perçant son gouffre,
Ouvre un sépulcre de soufre
À quiconque ose avancer… »

« Est-ce beau ? Ce casanier bourgeois d’Auteuil qui avait suivi le roi devant Namur était épouvanté par cette petite rixe, et les dix mille vaillants Alcides m’enchantent. Le poète pensait qu’on ne ferait jamais mieux.

« Quant à la dernière guerre dont nous nous souvenons, moi surtout, car vous étiez un peu jeune, mon cher Aubert, celle-là… elle échappait encore davantage à la peinture et elle fut infiniment rapide grâce au génie de cet homme qui va sortir d’un sommeil léthargique provoqué par la drogue d’Ambroise Dormeuil.

« Où le situer pendant les opérations qu’il mena souverainement ? Personne jamais ne s’aperçut, et notre époque n’a le goût ni du plumet, ni du galon. Le général Malglève est un ingénieur impitoyable, un mathématicien tragique, et… »

Il hésitait, puis :

— Ecoutez, je ne voudrais pas dire de bêtises, mais je crois que c’est lui qui aura tué la guerre, je veux parler de la guerre étrangère, parce que l’autre… À propos, Aubert, et votre voyage aux Vallées Heureuses, chez les nudistes ?… Leur apôtre Jean prend une importance inquiétante… Je n’y voudrais pas toucher, mais il tourne au factieux, comme on disait jadis.

— Sinistre, monsieur le Président, les théories évangéliques s’accommodent mal de la mauvaise saison. Il avait neigé.

— En effet, dit Dominique Dorval, je ne vois pas de neige dans la Bible… Il est vrai qu’il y avait la Manne que Dieu laissait tomber pendant la nuit pour nourrir son peuple au désert, et messire Pierre-Daniel Huet qui fut, au dix-septième siècle, évêque d’Avranches et membre de l’Académie française, affirme que la Manne était blanche.

Il sourit.

— Par exemple, continua-t-il, je ne connais pas de texte capable de nous renseigner sur le goût qu’elle pouvait avoir. J’ai toujours eu l’idée que ce devait être celui d’un gâteau de semoule…

— J’en ai mangé, monsieur le Président, fit le Préfet de police ; on m’a servi, aux Vallées Heureuses, une assiettée de manne, car les naturistes affectionnent les mets de l’antiquité sainte. C’était, en effet, une bouillie de farine sucrée, un brouet blanc qui tenait du riz et du tapioca légèrement sucrés. Ce n’était ni bon ni mauvais. Les Vallées étaient sinistres, comme je vous le disais tantôt. Je les avais vues en août et, vraiment, j’en gardais un souvenir assez agréable, un souvenir de paradis loufoque.

Le long de cette belle route languedocienne, des écriteaux portaient des inscriptions étonnantes, des pancartes de ce genre :

ALLEZ À PIED…
NE VOUS LAISSEZ POINT MENER
PAR LES MÉCANIQUES…
N’OBÉISSEZ QU’À L’ESPRIT…
REGARDEZ LE CIEL…
LES ARBRES VOUS SALUENT…

— C’était par un beau couchant d’été tout traversé de lumière, des femmes et des hommes nus faisaient la moisson, les frères et les sœurs des Vallées Heureuses. Au milieu de la route où nous dûmes nous arrêter, une grande jeune fille blonde avait en équilibre sur sa tête une corbeille de fruits et serrait un pain rond contre sa poitrine.

« Dieu soit avec vous ! » dit-elle, gravement.

Sans le moindre voile et d’une beauté parfaite, elle portait ainsi le souper des siens, et cette longue forme robuste et nue, dans le soir doré, était, je vous assure, d’une pureté absolue, d’une harmonie merveilleuse…

L’apôtre Jean, le Père, comme l’appellent les adeptes, m’a invité à partager son repas : des légumes, des raisins, du pain, sous un figuier, au seuil de l’ancienne métairie abandonnée qui est le palais de ce conducteur de peuples et je vous avoue, monsieur le Président, que cette frugalité eût été supportable, au soir d’une journée trop chaude, sans les sentences et les attaques du prophète. Il me disait des aménités de cette sorte :

« Vous êtes une des dernières formes de l’erreur et du mal… Mais vous êtes le bienvenu… Mangez et buvez ce qui ne doit rien qu’à la terre, au soleil et à l’azur… Vous allez être emporté comme une paille oubliée sur l’aire aux premiers souffles de l’équinoxe d’automne… Vous et tous les vôtres… Ouvrez les yeux, dès à présent, demeurez avec nous… La moisson commence à peine… »

— Il vous embauchait ! fit Dominique Dorval qui plaisantait rarement… et à combien estimez-vous le nombre des Frères et des Sœurs en France ?

— Près de quatre millions, monsieur le Président… Quatre millions, chez nous, douze en Allemagne, trois en Angleterre, cinq en Italie, et cela augmente chaque année.

— Evidemment, dit le ministre, et cela augmentera encore… Ces déserteurs me troublent autant que les plus véhéments réfractaires. Ils échappent à leur façon et nous n’y pouvons rien. Toutes les époques sans certitude ont eu leurs fuyards, leurs chercheurs d’asiles et d’églises… Ceux-ci ont envie de respirer loin des villes énormes et monstrueuses, ils veulent un air plus pur ; ils ont un besoin primitif de nature, comme ceux qui, après une nuit d’alcool, ne songent qu’à un verre d’eau glacée, à une fenêtre ouverte sur l’air léger du matin. L’histoire, contrairement à ce qu’on croit, repasse souvent par les mêmes points. Comme je vous le disais à l’instant, les hommes qui ont vécu pendant une période troublée ont voulu s’en évader. Au Moyen Âge, ils se réfugiaient aux monastères et aux églises, et il y a soixante-quinze ans, en 1930, il paraît que l’Allemagne n’était qu’un camp de nudistes.

« Au lendemain de leurs désastres de 1918, après quatre effroyables années de guerre et de famine, les Allemands donnèrent un spectacle étonnant. On vit des messieurs chauves, barbus, ventrus, de respectables dames à lunettes, lancer le ballon, courir, sauter et nager, nus comme on l’était aux origines et prétendant régénérer la race grâce à ces exercices de sociétés de gymnastique exécutés sans chemise et en plein air. Pendant dix ans, sur les routes de la vieille Germanie, on vit des colonies d’enfants et de jeunes gens, vêtus d’un caleçon, chargés de sacs, chantant, marchant aux sons d’une musique, couchant sous les étoiles et dans le foin. Un instinct les poussait. Ils avaient raison. Les jeunes gens qui avaient dix ans en 1914 et qui avaient été fort mal nourris pendant ces quatre inhumaines années, seraient morts sans cette philosophie naturiste. L’air, l’eau, les arbres, le soleil de la patrie éloignèrent d’eux tout ce qui afflige et frappe les générations qui ont souffert. Nos nudistes ont aussi leur foi. Ils sont sûrs que le monde s’est trompé de chemin et que la civilisation a fait faillite. Las des vieilles choses poudreuses et millénaires qu’ils croient caduques depuis longtemps, ils retournent aux sources et tout ce qui a paru sublime pendant des siècles est, à leurs yeux, lugubre et sans valeur… Ils jettent jusqu’aux vêtements, aux parures qui ont ravi l’humanité depuis deux mille ans… Ce qui me gêne, c’est que la foi a pris quelque chose de sportif, la mystique et la culture physique vont ensemble, et puis il n’y a pas que cette belle fille avec des fruits sur sa tête blonde, harmonieuse et pure, dans la douceur d’un soir d’été…

La porte du cabinet ministériel s’ouvrit et le professeur Ambroise Dormeuil en blouse blanche, apparut.

Il s’inclina légèrement.

— Monsieur le Président, dit-il, le général vous prie de l’excuser s’il vous reçoit dans son lit. J’aurais souhaité pour lui une bonne nuit de repos, mais il paraît que c’est là chose impossible.

— Nous tâcherons de demeurer auprès de lui peu de temps, répondit Dominique Dorval, et de ne pas trop l’empêcher de se reposer.

Le ministre et le Préfet de police suivirent le vieux savant qui les conduisit jusqu’à la chambre du général.

CHAPITRE III


L’AUTRE FORCE


Au moment où Dominique Dorval et le Préfet de police entraient chez le général Malglève, dans une petite chambre du côté de Belleville, un vieil homme qui s’était couché tout habillé sur un étroit lit de fer, lisait un livre broché en fort mauvais état.

Il devait être tout menu, car son corps se devinait à peine sous la couverture de laine brune qu’il avait jetée sur lui.

L’ampoule électrique, encapuchonnée d’un bout de journal, éclairait doucernent sa figure presque exsangue, sa maigre barbe grise, ses paupières à demi fermées, lourdes et pareilles à des coquilles.

Tout en lui était pauvre, ravagé, blessé, mais le front haut et noble était splendide ; il sacrait ce visage triste et las comme une couronne royale.

C’était Jacques Santeuil, l’ « Agitateur », comme on l’appelait en Europe.

Il habitait là, chez une vieille amie qui lui donnait cette chambre avec sa table ronde sur laquelle traînaient quelques volumes et des papiers, un fauteuil, deux chaises, une commode et le lit de camp où sa santé le retenait souvent.

Une quinte de toux le secoua.

Il dut se soulever, prendre une pastille dans une boîte posée près de sa lampe, et, apaisé, il rouvrit son livre et eut un vague sourire.

Le bouquin qu’il lisait avait paru il y avait cent deux ans, en 1897, et c’était L’Enfermé, de Gustave Geffroy, l’histoire de Blanqui.

Jacques Santeuil ressemblait presque à l’éternel prisonnier dont F. Bracquemond avait gravé le masque à l’eau-forte, et l’Agitateur se mit à songer au vieux réfractaire dont il connaissait toute la vie.

Il l’évoqua dans une cellule du Mont Saint-Michel où on l’avait enfermé, le dernier jour du mois de janvier 1841.

Il faisait un froid sinistre, il pleuvait sur la mer démontée, et les yeux fermés et le cœur arrêté, il écoutait le directeur de la prison qui était venu dans sa geôle lui annoncer la mort d’Amélie-Suzanne, sa femme bien-aimée qu’il avait eu à peine le temps de connaître.

Sans un geste, sans un mot, la barbe sur sa poitrine, il avait appris la nouvelle…

Puis, après les élans et les espoirs généreux de 48, où il avait entrevu la république, la fée de ses rêves descendant les marches de l’Hôtel de Ville au bras de gentilhomme de M. de Lamartine, il y avait eu les cachots de Belle-Île-en-Mer, de Sainte-Pélagie, du Château du Taureau et de l’Abbaye de Clairvaux.

Prisonnier perpétuel, sa vie sentait le mur humide, le coin où moisit un bout de pain gris qu’on n’a pu avaler, l’ombre et le rat.

Il n’avait aperçu la campagne, la mer et le ciel que derrière des barreaux !

Il avait vu la France à travers le grillage des voitures cellulaires qui évitaient les grand’rues des petites villes de province, la place devant l’église où jouaient des enfants en robes claires et où de paisibles habitants goûtaient le bon du jour sous les marronniers, les quartiers où l’ont eût pu surprendre quelques-unes de ces images simples et vivantes qui font plaisir : un marché, une noce, la sortie de l’école, une jeune fille à son piano, une vieille demoiselle tricotant derrière sa croisée, la ménagère coupant dans une miche des tartines pour ses mioches, le menuisier rabotant une belle planche en chantant, un salon avec ses fauteuils, ses portraits de famille, ses meubles bien cirés, son guéridon offrant, au milieu du tapis, un vase blanc presque caché par un gros bouquet pommé de roses-thé ou de roses roses.

Toujours les sites déserts, les chemins écartés, les repas froids composés de biscuits durs et de conserves distribués aux prisonniers qu’on change de prison.

Ce vieil idéaliste à qui la viande répugnait avait eu, plus d’une fois, envie d’une poire, d’une pêche mûre, d’une assiette de fraises, d’une grappe de chasselas, d’une salade, aperçus ainsi dans un jardin ; d’une promenade à petits pas, le long d’une haie en fleurs, d’une lecture devant une flambée de sarments, les pieds sur les chenets, mais personne ne le savait et il n’accordait même pas un regard à l’énorme porte verrouillée qui allait se refermer sur lui, quand on arrivait devant quelque forteresse, sous une aube grelottante ou pluvieuse. Jacques Santeuil voyait le froid mathématicien de la révolte, toujours ganté de fil noir comme un veuf, le vieux, ainsi que l’appelaient ses fidèles.

Il lui ressemblait beaucoup. De l’ancien révolutionnaire de 48, il avait la silhouette menue, la barbe pauvre, le front magnifique, la petite taille et l’ardente foi.

Sans doute aucun tribunal ne l’avait jamais condamné à la prison, mais ce rêveur généreux avait mis autour de lui les barreaux les plus durs, les murs les plus hautains. La solitude est une cellule. Il s’y était enfermé ; il était lui-même son geôlier et sa vie était nue comme un cachot. Il l’avait dépouillée de tout ce que recherchent les hommes avec tant d’avidité. Pur et froid, il n’avait jamais rien voulu pour lui et son intelligence pouvait être comparée à une grande lumière qui éclairait mais ne réchauffait pas.

Peut-être était-il le seul vivant capable d’exister à côté du général Malglève sans le gêner, et il y avait entre eux beaucoup de choses communes.

Il avait été, autrefois, au collège avec M. Félix Duthiers-Boislin, l’historien, de l’Académie française, et lorsque le hasard les mettait de loin en loin en présence, ces deux hommes, qui étaient aux deux pôles de la pensée et des idées s’entendaient à merveille.

Ils se tutoyaient.

— Au fond, disait l’académicien, à une de leurs récentes rencontres, tu es le dernier moine d’Occident, pour parler comme M. de Montalembert… Est-ce que cela ne te trouble pas un peu, mon cher Santeuil ?

« Tu veux ramener la civilisation là où elle a commencé, et tu fais un rêve de communauté mondiale qui m’épouvante. Ne souris pas… le libéral, c’est moi… Écoute, Jacques, tu es un ascète, tu as tout refusé et regarde-toi… Tu as réduit ta vie au minimum, tu existes à peine, sans besoins, sans égoïsme, presque immatériel et irréel… Tu sais bien que j’ai raison, et j’admets parfaitement ta règle pour les gens de ton ordre ; tu es un saint ; mais les autres, la foule, les millions et les millions… S’ils savaient où tu les conduis, ils se sauveraient et tu demeurerais seul… Choisis un jour qui te conviendra et viens dîner à la maison ; j’inviterai Dominique Dorval ; j’aimerais voir à la même table les deux forces contraires…

Un sourire douloureux avait éclairé rapidement la barbe grise de Jacques Santeuil.

— Félix, répondit-il doucement, tu fais là un rêve de dilettante. Réunir dans ta salle à manger le Président et l’Agitateur, comme ils disent tous ? Ce serait drôle… Remarque, mon ami, que je ne tiens pas Dominique Dorval pour une force méprisable, il me fait songer à une vieille image qui était dans le petit livre où nous apprenions l’Histoire de France. Dans cet humble manuel d’écolier, on représentait Charlemagne visitant, dans son palais, cette école qu’il y avait établie, que dirigeait un moine et où les enfants des familles nobles et les fils de paysans travaillaient ensemble.

« Tu te souviens, Félix ?… Je sais encore par cœur certaines phrases de ce chapitre. Écoute : « Un jour, Charlemagne visitait son école. Il se fit présenter les compositions des élèves. Celles des jeunes nobles étaient très mauvaises, au lieu que celles des enfants pauvres étaient bonnes. Alors, comme Dieu fera le Jugement dernier, Charlemagne fit passer à sa droite les enfants qui avaient bien travaillé et les autres à sa gauche. Il dit aux premiers : « Je vous félicite, mes enfants, vous avez étudié de votre mieux et je vous remercie, je vous récompenserai… »

« Serais-tu capable de continuer, Félix ? demanda Jacques Santeuil.

Le vieil historien reprit, sans hésiter :

« … Il s’adressa ensuite aux autres d’un ton irrité, et sa voix résonnait comme le tonnerre :

« Vous, dit-il, qui êtes les fils des premiers personnages de mon royaume, et qui êtes orgueilleux de votre naissance, vous n’avez su donner l’exemple que du jeu et de la paresse. Sachez bien que si vous ne travaillez pas mieux à l’avenir, vous n’obtiendrez jamais rien de moi… »

Ils avaient ri, heureux de savoir encore la leçon de leur petite enfance, et l’ « Agitateur » avait dit à son ami :

— Félix, ce discours démocratique, treize cents ans avant le décret républicain qui donna droit à tous les élèves de suivre gratuitement les premières classes de l’enseignement secondaire, m’enchante, mais je n’ai pas dit ce que je voulais dire.

« Entre les fils des leudes qui baissaient honteusement la tête, et les enfants de ses plus pauvres sujets, Charlemagne, couronne au front, la barbe sur la poitrine, un grand manteau sur sa cotte de mailles, une large épée accrochée à son ceinturon, était d’une grande majesté, et dans sa main droite, il tenait, comme une boule à jouer, le globe impérial. Eh bien, ton ami Dominique Dorval tient aussi le vieux monde. Ce n’est pas commode. Il y faut son intelligence, sa raison et sa poigne… Tu vois que je ne le mésestime pas et c’est cela que je voulais dire… Mais de là à trinquer ensemble… Tu sais d’ailleurs que je ne bois que de l’eau et un peu de lait…

Jacques Santeuil venait de fermer le livre qu’il lisait lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit.

Une vieille femme entra et posa sur la table, parmi les papiers et les brochures, le bol qu’elle tenait à la main.

— Voici, fit-elle à mi-voix, je suis peut-être en retard ; j’avais oublié que je n’avais plus de lait… Vous devez avoir faim…

Il sourit :

— Vous savez bien, Marthe, que cela ne m’arrive presque jamais et que je me serai contenté de peu, sur cette terre.

Elle leva vers lui un visage noble et dolent pareil à ceux que les ymagiers du Moyen Âge sculptaient aux porches des cathédrales, dans la pierre du pays chartrain ou du pays rémois.

Il y avait une cinquantaine d’années, dans un village angevin, Jacques Santeuil avait aimé Marthe Humilian sans l’avouer à personne.

Plusieurs fois par jour, il passait devant la petite herboristerie que tenait la mère de la jeune fille. Il voyait son clair visage brun sous une guirlande de feuilles de tilleul ou de violettes sèches qui décorait la vitre. Ils rougissaient tous les deux… puis les parents de Jacques Santeuil avaient dû quitter le pays, la vie avait roulé, ballotté le mince collégien aux yeux bleus, en avait fait cet âpre réfractaire, cet apôtre brûlé de foi et ils avaient tous deux dépassé la soixantaine quand ils s’étaient revus. Un soir d’extrême-automne, l’Agitateur qui passait en voiture près du village où il était né voulut faire un détour et s’y arrêter pendant quelques instants.

Le crépuscule tombait, la première étoile s’allumait en clignotant dans un tendre ciel dont les scabieuses tournaient aux violets plus sombres des améthystes. Une charrette de foin qu’on déchargeait devant l’Hôtel du Lion d’Or embaumait la rue. Le vieillard avait reconnu tout de suite les moindres choses demeurées à leurs anciennes places : un banc, la fontaine dont les trois dauphins de pierre crachaient toujours l’eau de la rivière proche, un mur de grange, la grille d’une clôture… devant la petite herboristerie de madame Humilian, il avait hésité. Rien n’avait bougé, seul le jasmin qui, à la belle saison, jadis, cachait presque l’enseigne, avait disparu.

Il lut dans la nuit qui descendait :


Madame Veuve Humilian
herboristerie


Tout était comme aux vieux jours de sa jeunesse. Mais madame Humilian devait être morte depuis longtemps. Il y avait encore aux vitres une guirlande de feuilles sèches et une lampe posée sur le comptoir éclairait doucement la boutique.

Jacques Santeuil poussa la porte. Une clochette argentine grelotta au ras du plafond parmi des paquets d’herbes salutaires, et il demeura là pendant quelques secondes, seul, au milieu des bocaux, devant la table où l’on avait laissé un journal et des lunettes. De la salle, à côté du magasin, une voix dit :

— Je viens ! et tout de suite il reconnut la voix de Marthe.

Elle devait être occupée dans l’arrière-boutique, car elle répéta :

— Je viens !…

Puis, sans bruit, elle fut devant lui.

Il ne lui restait rien de ce qu’il avait connu. Elle portait sur ses cheveux blancs un léger fichu de guipure noire et, vêtue d’une robe qui n’appartenait à aucune mode, elle ressemblait exactement à sa mère.

Il ne trouvait rien à dire, la gorge étranglée.

Elle demanda :

— Vous désirez, monsieur ?

Il murmura au hasard :

— Je voudrais du tilleul.

Elle s’activa, atteignit un bocal de verre sur un rayon, prit quelques pincées de feuilles mortes, les mit dans un plateau de ses balances, et fit un petit paquet qu’elle lui tendit, et alors, il cria :

— C’est moi, Jacques Santeuil… Marthe, je passais à côté d’ici. J’ai voulu revoir le village, savoir si vous étiez toujours là.

Elle regarda, les yeux agrandis et elle murmura :

— C’est vous, Jacques ?… est-ce possible ?…

À ce moment, la clochette du plafond tinta dans les touffes de plantes médicinales et une fillette entra pour acheter de la vanille…

Marthe ouvrit un tiroir, servit l’enfant qui s’en alla, et elle fit entrer Jacques Santeuil dans la salle à manger.

Il posa son chapeau sur la toile cirée de la table et l’on eût dit un chapeau de curé.

— Je suis heureuse de vous revoir, dit-elle…

Il apprit les pauvres événements de sa vie. Sa mère était morte… Elle s’était mariée ; elle n’avait pas été heureuse et avait dû demander le divorce. Elle était seule depuis plus de trente ans et avait repris son nom de jeune fille…

« Marthe Humilian », répéta-t-elle comme si elle craignait que Jacques Santeuil l’eût oubliée.

— Vous, dit-elle, vous avez fait du chemin… j’ai lu… les journaux parlent si souvent de vous… l’Agitateur !… qui aurait pu penser cela ?… Vous vous souvenez ?…

— Je n’ai rien oublié, Marthe, répondit-il, rien… je revois, derrière cette vitre, votre visage qui s’empourprait quand je passais en vous regardant… je me revois aussi… et vous voilà… comme c’est terrible !… Comme tout eût pu être différent !…

— Nous sommes des vieux, Jacques, murmura-t-elle… de pauvres vieux, malgré votre gloire et tout ce que vous avez fait.

Elle avait ajouté tristement :

— Comme vous devez être seul !…

Quand Jacques Santeuil quitta le village. la lune était au-dessus de l’abreuvoir où elle se reflétait, comme autrefois, et, au printemps, madame Marthe Humilian, ayant cédé sa boutique, décidait d’aller vivre à Paris.

La vieille dame qu’on voyait cheminer en mante noire sous les marronniers en fleurs, les soirs de mai, quand elle se hâtait vers l’église dont la cloche sonnait pour l’office crépusculaire du mois de Marie, prit un appartement au fond de Vaugirard.

Avec ses économies et un petit héritage qu’elle avait fait, Marthe était presque à son aise, vivant de rien, puis, un jour, ayant su que Jacques Santeuil était malade, dans une clinique, elle alla le voir et obtint de rester près de lui et de le soigner.

Lorsque l’agitateur sortit, appuyé à son bras, comme il ne savait où aller, n’ayant jamais voulu qu’une chambre d’hôtel, elle le conduisit chez elle,

Depuis cette époque, lorsqu’il était à Paris, il vivait là et il était devenu le vieux frère taciturne et fragile de madame Marthe Humilian,

Il se souleva, et, assis sur le lit étroit, il feuilleta un volume.

C’était son dernier livre : Ténèbres et lumières de l’an 2000, qui, venait de paraître, un gros ouvrage plein de chiffres, d’éclairs et de visions, de raisonnements mathématiques et de tumulte, un bouquin composé sans aucun souci de littérature et d’art avec des pages entières formées de courtes notes pareilles à des quatrains lyriques et des chapitres massifs qui n’étaient pas sans évoquer la solennelle noblesse de Bossuet ou l’emportement de Michelet.

Madame Humilian, qui avait posé en entrant le bol fumant qu’elle apportait, et qui rangeait la petite armoire où tenait le pauvre trousseau du vieillard, se retourna.

— Mais votre lait sera froid, Jacques ! dit-elle.

— C’est vrai, Marthe, je vous demande pardon…

Elle s’approcha du lit, tâta le bol et le lui mit dans les mains.

— Non, fit-elle, il est à point… mais avalez-le tout de suite, je vous prie… Je vous ai entendu tousser, vous avez besoin de cela…

Elle sortit, referma la porte sans bruit et Jacques Santeuil commença son repas.

Il ne mangeait, le soir, que cela : un peu de pain émietté dans ce bol de lait sucré. Ce révolutionnaire était le dernier moine et il ne dépensait pas trois francs par jour !

Il mangeait avec une cuiller, comme un vieux paysan à l’heure de la soupe, et il y avait beaucoup de choses que ce cœur triste et bon n’admettait pas.

Né dans un pays aimable et riche, dans cet Anjou charmant où la cuisine est fine et le vin joyeux, à deux pas de Saumur et de Chinon où naquit François Rabelais, il n’avait jamais donné la moindre attention au côté riant de la vie.

La douceur angevine que chantait le vieux Joachim du Bellay ne l’avait jamais effleuré et quelques-unes des plus belles pages de ses Lumières et ténèbres de l’an 2000 étaient celles qui commençaient ainsi : « L’humanité n’a pas été sérieuse… »

Il y soutenait que le monde avait toujours manqué de raison et que tous nos malheurs venaient de nos besoins inutiles.

Cet homme qu’on appelait en Europe l’Agitateur, n’aimait, au fond de lui, que la discipline des saints laïques, l’austérité des grands ermites de la pensée.

Il avait sur sa table une vie de Spinoza et s’enchantait toujours en relisant ce passage qu’il savait par cœur : « Il loua sur le Pavilioengragt une chambre chez le sieur Henri Van der Spyck, où il prit soin lui-même de se fournir de ce qui lui était nécessaire et où il vécut à sa fantaisie d’une manière fort retirée. Il est presque incroyable combien il a été sobre pendant ce temps-là et bon ménager… Sa conversation était paisible ; il savait admirablement bien être le maître de ses passions. Il n’était incommode à personne et passait la meilleure partie de son temps, tranquillement, dans sa chambre… »

En tête du chapitre dont il est question plus haut, il avait mis en épigraphe ce bout de phrase de Blaise Pascal : « …J’ai souvent dit que tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas se tenir en repos dans une chambre, »

Il admirait cela plus que tout. Ces lignes de l’auteur des Pensées étaient pour lui comme un sévère et sobre dessin de Philippe de Champaigne, représentant un homme à l’air débile et intelligent, dans une pièce dont il n’ouvrait jamais la fenêtre et où il y avait un poêle, une table encombrée de papiers et une bibliothèque bien fournie…

Il posa son bol vide à côté de lui et la porte s’ouvrit de nouveau.

— Jacques, dit madame Marthe Humilian, il y a là une dame qui désire vous voir.

— Une dame ? demanda-t-il.

— Oui, une jeune femme qui m’a semblé très belle. Croyez-vous qu’il soit prudent de recevoir des gens quand vous êtes fatigué et couché ? Elle a fort insisté et paraît émue. Je crois qu’elle a les épaules nues et une robe très bridante sous son manteau. Elle prétend que vous la recevrez quand vous aurez lu ceci.

Madame Humilian tendit une enveloppe à Jacques Santeuil.

Il l’ouvrit et, mettant ses besicles, il lut seulement un nom sur un bout de papier et il sauta brusquement de son lit.

— Marthe, dit-il, veuillez faire entrer cette dame…

CHAPITRE IV


HÉLÈNE


Jacques Santeuil fit quelques pas vers la porte qui s’ouvrit.

Hélène Danglars entra.

Son manteau sombre, en s’écartant, montra la robe de satin vert, luisante et toute écaillée de lamelles d’or, qu’elle avait tantôt dans les bras de Dominique Dorval, à la Présidence. Quand elle tendit la main au vieillard, celui-ci vit son beau bras nu jusqu’à l’épaule, et il y eut brusquement dans l’humble pièce un violent parfum de roses de Chypre.

On pouvait songer, devant le groupe qu’ils formaient, à ces tableaux des peintres anciens qui, demandant une histoire à la peinture, aimaient représenter des tentations d’ermite, de belles femmes parées ou dévêtues dans la grotte ou la cellule d’un vieil ascète.

— Bonsoir, maître, dit Hélène Danglars, comment allez-vous, ce soir ?

— Doucement, mon enfant, comme toujours… Je suis fait de si peu de matière !… Mais cela n’a pas beaucoup d’importance, et rien ne me laisse supposer que la flamme qui a vacillé pendant si longtemps va s’éteindre. Qu’y a-t-il de nouveau ? Toujours ce débat cornélien, ce drame entre votre devoir et votre amour ?

La jeune femme baissa la tête sous le clair regard de l’Agitateur.

— De plus en plus, murmura-t-elle… je ne pouvais pas savoir que ce serait si dur, que je l’aimerais…

— Plus que tout ? demanda Jacques Santeuil.

— Plus que moi-même, fit-elle d’une voix sourde, je ne pouvais pas savoir… C’est au-dessus de mes forces… Je ne suis qu’une femme, voyez-vous…

Il lui montra une chaise, mais, comme elle était près du lit qu’il venait de quitter, elle s’assit au bord de cette étroite couche qui eût pu être celle d’un vieux prêtre et elle continua :

— Je sais, maître, je sais à quoi je me suis engagée, mais je me méprise maintenant… Je n’ai pas l’âme biblique de Judith et Dominique n’est pas Holopherne. Je connais la légende. J’ai songé plus d’une fois à la belle juive, à cette antique nuit sous la tente du guerrier, aux portes de Béthulie. Le général de Nabuchodonosor était une brute, un gros soldat barbu, vautré dans un sommeil d’ivrogne, et Judith était repartie quand l’aube blanchissait les terrasses de pierres sèches et les oliviers, dans la fraîcheur d’un matin de Palestine, portant au bout de son bras la lourde tête coupée de cet homme d’une nuit… Je la vois, exaltée, son dur devoir accompli, se hâtant vers la ville délivrée, grâce à elle, de ce conquérant, souillée et pure, avec son visage brun et ses cheveux crespelés et bleus d’Arabe, mais avez-vous jamais pensé à l’effarement des anciens de la tribu de Zabulon si, au lieu de voir revenir la farouche jeune fille portant le chef sanglant de l’ennemi., on leur avait annoncé que Judith demeurait chez Holopherne et qu’elle l’adorait…

— Vraiment, Hélène, dit Jacques Santeuil, vous en êtes là ? Que penserait votre père ?…

Elle quitta le bord de l’étroite couche, puis, comme il faisait très chaud dans la chambre, elle se débarrassa de son manteau, et elle apparut devant ce vieillard fluet, grande, robuste et svelte, avec ses épaules et ses bras nus, de marbre ou d’ambre, dans sa robe de satin vert qui luisait comme si elle sortait de l’eau, sa robe de sirène aux écailles d’or, avec sa belle tête farouche, casquée de cheveux fauves et son parfum oriental.

— Je vous en prie, supplia-t-elle, ne mêlez pas des fantômes à tout cela et je ne veux pas savoir ce que penserait le cher mort… Ce n’est pas digne de nous… Je sais ce que j’ai à faire… Je tiendrai parole, même si, après, il m’est impossible de vivre… Je payerai peut-être cher, mais je payerai et, tenez, voici un acompte… Le Président du Conseil est, à cette heure, chez le général Malglève, en compagnie du Préfet de police. Vous devinez pourquoi il est allé au ministère de la guerre sans prendre le temps de dîner… Il était à peu près huit heures… Il m’a dit exactement : « Tu sais de quoi il s’agit… C’est grave. » Je vous rapporte ses paroles et demain, dès que j’aurai appris ce qu’il a décidé, je reviendrai vous avertir. Croyez-vous que ce que je fais là soit très propre ? Vous parliez tantôt de ce conflit entre mon devoir et mon amour et vous le trouviez cornélien. Le vieux tragique du Cid en eût tiré évidemment un drame. C’est un sujet pour lui. Il aimait ces luttes et ces crises, et ses héros choisissaient toujours dans le sens le plus noble et le plus haut, balançant, hésitant, mais sacrifiant leur bonheur à un dur idéal… Je préfère, comme vous, croire que mon histoire eût tenté Corneille, parce qu’elle pourrait aussi faire un de ces romans policiers pareils à ceux qu’on publiait il y a cent ans, vers 1900. Ne suis-je pas l’espionne fatale de l’un de ces récits populaires ?… Le scénario est magnifîque : une jeune fille dont le père, ardent communiste, a été tué, au soir d’une journée révolutionnaire, a juré de servir de toutes ses forces la cause du mort. Elle parvient à se faire accepter, en qualité de secrétaire, dans un bureau de la présidence du Conseil. La voici chez l’ennemi, chez le dictateur bourgeois qu’elle n’a jamais vu et qu’elle ne connaît que par ses portraits. Le hasard les met en présence. Elle pénètre un jour dans le cabinet présidentiel pour une affaire de service, quelques notes à prendre sous la dictée d’un secrétaire, elle entre émue, timide, effarée, et…

Hélène Danglars n’inventait pas le scénario magnifique dont elle parlait.

Elle avait été introduite dans l’immense pièce où travaillait Dominique Dorval, un soir, à l’heure où les employés du ministère s’en allaient, leur journée finie. Comme elle devait dîner avec une amie et son frère, et qu’elle n’avait pas le temps de rentrer chez elle pour y faire un peu de toilette, elle s’était attardée au lavabo à se recoiffer, à se laver les mains, à se poudrer le visage.

Un attaché du cabinet présidentiel l’avait rencontrée dans le couloir au moment où elle se préparait à sortir.

Ce jeune homme paraissait affolé.

— Mademoiselle, avait-il dit, le Président du Conseil a besoin d’une secrétaire et tout le monde est parti… voudriez-vous venir ?…

Elle l’avait suivi… On était au mois de mai et un feu de bois s’éteignait dans la cheminée monumentale de la fastueuse salle. L’air immobile et tiède, la lumière qui emplissait la pièce étaient d’une qualité unique ; le tapis de la Savonnerie, qui avait peut-être orné la chambre de Louis XV ou le salon de la Pompadour, ressemblait à une pelouse et à un pourpris, avec ses roses éteintes ; les tapisseries des murs étaient couvertes de héros et de déesses sous des lauriers, et le plafond doré s’enlevait, rutilait dans une gloire d’apothéose. Elle avait entrevu tout le somptueux décor dans un éblouissement, et un homme s’était courtoisement levé, à son entrée, de la table où il feuilletait des papiers.

C’était lui ! Le Président ou le Dictateur, comme on l’appelait, suivant les partis… Dominique Dorval, élégant et robuste, avec son masque de César, sa crinière drue où une mèche blanche mettait une aigrette d’argent !

Il s’était tout de suite excusé :

— Mademoiselle, j’espère que vous voudrez bien me pardonner et m’aider… Il me faut cinq exemplaires de cette note et il paraît que je suis seul ici… avec vous, ajouta-t-il en souriant.

Elle s’inclina, puis, sur un geste du Président qui lui désignait une chaise, elle s’assit devant une table de marqueterie et se mit au travail.

Après l’émoi de la première minute, elle se sentit tout de suite à son aise et, comme le léger manteau qu’elle portait la gênait, elle l’ôta simplement et le posa à côté d’elle.

Sans lever les yeux, elle sentait qu’il la regardait. Elle avait les bras nus jusqu’aux épaules, de beaux bras minces, ronds, d’un galbe admirable, elle était parfaitement à sa place au milieu de ce luxe royal et elle devinait instinctivement que Dominique Dorval s’en apercevait et s’en étonnait.

Comme elle s’arrêtait, paraissant étudier le texte qu’elle recopiait, il demanda :

— Qu’est-ce qu’il y a, mademoiselle ?

— Monsieur le Président, dit-elle en le regardant, je crois qu’il y a… je m’excuse de vous signaler une paille sans grande importance.

— Qu’est-ce ? fit-il.

— Presque rien, mais il vaudrait mieux corriger… Je sais encore que, placé devant un substantif, demi est invariable. Voici le texte : « il est vain de prendre des demies-mesures… ». Demi ne peut être ni au féminin, ni au pluriel, et je ne suis qu’une pédante.

— Mais pas du tout ! répondit-il vivement, et votre observation m’enchante. Un vieil auteur du dix-neuvième siècle prétendait qu’une discussion grammaticale était un régal pour un bon Français. Je crois qu’il s’appelait Edmond About. Vous devez aimer les grammairiens, mademoiselle ?

— J’en ai horreur, monsieur, dit-elle en souriant ; ceux que l’on étudie en classe sont de mornes et secs pédagogues. Leurs ouvrages se ressemblent tous et ils ont la prétention de vous apprendre ce que l’on sait d’instinct, parce que l’on a, au sortir de l’école, polissonné sur un petit chemin tout frisé d’aubépine, parce que l’on a respiré l’automne dans un bois du Poitou qui sent l’humus, le cèpe et la pluie, que l’on a mangé des escargots en Bourgogne, du pâté d’alouettes à Chartres, que l’on a eu la coqueluche à Alençon, chipé des prunes dans un verger d’Agen ou de Tours, bref, parce que l’on est un vieux Français de France…

Il l’écoutait, étonné d’entendre parler de la sorte une jeune fille, mais elle reprit sa copie et se tut.

L’homme énergique qu’était le Président du Conseil n’avait pas coutume d’hésiter.

— Je ne sais pas votre nom, dit-il, lorsque, debout devant sa table, elle lui tendit les feuillets.

— Hélène Danglars… quatrième bureau…

— Évidemment, on vous y fait faire une besogne stupide…

— Il faut vivre, monsieur le Président.

— C’est vrai, dit-il gravement, mais vous me plaisez… Votre esprit me plaît… Je sais que vous pourriez me rendre service. Voulez-vous changer d’emploi, dès demain, et devenir ma secrétaire ? La vie est courte et je n’entends rien aux demi-mesures, comme vous l’avez remarqué.

Il faisait allusion à cette faute d’accord et ils sourirent tous les deux.

— Je suis à vos ordres, Monsieur le Président, dit Hélène.

— Vous commencerez demain matin.

Il suffit que vous soyez là à dix heures. Par exemple, il se peut que vous ne déjeuniez que fort tard, mais le petit cabinet que je vous donnerai est là, et vous devrez partager plus d’une fois l’œuf, les fruits et le verre de champagne ou d’eau minérale que je prends entre une heure et deux heures. Vous êtes libre… Je vous remercie et je suis ravi de vous avoir vue. Je sais le son que vous rendez… c’est celui du cristal… Il ne lui tendit pas la main, mais il prit le manteau qu’elle avait jeté sur un fauteuil et, en le posant lui-même sur ses épaules, il toucha sans le vouloir le bras nu d’Hélène qui était frais et dur comme un bras de statue.

Elle tressaillit. |

— À demain, mademoiselle, dit-il. Il la raccompagna jusqu’à la porte et, lorsqu’il fut seul, son cabinet lui parut brusquement désert.

Vais-je être amoureux d’une jeune fille qui travaille dans mes bureaux ? murmura-t-il, et il songea à une phrase de Salammbô qu’il savait par cœur :

« Suis-je un enfant ? » dit Matho. Crois-tu que je m’attendrisse encore à leur visage et à leurs charmes ? Nous en avions à Drepanum pour balayer nos écuries. J’en ai possédé au milieu des assauts sous les plafonds qui croulaient et quand la catapulte vibrait encore !… »

La phrase de Flaubert ne s’arrête pas à ce mot, fit-il, et le guerrier Lybien achève dans un cri ou dans un murmure de confidence :

— « Mais celle-là, Spendius, celle-là !… »

Il rejeta la tête en arrière dans un brusque mouvement qui lui était familier, et il sourit :

— Allons, dit-il, à haute voix, allons !… Ce serait drôle !… Mais tout de même !…

La cause pour laquelle son père était mort passionnait Hélène Danglars, mais elle comptait sans l’amour. Il n’y avait pas quinze jours qu’elle était à son nouveau poste qu’elle adorait Dominique Dorval. Une nuit qu’elle avait dû veiller dans son petit bureau à côté du cabinet présidentiel, comme il était très tard et qu’elle n’avait pas eu le temps de dîner, le ministre lui ayant offert la moitié du souper qu’on lui servait, elle avait accepté. Le couvert était dressé dans un coin de l’immense pièce et, la nuit étant déjà tiède, l’une des fenêtres était entr’ouverte sur le parc. De son fauteuil, elle voyait les pelouses dans le clair de lune, un jet d’eau, une statue, la masse confuse et sombre des arbres. Après un consommé dans lequel étaient pochés des œufs, le vieux valet de chambre du président avait laissé sur la table des tranches de viande froide, une volaille dans sa gelée, des gâteaux, des fruits et du vin de champagne.

Il lui avait demandé la permission d’éteindre le lustre et de ne garder que la lampe qui éclairait la dentelle de la nappe.

Les hauts talons de Louis XV, les souliers de satin de la Pompadour avaient peut-être foulé ce tapis pareil à une pelouse en fleurs, mais le roi n’avait pas plus d’allure que Dominique, et la jeune fille était une beauté digne des miroirs du dix-huitième siècle.

Au delà des murs couronnés de feuillages, c’était la nuit de Paris. La ville rayonnait d’une mystérieuse et douce lumière que rien ne troublait et qui montait des trottoirs au bord desquels couraient d’invisibles rampes électriques. Hélène n’avait pas quitté le ministère cette nuit-là, et depuis elle aimait cet être d’exception dont elle était le premier amour.

Le lendemain, droite et farouche, elle avait tout avoué à Jacques Santeuil, le vieux camarade de son père qu’elle admirait, et l’Agitateur avait été très noble, comme toujours.

— Mon enfant, dit-il, je ne pouvais pas prévoir cela. Tu es libre. Mais tu as une grande tâche à accomplir. Je ne te demanderai rien, je trouverais indigne de mêler de bas mouchardages de police occulte à ton amour, seulement, au-dessus de tout, il y a notre foi, celle pour laquelle Pierre Danglars est mort, et je sais que le jour où tout le passé que cet homme défend se dressera contre elle, tu seras à côté de moi, à côté de l’ombre de ton père. » Elle avait longuement pleuré sur l’épaule du vieillard qui semblait n’avoir plus qu’un souffle, et elle avait fait le serment.

Plus d’un an s’était écoulé. Elle eût pu trahir. Elle venait payer, et jamais elle n’avait tant aimé Dominique !

C’était là toute l’histoire d’Hélène Danglars et le drame où elle se débattait.

Profitant d’une crise, les comités révolutionnaires allaient déclencher l’action. Le dictateur avait été prévenu et les mesures qu’il prenait en ce moment avec le général Malglève et le Préfet de Police feraient certainement avorter le mouvement si elles demeuraient secrètes.

Depuis qu’elle était au courant de ce qui se préparait, Hélène ne dormait plus. Elle se trouvait devant ce problème : trahir son amour ou ses amis.

En avertissant Jacques Santeuil, elle éviterait une répression sanglante et permettrait peut-être à la révolution de réussir.

La voix de Dominique Dorval sonnait encore à ses oreilles :

— Hélène, ma divine, il y a là, entre tes sourcils, sur ton front clair et calme de statue, sur ton front de Vénus et de Minerve, le petit pli qui ne t’obéit pas… Que se passe-t-il… Rien ?… Tu es sûre ?… Comment pourrais-je le savoir ?… Tu es une femme et je suis un homme… tu appartiens à une mystérieuse espèce, tu es d’un autre monde… Tiens, ce soir, par exemple, Hélène…

Elle prit son manteau qu’elle avait jeté sur le lit du vieillard et se dirigea vers la porte.

— À demain, dit-elle, quoi qu’il arrive, je viendrai…

— Hélène, dit Jacques Santeuil, je vous plains et je vous admire. Il ne s’agit pas d’être heureux mais d’être noble. J’étais sûr de vous…

À la même heure, Dominique Dorval et le Préfet de Police quittaient le général Malglève, et le ministre qui avait une mémoire implacable se souvint d’une phrase du haut fonctionnaire qui l’accompagnait.

— Je voudrais, avait-il dit en allant au ministère de la guerre, vous faire part ensuite de quelque chose… quelque chose de moindre importance, sans doute…

— Aubert, demanda le Président, vous aviez je crois quelque chose à me dire, en venant ; vous n’avez pas achevé.

Le Préfet eut l’air de chercher, puis, négligemment.

— Ah ! oui… j’y suis… Je disais que mon métier était de tout savoir et je m’excuse de vous interroger… Êtes-vous sûr de mademoiselle Hélène Danglars, votre secrétaire ?

Toujours maître de lui, Dominique Dorval ne broncha pas, malgré le coup reçu.

— Que savez-vous ? demanda-t-il froidement.

— Voici, monsieur le président, elle est la fille d’un homme que les révolutionnaires vénèrent comme un saint et un martyr. De plus, elle est l’amie de Jacques Santeuil, chez qui elle est allée il y a trois jours.

— J’ignorais cela, dit le ministre.

— Oh ! reprit le préfet, c’est sans doute tout à fait innocent… L’agitateur est probablement un ami de sa famille, et cela n’a certainement pas beaucoup d’importance, mais j’ai voulu vous le dire…

— Vous avez bien fait, Aubert, je tirerai la chose au clair. À demain.

— À demain, monsieur le président.

Dans le parc du palais présidentiel, Dominique Dorval s’assit sur un banc. Il était atterré, et à présent qu’il était seul, il ne songeait pas à tricher. Hélène ?… Elle ? C’était impossible, et pourtant ce rapport de police ne laissait aucun doute… avait-elle joué la comédie de l’amour ? Il ne pouvait pas le croire ! On relevait les sentinelles. L’acier d’une arme brilla ; la lune était au-dessus d’une statue de Diane, et nul n’eût pu reconnaître le dictateur. Pour la première fois de sa vie peut-être, il avait le dos triste et voûté d’un homme malheureux et d’un vaincu.

CHAPITRE V


UN SANG PUR…


Le lendemain, ayant l’impression de s’éveiller sans avoir dormi, il était plus tôt que de coutume dans son cabinet, mais Hélène Danglars classait déjà des dossiers sur sa table.

Elle avait, sans doute, passé une aussi mauvaise nuit que Dominique Dorval.

Il lui prit les mains :

— Comme tu es brûlante ! dit-il, je suis sûr que tu as la fièvre…

— J’ai mal dormi, avoua-t-elle, je ne suis pas très bien.

Elle posa sa belle tête contre la poitrine de Dominique, qui se pencha sur ses cheveux.

On frappa à la porte. Ils se séparèrent.

L’huissier entra, les bras chargés de paperasses.

— Pierre, dit le ministre, personne ne doit me déranger, ce matin. Je n’y suis pour personne, sauf pour le général, s’il venait, et pour le préfet de police qui doit être ici à dix heures… C’est entendu, n’est-ce pas ? Fermez et gardez la clef…

— Bien, monsieur le président, grogna le vieux serviteur qui était fidèle comme un dogue.

Ils demeurèrent seuls.

— Hélène, dit-il, si tu es fatiguée, il vaudrait mieux aller te reposer. J’ai beaucoup de travail et quelques soucis…

Elle remua la tête.

— Je ne t’abandonne ni dans le travail ni dans les soucis, répondit-elle. D’ailleurs, cela va mieux… Je ne suis bien qu’auprès de toi. Tu es mon climat…

Il la regarda. Il était sûr de sa sincérité, mais il redoutait quelque chose, et ce grand politique qui avait horreur de l’incertitude, et qui trouvait en lui des ressources infinies, commença l’attaque :

— Cela ne va pas très bien, Hélène. Que penses-tu du citoyen Claude Ferrès ?

— Je le crois honnête, dit-elle, mais sans noblesse. Il aurait été républicain en 1848, mais il eût aussi détesté Lamartine. Il est théâtral et commun. Il porte la barbe de Garnier-Pagès et de Gambetta. C’est le tribun classique, le tribun comme on l’imaginait autrefois, l’orateur des meetings socialistes aux environs de 1890. Ses dons eux-mêmes sont vulgaires. Il crie. J’ai toujours détesté les ténors, et, dans le sac où je le mets, je verrais très bien, également, son ami César Vaucroix…

— Ce n’est pas la même chose, Hélène, interrompit Dominique Dorval, pas tout à fait la même chose. Vaucroix a plus d’allure, mais c’est celle d’un vieux journaliste insolent qui aurait été ministre dans douze cabinets. Vaucroix a cru au Parlement. C’est le dernier parlementaire. Sa vie entière a tenu au Palais-Bourbon. Il lui faut l’atmosphère surchauffée, l’air pesant qu’on respire seulement dans cette salle où l’on semble toujours attendre un orage qui couve, des révélations scandaleuses ou une bagarre. D’autres peuvent se dire : « En cette année, je me suis marié ; tel jour, nous arrivâmes à Bellagio ; ma fille est née au mois de mai ; il y eut quelque part, en Seine-et-Oise, une auberge où je fus heureux pendant un bel été… » Chacun a ses petites aventures, ses amours et ses paysages, mais les souvenirs de César Vaucroix ne sont qu’au Palais-Bourbon ou au Palais du Luxembourg, à la Chambre ou au Sénat… Tu sais, Hélène, qu’il habite depuis quarante ans le même petit appartement, sans doute sa garçonnière d’avocat. Ce n’est pour lui qu’un pied-à-terre, le logement d’un homme qui traverserait Paris de temps en temps et qui ne voudrait point descendre à l’hôtel. Ses vraies demeures furent les ministères. Il a toujours été dans les meubles de la République ; il a couché dans le lit de Talleyrand et du duc Decazes aux Affaires étrangères ; il s’est carré, place Beauvau, dans le fauteuil de M. Buffet, et à l’Instruction publique, rue de Grenelle, il a mangé les œufs à la coque et les nouilles de ses régimes dans la vaisselle à filets dorés qui date de Salvandy.

Elle l’écoutait avec ferveur et ses lèvres remuaient parfois comme si elle eût répété intérieurement ses paroles.

Dominique Dorval, qui la voyait, se disait :

— Est-ce possible ? Elle me trahirait et ne serait qu’une espionne ?…

Maître de lui, comme toujours, il menait le jeu sans rien laisser pressentir.

— Au fond, dit Hélène Danglars, ni le citoyen Ferrès ni le père Vaucroix ne te déplaisent. Ils représentent encore tout ce qui dure, grâce à toi…

Il la regarda. Il lui sembla qu’elle venait de se livrer, de parler franchement pour la première fois. Mais il hésitait, craignant peut-être l’aveu brutal dont il la savait capable.

— Ce qui dure grâce à moi — murmura-t-il… Qu’est-ce que cela signifie, Hélène ?… Il y a comme un reproche dans ta phrase… Oh ! tu es libre… mais ce que je défends contre l’aventure et l’inconnu existe depuis deux mille ans. Tout n’est sans doute point parfait, mais l’humanité vit de cela depuis vingt siècles. C’est un bail respectable et le trésor en vaut tout de même la peine. On y peut choisir les plus hautes images, les plus aimables et les plus nobles. Demeurons simplement chez nous, ne parlons que de la France… Ce que je conserve encore… Je peux te le dire… Les clochers romans, les cathédrales gothiques, les saints du portail, la bannière de Jeanne d’Arc, les ballades de François Villon, une Diane de Jean Goujon, un livre de Robert Estienne, les sonnets de Ronsard et la tour de Michel Montaigne bourrée de poètes et de philosophes latins…

Il s’animait :

— Dans ce musée, dont je suis le conservateur, il y a le panache du roi Henri et les drapeaux d’Arques, tout le mobilier du salon bleu d’Arténice à l’hôtel de Rambouillet, les gants rouges d’Armand de Richelieu, les épées et les chapeaux des mousquetaires ; l’édition originale du Cid ; les dentelles de mademoiselle de La Vallière ; l’encrier de René Descartes, le fauteuil de Jean Racine, l’améthyste de Bossuet et les bagues de la Montespan, le bâton de maréchal de Turenne, le compas de Vauban, le porte-voix de Jean Bart, la chandelle qui brûlait quand Molière s’évanouit en scène, la boîte à mouches de la Pompadour, le bréviaire de carmélite de madame Louise de France, la palette d’Antoine Watteau, les besicles de Jean-Baptiste-Siméon Chardin, une toile de Fragonard, une rose qui fleurissait le corsage de Marie-Antoinette, la canne à pommeau d’or de Voltaire, l’herbier de Jean-Jacques, la bibliothèque de M. Denis Diderot, le couperet qui trancha la tête de Danton, le couteau de Charlotte Corday, l’écharpe de général du jeune Bonaparte, la croix d’honneur que l’empereur donna à Gœthe, les étendards brûlés de Wagram, le manteau rouge du lieutenant Alfred de Vigny, le parapluie de Louis-Philippe, l’écharpe de député de Lamartine, la pèlerine de marin que mettait Victor Hugo sur la plage de Guernesey, un Corot d’Italie, un Daumîer du quai d’Anjou, un Delacroix de la rue de Furstenberg, la cafetière de Balzac, l’ordre du jour du général Joffre avant la bataille de la Marne… Tout cela, et un million de choses aussi précieuses que j’oublie, de quoi remplir dix Louvres, les images de dix siècles français, illustres ou charmantes, sans parler des plus humbles qui m’enchantent de la même façon : les couronnes de mariées sous un globe de verre, les roses de papier doré sur l’autel d’une chapelle villageoise, le coq et la cloche du clocher, les bassines de cuivre, dans une cuisine, un banc rustique sous un troëne ou un lilas, la vitrine d’une petite mercerie campagnarde, les pupitres, la chaire du maître, l’armoire de bois blanc pleine de système métrique, comme je disais il y a quarante ans, dans la salle de cette école villageoise où mon père touchait avec une gaule la carte de France qui décorait un mur nu passé au lait de chaux !

Il parlait, en grand orateur et en grand poète, et elle l’écoutait toujours avec la même ferveur, comme ensorcelée par des mots magiques.

— Voilà ce que je garde encore, Hélène, continua-t-il. Est-ce que ce n’est pas beau ? Est-ce que ça n’en vaut point la peine ?… Que peuvent me proposer le citoyen Ferrès et l’Agitateur ? J’ai reçu en dépôt le vieux trésor de la civilisation, je le garderai, farouchement, jusqu’à mon dernier souffle !…

— Mais, Dominique, dit-elle en levant les yeux, la civilisation n’a pas de limites, elle est faite d’apports nouveaux, de progrès perpétuels, et les derniers peuvent être magnifiques… Tu le sais d’ailleurs mieux que moi…

Il l’interrompit :

— Oui, mais j’exige de ces nouveautés qu’elles tiennent dans les vieux cadres ; je ne veux pas qu’on jette bas la vieille maison !

Pour la première fois, il la sentait hostile. Que savait le préfet de police ? Avait-il quelques raisons de se méfier d’elle ? Peut-être n’avait-il pas tout dit et avait-il d’abord atténué, sachant qu’elle était sa maîtresse… Elle était la fille d’un révolutionnaire tué un soir d’émeute et l’amie de Jacques Santeuil qu’elle allait visiter chez lui… Il voulait savoir, et tout de suite, car il lui était impossible de vivre dans l’incertitude et il ne pouvait rien accueillir de suspect.

La plupart des hommes, lorsqu’ils s’apprêtent à attaquer, se ramassent sur eux-mêmes, comme les félins qui rasent le sol, les muscles bandés, afin d’offrir moins de prise à l’ennemi, mais Dominique Dorval faisait au contraire songer à ces chevaliers qui levaient la visière de leur casque et se dressaient sur leurs étriers.

À ces moments, il rejetait la tête en arrière et son menton autoritaire que les caricaturistes pouvaient exagérer sans le défigurer paraissait énorme.

Hélène comprit que ses armes de femme étaient déjà brisées.

— Tu ne m’avais jamais parlé de ton père, fit-il brusquement.

Elle le regarda en face.

— Je t’ai dit qu’il était mort, que ma mère n’avait pu lui survivre et que j’étais seule.

— Oui, mais tu ne m’as pas dit comment il était mort.

— Je n’avais pas à te le dire. Il y a dans chaque être un domaine secret où l’on n’admet personne. Je ne cherchais pas à me cacher. Je m’appelle Hélène Danglars comme il s’appelait Pierre Danglars. Ta police est mal faite.

Il cria :

— Hélène !

— Ta police est mal faite, reprit-elle, soudain maîtresse d’elle-même ; on a attendu plus d’un an pour te dire que ta… secrétaire était la fille d’un homme qui avait donné sa vie pour une idée qui n’est pas celle de ton préfet, sans doute, et tu penses bien que je ne vais pas m’excuser et le renier. Je n’ai connu que trois êtres que je mets audessus de tout, lui, Jacques Santeuil et… toi !…

— Moi ? tu étais prête à me trahir pour eux, comment peux-tu parler ainsi. Ne triche pas, Hélène,

Elle se cabra.

— Tu sauras bientôt, sans doute, que je suis incapable de tricher, et tu le sais déjà… Écoute-moi… Je t’ai aimé dès le premier jour, depuis le soir de mai où un attaché me fit entrer dans cette pièce pour y copier cinq exemplaires d’une note. Je t’ai aimé dès que je t’ai vu et tu es le seul. Le lendemain du jour où je me suis donnée à toi, j’ai couru chez l’Agitateur, comme tu dis. Il m’a vue naître et je le tiens pour un des plus hauts esprits de tous les temps. Je lui ai tout avoué, en pleurant, la tête sur son épaule, et il a été, comme toujours, la noblesse même, me disant que j’étais libre, qu’il jugerait indigne de mêler à mon amour de bas et vils mouchardages de police, qu’il ne me demandait rien et qu’il espérait seulement que lorsqu’il le faudrait, je ne serais qu’à côté de l’ombre sanglante de mon père. J’en ai fait le serment. Nous n’avons jamais reparlé de toi, mais tu connais ma loyauté et, ce matin, j’étais venue pour te dire adieu et pour t’avouer qu’hier soir, après ton départ et pendant que tu étais avec le général Malglève, je suis ailée chez Jacques Santeuil. Je lui ai dit que tu étais au ministère de la guerre en compagnie du préfet de police. Je sais ce qui se passe et je sais que l’heure est lourde… Je n’ai pas dit autre chose, mais on n’a pas besoin de parler beaucoup, l’Agitateur comprend… Je lui ai promis de revenir. Je n’irai pas. À quoi bon. Grâce à moi, il sait que vous êtes au courant de ce qu’il a préparé, et cela suffit… J’ai trahi, Dominique, je t’ai trahi et je t’aime… Je devais le faire… et maintenant, je ne saurai plus vivre. Tu as ton devoir, j’avais le mien… Adieu !…

Il se précipita, renversant une table, des dossiers, un appareil téléphonique, et il put lui toucher le coude.

Elle avait appliqué contre son sein le canon d’un revolver qu’elle cachait dans son sac ouvert sur un meuble, elle avait tiré et il l’avait reçue, sanglante, dans ses bras.

Sur le tapis de la Savonnerie que ses fleurs de laine faisaient ressembler à une pelouse, l’appareil téléphonique grelottait, et ce bruit était comme la plainte obstinée et monotone d’une bête blessée.

Dominique Dorval porta Hélène jusqu’à un canapé sur lequel il l’étendit, puis il sonna. Une clef tourna dans la serrure et l’huissier, qui n’avait certainement pas entendu la détonation, entra, comme d’habitude.

— Monsieur le préfet de police, annonça-t-il.

Il n’acheva pas, apercevant Hélène et, agenouillé près d’elle, le ministre qui lui cria :

— Vite, Pierre, téléphonez au professeur Langlois, qu’il vienne immédiatement… Je l’attends, et dites au préfet de patienter un moment.

Il avait coupé l’étoffe du corsage d’Hélène, dont le sein droit, pur et rond, était nu. Les dentelles d’une combinaison, rouge de sang, cachaient l’autre.

Le cœur de la jeune femme battait doucement, mais ses yeux demeuraient clos et son visage de cire était celui d’une morte.

Elle vivait encore et, sur le tapis qu’avaient foulé jadis les souliers à boucles d’or du Bien-Aimé et les hauts talons de la Pompadour ou de la Parabère, l’appareil téléphonique grelottait toujours, pareil à un gros insecte irrité et plaintif. La porte s’ouvrit.

Pierre introduisit le chirurgien Langlois qui ressemblait aux grands cliniciens tels qu’on les imaginait en 1880, avec une barbe grise et des cheveux raides rejetés en arrière. Il ne lui manquait que la redingote classique et la mince cravate Manche pour être pareil aux médecins illustres que peignait, il y avait plus d’un siècle, M. Gervex, de l’Institut.

Dominique Dorval, qui tenait la main d’Hélène dans la sienne, se leva.

Le professeur Langlois avait l’air de ne voir que la jeune femme allongée sur le canapé. Il se pencha, ouvrit une petite valise qu’il portait, y prit des ciseaux, coupa la dentelle sanglante plaquée contre le sein gauche de la blessée qu’il essuya avec un bout de coton humide, puis, après une auscultation rapide, il se tourna vers le ministre.

— Monsieur ie président, dit-il, je pense que ce ne sera rien. La balle s’est logée entre deux côtes, et il faut l’extraire tout de suite. Il y a certainement à côté de votre cabinet une petite pièce où je serai tranquille. Il suffit d’une table ou d’un divan. Voulez-vous m’aider à la transporter… non… prenez-la ainsi, les deux jambes sur vos bras… voilà… et veuillez ouvrir la porte…

Ils passèrent dans le salon où demeuraient encore sur une console des fruits de la veille, et lorsque Hélène fut couchée comme le voulait le chirurgien, il ouvrit une étincelante trousse et en déboucha un flacon de cristal épais.

— Je vous prie, monsieur, demanda-t-il, laissez-moi seul avec elle… ce sera très court et je sonnerai pour vous prévenir, j’en ai à peine pour un quart d’heure…

Dominique Dorval sortit sans prononcer un mot et le professeur Langlois endossa une blouse blanche, mit le masque, les gants de caoutchouc qu’il avait dans sa mallette, et posa sur le visage d’Hélène un linge imbibé du liquide que contenait le flacon.

Le président du conseil gagna son cabinet où l’huissier achevait de mettre de l’ordre.

— Pierre, dit-il, tout ceci doit demeurer entre nous. Je sais que je puis avoir confiance en vous. Faites entrer le préfet de police, maintenant.

Derrière sa table de travail, il accueillit le haut fonctionnaire :

— Bonjour, Aubert, je m’excuse de vous avoir fait attendre.

— Je vous en prie, monsieur le président, répondit M. Jean Aubert, c’est tout naturel, et…

Dominique Dorval vit brusquement le trouble du préfet qui regardait sur le damas pâle du canapé une grande tache rouge de sang que l’huissier n’avait pas cachée sous les coussins.

Il mit un doigt sur sa bouche.

— Aubert, dit-il, nous serons cinq à savoir cela. Elle, moi, Pierre, le professeur Langlois qui est à côté, et vous à présent, qui êtes le dernier à l’apprendre. Mademoiselle Hélène Danglars a voulu se tuer, il y a vingt minutes. J’ai pu lui toucher le bras, et grâce à moi la balle n’est pas allée droit au cœur. Langlois, qui est en train de l’extraire, affirme qu’elle ne mourra pas. Vos renseignements étaient exacts, mais elle a été d’une noblesse admirable et il n’est pas de sang plus pur que celui qui rougit cette soie. Excusez-moi encore, je suis bouleversé. Pouvez-vous revenir dans deux heures ? Si vous pensez que le temps presse, vous savez que je sacrifierai tout à notre devoir. Dites-le-moi franchement.

— Il faut agir vite, monsieur le président, répondit le préfet de police, mais je reviendrai à midi. Cela suffira …

Une sonnerie grelotta.

— C’est fini ! cria Dominique Dorval en se dressant. J’y vais… À midi… Je vous attends !…

Lorsqu’il pénétra dans le petit salon, le chirurgien, qui avait enfermé son masque et ses outils dans sa mallette de cuir, lui tendit la balle qu’il venait d’extraire.

— Voici, monsieur, dit-il, je reviendrai ce soir, mais il n’y a aucun danger désormais. Il faut qu’elle demeure immobile… On peut lui donner un peu de champagne…

Dominique lui prit les mains.

— Comme je vous remercie ! fit-il. Aucun danger ?

— Aucun, monsieur. Vous l’éveillerez vous-même en ôtant ce linge qui lui couvre le visage, quand je ne serai plus là. Peut-être pourrait-on faire disparaître ceci.

Il montrait la chemise lacérée et tachée de sang qu’il avait coupée et posée sur le marbre d’une console.

— Oui, murmura le ministre, et je vous remercie encore… À ce soir…

Lorsqu’il fut seul, il prit le linge délicat aux dentelles déchirées et rouges, et il le mit, sans trop savoir ce qu’il faisait, dans la poche de son veston, puis il s’approcha de son amie.

Allongée sur un divan, ses épaules de déesse et sa gorge nue garrottées d’un pansement, elle était immobile comme une morte.

Il ôta le tampon humide qui lui couvrait le visage et s’agenouilla près d’elle, sa joue contre la sienne.

— Hélène ! Hélène ! murmurait-il, éveille-toi, tu es sauvée… Hélène !… Je t’aime !…

Elle ouvrit les yeux.

— Ne bouge pas, dit-il, reste… je suis là… et jamais je n’avais tant souffert… Dis-moi un seul mot, Hélène, et je te laisserai dormir…

Des larmes coulaient jusqu’à sa bouche et, pour la première fois de sa vie, il en connaissait le goût de sel.

Il prit, avec d’infinies précautions, la belle tête aux cheveux massifs parcourus d’ondes rousses, et elle disait à voix basse :

— Tu pleures ? Dominique… Toi ?… Tu sais pleurer… et à cause de moi… Pardonne… Je t’aime !…

— Tu ne souffres pas, Hélène ?

— Je t’aime !

— Veux-tu boire ?

— Je t’aime !

Il se pencha. Leurs larmes se mêlaient. Les lèvres d’Hélène étaient brûlantes de fièvre, mais ses dents étaient glacées, et le maître dont on disait couramment qu’il avait le vieil Occident et l’ordre séculaire de l’antique Europe dans ses mains, n’était qu’un homme au visage baigné de pleurs, tenant entre ses doigts écartés une tête abandonnée de jeune femme blessée…

CHAPITRE VI


SOUS UN OLIVIER DES GARGANTES


Un mois après, le soir de mai descendait comme une cérémonie sur un paysage d’abîmes, de pics et de vallées, à l’horizon des Gargantes.

Sur la terrasse de la petite maison que Dominique Dorval appelait son prieuré ou son ermitage, il y avait une chaise longue aussi vaste qu’un lit, toute pleine de coussins bousculés, avec une lourde fourrure d’ours blanc qui traînait sur les dalles de pierre entre lesquelles poussait l’herbe.

Une porte-fenêtre qu’encadrait une vigne-vierge s’ouvrit, et Dominique Dorval, voyant la chaise vide, appela :

— Hélène ! Où es-tu ?

La Guiraude sortit de sa cuisine, de l’autre côté de la maison et le renseigna :

— La demoiselle est partie, il y a bien une heure, Monsieur Dominique… Je crois qu’elle est allée voire madame Boislin… elle est partie de ce côté…

La vieille servante qui l’avait vu enfant l’appelait encore M. Dominique, et, avec son mouchoir sombre sur sa tête grise, elle ressemblait à une pietà, à une des saintes femmes que les vieux artistes peignaient au pied de la croix.

Il mit sur la chaise longue une pèlerine en drap fauve, en bure des Pyrénées qu’Hélène avait laissée et il traversa le jardin.

Tout y poussait à l’abandon, les arbres, les fleurs et les herbes, autour des allées pavées qui étaient, seules, nettes et entretenues. Il n’y avait que des essences noires. Les lauriers, les cyprès, les sycomores et les pins élevaient des frondaisons de bois sacrés et l’on n’eût pas été surpris de voir, entre les troncs écailleux ou lisses, une prêtresse en robe blanche.

Tout le pays d’ailleurs était d’une grande noblesse, d’une beauté hautaine et lorsque le vent qui venait de la Cerdagne proche soufflait, Hélène disait que c’était le vent de Gastibelza l’homme à la carabine, de Victor Hugo.

Dominique Dorval avait passé là les trois semaines les plus tragiques de sa vie et c’était seulement depuis quelques jours que la nature le reprenait et l’apaisait. La blessure d’Hélène ne donnait aucun souci au professeur Langlois, lorsque les troubles nerveux les plus inquiétants étaient apparus. Elle ne parlait plus et refusait toute nourriture. Ambroise Dormeuil, le médecin du général Malglève, avait ordonné le départ immédiat de la malade pour la campagne et madame Duthiers-Boislin avait proposé de raccompagner aux Gargantes et de la soigner.

Hélène avait failli mourir. Un soir, prévenu par téléphone, Dominique avait pris l’avion qu’il pilotait lui-même et il s’était posé avec l’aube sur le plateau désert des Arbouses où la voiture de l’historien l’attendait.

Il n’avait prévenu que le général Malglève et, sur les instances de cet homme qu’on disait fait d’une matière inhumaine, et malgré la crise qui menaçait et tout ce qu’on pouvait redouter, il s’était décidé.

— Personne, sauf moi et le préfet, ne doit savoir que vous n’êtes pas à Paris, avait dit le général. Allez vite et j’aimerais vous savoir là quand vous l’aurez vue… Mais il faut y aller, mon ami ; à votre place, j’aurais déjà donné l’ordre de sortir mon appareil… À votre place…

Dominique crut apercevoir sur les lèvres minces du vieillard un sourire d’une mélancolie infinie. Il songea à ce que l’on racontait, à une jeune morte, à un serment sur une tombe, et ses yeux tombèrent sur la toile qui représentait Eurydice. Il comprit que ce mort vivant mettait sans doute l’amour au-dessus de tout et il s’envola vers les Gargantes.

La nuit était claire et froide et il allait, sous les étoiles, dans sa combinaison fourrée comme les manteaux des vieux rois. Au-dessus de lui, le champ fabuleux de la Stellaire, Cassiopée et Vénus, Mars et Saturne, Sirius, Aldebaran, le char de l’Ourse, des millions de mondes ; au-dessous de lui, les champs, les bois, les plaines et les vides de France. Il allait, dans le bourdonnement furieux du moteur et des hélices, et d’en bas, le phare allumé à l’avant de sa carlingue ressemblait à une étoile voyageuse.

Entre ciel et terre, il pensait à la victoire de l’amour et de l’individu sur les idées et les collectivités dont les hommes étaient devenus esclaves.

Amer triomphe ! Comme à la guerre, la victoire marchait côte à côte avec la mort !…

Allait-il retrouver Hélène ? L’appel de madame Duthiers-Boislin semblait désespéré…

Arrivé à un coude du chemin qu’il suivait, la maison des Duthiers-Boislin apparut brusquement à trois cents mètres de l’endroit où il se trouvait et il reconnut Hélène et sa vieille amie sur la terrasse.

Rassuré, il s’assit au bord d’un petit mur de pierres sèches, sous un olivier auquel il pouvait s’appuyer.

Un souffle déjà tiède émut le feuillage d’argent, en tira un léger frémissement.

— L’hymne en fa mineur de la paix ! murmura Dominique Dorval.

Il ferma les yeux ; il était las.

Sur le chemin qu’il avait suivi, des pas sonnèrent. C’était un garçon d’une douzaine d’années qui portait un paquet de journaux.

L’enfant qui l’avait reconnu, brusquement intimidé, hésitait.

— Bonjour, mon petit, dit Dominique

— Bonjour, Monsieur le Président, bredouilla le garçon.

Il était chaussé d’espadrilles, une seule bretelle pareille à un baudrier retenait sa culotte, tout son équipement ne valait pas quarante sous, et il ressemblait aux petits croquants de l’an quinze cent, robuste, brun avec de beaux yeux de faon surpris.

— Tu portes les journaux ? demanda le Ministre.

— Oui, Monsieur… Le Courrier vient d’arriver et je le porte à M. Boislin et à M. Laurières.

— Donne m’en un.

Il mit la main à sa poche pour y chercher quelque monnaie, mais l’enfant se recula.

— Oh ! non, monsieur le Président… je vous le donne.

Ému, il attira le petit et lui prit la main.

— Tu ne veux pas que je te paye ce journal ?

— Non, Monsieur.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est vous !

Dominique l’embrassa et le gosse, ivre d’orgueil, se sauva après avoir posé, dans un brusque élan, ses lèvres sur la joue du Ministre touché jusqu’aux larmes par ce geste amical.

Il regarda le Courrier.

C’était un de ces petits journaux qui s’imprimaient depuis deux siècles dans une vieille rue en pente, derrière l’église ou la sous-préfecture, en province. Le Courrier était d’intérêt local et il faisait songer aux chemins vicinaux, étroits et bordés d’églantiers.

Il ne paraissait que le samedi. C’était la feuille de chou, la gazette rustique, et si les grands confrères de ce modeste journal étaient d’importants messieurs, descendant d’une voiture étincelante de vernis et de nickels devant un magnifique immeuble de Paris, de Londres ou de New-York, lui était un sage campagnard. Il allait à pied, comme l’instituteur et l’agent-voyer cantonal, en veste d’alpaga, en souliers jaunes, avec un canotier de paille qu’il ne remplaçait pas chaque été. On y saluait un vieux fonctionnaire qui prenait sa retraite : l’état dans lequel la mairie laissait l’abreuvoir avait énormément d’importance. Il publiait une chronique agricole fort bien faite et, en le parcourant, on vivait dans une commune française et l’on connaissait tout de suite ses nouveau-nés et ses morts, ses champs, ses désirs, ses querelles de clocher, ses roses et ses rêves…

Tel qu’il était, il enchantait l’homme qui portait sur ses épaules de chef le poids de l’Europe fatiguée. Il sourit.

Une note de la direction du Courrier, imprimée en italique, disait :

— « Nous avons la bonne fortune d offrir aujourd’hui à nos lecteurs une étincelante chronique de M. François Laurières, l’écrivain bien connu dans les milieux littéraires de la capitale. Le Maître qui est désormais notre compatriote et qui a acquis le domaine des Cyprières où il vit pendant presque toute l’année, a bien voulu nous donner la primeur de ces pages qui méritent d’être classiques, et qui charmeront nos abonnés. Qu il en soit publiquement remercié. »

— Comme c’est curieux ! se dit le Président, voilà un homme du plus haut talent qui ne publie jamais rien dans les journaux de Paris et qui donne sa copie à un hebdomadaire de village. Voyons ; l’endroit est bien choisi pour goûter son article.

Il lut :

Madame France
par François Laurières

« Ce n’est pas une semeuse en tunique grecque, une robuste fille en bonnet phrygien, comme il y en a sur les pièces de monnaie et les billets de banque. Les artistes qui exécutent ces froides allégories donnent le même visage de déesse à la France, au Commerce ou à l’industrie qu’on les charge de représenter.

« Je l’ai vue hier, la France, et ce n’est point cette Grecque ou cette Romaine pour fabricants de médailles et de diplômes.

« D’abord, elle ne porte pas un péplum et elle ne va pas pieds nus. Elle est vêtue comme votre mère ou votre femme et elle s’appelle… mettons qu’elle s’appelle Madame France (Marie, Anne, Claire, Catherine, Louise) comme on l’a inscrit sur un registre de la commune.

« Dans son visage un peu las, sensible et mobile, sa bouche est spirituelle, mais, au moindre souci, ses yeux s’embuent et deviennent pareils à ceux des portraits de Greuze.

« Elle porte une robe toute simple, mais aucune couturière du monde ne serait capable d’en tailler une semblable.

« Sous les pelotes de laine bleue, blanche et rouge qui encombrent sa table à ouvrage, il y a peut-être un paroissien et un livre de cuisine.

« Elle habite la Grand’Rue, entre le Café des Négociants et la Société Générale. C’est la plus belle rue de la ville et aussi la plus calme. Les automobilistes l’évitent parce qu’elle a conservé ses pavés inégaux et charmants : le pavé du Roi !

« Madame France la connaît bien. L’immense vitrine des Nouvelles Galeries offre une robe de soirée, un costume-tailleur et une parure de mariée. Chez le photographe d’art, il y a le portrait de trois jeunes filles en tenue de golf — un agrandissement — et parmi une dizaine d’autres, un petit paysage à l’aquarelle, plein de vertus moyennes qui est l’œuvre du professeur de dessin, il y a évidemment une Civette, le bureau de tabac que gère une vieille demoiselle qui a grand air avec son visage enflammé et ses cheveux blancs.

« La boutique bleu-nattier de Léa, la modiste élégante, est à côté de celle où deux sœurs jumelles vendent de la confiserie fine, des dragées, des berlingots, du nougat, des vins doux et des liqueurs.

« La vitrine de l’opticien montre une tête de plâtre au nez chaussé de besicles, et le libraire, malgré son titre, ne tient guère que de la papeterie.

« Madame France aime voir passer le monde ; propriétaire de sa maison, elle n’en a jamais voulu louer le rez-de-chaussée à un commerçant. De préférence, elle se tient dans les pièces du bas : le salon, la salle à manger et une chambre de plain-pied sur un jardin de presbytère, car, de ce côté de la Grand’Rue, il y a, derrière chaque maison, un petit potager, une petite pelouse et un grand arbre.

« Elle se plaît là. Tous ses meubles viennent de famille ainsi que l’argenterie massive, et, comme le grand-père était grand amateur de bouquins et de tableaux, il y a une bibliothèque bien fournie, quelques portraits de Boilly, de beaux dessins du xviiie siècle, et de robustes esquisses du dix-neuvième.

« Le corridor sent la cire, à certains jours, et il sent aussi la poularde rôtie, le pot-au-feu que corse un brin de céleri, ou le gâteau confectionné à la maison.

« Le toit fume légèrement sous un tilleul plus touffu qu’un arbre de justice. Lorsque cet arbre est en fleurs, la maison est si odorante que madame France va passer deux semaines chez sa fille Denise qui est mariée et qui habite une très belle propriété, à une heure de voiture.

« Son fils Philippe est agrégé de Lettres et ancien élève de l’École d’Athènes. Il est jeune, mais il a déjà fait une communication fort remarquée à l’institut dont il sera quelque jour.

« Sur la cheminée du salon, il y a une photographie du mari, qui est mort.

« Il devait être robuste, large d’épaules, et il portait la barbe à l’époque de ce portrait, une barbe qui est pareille à celles de Pasteur ou de Victor Hugo.

« Dans un tiroir du chiffonnier marqueté, on conserve une croix de la Légion d’Honneur qui lui appartint, un livret militaire et un diplôme.

« C’est le dimanche, lorsqu’elle est seule et que l’après-midi est un peu mélancolique et voilé, que madame France visite ce tiroir aux souvenirs. Il y a quelques portraits des enfants en bas-âge, des gants blancs à présent fanés qu’elle portait le jour de son mariage, un petit canif à manche de nacre qu’elle avait en pension, des mèches de cheveux, des fleurs séchées, un livret de Caisse d’Épargne, et de menues choses, sans doute précieuses, mais qui n’évoquent plus rien et qu’elle garde quand même.

« Les placards de l’office sont pleins de terrines et de pots dont les étiquettes attestent que le pâté, la gelée de groseilles et la confiture de coings ont été faits à telle époque.

« Au-dessous de la cuisine, il y a la cave qui est des mieux fournies.

« Le jardin a des salades et des roses, des capucines et des carottes, du persil, des pois de senteur et trois vieux arbres pleins de mousse. Autrefois, en juin, il y avait des lis. Ils sont morts.

« Personne ne s’assied sur le banc. Un de ses pieds est tenu par un fil de fer, l’ouvrier qui devait le réparer n’étant jamais venu. Le poulailler est au fond du jardin, derrière un massif de lilas et de lauriers-cerises. Lorsqu’une poule chante, madame France va chercher son œuf.

« En septembre, autrefois, il y avait sur le guéridon de l’entrée un képi glacé de feuilles d’or. C’était celui de son frère, le général qui dirigeait les grandes manœuvres dans la région et qui descendait chez elle. Ce jour-là, l’ordonnance allait puiser de l’eau pour la vieille servante et plumait le poulet. Au dessert, comme elle avait fait pour son frère un de ces gâteaux que leur mère réussissait à merveille, il s’attendrissait et une larme eût volontiers roulé dans la moustache du général… Voilà !… »

— Comme c’est joli ! dit Dominique Dorval. Tout y est, et c’est cela la France…

Il ferma les yeux. Il était las et on voyait les signes de la fatigue sur son masque autoritaire.

Le soir silencieux et limpide permettait à la voix d’un berger qui rassemblait son troupeau dans la vallée de venir jusqu’à lui, et, sous la frondaison pâle qui bruissait doucement ainsi qu’une eau aérienne, au-dessus de sa tête, il sourit en pensant que cet olivier faisait le murmure qu’écoutait l’antique Homère et que tout ce qui s’était passé depuis deux mois avait l’air de s’être accompli dans une autre planète ou au fond des siècles.

CHAPITRE VII


LE MOIS D’AVRIL 1999


Ce qui s’était passé ?…

Lorsque Dominique Dorval était arrivé aux Gargantes, Hélène était si faible que tout espoir de la sauver semblait perdu.

Elle n’avait même pas ouvert les yeux quand il était entré dans la chambre où elle reposait, brisée comme après un martyre, transfigurée comme après la mort. Pendant des heures, il était demeuré à côté de son lit, sa main dans la sienne, et à midi, le docteur Bernard Olivier était venu, un vieux médecin de campagne qui n’avait sans doute jamais soigné que les paysans des environs, mais qui aimait son métier et qui savait beaucoup.

— Monsieur le Président, dit-il sur la terrasse où Dominique l’avait reconduit, j’ai tenté l’impossible et je ne dors guère depuis qu’elle est là. Elle échappe à mon peu de science et à ma longue pratique. Elle pourrait être guérie demain ou morte ce soir… J’ai même essayé d’une antique médication chinoise à laquelle je croyais… Appelez, si vous voulez, un de mes illustres confrères de Paris, mais je pense que ce n’est point la peine. Vous seul êtes capable d’accomplir le miracle. La blessure est guérie, aucun organe n’est atteint, je ne compte à présent que sur vous.

— Mais, dit Dominique, si ma présence avait un effet contraire à celui que vous en attendez… si… Le docteur Olivier l’interrompit : — C’est impossible ; elle est trop faible pour discuter ; elle pleurera peut-être, et les larmes emporteront tout, ou alors… Ecoutez-moi… à deux heures, je lui ferai une piqûre pour remonter le cœur et je vous laisserai avec elle. Je n’espère plus qu’en cela…

Le miracle s’était produit comme le prévoyait le vieux médecin, et le même soir, Hélène avait pu s’asseoir dans son lit et boire un demi-verre de champagne. Elle était sauvée !…

La matinée avait été secouée par le vent d’avril comme un drap mouillé sur une corde, mais l’après-midi apaisée était ensoleillée et sentait déjà le printemps. Le ciel déblayé était d’un bleu tout neuf sur l’incomparable panorama de vallons et de cimes qu’on voyait dans le cadre des deux fenêtres ; Paris était loin ; Dominique se croyait revenu aux jours de sa jeunesse et de son enfance dont il retrouvait, à chaque pas qu’il faisait, les souvenirs, mais au milieu de la deuxième nuit, il fut éveillé par un message du général Malglève.

La Chambre des députés était en feu, après une explosion qui avait à demi détruit l’édifice, et les comités révolutionnaires allaient donner le signal de l’attaque. Le général lui demandait de revenir immédiatement. Il avait couru chez les Duthiers-Boislin sachant que l’historien ne se couchait jamais avant deux ou trois heures du matin et il fut entendu que madame Duthiers-Boislin ne quitterait pas Hélène.

Au retour, il vit de la lumière à une fenêtre de la maison qu’habitait le docteur Bernard Olivier, une longue bâtisse sans étage, et la clarté de la lampe illuminait le jardin.

Il n’eut qu’à pousser la porte à clairevoie qu’on ne fermait jamais à clef et il suivit l’allée.

Le vieillard lisait assis à sa table encombrée de bouquins et de papiers.

— C’est moi, docteur, dit Dominique Dorval sur le seuil. J’ai vu votre lampe et je me suis permis de venir, comme un papillon nocturne.

— Monsieur le Président !… s’exclama le médecin qui s’était levé.

— Ne vous dérangez pas, je vous prie, continua le ministre, j’ai voulu vous serrer la main et vous remercier encore, car je dois repartir à l’instant. Puis-je m’absenter pendant quelques jours sans danger pour elle ?

— Diable ! fit M. Bernard Olivier, j’aurais préféré… Etes-vous absolument obligé ?…

— Je devrais être en route… Vous l’apprendrez à la première heure ce matin et il est inutile que je fasse des cachotteries, le Palais-Bourbon est en flammes et je pense qu’il faut aviser immédiatement.


— Votre destin est de tout sauver, dit le médecin. Allez… Seulement, je voudrais que mademoiselle Hélène Danglars fût prévenue tout de suite et par vous, vous trouverez les mots qu’il faut dire… Elle ne doit pas vous chercher au réveil.

— J’y cours, répondit Dominique Dorval, qui lui tendit les deux mains ; merci.

Il regardait le vieil homme et l’humble et belle salle au plafond bas.

Des livres en désordre s’entassaient sur des rayons de bois blanc qui entouraient la pièce ; la cheminée, à la place où l’on met généralement une glace, offrait une grande photographie de l’Acropole d’Athènes ; contre un fauteuil était appuyé un violoncelle, et, à ce moment, les douze coups de minuit sonnèrent au clocher de l’antique église des Gargantes.

— Je reconnais la vieille musique de l’horloge, murmura Dominique Dorval. Elle n’a pas changé depuis mon enfance… Là-bas, l’heure doit avoir le son des tocsins… Si vous saviez comme je vous envie de demeurer là !…

Il s’arracha brusquement, sans un mot de plus, à cette paix et M. Bernard Olivier, qui voulait le reconduire, le vit disparaître dans la nuit du côté de sa maison.



Grâce au prodigieux appareil qu’avait envoyé le général Malglève, Dominique Dorval était à Paris avant le jour.

Tout paraissait mort. De puissants extincteurs avaient eu rapidement raison de l’incendie et le Palais-Bourbon ressemblait déjà à un monument calciné et écroulé depuis des siècles.

Le Président n’y attachait aucune importance. L’Hôtel de Ville et la Cour des Comptes avaient été brûlés pendant la Commune, en 1871, et cela ne signifiait rien. On rebâtit les maisons.

Ce qui le troublait plus que le romantisme théâtral de la violence, c’était le silence de la capitale.

Il aimait les bruits de la ville qui le rassuraient quand il les entendait. Chacun apportait sa strophe à l’hymne formidable. D’innombrables métiers bourdonnaient ; les voitures roulaient ; le cordonnier tapait sur l’escarpin du pianiste ; la servante maniait le hachoir dans sa cuisine ; le camelot criait sa marchandise, le pompier faisait hurler sa sirène ; l’ocarina du rempailleur de chaises grelottait comme une syrinx de faune ; les chansons dans les cours, les cris des vitriers dans les rues, tout se mêlait, se confondait, s’orchestrait, devenait une symphonie colossale, un alleluia magistral.

Il se disait souvent que Paris taciturne et muet serait effrayant, car il faut que les géants soient bons et qu’ils chantent.

Paris se taisait. Les boutiques avaient leurs rideaux de fer, mais il pensa que c’était à cause de l’heure matinale, et tout de suite il se fit conduire au ministère de la Guerre où le général Malglève, qui ne s’était pas couché, était déjà en conférence avec le Préfet de police.

On lui avait fait servir un léger repas, car il défaillait, et pendant trois heures ils étaient demeurés là, devant le bureau du général, comme des joueurs attablés pour une partie tragique.

Puis, le soir venu, Dominique Dorval avait pris une décision suprême, se souvenant de quelques mots prononcés par Hélène au moment de son départ. Pilotant lui-même la voiture d’un secrétaire, une petite automobile comme il y en avait des milliers et des milliers à Paris, il s’était rendu chez Jacques Santeuil. Marthe Humilian avait tenté de l’arrêter, affirmant que le vieil homme était malade et que le médecin avait interdit toute visite.

— Madame, avait-il répondu avec courtoisie et autorité, je vous prie de m’excuser ; les consignes ne sauraient me concerner… Je suis Dominique Dorval, et suivant la vieille femme qui allait, subjuguée, prévenir son ami, il était entré derrière elle dans la chambre où l’Agitateur reposait sur son lit étroit, en disant :

— Veuillez ne pas vous déranger et excusez-moi de forcer votre porte. Je dois vous voir. C’est Hélène qui me l’a dit… Laissez-moi parler…

Il lui avait tout conté, tout ce qui s’était passé avant et après le geste désespéré de la jeune fille, debout devant la couche du vieux réfractaire.

Ce fut rapide et, quand il eut fini, Jacques Santeuil lui désigna une chaise : — Asseyez-vous, monsieur Dorval… Je suis heureux, je ne me serais pas consolé de la mort de cette enfant… J’ai beaucoup aimé son père et je l’aime, elle, comme ma fille…

Il se souleva sur son oreiller et regarda le Président.

— Je comprends… murmura-t-il. Je comprends… Je ne vous ai vu qu’une seule fois, au Panthéon, il y a quatre ans… et d’assez loin… et… vous l’aimez ?…

— J’aime Hélène plus que moi-même ! répondit simplement Dominique.

— C’est exactement la réponse qu’elle me fit, à la place où vous êtes, quand elle vint pour la dernière fois…

Il ferma les yeux, puis, la voix durcie, sans que Dominique Dorval pût soupçonner d’où venait ce brusque changement :

— Je pense que vous n’êtes pas seulement venu ce soir afin de me donner de ses nouvelles ?

— Non, pas seulement pour cela, dit Dominique.

— Alors ?

— Alors ? J’avais à vous dire aussi que vous ne donnerez pas l’ordre que vous vous préparez à donner. J’ai voulu vous le dire par humanité, parce que vous allez faire simplement signe à la guerre !… Vous ne savez pas tout ce que je sais, hélas ! et je puis vous affirmer que ce sera épouvantable…

— Je ne ferai que le signe qui arrête tout, interrompit Jacques Santeuil. La civilisation telle qu’on l’a voulue, telle qu’elle est actuellement, obéit à des fils qu’on peut couper, à des rouages qu’il faut remonter chaque jour et que je puis arrêter à la minute même.

— Oui, répondit le Président, mais hier on a fait sauter le Palais-Bourbon.

Le vieillard leva sa main exsangue :

— C’est vrai, j’avais donné l’ordre… Ce n’est rien, cela, mais il y a tout de même un côté romantique et théâtral dans les Révolutions… Vous le savez mieux que moi… Ce n’est qu’un coup de poing sur la table…

Sur Le guéridon où il pouvait s’appuyer, Dominique Dorval prit, machinalement, un livre. Il regarda le titre : Trois mois au pouvoir, par M. de Lamartine, et il eut un léger sourire involontaire en le feuilletant.

— Cela ne vaut pas grand’chose, reprit Jacques Santeuil. Mais Lamartine est un si grand poète, un homme si bon et d’une telle allure…

Sa voix était telle qu’elle était lorsqu’il avait parlé d’Hélène.

— Oui, fit-il, un grand bonhomme, généreux, inspiré, toujours les yeux sur l’Étoile et pur. Il a fait, en son temps, ce qu’il était seul capable de faire ; mais aujourd’hui…

— Aujourd’hui, Jacques Santeuil, dit le Président, tout est pareil. Écoutez ceci qui est dans sa Lettre aux Dix Départements, où il se lave des accusations portées contre lui. On lui a reproché d’avoir eu des rapports avec Blanqui. Ecoutez-le :

« C’est vrai. Ces rapports dont on a voulu me faire un crime sont un des titres dont je revendiquerais le plus haut à la justice des bons citoyens, pour les avoir aidés de tous mes efforts à traverser, sans catastrophes, ces jours les plus difficiles d’une révolution… J’aurais manqué à tous les devoirs que l’extrémité des circonstances m’imposait si j’avais négligé de voir, d’influencer loyalement par des entretiens politiques intimes, de m’efforcer de rallier à la République constitutionnelle, honnête, modérée, pratique, des hommes capables de la servir ou de la perdre… Blanqui lui-même vint se livrer un matin, avec abandon à moi, à l’heure où l’on prétendait qu’il conspirait ma mort… Blanqui m’intéressa plus qu’il ne m’effraya. On voyait en lui une des natures trop chargées de l’électricité du temps, qui ont besoin que les commotions les soulagent sans cesse. Il avait la maladie des révolutions. Il en convenait lui-même. Ses longues souffrances physiques et morales étaient empreintes sur sa physionomie, plus en amertumes qu’en colères. Il causait avec finesse. Son esprit avait de l’étendue. Il me parut un homme dépaysé dans le chaos, qui semblait chercher de la lumière, et une route à tâtons à travers le mouvement. Si je l’avais revu plus souvent, je n’aurais pas désespéré de lui pour les grandes utilités de la République. Je ne le vis qu’une fois… »

Il lisait d’une voix admirable et quand il s’arrêta sur ce mot, il regarda Jacques Santeuil.

Les yeux fermés, la tête sur l’oreiller il ressemblait à Blanqui sur son lit de mort.

— J’ai compris, dit-il. J’aurais compris sans M. de Lamartine. Vous ne saviez pas, en venant ici, que vous trouveriez ce volume sur cette table, évidemment, mais cette lecture est de circonstance et cette page, vieille de cent cinquante ans, est d’une prodigieuse actualité… Comme le grand poète, vous avez voulu voir celui que ses fidèles appelaient le Vieux. J’ai comme lui, n’est-ce pas, une de ces natures trop chargées de l’électricité d’un temps et la maladie des Révolutions… mes longues souffrances physiques et morales sont empreintes sur ma physionomie plus en amertumes qu’en colères… Je cherche une route à tâtons à travers le mouvement… et vous pensez à moi pour servir une société que je suis capable de sauver ou de perdre…

Il reprenait les phrases de Lamartine qui s’appliquaient si exactement à lui, mais une quinte de toux le secoua, si forte que Marthe Humilian ouvrit la porte, un bol à la main, et ce fut le Dictateur lui-même qui, ayant aidé l’Agitateur à s’asseoir, lui tendit la tisane.

Lorsqu’il eut bu et qu’il fut un peu calmé, le vieillard eut un sourire navré :

— Excusez-moi, fit-il… Je vous remercie… Est-ce que M. de Lamartine a fait boire son infusion de tilleul au père Blanqui ?

— L’histoire ne le conte pas, répondit Dominique Dorval, mais je suis sûr qu’il l’eût fait volontiers. Vous avez dit tantôt qu’il avait une foi généreuse et un cœur pur.

Jacques Santeuil, sur l’oreiller que le Président du Conseil avait placé derrière son dos, demeura silencieux pendant un instant, puis :

— Dorval ? demanda-t-il, si je donne ce… ce signal comme vous dites, il y aura beaucoup de sang versé… Vous serez impitoyable ?… Mais malgré votre force et celle de Malglève, nous pouvons réussir, n’est-ce pas ?… Moi, je suis au bord de la tombe et je suis si las !…

— Ce sera épouvantable, murmura Dominique Dorval, et je suis aussi las que vous-même. Cette nuit, quand j’ai appris que je devais revenir à Paris, quitter le village où je suis né et où je laissais Hélène, je suis sorti, j’ai voulu avertir les amis auxquels je la confiais pendant mon absence, et je suis entré chez un vieux médecin de campagne dont la lampe illuminait doucement le jardin. Au milieu des livres qui tapissaient les murs de la salle, il lisait encore, et minuit a sonné à l’église, comme au quinzième siècle, et j’ai envié cet homme qui pouvait demeurer là, quand moi…

Il se tut, le visage douloureux.

— Hélène est sauvée, n’est-ce pas ? interrogea Santeuil.

— Je crois que j’ai fait le miracle, comme disait le vieux médecin dont je vous parlais.

— Et… que comptez-vous faire ?

— Dès que j’en aurai fini ici, repartir. Elle m’attend et je l’épouserai, dans la vieille mairie dont mon père, l’instituteur Philippe Dorval, fut pendant trente ans le secrétaire, dans l’antique église à moitié cachée par le lierre où j’ai été baptisé. Je vais tantôt lui téléphoner que je vous ai vu, et quoi qu’il advienne je n’oublierai pas cette soirée.

Un appareil était sur la table de nuit et Jacques Santeuil le montra au Président.

Quelques minutes passèrent ; un timbre frémit ; Dominique Dorval tendit le récepteur au vieillard et il écouta, le cœur arrêté :

— Bonsoir, Hélène, c’est moi, Santeuil… Vous m’entendez ?… Oui… oui… je suis heureux… Cela va mieux… C’est une folie, ma petite fille, mais… peut-être deviez-vous la commettre… Soyez calme, mon enfant… Je l’ai vu… Oui, il est venu ce soir… il m’a tout dit… et demain matin vous aurez sans doute une surprise… Oui… non, je ne suis pas bon, je suis un pauvre homme bien las… Il faut dormir tranquille, Hélène. Vous téléphonerez demain… C’est cela… Je vous embrasse… Bonne nuit…

Il raccrocha le récepteur et il dit simplement à Dominique Dorval, debout près du lit :

— Elle va mieux ; elle vous attend, vous pouvez…

Il regarda son hôte.

— Vous pleurez ?… s’exclama-t-il… Vous ?… Allons !…

Et, lui tendant sa main de cire :

— Partez, Dorval, je lui ai dit que vous seriez demain matin aux Gargantes…

Il n’y avait pas eu autre chose.

En quittant Jacques Santeuil, il était allé droit au ministère de la Guerre où il avait été tout de suite introduit dans le cabinet du général Malglève qui n’avait jamais vu le Président, toujours maître de lui, dans cet état.

— Asseyez-vous, dit-il, cela ne va pas ?… Avez-vous quelque chose de nouveau ?… Vous paraissez ému… Si je ne vous connaissais pas, je croirais que vous venez de pleurer… Hélène ?…

— Hélène va mieux, mon ami, je l’ai appris tout à l’heure, il n’y a qu’un instant, dans la chambre où j’ai pleuré… Elle est sauvée et c’est elle qui nous sauve. Je sors de chez Jacques Santeuil. Excusez-moi d’avoir fait cette démarche sans vous en parler… J’y suis allé, il était couché, et j’ai pensé pendant quelques minutes que j’avais entrepris une chose qui n’était pas digne de nous, mais un miracle s’est produit… Vous allez m’aider à comprendre, je me souviens de tout avec une incroyable netteté, je vais tout vous conter… Je lui ai dit d’abord qu’il ne donnerait pas le signal que nous attendions, que nous étions prêts et que ce serait épouvantable ; puis, ayant vu un bouquin de Lamartine sur sa table, je l’ai feuilleté et j’ai lu un passage de la Lettre aux Dix Départements, la page où il est question de l’entrevue de Lamartine et de Blanqui et cette lecture qu’il écoutait les yeux fermés, dans cette pauvre chambre, était tragique… il ressemblait à l’Enfermé sur l’étroite couchette d’une cellule… Une quinte de toux l’a secoué ; je l’ai aidé à boire un peu de tisane… Il m’a parlé d’Hélène… m’a interrogé, et j’ai avoué que dès que j’en aurais fini avec la guerre qu’il allait déclarer, si j’étais encore vivant, je retournerais auprès d’elle et que je l’épouserais… Alors, il m’a prié de le mettre en communication téléphonique avec les Gargantes et il a téléphoné à Hélène. Je ne saisissais pas très bien. Je devinais qu’il était question de moi, d’une surprise qu’elle aurait demain à son réveil, et quand il a raccroché le récepteur, il m’a tendu la main en disant :

— Elle vous attend !…

C’est alors seulement que j’ai compris ce qu’il venait de décider, je n’ai pas été maître de mon émotion, et, même à présent, je ne m’explique pas…

— C’est simple, dit le général Malglève, cela a la brusque simplicité des miracles, et je trouve cela très clair.

— Qu’allons-nous faire ? demanda Dominique Dorval.

Le général sonna.

Un officier d’ordonnance se présenta.

— Veuillez, lui dit-il, transmettre les ordres pour ce soir : les veilleurs seuls demeureront alertés… Les escadrilles sont consignées, mais les hommes peuvent se coucher… Cette mesure s’applique également aux autres unités qui avaient reçu l’ordre… Je vous remercie…

L’officier salua et, comme il venait de sortir, le préfet de police se fit annoncer.

— Que se passe-t-il ? fit-il en entrant… J’en suis effaré… Santeuil a brusquement décidé qu’il ne parlerait pas demain à Vincennes et que le rassemblement qu’il avait ordonné n’aurait pas lieu !…

— Aubert, dit Dominique Dorval qui s’était ressaisi, on a trouvé le cadavre d’un homme qu’on n’a pu identifier, sous des décombres calcinés, près de la Chambre ?

— Oui, Monsieur le Président.

— Il s’agit d’un acte individuel, et il convient de clore l’instruction.

— Mais, Monsieur le Président, j’ai appris que l’ordre…

Le ministre le regarda :

— Aubert, tout cela n’a pas plus d’importance que l’incendie de la Cour des Comptes, sous la Commune. Croyez-moi. Ne nous en occupons plus.

Le préfet sourit. Il venait de comprendre.

— Je repars, cette nuit, ajouta Dominique Dorval, et le général n’y voit aucun inconvénient. Cela doit vous rassurer, n’est-ce pas ?

— Complètement, Monsieur le Président, dit le préfet qui s’inclina et prit congé.

Lorsqu’ils furent seuls, Dominique Dorval s’approcha du général Malglève.

— Santeuil n’a rien demandé en échange, dit-il, mais je crois que nous pourrions, dès ce soir, décider ceci que nous rendrions tout de suite public : « Je vais prendre quelques semaines de repos dans mon village natal ; le citoyen Claude Ferrés serait chargé du ministère du Travail, et il est question de mon mariage avec là fille de Pierre Danglars. » Claude Ferrés acceptera, il ne pense qu’à cela et ce n’est pas l’Agitateur qui l’en empêchera aujourd’hui. Je vais l’appeler à la Présidence. Je vous préviendrai dès que ce sera réglé. Qu’en dites-vous ?

— Je préfère cela à tout ce que j’allais être obligé de faire, murmura le vieux vainqueur, parce que… parce que… je n’étais pas sûr cette fois de réussir.



Le lendemain, à l’aube, l’avion de Dominique Dorval approchait des Gargantes.

Hélène s’était levée avant le jour, et, dans un fauteuil, près de la portefenêtre qui donnait sur la terrasse, elle attendait.

La Guiraude, qui resemblait de plus en plus à une Piéta du quinzième siècle, s’activait, inquiète, autour d’elle.

— Mais vous allez m’étouffer sous vos couvertures, Guiraude ! protestait Hélène.

— J’ai peur que mademoiselle prenne froid, disait la vieille servante.

Elle alla chercher un paquet qu’elle lui mit aux pieds, malgré elle, quelque chose qui était enveloppé dans un morceau de laine blanche.

Hélène souriait :

— C’est une brique chaude, mademoiselle. et cela vaut mieux que toutes les chaufferettes électriques.

Brusquement, une bulle sonore sembla crever au loin, en plein ciel, et Hélène rejeta tous les châles et la peau d’ours blanc que la Guiraude entassait sur elle.

— C’est lui ! cria-t-elle… J’ai entendu son avion… écoutez !

La bonne femme tendit le cou et avoua qu’elle était un peu dure d’oreilles.

Le bourdonnement se rapprochait. On eût dit qu’il emplissait tout l’azur lavé par les averses d’avril, le ciel du matin où le soleil pointait déjà, et dans les premiers rayons. Hélène vit étinceler la carlingue d’orichalque, une matière prodigieuse à laquelle on avait donné le nom de l’antique métal fabuleux !



Le vent du soir qui descendait à présent avec rapidité fit murmurer plus fort l’olivier contre lequel s’appuyait Dominique.

Il frissonna et jetant sur ses épaules la cape en drap fauve d’Hélène, il se dirigea du côté de la maison.

CHAPITRE VIII


PLUS FORT QUE LA MORT


Le lendemain dès l’aube qui semblait faire une radieuse promesse à la journée de printemps qui commençait, la fille du maire des Gargantes exposait au soleil levant, sur une branche de lilas en fleurs, l’écharpe tricolore de son père, Césaire Garnier.

La porte d’une vaste cuisine était ouverte et il était déjà assis à son petit établi, devant la croisée qu’ornait une caisse de géraniums, car il était cordonnier.

Il pouvait avoir soixante-cinq ans et sa femme était morte en donnant le jour à Thérèse, leur fille qui s’occupait du ménage.

Il ressemblait à Raspail ou à Victor Hugo vieux, avec son grand front, ses cheveux drus taillés en brosse et sa barbe blanche.

Dans son rude visage pensif, les yeux de Garnier étaient d’un azur pareil à celui dont les bleus candides s’effacent sur les anciennes faïences.

On l’avait choisi parce que le Président l’aimait beaucoup et parce que le dimanche soir, au café après une partie de boules ou de cartes, on l’écoutait avec profit quand on discutait autour d’une bouteille de vin blanc.

Il s’était laissé nommer malgré sa timidité, se disant que ce n’était point la mairie de Lyon ni celle de Marseille… Deux cent quatre-vingts feux et une noce de temps en temps.

Sans doute, ce magistrat rustique ignorait bien des choses que son cœur et sa raison de paysan et d’artisan n’auraient pu comprendre, mais il était réfléchi, droit, bon, et quand il nouait à sa ceinture l’écharpe des vieux consuls républicains, il ne manquait pas de prestige.

Il était le maire. Il avait les clefs de la Maison Commune, de la salle où l’on gardait les registres de l’état civil, le cadastre, la carte et les humbles archives qui certifiaient simplement que la prairie dite des Trois-Fayards et portant le numéro douze, appartenait, avec ses violettes du printemps et ses colchiques d’automne, à Durand Antoine ; que le champ vingt-huit, avec son blé vert et sa luzerne était à Durand Anselme ; que le bois des Pierres était bien communal, au pied de la montagne dont les roches à pic, les précipices, les sources glacées, les chardons blancs et les gentianes n’étaient certainement qu’à Dieu.

Les finances du village n’étaient pas difficiles à administrer. La commune ne dépensait pas plus qu’un paysan économe.

Il savait que les vieilles valeurs n’existaient plus beaucoup depuis un demi-siècle, mais il avait confiance. La France demeurait tout de même la France.

Jamais il n’avait quitté le pays. Ses jours s’étaient écoulés là : vingt-trois ou vingt-quatre mille jours monotones, tissés de soleil et de pluie ; des aubes balsamiques, du vent, de la neige, sans un événement, sans une surprise, avec seulement un cercueil posé, un matin, sur deux chaises devant la porte.

Les mots qu’il employait étaient simples et naturels ; ils semblaient usés et doux comme le manche de son marteau, brillants comme l’acier de ses alènes, clairs comme le verre dans lequel il buvait l’eau de sa source et qu’il lavait lui-même.

C’était un brave homme et, au-dessus de sa porte, l’ancêtre qui avait bâti la maison avait gravé ses initiales, qui étaient aussi les siennes :


C.​G.
1848


Il sortit sur le seuil, ôtant son tablier de cuir.

— Thérésou, dit-il, c’est fini pour aujourd’hui. Je viens d’achever le ressemelage de monsieur le curé. Sa servante va venir à dix heures. Je ne travaille plus. C’est le plus grand jour de ma vie.

Thérèse Garnier sourit, brune, fine, les cheveux crespelés comme une sarrasine, et l’écharpe tricolore qu’elle venait de prendre sur la branche de lilas pour la déplisser, mettait dans ses mains une gloire de drapeau.

— C’est cela, père, dit-elle, vous avez bien le temps de travailler ; aujourd’hui c’est fête et c’est un grand jour, comme vous dites. Jamais un maire n’aura procédé à pareil mariage. Tout est prêt dans la chambre ; votre vêtement noir est sur le lit et voici votre écharpe qui semble neuve.

Césaire Garnier emporta la soie tricolore en disant qu’il avait le temps de s’habiller, qu’il ne devait être à la mairie qu’un peu avant midi, mais dès dix heures, il avait revêtu le costume qu’il ne portait que le dimanche et sur son gilet noir éclatait, bleue, blanche et rouge, l’écharpe municipale.

Incapable de rester désœuvré, il sortit dans le jardin qui était derrière sa maison et se mit à débarrasser le potager de quelques herbes qui y poussaient depuis huit jours.

— Père ! cria Thérèse de la fenêtre, vous n’y songez pas ?… Habillé comme vous l’êtes !… Laissez donc cela et reposez-vous…

Il alla s’asseoir sur un banc de bois adossé au lilas pareil à un immense bouquet.

La veille, il y avait oublié le journal du chef-lieu. Il l’ouvrit, relut un article, tirant sa grosse montre d’argent toutes les dix minutes, puis il découpa maladroitement, avec un sécateur qui traînait, un bout de la feuille.

Ce petit écho était intitulé : « Les Gargantes, — État civil :

« Décès : Veuve Chapon Rosine, âgée de 78 ans ; Prat Alphonse, âgé de 8 mois.

« Naissances : Loubières Justin ; Chantelle Marie.

« Mariage : À la mairie de notre commune sera célébré samedi prochain le mariage de Pierre-Dominique Dorval, président du Conseil, et de Claire-Hélène Danglars, sans profession. Nos vœux les plus respectueux. »

Césaire Garnier serra ce bout de papier dans son portefeuille, se leva, fit un tour dans le jardin, et, n’y tenant plus, poussa la barrière à claire-voie et se dirigea du côté de la mairie, se donnant à lui-même l’excuse de vouloir se rendre compte si rien ne traînait, si tout était en ordre.

Lorsqu’il arriva sur la petite place du village qui paraissait obscure, dès qu’il y avait des feuilles aux six marronniers si touffus qui l’abritaient, en juillet, des averses, il ne reconnut pas la vieille maison rustique où il se rendait tous les jours, à la même heure, depuis vingt ans.

Pendant la nuit, les jeunes gens des Gargantes l’avaient décorée, en grand mystère, et pour franchir l’humble seuil de cet hôtel de ville campagnard, on devait passer sous un arc de triomphe fait de rameaux de lauriers garrottés de rubans de soie tricolore, semés de lilas et de bouquets de primevères. Le pauvre petit drapeau décoloré qui pendait au-dessus de la porte disparaissait sous un pavois de banderoles et d’étendards neufs.

Le maire, ému, ôta son chapeau en passant sous ce porche de feuillages et de fleurs !…

La cérémonie fut presque aussi simple que lorsque Césaire Garnier mariait deux jeunes fiancés de la commune.

Le Président et Hélène Danglars arrivèrent en compagnie de M. Duthiers-Boislin, de sa femme et de François Laurières qui leur servaient de témoins.

Dominique Dorval vêtu comme tous les jours, pendant qu’il était aux Gargantes, d’un costume gris, marchait à côté d’Hélène, nu-tête, ses lourds cheveux noués en un chignon massif sur la nuque, un peu plus pâle que de coutume mais plus belle que jamais dans sa robe de laine blanche.

Derrière eux venaient madame Duthiers-Boislin entre son mari et le nouveau propriétaire du domaine des Cyprières, le grand poète qui ne voulait plus que cette solitude de chartreuse.

Le maire se leva. Il avait mis ses besicles et il ressemblait, près de sa table de chêne ciré, à un vieil instituteur dans une salle d’école villageoise. Ses mains d’artisan qu’il ne parvenait pas à blanchir tremblaient en prenant l’acte de l’état civil.

Sa voix tremblait aussi quand il prononça les formules d’usage :

— Pierre-Dominique Dorval, acceptez-vous de prendre pour femme Claire-Hélène Danglars ?

— Oui…

— Claire-Hélène Danglars, reprit Césaire Garnier, acceptez-vous de prendre pour époux Pierre-Dominique Dorval ?

— Oui.

— Au nom de la loi, je vous déclare unis, dit le maire.

Debout, ils se taisaient. Un hanneton se cognait contre une vitre ; le soleil emplissait la salle, éblouissait les murs passés au lait de chaux sur lesquels il n’y avait rien qu’un buste de la République, deux affiches portant la signature prestigieuse du chef qui était venu se marier dans son village natal, comme le plus obscur des hommes.

Le maire voulut parler.

— Madame, Monsieur le Président, commença-t-il, jamais magistrat municipal n’a procédé à une plus illustre union. Je vous exprime ici les vœux…

L’émotion étrangla sa voix et Dominique le sauva, alla vers lui.

— Monsieur le Maire, dit-il, vous m’avez embrassé le jour où mon père est mort, je voudrais ce matin…

Dans un de ces élans dont les hommes timides et doux sont capables, Césaire Garnier étreignit le Président et frotta maladroitement contre ses joues son visage barbu brusquement trempé de larmes, puis ils quittèrent la mairie pour se rendre à l’église.

Ils n’avaient qu’une cinquantaine de mètres à parcourir, et la jeune femme qui sortit la première se retourna vers son mari.

« Dominique, s’exclama-t-elle, regarde ! … » Pendant les quelques instants qu’avait duré la cérémonie, les gens du pays massés de chaque côté des arbres avaient semé la place de fleurs.

Depuis la veille, tous les bois, tous les jardins des Gargantes et des villages voisins avaient été dépouillés et, de ce tapis, qui était un pourpris embaumé, montaient des ondes de parfums, sous les marronniers qui paraissaient lumineux, éclairés par les grappes blanches et roses de leurs fleurs semblables à des lustres.

Ils passèrent devant la petite école où le père Dorval avait enseigné, où Dominique avait fait ses premières classes.

Les fenêtres de la grande salle étaient largement ouvertes et rien n’avait beaucoup changé depuis le temps où le Président n’était qu’un enfant appliqué et pensif.

Il revit le tableau noir, l’armoire de chêne dont les vitres montraient des mesures d’étain, un globe terrestre, une boîte pleine de papillons secs comme des feuilles et piqués sur des bouchons, les cartes de France et d’Europe aux murs peints à la chaux, la chaire du maître sur une estrade, les bancs vides et les pupitres des écoliers.

Le vieil abbé Daniel, curé des Gargantes, les attendait au seuil de l’église qui n’eût été qu’une grange sans le clocher.

Hélène qui n’était jamais entrée dans une chapelle rustique retrouvait là une émotion qui devait venir du fond de la race.

Le vieux latin du rituel séculaire chanta, le latin réfugié dans les cloîtres et sauvé par les abbés et les moines, quand l’Empire romain craquait de toutes parts et que les Barbares se ruaient, courbés sur des chevaux poilus de hordes.

Les mots chantaient, solennels et doux, et l’on pouvait croire que l’odeur d’encens qu’on respirait venait des antiques syllabes mortes, des paroles saintes macérées dans les aromates de l’église.

Un enfant de chœur, charmant avec sa jupe rouge et son rochet de dentelles, tenait à deux mains un plateau d’argent dans lequel brillaient deux anneaux.

Le vieux prêtre les bénit, les passa aux doigts des époux, en prononçant les mots liturgiques, et il n’y eut pas autre chose.

Dominique et Hélène se mariaient ainsi qu’un couple de villageois, il y avait deux cents ans, dans la vieille église dont le lierre, pareil à un rideau, cachait une fenêtre.

Sur le chemin bordé d’églantiers en fleurs qui conduisait à la maison où la Guiraude avait préparé le déjeuner, comme ils marchaient un peu en avant de leurs témoins, Dominique Dorval dit :

— Qu’allons-nous faire, maintenant, Hélène ? Je voudrais demeurer ici…

Elle le regarda.

— Je le voudrais aussi, dit-elle gravement, mais tu n’en as pas le droit. Je suis sûre que notre amour a sauvé encore le monde. Sans lui, ce matin de mai ne serait pas ce qu’il est pour des millions d’êtres. Il faut trouver une foi nouvelle, Dominique, l’humanité ne vit que de songes, et ses âges tragiques, inquiets et bouleversés sont ceux où les chimères qu’elle avait créées sont mortes et où celles qui doivent les remplacer ne sont pas encore venues… Je t’aiderai… »

Elle lui serra le bras et poussa un cri de surprise.

La maison venait d’apparaître au tournant du chemin, à cinquante mètres d’eux, et sur le banc de pierre, entre les deux portes-fenêtres, trois hommes assis les attendaient. Celui qui était au milieu montrait, sur son gilet, une écharpe tricolore qui le désignait de loin. C’était Césaire Garnier, le maire de la commune. À sa droite il y avait un maigre personnage à cheveux blancs qui avait l’air d’un prêtre à cause de son visage glabre et de sa pèlerine noire. À sa gauche, on eût dit un vieux paysan barbu. C’étaient le général Malglève et Jacques Santeuil qui, sans s’être concertés, avaient voulu venir assister au repas nuptial et offrir leurs vœux aux nouveaux mariés. L’Agitateur serra longuement la jeune femme dans ses bras et, quand il tendit la main à Dominique Dorval, on put voir qu’il pleurait.


fin