L’Anarchie, son but, ses moyens/24

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L'ANARCHIE, SON BUT, SES MOYENS
CHAPITRE XXIV

La propagande dans les campagnes


XXIV

LA PROPAGANDE DANS LES CAMPAGNES

Difficultés de la propagande dans les campagnes. — Les socialistes anglais. — La précision de l’idée anarchiste obstacle à sa diffusion. — L’esprit de suite. — La propagande se fait où il y a moins besoin. — Missionarisme en bicyclette. — Moyen d’affranchissement individuel. — Une idée de la Fédération jurassienne. — Colportage et anarchie. — Littérature à créer. — Identité des maux et d’aspirations des ouvriers citadins et agricoles. — De chacun selon ses forces.

Mais, malheureusement, rien, jusqu’ici, n’a été fait pour faciliter au paysan la compréhension de notre idéal. La propagande se localisant dans les grandes villes, rien n’a été entrepris pour amener à notre idéal l’habitant des campagnes dont l’action, nous venons de le voir, serait, pourtant, d’un si grand poids dans la révolution qui se prépare. Force d’autant moins à négliger, qu’elle est suffisante à annihiler celle des travailleurs des villes.

Toujours on s’est plaint de ne rien faire pour la propagande parmi les campagnards ; mais, jusqu’à présent, cela est resté à l’état de souhait. On n’a rien trouvé pour entrer en communication avec eux.

Plus pratiques, les socialistes anglais, ont moins récriminé, se sont mis à l’œuvre ; et ont trouvé le moyen de leur parler.

Ils ont organisé ces voitures de propagande qui, l’été, emportant propagandistes, hommes et femmes, pouvant disposer de leur temps, roulent à travers la campagne, distribuant manifestes, journaux, brochures spécialement écrites ces dernières pour eux, faisant une tribune de leurs voitures, haranguant les villageois, leur expliquant d’où viennent les maux dont ils souffrent, les remèdes qu’ils jugent bons à y apporter, s’efforçant de leur faire saisir la beauté de l’idéal, tel qu’ils l’ont entrevu.

Il faut dire aussi, que les idées des socialistes anglais étant des plus vagues, moins définies que les nôtres, s’essayant assez à faire bon ménage avec la propriété individuelle, s’ils essaient, cependant, de l’entamer un peu, elles ont trouvé plus vite crédit auprès de certains bourgeois qui sentent que l’ordre social est mauvais, ne demandent pas mieux que de trouver un remède et un soulagement au sort des travailleurs ; mais voudraient cependant arranger cela à la satisfaction des prolétaires et des capitalistes.

C’est le concours de ces bourgeois riches, de bonne volonté, qui a permis aux socialistes anglais d’organiser ces voitures qu’ils ont baptisées du nom de la couleur dont elles sont peintes, red vans (vagons rouges), la plupart du personnel propagandiste, ainsi que les fonds pour manifestes et brochures. Ici l’argent manque, et l’absolutisme des théories anarchistes est peu fait pour séduire les bourgeois et les amener à donner de l’argent à la propagande qui doit les déposséder.

Encore moins pour les décider à élire, pendant quelques semaines, une roulotte comme domicile, et aller porter la bonne parole au fin fond des campagnes et se buter contre l’autorité.

Mais ce que l’on ne peut réaliser immédiatement peut se réaliser à force de volonté et de patience. Que l’on s’habitue à ramener les choses à leurs véritables proportions, et deux, trois, cinq ans, ne sembleront pas trop longs à dépenser, si la chose à mener à bien en vaut la peine.

S’attendant toujours à une révolution libératrice, à des millions leur tombant du ciel, ou d’ailleurs, les anarchistes ont trop négligé l’esprit de persévérance, et oublié que les maigres cotisations que l’exiguïté de nos ressources nous permet de disposer, pouvaient, avec le temps, nous donner ce que nous ne pouvons immédiatement réaliser.

Un groupe qui se consacrerait à réunir les moyens d’appliquer cette idée, en faisant appel à ceux qui la trouveraient urgente, pourraient, en se cotisant, en organisant conférences et concerts, ramasser les quelques milliers de francs nécessaires à sa réalisation.


En attendant la réalisation de ce projet, il y en a d’autres, moins coûteux, plus facilement réalisables et qui ne demandent, également, que de l’ esprit de suite, de la persévérance et de l’initiative, pour être menés à bien.

Jusqu’à présent, les orateurs anarchistes sont bien allés en province faire des conférences, mais, manquant de fonds, pour la plupart, ils ont dû se borner aux grands centres, où les camarades assez nombreux, pouvaient fournir aux frais de voyage et d’organisation ; où la population assez compacte permettait l’espoir de couvrir les frais.

De sorte que c’est toujours à peu près aux mêmes endroits qu’ils se rendaient, où c’était le moins utile, puisque, déjà, il y avait des camarades pour faire la besogne, tandis que c'est où ils sont isolés, trop dispersés pour faire de la besogne efficace, qu’il faudrait aller leur porter du renfort.

Un orateur avait eu autrefois l’idée de parcourir la France à bicyclette. Cela n’eut pas lieu, mais qui empêcherait de reprendre l’idée ?

Avec une bicyclette, les frais de voyage se bornent à peu de chose ; les frais d’entretien de la machine, une bagatelle. Quelques sous en poche pour se loger et dîner quand le voyageur serait forcé de s’arrêter à une étape où ne se rencontrerait pas de camarade pour l’héberger. Une petite somme, de temps à autre, pour du linge et des vêtements, et l’individu qui ferait cette besogne mènerait la vie la plus indépendante du monde, tout en travaillant à la diffusion de son idéal.

Mais, la plupart du temps, eu préparant bien son itinéraire, les camarades ne manqueraient pas, et pour l’héberger, et pour lui fournir les moyens de poursuivre son œuvre.

Il y a parmi les anarchistes, nombre de jeunes gens qui ne demandent qu’à utiliser leurs forces. II y en a, parmi eux, qui, sans être des orateurs émérites, pourraient soutenir de petites causeries, dans un petit cercle d’auditeurs, développer les idées comme ils les conçoivent, répondre aux objections que pourraient leur formuler ceux qui les écouteraient.

Certes, ça ne serait pas la vie large, ni les succès brillants, à grand fracas. Ça serait mieux, ça serait la vie saine, conforme à l’idée, besogne sérieuse et durable.

Pourquoi, parmi ceux qui n’ont ni tenants ni aboutissants, quelques-uns ne tenteraient-ils pas l’aventure, laissant les grandes villes à ceux qui ont besoin d’un grand public pour prendre la parole ?

Ce serait la diffusion des idées, la propagande locale facilitée aux camarades, en leur permettant, dans leur petit coin, d’organiser de petites conférences où seraient exposés les divers points de nos idées.


Mais une autre idée, meilleure encore, fut discutée, autrefois, à la Fédération Jurassienne.

Il y a certains métiers, comme celui de colporteur, rétameur, photographe, où celui qui les pratique peut courir le pays d’un village à l’autre, et, tout en gagnant sa vie, semer l’idée partout où il passe.

Cette idée avait même déjà reçu un commencement d’exécution de la part de la Fédération Jurassienne qui avait acheté des outils de rétameur. Le camarade qui serait parti se serait tenu en relations avec elle ; elle lui aurait fourni les journaux et brochures pour semer sur son passage. Mais pour je ne sais quelle raison, celui qui devait partir ne le fit. L’axe de la propagande se déplaçant, l’idée en resta là.

À l’heure actuelle, un camarade ex-ardoisier, s’est mis à faire le colporteur, se déplaçant continuellement, il gagne sa vie en vendant les journaux du parti. Mais, malheureusement, son exemple est resté sans imitateur, et quelle que soit l’activité d’un camarade, c’est peu de chose sur trente-huit millions d’habitants.

D’autant plus que, vendant les journaux, il est forcé de rechercher les villes, et ce sont les petits villages, jusqu’aux plus petits hameaux que nous devons viser.

Une pacotille de colporteur, un outillage de rétameur, ne coûtent pas beaucoup à installer ; les premières notions du métier n’exigent pas grand apprentissage, il y a, encore là, de quoi exercer l’activité de quelques camarades.

Le métier de photographe serait plus amusant, l’outillage, par exemple, coûterait un peu plus cher, mais il pourrait se créer des groupes ayant pour but de faciliter cette propagande aux jeunes qui voudraient s’y consacrer.

Il n’en manque pas qui, dégoûtés de l’esclavage de l’atelier, ne demanderaient pas mieux que de trouver une voie à leur activité.

Nul besoin d’un orateur. Un camarade qui sache suivre logiquement ses idées, en un langage simple, sans faire de l’érudition, sachant se faire comprendre et bien venir de ceux avec lesquels il se trouverait en relation, ferait mieux que l’orateur le plus éloquent dont les périodes, le plus souvent, ne sont faites que de déclamation.


À cela, il est évident, il faudrait ajouter une littérature s’occupant spécialement des choses que le paysan a à cœur. Mais, justement, les camarades qui le visiteraient vivant ainsi avec lui, pourraient faire ample provision des questions qui l’intéressent, et fournir les matériaux de cette littérature à faire.

Si, travailleurs citadins, et travailleurs agricoles, ont un genre de vie un peu différent, au fond, n’ont-ils pas les mêmes ennemis, le fisc, l’autorité, l’armée, et le propriétaire ? Les mêmes aspirations : plus de bien-être, plus de liberté ? Ne souffrent-ils pas des mêmes maux ? Énumérer les souffrances de l’un, n’est-ce pas évoquer les douleurs de l’autre ?

On se plaint que la propagande ne marche pas ; que l’on ne fait que parler et écrire sans rien trouver d’efficace pour la faire aboutir, voilà quelques idées à creuser, de la besogne indiquée à ceux qui voudraient s’y consacrer.

Les uns en se faisant les colporteurs de l’idée, les autres en se groupant, se réunissant, pour leur fournir les moyens d’entreprendre l’œuvre, de la continuer, en leur fournissant journaux, brochures et placards.

Je n’ai certes pas l’outrecuidance de croire que je les ai indiquées toutes. Mais celles-là, du moins, ont pour mérite de tenir ceux qui s’y livreront, éloignés de cette politique pourrisseuse où tant des nôtres ont des tendances à retourner.

Au temps et aux événements à nous en indiquer d’autres, à chacun à apporter sa pierre à l’œuvre commune.

Paris. Menton 1898-1899.


FIN