L’Anarchie, son but, ses moyens/7

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L'ANARCHIE, SON BUT, SES MOYENS
CHAPITRE VII

Réformes et Révolution



Chapitre VII - Réformes et Révolution


En dehors de ceux qui sont ignorants de parti-pris, et de ceux qu’aveugle le préjugé autoritaire, il y en a une foule d’autres que l’on pourrait croire plus instruits de l’idée anarchiste ; parce que, plus intelligents, on suppose qu’ils doivent savoir assimiler l’idée complète, retombent, lorsqu’on en revient à discuter les moyens de tactique, à raisonner comme s'ils n'avaient jamais rien connu de l'anarchie.

Que les bourgeois conservateurs, ou les socialistes autoritaires, parlent de l'anarchie sans en connaître un mot, cela n'a rien qui nous étonne. Ce que ceux-là savent pertinemment, c'est que l'idée anarchiste dérange leur système, qui doit prévaloir avant tout, alors ils combattent à tort et à travers ce qui vient déranger leurs spéculations.

Plus ils prêtent de bêtises à leurs adversaires, plus belle posture ils se donneront devant la galerie. Le principal n'étant pas d'avoir raison, mais de paraître l'avoir.

Mais s'il y a une classe de gens qui devraient échapper à ce travers, ce sont ceux qui, sans accepter comme beauté l'idéal, avouent pour elle de la sympathie mitigée de réserve, mais, en tout cas, l'ayant côtoyée d'assez près pour qu'ils en connaissent la substance, tout au moins.

Eh, bien, non, même parmi ceux-là, il s'en trouve qui, la plupart du temps, n'ont rien compris aux mobiles qui dirigent les anarchistes ; et qui, lorsqu'ils discutent anarchie, se trouvent être tout aussi ignorants que ceux qui n'en ont jamais entendu parler.

Et cela, principalement, sur la question des réformes. Car, il faut bien le constater, pour beaucoup, encore, l'anarchie n'est qu'un idéal qui viendra on ne sait quand, dont on aime à rêver, parce qu'il est bon de se détendre les nerfs en se reposant l'esprit dans des rêves de bonheur sans mélange ; mais qui doit s'effacer lorsqu'il s'agit de discuter les moyens «pratiques» d'améliorer l'ordre social actuel.

Ces discussions se renouvellent chaque fois qu'il est question du parlementarisme, de l'armée, du syndicalisme, de la coopération, ou de toute autre panacée qui doit rogner les griffes du capitalisme, apporter un bien-être quelconque aux travailleurs.

Et lorsque un anarchiste fort des critiques tant de fois formulées contre l'ordre de choses actuel, fort surtout de l'expérience acquise, vient, avec des arguments logiques, battre en brèche les réformes proposées, ils croient que nous ne repoussons leurs remèdes que parce que nous avons crainte, si on améliorait le système actuel, de voir s'évanouir les chances de révolution.

Ils affirment que les réformes que nous voulons ne sont que pour un avenir très éloigné, et que ce qu'ils veulent, eux, c'est réaliser, de suite, une portion de bien-être.

Et nous voilà forcés de recommencer toute notre critique, tout l'exposé de nos idées, pour démontrer que, dans la société actuelle, tout se tient, et que la situation du travailleur ne sera changée que lorsque l'organisation économique de la société sera elle-même changée.

Or, ceux qui accusent les anarchistes d'être des fanatiques de la révolution, leur reprochant de repousser les améliorations partielles par crainte de voir reculer les possibilités de la révolution, ceuxlà parlent de l'anarchie, comme des aveugles pourraient parler de couleurs.

Sans s'en apercevoir, sans doute, ils se tiennent le petit raisonnement suivant :

«Les anarchistes trouvent rétrograde mon projet de loi ayant pour but de limiter les droits du patron ; ils repoussent les plus belles réformes qu'on leur présente, ce ne peut être qu'un parti-pris de leur part, c'est certainement parce qu'ils ne croient qu'à la révolution. Ils ne connaissent qu'elle, et voilà pourquoi ils repoussent toute réforme qui, appliquée, aurait pour effet d'éviter la lutte qu'ils veulent à tout prix».

Et ce raisonnement leur paraissant très logique, ils s'emballent dessus, s'imaginant très sincèrement combattre la théorie anarchiste, tandis qu'ils ne combattent que les moulins à vent de leur imagination.

Si au lieu de se demander pourquoi ils repoussent telle et telle réforme, on se demandait «pourquoi les anarchistes sont révolutionnaires ?» cela, peut-être, amènerait ceux qui prétendent nous réfuter, à fouiller un tout autre ordre d'idées qui les ferait, sans doute, raisonner différemment.

On verrait que les raisons que nous donnons, pour ne pas nous embrigader à la suite des politiciens qui font miroiter, aux yeux des travailleurs, les bienfaits de lois réformatrices, sont tout autres que celles que l'on suppose.

On verrait que les anarchistes ne sont pas les partisans de «l'art pour l'art» que l'on s'imagine ; que leur conception va plus loin que l'admiration du «beau geste», qu'ils ne sont nullement des fanatiques rêvant d'égorger les trois quarts de l'humanité pour assurer le bonheur de l'autre quart.

Oh, ils n'ont pas de sensiblerie inutile. Ils ne s'effraient pas de la disparition des parasites qui, dans leur égoïsme, voulant assurer l'ordre de choses existant, se mettant en travers de la poussée révolutionnaires, se trouveront emportés par le flot.

Les privilégiés de l'heure actuelle peuvent être très satisfaits de ce qui existe. Il se comprend très bien qu'ils s'attachent à défendre les institutions qui leur assurent luxe et oisiveté. Mais, de leur côté, ils ne doivent pas s'étonner si, au jour des règlements de comptes, il y a des représailles.

Mais si ceux qui jouissent de l'état présent tiennent à perpétuer cet état de choses, de son côté, la grande masse qui peine et souffre, a bien plus de raisons encore de vouloir modifier sa situation. Et, s'il y a conflit, tant pis pour ceux qui veulent assurer la perpétuité de leur satisfaction personnelle sur la perpétuité de l'exploitation des autres.

A constater cela, il n'y a nul dilettantisme révolutionnaire. Il ne dépend pas plus de nous d'éviter la catastrophe que de l'amener. Nous subissons des fatalités économiques ; nous les constatons ; rien de plus.

Les anarchistes, et bien d'autres avant eux, ont démontré que les classes possédantes n'abandonnaient jamais, de leur plein gré, les prérogatives qui font leur situation. L'expérience nous enseigne que lorsqu'elles étaient forcées de faire une concession, l'exercice de leur autorité, tant qu'elles possédaient une parcelle de pouvoir, n'avait pour but que d'annuler les concessions faites, de les rendre illusoires, et de faire rendre aux institutions nouvelles, le contraire de ce qu'en espéraient ceux qui les avaient obtenues.

J'ai, dans quelques chapitres de la Société Mourante,essayé de démontrer que quelques-unes des réformes, parmi les plus prônées, ne réformaient rien du tout.

Mais, on peut les prendre toutes, les passer en revue l'une après l'autre, on s'apercevra vite qu'elles ne touchent en rien aux rouages essentiels de l'organisation capitaliste, ne sont que des ornements ajoutés à la carcasse existante, changeant la forme en apparence, mais la laissant intacte sous les transformations artificielles ajoutées.

Si elles s'attaquent effectivement au système d'exploitation, elles sont éternellement repoussées, il faudra un coup de force pour les imposer. Alors, pourquoi s'arrêter en chemin ? Pourquoi ne pas reconnaître que c'est l'ordre social tout entier qui doit disparaître ?

Au surplus, le régime que nous subissons, n'est-il pas le produit de réformes qui, jadis, en leur temps, nous furent proposées comme les plus aptes à opérer notre émancipation, assurer le bien-être à tous ?

N'a-t-il pas fallu nombre de révolutions pour obtenir celles qui assuraient un changement réel ?— et même celles qui étaient qu'un trompe-l'œil — et, par la suite, l'œuvre des législateurs, n'a-t-elle pas été d'en atténuer les effets au profit des privilégiés ?

Si nous avions des siècles d'existence devant nous, nous pourrions consacrer quelques années de notre vie à expérimenter les panacées que l'on nous présente ; mais hélas ! ce ne sont que des années que nous avons à vivre, et l'expérience du passé nous démontre que voilà des milliers d'années que l'humanité perd son temps en des essais semblables.

C'est pourquoi, au lieu de réformer des détails insignifiants de l'ordre social, nous voulons détruire ce qui existe pour qu'il fasse place à la nouvelle organisation qu'élabore l'évolution humaine.

Lorsqu'on vient inviter les travailleurs à tourner leurs forces vers la réalisation d'une réforme, on est coupable de tromperie lorsque, lors de son application, elle ne rend pas tout ce qu'elle avait promis.

Vous êtes convaincus de son excellence, cela se peut. Mais combien d'autres étaient reconnues excellentes avant leur mise en pratique, et sont devenues, par la suite, entre les mains des politiciens, de nouveaux moyens d'exploitation ?

C'est qu'il ne suffit pas d'être animé des meilleures intentions du monde pour faire que le mécanisme social produise un travail autre que celui pour lequel il est construit.

L'argumentation des partisans des réformes partielles est celle-ci : «La révolution ? cela est très bien ; mais elle est si éloignée ! qui sait si jamais elle viendra ? et, accomplie, nous ignorons ce qu'elle aura pu produire. Nous voulons réaliser telle ou telle réforme, parce que nous cherchons à économiser des existences, aujourd'hui, demain, tout de suite ; nous voulons diminuer la somme éparse de malheurs et d'injustices, opérer graduellement, ce que vous voulez opérer d'un bloc [1] !».

C'est un raisonnement très généreux, cela, je n'en disconviens pas. «Vouloir» éviter les effusions de sang : «Vouloir» diminuer la misère, l'injustice et le nombre des victimes ; cela sûrement, part d'un cœur excellent ; mais tout cela ne sont que des phrases sentimentales qui peuvent bien prouver la bonté de cœur de celui qui les exprime, mais sont nulles au point de vue de la logique.

Lorsqu'il s'agit de lutter contre l'état social, vouloir n'est pas toujours pouvoir, et, faudrait-il éviter d'aider à l'écrasement des victimes, sous prétexte de travailler à une suppression hypothétique de la misère ?

L'empressement de ces braves gens me fait l'effet de l'intervention de celui qui, voyant son ami aux prises avec l'adversaire qui l'aurait giflé, sous prétexte de lui épargner une lutte inégale, tenterait de les séparer, en tenant les deux bras de celui qu'il veut protéger, le laissant ainsi sans défense contre les coups de son adversaire.

Une réforme ne s'applique pas sur un système social, comme un emplâtre sur le ventre d'un malade avec la consolation philosophique de ce paysan qui, ne sachant quel remède économique administrer à sa vache malade, lui crachait au cul, disant :

«Tiens ! pauvre bête, si ça ne te fait pas de bien, ça ne te fera toujours pas de mal !».

En sociologie, quand le remède ne produit pas le bien annoncé, c'est toujours le mal qu'il engendre ; car ses résultats ne fussent-ils que négatifs, il a fait perdre du temps à ceux qui ont espéré en son efficacité !

Voilà ce dont il faudrait tenir compte ; car tout le temps perdu à conquérir une réforme inutile est une prolongation de l'ignorance.

Telle réforme, dit-on, apportée à notre état social, doit améliorer la situation des travailleurs, calmer telle de leurs souffrances, satisfaire à telle ou telle aspiration humaine. Bon ! cela est très bien, et nous sommes avec vous, si vous nous prouvez que les résultats espérés découleront forcément de l'application de votre réforme.

Mais, malheureusement, lorsque vous vous évertuez à nous démontrer les bienfaits de votre dictame, vous raisonnez absolument comme si le capital n'existait pas avec toutes ses institutions.

Vous oubliez que, tant qu'il y aura des exploiteurs, ils exploiteront, et que tant qu'il y aura des rouages gouvernementaux fonctionnant pour assurer la bonne marche de cette exploitation, ils entraveront tout ce qui aurait pour effet de diminuer cette exploitation.

Mais, ma réforme doit améliorer ceci, empêcher cela ! changer telle chose, transformer telle autre !...

Oui, mon brave homme. Vous êtes convaincu de la chose, je n'en disconviens pas ; mais en admettant, chose peu probable, que votre réforme soit appliquée telle que vous l'avez conçue, vous oubliez que c'est par les institutions existantes qu'elle doit être mise en pratique, et que, encore une fois, leur rôle est d'empêcher de porter atteinte aux pseudo-droits du capital sacré.

Votre réforme vous paraît admirable, en théorie, parce que vous avez oublié de la comparer avec toutes les contingences qui doivent la modifier en pratique ; mais une réforme pour améliorer réellement le sort matériel des travailleurs, donner satisfaction à quelques-uns des désirs que comprime notre état social, devrait rogner sur les bénéfices du capitaliste. Or, c'est une chose que celui-ci n'acceptera jamais, tant qu'on ne l'y aura pas contraint.

Cependant ?...

Il n'y a pas de cependant. Ou bien votre prétendue réforme ne réformera rien, elle ne touchera pas aux bases essentielles de la société capitaliste ; alors, soyez sans crainte, on l'appliquera en toute sa teneur, en ayant l'air de vous faire une concession énorme ; ou bien si, vraiment, elle modifie en bien quelque rouage capitaliste, soyez certain que ce ne sera qu'en aggravant les effets d'un autre côté. — si ceux qui seront chargés de l'appliquer n'ont pas su, auparavant, la châtrer complètement.

En sociologie comme en physique, rien ne se crée de rien. Votre amélioration ne sera qu'apparente. Vous aurez déplacé le mal, vous ne l'aurez pas guéri, et n'aurez réussi qu'à créer un trompe-l'œil, un mensonge de plus.

Tant que les riches vivront sur le travail des pauvres, il faudra bien que ce soient ceux-ci qui paient de leurs peines, de leur vie, de leur santé, de leur travail, et de leurs privations.

Nous aussi, nous ne demanderions pas mieux que l'organisation sociale s'améliorât graduellement, nous évitant, à nous ou à nos descendants, l'effort d'une révolution, l'immolation de nombreuses victimes, sans compter, qu'il nous serait bien plus agréable que notre rôle se bornât à nous adapter à la société actuelle, pouvant, nous aussi, prendre place à côté des dirigeants, en venant prôner nos petits projets de réforme, que ces bons électeurs nous enverraient proposer à la Chambre.

Croit-on que, à nous aussi, le cœur ne saigne pas à la pensée des victimes que nécessitent les revendications armées ? — Croit-on que même les revendications pacifiques, n'aient pas les leurs ? — Croit-on que c'est de gaîté de cœur, par pur dilettantisme, et par amour de voir couler des larmes et du sang, que nous constatons la nécessité de la lutte ?

Et la lutte sera-t-elle amenée par le fait de cette constatation, ou par la résistance des classes pourvues, par leur volonté de ne rien accorder aux réclamations des dépossédés ?

Nous n'avons pas, du reste, la prétention de croire que ce sont nos prédications plus ou moins enflammées qui vont soulever les foules. Nous n'avons pas l'outrecuidance de croire que c'est à notre voix que vont se soulever les combattants, que ce sont nos écrits qui vont les pousser à la rue. Nous l'avons déjà dit, nous sommes plus modestes, et dans nos désirs, et dans la conscience de notre rôle. Nous n'avons qu'une prétention : aider la lumière à se faire dans les cerceaux ; aux circonstances et aux individus à faire le reste.

Révolutionnaires, nous le sommes, parce que nous avons la conviction raisonnée que les privilégiés n'abandonnent, si on ne les y force, aucun de leurs privilèges, parce que, tout, dans les faits, nous démontre que l'organisation sociale nous mène à un cataclysme, que ce n'est pas de fermer les yeux que cela l'évitera ; qu'il n'y a qu'à s'y préparer pour lui faire rendre toute la somme d'utilité qu'on pourra lui faire rendre. Et nos efforts portent à ce que les travailleurs y voient clair comme nous, ayant su se préparer pour que, lorsque les événements se présenteront, ils sachent profiter de la lutte où ils se trouveront entraînés, ne soient pas à la remorque des faiseurs et des habiles.

Autant que vous, nous déplorons les victimes ; mais de plus, nous savons que notre état social, par le fait de sa mauvaise organisation économique, en broie des centaines et des milliers tous les jours, dont le sort n'en est pas moins déplorable pour faire moins de bruit, la perte non moins certaine pour n'être due qu'à la faim et aux privations, au lieu d'être occasionnée par une balle ou un coup de sabre.

Que de cris de souffrances s'élèvent, à chaque instant, sans que rien ne soit fait pour atténuer le mal de ceux dont ils émanent ! Combien de plus nombreux, encore, sont étouffés, n'éveillant aucun écho !

A toute heure, à chaque minute de la vie, combien de cœurs et de cerveaux sont broyés par l'inconscience de ceux qui nous dominent, sans que nous qui souffrons de ces souffrances, qui grinçons des dents lorsque leurs cris nous vrillent le cerveau, puissions leur venir en aide, liés que nous sommes, par les institutions, les lois et les fatalités économiques.

Nous aussi, nous voudrions pouvoir arracher quelques victimes, si infime en soit le nombre, au minotaure social ; combien heureux nous serions de voir atténuer la somme de mal qui existe, si cela nous était montré vraiment possible, au risque même de voir s'éloigner la réalisation complète de ce que nous voulons, si on pouvait nous prouver l'efficacité des remèdes proposés.

Mais, jusqu'à ce jour, les palliatifs apportés n'ont eu pour effet — si ce n'était leur but — que de leurrer d'un vain espoir ceux qui souffraient ; de retarder ainsi la réalisation de leur pleine conscience, et d'aider par là à la prolongation de ce mauvais ordre social qui, dans sa marche inconsciente, broie sans trève des consciences et des vies humaines.

C'est pourquoi, lorsqu'on nous présente un projet de réforme, nous le discutons ; nous le comparons avec les institutions existantes et cherchons à prévoir ce qu'il deviendra après avoir passé par leurs étamines.

N'est-ce pas notre droit ? Est-ce que, par hasard, nos idées seraient à pouvoir être discutées, et que tout ce qui veut respecter ce qui existe, jouirait, par contre, du droit d'échapper à toute investigations ?

Si nous nous apercevons que, consciemment ou non, on nous leurre, que l'on amuse les spoliés de l'ordre social avec des sornettes, pourquoi n'aurions-nous pas le droit de le crier bien haut ? Lors même que l'auteur du projet de réforme serait parfaitement convaincu de sa perfection ; sa conviction l'en fait-il meilleur ?

Est-ce notre faute, à nous, si la mécanique sociale est ainsi faite que, ne tenant aucun compte des intentions, elle poursuit aveuglement sa marche, réglant à la sienne celle des engrenages nouveaux que l'on tente d'y introduire, ou bien les brise lorsqu'ils ne peuvent trouver place dans le mécanisme ?

Établie pour assurer la bonne marche de l'exploitation capitaliste, notre société fait tourner au plus grand profit de son organisation toute amélioration qui lui est apportée. Pour que tous les travailleurs, dans la société actuelle, profitent d'une amélioration matérielle, il faudrait porter atteinte à ce que les capitalistes nomment leurs droits. Essayez donc de le faire sans révolution.

Si ladite réforme apporte un bien-être réel à une portion de la société, sans toucher aux «droits du capital», c'est qu'elle aura rejeté la part de fardeau de ceux-là, sur de moins favorisés. Elle n'aura allégé certaines misères qu'en ajoutant à certaines autres.

Quel que soit le point de notre programme qu'ils discutent, quelle que soit l'assertion de nos adversaires que nous combattions, ceux-ci, en reviennent toujours à leur éternel argument :

«Ce que vous voulez ne sera réalisable qu'en l'an 3000, et nous, nous voulons réaliser quelque chose tout de suite».

Or, jusqu'à ce jour, nous nous sommes aperçu que les projets présentés par ceux qui repoussent notre idéal comme irréalisable, souffraient encore moins la discussion.

Nous avons vu lorsqu'ils sont parvenus à les faire appliquer, qu'ils ne soulageaient aucune des souffrances qu'ils devaient guérir, n'avaient arraché à l'hydre sociale aucune des victimes qu'elles devaient sauver.

Tant que l'on ne nous aura pas démontré que le meilleur moyen d'obtenir ce que l'on désire est de demander autre chose, je persiste à croire que le moyen le plus pratique de se débarrasser des maux dont on souffre est de chercher à en détruire les causes au lieu de s'attaquer aux effets, chose qu'oublient toujours les réformistes qui veulent toujours s'en prendre aux effets, ignorant les causes.

Et lorsqu'ils auront bien compris cela, ils verront alors que l'organisation sociale étant un tout, ne n'est pas seulement dans ses détails qu'elle doit être modifiée.


  1. G. Lecomte : Société Nouvelle,septembre 1896.