L’Anarchie par la littérature

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Ed. du Fourneau (pp. 7-14).

Dans leurs mandements de mauvaises parades foraines, quelques scribes inférieurs qui se consacrèrent entre eux prêtres de la pensée, prêchent le culte de l’action et exorcisent un démon femelle appelé littérature : pour édifier par l’exemple, il se gardent de montrer aucun talent et manifestent avec piété la plus persévérante renonciation à l’intelligence. Ils combinent le catéchisme de J.-B. Say, livre de chevet de M. Joseph Reinach[1], avec la recoupe de Tolstoï et quelques cantiques de l’Armée du Salut, et au lieu du Paraclet, que nous attendons tous plus ou moins, annoncent en somme le règne de la sottise. Ce sont des prophètes à rebours ; il y a fort longtemps que l’avènement de leur idole a eu lieu et elle détient le pouvoir sous le nom de « bourgeoisie » ou mieux de « classes dirigeantes » et de « gens éclairés ».

Mais ils essaient de tromper leur monde en affublant de défroques insolites les vieilles et dangereuses niaiseries que l’on commence à poursuivre d’une haine inquiétante ; malhonnête procédé, analogue à la supercherie des passe-volants engagés autrefois les jours de revue par les officiers malversateurs, pour compléter fictivement des compagnies insuffisantes. Ces êtres sournois et mal-intentionnés se réjouissent, je pense, parce que l’on détruit à Montmartre, pour y installer une annexe du Sacré-Cœur, le mur ou certaines personnes appartenant au monde militaire furent autrefois fusillées : ils espèrent échapper au châtiment qu’il méritent à cause qu’ils ont outrepassé insolemment la licence de mal écrire. Mais cependant n’y a-t-il pas, à Paris et ailleurs, d’autres murs ?

Les ennemis de l’art, à défaut de génie ou même de sincérité, sont doués par la nature d’un instinct presque infaillible ; ils flairent que le seul fait de mettre au jour une belle œuvre, dans la pleine souveraineté de son esprit, constitue un acte de révolte et nie toutes fictions sociales ; et comme ils tiennent à prolonger autant que l’existence d’un état de choses qui leur agrée, leur attitude n’est pas surprenante. Mais parmi les formidables héraults des antiques races opprimées, qui clament la justice prochaine et la destruction des tyrannies plus que séculaires, quelques-uns témoignent à l’égard des lettres une méfiance sans doute irraisonnée et s’entêtent à considérer les philosophes et les poètes comme des idéologues plutôt nuisibles et de vains joueurs de flûte. Ils me semble bien qu’ils ont tort et que la bonne littérature est une forme éminente de la propagande par le fait.

Et que l’on ne se méprenne point : je ne prétends pas opposer ici, selon une assez ridicule tradition, les « ouvriers de plume » aux travailleurs de la mine, de la glèbe ou de l’atelier, ni demander au moins des circonstances atténuantes en faveur de ceux qui combattent directement, par le drame, le roman, la polémique économique et sociale contre l’ordre établi : il va de soi qu’un livre comme Sébastien Roch et comme l’Abbé Jules contribue d’une manière apparente et indubitable à ruiner la superstition de la loi, du sacerdoce, de la patrie, de la famille et de la propriété. De même quand Saint-Ambroise écrit : « C’était un riche aussi qui fit apporter à sa table la tête du prophète pauvre : il n’avait point trouvé pour la danseuse d’autre salaire que d’ordonner la mort d’un pauvre »[2], l’ironie terrible vole à travers les siècles et va frapper aujourd’hui, demain, toujours les trétarques, les pharisiens, les marchands d’or.

Non, ce serait tricher que de mettre en usage des arguments aussi grossiers et toute œuvre, fulminât-elle l’anathème contre les jours futurs, qui atteste quelque grandeur et quelque noblesse, uniquement parce qu’elle existe, détruit, quand on les confronte avec elle, les médiocres mensonges par où subsiste l’autorité des gouvernements. Il n’y a pas d’affirmation de la liberté individuelle plus héroïque que celle-ci : créer en vue de l’éternité, au mépris de toute réticence et de tout sacrifice aux préoccupations des contingences transitoires, une forme nouvelle de la beauté. L’apparition de cette merveille, éclose aux terres vierges de l’Absolu, oblige ceux qui la contemple à se détourner avec dégoût des basses hiérarchies qu’ils révéraient jadis par quelque servilité héréditaire ; et pour une heure, ou pour jamais, la vilenie et l’abjection des fantoches dominateurs se révèlent à eux, brusquement offensées par l’épanouissement d’une telle fleur.

Ainsi, consciemment ou non mais qu’importe ? — quiconque communique à ses frères de souffrance la splendeur secrète de son rêve agit sur la société ambiante à la manière d’un dissolvant, et de tous ceux qui le comprennent fait, souvent à leur insu, des outlaws et des révoltés.

Il faut avouer que l’explosion de quelques bombes de dynamite frappe de terreur les esprits vulgaires. Mais cet affolement de surprise dure peu, juste le temps de fournir prétexte aux représailles de la police et de la magistrature ; outre que les âmes sentimentales sont, non sans quelque légitimité, affligées par le meurtre inutile, et toujours à craindre, d’enfants ou de pauvres diables étrangers à la classe des oppresseurs. Puis on consolide les maisons ébranlées, on les illumine de vitres neuves et bientôt le souvenir de ce fracas inattendu s’efface des âmes rassurées. Au contraire la puissance destructrice d’un poème ne se disperse pas d’un seul coup : elle est permanente et sa déflagration certaine et continue ; et Shakespeare ou Eschyle préparent aussi infailliblement que les plus hardis compagnons anarchistes l’écroulement du vieux monde.



  1. Cf. l’Écho de Paris du 25 mars 1892.
  2. Liber de Nabuthe jezraelitha, cap. V.