L’Anarchie passive et le comte Léon Tolstoï/16

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(Marie de Manacéïne)
Félix Alcan (p. 118-127).
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XVI

Plus haut j’ai déjà mentionné ce fait, que la science médicale reconnaît dans chaque homme l’existence de deux natures, dont l’une aspire au bien, au développement progressif de toutes les facultés humaines, tandis que l’autre, au contraire, ne nous offre que des phénomènes de recul, de dégénérescence et d’abrutissement. Les divers savants ont démontré que tous les types de dégénérescence se caractérisent toujours par les qualités antisociales, et plus la dégénérescence s’accentue, plus les qualités antisociales se montrent fortes et développées : jusqu’à ce qu’enfin la dégénérescence de l’homme aboutisse à des types absolument incapables de toute vie sociale, c’est-à-dire à une idiotie complète, où l’être humain dégénéré apparaît incapable de toute vie intellectuelle, de tout langage humain, et même de tout mouvement coordonné.

Mais avant d’en arriver à cette limite extrême, la dégénérescence peut présenter des degrés infinis, lesquels embrassent toutes les maladies nerveuses et psychiques, tous les vices, toutes les perversions des goûts, des sentiments, des désirs, du sens sexuel, toutes les perversions de la volonté ; tous les alcooliques, les morphinomanes, et la plupart des criminels entrent dans ce cadre.

Il ne faut pas oublier non plus que la vie sociale, en s’épanouissant de plus en plus, en substituant de plus en plus les luttes des pensées, les luttes des idées aux luttes physiques, peut se développer trop rapidement, de sorte que beaucoup d’individus ne peuvent suivre cette spiritualisation de la lutte ; partant, la vie sociale leur paraît trop fade, trop terne, justement parce qu’elle devient trop intellectuelle, trop élevée pour leurs goûts arriérés ; et voilà de futurs mécontents, de futurs réfractaires, de futurs révolutionnaires. Ainsi nous voyons que les ennemis de la vie sociale sont fournis par les arriérés et par les dégénérés.

Notre temps, il faut l’avouer, est extraordinairement riche en éléments antisociaux, en éléments de dégénérescence du type humain ; et par conséquent le nombre des crimes, le nombre des maladies mentales, nerveuses, le nombre des suicides devient de plus en plus grand. En même temps la vieille Europe est terrorisée par les anarchistes qui font tout leur possible pour renverser l’ordre social et détruire toute trace d’une vie sociale spiritualisée ; et les livres contenant des doctrines fausses, antisociales, apparaissent de plus en plus nombreux.

Le professeur Maudsley, cet esprit profond, explique tous ces phénomènes de dégénérescence, tous ces mouvements antisociaux par l’affaiblissement du sentiment religieux. Et il faut en vérité que le sentiment religieux se soit bien affaibli, pour que la société contemporaine en soit venue à ressentir une pareille indifférence envers la doctrine sublime du Christ, jusqu’à la considérer comme trop vieillie et désormais impuissante à satisfaire aux exigences de la vie moderne ! En même temps, le nombre diminue à vue d’œil des personnes capables de pénétrer le vrai sens du christianisme, capables de goûter pleinement le bonheur de vivre pour les idées, jusqu’à leur sacrifier tous les plaisirs, tous les désirs physiques…

Où le danger devient surtout pressant pour l’organisme social, c’est lorsque des éléments de dégénérescence, des éléments antisociaux se rencontrent accidentellement parmi les hauts personnages du monde intellectuel, du monde de la pensée, ou aussi parmi les grands dignitaires du gouvernement, qui doivent diriger dans sa marche progressive la vie sociale d’un peuple ; car alors on édicte des lois nouvelles, on donne des ordres qui sont en opposition directe avec les exigences de la vie sociale normale.

L’histoire nous dit que, sous l’influence du christianisme, les luttes de la vie humaine ont perdu de plus en plus leur caractère physique pour se spiritualiser de plus en plus : par suite, les guerres ont perdu leur cachet primitif de brutalité ; les malades psychiques, ces pauvres dégénérés, reçoivent à présent un traitement aussi doux et humain que possible, tandis que dans le bon vieux temps on les traitait au moyen des coups, des fustigations, au moyen des chaînes et de toutes sortes de procédés pénibles et douloureux.

En Angleterre, par exemple, un personnage aussi intelligent et bon que sir Thomas More ordonnait de fouetter publiquement tout sujet reconnu pour fou ; dans toutes les provinces de ce pays, des citernes bien profondes et toutes remplies d’eau, qu’on appelait bowsening-places, étaient destinées au traitement des maladies psychiques ou nerveuses, par exemple de l’épilepsie. Les malades étaient brusquement plongés dans ces citernes, et on les tirait dans tous les sens jusqu’à ce que leurs forces fussent complètement épuisées ; après quoi on les sortait de l’eau et on les transportait dans l’église pour les exorciser. En même temps les hystériques, les neurasthéniques de nos jours étaient alors jugés et brûlés comme sorcières et sorciers, de sorte qu’en Allemagne seulement, on a brûlé plus de 100 000 personnes en un siècle ; au lieu de la Salpêtrière les siècles passés n’avaient que le bûcher pour les pauvres dégénérés.

En un mot, dans les siècles passés, prédominait la lutte physique ; et les moyens matériels, brutaux, étaient en usage dans toutes les conditions de la vie : on traitait les malades par le fouet, on employait le feu exterminateur du bûcher pour corriger les opinions, les tendances antisociales, on élevait les enfants et les jeunes gens au moyen des coups.

C’est ainsi, par exemple, qu’un maître du bon vieux temps a employé, d’après son propre journal, 4,107 fois la verge pendant les cinquante ans de sa carrière pédagogique[1]. Le savant Erasme de Rotterdam nous apprend qu’au collège de Montaigu on fouettait les élèves comme des chiens jusqu’au sang. Luther[2] écrit que lui-même, dans son enfance, reçut à l’école, en une seule après-midi, quinze fois la verge, et il remarque que les écoliers étaient de vrais martyrs. Rabelais[3] a lancé l’anathème au collège de Montaigu où il reçut son éducation.

« Mieulx sont traictez les forçaz entre les Maures et les Tartares, les meurtriers en la prison criminelle, voyre certes les chiens en vostre maison que ne sont ces malautruz dedans ce collège de pouillerie. »

En Suisse, dans le canton de Berne[4], on décida, en 1616, de donner les verges non seulement dans toutes les écoles, mais aussi à tous les étudiants, hormis ceux de la faculté de théologie ; même à la fin du xviiie siècle, l’abbé Nicolle fouettait encore les élèves du collège de Sainte-Barbe[5], et ainsi de suite.

En un mot, dans le bon vieux temps, régnait partout la lutte physique ; on espérait obtenir tout par les moyens matériels, on espérait rendre la santé aux malades par le fouet, inculquer à un enfant paresseux et espiègle la docilité et l’amour du travail, toujours au moyen des coups, c’est-à-dire au moyen de la douleur physique. Toute offense, toute querelle entre deux hommes se décidait aussi au moyen d’une lutte physique, et le vainqueur avait raison, tandis que l’adversaire battu, l’adversaire tué perdait son honneur, perdait sa cause.

De nos jours, Dieu merci, l’humanité s’est émancipée de ce point de vue tout physique, et l’on comprend qu’il est possible de trancher les différends de toute nature par des jugements basés sur des idées, sur des idéals moraux universellement reconnus. De nos jours, Dieu merci, on admet que les questions d’honneur ne se peuvent décider au moyen des coups, au moyen du meurtre, car l’honneur n’est lui-même qu’une idée, un idéal : comme tel il n’a aucun rapport avec le monde physique et par conséquent il ne peut pas être prouvé au moyen des coups, au moyen des duels, etc.

Dans le bon vieux temps, les duels étaient en vogue, parce que l’humanité était encore trop matérielle, trop asservie à sa nature charnelle, et elle ne pouvait pas encore comprendre la force de la pensée, la force du monde des idées ; mais à présent on comprend que si quelqu’un a exprimé un doute sur l’intégrité de mon honneur, je ne prouverais rien en le battant ou en le tuant, sauf mon désir de vengeance ; or la vengeance est premièrement antichrétienne et puis elle est toujours un signe de faiblesse, d’impuissance. Un homme dont la vie est au-dessus du soupçon ne se sentira pas offensé par des accusations folles et sans fondement.

Aussi voyons-nous qu’en général les combats singuliers, les duels sont devenus plus rares, et si l’on apprend quelquefois que, dans un parlement, les députés en sont venus aux mains, qu’un ministre ou qu’un dignitaire de l’État a envoyé ou accepté un cartel, on comprend que la société ne peut pas être uniforme, qu’elle contient nécessairement, et dans toutes ses couches, des dégénérés, des éléments malades, antisociaux, — et on hausse les épaules.

Mais la situation devient grave, dangereuse, quand les éléments antisociaux parviennent à imposer comme loi générale une mesure qui nous rejette violemment en arrière de quelques siècles, qui prétend nous forcer à vivre pour et par la lutte physique des temps passés. Tout le monde sait maintenant qu’on ne peut, sans détruire la santé, arrêter la croissance d’un jeune organisme, et la même chose est vraie pour la croissance progressive d’un organisme social : en l’arrêtant par force, on affaiblit tous ses éléments sains et normaux, et par là même on donne la suprématie aux éléments malades, antisociaux, aux éléments de la dégénérescence et de la décrépitude prématurée.

  1. Kuhn. Die körperliche Züchtigung. Historisch-pädagogische Studie. Pädagogische Sammelmappe, 1887, cah. 8.
  2. Luther. Aussprüche. Ibidem, cah. 57.
  3. Rabelais. Gargantua, liv. I, chap. xxxvii.
  4. Schüler. Sitten u. Thaten der Eidgenossen. Pädag. Sammelmappe, t. III, p. 334.
  5. Quicherat. Histoire du collège de Sainte-Barbe, t. II, p. 385.