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L’Ancienne Alsace à table/Édition 1877/11

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L’Ancienne Alsace à table

Étude historique et archéologique sur l’alimentation,
les mœurs et les usages épulaires de
l’ancienne province d’Alsace
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CHAPITRE XI

Les vins. — Simple coup d’archet. — La vigne en Alsace. — Commerce ancien des vins. — Géographie œnologique de l’Alsace. — Les bons crus. — Tournée de découvertes. — Dictons populaires, Weinsprüche. — Célébrations poétiques. — Un glossaire intéressant. — Curiosités philosophiques. — Vins étrangers. — Boutade d’un archiviste. — Renom bachique des anciens Alsaciens. — Un sermon dans le voisinage. — Pastel mulhousien. — Bassompierre chez les chanoines de Saverne. — Le comte de la Suze. — Épitaphe. — Aphorismes. — Scènes de la vie studieuse. — La tempérance par ordre ; répressions pénales. — Le Willkomm. — Le Johannistrunk. — Le Schlaftrunk. — Le vin des pauvres. — Mesure du conseil souverain. — Expériences chimiques. — Les caves historiques. — Écoles d’esthétique. — Institutions poculatives. — Le Wagkeller de Colmar. — La confrérie du Hoh-Barr.


Tous les poëtes ont chanté le vin ; la plupart des moralistes n’en ont pas défendu l’usage ; les législateurs n’ont cherché qu’à en réprimer les excès ; les princes ont recommandé à leurs sujets de planter des vignes ; l’empereur Probus en a doté le sol de la Gaule ; les abbayes et les couvents ont créé des vignobles fameux. La Bible elle-même nous apprend qu’un des plus saints patriarches a inventé le vin, et la petite pointe qu’il prit en célébrant avec trop d’enthousiasme sa découverte n’empêcha pas qu’il fut le seul père de famille que la bonté divine sauva du déluge.

La même Écriture sainte a daigné poser le principe consolateur que le bon vin réjouit le cœur de l’homme, bonum vinum lætificat cor hominis. Mahomet seul passe pour être d’un avis contraire ; mais Mahomet était un fanatique, un barbare, et cet article de sa loi n’est pas celui dont les Musulmans progressistes le félicitent le plus. Encore est-il juste de remarquer que Mahomet ne prohibe le vin que dans la vie terrestre ; il le promet aux croyants fidèles dans la vie future et en fait une des joies de son paradis[1]. Je n’ai donc pas besoin de célébrer l’excellence du don que la généreuse Nature a fait à l’homme. Tout ce qui devait être dit sur ce grand et notable sujet a été dit. Je puis donc entrer sans préface dans notre coin de terre bien-aimé, dans notre Alsace bénie, et donner un regard reconnaissant à ses vendanges et à ses caves.

L’Alsace est admirablement propice à la culture de la vigne ; climat tempéré, été ardent, automne chaud, coteaux abrités, rampes montagneuses exposées au soleil levant, sol fertile et varié, richement minéralisé, bras robustes et infatigables, elle a tous les éléments qui font prospérer le précieux arbuste à vin. Elle forme une notable partie de cette grande vallée du Rhin que la nation allemande caractérise par cette allitération significative : Rheinland, Weinland. Les vins d’Alsace sont proprement des vins du Rhin ; seulement ils constituent une famille d’un tempérament plus sec, plus chaud, plus vigoureux que les autres familles rhénanes répandues dans le margraviat badois, dans le Palatinat et le Rheingau.

Notre vignoble remonte certainement aux temps de l’empire romain ; le sage Probus n’a pas pu voir avec indifférence ces riants gradins disposés le long des Vosges et qui semblaient demander de toute éternité à se couronner de pampres joyeux. L’invasion des Barbares fut, sans doute, une immense calamité pour nos vignes ; mais le Barbare s’adoucit peu à peu ; son gosier irrité, brûlé par les boissons fortes et grossières, reconnut enfin le prix d’un vin délicat et généreux. Un grand nombre de nos communes alsaciennes sont mentionnées dans les chartes et les donations des septième et huitième siècles, comme cultivant des vignes. Quand les fils de Louis le Débonnaire se partagèrent l’empire de Charlemagne par le traité de Verdun, Louis le Germanique obtint l’Alsace dans son lot, afin d’avoir des vignobles dans ses domaines. Les Frisons, qui faisaient au neuvième siècle le principal commerce du Rhin, charriaient sur ce fleuve des vins d’Alsace et de Bourgogne qu’ils conduisaient à Cologne[2]. Félix Fabri, moine d’Ulm, disait que le vin d’Alsace était tellement renommé partout qu’on l’envoyait au loin et au large : longuè latèque circumducitur[3]. Nos vins avaient étendu leur réputation même dans la France, si riche pourtant sous ce rapport. Le fabliau de la Bataille des vins, par Henri d’Andelys, qui est du treizième siècle, l’atteste :


Vins d’Aussay et de la Moselle.


Et le poëte ajoute que ces vins avaient la gloire de désaltérer les Allemands[4].

Au quatorzième et au quinzième siècle, l’Alsace abreuvait plusieurs pays lointains. Froissart nous apprend que l’on buvait nos vins en Angleterre, dès 1327, en concurrence de ceux de Gasgogne et du Rhin : « bons vins de Gasgogne, d’Aussay et de Rhin à très bon marché[5]. » À cette époque les vins de Bourgogne ne sortaient pas encore de cette province, tandis que les nôtres étaient recherchés par toute l’Europe. « Les vins si généreux qui mûrissent sur les coteaux escarpés des Vosges sont conduits avec beaucoup de peine et à grands frais soit par bateaux, soit par charrois chez les Souabes, les Bavarois, les Bataves, les Anglais et les Espagnols qui les paient à haut prix[6]. » Du temps de Sébastien Munster ils pénétraient jusqu’en Suède[7]. Quand les bandes anglaises ravagèrent la province au quatorzième siècle, et les Armagnacs au quinzième, les chroniqueurs remarquent « que le vin d’Alsace était si fort du goût de ces aventuriers et qu’ils trouvaient si avantageux de s’en régaler pour rien, qu’ils prolongèrent notablement leur séjour dans le pays[8] ». Les amateurs difficiles le mettaient sur la même ligne que le Rivoglio d’Istrie : « beaucoup de gens dédaignent de boire le mauvais vin ; il leur faut du Reynfal, de l’Alsacien, Elsæsser[9]. » Hans Sachs l’a célébré avec une liberté poétique qui frise un peu l’impiété : « Oh ! que j’ai dans ce moment le délicieux et renommé vin d’Alsace ! Quand bien même le bon Dieu et saint Jean-Baptiste, son précurseur, devraient le boire à eux seuls, je saurais pourtant combien il a été bon et à quel point il a dû réjouir leurs sentiments[10]. » La muse rabelaisienne du poëte Fischart ne pouvait pas le passer sous silence : « Il vient une époque qui s’appelle le Carnaval et dans laquelle règne en maître souverain un astre nommé l’Alsacien. Plus d’un en a souvent la tête alourdie et la bourse allégée[11]. » Cet astre si loué par Fischart n’était toutefois pas en bonne odeur auprès d’Érasme. Celui-ci fut le plus illustre détracteur de nos vins. Il leur attribuait les douleurs néphrétiques dont il était tourmenté. Une vieille chanson allemande qui remonte au seizième siècle contient une strophe à la louange des charretiers qui vont chercher le vin d’Alsace : « Nous n’oublierons point les voituriers grands et petits qui mènent leurs chariots en Alsace et en rapportent les bons vins du Rhin. Ne leur épargnons pas nos louanges reconnaissantes ; que Dieu et Marie, la reine du ciel, daignent les conduire et les protéger tous[12] ! »

Les poëtes n’exagéraient rien. Élisée Rœsslin, un médecin, vantait leur force et leur fougue si estimées[13]. Le géographe français Duval leur rendait ce témoignage honorable : « Le vin d’Alsace est fort agréable à boire, et l’on en recueille une telle quantité que l’on en transporte en Suisse, en Souabe, en Bavière, en Lorraine, en Flandre et même en Angleterre[14]. » Un administrateur, le positif intendant de La Grange en parlait ainsi, en 1697 : « On envoyait une quantité considérable de vin de la Haute-Alsace en Hollande d’où il se transportait en Suède et au Danemark et se débitait pour vin du Rhin. L’on a remarqué qu’au lieu de s’affaiblir en demeurant longtemps sur l’eau, il augmentait en bonté, le soufre qu’il tire du terroir y contribue et c’est ce qui lui donne une force extraordinaire qui se modère par un long transport[15]. »

Doppelmeyer, un topographe allemand, appelait l’Alsace la « cave à vin des pays environnants[16] ».

En 1776, la seule ville de Lucerne en acheta pour plus d’un million[17].

Je pourrais multiplier des citations de ce genre presque à l’infini. Ces éloges généraux suffisent à établir le renom des vins d’Alsace. Nous allons pénétrer dans le détail des espèces.

Une nomenclature qualitative prêterait trop à l’arbitraire et au caprice des goûts. J’adopterai simplement l’ordre géographique en partant de la frontière septentrionale.

La partie de l’Alsace que les traités de 1815 nous ont arrachée, le pays de Landau et de Bergzabern, fournissait le Dœrrenbach, le Pleisweiler, les vins rouges moréotes de Gleiszellern, de Gleishorbach[18] ; autour de Wissembourg, on signalait les crus de Roth, de Clébourg, de Steinseltz, de Schweigen[19], le Fleischroter Vælteliner et le Rulænder ; les vins rouges moréotes de Lampertsloch et de Morschbronn, très capiteux et hauts en couleur, mais très-agréables au goût[20] ; vers Saverne, l’on trouvait de bonnes qualités de vin à Westhausen, Marmoutier, Prinzheim, Bouxwiller, Jetterswiller[21] ; à Saverne même, le cru du Gold-Bock que le grand-duc Constantin de Russie buvait pour un des meilleurs crus de France[22] ; à Neuwiller, le vin rouge de l’abbaye, le meilleur de la région. Celui de Neugartheim passait autrefois pour très-distingué[23] ; Dürningen avait un excellent vin rouge et Küttolsheim un Riesling fort délicat ; cependant Wimpheling disait que l’Andlau et le Kaysersberg valaient mieux dans des gobelets de bois ou de terre que les vins de la Zorn et du Kochersberg dans des coupes d’or[24]. Marlenheim était renommé pour ses vins rouges, notamment pour son Vorlauf[25]. Trænheim, Ballbronn, Dangolsheim, Flexbourg, Westhoffen, Scharrachbergheim avaient une bonne réputation, ainsi qu’Ergersheim pour le blanc, et Blæsheim pour le rouge. Mutzig, Molsheim, Dorlisheim, Rosheim, Bischoffsheim, Bœrsch, Barr donnaient des produits abondants et estimés ; la vallée de Saint-Ulrich était même autrefois un vignoble renommé, comme l’atteste ce vieux dicton :


Willst du haben gut rothen Wein,
So fahr in St. Ulrichsthal hinein[26].


(Veux-tu avoir du bon vin rouge ? Va dans la vallée de Saint-Ulric.)


mais le Kastelberg, le Wibelsberg et le Stein des chanoinesses d’Andlau, le Mœnchberg des Bénédictins d’Altorf, le Finckenwein des Chartreux de Molsheim, les vins rouges de Saint-Léonard et d’Ottrott que récoltait le Grand-Chapitre[27], étaient les crus d’honneur de ce vaste canton vinifère. L’Altenberg et le Rott de Wolxheim étaient néanmoins leurs maîtres à tous ; ce sont les premiers vins de l’Alsace inférieure pour leur velouté et leurs qualités bienfaisantes ; ils ont eu la gloire d’être aimés de Napoléon Ier[28]. Mittelbergheim avec son Ritteney et son Zotzenberg, Tiefenthal avec son Neubruch rouge appartenant aux Bulach, Dambach, le plus fort vignoble du Bas-Rhin, étaient des communes fort visitées des marchands. Reichsfeld, si déchu aujourd’hui, produisait, selon un topographe alsacien, le meilleur vin de la Basse-Alsace, que les Strasbourgeois se disputaient avant la récolte, anticipando[29]. Heiligenstein triomphait avec son Clewener, que les uns prétendent avoir été tiré de Chiavenna et dont les autres rapportent le nom à la qualité sucrée et gluante du raisin qui le produit. Le val de Villé, un coin sauvage des Vosges, récolte un vin rouge qui a de la réputation, et Lièpvre, où existait une antique abbaye fondée par Fulrad, avait un cru pourpré qu’un touriste strasbourgeois signalait honorablement il y a un siècle[30].

Voici en remontant le pays, au pied du Hoh-Kœnigsbourg, Saint-Hippolyte qui a arraché cette exclamation à Fischart :


Roter von Sant-Bilt,
Ô wie milt[31] !


(Ô rouge de Saint-Hippolyte, que tu es bienfaisant !)


Plus loin Rodern ; Bergheim et ses excellents crus du Tempelhoff et du Canzelberg ; Ribeauvillé, avec ses Riesling vigoureux, meilleurs que ceux du Palatinat, ses tokays ardents, son Geisberger, un délice, son Trottacker suave, son Zahnacker, pour lequel les gourmets s’inscrivent à l’avance ; Hunawihr et son Mühlfürst ; Riquewihr, le Clos-Vougeot de l’Alsace, qui offre son vin gris (Eschgriesler), son gentil qui embaume tout un appartement, son Schœnberger, si moelleux à la bouche, mais qui excite trop le cerveau, son Sporen, son Sonnenberg, qui était aux comtes de Wurtemberg, son Lüppelsperger, le vin favori de Jean de Manderscheid et dont Fischart disait :


Ô Katzenthaler und Lüppelsperger von Reichenweyer,
Wie halten euch mein Lippen so theuer[32] !


(Ô Katzenthaler et Lüppelsberger de Riquewihr, combien mes lèvres vous tiennent en estime !)


Riquewihr a donné à l’Allemagne un plant qui y est célèbre sous le nom d’Etlinger ou d’Ortlieber. Beblenheim, Kientzheim, où Lazare de Schwendi, revenant des guerres de Hongrie, apporta au seizième siècle, les premiers plants de tokay[33] ; Sigolsheim dont le moine de Saint-Gall vantait les produits, déjà au neuvième siècle, en décrivant l’influence galante du Sigultarius sur le cœur fragile d’un évêque franc de ce temps-là[34]. Kaysersberg, renommé par son Geisburger ; Ammerschwihr, une véritable mamelle bachique qui verse 40,000 mesures de vin dans la consommation, dans une bonne année ; Katzenthal, célébré déjà par Fischart dans les vers que je viens de citer. Colmar n’a que son vin de la Hart, mais qui est délicieux dans les grandes années. Il était déjà si célèbre dans le moyen âge, particulièrement celui des caves des Unterlinden, que l’empereur Albert en exigea une certaine quantité des sœurs de ce monastère, en 1304[35].

Les membres de la société poculative du Wagkeller usaient préférablement du cru d’un vignoble de Kientzheim, qui avait été légué à cet institut, et qui portait le nom de Kœrenberg. « Il est constant que l’on de décède pas tandis que l’on boit de ce bon vin, très-utile pour la santé de l’homme en le buvant maîtrement, mais raisonnablement ; il est défendu au beau sexe d’en boire, de peur que ces dames ne deviennent trop maîtresses de leurs maris[36]. » Turckheim, sur la Fecht, se glorifie de son Brand, de son Edelsberg et de ses bons vins rouges auxquels la langue populaire a donné le nom générique de Türkenblut. Un peu plus loin, Zimmerbach a son Geisbühl et son Prinz-Max, récolté dans un canton qui appartenait à Maximilien de Deux-Ponts, devenu, par la grâce de Napoléon Ier, roi de Bavière. Retournons sur nos pas, sortons de la vallée de Munster ; le domaine de la vigne cesse ; en poussant plus loin, nous ne rencontrerions que des fabriques, des rochers, des bois, des chalets, des déserts, peut-être de la neige. Voici Eguisheim et ses crus délicats qu’un savant médecin, le docteur Jænger, perfectionne encore tous les jours et qui rivaliseront bientôt avec les plus nobles produits du Palatinat ; Rouffach et sa côte opulente ; Jungholtz et ses vins rouges, surtout ceux de Schauenbourg ; Bergholtz-Zell, dont les habitants reçurent, il y a plusieurs siècles, des terrains communaux à condition de n’y planter que du raisin gentil qui donne un vin honoré de ce dicton :


Der Rechenweyer und Bergholtzzeler
Die thun gut in unseren Keller[37].


(Le Riquewihr et le Bergholtzzell font merveille dans nos caves.)


Nous sommes devant Guebwiller, vignoble digne de tous les respects, même d’un peu de crainte ; c’est là que croissent l’Olber, au bouquet intense, et le Séring[38] des moines de Murbach ; c’est là que la Wanne donne ses riches trésors ; c’est là, sur le Kreutzberg, que mûrit le perfide Kitterle qui a mérité le surnom redoutable de brise-mollets (Wadenbrecher). Stœber a plaisamment donné pour armoiries au génie de ce vignoble fameux deux mollets en croix[39]. On dit que son nom lui vient du vigneron qui l’a le premier planté ; il s’appelait Kutter, mais la brièveté de sa taille lui imposa le diminutif de Kitterle. Ah ! le traître de petit homme ! Que de grands gaillards il a réduits à ne plus occuper qu’un pied au-dessus de la surface du sol ! Cernay a le vignoble de la Hube, et Uffholtz la côte de Saint-Antoine[40], qui donnait aux Bénédictins de Murbach l’Edler Antoniberger.

Enfin nous arrivons à Thann. La géographie, pour cette fois, est fidèle au grand principe esthétique qui commande que l’intérêt aille toujours en augmentant. Thann est fameux par son Stauffenberg, son Enchenberg, mais surtout par son Rangwein que récoltait le chapitre de Thann, le plus chaud et le plus violent des vins de notre pays. Ses effets redoutables sur le système nerveux lui avaient acquis l’honneur d’inspirer une formule de malédiction : « Que le Rang te heurte ! » comme on disait en Provence que le Maulubec te trousse ! et comme on dit en France que le diable t’emporte ! Ce juron était déjà populaire dans toute l’Allemagne au seizième siècle[41]. Quand les Bourguignons de Charles le Téméraire vinrent à Thann, en 1468, ils y trouvèrent, dit un historien, « du Rangwein des plus exquis, surtout dans la maison du sire de Reinach et dans plusieurs autres ; ce bon vin leur monta vigoureusement les courages[42] ». Fischart l’a bien connu aussi, comme on peut le présumer par cette peinture expressive, dont on ne peut donner la copie en français et que les Allemands seuls comprendront : « Im Rangenwein zu Dann, da steckt der heilig S. Rango, der nimpt den Rang und ringt so lang, bis er einen rængt und brængt unter die Bænk[43]. » Ichtersheim affirme qu’un homme peut difficilement en boire un pot sans être renversé, ohne bodenwerfenden Rausch, bien qu’il s’insinue dans le corps aussi doucement que le lait, da er doch wie Milch einschleichet[44]. Voici ce qu’en dit le Franciscain de Thann :

« Que celui qui en abuse se garde de l’air et de la promenade ; il vaut mieux de le croire que d’en faire l’expérience ; après cela, ceux qui en ont fait l’épreuve peuvent en porter le plus sûr témoignage[45]. »

Du temps de Marie-Thérèse le Rangwein jouissait d’une vogue extraordinaire dans la haute société de Vienne. Un Alsacien, précepteur des enfants du prince de Lœwenberg, l’avait introduit en Autriche. L’engouement était tel que Vienne consommait six fois plus de Rang que Thann n’en produisait. La foi est une belle chose en toutes matières !

Une partie des détails que nous venons de parcourir a donné naissance à ce vieux dicton bachique :


Zu Thann im Rangen,
Zu Gebweiler in der Wannen,
Zu Türckheim im Brand,
Wächst der beste Wein im Land[46].


(À Thann, dans le Rang, à Guebwiller, dans la Wanne, à Turckheim dans le Brand, croissent les meilleurs vins du pays.)


À quoi les vignerons de Riquewihr ont ajouté ces deux rimes :


Aber gegen Reichenweihrer Sporen
Haben sie alle das Spiel verloren[47].


(Mais devant le Sporen de Riquewihr ils baissent tous pavillon.)


Nos poëtes alsaciens modernes ont aussi quelquefois senti leur verve s’échauffer au contact de nos grands crus. Ehrenfried Stœber, poëte par nature, mais notaire d’occasion, chantait :


Helljesteiner, Muschkedeller,
Volxemer unn Kitterle,
Richewirer, Berger, Zeller,
Lutter gueti Winele !…
Vivat’s Elsass, unser Laendel,
Diss so gueti Winle het[48] !


(Heiligenstein, muscat, Wolxheim et Kitterle, Riquewihr, Bergheim, Zeller, tous vins exquis ! Vive l’Alsace, notre bon petit pays, qui produit ces vins si délicieux !)


Arnold, un jurisconsulte, un professeur de droit romain, entrait encore plus au cœur du sujet :


Un was sinn nit d’Wyn so guet !
Sinn dies Kopfynfyrer !
Escheressler, Dirkebluet,
Bebler un Rapschwyrer,
Strohwyn, Kläwner, Finkewyn,
Duen wie Gold im Becher ;
Kydderle unn Rangwyn
D’œrgste Wadebrecher[49].


(Et que nos vins sont excellents ! Comme ils chauffent nos têtes ! Le vin au goût de sorbe, le sang des Turcs, le Beblenheim, le Ribeauvillé, le vin de paille, le Klæwener, le Finkenberg, brillent comme l’or dans nos gobelets ; le Kitterle et le Rang sont les plus redoutables brise-mollets.)


Le peuple honorait le bon vin à sa manière, par des métaphores reconnaissantes ou louangeuses : il l’appelait Landskraft (vigueur du pays), Türkenblut (sang des Turcs), Octoberthee (thé d’octobre), etc. Le thé d’octobre me semble plus noble que la purée septembrale de Rabelais.

Il était inexorable sur le mauvais vin. Quand il s’agissait de rabaisser, d’injurier les produits des années malheureuses ou ceux des cantons décriés, son imagination se donnait pleine carrière et enfantait les désignations les plus satiriques, les plus originales ; sobriquets, outrages, onomatopées, facéties, vocables burlesques, allusions comiques, son mépris se faisait arme de tout pour frapper l’ennemi. On peut en juger par ce curieux glossaire dont mon ami Auguste Stœber m’a fourni la plus grande partie : Briej, schlechti Briej, bouillon, mauvais bouillon ; Bubberi, dans la Haute-Alsace, spécialement à Colmar ; Burlegîgger ; l’étymologie française qu’on lui donne parfois (pour le violon, pour le ménétrier) n’est pas exacte, car le même terme est usité dans la Souabe ; Blæmbel, alias Plæmbel ; Abraham à Santa-Clara s’en est servi : Sauern Plæmbel trinken ; Dreimænnerwin, parce qu’il exige le concours de trois hommes : l’un qui maintient le buveur, l’autre qui lui infuse de force la perfide boisson, et le troisième, la victime, qui boit ; Frindswin, qu’on offre aux amis, avec lesquels on ne se gêne point ; germe de la comédie des Intimes ; c’est la fortune du pot dans le domaine du vin ; Gsellschaftswin, parce qu’il réunit, resserre les lèvres plutôt que les liens de la sociabilité, weil er zusammenzieht ; Guetefrindswin, augmentait de Frindswin ; le vin est naturellement plus détestable, puisqu’il s’agit d’un bon ami ; Guetlir, vide infra la racine Lir ; G’süff avec la variante G’süffs, le dernier terme d’abjection en fait de boisson ; Krattell-di-Wand-nuff, grimpe-muraille ; celui qui en boit devient, en effet, capable de cette extravagance désespérée ; Labbelire, de labben, lappen, gallicé laper ; Lentschemacher, qui fait grimacer et dispose à pleurer (Mulhouse) ; Lire, Lir, du latin Lora, liquor ex uvarum folliculis et acinis post mustum effusâ acquâ expressus (Fabri, Thes. erudit. scolast.) ; — vinum secundum, vinacium, mortacia (Dasypod. Dict. lat. german.) ; — Leuren-Trank, Lauer, Lauerwein, Tresterwein, Nachwein (Schmeller, Bayrisch. Wœrterb.) ; Racheputzer, nettoyeur du palais ; usité en Allemagne, indigène à Strasbourg ; un Allemand en a donné ce commentaire : « Ce vin a cette bonne propriété qu’il expulse les glaires et autres humeurs ; mais il est prudent à celui qui en a bu et qui est allé se coucher, de se réveiller pendant la nuit, afin qu’il se retourne d’un autre côté, sans quoi ce vin pourrait bien lui forer un trou dans l’estomac » (Auerbach, Büchlein für Jugend) ; Rembqs vel Rembes (Mulhouse) ; Saich, vulgo urine ; Seifel, boisson ignoble ; Sunneglitzer, canton de mauvais vin à Zillisheim ; exemple de la règle qui a fait du Suresne le type des mauvais vins français ; Süff, Sürremes, Sürrembes (Mulhouse) ; Trinckwin, c’est du vin qu’on boit, mais on en aimerait autant du meilleur ; Tord-boyaux, importation récente ; témoignage des progrès de la langue française.

Les pauvres montagnards du Ban-de-la-Roche ne disaient aucun mal de la piquette qu’ils se préparaient avec des cerises, des grains de genièvre et le fruit des rosiers de chien (chopecus)[50].

Quand le vin avait subi un baptême trop généreux, on le signalait malicieusement comme ayant traversé Wasselonne, er isch durch Wasslen geloffen ; le calembour n’était pas très-pur ; en ce temps-là, une analogie approximative des sons suffisait.

L’eau, considérée comme liquide potable, était moins injuriée que le mauvais vin, on se contentait de la désigner sous les noms de Gænswin, Gænslæwi, Fræschewin, Waibelstein-Reps, Brunnefofziger (Mulhouse), vin des oies, vin des grenouilles, etc.

Quelque bons que fussent ses vins indigènes, l’Alsace ne se tenait pas uniquement à eux. Les produits étrangers ont en tout temps exercé une séduction sur les palais capricieux ou difficiles. En 1288, Bâle vit arriver un marchand qui menait avec lui et vendait des vins de Grèce ou de Chypre[51]. Pendant le moyen âge, le Rheinfall, le malvoisie, le vin du Rhin, devaient faire leur apparition dans les festins somptueux et sur les tables d’apparat. Nos aïeux prisaient aussi beaucoup les vins artificiels (Künstliche Weine) que fabriquaient et vendaient les apothicaires. Le Reps ou vin infusé d’épices fut longtemps en crédit chez eux. Le vin de paille, le passum des latins (Strohwein), faisait leurs délices. Celui de Colmar, de Kaysersberg, de Riquewihr, étaient célèbres. On connaissait encore anciennement, chez nous, le clairet, vin mélangé de miel (clara potio), l’hypocras, le vin aromatisé (pigmentum), l’hydromel vineux, le « vin bruslé que les Allemands estiment beaucoup » et dont le meilleur était fourni par Kaysersberg[52] ; le Treseney que Buchinger a décrit dans son Koch-Buch, etc.

Il existe aux archives du Haut-Rhin, fonds de la Régence d’Ensisheim, une série de pièces relatives aux achats de vin que les archiducs d’Autriche faisaient faire en France, missives de commande, instructions, lettres de crédit, épîtres de recommandation. Ces achats se faisaient principalement en Bourgogne, mais il s’en faisait aussi dans le Lyonnais et dans le Languedoc. En 1632, en pleine guerre de Trente ans, la Chambre de la Régence adresse le sommelier de l’archiduc à un marchand de Besançon qui est chargé de lui délivrer les finances nécessaires pour ses achats de clairet ; elle lui remet une lettre pour le parlement de Dôle qui est prié de faciliter les acquisitions. Un régistrateur du dix-septième siècle, qui avala plus de poussière que de rouge-bord, a placé sur cette liasse de documents une fiche indicative ainsi libellée : « Appetitus bibendorum vinorum francicorum scilicet muscatellum, Lugdunensis, mascon, Frontignan, titillabat gulas, durante bello, illustrissimarum istarum personarum, junctis prunis de Languedoc. Hinc varia jussa, rescripta, responsoria, prefectorum in Belfort, et testimonia conductusque vectigalium exarati fuerunt. Totus hic fasciculus in eo est occupatus ut res posteritati nota fiat, sed charta sicca[53]. » Ce vieil archiviste était assez libre en son langage ; il se vengeait à sa manière. À coup sûr, ce qui lui déplaisait le plus, ce n’était pas la dépense, mais la sécheresse des papiers qu’il classait, comme l’indique le soupir final de sa plainte , sed charta sicca ! Le champagne a pénétré d’assez bonne heure dans notre pays. Il figure fréquemment dans la comptabilité de la république de Strasbourg, sous les noms de Chambanier, de Chempagny, Champagne, Champagnerwein. Dans le repas que la ville donna en 1691, aux généraux de Louis XIV, j’en remarque 42 bouteilles qui coûtèrent 20 francs[54]. Quand Stanislas, chassé de Pologne, végétait si tristement à Wissembourg, le champagne l’eût peut-être plus efficacement consolé que le vin du Rhin que M. de Weber lui faisait boire[55]. Consoler à fond un roi déchu avec du Domdechant ou du Steinberger-Cabinet, cela a pu être onéreux.

Les Allemands, et les Alsaciens avec eux, avaient anciennement une terrible réputation de buveurs. À leur appétit strident correspondait une soif adurante ; estomac chaud et gorge toujours sèche, voilà le fond du véritable Allemand des vieux temps. Aujourd’hui c’est bien différent, à ce que l’on prétend. Tacite avait déjà constaté chez les Germains une puissance d’impotation remarquable. « Ce n’est pas une honte parmi eux de passer à boire les journées et les nuits entières. C’est là que se font les réconciliations et les alliances ; c’est là qu’ils traitent de l’élection des princes et de toutes les affaires relatives à la paix et à la guerre. Ils ne trouvent aucun temps plus propre que celui des repas, parce qu’on n’y déguise point ses vraies pensées, ou parce que la chaleur du vin porte l’esprit aux entreprises les plus hardies[56]. »

Les Franks et tous les Barbares aimaient passionnément le vin. Quand Frédégonde veut avec certitude attirer ses ennemis dans ses pièges de mort, elle les invite à un festin et les fait assassiner pendant l’orgie[57]. Les canons des conciles et les capitulaires sont remplis de prescriptions inspirées par le spectacle de ce genre d’excès. Au onzième siècle, les Lombards reprochaient aux Teutons la grossièreté de leurs mœurs, leur goinfrerie et leur penchant à boire, gulositatem et animos vino deditos[58]. Les papes exigeaient des empereurs d’Allemagne le serment de sobriété avant leur couronnement : Vis sobrietatem cum Dei auxilio custodire[59] ? Wenceslas avait dit oui, comme les autres, et cependant étant à Reims, en 1397, pour négocier avec la France, il aima mieux un soir qu’il était hors d’état de discuter, accorder ce qu’on demandait que cesser de boire. Le poëte Gaspard Bruschius disait de ses compatriotes et principalement des gentilshommes :


Illic nobilitas œterno nomine digna
Exhaurire cados, siccareque pocula longa.


En 1465, l’ammeister de Strasbourg fut forcé de faire élever au double l’allocation destinée à assurer le Scharwechtern-Trunk[60]. Paulli raconte une anecdote qui peint vivement l’empire des passions bachiques dans le peuple du quinzième siècle. Un paysan et sa femme avaient fait vœu de ne plus boire de vin hormis le pot de vin attaché aux marchés qu’ils feraient. Au bout de quinze jours, la femme aurait volontiers bu un coup. Ils possédaient un âne. Vends-moi ton âne, dit-elle à son mari. Il y consentit et ils burent ensemble le pot de vin du marché. Le lendemain, elle revendit l’âne au mari ; nouveau marché, nouveau pot de vin ; et ils continuèrent ainsi sans rompre leur vœu[61]. Jérôme Bock se plaint, au seizième siècle, de la mauvaise réputation qui avait été faite aux Allemands sur le fait de la boisson[62]. Le médecin Epiphanius de Porrentruy la méritait bien, lui qui s’enivrait pour oublier le chagrin qu’il ressentait de voir sa femme attaquée de la peste[63].

À Bâle « plusieurs se plaignirent à M. de Montaigne de la dissolution des fames et yvrognerie des hommes[64] ». En Allemagne, Montaigne « se conformait aux commodités du pays jusqu’à boire le vin sans eau. Quant à boire à l’envi, il n’y fut jamais convié que de courtoisie et il ne l’entreprit jamais. Leur vin se sert dans des vesseaux comme grandes cruches et est un crime de voir un gobelet vide qu’ils ne remplissent soudain, et jamais de l’eau, non pas à ceux mêmes qui en demandent, s’ils ne sont bien respectés[65] ». Quand Érasme passa à Schlestadt, le Magistrat l’honora d’un présent de trois cruches du vin le plus exquis, qui auraient suffi à contenter dix grands buveurs, decem tricongiis satis esse possint[66]. Fischart rapportait ces goûts immodérés à l’ardeur du foie des Allemands, qui attire et aspire le vin comme le soleil de l’après-midi pompe l’eau[67].

Les Alsaciens portaient leur soif partout où ils allaient. Louis XIV força, en 1686, le régiment d’Alsace à dédommager les habitants d’Angers, où il tenait garnison, des excès qu’il avait commis par artifice et par violence dans leurs maisons[68]. Gœthe nous a conservé un bien curieux sermon d’un archevêque de Mayence sur la manière d’user du vin ; l’archevêque de Mayence était un de nos voisins. « Que celui qui au troisième ou au quatrième pot, dit-il, sent sa raison se troubler au point de ne plus reconnaître sa femme, ses enfants, ses amis, et de les maltraiter, s’en tienne à ses deux pots, s’il ne veut pas offenser Dieu et se faire mépriser par son prochain ; mais que celui qui, après en avoir bu quatre, cinq ou six, reste en état de faire son travail et de se conformer au commandement de ses supérieurs ecclésiastiques et séculiers, et de secourir son prochain, en cas de besoin, que celui-là absorbe humblement et avec reconnaissance la part que Dieu lui a permis de prendre. Qu’il se garde bien cependant de passer la limite des six mesures, car il est rare que la bonté infinie du Seigneur accorde à un de ses enfants la faveur qu’il a bien voulu me faire, à moi, son serviteur indigne. Je bois huit pots de vin par jour et pas un de vous ne peut dire qu’il m’ait jamais vu livré à une injuste colère, injurier mes parents ou mes connaissances, oublier ou même négliger un seul de mes devoirs. Vous m’avez, au contraire, toujours trouvé prêt à faire tout ce qui peut être agréable à Dieu et utile à mon prochain. Que chacun de vous, mes frères, se fortifie donc le corps et se réjouisse l’esprit avec la quantité de vin que la bonté divine a voulu lui permettre d’absorber[69]. » Notre évêque Jean de Lyne[70] était un homme à prêcher de cette façon ; et Gœthe n’était pas mal choisi pour recueillir cette homélie, lui qui aimait tant à boire du vin de Hongrie chez le charretier de Weheditz, et qui ne paraissait supportable à Mme de Staël qu’avec une bouteille de champagne dans la tête[71].

Plus près de nous, et chez des gens qui n’ont pas l’excuse des entraînements de la poésie, à Mulhouse, le culte de la dive bouteille ne prospérait pas moins. Voici un coup de crayon assez vif que nous devons au bonhomme Mathieu Mieg. « Il est juste aussi de remarquer que nos ancêtres étaient des héros en beuverie de vin. Les nobles avaient leurs poêles réservés ; le commun des bourgeois se réunissait en hiver dans les tribus ; il y buvait du vin dans des cruches ou des canettes d’étain, en fumant la pipe et en jouant aux cartes ou aux dés. Pendant l’été les épreuves se faisaient dans les maisons de tir, et celui qui ne buvait point son gobelet d’un seul trait était peu estimé. Dans les réunions privées, les sociétés de chant, les congratulations et autres petites fêtes, c’était encore Bacchus qui présidait. On ne consommait que du vin du pays ; mais depuis environ cinquante ans nos fabricants d’indienne, qui gagnaient de l’argent en dormant, ont commencé à faire connaissance avec le champagne et le bourgogne. Ces excellents vins calmèrent leur soif brûlante jusqu’à ce que l’un ou l’autre se trouvât forcé de redescendre au petit cru de Zillisheim. Cette mode de boire a peu diminué[72]. »

Ce penchant général pour le vin ne peut pas étonner chez des peuples où régnait comme un article de foi ce proverbe émis par un des hommes les plus célèbres dans l’histoire du monde :


Wer niemals einen Rausch gehabt,
Der ist kein braver Mann.


(Qui n’a jamais eu une pointe[sic] n’est pas un honnête homme.)


S’il fallait multiplier les preuves qui établissent irréfutablement la puissance d’absorption et la pente décidée de nos aïeux, je parlerais des cinq chopines de vin allouées journellement aux chanoines de Strasbourg et de la recommandation qui leur était faite de ne pas s’enivrer[73]. Ceux de Bâle, en certains grands jours, allaient jusqu’à dix chopines et trois hanaps d’extra[74]. Je rappellerais avec quel cérémonial la margrave de Bade buvait à Thann, en 1469[75] ; les 48 mesures de vin bues par les envoyés suisses, à Mulhouse, en 1515[76] ; l’opinion de Wimpheling[77], les peintures de Séb. Brant[78] ; le mémoire de l’intendant La Grange, les coups de langue du médecin Maugue, cent choses que j’ai semées dans les divers chapitres de ce travail et auxquelles j’ajouterais encore tant d’autres que personne ne voudrait plus me suivre. Je ne fais pas un inventaire ; je n’essaie qu’un tableau.

Le maréchal de Bassompierre, l’ami d’Henri IV, l’invincible buveur, le hanapeur à outrance, a été vaincu dans notre province, et encore sur les terres de l’évêché, et par des gens d’église, ne vous déplaise. Il va nous raconter lui-même son illustre défaite : « Le mercredi de la semaine de Pâques (1604) je vins coucher à Saverne. Je me mis à table pour souper avant que d’aller voir les chanoines au château ; mais comme je commençois ils arrivèrent pour me prendre et me loger au château. C’étaient messieurs le Dondeken, ou doyen de Créhange, et comtes de Quesle et de Reifferscheid. Ils avoient déjà soupé et étoient à demi ivres. Je les priai que, puisqu’ils me trouvoient à table, ils s’y missent plutôt que de m’emmener attendre le souper au château, ce qu’ils firent, et en peu de temps de notre soif, Guitaut, vieux compère, maître des monnoies de Lorraine, et moi, nous les achevâmes si bien d’enivrer, qu’il les fallut remporter au château, et moi je demeurai en mon hôtellerie. Et le lendemain à la pointe du jour je montai à cheval, pensant partir ; mais ils avoient, la nuit, envoyé défendre que l’on ne me laissât pas sortir, car ils vouloient avoir leur revanche de ce que je les avois enivrés. Il me fallut donc demeurer ce matin-là au dîner, dont je me trouvai bien mal ; car, afin de m’enivrer, ils me mirent de l’eau-de-vie dans mon vin, bien qu’ils m’aient depuis assuré que non, et que c’étoit seulement d’un vin de Lesperg[79] qui étoit si fort et si fumeux, que je n’en eus pas bu dix ou douze verres que je ne perdisse toute connoissance, et que je ne tombasse en une telle léthargie qu’il me fallut saigner plusieurs fois et me ventouser, et me serrer avec des jarretières les bras et les jambes. Je demeurai à Saverne cinq jours en cet état et perdis de telle sorte le goût du vin que je demeurai plus de deux ans non-seulement sans en pouvoir boire, mais encore sans en pouvoir sentir sans horreur[80]. »

Tout le monde en Alsace ne buvait certes pas avec la puissance et l’entrain qu’y mettaient MM. de Reifferscheid et François de Créhange. Il y eut même une fois un Alsacien qui n’a jamais bu de vin. Aussi l’histoire a-t-elle remarqué ce miracle. Buheler nous apprend que l’ammeister Wolfgang Schutterlin fut cet homme singulier[81].

Les Français du temps de Louis XIII et de Louis XIV faisaient assez volontiers la débauche de vin avec les gens du pays, surtout avec la noblesse, qui passait pour être ardente à humer le piot, mais ils étaient rarement en état de tenir tête à nos preux. Le comte de la Suze, gouverneur de Belfort et mari de cette galante Henriette de Coligny, qui gravait ses rêveries amoureuses sur les rochers de Bermont, avait assisté « à une ivrognerie célèbre à Brisach ; comme il s’en retournoit, un troupeau de cochons l’ayant renversé sur le pont, lui passa sur le corps, et il crioit : « Quartier, cavalerie, quartier[82] ! » Le buveur désarçonné se croyait aux prises avec les Cravattes de l’empereur.

Nos habitudes bachiques se trahissaient parfois jusque dans les inscriptions funèbres et leur donnaient une couleur païenne. Un margrave de Bade, qui fut custos et cellérier du chapitre de Strasbourg, est enterré dans la cathédrale. Savez-vous ce que promet à ce chrétien, à ce serviteur de l’Église, l’épitaphe taillée sur son tombeau ? Qu’il boira le nectar avec les dieux :


Si domus aut pietas, inopum si cura bearint
Quemquam, cum superis, Carole, nectar habes.


L’on était convaincu, en Alsace, que le vin était un remède souverain en toutes choses. Un proverbe affirmait que chaque coup de vin sur la salade ou sur les œufs causait un préjudice notable au médecin :


E Trunck uff de Salat
Schad im Docter e Dukat,
E Trunck uff e-n-Ei
Schad im Docter zwei[83].


(Un coup de vin sur la salade enlève un ducat au médecin ; un coup sur un œuf lui en enlève deux.)


Il était de principe aussi qu’on ne pouvait sans honte se soustraire à l’obligation de boire, dans les réunions, assemblées et occasions où cet exercice faisait l’occupation principale. Celui qui faiblissait était rappelé énergiquement au devoir par cette apostrophe : Sauff oder Iauff ! Nos paysans seront bien étonnés d’apprendre qu’en usant de ce dicton, ils font de la littérature grecque. Les Athéniens du temps de Périclès disaient exactement la même chose : ἢ πιδι ἢ απιδι. Il n’y a donc rien de nouveau sous le soleil, pas même la coutume de faire boire à un survenant dans son verre, qui remonte aux Celtes[84].

Toutes les classes de la société, tous les âges étaient infectés de ce matérialisme grossier, de cette sensualité basse qui a fait des derniers siècles l’époque héroïque, le cycle chevaleresque de la beuverie. La plèbe, la bourgeoisie, la noblesse, le clergé, toutes les conditions étaient marquées de ce vice honteux. La jeunesse qui fréquentait les écoles publiques pour se préparer aux autels, aux tribunaux, à l’art de guérir, à l’enseignement, n’en était pas exempte, non plus que les femmes qui accompagnaient leurs maris, leurs frères, leurs fiancés, au cabaret. Geiler nous a laissé un tableau coloré de la vie désordonnée que menaient les étudiants de son siècle : « Quand on les croit occupés à étudier, ils s’occupent à faire l’amour. D’une nuit à l’autre, ils parcourent la ville au bruit des luths, des violons, des harpes et des cithares pour cultiver les amourettes, jusqu’à en devenir ivres et insensés. Le matin, ils sont incapables d’étude, se lèvent à dix heures, en perdent une à s’habiller, une autre à se promener, puis vient l’heure du dîner. À table chacun vante ses prouesses ; puis on se met à boire à l’envi, et celui qui se signale le plus est proclamé maître ou docteur. Après le dîner, ils vont faire les merveilleux, se postent, pendant plusieurs heures, devant la porte de leurs Lisettes, ou bien ils s’occupent au jeu de paume, à l’escrime, à la danse ou aux sauts d’adresse. Sur cent il n’en est pas un qui se rende aux cours. C’est ainsi qu’ils consument la journée et atteignent l’heure du souper. Alors recommencent les vanteries sur leurs travaux de la journée ; un tel a gagné tant au jeu de paume, tel autre a fait tant de coups notables ; celui-ci a balafré d’importance à la salle d’armes un nouveau venu mal léché ; celui-là a dansé à perte d’haleine avec son Ursule ; ah ! que ses mains sont douces, et ses yeux noirs, et comme elle tourne rapidement ! Voilà comment ils passent leurs journées et leurs repas. Après quoi ils recommencent à battre le pavé et à courir les aventures[85]. »

L’autorité essaya souvent de refréner les excès qui se commettaient, et d’endiguer de vive force l’intempérance naturelle aux peuples d’origine germanique. Mais ses efforts échouèrent presque partout et toujours. Les mœurs étaient plus fortes que les lois ; les conseils se brisaient impuissants devant des habitudes invétérées ; les menaces pénales venaient expirer devant l’opiniâtreté de la soif nationale. Les règlements et les décrets pouvaient bien adoucir les scandales publics, mais ils ne pouvaient détruire le penchant congénital, redresser la pente native de ces populations vers les voluptés épaisses de la boisson. L’éducation, la marche du temps, le progrès des habitudes sociales, la propagation des idées délicates, le besoin de décence et de politesse, et surtout les bons exemples, devaient seuls amener une amélioration des mœurs.

Immédiatement après la Réforme, le Magistrat de Strasbourg porta son attention sur ce genre de débordements. Il interdit l’ouverture des auberges et cabarets pendant le prêche et en prescrivit la fermeture à neuf heures du soir. Il défendit de se livrer à la vieille coutume de boire à l’envi, zu trinken, « ni en public, ni secrètement, ni de quelque manière que le cœur de l’homme en pût concevoir le dessein ». Cette prouesse blâmable était punie d’une amende. Celui qui était rencontré ivre devait être emprisonné par les valets de police ; s’il appartenait au Magistrat, la peine était doublée[86]. À Wissembourg, il existait un mandement analogue. Le statut de police d’Ensisheim, de 1590, soumettait les hommes et les femmes qui s’enivraient ou qui provoquaient l’ivresse d’autrui, à l’emprisonnement au pain et à l’eau : les aubergistes étaient punis de la même peine[87] ; à neuf heures, fermeture absolue des cabarets. À Bâle, les ivrognes étaient séquestrés dans le Tollhaus[88]. À Munster, en l’absence d’un statut pénal, la Kirchenordnung de 1575 avait édicté les prohibitions nécessaires et avait fait de la tempérance une obligation confessionnelle[89]. Mulhouse avait ses ordonnances sur le même sujet. Des villages même promulguèrent de petites chartes disciplinaires, comme Berstett. Le règlement municipal de cette commune voulait que le Schultheiss et la justice locale s’informassent si quelque bourgeois faisait trop de dépense ; si les avertissements restaient sans effet, on devait agir pour y remédier. Il limite les dépenses de boisson dans les marchés de vin et prononce 30 schillings d’amende contre celui qui voit ou mange plus qu’il ne peut supporter[90]. Au commencement de ce siècle, l’ivrognerie était encore un vice extrêmement répandu dans l’évêché de Bâle. « Il ne se conclut presque aucun marché qu’on n’aille le terminer au cabaret, et les ventes publiques et les enchères se font le verre à la main[91]. »

Certaines coutumes, à part la corruption qui les atteignit et le désordre où elles tombèrent, avaient leur origine dans un sentiment louable en soi. Elles venaient de la bonhomie cordiale, de l’esprit de convivialité de l’ancien temps. Leur dépravation seule fut un mal. Tel fut, par exemple, le Wilkomm. C’était le coup de la bienvenue offert à un ami qui arrivait ou à un hôte que l’on voulait honorer. Les verres de notable dimension qui servaient à cette cérémonie en prirent le nom. Cet usage a passé chez les Français et chez d’autres peuples. Ménage a enregistré le Vel-com dans son dictionnaire. « C’est un mot allemand, dit-il, qui signifie un grand verre dans lequel les Allemands boivent à la santé de leurs amis, à leur arrivée. Ils se servent du même mot en leur présentant un grand verre plein du meilleur vin. » Les abus du Wilkomm arrachaient, il y a deux siècles, à un poëte alsacien cette âpre censure :


Das Wilkomm sauffen hat der Teufel
Zu Hof erdacht ; darum ich zweifel
Ob solche Leut auch Christen seyn
Dieweil sie sauffen wie die Schwein[92].


(Boire à la bienvenue est une invention du diable d’enfer ; c’est pourquoi je mets en doute si les gens qui boivent comme des porcs dans ces occasions sont des chrétiens.)


Tel fut encore le Johannistrunk, le coup de la Saint-Jean. Cette cérémonie était usitée pour témoigner à des hôtes d’importance le respect et l’affection qu’on leur portait ; elle avait quelque chose d’officiel et de public ; c’était comme un dernier hommage rendu par la cité, le couronnement de l’hospitalité nationale. Les princes, les gouverneurs, les généraux, les ambassadeurs, tous les personnages qu’on voulait honorer d’une marque suprême de sympathie, obtenaient le Johannistrunk. Il se donnait au moment du départ, devant l’hôtel de ville, en pleine rue, devant la foule accourue, dans des coupes de vermeil, dans d’immenses hanaps d’argent, au bruit des fanfares et des acclamations populaires. Presque toujours, on le prenait étant déjà à cheval. En France, cette ovation vineuse portait le nom de coup de l’étrier. À Mulhouse, on ne manquait jamais de la décerner aux envoyés du peuple suisse[93].

La vie intime, la vie de tous les jours, avait aussi son coup de l’étrier. On le prenait avant de se coucher. Cette buvette finale s’appelait Schlaftrunk, coup du soir, coup du sommeil. Il était en usage chez tous les gens qui étaient en état de se donner cette douceur, bons bourgeois, riches marchands, gentilshommes, chanoines, abbés, etc. Le Schlaftrunk exigeait du bon vin, cordial, généreux, des années fnotables. Plus habituellement il consistait en vins factices ou aromatisés, en sirops, en juleps, en électuaires à base de pruneaux, de coings, de cerises, d’anis, de graines ou d’herbes odorantes, de fruits savoureux et parfumés, exotiques ou indigènes. Au milieu du seizième siècle la cérémonie du Schlaftrunk était devenue, chez les gens des hautes classes, un véritable banquet nocturne où l’on servait à profusion des volailles, des poissons, du gibier, des pâtisseries, des confitures, des épices fines, des sucreries recherchées, et toutes les curiosités lointaines accumulées chez les apothicaires[94].

D’autres coutumes témoignent d’une pensée charitable envers les pauvres gens. Ainsi, quand on faisait, tous les sept ans, la reconnaissance du ban et des pierres bornes du Gemein-Rieth, indivis entre sept communes, le bourreau de Ribeauvillé, auquel appartenaient de droit les bêtes mortes de ces localités, était tenu de se rendre en gala à Illhæusern et d’y conduire un tonnelet de vin qui était distribué aux pâtres[95]. On créait aussi en faveur des pauvres des stipendes destinées à leur procurer les douceurs d’un pot de vin. Le produit de la vigne eut l’honneur d’être destiné à des offrandes pieuses, à des fondations charitables, vinum charitatis, disent les vieux titres. Rodolphe de Rheinfelden, de Bâle, légua en 1296 des biens à l’église de Saint-Léonard, à charge par le custode de distribuer, chaque année, à l’anniversaire de sa mort, une mesure de bon vin blanc aux pauvres de l’hôpital, et Élisabeth de Bollwiller fit, en 1343, un pareil legs aux pauvres de Soultz[96].

« On prétend, dit Grandidier, que les Allemands constituoient à une époque reculée un nombre considérable de ces fondations, persuadés qu’ils étoient que les morts se réjouissoient beaucoup, lorsque les vivants buvoient bravement à leur mémoire[97]. »

Au seizième siècle, le prévôt du château de Girbaden régalait chaque visiteur d’une grande cruche en forme de hibou, remplie d’un vin généreux et que l’étranger devait vider à la santé des maîtres du castel[98].

À Montbéliard, le vin était devenu une monnaie pénale ; il servait de Wehrgeld pour certaines infractions spéciales ; les membres du Magistrat qui manquaient, sans excuse valable, aux assemblées, étaient taxés à une pinte de vin au profit de la compagnie, et toute contravention aux statuts des corporations de métiers était punie d’un quartal du même liquide[99].

Le Conseil souverain d’Alsace s’occupa plus d’une fois de réglementer la matière que nous traitons. En 1682, il abolit les bombances qui se faisaient aux enchères de la dîme ; en 1712, il supprima les buvettes fabriciennes ; en 1731, il défendit de planter des vignes dans la plaine ; en 1735, il autorisa la province à conserver ses anciennes mesures de capacité et la dispensa de suivre le règlement royal sur la dimension légale des bouteilles[100]. En 1718, il condamna un homme de Rodern et sa femme à être menés par deux valets de police à travers les rues de Bergheim, un jour de marché, avec écriteaux devant et derrière portant ces mots en français et en allemand : Frelateurs de vin. Ces deux époux avaient renforcé l’éclat de leur vin rouge avec de la morelle et avaient tué un buveur. Aussi payèrent-ils, en outre, « 30 livres d’aumônes pour faire prier Dieu pour le défunt ». Cet arrêt motiva l’émission d’un règlement général sur la falsification des vins[101]. Cette honnête pratique florissait déjà au quinzième siècle, où Sébastien Brant s’en indignait[102]. La chimie et ses merveilles sont plus vieilles qu’on veut nous le faire croire.

Les francs-buveurs en avaient aussi une à leur usage et qu’ils appliquaient dans les cas difficiles ou délicats. Les anciens botanistes sont remplis de recettes secourables et de secrets utiles pour combattre l’autorité potentielle du vin et pour la réduire à une influence purement bienfaisante. Par exemple, le cresson d’hiver avait le prédicat de rétablir la gaîté et la vigueur des lutteurs aux abois ; la fleur de bourrache immergée dans le vin était un exhilarant de premier ordre ; les soucis, la mélancolie s’enfuyaient à tire-d’aile et notre vallée de larmes se peignait en rose aux yeux du buveur charmé ; le coing frit ressuscitait des plus profonds accablements et ramenait le jour le plus pur dans les cerveaux enténébrés ; les œufs sur le plat étaient souverains pour rendre le même service ; la ciboule appartenait au système préventif, préférable en cette matière, comme en d’autres ; il en était de même du safran, mais son empire était temporaire, car il n’agissait qu’associé au vin doux ; en revanche, la vertu des fleurs de bétoine en poudre était permanente ; prises le matin, à jeun, elles tenaient l’ennemi à distance, et en cas de bataille assuraient la victoire. Je n’affirmerai point que ces recettes sont encore aussi infaillibles qu’au seizième siècle ; le monde a fait tant de progrès depuis cette époque ! Elles avaient du moins le mérite d’être économiques, dans un temps où tous les gens altérés n’auraient pas eu le moyen de porter une améthyste au doigt pour se préserver de l’ivresse.

J’aurais aimé de trouver dans nos vieilles histoires des renseignements sur les caves les plus célèbres de notre pays. L’on parle bien de celles du palais mérovingien de Marlenheim et du canal souterrain que les rois franks avaient construit depuis cette résidence jusqu’à leur château de Kœnigshoven, afin de le pourvoir aisément de vin ; mais ce souvenir est marqué d’une trop forte teinte légendaire. Il nous faut quelque chose de positif, de certain, et cela est rare. Voici pourtant les caves de la ville de Strasbourg situées derrière le Barfüsser-Platz, et les caves de l’hôpital de Strasbourg, qui possèdent des tonneaux qui sont de véritables monuments et des vins qui sont des curiosités historiques. Le savant Roquefort les a visitées et y a vu du vin qui s’appelait vin de Luther, parce qu’il remontait à son temps[103]. Selon Schnéegans, il en existe encore actuellement du seizième siècle[104], et M. Piton dit que l’on en conserve même, dans un petit baril, qui remonte à 1472. M. Piton a donné la description des tonneaux de l’hôpital, dont l’un porte l’inscription suivante :


Mit Gottes Segen sag ich voran.
Noa der Gottes Mann
Nach dem Wein die fass bedacht,
Das er auch erst gemacht.
Gott gebe seinen segen herein
Von Jahr zu Jahr mit gutem Wein. 1715[105].


(Je commence par bénir Dieu. Noé, le saint homme, a pensé aux tonneaux après le vin, et ce fut aussi lui qui fit les premiers. Dieu donne sa bénédiction céans, d’année en année, avec du bon vin. 1715.)


Après les caves de l’hôpital de Strasbourg venaient les caves des abbayes. Dans nos monastères d’Alsace, la cave et l’église étaient les parties principales de l’édifice. Ils récoltaient les meilleurs vins du pays. L’on ne sait si la Providence les a placés à dessein presque tous dans des endroits fameux, ou si ces vignobles privilégiés sont des créations de la sagesse et du travail des moines. Ce qui est sûr, c’est qu’ils donnaient plus d’attention à la vigne du Seigneur qu’à l’arbre de la science. « Si les vapeurs vous tourmentent encore, écrivait l’abbé Grandidier à Dom Grappin, venez les chasser dans nos contrées ; vous trouverez dans nos abbayes peu de science et point de bibliothèques, mais de la bonhomie et du bon vin[106]. » Les caves de Murbach étaient renommées entre toutes. Fischart parle de leurs vieux foudres qui ressemblent à des montagnes, Berggebürende alte Fuder[107].

Grâce à ces musées bachiques et à de nombreuses collections particulières, riches et toujours tenues au courant de tous les progrès, la science poculative, en Alsace, ne courait point de danger de déchoir ou de se perdre. L’on ne s’y fia point pourtant. À côté des musées qui conservaient les trésors, il s’éleva des écoles, des institutions qui se chargeaient de maintenir les bonnes traditions et de favoriser le développement des hautes études. Quand les rats commencent à se fixer, qu’ils ont acquis un certain degré de maturité, ils se manifestent volontiers sous la forme d’académies, de compagnies savantes. L’utilité de ces occasions est démontrée. Elles aident autant aux progrès théoriques qu’aux perfectionnements pratiques. On obtient de la puissance des intelligences associées ce qu’on serait longtemps à attendre des efforts isolés du génie.

L’Alsace possédait des instituts de ce genre, ouverts au plaisir, à la gaîté, à l’art de bien vivre, au besoin de sociabilité ; ils répondaient à nos cercles, à nos clubs, à nos casinos. La pensée en était essentiellement laïque, mais les personnes ecclésiastiques en pouvaient faire partie, sauf quelques exceptions. Si l’on y regardait de près, l’on reconnaîtrait que les poêles de nos guildes de métier prenaient leur origine dans le besoin de réunions régulières et confraternelles où l’esprit se détend en même temps que le corps se repose et prend quelque réfection. Les gentilshommes, fatigués du silence de leurs maisons et de la monotonie de leurs châteaux, faisaient comme les simples artisans : ils s’assemblaient dans leurs curies ; à Strasbourg, par exemple, dans celles de la Meule, du Bateau et de la Haute-Montée ; à Colmar, très-anciennement, dans celle de la Couronne.

J’ai parlé[108] de la Stubengesellschaft de Schlestadt et du lustre dont elle a brillé. Il en existait une semblable à Haguenau, mais sur laquelle je n’ai pas de renseignements. Je clorai mon travail par l’histoire de deux établissements plus célèbres que bien connus, très-singuliers et qui, à ma connaissance, n’ont pas d’analogues soit en Allemagne, soit en France. J’ai deux guides entièrement sûrs pour mon exploration : le syndic Chauffour nous conduira au Wagkeller de Colmar, et l’abbé Grandidier nous fera les honneurs de la Confrérie des buveurs du Hoh-Barr.

Dès le quatorzième siècle, il se forma à Colmar une société de bons vivants, qui voulut joindre à l’agrément d’une réunion polie, la liberté qu’on ne goûte que dans un cénacle intime, le plaisir de la bonne chère et la tranquille dévotion aux meilleurs crus de nos coteaux. Son historiographe la qualifie de « très-noble et très-honorable[109] ». Elle n’admettait dans son sein que le haut patriciat, les savants, les professions libérales, les magistrats hors de charge et ceux en exercice. Les ecclésiastiques en étaient rigoureusement exclus.

Ces graves personnages ne trouvant pas qu’une honnête récréation fut une justification suffisante de cette institution, se mirent en tête que ses fondateurs avaient eu un but politique et municipal, et ils assuraient que l’objet de la société était « la conservation de la cité ». Nous ne disputerons pas là-dessus. On ne sait où elle siégeait dans ses commencements. Au seizième siècle elle était installée dans une maison à elle, appelée Zum Wagkeller ; ce local avait pris son nom de l’édifice municipal connu sous la même désignation et qui était dans le voisinage de cette maison. Elle y a tenu ses assemblées jusqu’en 1651. Depuis cette époque jusqu’en 1697, la société a loué sa maison à la ville, et en 1697 elle a été réunie au bâtiment que la ville avait cédé pour devenir le siège du Conseil souverain. À partir de la fin du dix-septième siècle, la société n’eut donc plus de pénates ; elle se borna à exister comme corps de communauté, avec une administration, des dignitaires et quelques revenus, mais sans siège officiel et permanent. La conquête française lui avait été fatale. Son histoire véritable et son lustre certain ne vont pas au delà du temps de la paix de Ryswick.

La société du Wagkeller était une association essentiellement libre ; tous les membres étaient égaux entre eux. Sans dépendre de l’autorité publique, elle était pourtant assujettie à sa juridiction ou, pour parler plus exactement, placée sous son patronage et sa protection. « Son objet n’a jamais été autre que de se rassembler amicalement dans une auberge appartenant à la société, pour y boire, fumer, manger, converser, jouer des petits jeux de commerce, s’amuser ensemble. Elle n’a jamais formé de tribu, de curie ou de corps politique, mais une simple association de personnes libres, indépendantes entre elles, liées par les simples liens de l’honnêteté et de l’amitié, sans autre but que de s’amuser suivant les goûts du siècle. »

Elle était régie par deux dignitaires élus chaque année le jour de la Saint-Étienne. L’un était receveur-trésorier, qui portait le nom de Stubenmeister ; il faisait les recettes et payait les dépenses ordonnées par l’association. L’autre était le Küchenmeister, littéralement le chef de cuisine, espèce de régisseur des plaisirs de la société ou de maître d’hôtel, chargé d’ordonner les repas, de surveiller les fournitures et de diriger l’hôtelier salarié que la société avait pris à son service. Celui-ci portait le titre de Haupt-Kann. « Il était le dépositaire responsable du mobilier, des gobelets d’argent et de vermeil, de la batterie de cuisine, du linge de table, des verres, bouteilles, pots d’étain, brocs, tables à écrire, trics-tracs, etc. » Il gouvernait la cuisine. Il s’engageait à respecter les associés, à obéir aux deux délégués de la compagnie, à ne point surfaire les écots et à traiter les consommateurs avec zèle, droiture et attention, sur le pied de la taxe convenue à son entrée en charge. Le plus ancien de ces Haupt-Kann connus est Henri Vogler, qui exerçait en 1465 ; le dernier fut Jean-Georges Englert, qui cessa ses fonctions en 1688.

Le Wagkeller avait anciennement ses repas officiels, réguliers. Il se réunissait en assemblée générale douze fois par an. À la fête de Saint-Mathias (26 février) il y avait un repas extraordinaire, fondé par Werner Gerhard ; plus tard survinrent de nouvelles fondations de repas, celle de Rodolphe de Rust, Georges Herr, de Jean-Jacques Schlachter, de Martin Birr. Les autres jours de frairie étaient le jour de l’an, où l’on distribuait des gâteaux, le carnaval, où l’on donnait des beignets, le lundi ou le mardi de Pâques, consacré à l’échange des Osterfladen (flans de Pâques) avec le Magistrat et le commandeur de la maison de Saint-Jean, les fêtes de l’Ascension, de la Fête-Dieu, de la Saint-Martin, de Noël, de la Saint-Étienne, marquées par des buvettes du soir (Nachttrunk) ; quelquefois on fêtait aussi le jour des Rois ; on donnait également de grands repas lorsqu’on faisait la grande pêche des deux étangs qui appartenaient à la société.

Le nombre des sociétaires était illimité ; mais il ne paraît pas avoir dépassé le chiffre de soixante. Parmi les noms des récipiendaires de cet institut je trouve ceux des de Rust, des Kesselring (1466), des Sandherr et des Goll (1566), des Holdt (1569), des Kriegelstein (1575), des Link, des Ortlieb, des Steffan, des Rohr, des Barth, des Buob, des Dürninger (1579) ; André Meybronn, poëte et maître d’école (1579) ; Dietrich de Westhausen et Philippe Truchsess de Rheinfelden (1588) ; Christophe Kirchner, recteur des écoles (1590-1600) ; des médecins, des apothicaires, des jurisconsultes, des capitaines ; le marquis d’Aligre, intendant de l’armée française en Alsace ; le marquis de Montausier, gouverneur de la Haute-Alsace (1630-1640) ; Jean-Balthazar Schneider, l’auteur de l’Apologia Colmariensis ; Jacques Clausier, commandant pour le roi à Colmar ; Jean-Georges Duvalier, préteur royal (1688) ; le syndic Sibour (1718) ; le syndic François-Antoine Chauffour (1724) ; Jean-Conrad Pfeffel (1723) ; Pierre Basque (1732), le bienfaiteur de l’hôpital de Colmar. Des gentilshommes du voisinage y étaient affiliés sous le titre de membres forains ; le plus illustre fut le palatin Christian II de Birckenfeld, seigneur de Ribeaupierre.

Les biens de la société consistaient en quelques immeubles. Le plus considérable était la vigne du Kœrenberg, située sur le ban de Kientzheim, qui lui avait été léguée en 1597 par Nicolas Schultheiss, l’un de ses membres, conseiller au Magistrat de Colmar. Voici le curieux testament de l’honorable Nicolas Schultheiss :

« On a fait souvenir le testateur et il s’est ressouvenu lui-même de l’honorable et louable société du Wagkeller de Colmar, dans laquelle il a été aussi longtemps incorporé et à laquelle il devait laisser, comme de raison, une marque louable de souvenir ; en conséquence, il lègue, donne et délaisse à la dite société commune du Wagkeller la pièce de vigne située à Kaysersberg, au pied de la montagne… et en outre un bocal d’argent, pour par la dite société recevoir après son décès la dite pièce de vigne et le dit bocal, les garder toujours en propriété pour l’amour de lui, user, tous les ans avec reconnaissance, à différentes époques et divers jours qu’il leur laisse à régler, du vin que le Tout-Puissant fera croître annuellement, le boire amicalement et fraternellement au Wagkeller et non ailleurs, et s’en récréer avec décence et bienséance. » Ce vin de Kœrenberg a joué un grand rôle dans la société du Wagkeller. Il est qualifié dans les papiers de la société de « vin très-excellent et ayant incontestablement la préférence sur tous les autres crus de l’Alsace ».

Le Wagkeller s’éteignit pauvrement après avoir joyeusement vécu. Le Magistrat de Colmar, pressé de dettes et ne sachant où prendre de l’argent pour payer les quartiers d’hiver des troupes de France, vendit une grande quantité de l’argenterie de la société ; le surplus de cette argenterie fut successivement distribué entre ses membres. Henri Frédéric Moog, licencié ès-lois, essaya de la rétablir en 1713, mais elle ne vécut depuis lors, jusqu’en 1795, que d’une vie incertaine et factice. Elle s’assembla encore de temps en temps « pour bien goûter cet excellent vin et regagner sa santé en se réjouissant » ; mais elle ne put ranimer l’esprit et la vie d’un temps qui n’était plus. Cependant elle avait conservé dans son sein quelques bons pantagruélistes qui sembleraient avoir eu l’étoffe nécessaire pour remettre sur pied une si louable et si utile institution. L’un de ces pantagruélistes trouvait que rien n’était plus commode que le Wagkeller « quand on vouloit donner à manger à un ami, et que les femmes sont presque toujours ou ridicules ou impertinentes ou travaillant à leurs lessives ; c’est là que les maris buvant leur chagrin, passent leur temps plus agréablement qu’avec ces belles créatures quelquefois fort importunes[110] ». Le compliment est court et ne donne assurément pas une haute idée des inspirations galantes du Kœrenberg.

Passons de l’institution bourgeoise du Wagkeller à l’institution chevaleresque de la confrérie du Hoh-Barr.

À l’ouest de Saverne et dominant la vieille résidence épiscopale, s’élève une montagne de moyenne altitude dont le sommet est couronné d’un immense, fantastique et âpre rocher, poste de vigie que la nature a placé entre l’Alsace et la Lorraine. Les évêques de Strasbourg ont bâti sur ce rocher un château fort, le Hoh-Barr. En 1586, il tombait en ruines ; le temps, les guerres, les tempêtes l’avaient dévasté. L’évêque Jean de Manderscheid le sauva et le rétablit. Pendant que le bon prélat voyait les murailles et les tours se relever, une fantaisie innocente, mais originale pour un prince de l’Église, traversa son imagination. « J’ai bien envie, pensa-t-il, de faire de ce nid d’aigles le Capitole des francs-buveurs de mon évêché ; ils ne le trouveront pas trop haut dès qu’ils le sauront pourvu de bon vin. Il y a assez de Sorbonnes qui ont jeté le trouble dans les esprits et la désunion dans les cœurs ; j’en veux créer une dont les dogmes ne susciteront ni schisme, ni hérésie dans ce bon pays d’Alsace. » Ce rêve souriant prit un corps, et, le 17 mai 1586, Jean institua au Hoh-Barr une confrérie de buveurs, sous le titre de « Confrérie de la Corne[111] ». D’où venait ce nom ? Des profondeurs mêmes des anciennes mœurs germaniques ; nos ancêtres aimaient à boire dans ces immenses cornes de buffle, souvenir et trophée de leurs chasses ardentes. Jean de Manderscheid en avait trouvé une dans l’héritage de ses pères ; elle contenait quatre litres. Il en fit don à son académie poculative, voulant que le symbole répondit au titre, et le principal instrument de travail au symbole. Elle était artistement ferrée de trois cercles de cuivre doré qui portaient ces légendes : En haut : India remota cornu dedit, da Deus præsens presidium huic arci, tuoque favore cornu illius evehe ; au milieu : Reperi destitutum, reliqui munitum, maneat tibi tuta custodia ; au bas :


Non minor est virtus quam quærere parta tueri.


Pour être jugé digne d’entrer dans l’alliance des buveurs du Hoh-Barr, il fallait faire ses preuves de capacité. Celui-là seul était proclamé membre du vénérable corps qui vidait d’un seul trait la vaste corne remplie de deux pots de vieux Lüppelsperger, de Wolxheim doré ou de vin du Rhin. Les faibles et les infirmes qui succombaient à l’épreuve étaient repoussés.

Cette corne était encore conservée dans les caves du château de Saverne, du temps de Grandidier. Ce wilkomm gigantesque était devenu une véritable personnification, une déité mythique ; on l’appelait madame la Corne, la plus qu’admirable Corne ; elle avait ses fidèles, ses serviteurs, ses dévots. On parlait de faire honneur, de lui offrir ses hommages, de lui présenter ses humbles services et de lui rendre ses devoirs comme on l’eût fait à une femme, à une reine. Les étrangers de distinction, les visiteurs illustres, étaient admis à la faveur de boire dans la grande Corne ; c’était même un devoir de politesse qu’ils ne pouvaient refuser et par lequel ils reconnaissaient l’hospitalité qu’ils avaient reçue chez l’évêque. Les plus grandes dames ne pouvaient s’en excuser. Il serait intéressant de connaître les rites et les cérémonies qui se pratiquaient dans ces occasions, les formules sacramentelles qui étaient usitées, les salutations, les vœux, les souhaits, les remercîment consacrés, tout le libretto enfin de la liturgie qui avait été inventée pour régler et rehausser le culte de la Corne. Ce cérémonial existait on n’en peut douter, puisque les visiteurs mentionnent qu’ils ont bu avec toutes les cérémonies requises et nécessaires, et que l’un d’eux parle même des belles et superbes cérémonies qui s’observent entre les confrères et sœurs audit lieu. Le détail ne nous en est malheureusement point parvenu.

La confrérie bachique du Hoh-Barr se composait de deux divisions. La plus éminente était formée des membres actifs, qui avaient satisfait aux épreuves officielles ; dans l’autre figuraient seulement les passagers d’occasion et les femmes qui avaient bu dans la Corne sans accomplir les devoirs prescrits. On voyait donc dans cette académie ce qu’on voit dans toutes les autres : des membres titulaires et profès et des associés libres, de simples correspondants, des affiliés, des novices.

À sa fondation, en 1586, l’université poculative de Manderscheid compta parmi ses premiers docteurs plusieurs personnages distingués : Henri de Bobenhausen, grand-maître de l’ordre teutonique ; Christophe, comte de Nellenbourg, grand-prévôt de Strasbourg ; Frédéric, duc de Saxe ; Thierry de Nartnan ; Jean-Guillaume de Landsperg ; Philippe, baron de Fleckenstein.

Deux ans après, elle recruta Hermann-Adolphe, comte de Salm ; Jean, comte de Manderscheidt, triplement chanoine dans les cathédrales de Cologne, de Trèves et de Strasbourg ; François, baron de Créhange ; Otton de Sultz ; Jean de Berckheim. En 1591, elle reçut les deux comtes palatins Reinhard et Georges-Jean. L’année 1615 fut une des plus riches en admissions importantes : l’archiduc Léopold d’Autriche, landgrave d’Alsace et prince-évêque de Strasbourg ; Guillaume Salantin, comte de Salm ; Égon, comte de Furstemberg ; Louis, comte de Sultz ; Philippe Egelolphe de Lutzelbourg ; Jean-Christophe de Wildenstein, Frédéric de Landsperg, Frédéric de Bettendorff, Philippe-Adolphe, comte de Lichtenstein ; Albert, comte de Limbourg ; Christophe, comte de Lichtenstein ; Jacques-Louis, comte de Furstemberg, et Jean, rhingrave et comte de Salm, y entrèrent en 1617 ; Ladislas, comte de Salm, en 1620. Le fameux rhingrave Otton-Louis, qui devait plus tard avec les Suédois ravager l’Alsace, et battre les Lorrains à Wattwiller, s’y fit admettre en 1626, fait qui prouve l’esprit tolérant de cette institution également accessible à tous les cultes.

Les Suédois passaient déjà le Rhin que la confrérie du Hoh-Barr faisait encore des réceptions. La menace d’une invasion n’avait pu refroidir l’enthousiasme de ceux qui aspiraient à devenir chevaliers de l’ordre consolateur de la Corne. Christophe de Wangen, François de Landsperg et Jean Christophe de Landsperg, trois enfants du pays, triomphèrent bravement de la Corne. Ils firent plus que leur devoir, puisqu’ils la vidèrent deux fois au lieu d’une, comme l’atteste le distique dont ils firent précéder leurs noms :


Cornu quod quondam repetita vice biberunt
Insignes scribunt nobilitate viri.


Alsaciens, nobles, bons latinistes, grands hellénistes de bouteille ; la chose est claire : ils étaient chanoines. L’abbé de Neubourg, Adolphe Brunn, un plébéien, qui se fit recevoir le même jour qu’eux, se contenta de boire le contingent obligé, ce qui le priva des honneurs de la poésie et le réduisit à la modestie de cette prose : Anno 1632, die 29 septembris, cornu exhausit qui supra nomen suum apposuit, frater Adolphus abbas novi Castri.

Maintenant, voilà la terrible guerre de Trente ans déchaînée sur le pays ; l’Alsace est foulée, mis au pillage, ravagée d’un bout à l’autre par les armées impériales, les bandes suédoises, les corps français ; les bestiaux sont enlevés, les greniers volés, les caves vidées ; les villages brûlent ; on tue les hommes ; les femmes et les petits enfants se sauvent dans les bois où ils meurent de faim et de froid ; la misère, la famine, la peste, dévorent la pauvre contrée ; l’épouvante et le deuil sont partout. Que fait la confrérie de la Corne pendant que l’ouragan sévit ? La dernière chose que l’homme oublie, c’est son amusement ; les derniers lambeaux qu’il relâche aux mains de la mort, ce sont les plaisirs inutiles et frivoles. Au milieu de ces horreurs, le siècle était gai. Le collège bachique du Hoh-Barr ne mourut point des calamités qui tuèrent quasi une province. Seulement « ses assemblées souffrirent quelque interruption », dit son historiographe. Bientôt la joyeuse France arrive pour ranimer cette institution languissante. Le 31 janvier 1634, le comte Hermann-Adolphe de Salm, chanoine de la cathédrale de Strasbourg et administrateur de l’évêché, remit le château de Hoh-Barr aux troupes de Louis XIII, « et l’on a bu dans la grande corne le Vidercome ». Il n’y avait plus ni vainqueurs, ni vaincus. Madame la Corne avait fait ce miracle de paix, et le Widercome, le Revenez-y, avait scellé cette paix entre les soldats épiscopaux qui défendaient la ligue catholique, et les soldats de Richelieu qui soutenaient l’union protestante.

Le premier gouverneur français du Hoh-Barr fut Isaac de Saint-Simon, grand-oncle de l’incomparable peintre des Mémoires. Il voulut être de la confrérie et n’attendit pour cela que la fin de l’hiver. Le 17 avril 1634, il monta à la forteresse et « but avec toute la cérémonie dans la corne ». Sur l’exemple de M. de Saint-Simon, tout le monde voulut entrer dans la récréative académie, les officiers surtout, ardents à soutenir l’honneur national partout et à montrer qu’ils ne craignaient pas plus les Allemands le hanap à la main que l’épée au poing. Voyez-les gravir la raide pente du Hoh-Barr, passer lestes et joyeux l’arceau noirci de l’antique citadelle ; ils vont faire la cour à la dame qui règne en maîtresse souveraine dans ces lieux ; le 2 mai, c’est Louis de Saint-Simon, le frère du gouverneur ; le 10, c’est MM. de Vauciennes, Saint-Gly, d’Aulcons, de Boisrouvray qui « rendent leurs devoirs à l’incomparable corne » ; le 12 c’est MM. de Richebourg, major, et de Lannay, capitaine au régiment de Navarre ; « ils ont bu dans la grande corne de cette place à la santé du gouverneur d’icelle ». Le 17, une compagnie du régiment d’Allincourt y vient tenir garnison ; elle est commandée par le capitaine Chazellets qui écrit : « On ne doit point douter que je n’ai rendu les devoirs dus à la Corne et fait rendre à tous ceux qui m’ont fait l’honneur de me venir voir. » Le 26, c’est M. de Sorbon, officier de la compagnie de M. de Bressoles, qui boit deux coups dans la corne. Le 12 juin, c’est un deuxième M. de Boisrouvray, lieutenant dans le régiment d’Allincourt. Il reste à mi-chemin du devoir et confesse sa défaite en des termes où la galanterie ne réussit pas à couvrir le dépit : « Je ne suis point d’humeur semblable à ces fanfarons, lesquels remplis de vanité s’attribuent mille choses qui n’entrèrent jamais dans l’imagination humaine. Pourquoi, sans aller rechercher aucun artifice, je dirai que sans fard je me suis efforcé de rendre mes services à la Corne divine et plus qu’admirable qui repose en ce moment où j’ai commandé sous son estendard, mais comme n’étant pas doué d’une nature assez relevée pour entrer en lice avec elle ; sans craindre personne. » Et il signe.

En voici deux qui parlent en vers, poésie un peu dressée, poésie de soldats qui ont su un peu de rhétorique, mais qui l’ont perdue par les chemins :


La Chapelle, lieutenant de Vauciennes,
Voulant suivre les loix anciennes,
Chérissant les soupirs de la corne,
S’en mettant de la confrairie
De ceux qui la boiront souvent
Afin de maintenir le courant.


L’autre, Baillet de Daulcour, s’en tire mieux. C’est de droit ; il est capitaine :


L’honneur m’accompaigne,
La vertu me conduit.
Si le boire je dédaigne,
Pour un autre déduit,
C’est pour en mieux valoir.
Je quitte l’étendard
Combattu du pouvoir
De la corne du Haut-Barr.


Le 20 juin, arrive le lieutenant Huvet avec sa compagnie. « Il rend le devoir à la corne » ; mais comme il est amoureux, « il le fait rendre aussi à toute sa compagnie, qui boit à la santé de sa maîtresse ». Voilà une bien galante action et qui a certainement procuré plus de plaisir aux soudards du régiment d’Allincourt qu’à la dulcinée inconnue du sieur Huvet. Cette procession continue jusqu’à l’automne. Alors viennent les dames. « Moi Madelaine de Saint-Simon, fille du gouverneur de Saverne, avons venu à Haut-Barr et y avons demeuré quinze jours, et n’a pas voulu manquer de rendre le devoir que l’on a coutume d’observer, qui est de boire dans la grande corne ; 3 octobre 1634. » Puis vient la mère. « 23 octobre. Moi damme de Saint-Simon, gouvernante de ce lieu de Saverne, et autres lieux, avec mon fils le vicomte de Saint-Simon et mon fils de Talleri et ma fille ont bu dans la corne et ont demouré ici quelque temps. » Le français de ces nobles dames est un peu raboteux ; elles abandonnent la grammaire à leurs femmes de chambre. « Moi Lacroix, damoiselle de Madame de Saint-Simon, ai bu dans la corne. » — « Moi Chautours, damoiselle de Madame la gouvernante, je bus dans la corne à Aubarre. » Ces dames étaient accompagnées de l’intendant de leur maison qui est un peu plus causeur : « Moi Noël Nivelle de Paris suis venu à Hobart avec Madame la gouvernante, et voyant les belles et superbes cérémonies que l’on observe en ce dit lieu entre les confrères et sœurs qui y ont été et qui sont de la confrairie de madame la Corne, la dévotion est mise dans mon cœur pour en être du nombre et ai mis peine de pouvoir boire dans la dite corne à la santé du roy et pour témoignage j’ai signé la présente. »

Le duc de Grammont y était ce même jour, 23 octobre. « Étant arrivé par hazard à Aubart, j’ai bu dedans la corne à la santé de Gustave Horn. » Signé Louis-Antoine, duc de Grammont.

En 1635, j’y constate encore la présence d’un amoureux : « Le 24 avril, j’ai bu à la santé du roy dans la corne, et pour passer ma fantaisie j’ai bu en même temps à la santé de ma mie. » Signé Toynest. Toynest, cela sent le roturier ; mais ce roturier était aussi galant chevalier que bon royaliste.

Tous ces souvenirs sont extraits du registre de la confrérie. Il se termine au 19 septembre 1635 par la mention suivante : « Nous Lacoudray et Dez avons rendu honneur à la corne, bu à la santé du roy, et après avoir rendu hommage à la dite corne l’avons remise au dit lieu avec les cérémonies requises. »

Ces derniers mots ne semblent-ils pas être un procès-verbal d’enterrement, un protocole de funérailles ? Hélas ! oui ! La Corne est bien malade, elle va mourir. Lacoudray et Dez, sans le savoir, la livraient à l’éternel repos. Le 15 novembre 1635, le général des Impériaux, Gallas, surprit le Hoh-Barr. On ne sait point si lui, ses lansquenets et ses reîtres honorèrent la Corne de Manderscheid. S’ils y burent, ce qui est probable, ce fut grossièrement, brutalement, sans aucune dévotion et sans laisser un souvenir de tendresse ou de reconnaissance, ni le moindre témoignage d’intérêt pour une institution si éminemment allemande. Le Hoh-Barr fut repris sur Gallas le 15 juillet 1636 par le cardinal de Lavalette et Bernard de Saxe-Weimar. Le siège vénéré de la confrérie des buveurs était donc délivré de ses profanateurs. Mais ses destins étaient accomplis. Le traité de Munster rendit le Hoh-Barr à l’évêque, mais démantelé, déshonoré. L’association des francs-buveurs s’éteignit le jour même où l’équilibre politique du monde moderne fut trouvé. La Corne bien-aimée, qui n’était plus qu’un fantôme dans une ruine, descendit de la montagne découronnée et chercha un asile dans le château de l’évêque. Elle y fut reçue avec la pitié, mais aussi avec l’indifférence qu’on donne aux épaves.

Un jour, en 1729, le cardinal de Rohan la montra comme un monument des âges détruits à la maréchale de Noailles qu’il recevait dans son palais de Saverne. La grande dame mesura des yeux la coupe colossale, et reconnaissant qu’elle appartenait à la race disparue des Titans, elle prononça le divorce définitif du nouveau monde avec l’ancien, et le consigna sur le vieux registre de la confrérie : « Arrivée à Saverne par un hasard personnel, j’ai vu la Corne et n’y ai point bu, ce 13 juillet 1729. » Signé la maréchale de Noailles.

Un galant évêque qui était présent essaya de renouer la chaîne brisée des temps. Il fit remplir la corne antique et la fit vider en mettant à contribution toute la compagnie. Il a rendu compte de son effort en écrivant ces lignes au pied du mot dédaigneux de la maréchale : « Nous évêque-duc de Langres, pair de France, certifions que l’acte ci-dessus n’est que trop vrai, mais qu’on y a beaucoup bu pour féliciter Madame la maréchale. »

Mais qu’eût été aux yeux de l’évêque Jean de Manderscheid le vague beaucoup de Pierre de Pardaillan d’Antin, petit-fils de Mme de Montespan, duc et pair, et évêque de Langres ?

La vieille Alsace, l’Alsace chevaleresque, féodale et monastique, si valeureuse aux combats de la dive bouteille, était bien morte. La soif aux grandes allures va se séculariser, se faire plébéienne. Du couvent, elle va passer dans le monde, et de la noblesse au tiers-état. Celui qui voudra un jour ajouter un chapitre à ce livre, en reprendra l’histoire dans les camps et les expéditions du premier empire.


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Notes :
  1. Koran, chap. xlvii, lxxvi, lxxxiii.
  2. Grandidier, Histoire de l’Église de Strasbourg, t. II, p. 132.
  3. Schilter, Script. rerum germanic., t. II, p. 25.
  4. Legrand d’Aussy, Vie privée des Français, t. II, p. 399 ; t. III, p. 4.
  5. Froissart, Chron., liv. Ier, Ire partie, ch. xxxii, édition Buchon.
  6. Gebwiler, Panegyr. Carolina, p. 14.
  7. Munster, Cosmographia, p. 807.
  8. Chronique des Dominicains de Guebwiller, p. 62.
  9. Brant, Narrenschiff, édition Strobel, ch. lxiii, p. 185.
  10. Hans Sachs, Werke, t. III, p. 93.
  11. Fischart, Gargantua, ch. iv, édition de 1607.
  12. Græter, Bragur., t. VI, 2e partie, p. 81.
  13. Rœsslin, Das Wasgauische Gebirg, p. 1.
  14. Duval, Acquisitions de la France, 1679, p. 23.
  15. La Grange, Mémoire sur l’Alsace. Mss., p. 299.
  16. Doppelmeyer, Beschreibung des Elsasses, p. 4.
  17. Billing, Beschreibung des Elsasses, p. VII.
  18. Friese, Oekonom. Naturgesch., p. II.
  19. Annuaire du Bas-Rhin de l’an XIII, p. 147.
  20. Friese, loc. cit., p. II.
  21. Annuaire du Bas-Rhin de l’an XIII, p. 148.
  22. Je tiens ce renseignement de feu M. Ostermann, maire de Saverne.
  23. Grandidier, Histoire de l’église de Strasbourg, t. Ier, p. 406.
  24. Epist. ad Eck et Sturnium. — Rœhrich, Mittheilungen, t. Ier, p. 91.
  25. Ichtersheim, Topogr. des Elsasses, t. Ier, p. 30.
  26. Elsäss. Samstagsblatt, 1860, p. 130.
  27. Piton, Ribeauvillé et ses environs, p. 19.
  28. Elsässische Neujahrsblätter, 1846, p. 287.
  29. Ichtersheim, loc. cit., t. Ier, p. 47.
  30. Bürgerfreund, année 1776, p. 530.
  31. Gargantua, ch. iv, édition de 1607.
  32. Gargantua, ch. iv, édition de 1607.
  33. Musée pittoresque d’Alsace, Kientzheim, p. 59.
  34. Monach. S. Gall, lib. I, ch. xxii.
  35. Annales et Chron. des Dominicains de Colmar, p. 367.
  36. Statuts du Wagkeller. Revue d’Alsace, 1853, p. 543.
  37. Durwell, Géologie du canton de Guebwiller, p. 86.
  38. Ichtersheim, Topogr. des Elsasses, t. II, p. 33. Il l’appelle ein köstlicher Wein.
  39. Elsässische Neujahrsblätter, 1846, p. 287.
  40. Schœpflin, Alsatia illustr., t. IV, p. 253.
  41. Munster, Cosmographie, p. 812.
  42. Diebolt-Schilling, Burgundischer Krieg, p. 20.
  43. Fischart, Gargantua, ch. xvi, édition de 1607.
  44. Ichtersheim, loc. cit., t. II, p. 41.
  45. Kleine Thanner Chronick, 1766, p. 78.
  46. Friese, Merkwürdigkeiten, p. 183.
  47. Die deutsch. Mundarten. Nuremberg, 1859, p. 10, article d’Auguste Stœber.
  48. Ehr. Stœber, Daniel oder der Strassburger. Strasbourg, 1825. In-8°, p. 29.
  49. Arnold, Pfingstmontag, 1816, p. 177.
  50. Oberlin, Propos. géol., p. 134.
  51. Annales et Chronique des Dominicains de Colmar, p. 135.
  52. Duval, loc. cit., p. 31.
  53. Archives du Haut-Rhin. Fonds d’Ensisheim. — Je suis redevable de cette intéressante communication à M. Brièle, archiviste du département.
  54. Archives de Strasbourg. Comptes de dépenses.
  55. Lajolais, Description de Strasbourg, p. 36.
  56. Tacite, De morib. german., ch. xxii.
  57. Grégoire de Tours, Hist. eccles. francor., lib. IX, cap. xxvii.
  58. Mediolani hist., t. II, p. 22, extrait de la chronique de Landulff l’ancien.
  59. Grandidier, Notice sur la confrérie du Hoh-Barr, p. 10.
  60. Archiv-Chronick. Code dipl. de Strasbourg, p. 183.
  61. Paulli, Schimpf und Ernst, p. 100.
  62. Kreuterbuch, p. 418.
  63. Fechter, Plater’s Autobiographien, p. 72.
  64. Voyages de Montaigne, t. Ier, p. 34.
  65. Ibidem, p. 73.
  66. Dorlan, Notices historiques sur Schlestadt, p. 119.
  67. Gargantua, lib. IV, édition de 1607.
  68. Noailles, Histoire de Mme de Maintenon, t. II, p. 489.
  69. Gœthe, Mémoires. Voyages sur le Rhin, t. II, p. 308.
  70. Revue d’Alsace, 1860, p. 9.
  71. Gœthe, Mémoires, t. Ier, p. 456 et 418.
  72. Math. Mieg, Mülhausens Geschichte, 1816, t. Ier, p. 34.
  73. Grandidier, Histoire de l’église de Strasbourg, t. Ier, p. 179.
  74. Trouillat, Monum. de l’évêché de Bâle, t. II, p. 650.
  75. Revue d’Alsace, 1859, p. 404.
  76. Mieg, loc. cit., t. II, p. 136.
  77. Catalog. episcop. arg., p. 93.
  78. Narrenschiff, ch. xvi.
  79. C’était du Lüppelsperger de Riquewihr, accrédité par une longue tradition au château des évêques de Strasbourg à Saverne.
  80. Bassompierre, Mémoires. Coll. Michaud, t. XX, p. 39.
  81. Buheler, Chronick. Mss., ad. ann. 1574.
  82. Tallemant, Historiettes, t. V, p. 215.
  83. Alsatia de 1851, p. 28.
  84. Grandidier, Histoire d’Alsace, t. Ier, p. 38.
  85. Geiler, Weltspiegel. Bâle, 1574. In-fol., p. 116.
  86. Voir tous les anciens règlements de police de Strasbourg, depuis 1529 jusqu’à 1789.
  87. Merklen, Histoire d’Ensisheim, t. II, p. 148.
  88. Spreng, Ursprung von Basel, p. 33.
  89. Rœhrich, Mittheilungen, t. Ier, p. 298.
  90. Alsatia, année 1854-1855, p. 235 et 245.
  91. Morel, Statistique de l’ancien évêché de Bâle, p. 266.
  92. Moscherosch, Philander von Sittenwald. Strasbourg, 1653, t. Ier, p. 229.
  93. Petri, Mülhausens Geschichte, 424. — Mieg, idem, t. Ier, p. 178. — Voyez aussi Alsatia de 1851, p. 172.
  94. Jér. Bock, Teutsche Speiskammer, Strasbourg, 1550. In-fol., ch. xix.
  95. Grandidier, Vues pittoresques d’Alsace. Guémar, p. 10.
  96. Trouillat, Monum. de l’évêché de Bâle, t. II, p. 640, et t. III, p. 809.
  97. Grandidier, Histoire de l’Église de Strasbourg, t. II, p. 325.
  98. Schweighæuser et Golbéry, Antiquités de l’Alsace, t. Ier, p. 65.
  99. Duvernoy, Éphémérides, p. 465.
  100. Corberon, Ordonnances d’Alsace, pp. 165, 504, 801, 871.
  101. Corberon, loc. cit., p. 641.
  102. Brant, Narrenschiff, édition de Strobel, p. 265.
  103. Legrand d’Aussy, Vie privée des Français. Note de Roquefort, t. III, pp. 3, 72.
  104. Schnéegans, Strasb. Geschichten, p. 31.
  105. Piton, Strasbourg illustré. Faubourgs, p. 67.
  106. Lettre du 20 décembre 1779. Revue d’Alsace, 1855, p. 331.
  107. Fischart, Gargantua, ch. vi, édition de 1608.
  108. Revue d’Alsace, année 1860, p. 491.
  109. Chauffour, le syndic, Notice sur le Wagkeller de Colmar, manuscrit appartenant à M. Félix Chauffour, ancien notaire, qui a bien voulu me le communiquer.
  110. Notice sur le Wagkeller, Revue d’Alsace, 1853, p. 542.
  111. Grandidier, Anecdotes sur la confrérie du Hoh-Barr. Nancy, 1850. In-8°.