L’Ange Gardien (Béranger)

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Œuvres complètes de BérangerH. Fournier2 (pp. 322-324).


L’ANGE GARDIEN


Air : Jadis un célèbre empereur


À l’hospice un gueux tout perclus
Voit apparaître son bon ange ;
Gaîment il lui dit : Ne faut plus
Que votre altesse se dérange.
Tout compté, je ne vous dois rien :
Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Sur la paille, né dans un coin,
Suis-je enfant du Dieu qu’on nous prêche ?
Oui, dit l’ange ; aussi j’eus grand soin
Que ta paille fût toujours fraîche.
Tout compté, je ne vous dois rien :
Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Jeune et vivant à l’abandon,
L’aumône fut mon patrimoine.
Oui, dit l’ange, et je te fis don
Des trois besaces d’un vieux moine.
Tout compté, je ne vous dois rien :
Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Soldat bientôt, courant au feu,
Je perdis une jambe en route.

Oui, dit l’ange ; mais avant peu
Cette jambe aurait eu la goutte.
Tout compté, je ne vous dois rien :
Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Pour mes jours gras, du vin fraudé
Mit le juge après mes guenilles.
Oui, dit l’ange ; mais je plaidai :
Tu ne fus qu’un an sous les grilles.
Tout compté, je ne vous dois rien :
Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Chez Vénus j’entre en maraudeur ;
C’est tout fruit vert que j’en rapporte.
Oui, dit l’ange ; mais, par pudeur,
Là je te quittais à la porte.
Tout compté, je ne vous dois rien :
Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

D’un laidron je deviens l’époux,
Priant qu’il ne soit que volage.
Oui, dit l’ange ; mais nul de nous
Ne se mêle de mariage.
Tout compté, je ne vous dois rien :
Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Vieillard, affranchi de regrets,
Au terme heureux enfin atteins-je ?
Oui, dit l’ange, et je tiens tout prêts
De l’huile, un prêtre et du vieux linge.
Tout compté, je ne vous dois rien :
Bon ange, adieu ; portez-vous bien.


De l’enfer serai-je habitant,
Ou droit au ciel veut-on que j’aille ?
Oui, dit l’ange ; ou bien non, pourtant.
Crois-moi, tire à la courte paille.
Tout compté, je ne vous dois rien :
Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Ce pauvre diable ainsi parlant
Mettait en gaîté tout l’hospice.
Il éternue, et, s’envolant,
L’ange lui dit : Dieu te bénisse !
Tout compté, je ne vous dois rien :
Bon ange, adieu ; portez-vous bien.