L’Angleterre à l’ouverture de la session parlementaire de 1850

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L'ANGLETERRE


A L'OUVERTURE DE LA SESSION PARLEMENTAIRE DE 1850.




DES CONSEQUENCES POLITIQUES DES REFORMES COMMERCIALES
DE SIR ROBERT PEEL.




L’Angleterre nous offre, depuis trois ans, le spectacle, jusqu’ici sans exemple chez nos voisins, d’un gouvernement affranchi de toute opposition. Les ministres actuels ont presque toujours rencontré chez leurs prédécesseurs un appui cordial, et les tories, privés de leur chef et de leurs orateurs par la désertion de sir Robert Peel et de ses amis, plus désireux de se venger que de ressaisir le pouvoir indécis et divisés sur la meilleure conduite à tenir, ont rarement essayé d’entraver les mesures de lord John Russell. Ils ont ainsi tenu, peut-être un peu malgré eux, la promesse faite par lord George Bentinck, lorsqu’il poursuivait avec acharnement la chute de sir Robert Peel. Lord George Bentinck avait déclaré que les successeurs, quels qu’ils fussent, du ministre renégat auraient le champ libre et une franche et loyale épreuve pour leur politique, à la seule condition de remplacer au pouvoir l’homme que les tories voulaient jeter dehors pour avoir trahi et livré l’agriculture nationale. Volontairement ou non, la promesse a été remplie, et M. Disraëli avait le droit de dire en juillet 1849 à lord John Russell et à ses collègues que depuis trois ans ils administraient sans obstacle, qu’ils avaient fait prévaloir et avaient pu librement appliquer leurs plans et leurs idées, et qu’ils ne pouvaient refuser de laisser juger sur les résultats de ces trois années la politique à laquelle ils s’étaient associés en 1846, et qu’ils continuaient.

Pendant toute la durée de la dernière session, le ministère whig n’a jamais eu rien à redouter pour son existence ; les discussions dont la politique extérieure et l’administration des colonies ont été le sujet n’ont jamais été de nature à l’alarmer sur le pouvoir dont il était paisible possesseur. Il n’en sera plus de même cette année. Tout annonce, au contraire, une session fertile en débats animés, en luttes ardentes, en mesures décisives. L’association pour la protection de l’industrie nationale et l’association pour la réforme électorale et financière ont consacré l’intervalle des deux sessions à ’agiter les esprits, se combattant l’une l’autre par des publications rivales, et opposant réunion à réunion sur toute la surface de l’Angleterre. M. Disraëli a commencé, et M. Cobden a repris le rôle d’agitateur ; tous deux ont parcouru les principaux comtés d’Angleterre, s’attaquant et se répondant tour à tour sans pourtant se trouver nulle part en face, et s’ajournant à leur rencontre dans le parlement. Lord Stanley vient de réunir les principaux membres du parti tory pour décider s’il convient d’attaquer le gouvernement dès le premier jour, en présentant un amendement à l’adresse, ou s’il convient mieux d’attendre une occasion plus favorable. Le gouvernement de son côté, jaloux d’échapper cette fois au reproche de s’endormir dans la jouissance du pouvoir, a fait préparer pour l’ouverture de la session un certain nombre de mesures, entre autres un nouveau plan d’administration coloniale et un projet de réforme électorale.

Changer la loi électorale et déplacer par conséquent le centre de gravité du pouvoir politique est partout une entreprise grave et périlleuse, à plus forte raison en Angleterre, où les institutions tirent de leur antiquité une grande partie de leur force, et où bon nombre d’esprits, en 1831, repoussaient encore une réforme dont ils reconnaissaient la justice, de crainte d’affaiblir le prestige de la chambre des communes en touchant à son organisation séculaire. Lord John Russell, en combattant les propositions de réforme électorale présentées par les radicaux, a plusieurs fois déclaré qu’il ne regardait pas l’œuvre de 1831 comme définitive, et qu’il admettait la possibilité d’un progrès ultérieur. Néanmoins on était fondé à croire que les whigs se tenaient pour satisfaits de la réforme accomplie, et qu’ils renvoyaient à un avenir assez lointain toute modification de la loi électorale. On a donc lieu d’être surpris de voir lord John Russell proposer lui-même cette année une réforme qu’il déclarait inopportune et prématurée l’année dernière ; on est en droit de supposer à cette détermination imprévue des motifs d’une impérieuse nécessité. Pour nous, la conduite du ministère whig nous semble facile à expliquer ; elle nous paraît la conséquence forcée des graves changemens introduits par sir Robert Peel dans la législation économique de l’Angleterre. Sir Robert Peel a pris pour lui le côté brillant et populaire de cette révolution ; il a laissé à ses successeurs la tâche ingrate de la compléter et de la terminer.

Nous sommes de ceux qui n’ont point épargné les éloges à sir Robert Peel. Nous l’avons suivi avec une sympathique émotion dans tout le cours de cette session mémorable qui mit fin à son pouvoir, alors que lord George Bentinck le poursuivait de ses philippiques, quelquefois brutales et souvent éloquentes, et que M. Disraëli l’accablait de ses sarcasmes les plus acérés et les plus amers ; alors que, déterminé à tomber, il voyait ses anciens adversaires, les whigs, le soutenir avec enthousiasme et le combattre à regret ; alors que M. Cobden, prêt à voter contre lui, l’adjurait de garder le pouvoir en renonçant à son bill sur l’Irlande. Cette session ne fut qu’un long drame, où tout l’intérêt s’était concentré sur sir Robert Peel ; ces luttes ardentes autour d’un homme inflexible qui tenait entre ses mains les destinées de l’Angleterre rappelaient la fable antique de Prométhée ; il semblait que la liberté commerciale remplaçât le feu sacré, et dût coûter, comme lui, la vie à celui qui l’apportait. On ne pouvait pourtant se dissimuler que l’avenir de l’Angleterre était engagé dans cette lutte où il ne s’agissait en apparence que d’un homme, et en admirant la force de volonté avec laquelle sir Robert Peel imposait au parlement l’abolition des lois sur les céréales, on se demandait si la situation de la Grande-Bretagne exigeait absolument ce remède héroïque.

Il est temps aujourd’hui de juger l’œuvre de sir Robert Peel, de chercher si elle a produit tous les résultats que ce hardi novateur en attendait, et de voir si, à côté de la plaie qu’elle guérissait, elle ne créait pas une plaie nouvelle. Peut-être cet examen prouvera-t-il que la célèbre doctrine du libre échange, au lieu de reposer, comme on le croit à Manchester, sur des principes éternels, applicables à tous les temps et à tous les pays, n’est qu’une théorie de circonstance, produite et justifiée par la situation exceptionnelle de l’Angleterre ; peut-être prouvera-t-il surtout qu’une impérieuse nécessité ne laissait à nos voisins que le choix entre deux maux, et qu’elle a entraîné sir Robert Peel à sacrifier aux exigences du présent l’avenir de l’Angleterre. C’est une question de fait qui est ici soulevée ; le soin de débattre la question théorique appartient aux économistes de profession.


I

Dans les derniers jours de la session de 1849, M. Disraëli fit au sein de la chambre des communes la demande d’une enquête sur l’état de la nation. Cette motion, qui fut rejetée à une forte majorité, fut cependant l’occasion du seul débat où l’existence du ministère anglais ait été réellement engagée : elle renfermait une attaque qui s’adressait à sir Robert Peel aussi bien qu’au ministère ; car, dans les collègues de lord John Russell, M Disraëli combattait moins des ministres whigs que les continuateurs de la politique commerciale de 1846. Sir Robert Peel le comprit ainsi ; il vint en aide au cabinet, et porta avec le ministre de l’intérieur, sir George Grey, tout le poids de la discussion. Il revendiqua l’honneur et la responsabilité de son œuvre, et, suivant M. Disraëli pas à pas dans toutes ses attaques, il entreprit d’établir que ses propres prévisions n’avaient point été trompées. Ce discours, on le comprend, est la principale pièce du procès.

M. Disraëli prétendait qu’une enquête parlementaire aurait pour résultat de démontrer qu’en janvier 1846 toutes les branches de la richesse nationale prospéraient, et qu’en juin 1848 elles étaient toutes dans un état de souffrance profonde. Il ajoutait qu’au moment où il parlait, cette souffrance n’avait fait que s’accroître. Cependant la tranquillité intérieure n’avait point été troublée, aucune opposition n’avait été faite au ministère ; celui-ci n’avait point hérité d’embarras antérieurs, puisque, à son arrivée au pouvoir, les recettes dépassaient les dépenses. Le ministère ne pouvait donc renvoyer ni aux événemens ni à personne la responsabilité du changement désastreux survenu dans la situation de l’Angleterre ; ce changement était bien le résultat de la politique commerciale inaugurée par sir Robert Peel et pratiquée par lord John Russell. Le mérite de l’ouvre se reconnaissait à ses fruits.

C’était là une thèse spécieuse que M. Disraëli a développée avec beaucoup d’art et qui fournissait à sa verve satirique d’abondans matériaux ; mais M. Disraëli choisissait mal son terrain : en se faisant un argument de la prospérité dont jouissait l’Angleterre au commencement de 1846, il amnistiait toute l’administration de sir Robert Peel, sauf l’abolition des lois sur les céréales, et sir Robert Peel ne manqua pas de se prévaloir de cet aveu échappé à son ennemi le plus acharné. En outre, en prenant pour second terme de sa comparaison l’année 1848, M. Disraëli mettait ses adversaires en droit de lui objecter qu’il choisissait une année exceptionnelle, et qu’il s’armait d’une détresse passagère facile à expliquer par une disette en Irlande, par la crise des chemins de fer et par le contre-coup des révolutions européennes.

L’orateur tory croyait aller au-devant de l’objection en alléguant que la famine de l’Irlande avait été un mal local, que les spéculations sur les chemins de fer remontaient aux années antérieures, et enfin qu’en 1848 les exportations de l’Angleterre n’avaient point diminué malgré la crise révolutionnaire. M. Disraëli ne pouvait cependant se dissimuler que l’Angleterre s’était vue dans la nécessité de nourrir l’Irlande ; il rappelait lui-même qu’un emprunt considérable avait été contracté pour donner du pain à plusieurs millions d’hommes. Si les souffrances étaient pour l’Irlande, la dépense était à la charge de l’Angleterre. Quant aux actions des chemins de fer, en 1846 elles étaient regardées comme un placement sûr et avantageux ; elles formaient une partie considérable de ce capital à l’aide duquel les classes industrielles faisaient le commerce étendu qui servait d’argument à M. Disraëli ; en 1848, ce capital s’était évanoui en fumée par la dépréciation des chemins de fer, et bien des gens qui, deux ans auparavant, se croyaient riches et étaient riches en effet avaient passé, comme par l’action d’un pouvoir surnaturel, de l’opulence à la misère. Il est impossible de nier que cette destruction presque instantanée d’un capital de plusieurs centaines de millions ait dû exercer une influence considérable sur la prospérité de la classe commerçante et industrielle ; il est également impossible de nier que les révolutions du continent ont eu leur contrecoup en Angleterre. Chacun sait qu’aussitôt après février 1848, toutes les maisons françaises qui avaient fait des commandes en Angleterre retirèrent leurs ordres : croit-on qu’il n’en ait pas été de même des maisons de Vienne, de Berlin et de toute l’Allemagne ?

M. Disraëli ne pouvait espérer de détruire complètement de semblables objections. S’il a persisté à choisir l’année 1848 comme un des deux termes de sa comparaison, c’est qu’en opposant aux tableaux statistiques de 1848 ceux de l’année finissant le 25 mars 1846, il pouvait conclure qu’en trois ans le nombre des pauvres valides qui, faute d’ouvrage, avaient dû recourir à l’assistance publique s’était accru de 74 pour 100 (666,338 au lieu de 382,417) ; que celui des indigens secourus s’était accru de 41 pour 100 (1,876,541 au lieu de 1,332,089) ; que les dépenses faites en vertu de la loi des pauvres s’étaient accrues de 25 pour 100 (154,500,000 francs, au lieu de 123,550,000 fr.) ; enfin, que les taxes locales pour venir au secours des indigens s’étaient accrues en moyenne de 39 et demi pour 100 dans les comtés manufacturiers et de 17 pour 100 dans les districts agricoles. En outre, l’orateur, pour le besoin de sa thèse, voulait être en droit de dire que ce n’était pas seulement l’agriculture qui avait reçu un coup funeste, mais que l’industrie elle-même avait été profondément atteinte, et il espérait tourner au profit de la démonstration qu’il entreprenait l’incontestable détresse de l’industrie anglaise dans les premiers mois de 1848. M. Disraëli oubliait que qui veut trop prouver ne prouve rien, et il allait apprendre à ses dépens qu’il n’est jamais prudent d’étayer d’argumens ruineux la meilleure des causes. Si ses adversaires parvenaient à établir qu’il y avait en 1849 amélioration sur 1848, ils étaient aussitôt en droit de conclure que M. Disraëli n’était pas fondé à invoquer comme preuve une année exceptionnelle et une détresse passagère toute son argumentation se trouvait invalidée à la fois.

C’est ce que le ministre de l’intérieur, sir George Grey, ne manqua pas de faire. Il établit à son tour une comparaison entre les six premiers mois de 1848 et les six premiers mois de 1849, et, prenant successivement un certain nombre de villes industrielles, il démontra que le nombre des pauvres secourus avait décru dans une proportion notable, que les dépenses de l’assistance publique avaient diminué, enfin que les dépôts dans quelques caisses d’épargne avaient augmenté en nombre et en valeur. Il en concluait que la dépression éprouvée en 1848 était éphémère, et que l’Angleterre revenait graduellement à sa situation normale.

M. Disraëli n’avait rien à opposer à cette réponse. Il avait également été mal inspiré en voulant se faire un argument de la détresse, momentanée des manufacturiers anglais. Il devait savoir que toute crise industrielle qui est produite par une cause étrangère à l’industrie elle-même, comme une disette, une commotion politique, etc., est inévitablement suivie d’une réaction favorable : la production, en effet, éprouve un temps d’arrêt pendant lequel les approvisionnemens s’épuisent, et les besoins de la consommation viennent bientôt ranimer les ateliers. Après deux ans de chômage, la consommation intérieure eût suffi pour rendre à l’industrie anglaise son activité, à plus forte raison lorsque les révolutions européennes, en paralysant l’industrie de la France et de l’Allemagne, affranchissaient les manufacturiers anglais de toute concurrence dans les marchés des deux mondes. Languissante en 1848, l’industrie anglaise réunissait, en 1849, tous les élémens de prospérité. Aussi M. Disraëli fut-il facilement accablé par sir George Grey et par sir Robert Peel, qui prouvèrent que la consommation du sucre, du café, du tabac, des eaux-de-vie, s’était considérablement augmentée, et qui lurent dans la chambre des communes nombre de lettres de négocians ou de manufacturiers des principales villes d’Angleterre et d’Ecosse, témoignant toutes de l’état florissant de l’industrie. Cette activité des manufactures anglaises s’est soutenue pendant tout le cours de 1849, et ne paraît point encore se ralentir. Néanmoins il est évident qu’à mesure que l’ordre se raffermira sur le continent, et que l’industrie française ou allemande se relèvera de ses ruines, l’industrie anglaise perdra quelques-uns de ses avantages actuels ; mais M. Disraëli, qui s’était fait un argument de la détresse momentanée de 1848, ne pouvait contester à ses adversaires le droit d’invoquer à leur tour la prospérité, peut-être passagère, de 1849. Quant au fait allégué par lui, et prouvé du reste par des témoignages authentiques, que des fabricans auraient dû, faute d’acquéreurs, exporter des articles destinés à la consommation intérieure, il ne pouvait suffire évidemment à rendre compte de l’accroissement considérable qu’avaient éprouvé toutes les exportations de l’Angleterre.

Que reste-t-il donc de toute la partie du discours de M. Disraëli qui était relative à l’industrie ? Un seul fait, celui sur lequel il a le moins appuyé, et qui aurait dû être au contraire le point de départ de son argumentation. Les exportations de 1848 ont égalé, pour les quantités exportées, les exportations de 1845 et 1846 ; mais leur valeur, qui était, en 1846, de 59,500,000 livres, n’a plus été, en 1848, que de 53 millions de livres. Ce fait prouve que, pour la même quantité de travail, l’Angleterre a reçu, en 1848, 6,500,000 livres, ou 162,500,000 fr. de moins qu’en 1846. Cette dépréciation dans la valeur des articles exportés, et notamment des cotonnades, a fait de nouveaux progrès en 1849, quoique le prix de la matière première, du coton, ait éprouvé une certaine augmentation. D’où vient cette dépréciation ? Sir George Grey s’est contenté de répondre que si les fabricans anglais avaient jugé à propos de vendre leurs produits moins cher, c’est qu’ils avaient eu intérêt à le faire, et, par une allusion aux lettres qu’il avait lues, il a invité ironiquement M. Disraëli à demander lui-même aux négocians anglais s’ils avaient pour habitude de vendre à perte et de s’en féliciter :

Toutefois si cette dépréciation des articles d’exportation n’a été produite ni par une réduction dans les bénéfices des fabricans ni par une baisse dans le prix de la matière première, elle ne peut s’expliquer que par une diminution dans les salaires. Est-il vrai que les salaires des ouvriers aient subi un abaissement depuis l’abolition des corn-laws ? C’est là un fait incontestable. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les discours de sir George Grey et de sir Robert Peel, qui font un si magnifique tableau de la prospérité de l’industrie. À les en croire, et nous n’avons nulle raison de contester leur témoignage, jamais les fabricans n’ont été plus satisfaits : à l’exception de deux ou trois industries dont ils reconnaissent et dont ils expliquent l’état de souffrance, toutes les branches de la fabrication nationale sont en pleine activité, toutes les usines marchent, et marchent sans chômer un seul jour de la semaine. lis citent des lettres de presque toutes les villes industrielles de l’Angleterre et de l’Écosse, Bradford, Trowbridge, Leicester, Loughborough, Nottingham, Leeds, Huddersfield, Manchester, Dundee, Glasgow, Belfast ; partout l’activité des ateliers est la même, mais partout les salaires ont diminué. En deux ou trois endroits seulement, où il a fallu un supplément de bras, les salaires sont demeurés au même taux qu’en 1846 : dans tous les autres centres manufacturiers, ils ont subi une diminution. Sir George Grey et sir Robert Peel se bornent à soutenir qu’avec ces salaires réduits les ouvriers sont plus heureux qu’il y a trois ans, à cause de la réduction plus considérable encore qu’ont éprouvée tous les articles de consommation.

Ce dernier point, est matière à controverse. Nous avons vu dix calculs différens, et, tous également spécieux, qui appuient ou renversent cette thèse. Sir George Grey prétend que l’ouvrier agricole, chef d’une famille de cinq personnes, a, au prix actuel du pain en Angleterre, un bénéfice de 75 ou même de 100 francs sur l’année 1846, quoique son salaire ait été réduit de 12 shillings par semaine à 10 ou de 10 à 8, et il assure que, la diminution des denrées alimentaires équivalant, pour l’ouvrier des villes, à une augmentation de salaire de 25 pour 100 ou de trois douzièmes, celui-ci a pu supporter sans inconvénient une réduction de deux douzièmes, ou même de deux dixièmes, sur le prix de son travail. D’un autre côté, le marquis de Granby, s’emparant de ce fait, que le travailleur des campagnes a subi une réduction de 2 shillings par semaine, a établi, par un calcul difficilement contestable, que le bon marché du pain et de la viande en 1849, comparativement avec les années précédentes, ne donne qu’une différence de 1 sh. 3 d. par semaine, en faveur de 1849, pour la consommation d’une famille. Par conséquent, l’ouvrier qui n’a gagné à l’abolition des corn-laws qu’une économie de 1,60 franc par semaine sur sa dépense, et a vu réduire son salaire de 2,50, subit chaque, semaine une perte sèche de 90 centimes. C’est pis encore pour les ouvriers de Manchester, qui, depuis 1846, ont vu diminuer leurs salaires d’un quart ou d’un tiers. En 1846, les tisseurs recevaient 3 sh. 6 d. par pièce de 54 mètres ; en 1849, ils ont reçu 2 sh. 7 d. En 1846, ils recevaient 4 sh. 6 d. pour la pièce de plaid de 64 mètres ; en 1849, la pièce de plaid a été portée à 66 mètres et le salaire réduit à 3 sh. En 1846, le tissage d’une pièce de 75 mouchoirs se payait 4 sh. 6 d. ; en 1849, il ne se paie plus que 3 sh. 8 d. Les tricoteurs de Nottingham ne travaillent pas à la tâche ; ils reçoivent 5 sh. 6 d., c’est-à-dire 6 fr. 25 cent. par semaine ; ils ont demandé, en 1849, à ce que leur salaire fût porté à 7 sh. : les fabricans leur ont répondu qu’ils avaient reçu une suffisante augmentation par la diminution du pain. On voit que le marquis de Granby et sir George Grey sont loin de compte.

Acceptons pour vrai ce qui est encore sujet à contestation ; faisons à sir Robert Peel et aux free-traders une concession complète ; admettons que l’abaissement du prix des objets de consommation compense et fasse même un peu plus que compenser la réduction opérée dans les salaires : un fait très grave reste acquis aux protectionistes. Au milieu d’une prospérité sans mélange, quand toutes les usines travaillent six jours par semaine, quand les partisans de la liberté commerciale n’échangent d’un bout à l’autre de l’Angleterre que des félicitations, l’abolition des lois sur les céréales a eu pour conséquence immédiate une réduction dans les salaires des ouvriers. Qui donc avait raison, en 1846, de M. Cobden ou de lord George Bentinck ? M. Cobden et ses alliés de toutes les dates se donnaient comme les avocats des ouvriers ; c’est au nom du peuple, dont ils voulaient soulager la misère, qu’ils réclamaient l’abolition des lois sur les céréales ; ils plaidaient la cause de la nation entière en demandant pour elle le pain à bon marché. Lord George Bentinck répondait qu’il ne s’agissait pas là d’un intérêt général, mais de l’intérêt particulier des lords du coton et de la laine ; que ceux-ci voulaient abaisser le prix du blé pour abaisser dans la même proportion le salaire des ouvriers, qui ne gagneraient rien à ce changement. Cette dernière prédiction est aujourd’hui entièrement vérifiée ; « le tour (trick) a été fait, » et vienne un temps d’arrêt, une crise qui oblige à ralentir la production et à diminuer les jours de travail : l’ouvrier anglais se trouvera de nouveau aux prises avec le besoin ; il sera exactement dans la même situation qu’avant 1846. Les manufacturiers seuls ont gagné à cette révolution un bénéfice clair et net. C’était donc sans aucun fondement qu’on faisait intervenir dans le mémorable débat de 1846 soit le bien-être du pauvre, soit la prospérité de la nation en général : il n’y avait en présence que deux classes rivales, les chefs de fabrique et les propriétaires fonciers, dont les intérêts étaient en complète opposition. Ce sont les premiers qui l’ont emporté ; nous n’avons aucun sujet de nous en affliger ou de nous en réjouir ; nous constatons seulement ce fait, et nous en rechercherons tout à l’heure les conséquences politiques.

Le discours le plus remarquable qui ait été prononcé dans cette discussion est assurément celui de sir Robert Peel, mais il est en même temps le moins concluant de tous. C’est une habile apologie de l’administration de l’ancien chef des tories, c’est aussi une réfutation animée des parties faibles du discours de M. Disraëli, mais ce n’est pas une réponse aux plaintes légitimes de l’agriculture anglaise. La première partie de ce discours résume la politique commerciale suivie par sir Robert Peel depuis 1842. Cette politique, on le sait, eut pour objet d’abaisser successivement les droits sur toutes les matières premières employées par l’industrie. Sir Robert Peel prouve par des chiffres que la réduction a eu pour effet de développer considérablement les exportations, et il exalte avec abondance les mérites de son système. En cela, il enfonce une porte ouverte ; il avait été secondé dans l’adoption de ces mesures par tout son parti, et M. Disraëli lui a dit avec raison que personne n’avait jamais contesté que la réduction ou la suppression des droits sur les matières premières ne fussent un grand avantage pour l’industrie et une mesure utile.

C’est en 1846 que sir Robert Peel se sépara de son parti en proposant l’abolition des lois sur les céréales. Il se félicite aujourd’hui encore de cette mesure, parce qu’elle a aidé l’Angleterre à traverser sans catastrophe la disette de 1847, parce que seule elle a permis d’alléger les souffrances du pays en appelant au secours de l’Angleterre la force productive des autres nations. Sur ce point, on peut répondre à sir Robert Peel qu’il fait gratuitement honneur à sa politique d’une efficacité qu’elle n’a pas. En effet, sous le régime de l’échelle mobile, au prix où le blé arriva en Angleterre en 1847, tout droit à l’importation se serait trouvé suspendu ; l’entrée des blés étrangers aurait été aussi libre par la suspension que par la suppression définitive des droits. Seulement, dans ce cas, l’agriculture anglaise, la disette passée, se serait retrouvée sous la protection du tarif, au lieu d’être à jamais privée de cette protection. On ne peut même pas dire qu’il y ait eu économie pour la masse de la nation, attendu que les sommes nécessaires à l’entretien des indigens pendant la disette, qu’elles aient été dépensées sous la forme d’augmentation dans les poor-rates ou taxes d’assistance, ou sous la forme de blés achetés à l’étranger et revendus au-dessous du prix d’acquisition, ou enfin sous la forme d’une subvention directe aux indigens, ont toujours été dépensées. Une disette entraîne forcément pour une nation une perte de capital qu’on ne peut ni éviter ni alléger. Sir Robert Peel attribue avec plus de raison à l’abolition des corn-laws le bas prix des denrées alimentaires et une part d’influence sur l’activité de l’industrie manufacturière. Il n’a point eu de peine à prouver, plus complètement encore que ne l’avait fait sir George Grey, que l’industrie était dans un état prospère, et il a mis à néant les plaintes que M. Disraëli avait faites sur le sort des fabricans. L’orateur a pris de là occasion pour exposer et glorifier, dans la dernière partie de son discours, la théorie du libre échange, telle qu’elle est professée à Manchester. Sans contester les titres d’Adam Smith aux éloges que lui décerne sir Robert Peel, sans engager ici une discussion théorique, on peut faire remarquer que l’adoption des doctrines du free-trade par les manufacturiers anglais n’a point été le résultat spontané du progrès des lumières, mais le contre-coup d’une impérieuse nécessité. Les fabricans anglais ont renoncé aux droits protecteurs parce que ces droits étaient inutiles à presque toutes les industries anglaises, ainsi que le prouvaient les relevés des douanes, et ensuite parce qu’ils ne pouvaient exiger des agriculteurs l’abandon de la protection sans commencer par abandonner eux-mêmes le tarif qui les protégeait. L’exemple donné par eux pouvait seul leur créer une sorte de droit à réclamer des autres classes de la nation un sacrifice analogue au leur. On peut demander en outre si les doctrines libre-échangistes n’ont pas été imposées à l’Angleterre par la persistance du peuple américain à maintenir chez lui le système protecteur. Les États-Unis ont toujours été et sont encore le marché le plus considérable de l’industrie anglaise ; c’est après la guerre de 1812 seulement qu’ils ont commis cette grande erreur, au point de vue du libre échange, de vouloir se donner une industrie nationale, et d’en favoriser la naissance et les progrès à l’aide d’un tarif douanier. Or, il se trouve que, depuis quarante ans, la qualité de tous les articles manufacturés s’est améliorée, le prix a diminué dans une proportion notable, la consommation s’est considérablement accrue. Le système protecteur n’a donc produit aux États-Unis aucun des résultats funestes que l’école de Manchester a coutume de lui attribuer. La protection n’a pas seulement permis à l’industrie américaine de grandir et de prospérer ; elle a réagi sur l’industrie anglaise. Le fabricant de Lowell livre aujourd’hui avec bénéfice au commerce américain de très beaux passemens à un prix inférieur de 70 pour 100 à ce qui était, il y a quarante ans, à Dundee et dans toute l’Écosse le prix de revient des passemens les plus médiocres. Nous pourrions citer beaucoup d’articles, notamment les tissus de soie et de coton, dont le prix a éprouvé un avilissement de 25, de 30, de 40 et même de 50 pour 100, en même temps que la qualité s’améliorait. En effet, le fabricant de Manchester, de Nottingham ou de Glasgow, qui, avant la guerre de 1812, réalisait d’assez beaux bénéfices, tout en fabriquant mal et en payant des droits considérables sur les matières premières, a dû sortir de son apathie pour lutter contre la concurrence que la protection lui suscitait au sein même de son marché le plus important ; il a dû fabriquer mieux et abaisser ses prix. À chaque effort de l’industrie anglaise a correspondu aux États-Unis un progrès nouveau, et le commerçant anglais, à qui le tarif américain ne permettait pas d’écraser ses rivaux par un grand coup, a dû s’imposer sans cesse de nouveaux sacrifices. Il a fallu alors que l’Angleterre touchât à ses propres tarifs, qu’elle diminuât presque d’année en année les droits sur les cotons, et qu’elle les fît enfin disparaître entièrement. Cela n’a pas suffi pour tuer l’industrie américaine ; aujourd’hui, celle-ci tend à se développer dans les parties des États-Unis qui produisent les matières premières, dans la Georgie, par exemple, et dans la Caroline du sud, de telle façon que l’usine se trouvera à côté du champ qui produit le coton, et bénéficiera du prix que coûte le transport de la matière première. La seule chose qui empêche le manufacturier américain de triompher complètement dans cette lutte, c’est le haut prix de la main-d’œuvre aux États-Unis. Là est la dernière ressource des fabricans anglais. Après avoir opéré sur les procédés de fabrication toutes les simplifications possibles, après avoir diminué, autant qu’il était en eux, et le prix de la matière première et leurs propres bénéfices, il ne reste plus de réduction possible que sur les frais de production, c’est-à-dire sur les salaires. Or, les enquêtes parlementaires faites à deux reprises depuis 1830, et dont les résultats sont confirmés par une enquête volontaire qui se poursuit en ce moment même, ont démontré que le salaire des ouvriers, même quand il n’y a pas de chômage, suffit à peine à les empêcher de mourir de faim. Pour réduire encore ces misérables salaires sans livrer à la famine ceux qui les reçoivent, il fallait produire une baisse dans le prix des denrées alimentaires, dût-on pour cela sacrifier l’agriculture anglaise. Voilà pourquoi les fabricans anglais, placés entre la ruine et l’abolition des lois sur les céréales, ont soutenu si énergiquement M. Cobden et la ligue, et ont fini par remporter la victoire. Il est douteux que ce triomphe leur assure un avenir sans nuages, car voici que déjà la chambre de commerce de Manchester pousse un nouveau cri d’alarme, dénonce à tous les sectateurs d’Adam Smith les tentatives faites par les planteurs américains pour acclimater chez eux la fabrication des tissus, et demande au ministère anglais de favoriser, par représailles, la culture du coton dans l’Inde.

Il n’est donc pas besoin d’engager contre sir Robert Peel une discussion théorique ; ce fait incontestable, que chacun des progrès de l’industrie américaine a nécessité en Angleterre un remaniement de tarif paraît suffire à prouver que la doctrine des free-traders est fille de la nécessité et non pas de la science. On est aussi fondé à conclure que cette doctrine ne repose pas sur des principes d’une vérité éternelle, puisqu’elle ne donne pas partout les mêmes résultats, et puisque des faits avérés viennent la démentir. Jusqu’à l’établissement du gouvernement fédéral, et, on peut même dire, jusqu’au traité de Gand, qui suivit la guerre de 1812, les États-Unis ont été une nation exclusivement agricole ; depuis 1812, ils sont une nation industrielle et agricole, et leur prospérité, leur richesse, se sont accrues avec une rapidité jusque-là sans exemple. Nous voyons bien en quoi leur système de protection a été funeste aux Anglais, nous ne voyons pas en quoi il a nui aux Américains. Si une industrie florissante n’était née aux États-Unis à la faveur de la protection, le manufacturier de Glasgow ou de Manchester ne serait sans doute pas resté au même point qu’en 1812, mais il n’aurait peut-être pas été contraint de demander la suppression des droits que l’Angleterre percevait sur les cotons américains, il n’aurait sans doute pas réclamé et obtenu la suppression des droits sur les céréales, et sir Robert Peel n’aurait pas eu besoin de jeter sur une impérieuse nécessité le voile d’une théorie plus brillante que solide.

Voilà cependant tout le discours de sir Robert Peel, lorsqu’on dépouille sa pensée du vêtement splendide qu’il a su lui donner. Quant à l’agriculture, il n’en est pas question dans ce discours, qui roule pourtant « sur l’état de la nation anglaise. » On ne peut prendre, en effet, comme une discussion sérieuse les quelques phrases ironiques que sir Robert Peel a adressées aux agriculteurs : il ne nie pas la réalité ni l’étendue de leurs souffrances ; il se borne à rappeler qu’au temps de la protection, dans les années 1833 et 1834, le prix des grains est tombé à 45 et 46 shillings le quarter, et qu’en 1836 le prix moyen a même été de 39 shillings. À ce moment, les plaintes de l’agriculture furent extrêmes ; un comité fut nommé par la chambre des communes, et tous les agriculteurs interrogés par ce comité s’accordèrent à prédire la ruine de l’agriculture anglaise. Cette ruine ne s’est pas réalisée, parce que les craintes conçues étaient exagérées ; il en sera de même cette fois, parce que le désespoir des classes agricoles vient en grande partie d’une peur sans fondement. — Sir Robert Peel reconnaît volontiers que les fabricans anglais sont les meilleurs juges de tout ce qui touche à leurs intérêts : ne met-il pas une inégalité trop grande entre l’intelligence du fabricant et celle de l’agriculteur anglais ?


II

Nous sommes tout prêt à faire très large la part de l’exagération dans le concert de plaintes qui s’élève de tous les coins de l’Angleterre ; mais il faut faire aussi la part d’une incontestable détresse. Sir Robert Peel lui-même ne nie pas que les souffrances de l’agriculture ne soient considérables. Sir George Grey, avant lui, avait fait le même aveu dans les termes les plus explicites ; lord John Russell l’a reproduit après lui. M. Slaney, qui a combattu la motion de M. Disraëli, a commencé par reconnaître, au début de son discours, que la classe agricole était en proie à une détresse extrême, qu’on pouvait attribuer en partie à l’abolition des corn-laws et à l’avilissement du prix des grains, qui a été la conséquence de cette mesure. Il n’est pas un orateur, pas un journal, qui ait essayé de contester ce fait. Les protectionistes anglais sont donc parfaitement en droit de mettre les free-traders en présence de leurs discours et de leurs promesses d’autrefois, et de leur demander ce qui est advenu de toutes leurs belles paroles. À entendre autrefois M. Cobden, l’abolition des corn-laws devait tourner au profit de l’ouvrier, du fermier et même du propriétaire. Selon M. Hume, elle devait faire réaliser à la nation entière une économie de 50 millions de francs par semaine. Ni les propriétaires ni les fermiers ne se’ sont encore aperçus qu’ils aient rien gagné à ce changement ; quant aux ouvriers, on a vu que la diminution des salaires était venue détruire pour eux le bénéfice de la diminution des céréales. Aucune des promesses qu’on faisait, il y a trois ans, à l’agriculture ne s’est réalisée.

M. Cobden disait, par exemple, que les fermiers anglais n’avaient nul besoin d’un tarif protecteur, attendu que la nature leur assurait sur les étrangers un avantage permanent de 10 shillings par quarter. Il estimait en effet à cette somme les frais de transport, de commission, d’emmagasinement, etc., des grains que le producteur russe ou américain voudrait envoyer sur les marchés de la Grande-Bretagne. M. Cobden, il y a trois mois, répétait encore cette assertion dans un meeting tenu à Leeds. Cette protection naturelle s’est trouvée n’être qu’un songe. Pendant toute l’année 1848, la farine a été transportée de New-York à Liverpool à raison de 1 shilling ou 1 shilling 3 deniers par baril, ce qui équivaut à un peu moins de 2 shillings et demi par quarter de blé. Bien plus, il s’est trouvé des armateurs qui ont transporté des blés américains gratis à Liverpool, quand on leur garantissait un fret au retour, c’est-à-dire de Liverpool à New-York. Enfin il a été constaté, et lord John Manners en donnait récemment la preuve dans un meeting à Loughborough, que le fret du cabotage d’un port du canal de Saint-George à un port de la mer du Nord, et réciproquement, est égal au fret demandé pour apporter des grains d’un port quelconque d’Europe en Angleterre.

On avait pensé que la Russie, dont les ports sont fermés l’hiver par la glace, et les États-Unis seraient les seuls pays qui pourraient entreprendre d’approvisionner l’Angleterre ; c’est dans cette hypothèse que les free-traders avaient établi leurs calculs. Il s’est trouvé que, dès la première année, il est venu des arrivages considérables de la Hollande, de la Prusse, de la France et même de la Belgique. Les blés prussiens sont venus de Stettin à Hull avec un fret égal et peut-être inférieur à celui du cabotage anglais ; les frais de transport du fond de la Prusse jusqu’à Stettin et de Stettin à Hull ne s’élèvent par quarter qu’à 2 sh. 6 d. Le rendement du blé est moins considérable ; mais, comme la journée d’un laboureur, qui est encore de 2 francs 25 cent. à 2 francs 50 cent. en Angleterre, n’est que de 60 à 75 cent. en Prusse, comme la terre s’y loue à raison de 5 sh. l’acre au lieu de 18 et 20 sh., la différence dans la main-d’œuvre et dans le loyer de la terre permet aux propriétaires prussiens de livrer leur blé avec bénéfice à un prix qui serait désastreux pour le fermier anglais. Aussi les importations de blé prussien se sont-elles élevées à 490,000 quarters de juillet 1848 à juin 1849. De l’aveu de sir George Grey, on regardait la France comme un pays qui importe du blé, mais qui est incapable d’en exporter. On oubliait que, si le détestable état de nos routes et l’absence de chemins de fer et de canaux permettent aux blés de la mer Noire d’arriver dans nos provinces du midi plus facilement que les blés des provinces du centre, nos provinces du nord et de l’ouest produisent plus de céréales qu’elles n’en consomment, et que la culture du colza et de la betterave ne s’est propagée dans le nord que parce que la culture du blé ne donnait pas de résultats suffisamment avantageux. Aussi ne fut-on pas peu surpris de voir les blés de France figurer pour 480,000 quarters dans les importations de juillet 1848 à juillet 1849, tandis que les blés des États-Unis, qui avaient seuls paru mériter de causer quelque inquiétude, n’y figuraient que pour 538,000 quarters. Les prévisions des free-traders ont donc été complètement trompées, et ce sont les agriculteurs anglais qui ont porté la peine de cette erreur.

Quels argumens le ministre de l’intérieur a-t-il trouvés pour rassurer les agriculteurs après avoir reconnu leur détresse, et confessé que les plus vives inquiétudes régnaient parmi eux ? Il a rappelé que l’avilissement actuel des céréales succédait à plusieurs années de cherté, et il a prouvé que, sous le régime de la protection, le prix des grains était descendu au-dessous des prix de 1849. Dans les cinq premiers mois de 1849, le prix le plus bas des grains a été de 44 sh. le quarter et le prix moyen de 45 sh. 3 d. Dans les années 1834 et 1835, le prix moyen fut de 44 sh. 8 d., et, pendant neuf semaines de 1836, il descendit encore plus bas. Ce ne fut alors qu’un avilissement passager ; pourquoi n’en serait-il pas de même encore ? C’est un triste remède pour les maux présens que le souvenir des maux passés ; mais l’attente de sir George Grey a été trompée. Il présentait ce prix moyen de 45 sh. comme la limite extrême de l’avilissement des grains ; ce prix n’était, au contraire, que le point de départ de la baisse, qui a toujours été croissant depuis juin 1849. Au 25 décembre, la mercuriale des grains publiée par la Gazette des Marchés donnait pour prix 38 sh. par quarter. Depuis 1836, jamais le prix moyen n’était tombé au-dessous de 40 sh. et n’avait même approché de cette limite. À Noël 1835, il avait été de 36 sh. ; mais, trois semaines après, il était déjà remonté au-dessus de 39 sh. Pour trouver des prix aussi bas que ceux de 1849, il faut remonter jusqu’en 1822, et même au-delà. On peut donc dire que les céréales ont subi, cette année, en Angleterre, un avilissement qu’elles n’avaient point éprouvé depuis trente ans. Malgré ce bas prix, et quoique la récolte ait été bonne et abondante en Angleterre, les importations n’ont ni discontinué ni diminué. On ne peut pas dire qu’elles aient été provoquées par la perspective d’obtenir un prix très élevé en Angleterre comme en 1847 : depuis deux ans, la baisse a été continuelle et sans aucun temps d’arrêt ; les grains expédiés en Angleterre ont dû être envoyés dans l’attente d’un prix qui, en aucun cas, ne pouvait s’élever au-dessus de 45 sh. ; il est même à croire que les importateurs ont calculé sur des prix inférieurs, à cause du bel aspect des récoltes en Angleterre. Ainsi se trouvent dérangés tous les calculs des économistes qui, avant qu’on songeât à abolir les corn-laves, prétendaient que la libre importation des grains aurait tout au plus pour effet d’abaisser la moyenne des prix à près de 45 sh., et qui croyaient qu’aucune importation considérable ne pouvait avoir lieu dès que le prix des grains descendrait au-dessous de 45 et même de 48 sh. le quarter. Aujourd’hui, il faut faire de nouveaux calculs ; et, comme on n’estime plus qu’à 4 ou 5 sh. le quarter, les frais de transport, etc., qu’ont à supporter les grains étrangers, on estime que le prix moyen du blé sera, à l’avenir, de 40 sh. Tel est le chiffre adopté par M. Cobden, par sir Robert Peel et par tous les hommes qui sont ou qui se croient compétens. Nous n’avons nulle raison, du reste, de contester la justesse de cette estimation ; seulement, nous dirons qu’elle n’a rien d’encourageant pour le laboureur anglais. Les fermiers des Lothians, les plus habiles agriculteurs de la Grande-Bretagne, arrivent à joindre les deux bouts quand le blé est à 45 sh. ; les fermiers d’Angleterre, moins habiles que ceux d’Écosse, n’en peuvent faire autant quand les prix descendent au-dessous de 50 sh. ; et, pour les mauvais terrains, ce prix est encore trop bas. Sir Robert Peel lui-même, dans son manifeste électoral de Tamworth en 1841, proclamait que l’agriculture anglaise ne pouvait se soutenir, si le prix du blé tombait au-dessous de 56 et même de 58 sh. Que va-t-il advenir, si le prix moyen du blé ne doit plus dépasser 40 shillings ?

Ainsi, deux mauvaises récoltes successives, une bonne récolte en 1849 vendue à vil prix, et la perspective des mêmes prix à l’avenir, telle est, en ce moment, la situation de l’agriculture anglaise. On devine quelles ont dû être les conséquences désastreuses d’un pareil état de choses. Beaucoup de fermiers ont failli, et un grand nombre n’ont d’autre alternative que d’obtenir une remise de fermage ou de déposer leur bilan ; ceux-là seuls résistent encore qui ont des capitaux à eux et une fortune personnelle, indépendamment de leur matériel d’exploitation. Dans vingt meetings, on a entendu des fermiers déclarer qu’ils avaient acquitté, les uns un an et demi, les autres deux ans de fermage sur leur capital. Combien de fermiers, ou n’ont payé qu’une partie de leur loyer, ou n’ont pu rien payer ! Le seul duc de Marlborough a eu, à la Saint-Michel dernière, à pourvoir à l’exploitation de 7,000 acres de terre que ses fermiers ont abandonnées par résiliation de bail. La gêne de la noblesse anglaise est extrême ; car, sans parler des propriétaires qui n’ont rien reçu, on ne trouverait peut-être pas dans la chambre des lords ou dans la gentry cent personnes qui n’aient été obligées ou d’accorder des délais à leurs fermiers ou de leur faire une remise de 10, de 20 et même de 25 pour 100 sur le montant des fermages. Il est impossible d’ouvrir un journal anglais sans y rencontrer l’annonce de faits semblables.

Les Anglais n’ont pas pour habitude de se borner à se plaindre. Les propriétaires fonciers et les fermiers ont commencé de concert, dès la fin de la dernière session, une agitation qui a pris de jour en jour des proportions plus considérables. Toutes les élections partielles qui ont eu lieu depuis le mois de juillet dernier ont été emportées par les protectionistes. M. Disraëli, M. Francis Young, le duc de Richmond, lord John Manners, M. Newdegate, ont parcouru l’Angleterre, tenant partout des meetings où, après avoir fulminé contre le libre échange, on votait avec acclamation une adresse à la reine pour lui demander de dissoudre le parlement actuel et d’en convoquer un autre qui représentât plus exactement le pays et pût remédier à ses maux.

Quel sera le remède qui guérira les plaies de l’agriculture ? Bien des systèmes sont en présence, et aucun ne nous paraît praticable. M. Disraëli, qui s’est mis le premier en campagne ; avait commencé par demander deux choses : d’abord la révision et une répartition plus équitable de toutes les taxes spéciales qui pèsent exclusivement sur l’agriculture et qui s’élèvent à 300 millions par an ; en second lieu, la péréquation des taxes locales. En effet, les taxes locales en Angleterre sont calculées sur des évaluations fort anciennes, car elles datent d’un siècle et même davantage. Or, depuis ce temps, la valeur des terres a beaucoup changé. Dans certaines contrées, les terres ont été considérablement améliorées ; dans d’autres, elles sont demeurées stationnaires ; dans d’autres enfin, leur produit a baissé. Il en résulte que la répartition des taxes locales, qui pouvait être fort équitable à la fin du dernier siècle, a cessé de l’être aujourd’hui, et que certains comtés sont fort grevés, tandis que d’autres supportent des taxes légères. M. Disraëli voulait que partout les taxes locales fussent élevées au niveau de celles des comtés les plus grevés, du Buckinghamshire, par exemple. L’accroissement de recettes ainsi obtenu aurait été consacré à la formation d’une caisse d’amortissement dont l’action amènerait bientôt les fonds publics au-dessus du pair, ce qui permettrait aux agriculteurs de se procurer, au taux de 2 et demi ou de 3 pour 100, les sommes nécessaires à l’amélioration du sol ou au remboursement des créances hypothécaires. Nous n’avons pas besoin de dire que ce plan n’a rencontré aucune faveur ; l’idée de venir indirectement en aide à l’agriculture en lui imposant directement une charge nouvelle au moment où elle succombait sous la concurrence étrangère n’était pas de nature à faire des prosélytes parmi les fermiers. Les critiques abondèrent. M. Disraëli n’a point hésité à modifier son plan, et, sans abandonner l’idée de créer cette caisse spéciale destinée à faire baisser au profit de l’agriculture l’intérêt de l’argent, il parle maintenant de l’alimenter avec le produit de droits fixes, mais modérés, sur les céréales importées de l’étranger, et spécialement sur le blé. D’autres membres du parti protectioniste proposent pour remède l’égalisation des charges publiques : ils demandent qu’on fasse pour l’agriculture ce qu’on a fait depuis dix ans pour l’industrie. On a supprimé tout impôt sur les matières premières : qu’on supprime tout impôt direct sur l’agriculture, sur ses produits et sur les matières qu’elle emploie, les droits sur le houblon, sur la drêche, sur le sel, sur les portes et fenêtres. Si l’on ne veut pas supprimer les impôts directs qui pèsent sur la propriété foncière, qu’on assujétisse à l’impôt, en vertu de l’égalité, les capitaux employés dans l’industrie et les capitaux placés dans les fonds publics.

On sait quel est le système de M. Cobden. Ce qui cause, suivant lui, la détresse de l’agriculture, ce n’est pas l’abolition des corn-laws, c’est le poids excessif des impôts dont elle est chargée, et qui l’empêchent de soutenir la concurrence étrangère. Il faut donc faire disparaître du budget certaines taxes imposées à l’agriculture, et dont le produit s’élève à 250 millions ; mais ce n’est pas à d’autres taxes qu’il faut demander ces 250 millions, il faut les demander à une courageuse économie. M. Cobden veut donc qu’on supprime les dépenses de l’armée et de la marine. Ce plan n’est pas sérieux. Un grand pays a toujours besoin de conserver les moyens de défendre et de faire respecter son indépendance. Que deviendrait le commerce de l’Angleterre, si elle cessait de pouvoir le protéger sur toutes les mers, faute de vaisseaux ? M. Cobden prétend que les dépenses que nécessitent chaque année l’armée et la flotte sont une perte sèche pour l’Angleterre. Nous serions curieux de savoir si, lorsque M. Cobden était encore fabricant, il inscrivait aux frais généraux ou aux pertes sèches la prime annuelle qu’il payait pour son établissement aux compagnies d’assurance.

Ceux qui repoussent à la fois les plans des protectionistes et le plan de M. Cobden se contentent de dire que l’agriculteur anglais ne doit s’en prendre qu’à son ignorance et à son apathie, s’il est vaincu par les étrangers sur son propre marché. Qu’il amende ses terres et qu’il améliore ses procédés de culture ; il verra ses récoltes devenir plus productives, et il pourra vendre meilleur marché que les étrangers. « Demandez, disait sir George Grey, demandez aux fabricans si, dans leurs ateliers, ils ont encore un morceau de fer, une brique, provenant de leurs appareils d’autrefois. Depuis trente ans, machines, procédés de fabrication, résultats, tout a changé, et tout continue encore à changer. » Le véritable remède aux yeux de ceux-ci est donc ce qu’on appelle en Angleterre le high farming system, ou l’emploi des grands procédés. Il consiste à multiplier la main-d’œuvre pour ne jamais laisser la terre en repos, et à combiner l’emploi des amendemens avec l’amélioration du sous-sol par les assénemens ou l’irrigation, suivant le terrain. Sir Robert Peel est du nombre de ceux qui croient que le remède aux maux de l’agriculture est dans les progrès qu’elle peut faire. Dans une lettre publiée il y a quelques semaines, et qui a fait une grande sensation en Angleterre, il annonce à ses fermiers que, s’ils paient la totalité du terme échu, il consacrera 20 pour 100 du fermage à des travaux sur leurs fermes, et qu’à la même condition il en fera autant l’été prochain. Il offre de se charger des travaux d’assèchement, si le fermier veut porter les matériaux sur les lieux et payer 4 pour 100 de la dépense, et il se déclare prêt à concourir à l’exécution de toute amélioration permanente. Il prétend qu’en certains endroits il est possible d’augmenter considérablement la production avec quelques dépenses et des efforts bien dirigés. Un pareil plan, qui peut convenir à de riches particuliers, est inexécutable ; il ne peut jamais devenir d’une application générale, parce qu’il exige des capitaux que les fermiers anglais n’ont pas à leur disposition, et que les propriétaires eux-mêmes ne peuvent pas fournir, à moins d’avoir d’autres revenus que celui qu’ils tirent de leurs terres. « Sir Robert Peel en parle bien à son aise, disait, il y a quelques jours, lord Henri Bentinck, lui qui a les trois quarts de sa fortune dans les fonds publics, à l’abri de toute variation, de toute perte et de tout impôt, et qui peut consacrer une partie de son superflu à se passer la fantaisie de devenir un agriculteur modèle. »

L’agriculture anglaise est déjà supérieure à l’agriculture du continent ; elle peut sans doute faire encore des progrès, mais ces progrès suffiraient-ils à la tirer de la détresse ? Cela est douteux. On peut améliorer les systèmes de culture sur le continent aussi bien qu’en Angleterre, le champ des améliorations y est même plus vaste, puisque tout est encore à faire. Les progrès seraient rapides le jour où on s’apercevrait en France, en Belgique, en Prusse, que l’exportation des grains peut devenir une industrie lucrative. Depuis cinq ans, les exportations de la France ont toujours été en croissant : quelques travaux de viabilité, l’achèvement de quelques chemins de fer ou de quelques canaux, en permettant aux céréales de nos départemens agricoles d’atteindre facilement nos ports de mer, donneraient à ces exportations un très grand développement. Les perfectionnemens les plus importans ne procureraient donc jamais à l’agriculture anglaise qu’un soulagement momentané, et elle a besoin d’un remède d’une efficacité durable. Il importe surtout de faire disparaître l’incertitude qui pèse sur elle. L’agriculteur anglais est obligé de faire entrer dans ses prévisions les accidens de toute sorte, l’inconstance des saisons, les variations de la température et celles de la consommation. Maintenant son sort ne dépend plus seulement de ces conditions déjà si mobiles, mais des vicissitudes que peuvent éprouver les récoltes de tous les pays du monde. Il a été écrasé en 1849 par la concurrence de la Prusse, de la Hollande et de la France ; en 1850, les États-Unis, qui n’ont eu l’année dernière qu’une récolte à peine suffisante, inonderont peut-être les marchés de la Grande-Bretagne, et jamais il ne sera possible au cultivateur anglais de savoir avec probabilité ce qu’il peut craindre et ce qu’il peut espérer.

Aussi la presque universalité des propriétaires et des cultivateurs anglais s’est-elle ralliée à l’idée du rétablissement d’un droit modéré sur les céréales étrangères. Telle est la conclusion de presque tous les orateurs qui ont parlé dans les nombreux meetings tenus depuis le mois de juillet 1849 ; c’est aussi celle de presque toutes les pétitions votées dans ces réunions. Le bruit s’est répandu un instant, dans le mois de décembre, qu’une scission avait éclaté au sein du cabinet, qui compte parmi ses membres quelques-uns des plus grands propriétaires anglais. Trois ou quatre ministres devaient se retirer, et les autres auraient proposé le rétablissement d’un droit sur le blé. Ce qui donnait quelque apparence de fondement à cette rumeur, c’est que lord John Russell, dans le discours qu’il avait prononcé en résumant le débat sur l’état de la nation, avait rappelé qu’en 1841 il avait proposé un droit modéré sur les céréales, que cette offre, jugée insuffisante par les tories, lui avait coûté le pouvoir, et qu’il croyait encore que ce plan, dédaigneusement repoussé, eût été préférable à la brusque et radicale suppression des corn-laws. M. Disraëli n’avait pas manqué de rappeler à son tour que le refus des protectionistes leur avait été dicté par sir Robert Peel, qui trouvait insuffisant un droit de 8 shillings, et qui, cinq ans après, passait le premier dans le camp du libre échange, en laissant en route son armée. Il ne paraissait pas impossible que lord John Russell et ses collègues, éclairés par une cruelle expérience, abandonnassent le plan de sir Robert Peel pour revenir à leurs idées personnelles.

Il n’en est rien cependant. Quand on a vu que le ministère avait demandé à M. Charles Villiers de se charger de proposer l’adresse d’usage en réponse au discours du trône, toute illusion a cessé. C’est M. Villiers qui le premier en Angleterre, et long-temps avant M. Cobden et la ligue, a demandé l’abolition des corn-laws. Pendant bien des années, il a présenté à cet effet, dans la chambre des communes, une motion qu’il était seul ou presque seul à défendre. Le choix d’un tel homme pour être l’organe du parti ministériel à l’ouverture de la session indiquait assez clairement que le ministère, loin de se diviser et de vouloir revenir sur le passé, était résolu à maintenir l’abolition des corn-laws.


III

Le ministère anglais avait à se prononcer entre l’agitation protectioniste et l’agitation radicale : c’est pour celle-ci que les collègues de lord John Russell ont opté. M. Cobden et ses amis s’étaient endormis depuis leurs grands succès de 1846, et, au commencement de l’année qui vient de finir, ils regardaient avec un dédain peu déguisé les efforts du parti tory pour se reconstituer ; mais, quand ils ont vu lord Stanley, le duc de Richmond, M. Disraëli, le marquis de Granby rallier peu à peu autour d’eux l’ancienne phalange, un moment désorganisée par la brusque volte-face de sir Robert Peel ; quand ils ont vu les meetings protectionistes se succéder avec un succès toujours croissant, les populations agricoles s’agiter, et sept ou huit élections tourner coup sur coup à l’avantage de leurs adversaires, ils ont compris qu’il était temps de se remettre à l’œuvre. L’association pour la réforme électorale et financière a été formée ; des meetings ont été convoqués, et M. Cobden a recommencé ses campagnes de 1844 et 1845, mais avec une verve un peu épuisée et sans retrouver ni les vives inspirations ni l’accueil enthousiaste d’autrefois. Alors chaque jour amenait pour lui un triomphe nouveau ; il se complaisait à exposer les doctrines nouvelles ; il invoquait le témoignage de ces illustres écrivains anglais qui ont créé la science de l’économie politique, et, en regard du présent, il montrait l’avenir, que son imagination paraît des plus brillantes couleurs. Cette année, au contraire, M. Cobden était sur la défensive ; il rencontrait partout le souvenir de ses promesses passées ; il lui fallait expliquer comment la détresse actuelle n’infirmait en rien ses doctrines ; il lui fallait avouer que les effets bienfaisans du libre échange devaient être achetés au prix d’une crise plus ou moins longue à traverser, et que les peintures séduisantes qu’il en avait faites s’appliquaient à l’époque où toutes choses seraient rentrées dans l’état normal. Une semblable thèse prête moins à l’éloquence ; il est difficile de passionner les masses avec une apologie. On remarqua que M. Cobden, après avoir annoncé qu’il irait chercher M. Disraëli jusqu’au fond du comté de Buckingham, dont il est le représentant, évita de se trouver à Aylesbury en plein soleil et un jour de marché, et préféra y venir haranguer une cinquantaine de personnes dans le coin d’une auberge le soir même du jour où, à quelques lieues de là, l’orateur tory, en présence d’une nombreuse et brillante assistance, constatait que son antagoniste fuyait le grand jour. M. Cobden s’est irrité du demi-succès qu’il obtenait, et, dans quelques villes manufacturières, où il se sentait plus à l’aise, parce que tout y est prospère aujourd’hui, à Leeds par exemple, il s’est laissé aller à des menaces imprudentes contre les protectionistes, annonçant même que les libre-échangistes auraient recours à la force, si on voulait remettre en question l’abolition des corn-laws. M. Cobden s’est bientôt aperçu de la faute qu’il avait commise. À ces menaces, d’autres menaces ont répondu. À York, en présence de plusieurs membres de la pairie et de la chambre des communes, en présence du maire d’York, un fermier a rappelé les paroles de M. Cobden, et a ajouté, au milieu d’applaudissemens frénétiques, que si les lords du coton s’avisaient jamais de déployer l’étendard de la guerre civile, les fermiers se lèveraient à leur tour, et ne s’arrêteraient qu’après avoir pendu Cobden et obligé M. Bright à remplir le rôle d’exécuteur. Ce n’est jamais impunément qu’on fait appel aux passions violentes. Quelques paroles agressives et menaçantes de M. Cobden ont suffi pour changer le caractère des deux agitations qui se poursuivaient simultanément en deux sens contraires. Les protectionistes avaient convoqué un meeting à Hinckley, petite ville où l’on fabrique beaucoup de chaussures, et où la diminution du blé n’a amené encore aucune réduction dans les salaires. Les ouvriers cordonniers promenèrent dès le matin dans la ville un grand pain entre deux morceaux de lard avec cette inscription : « Liberté du commerce. » Derrière venait un pain de la plus petite dimension, auquel était suspendu un hareng saur avec cette inscription : « Protection. » Après cette exhibition, ils se rendirent en foule au lieu où les protectionistes étaient assemblés et les expulsèrent. Les choses ne se sont pas toujours passées si pacifiquement. Plus d’une fois les paysans ont mis les libre-échangistes à la porte, et, dans les villes manufacturières, on a vu les ouvriers disperser à coup de pierres des réunions d’agriculteurs, assaillir dans les rues les fermiers isolés, couvrir de boue les magistrats qui se rendaient aux meetings. Lord Talbot a été grièvement blessé d’un coup de pierre au moment où il haranguait des fermiers ; le maire de Reading, renversé dans la boue comme il revenait de présider une réunion, assommé de coups de bâton, fut arraché presque mourant des mains de quelques furieux. M. Cobden, dans la tournée qu’il a faite à travers les comtés agricoles de l’Angleterre, a pu se convaincre par lui-même de l’extension qu’a prise l’agitation protectioniste, de la détresse qui pèse sur les fermiers, et de l’état d’exaspération où ils sont arrivés ; il a pu voir combien il serait facile de mettre aux prises la population manufacturière et la population agricole, et on a remarqué que, dans les dernières réunions où il a pris la parole, son langage était moins acerbe et moins irritant.

Le ministère anglais a suivi avec anxiété les progrès de cette double agitation d’où pouvait sortir à chaque instant une collision. Les deux mouvemens ont pris trop d’importance pour qu’il lui fût possible de demeurer neutre entre eux : il lui fallait absolument s’appuyer sur l’un des deux pour tenir tête à l’autre. Son choix ne pouvait être douteux. La majeure partie des whigs ne désirait pas l’abolition complète des corn-laws, mais tous l’ont acceptée des mains de sir Robert Peel, tous l’ont votée : le retour à la protection eût été un pas en arrière. Les whigs sont une fraction considérable de la chambre des communes, mais ils sont incapables de former jamais par eux-mêmes une majorité : il leur faut l’appoint des radicaux et l’appoint des amis de sir Robert Peel ; le retour à la protection eût été une rupture irréconciliable avec ces deux fractions, et aurait eu pour résultat de mettre les whigs à la merci des tories, qui, après avoir aidé leurs adversaires à rétablir un droit sur les céréales, entreprendraient probablement de gouverner eux-mêmes. Le ministère anglais, sous peine d’abdiquer, devait donc se déclarer pour le maintien du libre échange. Il lui fallait à la fois resserrer l’union des whigs avec les radicaux, et trouver le moyen de faire face aux assauts qui se préparent. Il va avoir contre lui, dès le début de la session, une minorité formidable et compacte, qui ne lui laissera point de relâche. Lord John Russell ne se dissimule pas toute l’influence et tous les moyens d’action dont dispose la grande propriété en Angleterre ; il a vu le parti tory, complètement dissous après la réforme électorale de 1831, se reformer en moins de cinq ans et se changer peu à peu en une majorité considérable ; il sait qu’avec des forces aussi étroitement balancées qu’elles le sont aujourd’hui, un événement imprévu peut transférer facilement le pouvoir des whigs aux tories, et rien ne permet de prévoir quel serait en ce moment le résultat d’une élection générale. Il a donc résolu d’employer son pouvoir présent à assurer à son parti la possession de l’avenir. Une nouvelle réforme électorale, si elle pouvait être imposée au parlement actuel, aurait pour effet de fortifier dans les élections futures l’influence des classes commerçantes et d’affaiblir d’autant les chances de l’aristocratie foncière. Lord John Russell, qui, l’année dernière, combattait encore comme inopportune toute demande de réforme et faisait le procès au suffrage universel, s’est décidé à proposer ce qu’il repoussait il y a six mois. En même temps que se répandait la nouvelle du choix fait de M. Villiers pour présenter l’adresse, le Times annonçait, d’une façon semi-officielle, qu’un paragraphe du discours de la reine recommanderait au parlement l’extension du droit électoral. Le projet ministériel est maintenant connu dans ses principaux détails, et il aura pour conséquence d’augmenter considérablement le nombre des électeurs. L’alliance du parti whig avec le parti radical va donc être cimentée par un lien de plus.

Les tories, contre toute attente, ont accueilli cette nouvelle avec une extrême froideur. Ils avaient coutume de dire qu’ils avaient accepté la réforme de 1831, mais à la condition qu’elle serait définitive, et qu’il ne serait plus question de toucher aux vieilles institutions de l’Angleterre. Leurs journaux ne se sont point armés contre le projet de lord John Russell de ce qu’on appelle au-delà du détroit « le principe de finalité. » Ils ont déclaré, au contraire, que la loi électorale actuelle étant très mauvaise, les tories se prêteraient à toute modification qui aurait pour effet d’assurer une plus grande sincérité à l’expression de la volonté nationale. Les tories se montrent fort rassurés sur l’extension du droit de suffrage, et même sur le suffrage universel, depuis l’expérience qui en a été faite en France. Ils se flattent qu’ils entraîneraient avec eux toute la population des campagnes et acquerraient par là une supériorité incontestée. Ils savent d’ailleurs qu’il ne s’agit point encore de suffrage universel, et ils croient n’avoir rien à appréhender d’une extension de l’électorat. Dans beaucoup de petites villes anglaises, le commerce de détail ressent le contre-coup de la détresse des fermiers. Ceux-ci, en effet, ne se contentent pas d’économiser sur leurs dépenses personnelles ; ils emploient beaucoup moins d’ouvriers ; ils ont renoncé à tous les travaux d’amélioration, et les ouvriers agricoles sans ouvrage, en retombant à la charge des paroisses, perdent le moyen d’alimenter le commerce de détail. Le protectionisme est donc assuré de trouver des alliés jusque dans les rangs du commerce.

Aussi est-ce moins l’extension de la franchise électorale que la distribution des collèges électoraux qui peut porter un coup funeste au parti tory. L’Irlande entière ne compte pas autant d’électeurs que le seul district ouest du comté d’York, qui élit M. Cobden. En augmentant considérablement le nombre des électeurs, on a chance de faire perdre à l’aristocratie protestante une bonne partie des collèges irlandais, dont elle dispose souverainement sous le régime de la loi actuelle ; mais la grande question est de savoir si aucune tentative ne sera faite pour modifier en Angleterre la répartition des collèges. Lors de la première réforme, on enleva le droit de nomination à une foule de villages où quatre ou cinq électeurs quelquefois élisaient un député, pour le transporter à des localités considérables qui n’étaient pas représentées. C’est ainsi que Manchester et Liverpool acquirent le droit d’élire deux députés ; mais le même privilège fut attribué à vingt-quatre villes peu importantes, situées presque toutes dans les comtés agricoles, et où les tories exercent une grande influence. Les radicaux, qui demandent le suffrage universel, demandent en même temps que la représentation soit réglée sur le chiffre de la population ils se plaignent que le comté de Buckingham, avec 180,000 habitans, ait onze députés, tandis que la ville de Manchester, qui compte 250,000 habitans, et paie à elle seule deux fois autant de taxes et de contributions que tout le comté de Buckingham, n’a que deux représentans. Il est certain que la répartition des députés d’après la population aurait pour effet d’augmenter de beaucoup la représentation des villes industrielles.

Nous ne voulons pas préjuger ce que proposeront les ministres anglais, ni ce que fera le parlement ; mais, en admettant. que la nouvelle réforme se réduise à l’extension de la franchise électorale, il est évident qu’elle recrutera les nouveaux électeurs uniquement dans les classes moyennes, parmi les industriels et les commerçans, et qu’elle aura, par conséquent, pour résultat un nouveau déplacement de l’influence politique au préjudice de la propriété territoriale. C’est un pas considérable dans la voie où l’on était déjà entré en 1831. Autrefois, l’électorat était le privilège exclusif de la propriété foncière ; la réforme de 1831 fit indirectement la part des autres genres de propriété, en élevant à la franchise la plupart des métropoles industrielles ; la nouvelle réforme, en attachant l’électorat, non plus à la propriété, mais à l’acquittement d’une quotité déterminée des charges publiques, élève à la vie politique quiconque a une existence indépendante, ou présumée telle. Ce pas nouveau est la conséquence nécessaire, fatale de l’abolition des corn-laws. En effet, cette mesure révolutionnaire a sacrifié au salut de l’industrie anglaise tous les intérêts de la propriété foncière, qui reste encore dépositaire de l’influence souveraine en politique, puisqu’elle est maîtresse de la moitié au moins des collèges électoraux, et qu’elle dispose, dans presque tous les autres, d’une formidable minorité. Comment croire que la grande propriété, ainsi atteinte dans sa fortune, ne ferait pas usage des armes qu’elle a entre les mains pour ressaisir le pouvoir et changer une législation qui lui est funeste ; comment espérer qu’avec ses immenses ressources, elle ne réussirait pas tôt ou tard à l’emporter dans le parlement, elle qui a pu dire avec tant de raison, par la bouche de lord George Bentinck, qu’elle avait été trahie, mais non battue, qu’elle avait été victime d’une surprise, parce que quatre-vingts personnes avaient voté contre leurs engagemens les plus solennels ? Pour prévenir ce retour probable de la fortune, il n’est qu’un moyen, celui de mettre le libre échange sous la garde de ceux qui en profitent, celui d’appeler au partage des droits politiques la classe que ses intérêts rapprochent de l’industrie plutôt que de l’agriculture, et de créer, pour la défense de la législation nouvelle, un corps nouveau d’électeurs.

Nous serions tenté de croire que cette mesure, qui est nécessaire pour assurer la longévité du ministère, n’est pas indispensable pour maintenir la liberté du commerce des grains. On affecte de redouter pour le cabinet des votes de coalition. La session dernière, on annonçait de mois en mois le renversement du ministère, parce que les tories devaient voter avec les jeunes peelites sur les questions de politique étrangère et les questions coloniales. Le ministère a toujours eu une majorité considérable. Cette année, sur les mêmes questions, les tories voteraient avec les radicaux contre le cabinet ! Cela nous paraît peu probable. On sait déjà que, sur les questions coloniales, le ministère adopte presque entièrement le plan des radicaux, et qu’il va offrir à toutes les colonies une liberté à peu près complète. Resterait donc la question des îles Ioniennes et celle des réfugiés italiens que le gouverneur de Malte n’a pas voulu laisser débarquer. Sur ces questions, les tories, au nom de l’humanité, voteraient avec les radicaux ! Nous ne croyons pas ces derniers disposés à fournir à leurs adversaires éternels les moyens de mettre le cabinet en minorité, nous ne voyons pas surtout ce qu’ils pourraient gagner à un changement de ministère ; mais supposons que cette hypothèse se réalise : elle aurait pour conséquence l’arrivée au pouvoir des tories. Nous doutons fort que ceux-ci entreprissent de rétablir des droits protecteurs. Quelques-uns des plus ardens d’entre eux sont les premiers à dire que l’épreuve du libre échange n’a pas encore été assez longue, qu’il faut qu’elle soit complète et décisive. M. Disraëli lui-même a été quelque temps avant de se décider à parler du rétablissement d’un droit protecteur, et il ne l’a fait qu’avec une répugnance manifeste.

Les chefs des tories sont des hommes aussi patriotes qu’éclairés ; ils ne se dissimulent pas que l’abaissement du prix des grains est une question d’existence pour l’industrie, et que celle-ci défendra sa victoire avec l’énergie du désespoir. Elle ne s’inquiète pas du contre-coup qu’elle peut recevoir de la ruine du marché intérieur. Une des premières autorités économiques de la Grande-Bretagne, M. Jones, commissaire du cadastre, dit, dans un ouvrage sur le revenu de l’Angleterre, que l’agriculture, après avoir mis en réserve ce qui est nécessaire à sa propre consommation, apporte sur le marché des produits pour une valeur de 100 millions sterling. Lorsque l’agriculture n’est pas prospère, l’économie la plus habituelle et la plus facile pour les fermiers est de diminuer le nombre des bras qu’ils emploient. Ils arrivent presque imperceptiblement à économiser 25 pour 100 sur les frais de production ; mais les produits ne tardent pas à être réduits dans la même proportion, et les fermiers n’apportent plus sur le marché que 75 millions au lieu de 100. Ainsi, sans parler des salaires supprimés, qui eussent alimenté le petit commerce, voilà une valeur de 25 millions sterling qui eût été échangée contre les produits de l’industrie, et qui disparaît du marché intérieur, — 25 millions, c’est-à-dire un capital égal à la moitié de tout le commerce extérieur de l’Angleterre ! Mais une pareille considération n’est pas de nature à arrêter l’industrie anglaise ; l’approvisionnement du marché intérieur n’est pour elle, comme le disaient les orateurs de la ligue, qu’une bagatelle ; ce qu’il lui faut pour ne pas succomber sous l’encombrement des produits, c’est de pourvoir à l’approvisionnement du monde entier. Il y a à Manchester tel métier qui peut fabriquer par semaine trois millions de mètres de calicot, et qui, en fonctionnant toute l’année, suffirait à habiller la France entière. C’est là la grandeur à la fois et la faiblesse de l’industrie anglaise ; il lui faut dominer tous les marchés de l’univers ou périr. Tout progrès des industries étrangères lui est funeste, et aujourd’hui elle ne peut maintenir sa supériorité qu’en réduisant aussi bas que possible les frais d’entretien de ses esclaves. L’abolition des corn-laws lui assure peut-être un répit de dix ans ; elle ne se laissera pas enlever le prix de tant d’efforts. M. Cobden disait à Leeds, il y a trois mois, que si le parlement taxait de nouveau le pain et décrétait la ruine de l’industrie, celle-ci jetterait sur la place publique un million d’ouvriers affamés, et qu’alors sauverait qui pourrait le trône et la nation. On a fait remarquer que tel clubiste irlandais expiait actuellement aux Bermudes des discours moins incendiaires. Le 22 janvier, à Sheffield, M. Cobden s’exprimait de la même façon : « Nous n’entendons pas qu’on nous ramène au passé. J’en avertis ces dignes gentlemen qui font tant de tapage à Croydon, à Reading, à Worcester, dans leurs réunions publiques, et qui rossent à l’occasion les free-traders ; je leur déclare, je leur signifie en propres termes que nous n’entendons pas laisser de nouveau taxer notre pain, et, dussent-ils avoir une majorité dans le parlement, je les mets au défi de l’oser faire. »

Ce qui fait des Anglais un peuple essentiellement politique et tout-à-fait digne de se gouverner lui-même, c’est qu’ils prennent pour guide la raison et jamais l’amour-propre. Ils savent discerner avec rapidité et avec une admirable rectitude ce qu’exige l’intérêt général du pays, et, quel que soit l’entraînement des passions politiques, quelles que soient les suggestions de l’intérêt privé, ils s’imposent sans balancer les plus douloureux sacrifices. En 1815, les droits sur l’importation du blé furent rétablis, et l’on n’hésita pas à faire usage de la force pour réprimer les manifestations séditieuses, les émeutes que provoqua cette mesure législative. On ne se mettra pas dans la même nécessité, parce que les temps sont changés, parce que la disproportion des forces a également changé, parce qu’aucun homme d’état anglais ne voudra prendre la responsabilité d’une lutte violente, où le triomphe serait acheté au prix de la ruine de l’industrie anglaise. Quelques membres de l’aristocratie, qui ont toujours appartenu à la cause protectioniste, le comprennent ainsi, et acceptent, sans hésiter, la loi de la nécessité. Lord Yarborough, plus connu sous le nom de lord Worsley, s’est exprimé ainsi : « Je crois que ceux qui encouragent les fermiers à attendre leur soulagement du rétablissement des droits protecteurs ne font que se tromper eux-mêmes et tromper autrui. Je suis convaincu que la tentative de rétablir, en vue de la protection, un droit sur le blé, droit qui, pour atteindre son objet, devrait être quelquefois tout-à-fait prohibitif, ne peut aboutir qu’à un avortement après avoir plongé le pays dans une agitation convulsive et jeté les germes d’une animosité plus acharnée entre les deux classes laborieuses du royaume. » Lord Drumlanrig déclare, dans une lettre à ses tenanciers, que, « dans sa conviction la plus intime, la cause de la protection est perdue pour toujours, et que, malgré l’atteinte qu’en reçoivent ses intérêts individuels, il ne peut, comme honnête homme, dire qu’il n’en doit pas être ainsi. » Il confesse que dans une contrée comme l’Angleterre, où il existe une classe ouvrière si nombreuse et si misérable, l’intérêt de la paix et de la tranquillité publique exige qu’aucune tentative ne soit plus faite pour élever artificiellement le prix du pain. Au meeting d’Harborough, sir H. Halford, après avoir rappelé qu’il avait toujours soutenu le régime de la protection, après avoir déclaré qu’il le croyait nécessaire à une agriculture aussi lourdement taxée que celle de l’Angleterre, a ajouté : « Néanmoins je ne crois pas pouvoir, en conscience, entretenir chez vous l’espérance d’un prompt soulagement par un retour au tarif protecteur. Les grands changemens, comme l’établissement du libre échange, ont besoin d’un certain temps pour une épreuve complète, et je dois convenir que si l’agriculture est dans une détresse profonde, les autres portions de la communauté n’ont point encore à regretter ce qui a été fait. »

Nous ne croyons pas au prochain renversement du ministère de lord John Russell, nous ne croyons pas que cet événement, s’il arrivait, dût avoir pour conséquence nécessaire le rétablissement des droits sur le blé. Il nous paraît que la grande propriété se sert de l’agitation actuelle pour se reconstituer à l’état de parti politique considérable ; il n’est pas douteux qu’elle usera de la puissance qu’elle reconquiert peu à peu pour imposer des mesures favorables à l’agriculture ; mais elle renoncera tôt ou tard à réclamer la protection directe par voie de droits d’entrée. D’un autre côté, il est évident que la situation actuelle ne peut se prolonger sans ruiner les agriculteurs anglais, et personne ne peut plus songer à regarder comme accidentelle et passagère l’affluence des grains étrangers sur les marchés anglais. Les illusions sincères ou affectées des free-traders à ce sujet sont dissipées ; ils sont les premiers à convenir qu’il ne faut plus s’attendre à ce que le prix du blé dépasse en moyenne 40 ou 45 shillings. Comment viendra-t-on en aide à l’agriculture ? On lui fera, sans nul doute, un certain nombre de concessions, on supprimera quelques-unes des charges qui pèsent sur elle ; il est question d’abolir, cette année, le droit sur le houblon, droit fort onéreux aux agriculteurs des comtés de lent, de Surrey et de Middlesex ; on allégera ou on répartira mieux un certain nombre de taxes. Toutefois le véritable et décisif remède sera l’abaissement des fermages. Il ne faut pas s’y tromper, toutes les dissertations des journaux et des orateurs whigs ou peelites sur les progrès réalisables en agriculture, et sur la possibilité de produire sans perte du blé à 40 shill. le quarter, ne sont que de mensongères déclamations et des paroles perdues. M. Cobden, M. Bright, le colonel Thompson, ont été plus francs ; quoiqu’il dût leur coûter de tenir un pareil langage et de renier leurs utopies d’autrefois, ils n’ont point hésité à prendre les propriétaires à partie et à les désigner comme les victimes nécessaires du changement qui s’accomplit. « On cherche, disait M. Cobden à Bradford, à établir entre la propriété et l’agriculture une solidarité fictive. Ce n’est point un grand intérêt national qui est en péril, c’est le revenu des propriétaires. L’agriculture et les agriculteurs sont également désintéressés dans la question, les propriétaires seuls sont atteints, qu’ils sachent s’exécuter. Que la question soit vidée au sein ou en dehors du parlement, c’est une affaire à régler entre fermiers et propriétaires. La terre est la matière première de l’industrie agricole ; les tenanciers sont aujourd’hui en perte, parce qu’ils paient pour la terre un loyer trop élevé : qu’ils obligent les propriétaires à leur donner la matière première à bon marché, qu’ils les contraignent à rabaisser leurs fermages. » On objectait au colonel Thompson que les fermiers étaient liés envers les propriétaires par des baux à longues échéances, et que ceux-ci avaient droit à une indemnité pour la perte qu’on leur imposait. « Qu’ils viennent, répondit-il, parler d’indemnité, et nous parlerons de restitution ! Nous leur ferons rendre ce qu’ils ont illégitimement revu à l’aide des droits sur le blé. »

Ce langage révolutionnaire n’est pas demeuré sans écho dans les masses. Il y a un mois, lord Lennox remerciait les électeurs de Shoreham qui venaient de le nommer, et, en leur promettant de demeurer fidèle aux principes protectionistes, il démontrait comment, au prix actuel du blé, les agriculteurs étaient nécessairement en perte. « Diminuez vos fermages (lower your rents), » lui crièrent aussitôt un certain nombre de voix, et, dans tout le trajet qu’il fit à travers la ville, les mêmes voix le poursuivirent avec ce cri. Il n’est presque pas de meeting protectioniste où quelques libre-échangistes n’aient fait entendre obstinément les mêmes paroles. Ce n’est pas seulement chez les free-traders que se répand la conviction qu’il en faudra venir à ce moyen extrême ; sir Robert Peel, comme nous l’avons vu, veut essayer de consacrer une partie de ses revenus à l’amélioration de ses terres, dans l’espérance que l’accroissement des produits rendra inutile la diminution du fermage ; il se déclare prêt néanmoins à consentir sur ses baux les réductions qui, après examen, lui paraîtront légitimes. Lord Lyttelton propose à ses fermiers une sorte d’assurance mutuelle ; il est prêt à annuler tous leurs baux et à en passer avec eux de nouveaux qui ne contiendraient plus la stipulation d’un fermage fixe, mais certaines conditions d’évaluation : le fermage qu’il aurait à recevoir serait déterminé chaque année par le cours moyen des denrées, pris comme base d’appréciation des produits de la terre. Lord Drumlanrig a été plus loin, et n’a point hésité à dire que, si l’état des choses ne s’améliorait pas, les propriétaires n’avaient qu’une chose à faire, c’était de sacrifier une partie de leur revenu.

Qu’on ne croie pas qu’il s’agisse d’un léger sacrifice. « On nous conseille, disait un fermier dans un meeting protectioniste, d’exiger des propriétaires un rabais de 20 pour 100 sur les fermages. Est-il sûr que cela suffise, puisque la baisse sur le prix du blé équivaut aujourd’hui à 26 pour 100 ? Quand nous aurons ruiné les propriétaires, comment leur demanderons-nous d’améliorer les terres et de nous faire des avances ? » C’est là cependant qu’il en faudra venir tôt ou tard ; la crise actuelle de l’agriculture ne se terminera que quand la classe des propriétaires fonciers aura sacrifié un cinquième et peut-être un quart de son revenu. Ce sera la ruine de l’aristocratie territoriale. Il n’est presque pas de famille dans la noblesse anglaise qui n’ait une partie de ses revenus engagée pour le service de dettes impossibles à éteindre ; quelques membres de la chambre des lords ne peuvent pas disposer du sixième de leur revenu pour les dépenses de leur famille ; quelques-uns ne peuvent soutenir leur rang qu’au moyen de leur traitement de fonctionnaires publics. On a vu en 1848, pour la première fois, le chef d’une maison ducale traîné devant la cour des débiteurs insolvables ; le duc de Buckingham a dû vendre les collections artistiques, les livres et jusqu’au riche mobilier de son château de Stowe ; son fils, le marquis de Chandos, à qui il avait fait cession de ses biens, héritier en apparence d’un revenu de plusieurs millions, ne touche en réalité que 2,000 livres par an, sur lesquelles il est obligé de faire une pension à son père et une autre à sa mère : il lui reste pour vivre, lui et ses enfans, un peu plus de 12,000 francs par an. Nous citons ces faits et ces chiffres parce qu’ils ont été constatés dans un procès public ; mais combien de grands seigneurs anglais n’ont point comparu devant les tribunaux et se débattent contre la ruine ! et, pour emprunter un jeu de mots à nos voisins, « combien de coronets ne valent pas une demi-couronne ! »

Il est inutile d’insister davantage pour faire comprendre quelle perturbation profonde apportera dans toutes les familles de l’aristocratie cette perte subite et sans compensation d’un cinquième ou d’un quart du revenu. Les obligations hypothécaires, déjà énormes, s’accroîtront, par la seule accumulation des années, elles deviendront hors de toute proportion avec la valeur et avec le revenu des terres, et il faudra procéder en Angleterre, comme on vient de le faire en Irlande, à une liquidation générale de la propriété foncière. Il faudra en Angleterre, comme en Irlande, abolir les substitutions. Nous n’avons pas besoin de dire que la loi qui abolira les substitutions détruira la base territoriale de l’aristocratie anglaise ; sans porter une atteinte directe à la chambre des lords, elle lui ôtera toute racine dans la société. La noblesse anglaise ne sera plus qu’une aristocratie de naissance.

L’abolition des substitutions aura pour résultat en Angleterre, comme autrefois en France, la division de la propriété. Pour faire comprendre toute l’étendue du changement qui s’accomplira alors, il suffit de rappeler que l’Angleterre ne compte qu’un propriétaire sur 350 habitans ; que le sol tout entier est partagé seulement entre 40,000 familles, ce qui donne à chaque propriété une étendue moyenne de 566 hectares ou un tiers de lieue carrée, et un revenu moyen de 35,000 francs. Il est facile de se représenter quelles seront les conséquences économiques de cette transformation par ce qui a eu lieu en France, où la production agricole a triplé depuis 1789, et par ce qui se passe tous les jours dans nos départemens du nord, à mesure que les petites fermes se substituent aux grandes exploitations. La division de la propriété n’a pas seulement pour effet d’accroître sensiblement la production, elle développe en même temps le bien-être des individus en augmentant la part du travail dans la distribution des produits. La situation de la classe agricole s’améliorera incontestablement en Angleterre, à mesure qu’un certain nombre de fermiers s’élèveront à la propriété, et qu’un plus grand nombre encore de journaliers deviendront tenanciers ; mais nous ne voulons rechercher ici que les conséquences politiques d’un pareil changement. On ne nous contestera pas qu’il altérera gravement la situation de l’aristocratie. Nous disons l’aristocratie, car nous n’avons point ici de distinction à faire entre whigs et tories, qui, tout en formant deux partis, ne sont qu’une seule classe. Les substitutions ont pour objet d’empêcher que la prodigalité, l’inconduite, la folie d’un individu, ne détruisent le fruit des efforts de plusieurs générations, et ne suffisent à consommer la ruine d’une famille ; en perpétuant la richesse, elles perpétuent l’influence et le pouvoir. Les substitutions détruites, toutes les fortunes passeront tour à tour par l’épreuve de la mauvaise conduite ou du malheur, et toute grande existence brisée ne se reconstruira plus. Ces immenses domaines, ces estates qui comprennent des milliers d’hectares, seront dépecés pour satisfaire l’ardente ambition de ces commerçans, de ces industriels qui aujourd’hui, à moins d’arriver à une richesse royale, sont exclus de la propriété, et n’ont pour leurs économies d’autre placement que les fonds publics. La bourgeoisie anglaise, qui, par l’effet de la nouvelle réforme électorale, va déposséder l’aristocratie d’une part considérable de son influence politique, la remplacera aussi un jour dans la possession du sol.

Ainsi sera réalisée la substitution des classes moyennes à la classe aristocratique comme pouvoir prépondérant. Il y a long-temps que cette révolution a commencé, et ce siècle ne la verra peut-être pas finir ; car la Providence semble accorder à l’Angleterre le privilège heureux des lentes transformations et des progrès sagement préparés. Il y a plus de quarante ans, alors que l’aristocratie anglaise était à. l’apogée de sa puissance, et que le parti tory semblait maître pour long-temps des destinées de l’Angleterre, un homme d’un coup d’œil sûr et d’un esprit pénétrant entrevoyait et prédisait déjà le mouvement ascensionnel des classes moyennes. Francis Horner, écrivant en 1806 à lord Jeffrey, alors simple commoner, lui disait que Fox emportait dans la tombe le parti whig ; que le nom, que le fantôme du parti pourraient subsister encore, mais que le parti whig était bien mort. Il continuait ainsi : « .Je ne puis m’empêcher de penser qu’en dépit des apparences, il y a dans la classe moyenne de ce pays une large base pour la fondation d’un parti populaire, reposant sur les opinions, les intérêts, les habitudes de ces nombreuses familles dont les traits caractéristiques sont des fortunes médiocres, mais croissantes, une éducation soignée donnée aux jeunes gens, et la pratique sévère des grandes vertus communes. Je ne doute pas que ce ne soit là la vraie démocratie, si cette classe conserve son action sur l’opinion publique, à laquelle un gouvernement doit toujours obéir. Plusieurs circonstances ont concouru dans ces derniers temps à diminuer la juste influence de cette classe … Je suis profondément frappé de ce fait, que le grand nombre des personnes parmi lesquelles la richesse est distribuée dans des proportions considérables et pourtant égales, l’éducation suffisamment bonne qui accompagne cette richesse, la puissance des forces physiques et des forces morales qui sont ainsi réunies dans une population à laquelle l’ordre et la liberté sont également nécessaires, tout cela constitue un état de choses dont on n’a vu nulle part l’exemple. C’est là ce qui m’encourage à penser que la cause libérale n’est pas encore perdue en Angleterre. »

Horner avait raison, les whigs sont demeurés comme une coterie influente, mais depuis long-temps ils ne forment plus un parti. Depuis Fox, ils ont eu quelquefois le pouvoir entre les mains, mais ils n’ont pu l’exercer qu’à la condition de le partager, soit avec O’Connell, soit, comme aujourd’hui, avec les radicaux. Ils n’ont pu jamais gouverner par leurs propres forces ; ils ont été les précurseurs des classes moyennes. Après 1815, on vit apparaître en Angleterre des idées analogues à celles que la révolution de 1789 a fait prévaloir en France ; il se fonda, pour défendre et propager ces idées, une revue, aujourd’hui bien déchue, mais qui jeta pendant dix ans un vif éclat, la Revue de Westminster. Les élèves de Bentham y émirent sur l’éducation, sur la sécularisation nécessaire de l’enseignement, sur les rapports des individus et de l’état, sur le rôle de l’église en tant que corporation au sein de la société civile, sur les relations des pouvoirs, sur la distribution des droits et de l’influence politiques, des opinions qui sont vulgaires en France, mais qui sont beaucoup moins populaires de l’autre côté du détroit. Ces mêmes opinions furent représentées dans le parlement par un certain nombre de députés qui votaient avec les whigs en se distinguant d’eux. C’étaient presque tous des hommes d’une fortune indépendante, d’une éducation brillante, d’un esprit orné, quelques-uns alliés à de grandes familles, ne se séparant de l’aristocratie que par leurs opinions, apportant dans les discussions parlementaires ces habitudes de raisonnement philosophique, ce goût de la métaphysique, qui distinguèrent en France les orateurs de la constituante et de la législative. Ils jouèrent un rôle actif et considérable au moment de l’émancipation des catholiques et de la réforme électorale ; ce furent eux qui entraînèrent les whigs quand ils allèrent se heurter contre l’église d’Irlande. Depuis, quelques-uns ont disparu de la scène politique, d’autres se sont laissé absorber par les vieux partis ; M. Hume, le doyen de la chambre des communes, le colonel Thompson, M. Roebuck, sir William Molesworth et quelques autres encore représentent dans le parlement actuel cette fraction jadis influente, aujourd’hui éclipsée.

Le rôle d’avant-garde appartient, en effet, maintenant à ceux qu’un écrivain satirique appelait les radicaux mal élevés, aux hommes de l’école de Manchester, aux fondateurs de la fameuse ligue. Ce ne sont plus des hommes à idées philosophiques, remontant toujours aux principes. L’école de Manchester a pour les idéologues le même dédain que Napoléon ; elle invoque surtout les faits matériels, elle se vante de ne juger les choses que par leur côté pratique, et de conduire la politique comme les affaires avec des livres en partie double. Ses représentans sont tous des hommes sortis des rangs les plus humbles de la société, arrivés à la fortune par le travail et l’industrie, et à l’influence par la fortune ; ils ne sont pas plus libéraux que les radicaux, mais ils ont de plus qu’eux l’amour-propre de la roture. Mettez M. Cobden sur le chapitre de Manchester et des hommes du Lancashire ; il ne parlera pas dix minutes sans faire l’éloge de cette race patiente, industrieuse, énergique, pleine de volonté, qui mérite d’avoir et qui aura entre ses mains la conduite de l’Angleterre ; il fera l’éloge de ses compatriotes, et c’est lui-même qu’il peindra. Les hommes de Manchester ont, les premiers, apporté dans la politique anglaise la distinction et la jalousie des castes. Toute autre influence que celle qui résulte du travail personnel et de la fortune péniblement acquise leur est importune et odieuse. Ils affectent de séparer la nation en deux parts : « la mousse aristocratique - et le vieux tronc saxon, » les parasites whigs et tories - et les classes laborieuses. Ils ne font point de distinction entre les partis, ils les confondent dans une égale animadversion. Quand la politique ne retient pas la langue de M. Cobden, ou quand il se laisse entraîner par les applaudissemens d’un auditoire complaisant, les whigs ne sont pour lui que des roués qui s’empressent de s’emparer des réformes au moment où elles vont réussir, de peur que quelques miettes du pouvoir et quelques hochets aristocratiques ne tombent entre les mains des fils des Saxons. Il y a quelques mois, au banquet de Wakefield, il disait : « Nous n’aurons pas besoin d’être en majorité pour obtenir le gouvernement à bon marché. Quand le peuple de Manchester ; de Londres, d’Édimbourg, du Lancashire et di. Yorkshire le demandera par notre bouche, les whigs le donneront. Si nous étions en majorité, la reine devrait nous appeler, et vous comprenez que cela ne ferait pas leurs affaires. Ils se chargeront donc de faire la besogne pour nous, quoi qu’ils puissent avoir au fond du cœur. » M. Bright disait le même jour : « Que nous importent les whigs et les tories ? Nos pères étaient bien bons de se laisser prendre à ces attrapes. Il nous faudra balayer un jour de la scène politique bien des choses qui y tiennent trop de place. »

C’est là un langage tout nouveau, et qui, avant 1837, n’avait jamais retenti à la tribune anglaise. C’est le renversement de ce qui s’est passé pendant cent soixante ans. La nation anglaise, jusqu’ici, s’est divisée en partis et jamais en classes. Deux fractions de l’aristocratie, s’appuyant de préférence, l’une sur les intérêts agricoles, l’autre sur les intérêts commerciaux, conduisaient les tories et les whigs ; mais, au sein de chaque parti, il n’y avait point de solution de continuité depuis les premiers rangs de l’échelle sociale jusqu’aux derniers. L’aristocratie a toujours été la première à appeler dans son sein tout individu qui s’est élevé par la science ou le talent. Il en est résulté que les débats politiques ont toujours été un duel entre les partis et jamais une lutte entre des classes différentes de la société. C’est cet état de choses que l’école de Manchester tend à changer en affectant d’introduire dans la politique des classifications nouvelles, de traiter les whigs comme représentant aussi exclusivement que les tories les intérêts aristocratiques, et de se donner comme seul organe de l’élément populaire de la nation. Cette classification conduit à identifier les whigs avec les tories et à substituer les luttes de classes aux luttes d’opinions. Qui sait même si ce qui n’est encore en ce moment que l’effort de quelques hommes ne va pas devenir l’œuvre du temps et des événemens ?

Nous ne voulons pas voir dans cette transformation des partis un présage de malheur pour l’Angleterre, ni même un symptôme de décadence. Peut-être est-il nécessaire que les classes commerçantes et industrielles soient appelées à partager la possession du sol aussi bien que l’influence politique, et que la création d’un grand corps de propriétaires vienne opposer une barrière infranchissable au socialisme, dont les progrès pourraient être rapides dans un pays où la propriété foncière est le privilège d’un petit nombre de familles, et où tant de richesse coudoie tant de misère. Nous avons seulement le droit de dire que le jour, déjà facile à prévoir, où les whigs seront rejetés dans les rangs des tories et auront à défendre avec eux contre les classes moyennes les derniers débris de l’influence aristocratique, ce jour-là marquera l’avènement de la démocratie, car la direction de l’intelligence aura fait place à la domination du nombre ; et l’œuvre de sir Robert Peel aura porté ses dernières conséquences. Sir Robert Peel, en abolissant les corn-laws, a-t-il obéi à une inexorable nécessité, ou bien, par une faiblesse à laquelle les plus patriotiques esprits succombent quelquefois, ne voulant pas emprunter à ses adversaires une politique qu’il avait combattue, et préférant les dépasser pour se distinguer d’eux, a-t-il devancé l’heure du sacrifice ? C’est là une question sans importance en présence des faits accomplis. Une seule chose est certaine, c’est qu’il a porté le premier coup, et le coup décisif, à ces institutions qui ont donné à l’Angleterre cent soixante ans de prospérité et de grandeur.

CUCHEYAL-CLARIGNY.