L’Angleterre et la vie anglaise/09

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L’Angleterre et la vie anglaise
Revue des Deux Mondes2e période, tome 29 (p. 257-294).
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L'ANGLETERRE
ET
LA VIE ANGLAISE

IX.
L'ARMEE ET LES VOLONTAIRES.
LES ECOLES MILITAIRES. - L'ARSENAL DE WOOLWICH.



On a trop légèrement répandu l’idée que la Grande-Bretagne n’était point une nation militaire ; le mouvement qui s’accomplit depuis une année dans le royaume-uni dément assez cette opinion, qui, à un moment donné, peut devenir dangereuse pour les autres états de l’Europe. Sur quoi s’appuie-t-on d’ailleurs pour ne reconnaître dans l’Angleterre qu’une puissance maritime de premier ordre ? Les soldats anglais, quoique toujours peu nombreux, n’ont-ils pas suffi à toutes les grandes éventualités de l’histoire ? N’a-t-on pas senti depuis des siècles le poids de leurs armes dans la balance où se pèsent les destinées du continent ? Chaque fois qu’il a fallu vaincre, n’ont-ils pas vaincu ? Je ne réveillerai point des souvenirs irritans, je n’écrirai point le nom d’une grande bataille si pénible à notre amour-propre national : il me suffira de rappeler que dernièrement encore l’Angleterre, avec une poignée d’hommes, a ressaisi les Indes.

Plutôt que de renier l’histoire, mieux vaudrait chercher par quels liens le. caractère britannique se rattache au groupe des nations martiales. L’Anglais n’est point belliqueux par goût ; il n’aime point la guerre pour la guerre, il n’entretient point une armée pour le ruineux plaisir de voir briller des baïonnettes et flotter des drapeaux. Il a une armée pour défendre son territoire, son commerce, l’immense réseau de ses relations extérieures et de ses affaires. L’expérience lui a plus d’une fois démontré la nécessité de mettre l’orgueil des richesses sous la protection du courage. Dans un meeting auquel j’assistais, un orateur anglais, appuyant sur le besoin de certains sacrifices destinés à accroître les moyens de défense nationale, avait recours à cette comparaison : « Voyez les chaumières, elles se gardent elles-mêmes par leur pauvreté ; mais les châteaux, les fabriques, les entrepôts s’entourent, et avec raison, d’une armée de surveillans. Eh bien ! il en est de même des états, lesquels se trouvent d’autant plus menacés qu’ils sont plus prospères. L’Angleterre n’est point en vain le grand magasin de l’Europe : richesse et civilisation obligent. À côté de l’armée des industriels dont les produits excitent l’envie, ayons donc une forte armée de soldats qui nous fassent craindre et respecter. »

Le caractère du soldat anglais s’est calqué sur cet idéal. Il a moins d’enthousiasme que de sang-froid. Sur un champ de bataille, il meurt comme il vit, par résolution et par sentiment du devoir. Inébranlable, il sent peser sur ses armes la responsabilité du travail qui a fait de l’Angleterre une opulente nation. L’élément militaire présente donc dans la Grande-Bretagne des traits particuliers et intéressans. Et puis tout dernièrement, en regard de l’armée régulière, est sortie de terre une nouvelle armée indépendante. Hier elle n’existait guère qu’en projet, aujourd’hui elle emplit les villes du bruit de ses fanfares, elle passe des revues à Hyde-Park et à Holy-Rood, elle couvre les plaines de la fumée des petites guerres. Je parle des volontaires ou riflemen. Il faudra rechercher l’origine de ce mouvement et l’influence qu’il a déjà exercée sur les mœurs anglaises ; mais avant de s’occuper de l’année et des volontaires, ne convient-il point d’étudier d’abord les écoles militaires et les arsenaux ? Des écoles sortent les officiers qui exercent une si grande influence sur le moral des soldats anglais ; des arsenaux, l’armée tire les munitions et les machines de guerre qui jouent aujourd’hui un rôle si important dans les batailles. Cette étude, qui d’ailleurs continue une série commencée, ne manque point d’à-propos. À une époque où toutes les nations de l’Europe s’observent, et où des bruits de guerre souterrains naissent, s’éteignent, renaissent de moment en moment, il n’est point inutile pour la France de connaître les forces de ses voisins.

I.

De tout temps, l’Angleterre a accordé une grande importance à l’éducation des officiers. L’état s’était imposé, pour former des chefs militaires, des sacrifices qui n’avaient point été sans fruit, et pourtant lors de la guerre de Crimée de vives plaintes s’élevèrent dans le pays sur la manière dont les opérations étaient conduites devant Sébastopol. Impatientée des longueurs du siège, l’opinion publique, au lieu de tenir compte des obstacles, attira l’attention, je devrais dire la critique, sur les branches supérieures du service de guerre. L’armée n’avait point démérité, mais elle n’avait point vaincu assez vite au gré de l’amour-propre national. Des organes influens, le Times lui-même, qui a souvent rendu des services à l’armée anglaise en se montrant sévère pour elle, signalèrent comme racine du mal le patronage qui ouvrait alors l’entrée des grades aux jeunes gens de famille. L’avantage des nations libres est qu’elles savent profiter de leurs fautes ou des résistances de la fortune. La discussion exagère quelquefois en Angleterre le caractère des plaies qu’elle découvre, mais du moins elle appelle le remède. Le gouvernement s’émut de l’émotion du pays, et en 1856 une commission fut nommée par lord Panmure pour réorganiser l’éducation des officiers. Cette commission se rendit dans les diverses écoles militaires de la Grande-Bretagne, visita avec soin de semblables institutions en France, en Prusse, en Autriche, en Sardaigne, et s’entoura de tous les documens qui étaient de nature à éclairer ses recherches ; son rapport est un monument de science, de tact et d’impartialité. Les auteurs de cette enquête, le colonel Yolland, le colonel Smythe et M. Lake, attaché à l’université d’Oxford, signalèrent ce qu’il y avait à réformer dans le système anglais pour élever les établissemens d’éducation militaire à la hauteur des progrès inévitables que réclament les temps modernes. Ils recommandèrent en outre la formation d’un conseil d’éducation militaire (board of military éducation), qui, placé en dehors et au-dessus du corps enseignant, dirigeât les études de la jeunesse qui se destine à l’armée. De ces diverses influences, — la pression de l’opinion publique, la commission nommée en 1856 par le gouvernement, et surtout le conseil d’éducation, — sortirent les changemens heureux dont nous allons retrouver la trace dans les écoles militaires de la Grande-Bretagne. Ces écoles sont au nombre de trois : l’académie royale de Woolwich, le collège militaire d’Addiscombe, le collège militaire de Sandhurst.

Woolwich est ce que nous appellerions en France une ville de guerre. Des casernes, des hôpitaux militaires, des dépôts de munitions et des magasins d’armes, tout cela lui imprime un caractère tant soit peu farouche, qui contraste avec l’air pacifique de la plupart des cités anglaises. La ville elle-même, dominée par les tuyaux de brique du dock-yard et de l’arsenal, serrée entre les murs de ces deux grandes usines de guerre, coupée de rues monotones qui s’assombrissent en descendant vers la Tamise, n’a rien de gai ni d’attrayant ; mais devant la façade des casernes s’étend une plaine immense, découverte, le Champ-de-Mars de l’Angleterre. L’herbe, foulée par les pieds des chevaux et des soldats, n’y croît pas moins cour cela verte et drue, visitée qu’elle est par de fraîches brises. À droite de cette plaine [Woolwich Common) s’élève un édifice en forme de tente, la Rotonde, qui fut dressé par les ordres de George IV, alors prince régent, dans les jardins de Carlton, pour recevoir les souverains alliés. Transportée à Woolwich, cette tente de pierre recouverte d’ardoises sert maintenant de dépôt (repository) à des modèles d’architecture navale et militaire, à des trophées parmi lesquels se distingue l’armure complète de Bayard, à des inventions et à des armes de guerre qui, prises depuis l’enfance de l’art, forment une intéressante histoire de la manière dont les hommes se sont tués entre eux à différentes époques. Sur la gauche, et à l’extrémité de la plaine, se découvre l’académie royale et militaire (Royal Military Academy).

Cet édifice de brique fut bâti en 1815. Au centre s’appuie une construction solide et carrée, avec quatre tourelles couronnées de dômes octogones et deux ailes qui s’étendent de chaque côté sur une ligne droite. Tout cela forme un ensemble indécis, mélange de l’ancien style anglais et du style d’Elisabeth, mais que je préfère encore à la solennelle froideur de certains ouvrages de pierre. Des pièces de 6, rangées dans la cour d’entrée, indiquent le caractère de l’institution. Ce qui vaut encore mieux que l’architecture du bâtiment, c’est la situation qu’il commande : devant la façade se déploie le Woolwich Common, derrière s’élèvent les collines boisées de Shooter’s-Hill, au milieu desquelles se détache à distance la sombre et vieille tour du château de Severndroog. Il est à remarquer que les Anglais ont généralement choisi pour leurs grandes écoles civiles et militaires des points de vue pittoresques. Le paysage est, selon eux, un moyen d’éducation : les rustiques beautés de la nature disposent l’âme au recueillement, et l’air libre des champs et des bois, en même temps qu’il développe les forces physiques, imprime une sorte de vigueur à la santé de l’esprit [1].

L’origine de cette académie célèbre dans les fastes militaires de la Grande-Bretagne remonte au règne de George II. Elle fut établie en 1741 à Woolwich-Warren, dans un bâtiment où se tenait le conseil de l’artillerie, board of ordnance, et près d’une maison occupée autrefois par le prince Rupert. Cette école devait instruire des officiers, des sergens, des caporaux, des cadets, même des soldats, dans les différentes branches des mathématiques qui se rapportent au service de l’artillerie et du génie. En 1764, l’institution se limita à l’enseignement de la jeunesse, et vers 1777 on y introduisit les études classiques. Il existe du colonel Wilmot un livre très curieux sur l’histoire de l’académie de Woolwich, avec des planches qui représentent l’uniforme des cadets aux différentes époques. Ce titre de cadets, qui sert encore aujourd’hui à désigner les élèves de la maison, se rattache aux usages de la vieille Angleterre : dans les familles nobles, où la loi confère à l’aîné le patrimoine de ses ancêtres, les cadets se trouvent le plus souvent destinés à l’église ou au métier des armes. Dès l’origine, l’académie royale de Woolwich était soumise à la discipline militaire, et il y a dans les chroniques de l’institution des cas de mauvaise conduite jugés par des conseils de guerre. Jusqu’en 1831, l’académie avait été tout entière à la charge du gouvernement anglais ; mais, à partir de cette époque, il s’établit une échelle de paiemens annuels de la part des familles. L’âge d’admission variait entre quatorze et dix-sept ans. Avant 1855, les candidats étaient nommés par le grand-maître de l’artillerie, master general of the ordnance, lequel était en même temps le chef de l’académie [2]. Les élus, presque tous appartenant à l’aristocratie de naissance ou de fortune, devaient subir après leur nomination un examen d’entrée, entrance examination ; mais on devine aisément que cette épreuve n’avait rien de très sérieux. Il y avait là en présence deux principes tout à fait inconciliables, le patronage et le contrôle : n’eût-il pas été dérisoire de donner d’une main une faveur qu’on eût retirée de l’autre ? Le cours des études se partageait entre la théorie et la pratique, la première fixée par les règlemens à quatre années, la seconde à une année, qui se passait dans l’arsenal de Woolwich.

Je ne veux pas dire que cette école, ainsi constituée, n’ait point fourni de très bons officiers de génie et d’artillerie à l’armée anglaise ; mais l’ensemble des connaissances laissait à désirer. Ceux des cadets qui se livraient sérieusement à l’étude étaient trop souvent désignés par l’épithète énergique de book-worms, vers de livres ; les autres témoignaient une préférence marquée pour les jeux et les exercices gymnastiques. Des courses à pied, des sauts périlleux, des morceaux de plomb tranchés par le fil de la lame, d’autres tours d’adresse rappelaient à certains jours l’âge d’or de la joyeuse et chevaleresque Angleterre. À ces épreuves, à ces luttes étaient attachés des prix, et la plus honorable des récompenses était un cor de chasse en argent, bugle, qui sonnait à la fin les succès du vainqueur.

Tel était l’état des choses lorsque la récente guerre avec la Russie appela la sollicitude du gouvernement anglais sur la réorganisation de l’enseignement dans les écoles militaires. Dès 1855 s’accomplit une grande réforme ; le système de nominations fut remplacé par l’admission au concours. Une circulaire du ministre faisait appel, sans distinction de classe, à tous les candidats qui voulaient entrer à l’académie royale de Woolwich. Des examens publics, ouverts à toute la jeunesse et dirigés par des examinateurs indépendans du corps enseignant, succédèrent aux examens conduits par des professeurs dans les murs de l’école. La compétition venait de détrôner le privilège. Dans tout autre pays, un tel changement eût semblé le signal d’un bouleversement de la société. En France, il n’a pas fallu moins qu’une révolution pour rendre les grade supérieurs de l’armée accessibles à la classe moyenne : en Angleterre, les institutions sont douées d’une force d’élasticité qui leur permet de s’élargir et de se prêter aux mouvemens de l’opinion publique sans que la nature du gouvernement s’altère. Je n’assurerai pourtant pas que cette mesure libérale n’ait point eu à essuyer de contradictions ; elle en rencontra de très vives parmi les anciens officiers et les anciens élèves de l’académie. On lui reprocha de porter atteinte à l’éclat de la naissance, auquel les Anglais rattachent par une sorte de tradition le privilège du courage. C’était, disait-on, un sang nouveau infusé dans l’armée, et qui devait obscurcir le prestige inhérent depuis des siècles au corps des officiers anglais. Certains cadets entrés dans l’académie sous le régime du patronage affectèrent quelque temps d’établir une ligne de démarcation entre eux, enfans du favoritisme, et les nouveau-venus, fils de leurs œuvres, entre les gentlemen et les personnes [3]. Ces résistances étaient prévues ; le gouvernement eut le bon esprit de persévérer dans la voie du progrès, et si aujourd’hui tous les préjugés anciens et vivaces ne se sont point soumis, ils sont du moins désarmés. L’opinion publique et un vote de la chambre des communes ont consacré le principe du concours.de manière à ne plus revenir sur ce qui a été fait dans ces derniers temps. L’heureux effet de cette mesure sur les études militaires est incontestable ; elle a coupé par la racine l’arbre du privilège, et substitué le contrôle du mérite personnel à la pression des influences.

Il ne faut pas toutefois s’exagérer la nature d’un changement qui a excité tant d’inquiétudes. Les barrières qui fermaient la carrière d’officier à la généralité des citoyens se sont abaissées par le concours, cela est vrai ; mais il reste néanmoins des limites d’autant plus infranchissables qu’elles sont marquées par la nature même des choses et gravées dans les mœurs. Ces limites sont l’éducation préparatoire, qui, dans lac Grande-Bretagne, exige de lourds sacrifices d’argent, le prix élevé de la pension à l’académie, surtout le point d’honneur des officiers anglais, qui n’admettent guère parmi eux que des jeunes gens de bonne famille. Sous le régime des nominations par le grand-maître de l’artillerie, le fils d’un quarter-master (maréchal-des-logis) avait été admis dans l’académie de Woohvich à la recommandation du duc de Wellington. Les cadets ignoraient sans doute cette dernière circonstance. À son entrée, le nouveau-venu fut mal accueilli, tenu à l’écart, et, comme disent les Anglais, bullied. Prévenu de ce qui se passait, le duc se rendit lui-même à Woolwich, et défendit son protégé : « C’est moi, dit-il aux autres cadets, qui l’ai recommandé par respect pour la mémoire de son père, un humble, mais brave sous-officier qui a rendu des services dans les campagnes où nous nous sommes trouvés ensemble, et quiconque d’entre vous maltraitera dorénavant ce jeune homme aura affaire à moi. » Il ne fallut pas moins que cette haute intervention pour effacer la distance entre le fils du quarter-master et les autres élèves de l’école. Dans une autre circonstance, un autre intrus, d’après les idées des cadets, avait été mis de même par eux at coventry, — ce que nous appellerions en quarantaine. Défense était faite de lui parler durant les récréations. Un seul enfreignit généreusement la consigne. Ce camarade était blâmé et menacé par les autres cadets, lorsque, brandissant sa canne et s’appuyant sur la seule jambe que lui avait laissée Waterloo, le marquis d’Anglesea, alors gouverneur de l’académie, loua énergiquement l’action de ce jeune homme. On voit par là quelle était autrefois la force de résistance au mélange des individus dans le corps, des officiers anglais ; le concours a pu modifier cette résistance, mais il ne l’a point vaincue, et sous ce rapport même les craintes des conservateurs étaient exagérées. En principe, l’accession aux écoles militaires est ouverte à tous depuis 1855 ; en fait, elle demeure restreinte à une certaine classe que nous appellerions en France « la haute bourgeoisie. »

Les examens d’entrée ont lieu deux fois par an à Chelsea-Hospital ; ils se tiennent, sous la surveillance et la direction du conseil d’éducation militaire, dans une longue salle décorée par de vieux drapeaux de toutes les nations, vénérablement troués et pris par les Anglais dans différentes batailles. Les seules conditions exigées des candidats qui se présentent sont des garanties de moralité et l’exemption de certains défauts corporels qui les rendraient impropres au service. Le programme des examens est assez étendu : il embrasse les mathématiques pures et appliquées, l’histoire, la géographie et la littérature de l’Angleterre, les classiques grecs et latins, la langue et la littérature françaises, l’allemand, les sciences expérimentales (la chimie et la physique), les sciences naturelles (la minéralogie et la géologie), le dessin géométrique et le paysage. Chaque candidat ne doit pourtant s’attacher qu’à cinq sujets : on a voulu par là réprimer chez la jeunesse cette malheureuse avidité de savoir qui effleure toutes les branches de l’instruction sans en pénétrer aucune. Le résultat du concours est rendu public, et ceux des aspirans qui ont succombé dans une première épreuve peuvent en tenter une autre six mois après, jusqu’à ce qu’ils aient atteint l’âge de vingt ans. Destinés non-seulement à contrôler, mais aussi à élever dans le pays le niveau des connaissances classiques, ces examens exercent une influence indirecte sur les écoles civiles d’où sortent les candidats. Le concours a mis un frein à l’ignorance et à la médiocrité, qui n’avaient trop souvent pour excuse (si excuse il y a) que des titres de noblesse ou une brillante condition de fortune [4].

Une autre réforme non moins importante que celle du concours substitué au système de nominations fut l’ordre du ministre de la guerre qui éleva l’âge d’admission des candidats : cet âge fut fixé entre seize et vingt ans. L’inconvénient de soumettre trop tôt les jeunes gens à la discipline militaire a été reconnu avec une haute sagesse par le général Portlock [5]. « Le caractère des adolescens exige, dit-il, une culture plus délicate que celle qu’on doit attendre des officiers chargés du commandement dans une école militaire. À leurs yeux, si jeune qu’il soit, l’élève est un soldat, et à peu de nuances près ils le traitent comme tel. Sans doute ils excellent à lui apprendre l’exercice ; mais ont-ils les qualités et l’expérience nécessaires pour former le moral de la jeunesse ? » Une autre conséquence des admissions prématurées était d’introduire une sorte de confusion et d’incertitude dans le système de l’enseignement. Aujourd’hui une division tranchée s’est établie entre le cours d’études qui précède et celui qui suit l’entrée à l’académie. On s’est dit qu’un collège militaire s’élevait à un point d’intersection de la vie, entre une bonne éducation générale qui finit et le service professionnel qui commence. Le caractère, l’esprit, les manières du candidat sont censés formés selon les usages du monde ; il est arrivé à cet âge où l’homme se cherche et se détache de la généralité pour choisir une carrière. Jusqu’ici la somme de son instruction classique ne diffère encore que par des nuances de celle qui convient en même temps à l’église, au barreau, à la médecine. Sur cette éducation générale, que les Anglais appellent gentleman’s éducation, l’enseignement de l’académie militaire vient greffer des connaissances pratiques.

On sait quand et comment on entre à l’école de Woolwich ; il faut dire à présent ce qu’on y fait. La maison est dirigée par un gouverneur (aujourd’hui le colonel Wilford), un inspecteur des études, un assistant inspecteur et un chapelain. À leur entrée, les cadets revêtent tous l’uniforme militaire. Leur temps se partage entre les études théoriques et l’exercice du fusil, du canon, du cheval. Les premières chaires de mathématiques ont toujours été occupées dans l’institution par des professeurs éminens, Derham, Simpson, Hatton, Olynthus Gregory, Barlow, et maintenant M. Silvester. Parmi les autres branches de connaissances qui se rapportent plus directement à la profession des armes, je citerai l’histoire militaire, l’art des fortifications et la science de dresser des plans. Il y a en tout trente-cinq professeurs, parmi lesquels huit enseignent les langues vivantes, le français et l’allemand [6]. Il est inutile d’insister sur un programme d’études qui est à peu près celui de toutes les grandes écoles militaires en Europe. Je voudrais seulement préciser le caractère moral de l’éducation anglaise : elle se propose surtout (j’emprunte les termes du savant professeur Olynthus Gregory) de découvrir et de féconder chez l’homme les sources divines du gouvernement de soi-même, the heavenly springs of self-government. Savoir pour l’Anglais, c’est pouvoir, et il ne néglige rien pour développer, en même temps que les lumières de l’esprit, les forces de la volonté. Afin de mieux apprendre à commander un jour, les cadets apprennent d’abord à obéir. La discipline se maintient dans les murs de l’école, en partie du moins, parles élèves eux-mêmes. On donne le nom de caporaux à des censeurs choisis pour leur bonne conduite dans les rangs de cette jeunesse, et qui exercent alors une sorte d’autorité sur les autres cadets. Le renvoi de l’école, les arrêts, la privation de congé, la réprimande écrite ou verbale, telle est l’échelle des punitions en rapport avec la nature des offenses. Ces châtimens ne sont d’ailleurs infligés qu’avec une certaine réserve, et on ménage toujours le sentiment de la dignité humaine. Par respect pour l’uniforme, le général Portlock, étant inspecteur des études, avait été jusqu’à proposer de faire juger les fautes des cadets par les cadets eux-mêmes, constitués en un tribunal ou jury d’honneur. Un trait du caractère anglais est la gravité qui s’attache à un démenti, même de la part d’un maître à un élève. Le sang britannique se révolte à l’idée qu’on le soupçonne de mensonge. Douter de la parole d’un cadet, ce serait faire injure au point d’honneur national et aux couleurs de la reine, dont le cadet est revêtu.

L’intérieur de la maison déploie un certain caractère grandiose d’architecture. On y remarque surtout un splendide réfectoire, assombri de riches vitraux peints. Des travaux de construction se poursuivent pour étendre encore les ailes du bâtiment. Durant les heures de récréation, les cadets se répandent sur la plaine et dans la ville, où tout les distingue, leur uniforme élégant et léger, leur jeunesse, et cet intérêt qui s’attache, dans tous les rangs de la société, à la fleur naissante de l’armée anglaise. Cette habitude de ne point caserner les élèves dans les murs de l’établissement durant les récréations est générale, et s’étend à toutes les écoles. Un Anglais m’en donnait ainsi la raison : « Il faut, disait-il, former de bonne heure chez l’homme le sentiment de la liberté, si l’on veut qu’il apprenne à se servir de ce privilège de notre nature sans en abuser. » Les exercices du corps ont beaucoup perdu à l’académie de Woolwich de l’antique splendeur qui les distinguait ; les cadets se livrent pourtant encore à la gymnastique, et défient de temps en temps les officiers de la garnison au jeu national du cricket. Des études plus sérieuses ont remplacé les anciens tours de force. Les cadets passent deux ans ou deux ans et demi dans l’académie. Tous les six mois ont lieu des examens qui constatent les progrès de chacun d’eux. Autrefois ces examens étaient tous confiés aux professeurs de l’académie ; niais à partir de 1859, le conseil d’éducation militaire envoya des examinateurs étrangers pour conduire, à la fin du semestre, les dernières épreuves de la classe la plus avancée. Ceux des cadets qui sortent vainqueurs de cet examen final reçoivent gratis leur commission dans l’armée. Jusque-là, les deux branches de ce que les Anglais nomment le corps scientifique se trouvaient confondues dans le même cercle d’études ; mais, à partir du dernier examen, la séparation commence : ceux qui s’y sont le plus distingués sont libres d’embrasser la carrière du génie ; les autres entrent dans l’artillerie [7].

Le baptême de ces jeunes officiers donne lieu à une cérémonie intéressante. Le duc de Cambridge, accompagné d’un nombreux état-major, se rend deux fois par an à l’académie militaire de Woolwich. Tous les cadets sont passés en revue devant la façade du monument ; on admire l’adresse avec laquelle ces jeunes gens exécutent les évolutions et les manœuvres. Le duc entre ensuite dans une salle où a lieu un examen de vive voix sur l’art des fortifications. Ceci fait, les cadets se forment en carré, et, suivi de son état-major, le prince s’avance vers une table qui a été dressée pour la distribution des prix. Ces prix consistent en une épée d’honneur, en télescopes et instrumens de mathématiques, en livras, te président du conseil d’éducation lit alors le nom des cadets de la première classe qui doivent recevoir leur commission dans le génie et l’artillerie. Le duc de Cambridge adresse, en finissant, un discours paternel à ces jeunes gens qui vont passer des rangs de l’école dans les rangs de l’armée. Telle est en abrégé cette sorte de fête académique, à laquelle l’éclat des uniformes militaires, le rang et le nom des assistans, l’émotion heureuse des visages impriment un caractère de charme et de solennité.

Les jeunes officiers d’artillerie qui viennent d’obtenir leur commission passent généralement quelques mois à Woolwich, où ils se fortifient dans la pratique du service, et où ils restent libres de suivre les cours qui se font à la Royal Artillery Institution. On doit ce dernier établissement aux efforts individuels de quelques officiers de mérite. Depuis lors, la Royal Artillery Institution a reçu des encouragemens de l’état ; mais elle n’en pourvoit pas moins à son entretien par un système de souscriptions volontaires [8]. Comme l’artillerie ouvre un champ d’études considérables, une assez riche bibliothèque, un laboratoire de chimie, un cabinet d’histoire naturelle, — surtout de géologie, — des chaires de langues vivantes, ont été créés pour répondre aux besoins d’un temps que le progrès a rendu plus sévère.

Les jeunes officiers qui se destinent spécialement au génie militaire sont dirigés sur Chatham, où ils débutent en quelque sorte dans un état de tutelle. Chatham est une autre ville de guerre, anciennement un camp et un cimetière romains. Les grands établissemens maritimes et militaires sont situés dans un endroit qu’on nomme Brompton, à quelque distance de la ville, dont une ligne de fortifications les sépare. Là s’élèvent un arsenal, des casernes sur une grande échelle pour l’artillerie, le génie, l’infanterie et les régimens de marine, ainsi que des magasins et des dépôts d’armes. Tout cela est en parfaite harmonie avec les restes d’Upnor Castle, une vieille et pittoresque tour qui enveloppe fièrement ses blessures dans un manteau de lierre. Ce château-fort, bâti par Elisabeth sur la rive opposée de la Medway, a eu l’honneur de repousser une partie de la flotte hollandaise, lorsque les vaisseaux de l’amiral de Ruyter apparurent devant les murs de Chatham. Aujourd’hui c’est à peine si ce vétéran de l’histoire se soutient lui-même sur sa base ruinée. L’école des officiers du génie fut établie à Chatham en 1812, La commission instituée en 1856 émit le vœu que le temps de la résidence dans l’école de Chatham fût prolongé de quinze mois à dix-huit mois, que des cours de géologie, de minéralogie, de chimie et de photographie fussent annexés à l’art des fortifications et des mines, que toutes ces études fussent couronnées d’un examen final, que tous les officiers du génie aujourd’hui en service pussent de temps en temps faire un séjour à Chatham pour se retremper aux sources, et rajeunir ainsi des connaissances qui se rouillent par l’inaction. Une partie seulement de ces réformes a été appliquée. Après avoir accompli leur temps de noviciat, les jeunes officiers du génie sont généralement envoyés dans quelque colonie anglaise. Les uns sortent, comme on l’a vu, de l’académie royale de Woolwich, les autres du collège militaire d’Addiscombe.

Cette dernière institution est un rameau de l’arbre des Indes. Addiscombe, sifué près de Croydon, dans le Surrey, s’élève au milieu d’un paysage d’un autre caractère que celui de Woolwich, mais encore plus fait pour plaire aux yeux. Je ferai remarquer en passant que le style sobre et chaste du paysage britannique a exercé une influence sur l’art descriptif des poètes anglais, qui (je parlé des meilleurs) ont généralement mis de la discrétion et de la retenue dans leur enthousiasme pour la nature, tandis que les poètes du midi, traitant l’indulgente nature de leurs contrées comme une courtisane, en ont trop librement soulevé tous les voiles. Addiscombe était autrefois la résidence du comte de Liverpool : en 1809, sa maison fut achetée par la compagnie des Indes pour y établir une école militaire. Les travaux de reconstruction et les bâtimens ajoutés à l’édifice primitif coûtèrent alors plus de 40,000 livres sterling. Ce collège pour l’artillerie et le génie est à l’armée des Indes ce qu’est l’académie de Woolwich à l’armée anglaise, avec cette exception que, depuis 1825, on y reçoit des jeunes gens pour le service de l’infanterie. Jusqu’à ces derniers temps, l’établissement était sous la main de l'East India Company, et se trouvait régi par une commission politique et militaire, dont l’autorité s’étendait sur tout l’état-major de la maison. Cette fière compagnie, qui faisait la paix et la guerre, ayant sombré dans la grande révolte qui menaça, il y a trois ans, de détacher les Indes de la métropole, le collège militaire d’Addiscombe passa entre les mains du gouvernement anglais. Un des premiers actes du ministre de la guerre et du conseil d’éducation militaire fut d’inaugurer, pour l’entrée à Addiscombe, le système de concours qui avait produit d’heureux fruits à l’académie de Woolwich [9]. Jusque-là, les candidats étaient nommés par la compagnie des Indes, et leur nomination se trouvait ensuite subordonnée à un examen, ou, pour mieux dire, c’était l’examen qui était subordonné à la nomination. Comme le champ des études est à peu près le même au collège d’Addiscombe qu’à l’académie de Woolwich, il est inutile de s’y arrêter. Citons pourtant une branche de connaissances qui se rapporte au but particulier de l’institution : c’est l’histoire, la géographie et la langue de l’Inde. Les cadets apprennent à parler l’hindostani et à l’écrire dans les, deux caractères d’usage, le persan et le nagari. Les hommes d’état, les moralistes, ont plusieurs fois insisté sur l’avantage qu’il y aurait de bien connaître les Indes pour affermir la conquête de cette riche colonie. De jeunes officiers étrangers à la langue, aux usages, aux mœurs, apportent trop souvent avec eux des préjugés que l’étude d’une civilisation si différente de la nôtre, mais après tout antique et vénérable, eût adoucis. Le programme du gouvernement anglais pour éviter les fautes qui ont été commises est nettement tracé : conserver avec l’épée, éclairer avec l’exemple. Les cadets, généralement au nombre de cent cinquante, passent une année à Addiscombe ; ils entrent ensuite, selon leur ordre de mérite ou selon leur goût, dans le génie, l’artillerie ou la ligne. Il se peut d’ailleurs qu’un vote du parlement réunisse plus tard ce collège à l’académie royale de Woolwich, mais sans effacer les traits d’une éducation spéciale. Le service des Indes restera toujours distinct et recherché ; cette vie d’aventures, les campemens dans les jongles, la chasse au tigre, les perspectives imposantes pour l’imagination qu’ouvre la lutte avec les hommes et avec la nature, l’éblouissante figure d’un monde qui rayonne du côté de l’orient à travers les brouillards de la Grande-Bretagne, tout cela répond à un côté du caractère anglais, l’esprit d’entreprise.

Une autre école militaire, le collège royal de Sandhurst, prépare des officiers pour l’infanterie et la cavalerie de l’armée anglaise. Cet établissement fut fondé en 1799 à High-Wycombe ; trois ans après, il fut transporté à Great-Marlow ; enfin il s’est fixé à Sandhurst en 1812. Comme les Anglais tiennent à éloigner ces centres d’études de la contagion des grandes villes, le collège s’élève à trente milles de Londres, dans les sables stériles et ferrugineux de Bagshot-Heath. De sombres bruyères, des flaques d’eau verdâtre étendues sur un sol tourbeux, quelques chétifs bouquets de pins, le seul arbre qui se plaise dans les mauvaises terres, des plaines nues et désolées, des collines maudites dont les habitations de l’homme se sont éloignées, tout cela présente la tristesse, mais aussi la grandeur de la solitude. C’est au milieu de ce désert que s’élèvent, comme une oasis formée par la main de l’homme, le collège militaire de Sandhurst et les riches plantations qui l’environnent. Un épais rideau de pins dérobe au voyageur la vue de l’édifice. Les maisons des professeurs s’alignent parallèlement à une ancienne route, Western Mail-Coach Road, dont elles sont séparées par une haie d’arbrisseaux. Ces maisons doubles, détachées l’une de J’autre par des intervalles égaux et remplis de verdure, ont un grand air de calme, de fraîcheur et d’élégance. Bientôt vous entrez dans un parc, entrecoupé de gracieuses avenues et orné de trois lacs, dont l’un, traversé par les cygnes, s’étend vis-à-vis la façade du collège. L’édifice, avec deux ailes, dont l’une sert de résidence au lieutenant-gouverneur et l’autre d’hôpital pour les cadets, présente une entrée monumentale. Un portique soutenu par des colonnes doriques et un vestibule orné de faisceaux d’armes vous introduisent dans les vastes couloirs qui conduisent aux salles d’étude, aux chambres de modèles, aux étages supérieurs du bâtiment. Au moment où je visitai Sandhurst, une jeune lady en costume de chasse, avec un grand lévrier couché à ses pieds et un cheval dont elle tenait la bride, debout sur les marches des galeries qui font communiquer entre elles les différentes parties de l’édifice, semblait au milieu de cette solitude une apparition du moyen âge attirée par la voix du clairon qui sonnait les exercices de l’école.

Malgré les tristes sables de Bagshot, les environs de Sandhurst ne manquent point de promenades agréables. Je me rendis à quelques milles de là pour voir à Binfield l’arbre de Pope. La tradition veut que le poète qui habitait une maison dans le voisinage ait composé quelques-unes de ses pièces de vers sous un bosquet de hêtres qui domine le versant d’une colline. Une admiratrice de Pope, lady Gower, voulant perpétuer ce souvenir, avait fait graver sur l’écorce d’un de ces arbres au pied duquel se trouvait alors un banc : « Ici Pope chanta, here Pope sung. » Je n’ai plus retrouvé le hêtre ni l’inscription. Un peu désappointé, je m’éloignais, quand un Anglais à qui je confiai le peu de succès de mon voyage me dit avec assez de bon sens : « Notre lady Gower ne savait point ce qu’elle faisait. Ce n’est point sur l’écorce des arbres qu’il faut graver le nom des poètes, c’est dans le cœur et la mémoire des hommes. »

On trouve réunies à Sandhurst sous le même toit deux institutions bien distinctes, le Staff College (collège d’état-major) et le Royal Military College, qui est une école préparatoire d’officiers pour l’infanterie et la cavalerie. Tôt ou tard le Staff College [10] se détachera du bâtiment commun. Dans le bois de pins qui environne comme une ceinture le présent édifice, j’ai vu les puissantes fondations d’un nouveau monument qui appartiendra au premier de ces deux collèges. L’école d’état-major, appelée aussi Senior Department, peut être considérée à bon droit comme le couronnement des études militaires. Les élèves de cet établissement, qui ont tous subi à leur entrée les épreuves du concours, sont déjà officiers, commissioned officers ; ils ont même servi un certain nombre d’années dans l’armée active, quelques-uns d’entre eux ont fait la campagne de Crimée et la dernière guerre de l’Inde. En 1859, un de ces officiers avait reçu dix-huit ou dix-neuf blessures de la main des Indiens et portait en plein visage l’honorable, mais affreuse cicatrice d’un coup de sabre qui lui avait fendu l’œil. On est surpris de trouver dans cette école des aspirans à l’état-major qui parlent et surtout écrivent notre langue d’une manière qui ferait honneur à un officier français. Les Anglais trouvent un avantage à recueillir ainsi dans les rangs du service de jeunes officiers de talent et d’énergie qui veulent s’élever aux branches supérieures de l’armée. À l’expérience de leur état, ces militaires d’élite joignent déjà des connaissances étendues qu’une secondé éducation affermit et développe encore. Il faut d’ailleurs, on l’avouera, une certaine force morale pour retourner, après quelques années de commandement, sur les bancs d’une école, pour suivre des études variées et se soumettre à de rigides examens qui excluent toute idée d’avancement par la faveur, la fortune ou la naissance.

Le Military College de Sandhurst est, ainsi que Woolwich et Addiscombe, une école de cadets : là comme ailleurs, les abus du patronage ont été combattus dans ces derniers temps par le libre concours, qui seul ouvre désormais l’entrée de l’école. Les cadets, au nombre de cent quatre-vingts, se distinguent par leur uniforme : une redingote rouge brodée d’or sur le collet, un pantalon gris, un shako, et en petite tenue une sorte de casquette ou képi bleu. Tout concourt, dans l’école et hors de l’école, à favoriser les jeux et les exercices gymnastiques ; l’été, les élèves se baignent dans l’un des trois lacs si poétiquement bordés d’arbres qui entourent l’institution, ou bien encore ils conduisent avec la rame sur une autre pièce d’eau des bateaux fins et légers ; l’hiver, ils patinent sur le champ de glace que forment ces lacs durcis. Les études portent, comme dans les autres écoles que nous avons déjà passées en revue, sur les diverses branches de l’art militaire, mais avec des nuances que détermine la différence des deux armes auxquelles se destinent les cadets de Sandhurst, la cavalerie et l’infanterie. Après un séjour d’environ deux années, les cadets qui ont fait leurs preuves à l’examen final obtiennent, sans l’acheter, une commission dans l’armée. Au point de vue économique, ces deux institutions, Woolwich et Sandhurst, se suffisent elles-mêmes sans coûter presque aucun sacrifice à l’état. Ce fait, qui n’avait nullement été prévu à l’origine, est la conséquence de deux mesures relativement récentes : le retrait graduel des subsides accordés jadis par le parlement et l’accession des fils de parens riches étrangers à l’armée. Ces derniers paient une pension élevée et contribuent de la sorte à l’éducation des autres cadets, qui, étant sortis d’un sang militaire, jouissent de certaines immunités. En Angleterre, on trouve juste que les services des pères soient réversibles sur la tête des enfans ; d’après ce principe, la dette contractée par le pays envers les hommes qui ont pratiqué le métier des armes se trouve payée aux fils par les familles de l’ordre civil [11]. Les jeunes gens qui n’ont point passé par l’école de Sandhurst peuvent néanmoins être reçus officiers dans la ligne ou dans la cavalerie, mais à la condition de subir un examen et dacheter leur commission [12].

Jusqu’ici on n’aperçoit encore que les membres d’un grand système ; l’unité réside dans le conseil d’éducation militaire, council of military éducation, qui forme en quelque sorte la tête de l’enseignement. L’influence de ce conseil, composé d’hommes éminens, rayonne sur les différentes écoles, introduit les changemens et les réformes utiles, dirige les examens publics, communique en un mot l’impulsion aux études militaires dans tout le royaume-uni. L’élément civil et religieux y est représenté par un des hommes les plus lettrés de l’Angleterre, le chanoine Henri Moseley ; les autres membres sont des généraux et des colonels qui appartiennent à différens corps de l’armée [13].

L’Angleterre jouit, on le voit, d’un système d’éducation militaire qui peut subir la comparaison avec celui de toutes les autres nations de l’Europe. Les principaux traits de ce système sont une bonne instruction civile jusqu’à l’âge de seize ou dix-sept ans, alors une courte instruction militaire, puis, après quelques années de service, un couronnement d’études par le senior department, ou école d’état-major. Il ne faut pourtant point considérer l’état actuel des choses, quoique heureusement modifié par le principe tout nouveau du concours, comme la limite extrême du progrès. Je désire trop, au nom de la liberté, que la Grande-Bretagne garde son rang dans le monde pour flatter mal à propos son amour-propre et pour endormir chez elle l’aspiration aux réformes. Elle a beaucoup fait dans ces derniers temps, mais il lui reste à faire, et elle le sait, pour élever le moral de ses officiers à la hauteur des temps modernes, où les lumières se sont répandues dans toutes les classes. Ici comme dans les autres pays le progrès rencontre des résistances ; ici plus qu’ailleurs le gouvernement est tenu d’avoir raison et de refouler par de sages mesures qu’accepte l’opinion publique cette ombre froide du passé, cold shadow, dont on ne triomphe pas en un jour. Après tout, je ne me défie point des nations qui avancent lentement, je ne me défie que des nations qui reculent ou qui marchent témérairement en dehors de la route.

On fait la guerre avec des connaissances techniques, mais aussi avec des armes. Dans une étude sur le passé et l’avenir de l’artillerie, signée du nom de Louis Bonaparte, je lis que les anciens archers bretons, le meilleur régiment d’infanterie légère qui existât pendant longtemps, devaient une partie de leurs succès à l’habile disposition de leurs arcs. Les Anglais ont voulu transporter la même supériorité à la fabrication des armes qu’on emploie maintenant à la guerre. C’est dans les murs de l’arsenal de Woolwich qu’on pourra se faire une idée de ces travaux et de ces inventions meurtrières, qui, j’aime à en croire la parole des Anglais, servent à maintenir la paix.


II

En Angleterre, où tout s’est fait par le principe de liberté, les caractères du terrain et ce qu’on pourrait appeler les rapports géographiques ont exercé une plus grande influence qu’ailleurs sur la localisation des établissemens civils ou militaires. La proximité de Londres, le concours de la Tamise, qui se développe au pied de la ville en un puissant fleuve, portant des vaisseaux à voiles, ont sans doute déterminé à Woolwich la formation de l’arsenal et du dockyard. L’arsenal n’occupait pourtant point à l’origine l’emplacement qui semble lui avoir été destiné par la nature. Il y avait à Londres, dans Moorfields, avant George Ier, une fonderie royale où l’on coulait des canons de bronze. Cette usine fut employée en 1716 à refondre des canons en mauvais état pris par Marlborough sur les Français. Un grand concours d’officiers, de curieux et de personnes de distinction s’était porté sur les lieux pour assister à l’expérience. D’abord tout promettait de bien aller ; mais parmi les spectateurs se trouvait un jeune Allemand (d’autres disent un Suisse), nommé Schalch, qui ne partageait nullement la confiance générale. Andrew Schalch sortait d’apprentissage, et, selon la coutume des ouvriers de son pays, il voyageait pour se fortifier dans son art avant d’acquérir le droit de maîtrise. Seul dans la foule, il remarqua une circonstance qui avait échappé aux yeux, à la pensée de tous : il découvrit que les moules dans lesquels on allait couler le bronze étaient humides, et il se dit que la vapeur engendrée par cette humidité mise en contact avec le métal bouillant serait assez forte pour causer une explosion. Schalch conçut donc les plus grandes craintes pour le succès de l’ouvrage et pour la vie des assistant. Il communiqua ses doutes et ses inquiétudes aux personnes qui se trouvaient là ; mais, voyant qu’il n’était point écouté, il envoya un message au colonel Armstrong, major-général de l’artillerie, et au duc de Richmond, qui était à la tête de ce département. Ses avis furent dédaignés ; le jeune Allemand dès lors se retira sans bruit avec ses amis. Quelques minutes après son départ, tout Londres fut alarmé par le bruit d’une terrible explosion. Une partie du toit de la fonderie avait été enlevée, les galeries destinées à recevoir les spectateurs s’étaient écroulées ; un grand nombre d’ouvriers avaient reçu de graves et même de mortelles blessures. Ce que Schalch avait prédit était arrivé : les moules s’étaient rompus sous la force comprimée de la vapeur, et le métal bouillant s’était élancé de toutes parts. À cet accident se rattache l’origine de l’arsenal qui existe aujourd’hui, mais non plus à Londres.

Les autorités anglaises firent chercher le jeune Allemand qui avait si bien su prévoir les funestes conséquences d’un manque de savoir-faire. Une annonce publiée par les journaux du temps l’invitait à se présenter devant le conseil de l’artillerie, qui siégeait à la tour de Londres. Schalch y vint ; après lui avoir fait subir un examen, on lui offrit la surintendance d’une nouvelle fonderie de canons. Au nom du gouvernement, le colonel Armstrong le chargea de choisir dans les environs de Londres un emplacement plus favorable que celui de Moorfields. Peu de temps après cette entrevue, Andrew Schalch était à Woolwich, étudiant d’un œil scrutateur les avantages de ce qu’on appelait alors la garenne, warren, à huit milles de Londres : un fleuve pour charger et décharger les canons, une vaste étendue de terre découverte pour essayer les expériences dangereuses, et tout alentour une campagne alors inhabitée, de sorte que l’établissement pourrait s’étendre sans gêner personne. Ayant ainsi tout examiné, il dit au gouvernement : « Voici l’endroit, this is the place. » Ses plans furent acceptés, une fonderie de canons s’éleva sur les lieux déserts qu’il avait indiqués, et Andrew Schalch, ayant donné de nouvelles preuves de talent, fut nommé maître fondeur. Il remplit cette charge durant près de soixante années et mourut en 1776. J’ai vu son tombeau dans le cimetière de Woolwich [14].

Aujourd’hui l’arsenal de Woolwich est une ville dans la ville, avec une population flottante de dix mille ouvriers, un fleuve, un chemin de fer, des bâtimens qui succèdent aux bâtimens, des squares immenses, des rues pavées où circulent des fourgons, un mur d’enceinte qui s’étend jusque fort avant dans Plumstead, une école, une bibliothèque, d’élégantes maisons habitées par les officiers civils et militaires, des magasins, des musées d’armes, une pharmacie, en un mot tous les élémens d’une cité industrielle. Là se fabriquent en quelque sorte la guerre, les moyens de défense nationale, la fortune de la Grande-Bretagne sur les champs de bataille. De l’extérieur, on n’aperçoit guère que des tuyaux de brique énormes qui dominent la ville, des constructions à demi masquées par d’autres constructions et des terrains vagues où la vue se perd sur un champ. de verdure. Çà et là, dans l’épaisseur de l’herbe, s’élèvent des canons, des mortiers et autres instrumens de bronze, fleurs sauvages de ces landes sévères où paissent néanmoins quelques vaches. Il est curieux de voir l’entrée et la sortie des ouvriers. Dix minutes avant deux heures, après le repas qui coupe la moitié de la journée, une puissante cloche emplit de sa grande voix les environs de l’arsenal ; elle appelle aux travaux. Des ouvriers de tout âge assiègent alors les trois grilles qui servent d’entrée, et dont l’une s’ouvre à l’extrémité de Woolwich, les deux autres sur le chemin de Plumstead. Ce peuple à la marche affairée, à l’air grave, aux mains endurcies par le travail, se précipite dans l’enceinte de l’établissement. Pour observer de plus près ces rudes ouvriers, pour pénétrer dans l’arsenal, il faut une permission signée du war-office. Deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, les visiteurs affluent. Ce qui frappe à première vue dès que vous avez franchi l’une des trois grilles, c’est un caractère de grandeur et d’immensité dans le travail. Il faut au moins une journée pour visiter avec attention ces deux cent soixante acres de terrain que couvrent des ateliers gigantesques, des chantiers, toute sorte de théâtres d’industrie. Pour éviter la confusion, je diviserai cette Babel en trois départemens distincts : la manufacture de canons, royal gun factories, qui est sous les ordres du colonel Eardley Wilmot, — le royal carriage department, où l’on fait les voitures, les caissons, les affûts, et à la tête duquel se place le colonel Tulloh, — enfin le laboratoire, royal laboratory department, où se préparent les munitions de guerre, et que dirige le colonel Boxer.

Autrefois une des merveilles de l’arsenal était la fonderie de canons construite par Vanbrugh, et qui, couronnée d’une sorte de clocheton, s’élève sur la gauche à quelque distance de la principale entrée : je dis autrefois, car, par le progrès qui court, la fonte des canons est presque aujourd’hui de l’histoire ancienne. Il y a deux ans, j’assistai à ce spectacle, l’un des plus émouvans que puisse offrir l’industrie. Dans l’une des trois fournaises, qui peut contenir, dit-on, 18 tonnes de métal, on entendait le bronze bouillir avec un rugissement sourd semblable à celui d’une mer en colère. Un moment solennel était celui où l’on tournait le robinet du récipient dans lequel grondait le métal fondu [15]. La masse liquide et étincelante de blancheur descendait alors comme un ruisseau d’argent dans une sorte de fosse où elle remplissait les moules des canons et des obusiers, laissant partout sur son passage des traces d’incandescence. À la vue de ces fureurs du feu, je ne m’étonnais plus que le vieux Milton eût placé dans son enfer le berceau de l’artillerie. Dans l’intérieur des moules qui rougissaient, et à la surface desquels courait une sorte de flamme irritée, le métal captif prenait la forme qu’on voulait lui imposer. Il fallait deux jours avant que le nouveau-né se refroidît et se laissât toucher par la main de l’homme. On brisait alors les moules et on envoyait le canon ou l’obusier dans d’autres divisions de l’arsenal. Là on le dépouillait de sa tête de mort, dead head [16]. Trois quarts d’heure suffisaient pour dégrossir le canon et le réduire à la taille qu’il devait avoir. Il passait ensuite par les mains d’autres ouvriers et, si je puis ainsi dire, par les mains d’autres machines. À environ 100 mètres de la grille d’entrée, vous étiez introduit dans un atelier où un certain nombre de corps jaunes et ronds tournaient lentement sur leur axe : c’étaient les canons à différent états de développement. Quand leur toilette extérieure était achevée (ce qui était l’affaire de deux jours), on les creusait. Un jour et demi plus tard, la pièce d’artillerie était prête pour le service ; mais avant de prendre sa place dans les batteries, il lui fallait encore subir de sévères épreuves. Environ vingt ouvriers et garçons pouvaient couler dans la fonderie de douze à dix-huit pièces de canon par semaine, et avec les machines dont disposé l’arsenal, trente-trois de ces armes pouvaient être terminées dans le même espace de temps.

Aujourd’hui la fonderie de canons a beaucoup perdu de son importance. Les fournaises sont éteintes, à la tempête du bronze a succédé un calme plat. Depuis la découverte de M. Armstrong, on ne fond plus les canons, on les forge. C’est donc dans un autre département, new gun factories, que nous devons nous transporter pour retrouver le mouvement et suivre les progrès de cette branche de fabrication. Certaines parties du travail sont encore enveloppées de mystère, et l’entrée de quelques ateliers est interdite aux étrangers. M. Armstrong a pourtant avoué lui-même dernièrement que son invention n’était plus un secret. L’histoire de ce canon, qui a été dans la Revue l’objet d’une sérieuse étude [17], ne nous arrêtera que quelques instans. M. William Armstrong commença ses expériences sur les nouvelles bouches à feu rayées en 1854. Son premier canon, terminé au printemps de l’année suivante, quoique construit sur les mêmes principes que ceux qu’il fait maintenant, ne donna point à l’essai de résultats encourageans. Une fois de plus, l’inventeur eut à reconnaître quelle énorme distance sépare la théorie de la pratique. Il lui fallut trois années pour surmonter les résistances et les difficultés que lui opposait la fabrication d’une arme rebelle et compliquée. Au milieu de l’été, il faisait ses essais sur le bord de la mer entre trois et six heures du matin, le seul moment de la journée où la plage se trouvât déserte. Par respect sans doute pour la tranquille population des baigneurs, dont il troublait le sommeil, M. Armstrong transporta ensuite son quartier-général dans les marais et les landes d’Allenheads. Là il avait devant lui une vaste plaine où les moutons et les coqs de bruyère couraient seuls le risque d’être frappés par ses projectiles ou éveillés par ses détonations. Après trois années de lutte, de tâtonnemens et de progrès, la découverte parut enfin avoir atteint un certain degré de maturité. M. Armstrong construisit alors à grands frais et sous sa responsabilité personnelle quelques pièces de canon selon le nouveau système. En 1859, une commission fut nommée pour examiner en général l’invention des bouches à feu rayées. Durant cinq mois, cette commission assista à des expériences dont le résultat est connu ; il me suffira de dire que les succès obtenus par le canon Armstrong parurent tenir du merveilleux. Depuis lors, cette arme a encore fait des progrès, aussi bien pour l’étendue, des volées que pour la précision du tir. À une distance de 600 mètres, un objet d’aussi faible dimension que la bouche d’un canon ennemi peut être frappé presque à chaque coup. À 3,000 mètres, une cible de neuf pieds carrés, qui, de cette distance, n’apparaissait plus que comme un point dans le ciel bleu, fut atteinte par un temps calme cinq fois sur dix. Le gouvernement anglais récompensa la découverte de M. Armstrong en lui conférant le titre de chevalier et en lui assurant comme ingénieur un traitement annuel de 2,000 liv. sterl. À l’arsenal de Woolwich, où il ne demeure point, mais dont il est un des directeurs, M. Armstrong a désormais un vaste département de travaux pour fabriquer ses canons, qui sont destinés à remplacer dans l’armée anglaise les anciennes bouches à feu. On estime qu’avant la fin de l’année 1860 l’artillerie aura reçu un renfort de mille pièces selon le nouveau système.

Le canon Armstrong est fait tout entier en fer battu ; il se compose de pièces séparées d’une grandeur moyenne et qui se forgent pour ainsi dire une à une [18]. Ce système assure, dit-on, à l’arme un haut degré de force et de solidité. On comprend déjà que, pour traiter le fer et le rendre docile selon les conditions exigées par un tel programme, il faut des machines et tout un outillage d’une puissance extrême. Un des objets qui arrêtent la vue dans les nouveaux ateliers de l’arsenal est un monstrueux marteau. La face et le manche de ce marteau pèsent Il tonnes ; je laisse à penser les coups qu’il frappe, et ces coups peuvent être précipités ou ralentis à volonté. Tantôt il tombe avec la gravité solennelle qui convient à une telle masse, tantôt au contraire il assène jusqu’à deux et trois cents coups par minute. Sa force de précision et de commandement sur lui-même, perfect commande n’a d’égale que sa grandeur. Tour à tour brutal ou délicat, il peut aussi bien mettre en pièces avec une prodigieuse violence une masse de fer rouge qu’ouvrir délicatement une noisette. Les autres machines à l’aide desquelles se forgent, se battent, se contournent, s’enroulent, se tordent, se soudent ensemble les diverses parties du canon rayé ne sont pas moins remarquables. Ce métal qui a la réputation d’être dur se laisse, avec une docilité sans égale, couper, limer, raboter par l’acier qu’anime la force vive de la vapeur. Les copeaux de fer tombent et se détachent du bloc, pelé comme tine pomme, — selon la comparaison d’un ouvrier, — par la lame d’un couteau. Quand les fragmens sont réunis, le canon Armstrong présente un rouleau de fer massif qui se creuse, comme les autres canons, au moyen d’un instrument perforant, lequel plonge et avance dans l’intérieur du corps de sa victime ainsi qu’un bec de vautour. Le tube est ensuite revêtu à la partie supérieure de cercles en fer qui se succèdent en s’élargissant. J’ai vu dans les ateliers un canon Armstrong à peu près terminé. La forme n’a rien de très élégant : au point de vue de l’art, je lui préfère de beaucoup nos vieux canons de bronze [19] ; mais comme ce n’est point de beauté qu’il s’agit, et comme tout ce qu’on demande à une arme de guerre dans notre siècle positif, c’est de bien tuer les hommes, il est aisé de reconnaître à première vue que. ce canon constitue un progrès notable sur les anciennes pièces d’artillerie.

Dans une des rues du département Armstrong s’élèvent, empilés contre les murs des ateliers, les projectiles de la nouvelle bouche à feu. D’après nos idées classiques, il est difficile de concevoir un boulet qui ne soit pas rond ; rien pourtant n’est moins rond que les boulets selon le nouveau système. Ce sont des cônes de la grosseur d’un pain de sucre, avec un cou de bouteille court et ramassé. Ces projectiles sont en fer fondu légèrement doublé de plomb ; ils peuvent être employés sous forme de boulet solide ou de bombe. Leur résistance est telle que ces boulets ont traversé une masse de chêne de neuf pieds d’épaisseur sans se briser. Quand ils font le service de bombes, ces mêmes projectiles se divisent en quarante-neuf pièces régulières et en cent pièces d’une forme indéfinie. L’explosion a lieu à volonté, tantôt quand ils approchent du but et tantôt quand ils touchent l’objet qui leur est désigné comme point de mire. Doués d’une sorte d’intelligence, grâce à l’arrangement des moyens de percussion, ils savent, si j’ose ainsi dire, quand ils sont en pays ami ou en pays ennemi. Dans le premier cas, ris retiennent et dominent si bien leurs fureurs meurtrières qu’on peut les lancer sur le toit d’une maison sans qu’ils éclatent ; dans le second cas, ils sont si susceptibles et si malfaisans que le moindre contact leur fait jeter fer et flamme. On peut aussi arranger les choses de manière à ce que la bombe s’ouvre et se disperse en sortant de la bouche du canon. Dans cette dernière condition, les pièces du projectile se répandent en un éventail de fer et jouent le rôle de la mitraille. Dans une expérience qui eut lieu devant le duc de Cambridge, deux cibles d’une largeur de neuf pieds furent placées à 1,500 mètres du canon. On envoya sept bombes ; les deux cibles furent frappées en cinq cent quatre-vingts endroits, et cela avec une telle force que l’une des cibles, quoique ayant trois pouces d’épaisseur, fut trouée de part en part. De semblables résultats ont été obtenus depuis à une bien plus grande distance. On peut dès lors se figurer les vides que feraient de telles décharges dans les rangs d’une armée ennemie.

M. Armstrong n’avait d’abord forgé que des pièces de petit ou de moyen calibre : il fait aujourd’hui des pièces de 70 et même de 100, hundred-pouhders. On peut voir à l’arsenal des pyramides de monstrueux rouleaux de fer entassés en dehors des ateliers, et qui sont destinés à former les chambres de ces nouveaux canons [20]. L’un d’eux a déjà fait ses preuves l’autre jour près d’Eastbourne. Là s’élève, ou, pour mieux dire, s’élevait à un demi-mille de la redoute une tour, Martello-Tower, qui passait pour très forte, et qui, ayant été jugée inutile, servit de but aux expériences in anima vili. Le duc de Cambridge s’était rendu sur les lieux à la tête d’un nombreux et brillant état-major. Le principal objet d’attaque fut la face de la tour qui regardait la mer. C’était une masse de brique et de maçonnerie offrant une épaisseur de neuf pieds. Des pièces de 40, de 70 et de 100 commencèrent le feu à une distance d’environ 1,000 mètres. Parmi les officiers et les soldats figurait M. Armstrong jouant aussi le rôle d’artilleur. Boulets et boulets, bombes et bombes tombèrent l’un après l’autre sur la vieille tour, qui opposa, je dois le dire, une vaillante résistance. Bientôt néanmoins les bombes agirent sans pitié sur cette robuste construction ; le pilier qui soutenait le toit fut emporté dans la tempête de feu, et des crevasses semblables, selon le langage des artilleurs, aux bâillemens d’un géant blessé s’ouvrirent le long de la ligne du parapet. Ni les pierres reliées aux pierres par des crampons de fer, ni les blocs cimentés aux blocs ne purent défendre cette partie du mur, qui s’en alla par morceaux ainsi qu’une barrière de planches. Le parapet une fois détruit, la tour elle-même ou du moins la face de la tour opposée à la mer se trouva tellement trouée et endommagée qu’elle ne pouvait plus servir d’abri. Une brèche d’environ quinze pieds de large sur sept pieds de hauteur présentait l’aspect sombre et béant d’une voûte qui se rétrécissait de plus en plus en s’enfonçant dans l’intérieur de la tour. On épargna cette ruine qui demandait grâce. Le résultat de la journée fut de fortifier encore la confiance des Anglais dans la puissance des nouvelles bouches à feu rayées et des projectiles qui déchirent la pierre et la brique ainsi que du carton. À leurs yeux, la vieille tour foudroyée s’élève au bord de la mer comme un témoignage du caractère de destruction que revêtirait aujourd’hui une guerre européenne.

Loué par les uns avec enthousiasme, critiqué par d’autres au point de vue de la complication de l’arme et du prix élevé de la main-d’œuvre, le canon Armstrong a déjà un rival, je veux parler du canon Witworth. Ce dernier n’a point encore trouvé le chemin de l’arsenal de Woolwich ; il en est jusqu’ici à la période de la lutte et des épreuves. Quelques-uns de ces essais ont pourtant été si heureux que des hommes de l’art n’hésitent point à le placer, sous certains rapports, au-dessus de l’autre canon rayé. Je ne préjugerai point la question, qui doit être décidée prochainement par un comité de l’artillerie. M. Witworth, dont j’ai visité, il y a un an, les ateliers à Manchester, est un fabricant déjà célèbre par d’autres découvertes. Fils de l’atelier, il n’a point les qualités brillantes qui distinguent M. Armstrong comme homme du monde et même comme orateur ; mais après tout c’est ici l’arme qui doit avoir la parole, et non l’inventeur. Je ne citerai qu’une seule expérience qui eut lieu au mois de juin dernier devant le duc de Somerset et les lords de l’amirauté vers l’embouchure de la Tamise. C’était un jour très défavorable pour l’essai d’un canon : le tonnerre, les éclairs, la grêle, la pluie et le vent faisaient rage sur la mer, dont les lames se brisaient courtes et agitées. Chargé à bord de la Carnation, le canon Witworth fut pointé contre les flancs doublés de fer du vaisseau de guerre Trusty. La première volée fut lancée à une distance de 200 mètres. Dès que le nuage de poudre se fut dissipé, on reconnut que la charge avait traversé le fer et s’était ensevelie dans la profondeur du chêne qui doublait le vaisseau. Le second coup fut encore plus heureux : le boulet à tête plate s’ouvrit cette fois un chemin à travers le fer, le bois, tous les autres moyens de résistance, et roula furieux sur le pont. On recommença jusqu’à cinq fois, et à l’exception d’une charge qui passa par-dessus les batteries, le fer troua le fer, couvrant en outre le pont d’éclats de métal et de bois qui, dans le cas d’une action, auraient jeté tout alentour l’épouvante et la mort. Ce résultat fut accueilli avec une sorte de surprise mêlée d’enthousiasme. Le boulet de canon dont l’efficacité avait été mise en doute contre les batteries de fer flottantes venait de reconquérir toute sa valeur comme puissance de destruction. Il était maintenant démontré qu’il n’y a plus de vaisseau de guerre invulnérable, puisque la vie des hommes ne se trouvait point en sûreté derrière un abri de quatre pouces et demi de fer. La conclusion des lords de l’amirauté fut en effet qu’il fallait aviser à d’autres moyens de défense encore plus énergiques. Dans un temps où ce ne sont plus les hommes, mais les vaisseaux qui se couvrent d’une armure de fer, il reste à protéger cette armure elle-même par un nouveau système de construction contre les coups du canon Witworth [21].

Ce n’est pas tout que de fondre ou de construire les pièces de campagne, il faut les monter. Cette seconde partie du travail revient dans l’arsenal au royal carriage department. Là se fabriquent, outre les affûts de canon, les caissons, les chariots pour transporter les blessés. Qu’on se figure une suite d’ateliers, grands comme des églises, avec un monde de machines. Ici ce n’est plus tant le fer qui est le patient, c’est le bois. Une des forces de ce département réside dans les moulins à scie, saw-mills. Il y en a de tous les modèles, de toutes les grandeurs, depuis le ruban d’acier qui exécute les ouvrages les plus délicats et découpe le bois comme une dentelle jusqu’aux scies circulaires dont les dents pointues, recourbées, terribles, mâchent un tronc d’arbre et le dépècent avec un cri de rage. L’une de ces scies mérite surtout d’arrêter notre attention. Quelques marches m’avaient conduit à une plate-forme en planches qu’on pourrait comparer à la scène d’un théâtre : cette scène était vide. Mon guide me fit signe d’attendre et me dit à demi-voix : « Elle va venir. — Qui elle ? » Pour toute réponse, un énorme tronc d’arbre fut jeté en long sur la plate-forme. Un homme tourna un instrument de fer, puis je vis sortir d’une rainure pratiquée dans le plancher un disque d’acier armé d’un cercle de dents qui se découvraient une à une à mesure que le disque sortait de terre. Cette roue de métal s’avança, fondit sur la pièce de bois, la traversa et la coupa en deux sans ralentir sa marche, puis son œuvre faite, ainsi qu’un monstre qui vient de dévorer une proie, rentra sans remords dans sa tanière. Quand la scie eut disparu, je demandai à visiter l’antre dans lequel elle s’était cachée. Je descendis un escalier assez profond, et là je retrouvai dans l’obscurité cette chose à dents de requin, encore tiède des suites du massacre, et qui, même dans le calme, semblait animée comme d’un sentiment de haine.

L’assemblage de ces machines a quelque chose d’effrayant et de merveilleux. À première vue, l’homme se sent humilié devant ces créations de l’industrie, dont les forces supérieures insultent à sa faiblesse : ainsi que l’alchimiste du poème allemand, il tremble devant les êtres de fer et de bronze auxquels il a pour ainsi dire donné la vie ; mais comme après tout ces monstres travaillent sous sa main, il ne voit bientôt plus en eux que des auxiliaires et des conquêtes de son génie. Un trait du caractère national est d’ailleurs l’amour des ouvriers anglais pour les machines. Ils en parlent comme l’Arabe parle de son cheval, avec une sorte d’orgueil et d’admiration. Avec quel soin délicat, quelle coquetterie de mère ils font la toilette de ces. scies, de ces tours et de ces autres outils vivans dont les morsures laissent une profonde empreinte sur tout ce qu’elles attaquent ! L’un d’eux, auquel un instrument à raboter, mû par la force de la vapeur, avait enlevé deux doigts, me disait en flattant du regard sa machine : « Elle a quelquefois des momens de mauvaise humeur, mais il faut lui pardonner, elle est si belle ! » Le mouvement se fait ici sans la main de l’homme : je ne parle pas seulement du mouvement mécanique, mais encore de certaines actions qui semblent impliquer une volonté. J’ai vu, par exemple, des pièces de bois travaillées passer d’un ouvrier à un autre ouvrier sur des bandes de cuir voyageuses. Puisqu’il s’agit surtout de voitures et de caissons dans ce département de l’arsenal, une partie de la machinerie est naturellement employée à faire des roues, qui sortent par milliers. Dans cet ordre de travaux, c’est encore la matière qui dompte et façonne la matière. Le bois en passe par tout ce que veulent les machines, et en cela du moins il a une excuse, puisque le fer, le cuivre et les autres métaux ne résistent pas mieux que lui. Quand les diverses parties de la roue sont construites, il s’agit de les joindre ensemble : c’est l’affaire d’un instrument qui étonne par la force du mécanisme. On demeure comme effrayé à la vue de six béliers ou blocs de fer qui s’avancent pour relier les pièces détachées : le bois gémit sous cette pression (j’emprunte les termes d’un ouvrier) avec des cris de femmes serrées dans la foule ; mais le tyran tient bon et ne lâche sa victime que lorsqu’il lui a imprimé un caractère d’unité [22].

La troisième division de l’arsenal, le royal laboratory, est consacrée à la préparation de tous les projectiles dont on se sert maintenant à la guerre. Il n’y a pas, je crois, d’étranger qui ne soit saisi et plongé dans une sorte de stupéfaction muette en entrant par la grande porte du laboratoire. Aussi loin que ses regards peuvent atteindre, au-dessus, au-dessous, autour de lui il ne voit que fer, il n’entend à ses oreilles que le bruit du fer, il ne rêve que fer et acier. Ébloui, étourdi, il se croit transporté dans un monde où c’est la nature inanimée qui agit et fait le travail d’un million de bras [23]. Il y a bien dans cette salle six ou sept cents ouvriers ; mais si c’est là qu’est l’intelligence, ce n’est point là qu’est la force. La force réside dans les machines, et il n’y a point d’ateliers au monde où l’on rencontrerait un tel assemblage d’instrumens automatiques. Le laboratoire est une immense construction dont la carcasse en fer se trouve recouverte de distance en distance par une toiture de verre et de bois. Les milliers de roues qui tournent, les bandés de cuir qui transmettent la vie aux cylindres, le mouvement des mains et des machines, la variété des produits qu’on voit naître comme par enchantement, tout exalte et attriste en même temps le spectateur. N’a-t-il pas en effet devant les yeux les progrès de la science et de l’industrie appliqués à l’art d’exterminer les hommes ? Mais comme après tout il faut que la guerre éclate à certains momens de l’histoire dans l’intérêt même de la civilisation, on ne saurait blâmer les peuples qui emploient les loisirs de la paix à perfectionner le matériel dont dépend souvent le sort des armées.

Les projectiles et les munitions de guerre qui se préparent à Woolwich se fabriquent aussi dans les autres états de l’Europe ; je ne m’y arrêterai donc point. Je tiens seulement à donner une idée de la puissance mécanique inhérente à l’arsenal anglais. Sous le rapport de la fécondité unie à la perfection du travail, je ne saurais passer indifférent devant le groupe des machines qui font les balles Minié. Chacune de ces machines automatiques coupe sept mille balles par heure, et comme il y en a quatre, elles donnent trois cent mille balles Minié par jour ; mais de telles ouvrières n’ayant pas besoin de se reposer, on peut doubler la production en les faisant travailler pendant la nuit [24]. On appréciera encore mieux les services rendus par ces créatures mécaniques de l’industrie, en comparant leur action au travail de la main de l’homme. Quatre ouvriers, avec une grande dépense de combustible pour tenir sans cesse le plomb à l’état liquide, ne peuvent faire plus de six cents balles par jour, c’est-à-dire mille de moins que chaque machine n’en produit en une heure. Un Anglais de mes amis, grand statisticien, calcula que, durant les dix minutes que nous avions passées devant ces machines, la mort d’une douzaine d’hommes en temps de guerre aurait été signée, et il comptait seulement une balle mortelle sur cinq cents ! La même activité, avec encore plus de précision et de délicatesse, se retrouve dans une autre famille d’instrumens : je parle des automates qui coupent les capsules. Animées d’une sorte d’appétit pour le cuivre, ces dernières machines mordent à l’emporte-pièce ; les fines plaques de métal qu’on leur sert et les déchirent avec une avidité incroyable. Non contentes de couper, elles donnent une forme parfaite au morceau qu’elles ont enlevé. L’une de ces machines (elle porte le nom de l’inventeur, John Abraham), petite, mais douée d’une énergie extraordinaire, fait à elle seule quatorze cents capsules par minute, plus d’un million par jour [25].

Les cartouches, ou du moins le gros papier qui leur sert d’enveloppe, se fabriquent également au moyen d’un, procédé ingénieux. Il y a dans le paper manufactory un instrument en bois armé de doigts, et chacun de ces doigts est pour ainsi dire ganté d’un feutre de laine. On plonge l’instrument dans les cuves, où la pâte du papier s’attache autour du gant, prenant ainsi une forme circulaire, avec une seule ouverture à l’un des deux bouts pour recevoir la poudre. La cartouche est faite, il ne reste plus qu’à la remplir : c’est le travail des enfans. Je me trouvai dans une salle qui ressemblait à une école, et où cinq cents garçons de dix à douze ans étaient assis sur des bancs le long d’immenses tables. Pour stimuler le zèle et l’activité de cette jeunesse, on place devant chaque petit ouvrier le chiffre des cartouches qu’il a remplies durant la dernière semaine. Quoique cette branche de travail manuel n’ait rien du merveilleux des machines, elle intéresse le moraliste. Toutes ces jeunes mains occupées se trouvent en partie soustraites aux tentations du besoin, Il n’y a point de fléaux sans compensation : si la guerre fait des veuves et des orphelins, elle donne du moins du travail à des adolescens qui sans cela iraient peut-être chercher sur les grands chemins le pain amer de l’aumône.

Il y a dans l’arsenal un endroit retiré, séparé du reste des travaux par un canal qui communique avec la Tamise, entouré d’arbres, isolé des autres bâtimens par des terrains vagues et recouverts d’un peu de verdure : là réside le silence, un silence qui contraste avec le bruit des marteaux sur les enclumes, le hurlement des machines, le cliquetis du fer contre le fer, dont le visiteur était étourdi dans les autres ateliers. C’est l'east-laboratory. Les ouvriers admis dans ce chantier de travail quittent leurs habillemens de ville qu’ils suspendent dans un vestiaire et revêtent un costume de sûreté, savety dress of the war department. Les rares étrangers eux-mêmes qui franchissent la limite de ces lieux interdits laissent leurs bottes à l’entrée pour chausser des pantoufles de cuir. Ces précautions et le style des bâtimens [26] nous avertissent que nous sommes dans le quartier-général du danger. De là sortent ces fusées connues sous le nom de rockets, qui ont été l’objet d’études et de perfectionnemens, même depuis la dernière guerre de Crimée, où elles avaient pourtant si bien réussi, que tous les gouvernemens chrétiens (j’excepte donc la Turquie) cherchèrent à pénétrer le secret de la fabrication anglaise. Les bombes ont également beaucoup exercé dans ces derniers temps la science des ingénieurs britanniques, aussi bien pour fixer à la minute le moment de l’explosion que pour les remplir d’un matériel formidable. L’histoire de ces projectiles est curieuse à suivre depuis le moment où les bombes sortent de la fonderie, shell foundry, jusqu’à celui où elles se trouvent percées et chargées par des moyens mécaniques de tout le luxé de destruction qu’a inventé le génie de la guerre. Vous voyez des hommes aussi noirs que des démons porter dans des seaux le métal liquide, qu’ils versent comme de l’eau dans les moules. La bombe passe ensuite de main en main, de machine en machine, jusqu’à ce qu’elle ait reçu et caché dans ses flancs le mystère de mort qui doit être révélé par la bouche de l’obusier [27]. Il y en a de toutes les grosseurs et selon différens systèmes. L’une des bombes les plus terribles, et qui appartient bien à l’arsenal de Woolwich, est le diaphram shrapnel shell, perfectionnée par le colonel Boxer [28]. Sur un champ de bataille, elle éclate au moment voulu, jetant autour d’elle une pluie de balles, et produit dans l’armée ennemie, me disait un vieux soldat anglais, l’effet d’une charge de petit plomb dans une volée d’oiseaux. Quelques-unes des préparations relatives aux bombes sont environnées de mystère. Avec les lumières et les moyens d’analyse dont dispose aujourd’hui la science, je ne crois pas beaucoup à la durée des arcanes de guerre ; mais je serais plutôt porté à croire que le secret, si secret il y a, consiste surtout dans l’habileté des ouvriers, qui défie la concurrence des mains étrangères. Une fois sortis des ateliers, les messagers de mort, bombes, fusées et autres projectiles inflammables, sont chargés sur des bateaux recouverts et construits en forme de gondole, qui les transportent dans les magasins. La vue de ces convois sur l’eau sombre et dormante du canal a quelque chose de lugubre.

Tel est l’aspect général de l’arsenal de Woolwich. Je passe sous silence bien d’autres branches de travaux qui occupent néanmoins une place considérable. Ce qui frappe surtout le visiteur, c’est la vie, le mouvement qui bourdonnent dans cette grande ruche où se distillent le fer, l’airain et les compositions chimiques dont s’est emparé l’art de la guerre. Les transports se font soit sur des routes pavées, soit sur des rubans de fer, au moyen de chevaux et de grandes mules qui ont été ramenées de Crimée. Rien n’égale l’entêtement de ces derniers animaux, si ce n’est leur force et leur ardeur à l’ouvrage. Ils sont conduits par des soldats de l’artillerie, qui prétendent que les mules ordinaires sont auprès de celles-ci des bêtes dociles et traitables. Il est curieux de voir les travailleurs de l’arsenal manier et charger les boulets, ces pommes tombées de l’arbre de la science du bien et du mal, selon l’expression d’un ouvrier. On dirait, tant ils sont entassés, empilés les uns.sur les autres par milliers, que la Grande-Bretagne soutient un siège contré l’Europe entière. Dans la dernière guerre, 10,500 bombes sont sorties en vingt-quatre heures de la main des machines.

L’arsenal de Woolwich emploie en temps ordinaire de huit à dix mille ouvriers. Selon l’habitude de toutes les fabriques anglaises, ils sont payés à la fin de chaque semaine. La paie est encore une scène qui ne manque point d’intérêt. Une comptabilité si étendue exige un mécanisme qui se distingue par l’ordre et la rapidité. À cause du grand nombre d’ouvriers, le paiement commence le vendredi à une heure et se termine le samedi à deux heures de l’après-midi. Tous les hommes se rassemblent à leur tour, c’est-à-dire par série de lettres et de numéros, devant un bureau construit en bois et situé au milieu d’une cour (ticket office). Aussitôt que le numéro de la série est proclamé, les hommes se forment sur une ligne et entrent un à un dans le bureau, où ils montrent un billet (ticket) qui leur a été délivré la veille par le contre-maître. Leur argent est tout prêt et déposé sur une sorte de plateau avec le numéro au-dessus. Un employé appelle le numéro, un autre employé prend Tar-gent et le remet à chaque ouvrier qui passe. On ne peut suivre sans intérêt l’application d’un système si simple et si expéditif, quand on réfléchit surtout à la grande diversité des salaires. Les adolescens reçoivent de 4 à 11 shillings 8 pence par semaine, les hommes de 14 à 42 shillings. J’en excepte les contre-maîtres, qui gagnent une somme plus considérable, — 3 et 4 livres. Le gouvernement n’épargne point les sacrifices et offre certains avantages pour s’attacher, comme on dit ici, les meilleures mains. Après trois années de service, les ouvriers de l’arsenal sont payés durant Un mois de maladie. S’ils reçoivent une blessure en travaillant dans les ateliers, leur solde est maintenue jusqu’à ce qu’ils soient rétablis. S’ils perdent un membre au service de l’établissement, ils ne sont jamais renvoyés que dans le cas extrême de mauvaise conduite. Après vingt années, les ouvriers qui n’ont point quitté l’arsenal ont droit à une pension. Ces avantages pécuniaires ne sont pas les seuls que présente l’état : les directeurs de l’arsenal, hommes de cœur et d’intelligence, se sont occupés du moral des ouvriers. Il existe une école dans laquelle les jeunes gens peuvent étudier huit heures par semaine, sans rien perdre du salaire attaché à leurs travaux, et quelques-uns d’entre ceux qui suivent ces classes ont fait des progrès remarquables en mathématiques. On y donne aussi de temps en temps dans la soirée des leçons (lectures) sur différens sujets. La bibliothèque est ouverte à tous les ouvriers ; il en est qui paient 4 ou 6 pence [29] par mois pour emporter les livres chez eux. L’arsenal fournit aussi du travail aux jeunes filles. Ces dernières reçoivent environ 12 shillings par semaine : c’est peu ; mais l’établissement leur sert chaque jour un dîner composé de soupe, de viande, de pommes de terre et de pain pour la somme modique de 15 centimes (3 demi-penny). Il y a un boucher attaché à l’arsenal tout exprès pour ce service. Un tragique événement donna, il y a deux ou trois ans, la preuve des bons sentimens qui règnent entre les maîtres et les ouvriers. L’un des officiers civils de l’arsenal avait péri victime de la frayeur de son cheval, qui s’était emporté. Je n’ai jamais vu de plus royales funérailles : je ne parle point de la pompe du cortège, des canons, ni de tout l’appareil du deuil militaire ; je parle de l’émotion vraie et profonde qui glaçait la foule à la suite du char funèbre. Un monument s’éleva dans l’humble cimetière de Plumstead avec cette Inscription : « Érigé par les souscriptions volontaires des ouvriers de l’arsenal. »

Ces ouvriers habitent autour des murs de l’établissement de petites maisons qu’ils louent 6 ou 8 shillings par semaine. L’horreur des Anglais pour le casernement est tel qu’ils méprisent les avantages pécuniaires attachés peut-être à la réunion de plusieurs locataires dans le même bâtiment. Le sentiment du moi, qui constitue un des traits prononcés du caractère national, a exercé une forte influence sur tout le système d’architecture. Le pauvre veut être chez lui tout aussi bien que le riche. Il y a donc pour chaque classe d’ouvriers des cottages bâtis en brique, élevés de deux étages, avec un très petit jardin sur le devant appelé front garden, et un autre jardin plus grand sur le derrière, où l’on cultive quelques légumes, où souvent même on élève un cochon et des poules. Plumstead et Woolwich étant en quelque sorte entés sur l’arsenal et sur le dockyard, le village et la ville ont suivi les développement de ces deux grands chantiers de travail. Chaque jour des rues naissent comme par enchantement, et des maisons, toutes à peu près sur le même modèle, sortent de terre presque à vue d’œil au milieu d’anciens prés qui s’effacent. Le Samedi, après deux heures, un air de fête se répand à travers la ville. L’ouvrier qui a reçu le gain de sa semaine et qui jouit d’un half holyday (demi-jour de congé qui lui est payé) va faire avec sa femme et ses enfans les provisions pour le dimanche. C’est plus qu’un marché, c’est une foire. Des marchands de toute sorte, des charlatans qui vendent des poudres infaillibles pour guérir de toutes les maladies, de comiques cheap jacks arrêtent la foule, qui se presse dans to.ite la longueur des rues. À minuit commence le grand jour du repos. On ignore trop en France l’heureuse influence qu’exerce parmi les ouvriers anglais l’observation du dimanche (j’écarte le point de vue religieux) sur la vie de famille. L’homme qui durant toute la semaine a été absent de chez lui se retrouve ce jour-là dans son royaume intérieur, au milieu de sa femme et de ses enfans, qu’il aime à voir beaux et bien parés. Après une semaine de fatigues, il se repose par le cœur. Un des grands principes de la religion protestante est le crescite et multiplicamini : il suffit de jeter les yeux sur l’essaim de têtes blondes qui bourdonne autour des maisons de Plumstead pour voir à quel point le précepte divin est observé dans la Grande-Bretagne par la classe ouvrière. La population de l’arsenal ne se distingue guère du personnel des autres fabriques que par un caractère d’aisance et de sécurité. Un intendant me faisait pourtant remarquer avec un certain tact physiologique l’influence taciturne qu’exercent les grands ateliers sur certains corps d’état. Au milieu du bruit assourdissant des machines qui couvrent et défient la voix humaine, les ouvriers mécaniciens finissent par se résigner au silence, et peu à peu en contractent l’habitude.

Une question s’est élevée dans ces derniers temps : l’arsenal est-il réellement bien placé à Woolwich ? Lorsque le vieux Schalch avait désigné du doigt au gouvernement anglais la warren comme l’emplacement le plus favorable, il n’avait en vue que la présence de la Tamise, la proximité de Londres, et d’autres avantages topographiques. De son temps, il était juste de s’arrêter à ces considérations. La Grande-Bretagne se croyait alors suffisamment protégée contre le dehors par sa flotte, par la mer et une ceinture d’âpres côtes bordées d’écueils et de tempêtes. Aujourd’hui les conditions sont changées : la vapeur, introduite dans l’art de la navigation, et d’autres causes encore ont ébranlé l’antique confiance que plaçait l’Angleterre dans ses forces maritimes et dans sa position géographique. En cas de guerre, un riche dépôt d’armes et de munitions comme l’arsenal de Woolwich ne manquerait point de tenter l’ardeur et les convoitises d’une armée d’invasion. Envisagée à ce point de vue, la situation de Woolwich cesse d’être irréprochable. Assise dans le Kent, et à une distance après tout peu considérable de l’embouchure de la Tamise, cette ville peut être aisément atteinte par l’ennemi. Dans ce cas, la perte d’immenses ressources ou même une simple suspension de travaux entraînerait pour le royaume-uni des conséquences que les Anglais n’envisagent point sans terreur. Pour conjurer des chances si désastreuses, on a parlé, il y a quelques mois, de transporter l’arsenal dans le nord de l’Angleterre. Ce projet coûteux a été abandonné y mais pourtant l’émotion du pays n’a fait, depuis ce temps-là, que s’accroître à l’idée d’une armée ennemie qui pourrait toucher un jour le sol de l’île inviolée, et mettre la main sur le palladium des armées anglaises. Il fallait aviser. Au mois de juin 1860, une commission a été nommée par le ministre de la guerre pour examiner l’état des moyens de défense nationale. La commission a répondu que le territoire n’était point suffisamment protégé contre une descente, ni contre les progrès d’une armée ennemie débarquée dans le pays. L’attention des généraux et des ingénieurs s’était portée spécialement sur les ports de mer, l’embouchure de la Tamise, le dock-yard et l’arsenal de Woolwich. La commission proposa donc au gouvernement anglais de construire des forts détachés pour couvrir les points les plus menacés à cause de l’importance qu’on leur assigne dans le système stratégique. Le projet de dépense pour l’achat des terrains, l’érection des ouvrages de défense, l’armement des fortifications et la construction des casernes à l’épreuve de la bombe, touchait à la somme énorme de plus de 11,850,000 livres sterling. Cette somme, réduite depuis à 9 millions, n’a effrayé ni le pays ni le parlement, qui vient déjà de voter les premiers subsides. L’état, non content de mettre l’arsenal à l’abri d’un coup de main, en couronnant de fortifications les hauteurs de Shooter’s-Hill, est décidé à établir un ou deux autres dépôts, pour diviser les provisions et le matériel de guerre qui se trouvent aujourd’hui concentrés à Woolwich, Ces demandes de fonds sont en ce moment populaires dans la Grande-Bretagne. Les moins alarmés estiment qu’aucun sacrifice ne doit être épargné pour guérir une grande nation du mal de la peur, surtout quand cette peur a pour objet le fantôme de l’invasion étrangère. Un membre du parti de la paix qui avait voté sur cette question avec la majorité de la chambre des communes expliquait naguère ses motifs dans un salon de Londres. « Je regrette, disait-il, que tant de travail, de lumières et d’argent se dépensent ici pour défendre le pays contre des maux peut-être imaginaires ; mais, comme après tout l’esprit de conquête peut ne point être éteint dans le cœur de tous les peuples civilisés, j’apprécie les craintes de ma nation, et je cherche un moyen de les combattre. Ce dont le commerce anglais a le plus besoin, c’est de sécurité ; je regarde donc les préparatifs militaires, si coûteux qu’ils soient, comme le meilleur remède à des paniques encore plus désastreuses pour les intérêts matériels que la guerre elle-même. »

La prospérité de l’arsenal de Woolwich, comme grande fabrique d’armes, est de date beaucoup plus récente qu’on ne l’imaginerait en voyant l’étendue et la multiplicité des travaux. Il y a quelques années, le gouvernement anglais se procurait une grande partie de son matériel de guerre au moyen de contrats passés avec des particuliers. Ici encore la campagne de Crimée et la dernière guerre des Indes ont exercé une heureuse influence. Le système des contrats est abandonné en principe, et l’état tend désormais à réunir sous sa main les diverses branches de fabrication qui étaient abandonnées à l’industrie privée. Il a trouvé à cette réforme deux avantages : économie et supériorité dans les produits [30]. Il n’y a plus guère que la poudre à canon et les fusils qui ne sortent point des ateliers de l’arsenal. La seule fabrique de poudre que possède aujourd’hui le gouvernement est située à Watyham-Abbey, dans l’Essex. Là le visiteur se trouve au milieu d’un paysage du style le plus pacifique : des prairies où paissent tranquillement les bestiaux, des cours d’eau sur les bords desquels le vieil Isaac Walton, le patriarche anglais des pêcheurs à la ligne, aurait aimé à planter sa tente, des sentiers qui ondulent et se perdent dans les bois de saules et de sureaux ; mais de temps en temps passent, comme des corbillards flottans, des bateaux chargés de charbon et de salpêtre qui rappellent l’idée de la guerre. Des hommes noirs comme des mineurs semblent porter la peine des sombres et dangereux travaux qui s’accomplissent dans le voisinage, Enfin le bruit d’une grande roue qui bat l’eau clapotante annonce que nous approchons d’un moulin à poudre, gunpowder mill. Je ne m’arrêterai point à décrire les procédés d’une fabrication que tout le monde connaît. Il me suffira de dire que la poudre anglaise jouit sur le continent d’une réputation méritée [31]. Deux explosions, dont l’histoire a conservé la date (1780, 1811), ont jeté l’épouvante et causé de grands ravages dans les environs de Waltham-Abbey. Ces accidens tiennent en partie à l’indifférence que contractent peu à peu les hommes qui se trouvent en contact journalier avec les substances explosibles. Les ouvriers de Waltham-Abbey racontent à ce propos une anecdote assez curieuse. Un ouvrier qui appartenait à l’établissement revenait de dîner, et, en dépit des règlemens, fumait sa pipe. Comme il approchait d’un des bâtimens appelé gloom-store (sombres provisions), où la poudre était en train de sécher, il mit sa pipe dans la poche de son gilet, mais sans éteindre le tabac. Heureusement un camarade nommé Old Ben Wall s’aperçut que la poche de l’autre commençait à prendre feu. L’avertir de cette circonstance eût été dangereux, car l’imprudent était déjà sur le seuil du magasin à poudre et aurait pu perdre la tête, Old Ben Wall, qui était un homme remarquable par son sang-froid et son courage, appela l’ouvrier sur la plate-forme qui se trouvait à côté de la rivière, puis, d’un vigoureux coup de poing, l’envoya se débattre dans l’eau. Il sauva ainsi la vie d’un grand nombre de personnes.

La manufacture de fusils, ordnance factory, est située à Enfield, — environ à douze milles de Londres, A la descente du chemin de fer, le visiteur se trouve au milieu de prairies humides et plates, séparées les unes des autres par des fossés plus ou moins remplis d’eau. On arrive enfin à la fabrique, un groupe de bâtimens tristes et fumeux d’où sortent par semaine quinze cents carabines, rifles. Il faut suivre sur les lieux le travail des différentes pièces (au nombre de cinquante-six) qui composent le fusil à canon rayé pour se faire une idée des difficultés que rencontre cette industrie et de la manière vaillante dont les machines aplanissent tous les obstacles. J’avais cru longtemps que le fer et le cuivre étaient durs ; c’est une illusion dont il faut revenir quand on a visité l’arsenal de Woolwich et la manufacture d’Enfield. L’établissement emploie de douze à quatorze cents ouvriers, hommes et garçons. C’est un spectacle intéressant que de voir cette population sortir des ateliers au son de la cloche et se répandre vers le milieu de la journée dans les dix ou douze public houses du voisinage. Ces cyclopes altérés n’ont point, on le pense bien, la sobriété des machines, qui travaillent sans boire ni manger. « Plût à Dieu, me disait l’un des ouvriers, que je fusse comme elles ! » Une heure après, la même cloche qui a sonné le temps de la liberté sonné le temps du travail ; les cabarets sont aussitôt déserts, et un silence particulier aux ouvriers anglais se répand sur toute cette foule, qui regagne l’entrée de la fabrique. Déjà en effet la vapeur siffle et s’impatiente, comme si elle avait hâte de répondre aux demandes d’armes qui se succèdent[32].

Les Anglais, on le voit, donnent depuis quelques années une attention particulière à la fabrication des armes et du matériel de guerre. Tout le monde reconnaît aujourd’hui l’importance de cette branche de l’art militaire dans un temps où les progrès de la science tendent de plus en plus à effacer les forces individuelles et à les remplacer par l’adresse des soldats, la puissance des manœuvres, la précision des machines fulminantes et l’énergie des projectiles. Cette activité des arsenaux anglais succède, il faut le dire, à une certaine négligence ; au moment de la guerre de Crimée, l’épée de la Grande-Bretagne, de l’avis même des Anglais, s’était un peu rouillée dans le fourreau. Les causes de cette période de repos sont faciles à saisir. Durant le règne de Louis-Philippe, l’Angleterre avait cru aux assurances de paix que lui avait données le gouvernement français et que semblait fortifier l’état de l’Europe. Aucun nuage ne troublait l’horizon de la politique étrangère, et les Anglais profitèrent de cette trêve pour accroître leur commerce, leur industrie et leurs relations extérieures. Pendant ces dix-huit années de sommeil militaire, nos voisins ont fait des pas de géant dans la voie des améliorations matérielles. Lisez les journaux et les écrits politiques de ce temps-là : il semblait, à les entendre, que les portes du temple de Janus fussent pour jamais fermées. Des événemens que je n’ai pas besoin de rappeler vinrent démentir ces illusions. L’Angleterre se trouva engagée un peu au dépourvu dans une guerre contre un puissant empire où elle fut heureuse de trouver de son côté la main de la France. Peu de temps après, ses possessions de l’Inde, qu’elle croyait assurées, se virent ébranlées par un soulèvement formidable. C’était assez pour rappeler son attention du côté de l’armée. L’état inquiet de l’Europe, le ton de la presse étrangère, certaines menaces et d’autres causes qu’on connaît achevèrent de réveiller d’Un long engourdissement la sécurité des Anglais, retranchés jusqu’ici derrière la barrière de l’Océan. Aujourd’hui ils regardent la confiance comme un de ces abris de feuillage sous lesquels le voyageur peut bien se mettre à couvert durant une courte pluie d’automne, mais qui., une fois percés, font plus de mal que de bien à ceux qui les recherchent. Instruits par les changemens à vue de la politique extérieure, c’est désormais dans leurs armemens, dans leurs forts et leurs arsenaux qu’ils espèrent, Décidés à s’appuyer sur eux-mêmes, ils trouvent dans les immenses ressources de leurs finances le moyen de répondre à leurs propres craintes par des préparatifs militaires qui n’ont au fond rien d’alarmant pour l’Europe. Tout ce que veut la Grande-Bretagne en s’armant de pied en cap, c’est conquérir la paix : elle est chargée d’une prospérité trop grande, fruit du travail et d’une longue tranquillité, pour s’élancer légèrement et sans provocation dans une guerre.

On connaît maintenant l’état des écoles militaires et des arsenaux anglais. Cette étude nous prépare à entrer dans l’organisation de l’armée et dans le mouvement des volontaires. Ici s’ouvre un nouveau champ d’observations. C’est dans les casernes, les camps, les parcs et jusque sur les places publiques qu’il faudra désormais nous transporter pour acquérir une idée complète des forces de l’Angleterre. Il nous semble imprudent pour l’Europe de juger ces forces sur de vagues rapports qui atténuent ou exagèrent tour à tour le caractère des armemens. Quand je lis les journaux français, je crois, pour me servir d’une expression consacrée au-delà du détroit, que la Tamise est en feu ; quand je lis les journaux anglais, je crois que c’est la Seine. Sans m’arrêter à ces bruits, je pense que les armemens et les réformes militaires du royaume-uni sont de nature à inspirer à l’Europe de sérieuses réflexions. Toute nation du continent, quelle qu’elle soit, qui voudrait se heurter à la Grande-Bretagne devra y regarder à deux fois. Avant tout, elle trouverait devant elle le vieux mur de bois de la vieille Angleterre qui a jusqu’ici couvert les côtes d’un boulevard impénétrable, — derrière les vaisseaux, des soldats qui s’accroissent et se réorganisent de jour en jour, — derrière ces soldats, le pays armé.


ALPHONSE ESQUIROS.


  1. On est surtout frappé de cette préoccupation au collège de Harrow, près duquel on montre encore la tombe où Byron venait s’asseoir, durant les récréations, dans le cimetière, qui domine un point de vue magnifique.
  2. Le dernier qui occupa cette charge fut lord Raglan.
  3. Pour comprendre cette distinction et ce qu’elle avait d’amer, il faut savoir que les anciennes nominations s’adressaient aux gentlemen, tandis que le décret de lord Panmure portait que toute personne ayant rempli les conditions exigées serait admise à l’examen.
  4. Une partie de l’examen est forcée, c’est celle des mathématiques ; les quatre autres sont abandonnées au choix des candidats. Ceux qui ne concourent point en français, ni en allemand, ni en dessin géométrique, doivent néanmoins fournir la preuve qu’ils ne sont point tout à fait étrangers à ces connaissances, et qu’ils seront capables de les cultiver dans la suite, s’ils sont admis à l’académie militaire de Woolwich. Le mérite de chaque composition se trouve évalué par un certain nombre de marks (points), et nul n’est accepté s’il n’en réunit au moins deux mille cinq cents. L’examen des langues vivantes a lieu de vive voix et par écrit. Il y a deux examinateurs pour chaque branche. L’examen est anonyme : chaque candidat laisse pour ainsi dire son nom à la porte et n’est plus représenté que par un chiffre durant toute la série des épreuves.
  5. Alors inspecteur des études à l’académie, aujourd’hui membre du conseil d’éducation militaire.
  6. L’étude du français est bien plus répandue en Angleterre que l’étude de l’anglais ne l’est en France. C’est l’usage de quelques familles anglaises d’envoyer leurs enfans sur le continent pour les familiariser avec les langues étrangères, et aussi pour leur apprendre de bonne heure à être hommes en se passant jusqu’à un certain point de la tutelle de l’autorité domestique. L’étude du français a fait même en Angleterre dans ces derniers temps des progrès considérables, qui tiennent à une amélioration dans le corps enseignant. Des hommes instruits, éloignés de France par les événemens politiques, ont puissamment contribué à étendre le goût de la langue et de la littérature françaises.
  7. Les avantages attachés a la carrière du génie sont surtout des avantages pécuniaires (10 shillings et 6 pence par jour). C’est aussi le corps de l’armée qui se distingue le plus par ses lumières.
  8. Chaque membre paie une guinée par an.
  9. Le premier examen public eut lieu à Chelsea-Hospital le 24 novembre 1859.
  10. Dans l’armée anglaise, un maréchal (field-marshal) est autorisé à avoir quatre aides-de-camp, un lieutenant-général deux, et un major-général un. On donne le nom de staff à l’ensemble de ces officiers supérieurs. Staff, d’après la racine du mot, veut dire bâton ; il s’emploie ici dans le sens d’appui, d’aide, de soutien, comme on dit en français : « Vous êtes mon bâton de vieillesse. »
  11. Les fils de civilians paient 120 liv. sterl. par an, tandis que les fils d’officiers qui sont morts au service, laissant leur famille dans le besoin, n’en paient que vingt. Ce sont les deux extrémités de l’échelle.
  12. Cet achat des commissions directes (purchase of direct commissions) nuit, on ne saurait se le dissimuler, aux développemens du collège militaire de Sandhurst. Il a été plusieurs fois question d’abolir ce dernier reste de l’ancien régime. C’est l’avis même du duc de Cambridge, qui, d’accord en cela avec le ministre de la guerre, désire que l’on n’entre plus dans l’armée anglaise que par une seule porte, celle d’un collège militaire.
  13. Ce conseil se compose du major-général Rumley, vice-président, du major-général Portlock, du chanoine Moseloy, du colonel EIwin, ancien inspecteur des études à l’académie de Woolwich, et du lieutenant-colonel Addison, connu par des ouvrages littéraires d’un mérite distingué.
  14. On conserve encore à l’arsenal des pièces d’artillerie coulées par ce maître fondeur.
  15. Je ferai observer en passant la tendance des ouvriers anglais à donner aux machines et aux opérations de l’industrie les noms des animaux. Ils appellent sow le creuset, et pig le métal qui s’élance de ce réceptacle. Sow est le nom anglais d’une truie, pig signifie un cochon. Une partie de l’instrument qui sert à déplacer les canons d’un endroit à un autre est désignée par le mot de crabe (prab). Il y a aussi le singe, monkey, qui joue un rôle dans le transport des fusées.
  16. On appelle ainsi une masse de fer qui, à la sortie des moules, dépasse de près d’un tiers la longueur qu’on veut donner à ces armes de guerre.
  17. Voyez les livraisons du 1er et du 15 avril 1860.
  18. Selon l’expression même de l’inventeur, c’est un canon construit, built up.
  19. Je venais précisément de voir dans l’ancienne fonderie deux jolis canons, deux bijoux de cuivre, coulés selon l’ancien système et destinés à être offerts en cadeau au roi de Siam. Comme tout d’ailleurs est relatif, ce qui semble déjà presque une vieillerie en Angleterre sera une grande nouveauté pour les Siamois.
  20. Toutes les parties du canon Armstrong ne se forgent point encore à l’arsenal de Woolwich. La masse des travaux s’exécute à Elswich, dans les fabriques de l’inventeur, engine and ordnance works. Cette manufacture emploie deux mille ouvriers, hommes et garçons, qui se distinguent, dit-on, par leur habileté manuelle et aussi par leurs connaissances dans les mathématiques et le dessin. Il n’y a pas moins de vingt et un ateliers distincts qui se rattachent au seul département de l’artillerie. On y travaille depuis quelque temps jour et nuit, et douze pièces de canon sortent par semaine de cette grande fabrique d’armes. Dans l’arsenal de Woolwich, M. Armstrong a sous ses ordres trois mille ouvriers.
  21. Si je suis bien informé, le comité de l’artillerie n’est pas favorable à cette arme. Il se peut que, par de nouvelles études, M. Witworth, qui est un homme de patience et d’énergie, affranchisse son canon des défauts qu’on lui reproche. D’un autre côté, le vœu des officiers d’artillerie anglais que j’ai consultés est qu’il surgisse un troisième inventeur assez habile pour combiner les avantages du canon Armstrong avec ceux du canon Witworth, et pour tirer parti des deux systèmes en les simplifiant. Après tout, le champ est ouvert, et l’état n’épargne aucun sacrifice pour favoriser les améliorations en ce qui touche les armes a feu. Depuis 1852, il a été donné ou remboursé aux particuliers qui avaient fait des expériences d’artillerie la somme considérable de 72,769 livres sterling.
  22. On peut se faire une idée de la masse de travaux qui s’accomplissent chaque mois dans le carriage department par la statistique des agens mécaniques. Il y a vingt-deux machines à vapeur dont la force nominale est de 245 chevaux, mais qui peuvent être portées à la force de 3 ou 400 chevaux, trois marteaux à vapeur, seize chaudières égales à la puissance de 475 chevaux et quatre mille deux cent soixante-cinq pieds de barres de fer qui tournent (shaftings) et communiquent le mouvement à trois cents machines. Le nombre des ouvriers employés dans ce seul département est de deux mille deux cents.
  23. Entrez dans une chambre voisine du laboratoire, et vous découvrirez l’âme matérielle de tout ce mouvement : deux admirables machines à vapeur qui donnent la vie à des barres de fer dont l’étendue a été estimée à six milles anglais !
  24. Le plomb destiné à faire les balles entre bouillant dans une sorte de pompe hydraulique, cylinder pressor, d’où il sort sous une forme solide, celle d’une corde. Cette corde de plomb s’enroule autour d’une poulie. Cette poulie est fixée à la machine, qui, à l’aide de deux doigts de fer, saisit à chaque mouvement un morceau de la corde, lequel tombe coupé, modelé en balles dans une boite. Ces machines portent le nom de J. Anderson (1852-1854).
  25. L’inventeur de ces capsules et de la platine destinée à les recevoir dans les armes a feu, percussion lock, est le révérend docteur A. Forsyth, pasteur protestant de Belhelvil, près d’Aberdeen. Je ferai remarquer en passant qu’un grand nombre de découvertes qui ont fait révolution dans l’art de la guerre ont été introduites (et après tout ce sont des bienfaits à an certain point de vue) par des ministres de paix. Le révérend Forsyth avait demandé pour récompense le prix de la poudre à canon que le gouvernement anglais épargnerait durant deux années en adoptant le nouveau système. On avait accepté cette proposition ; mais un changement de ministère fit perdre de vue l’exécution de la promesse. Le révérend Forsyth obtint, non sans peine, de rentrer dans ses déboursés, et retourna dans son presbytère, un peu triste et désenchanté.
  26. Ce sont des maisons isolées les unes des autres, solides et fortifiées quelquefois par une traverse de brique qui, dans le cas d’explosion, agirait comme un frein pour réprimer l’ébranlement. Il n’y a point eu jusqu’ici d’accidens graves à déplorer ; mais cela tient à la prudence avec laquelle on traite les agens de destruction, toujours prêts à se retourner contre la main qui les prépare.
  27. Un fait qui s’est passé il y a deux ans, presque sous mes yeux, donnera une idée de la force de ces moyens de destruction. De vieilles bombes vides et depuis longtemps jetées au rebut avaient été remises entre les mains d’un groupe d’ouvriers pour les casser. Il se trouva par malheur qu’une d’elles était encore pleine ; touchée par le marteau, elle éclata, blessa grièvement à la tête l’ouvrier qui l’avait frappée et renversa l’un de ses camarades. Je n’ai pas vu l’explosion, mais j’ai vu la figure ensanglantée d’un des deux hommes. « On peut juger par la méchanceté de cette bombe morte, me disait-il, de ce que peuvent les bombes vivantes et propres au service. »
  28. Une des améliorations consiste à séparer la poudre des balles dans l’intérieur de la bombe. On arrive ainsi à calculer plus sûrement le moment de l’explosion. D’autres perfectionnemens ont été introduits dans les compositions chimiques et les matières explosibles par M. Tozer, un des intendans de l’arsenal.
  29. 4 pence pour les ouvriers, labourers, et 6 pour les artisans.
  30. Autrefois l’état payait aux contractons une guinée par bombe ; le même article de guerre se fabrique maintenant à l’arsenal pour à peu près 13 shillings. On peut, par ce seul fait, avoir une idée des bénéfices que le gouvernement anglais réalise en se faisant lui-même entrepreneur de travaux. Il fallait seulement, pour introduire de telles réformes, une administration qui m reculât point devant les premières dépenses.
  31. Cette poudre revient à 40 livres sterling par tonne : 23 livres sterling de salpêtre, 6 livres sterling de soufre, 11 livres sterling de charbon.
  32. La demande des fusils a été très considérable en 1860 à Enfield ; il s’agissait d’armer cent trente mille volontaires.