L’Angleterre et le canal de Suez

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Revue des Deux Mondes3e période, tome 13 (p. 198-210).
L'ANGLETERRE
ET LE CANAL DE SUEZ

Depuis qu’il se fait des marchés, aucun n’a autant ému l’Europe que l’achat récent de 176,602 actions du canal de Suez par l’Angleterre. Cette opération financière et politique, préparée dans le plus profond secret, exécutée avec autant de rapidité que de bonheur, a frappé les imaginations comme un coup de théâtre. La nouvelle en a été reçue à Londres avec enthousiasme, tandis qu’à Paris elle causait pendant quelques jours une surprise mêlée d’inquiétude et de déplaisir. Peu à peu on s’est calmé, on a réfléchi ; des deux côtés du détroit, on a beaucoup argumenté et on a repris son assiette. L’enthousiasme britannique de la première heure a fait place à une approbation raisonnée qui n’a pas encore dit son dernier mot et qui se réserve le bénéfice d’inventaire. A Paris, on a recouvré aussi son sang-froid ; on a examiné l’événement avec des yeux moins prévenus et plus attentifs, on en a fait le tour pour tâcher d’en découvrir les bons côtés. La France â éprouvé dans ces dernières années tant d’étonnemens désagréables qu’elle est disposée à ne plus s’émouvoir outre mesure des contre-temps qui peuvent lui survenir. Au surplus elle a beaucoup à faire chez elle, et elle trouve dans les soucis que lui cause son ménage un puissant dérivatif aux préoccupations de la politique étrangère. Les élections sénatoriales l’ont distraite de ce qui pouvait se passer sur la terre des pharaons. Un homme d’esprit disait à ce propos que depuis 1870 la France est un plaideur malheureux, qui a par surcroît des chagrins domestiques, et qu’après tout ces chagrins domestiques ont du bon, parce qu’ils l’empêchent de trop penser à sa partie adverse. Il faut ajouter que, si elle a perdu naguère un important procès, elle a imputé son malheur aux imprudences qu’elle avait commises. Désormais elle se défie de la vivacité de ses impressions ; elle s’est fait une philosophie, elle ne se fâchera plus qu’à bon escient, et ce qu’elle demande par-dessus tout à son gouvernement, c’est de n’avoir pas de nerfs. Dans la question du canal, le gouvernement a fait son devoir, il est demeuré calme, et personne n’a pu le soupçonner d’avoir des nerfs.

De divers côtés, des charges fort injustes ont été portées contre lui, On lui a reproché d’avoir manqué de vigilance ou de savoir-faire ; les uns l’ont accusé de n’avoir rien su, les autres d’avoir tout su et de n’avoir rien empêché. Les documens publiés dans le livre jaune ont fait justice de ces accusations. Le gouvernement français savait comme tout le monde que le vice-roi d’Égypte, fort embarrassé dans ses affaires, fort en peine de faire face à de prochaines échéances et obligé de se procurer à tout prix de l’argent, avait imaginé de battre monnaie en vendant toutes ses actions de Suez. Il ne demandait pas mieux que de les vendre sur le marché français ; mais les conditions qu’on prétendait lui imposer lui ont paru trop dures. On assure aussi que les gens qui les lui imposaient lui revenaient peu, et comme l’écrivait un jour un illustre historien, « les choses n’ont pas de visage, les personnes au contraire en ont un qui souvent réveille des impressions pénibles ou des rancunes implacables. » L’Angleterre s’est présentée, elle a offert à Ismaïl-Pacha ses bons offices et quatre millions de livres sterling, et sur la foi de sa bonne mine il a passé contrat avec elle.

Était-il au pouvoir du gouvernement français de s’opposer à cette transaction ? Et quand il l’aurait pu, devait-il l’essayer ? Les Anglais font à eux seuls les quatre cinquièmes du trafic du canal ; le percement de l’isthme les a rapprochés de 3,000 lieues de leurs possessions orientales, c’est par l’Égypte qu’ils communiquent avec les 200 millions de sujets qu’ils ont conquis dans les Indes. S’assurer que cette route restera toujours libre, qu’aucune puissance rivale ne s’établira fortement sur un point quelconque du parcours, c’est pour l’Angleterre plus qu’une question d’intérêt, c’est une question d’existence. Le 20 novembre, le chargé d’affaires français à Londres, M. Gavard, ayant touché un mot à lord Derby du projet qu’on attribuait au khédive de vendre ses actions à la Société générale : « Je ne vous cache pas, lui avait répondu le ministre anglais, que j’y verrais de sérieux inconvéniens. Vous savez quelle est mon opinion sur la compagnie française. Elle a couru les risques de l’entreprise, tout l’honneur lui en revient, et je ne désire contester aucun de ses titres à la reconnaissance de tous ; mais reconnaissez que nous sommes les plus intéressés dans le canal, puisque nous en usons plus que tous les autres pavillons réunis. Le maintien de ce passage est devenu pour nous une question capitale… En tout cas, nous ferons notre possible pour ne pas laisser monopoliser dans des mains étrangères une affaire dont dépendent nos premiers intérêts. » Quelques jours plus tard, M. d’Harcourt l’ayant interrogé sur les motifs qui avaient déterminé l’Angleterre à acheter elle-même les actions du khédive : « Il fallait laisser passer ces valeurs en d’autres mains, répliqua-t-il, ou les acheter nous-mêmes. Je puis vous assurer que nous avons agi avec l’intention uniquement d’empêcher une plus grande prépondérance d’influence étrangère dans une affaire si importante pour nous. » Après cela qui osera reprocher à M. le duc Decazes de n’avoir rien su ou de n’avoir rien voulu faire ? Qui osera lui faire un crime de n’avoir pas compromis par une opposition ouverte ou par de sourds manèges cette bonne entente avec l’Angleterre, qui est aujourd’hui pour la France un intérêt de premier ordre ? Qui pourrait lui en vouloir de s’être souvenu au mois de novembre de ce qui s’est passé le printemps dernier ? Ses ennemis l’ont sommé de donner sa démission, et peu s’en est fallu qu’ils n’aient demandé sa tête ; il a eu raison de ne donner ni sa tête, ni sa démission. Il a eu raison aussi de garder toutes les apparences de la bonne humeur ; c’est de tous les talens celui qui ressemble le plus à une vertu.

Quel sera le jugement définitif des Anglais sur le marché conclu par leur gouvernement ? On ne le sait pas encore. C’est la chambre des communes qui prononcera, et le cabinet tory ne semble pas pressé d’entrer en propos avec elle. Il veut laisser à la situation le temps de se dessiner ; la nature des explications qu’il sera appelé à donner dépendra du tour qu’auront pris les événemens. En attendant que la chambre lui décerne un satisfecit, il est en butte aux critiques des esprits frondeurs. On lui représente que les actions qu’il a achetées du khédive sont des actions différées, qui ne produiront rien pendant dix-neuf ans, que, n’ayant pendant ces dix-neuf années rien à prétendre dans les dividendes, il ne pourra prendre une part active à l’administration de la compagnie. On lui objecte également qu’aux termes des statuts nul actionnaire n’ayant droit à plus de dix votes, à partir de 1894 l’Angleterre en aura dix et pas davantage dans des assemblées générales où sont représentées plusieurs milliers de voix. On ajoute qu’en fût-il autrement et le gouvernement anglais parvînt-il à s’assurer dès ce jour dans les conseils de la compagnie une influence proportionnée au nombre de ses actions, il se mettra sur les bras de graves difficultés, parce qu’il se trouvera aux prises avec des intérêts contraires aux siens, qui seront de force à lui résister. L’Angleterre, a-t-on dit, n’aura en vue que ses possessions de l’Inde et tout ce qui peut profiter au commerce britannique ; elle réservera toute sa sollicitude pour l’amélioration de la propriété commune, pour l’entretien et l’élargissement du canal, tandis que ses associés ne songeront qu’à leurs revenus, de telle sorte que le gouvernement anglais encourra tout à la fois les reproches des marchands anglais, qui le blâmeront d’avoir trop peu d’influence, et des actionnaires français, qui l’accuseront d’intriguer pour en obtenir et pour s’en servir contre eux. Une autre conséquence fâcheuse de l’acquisition que vient de faire la Grande-Bretagne est, au dire des mêmes censeurs, la nécessité où elle sera de s’occuper sans cesse de l’état financier de l’Égypte, qui jusqu’en 1894 doit lui servir un intérêt annuel de 5 pour 100. Elle se trouve avoir acheté une annuité égyptienne, laquelle procurera des soucis considérables au chancelier de l’échiquier et l’obligera d’exercer un contrôle épineux, minutieux, embarrassant sur le budget de l’Égypte et sur les fantaisies coûteuses de ceux qui la gouvernent, car les fantaisies coûtent cher dans le pays des pyramides, et on s’y entend mieux à faire des dettes qu’à en payer les intérêts.

Ces critiques ont médiocrement ému le gros du public anglais, qui avait approuvé le cabinet et qui l’approuve encore. Si la France demande aujourd’hui à son gouvernement de n’avoir pas de nerfs et de marcher la sonde à la main, l’Angleterre, un peu fatiguée des homélies et des redites de l’école de Manchester, un peu confuse du rôle par trop effacé que les whigs lui ont fait jouer dans les affaires européennes, inquiète d’entendre dire partout qu’elle a fait abdication, l’Angleterre est revenue aux tories pour avoir un gouvernement qui sût oser et parler haut, et elle a vu dans l’achat des actions un coup de politique très habile et très hardi. Elle a cru deviner qu’avant peu tous les intérêts du canal seraient concentrés dans ses mains, que l’Égypte suivrait le sort du canal, que partant elle serait en mesure d’assurer à jamais l’indépendance du khédive ou, pour mieux dire, qu’elle l’aurait à sa discrétion. L’étonnement de l’Europe lui a inspiré un sentiment de joyeux orgueil. Le léopard a regardé ses griffes, il lui a paru qu’elles avaient subitement repoussé, et, les tirant de leur étui, du haut de ses falaises crayeuses il les a montrées à l’Europe, qui n’y croyait plus.

A la vérité, en prononçant à Sheffield un discours plein de réserves et d’insinuations, le leader du parti libéral, lord Hartington, semble s’être proposé de jeter un verre d’eau sur les imaginations trop échauffées. Il s’est demandé si le cabinet tory avait eu réellement les vues ou les arrière-pensées audacieuses qu’on lui attribue, et il a posé ce dilemme : « ou le gouvernement vient de s’engager dans une nouvelle et vaste politique, et il serait convenable qu’il donnât au parlement la plus prompte occasion d’approuver ou de désapprouver cette politique ou bien ses vues véritables sont beaucoup moins hardies qu’on ne let suppose généralement, et il ferait bien de couper court à toutes les rumeurs exagérées ou mensongères qui ont couru à ce sujet. » C’était une façon de dire à M. Disraeli, et à lord Derby : Avez-vous, oui ou non, l’intention de monter au Capitole ? ayez l’obligeance de vous en expliquer, afin que nous puissions préparer à loisir notre plan de campagne. Lord Derby a fait au chef de l’opposition une réponse indirecte et fort modeste. S’adressant à la Société des travailleurs conservateurs d’Edimbourg : « Dans notre diplomatie, leur a-t-il dit, il n’y aura ni mystères ni réserves. Vous pouvez avoir lu dans les journaux que l’achat de quelques actions du canal de Suez a fait grand bruit au dehors comme au dedans. J’estime que nous avons pris là une sage mesure ; mais elle ne serait ni sage ni honnête, si elle avait autorisé quelqu’une des explications qu’on en a données. Il est à peine nécessaire de répudier toutes les idées du genre de celles qu’on nous a attribuées, à savoir un désir de protectorat sur l’Égypte, un changement intéressé de la politique anglaise dans la question d’Orient, ni une idée quelconque de prendre part à une curée générale en nous adjugeant ce qui ne nous appartient pas. Nous avons jugé essentiel qu’une voie de trafic sur laquelle les intérêts engagés sont nôtres pour plus des trois quarts ne restât pas entièrement entre les mains d’actionnaires étrangers ou d’une compagnie étrangère… Il n’y a aucun plan profondément médité dans cette affaire. » En vain lord Derby semblait s’écrier avec Mithridate : « Brûlons ce Capitole où je suis attendu ! » L’Angleterre n’a pas pris au sérieux sa modestie ; elle a pensé que, parmi les 5,000 auditeurs rassemblés dans le Corn-Exchange, il y avait l’Europe qui écoutait d’une oreille attentive, que c’était à l’Europe qu’avait parlé lord Derby, qu’il avait voulu à la fois la rassurer et l’avertir, en lui disant : Nous ne donnons pas le signal de la curée ; mais si d’autres le donnent, nous aurons notre part, et nous l’avons déjà choisie. Cette politique expectante, mais résolue et comminatoire, est tout ce que demande l’Angleterre. L’audace est souvent utile, la précipitation est toujours nuisible, et, comme l’a dit un jour le plus grand des audacieux, « c’est un défaut en politique que de vouloir arriver plus vite que les événemens. »

Il est permis de croire avec les Anglais que le marché conclu par le cabinet tory a une grande portée politique et qu’il en a prévu et accepté toutes les conséquences. Si elles sont fâcheuses pour quelqu’un, ce ne sera pas pour l’Égypte. A ne tenir compte que de ses intérêts et de sa prospérité, elle a trouvé dans le gouvernement anglais un bailleur de fonds moins dangereux que les banquiers. Ils ont prouvé à Constantinople quel mal ils peuvent faire à un pays où l’on ignore beaucoup de choses, mais surtout cette science élémentaire à la fois et compliquée qu’on appelle l’art de compter. L’empire turc est un grand seigneur ruiné, qui vit depuis de longues années d’emprunts usuraires. Si d’obligeans courtiers d’argent ne lui avaient prodigué à l’envi leurs offres de services et s’il était possible qu’au XIXe siècle la tête d’un sultan fût encore capable de réfléchir, peut-être la Turquie eût-elle ouvert les yeux sur sa vraie situation, peut-être se fût-elle résignée en temps utile à des réformes qui l’auraient sauvée ; mais de pernicieux bienfaiteurs ont incessamment rempli son tonneau des Danaïdes. Rien ne lui manquant, elle a pris en goût son indigence dorée, elle a vécu au jour le jour ; elle n’a été réveillée de son languissant et voluptueux sommeil que par le bruit que faisaient les huissiers, qui venaient verbaliser chez elle. Le fondateur légendaire de l’empire osmanli avait vu en songe un arbre qui sortait de son nombril et ombrageait toute la terre ; il ne se doutait pas que la sève tarirait par degrés dans cet arbre et qu’un jour la cognée qui lui porterait le coup décisif serait tenue par la main d’un recors. Qui osera prétendre à l’avenir que plaie d’argent n’est pas mortelle ?

L’Égypte a sujet d’espérer que, grâce à l’Angleterre, elle pourra s’exempter du sort réservé à tous les pays qui se livrent en proie aux empiriques et aux prêteurs sur gages. Le gouvernement britannique ne lui permettra pas d’en user comme ce mendiant espagnol à qui on conseillait de travailler et qui, se drapant dans son haillon et dans sa fierté castillane, répondit : Je demande de l’argent, non des conseils. Les Anglais donneront de l’argent à l’Égypte, mais ils lui donneront aussi des conseils, et il faudra qu’elle les accepte. Il est vrai que jadis ils paraissaient peu disposés à travailler à sa régénération. Ils ont protégé les mamelouks, qui condamnaient à la stérilité la fertile vallée du Nil ; ils ont ligué toute l’Europe contre le progressif Méhémet-Ali et ils ont accordé leur appui au fanatique Abbas-Pacha. « Il y avait alors en Angleterre un parti qui aurait voulu réduire le vice-roi à la condition de ces rajahs de l’Inde, dont on favorise les désordres jusqu’au moment où le prince abruti n’a plus d’autre ressource que de se faire protéger ou de vendre ses états [1]. » En 1840, l’ambassadeur anglais à Constantinople, lord Ponsonby, écrivait au grand-vizir que le but de la politique de l’Angleterre comme de la Porte devait être a de renvoyer nus dans le désert Méhémet-Ali et toute sa descendance. »

Ces temps ne sont plus. L’école de Manchester, qu’il est permis de juger, mais qu’il ne faut pas calomnier, a modifié les sentimens des Anglais sur plus d’un point ; elle leur a démontré qu’on peut quelquefois fonder son bonheur sur celui d’autrui. Il est probable qu’ils donneront au vice-roi de très utiles conseils. Ils ont conscience de la responsabilité qu’ils assument en le prenant sous leur patronage financier ; ils savent que ce patronage, ou ce qu’on a appelé « leur endossement tacite, » procurera à Ismaïl-Pacha tout l’argent dont il aura ou dont il n’aura pas besoin. « Le monde des finances ! lisait-on dans un journal, est très ému ; il ne saurait y avoir, se dit-on, de meilleure spéculation que celle de prêter à l’Égypte, si l’Angleterre, bien qu’elle n’en prenne pas l’engagement formel, est là pour payer. Le taux de l’intérêt est élevé et la garantie est la meilleure qu’il y ait au monde. » L’Angleterre sera sur ses gardes pour épargner aux prêteurs anglais de cruelles déceptions. Elle prêchera la sagesse au khédive, et, s’il le faut, elle la lui imposera. Elle tâchera de lui apprendre à voir clair dans les confusions volontaires ou involontaires de son budget, elle lui enseignera l’équilibre des recettes et des dépenses, elle l’empêchera de faire des folies, et déjà elle lui a donné un premier avertissement, qui a été entendu. Quoique ses caisses fussent vides, il s’était mis en tête de conquérir l’Abyssinie, où il vient d’éprouver un échec. Sur la demande du gouvernement britannique, les vaisseaux égyptiens ont été rappelés de Zanzibar, et l’expédition d’Abyssinie ne sera qu’une démonstration militaire. Le préceptorat dont viennent de se charger M. Disraeli et lord Derby ne sera point une sinécure ; ils ont affaire à un prince qui a l’imagination orientale, l’esprit aventureux, l’amour de la gloire, et qui méprise l’arithmétique. Le tuteur ou le gouverneur qui habite sur les bords de la Tamise aura beaucoup de peine à convaincre son pupille des bords du Nil que deux plus deux ne font jamais cinq, et que l’économie est le seul moyen sérieux d’acquitter ses dettes. M. de Lesseps a raconté qu’un jour, comme il chevauchait dans le désert à côté du précédent vice-roi, le prince vit se détacher de sa giberne un gland de diamans, et qu’il continua sa route en défendant qu’on le ramassât. Non-seulement Ismaïl-Pacha ne pourra plus s’amuser à conquérir l’Abyssinie, mais son gouverneur l’obligera de ramasser ses glands de diamans. Il s’est mis volontairement sous une sévère discipline ; puisse-t-il à ce prix échapper à la banqueroute.

Si l’on en juge par la circulaire qu’a adressée à ses correspondans la compagnie du canal, les actionnaires doivent se féliciter comme l’Égypte de l’acquisition faite par le gouvernement britannique. Dans cette circulaire, le président-directeur a tenu à rappeler que jadis le public français et l’Égypte couvrirent entièrement la souscription, que le gouvernement anglais opposa de nombreuses difficultés à l’achèvement du travail, et que jusque dans ces dernières années l’intervention de ses agens fut nuisible à l’intérêt des actionnaires. Il se présente dans les destinées des états et des canaux des incidens étranges qui ressemblent à des ironies du sort. Qui ne se souvient de l’énergique opiniâtreté avec laquelle lord Stratford, qu’on appelait dans le public le sultan Stratford ou Abdul-Canning, pesa sur le divan pour l’empêcher de ratifier le firman de concession délivré par le vice-roi ou pour lui escamoter quelque déclaration fatale au percement de l’isthme ? Qui ne se souvient des virulentes tirades de lord Palmerston, soutenant en toute rencontre que l’exécution du canal était matériellement impossible et que l’opinion de tous les ingénieurs du monde n’ébranlerait pas la sienne ? Qui n’a présent à la mémoire le terrible mot qu’il prononça dans la séance de la chambre des communes du 1er juin 1858 ? « La plus charitable manière d’envisager le projet, s’écria-t-il, le point de vue le plus innocent qu’on puisse adopter à cet égard, c’est, à mon avis, que ce projet est la plus grande duperie qui ait jamais été proposée à la crédulité et à la simplicité des gens de notre pays. » Après avoir mis tout en œuvre pour ameuter l’Europe contre cette grande duperie, l’Angleterre est soupçonnée aujourd’hui de. vouloir accaparer le canal à son profit. La compagnie semble n’éprouver aucune crainte à cet endroit ; non-seulement elle se repose sur l’efficacité des statuts qui la protègent, mais elle se plaît à croire que désormais le gouvernement britannique, devenu son associé, renoncera à nuire aux intérêts des actionnaires-fondateurs ; elle considère comme un fait heureux « cette solidarité puissante qui va s’établir entre les capitaux français et anglais pour l’exploitation purement industrielle et nécessairement pacifique du canal maritime universel. »

Cette solidarité puissante est-elle aussi certaine qu’on le prétend ? François Ier disait de l’empereur Charles-Quint : « Nous nous entendons à merveille, mon frère Charles et moi, car nous voulons la même chose, qui est Milan. » Le tout est de savoir ce qu’on veut faire de Milan. On peut craindre que la bonne intelligence et l’accord du nouvel actionnaire du canal, qui se trouve être le possesseur des Indes, avec ses associés, lesquels ne sont pas tenus de s’intéresser aux Indes autant qu’à leurs dividendes, ne ressemble un peu à l’entente cordiale de Charles-Quint et de François Ier. En théorie tout le monde voudra le bien du canal ; mais dans l’application chacun tirera la couverture à soi. Cependant puisqu’il était écrit au livre des destins que tôt ou tard l’Angleterre prendrait pied à Port-Saïd, il est heureux qu’elle y soit entrée non à coups de canon, mais des billets de banque à la main. Le canon dépossède, les billets de banque parlementent, négocient, transigent, et, dans l’entretien qu’il a eu le 27 novembre avec l’ambassadeur de France à Londres, lord Derby s’est défendu en son nom et au nom de ses collègues de vouloir imposer sa prépotence à la compagnie et d’aspirer à violenter ses décisions. En ce qui concerne d’autres intérêts plus sacrés encore que ceux des actionnaires, à savoir les intérêts commerciaux qui sont communs à toute l’Europe, on peut croire aussi que le peuple qui s’est fait dans le monde le missionnaire de la liberté commerciale et du libre échange ne réglera pas sa conduite sur les inspirations d’une politique léonine. « Si une nation, écrivait M. de Lesseps le 22 mars 1855, quelque puissante qu’elle soit, voulait interdire une grande communication, qui sera de droit la propriété indivise de tous les peuples, elle serait mise au ban de l’opinion publique et finirait par succomber dans ses prétentions. » Lord Derby a déclaré qu’il ne s’opposerait point à ce que l’administration du canal fût dirigée par un syndicat international. Ce syndicat serait difficile à organiser ; mais lord Derby a voulu dire à sa manière que si jamais l’Europe, inquiète de la prépondérance de la Grande-Bretagne au Caire, lui demandait des garanties, la Grande-Bretagne ne les refuserait pas, — et comment pourrait-elle les refuser quand l’Europe serait unanime à les demander ?

La nouvelle campagne que vient d’entreprendre l’Angleterre a porté, dit-on, le dernier coup à l’influence française en Orient, Faut-il accepter sans réserve et comme parole d’Évangile cette assertion chagrine ? La France aura toujours des intérêts très importans à protéger en Égypte, comme en Syrie, comme dans l’Asie-Mineure ; elle les protégera d’autant mieux qu’elle se relèvera plus vite de l’ébranlement que lui ont causé ses malheurs. Pour être honoré des Orientaux, il faut leur persuader qu’on est fort, car il est dans leur nature de ne respecter que ce qui leur fait peur. Ce sont eux qui ont inventé l’adage que, dans les affaires humaines, une once de crainte pèse plus qu’un quintal d’amitié ; mais, quand on déplore l’affaiblissement de l’influence ou du prestige français en Orient, est-on bien sûr que ce qu’on regrette fût toujours regrettable ? A quoi se dépensait trop souvent cette influence ? Non à résoudre utilement des questions sérieuses, mais à créer à tout propos et hors de propos des questions inutiles, à déployer son adresse et son audace dans des joutes d’amour-propre. Désireux de se donner une importance qu’il n’eût point acquise en se contentant de protéger ses nationaux et leur commerce, tel consul français entrait en lice contre tel pacha à deux ou trois queues, qu’il accusait de lui témoigner moins d’égards qu’à ses collègues le consul d’Angleterre ou le consul de Russie. Il saisissait de ses griefs réels ou imaginaires l’ambassade de France, et proportionnait l’estime qu’il avait pour lui-même au nombre de gouverneurs de province dont il avait poursuivi et obtenu la révocation. Ajoutez à cela les clientèles onéreuses ou compromettantes, les compétitions puériles, les litiges oiseux, la fureur de s’ingérer dans les controverses théologiques et même de les faire naître, afin de démontrer une fois de plus que la mission de la France est de protéger en tout lieu la propagande et le zélotisme latins. Que de forces et de temps consacrés à ces imposantes bagatelles, sans autre profit que de procurer à sa fierté de stériles jouissances et de lui attirer parfois de cruelles mortifications ! Quand dernièrement l’ambassade française à Constantinople s’est avisée de favoriser les prétentions des Arméniens catholiques, qu’en est-il revenu à la France sinon de recommander les Arméniens dissidens aux sympathies de l’Allemagne, qui n’a pas négligé une si belle occasion de lui infliger un échec ? Où est l’avantage d’entreprendre un procès qu’il est humiliant de perdre et qu’il est inutile de gagner ? La France ne doit plus avoir pour règle de sa politique étrangère les préjugés d’un autre âge ; elle ne saurait trop se défier des aphorismes creux, des vieilles phrases, des vieux clichés et des vieux galons. Un publiciste anglais a fait le compte de tous les inconvéniens auxquels est sujette la vaine recherche du prestige. Il a comparé les élémens décoratifs d’un système politique à ces rouages qu’on introduisait dans les horloges du temps passé pour indiquer les phases de la lune ou le nom d’une constellation, pour faire entrer et sortir des bonshommes ou de petits oiseaux, comme sur une scène de théâtre. L’horloge n’en marche pas mieux ; au contraire ces roues accessoires produisent des frottemens et détraquent la machine. La politique française au Levant n’a-t-elle pas abusé des petits oiseaux et des bonshommes ? Non moins inutiles qu’une horloge détraquée sont les moulins à vent qui tournent majestueusement dans l’air leurs longs bras, et que le meunier, faute d’avoir du blé à moudre, emploie à broyer du sable ou condamne à mâcher à vide. N’a-t-on jamais vu tourner à Constantinople des moulins a vent qui ne servaient à rien ? Il faut souhaiter que la France devienne résolument utilitaire, qu’elle fasse ce qu’on appelle à Berlin de la politique réaliste, qu’elle emploie son moulin à moudre de pur froment, qui lui donnera de bonne farine et de bon pain. Désormais elle n’a plus de temps ni d’argent à dépenser pour faire ou défaire des pachas, pour diriger les consciences ou pour épouser des querelles de moines.

L’achat des 176,000 actions a été communément regardé comme un signe des temps ; on y a vu l’indice manifeste des inquiétudes et des prévisions du gouvernement britannique. Il tenait la Turquie pour condamnée, il croyait à la prochaine liquidation de l’empire ottoman, et il prenait ses mesures en conséquence. Quand les murs menacent ruine, les rats s’en vont. Faut-il admettre que l’Angleterre sort de la question d’Orient comme on quitte une maison en démolition ? Un grand bruit s’est fait entendre à l’extrémité de l’Europe ; c’était la politique anglaise qui déménageait. Elle avait senti la terre trembler à Constantinople, et elle transportait au Caire son établissement principal. Que sont devenues les neiges d’an tan, et quel Anglais répéterait aujourd’hui la hautaine et célèbre déclaration de lord Palmerston : « Je refuse de discuter avec quiconque ne reconnaît pas comme un principe l’intégrité de l’empire turc ? » Cette évolution de l’Angleterre n’a pas été aussi brusque qu’on pourrait le croire. Depuis bien des années, il lui était venu des doutes, des incertitudes, des perplexités. En 1870, la dénonciation du traité de Paris par la Russie acheva de lui ouvrir les yeux ; un trait de plume venait d’anéantir les résultats de la guerre de Crimée. A nouvelles circonstances, nouveaux conseils. Les vieilles politiques traditionnelles en Orient n’étaient plus de mise, et, comme si la nation avait été initiée aux entretiens intimes et aux résipiscences de ses gouvernans, on la vit écouler peu à peu sur la France et sur l’Italie une notable partie de ses fonds turcs. Est-il certain cependant que le gouvernement britannique ait agi dans la prévision d’une prochaine catastrophe ? A-t-il vraiment acquis la conviction que l’heure du destin est venue et que la Turquie a vécu ? Si le langage qu’a tenu lord Derby à Edimbourg est l’expression fidèle et complète de sa pensée, il nous serait permis de nous rassurer. Lord Derby paraît croire que l’année 1876 ne verra point l’omineux événement annoncé par les prophètes, que les problèmes qui s’agitent à Constantinople ne trouveront pas de longtemps leur solution définitive, et que la politique d’atermoiemens s’impose aux puissances comme une nécessité. Un diplomate français disait qu’il y a trois sortes de questions, les questions latentes, les questions pendantes et les questions ouvertes. La question d’Orient n’est plus latente, elle est pendante ; mais on paraît s’entendre en Europe pour ne pas l’ouvrir encore. C’est un axiome de la diplomatie qu’il est moins difficile de détruire l’empire turc que de le partager, car, si bonnes que soient les intentions, si habiles et si équitables que soient les mesures proposées, on ne saurait distribuer les parts du gâteau de manière à ne léser personne et à satisfaire tous les appétits. Il n’est pas impossible que récemment on ait caressé dans certaines capitales de l’Europe des espoirs aventureux et des combinaisons ingénieuses, qui semblaient répondre à toutes les objections ; mais on a du reconnaître qu’on ne pouvait rien essayer sans risquer de déchaîner sur l’Europe le fléau d’une guerre générale, et on a sagement renoncé à la politique d’entreprise pour s’en tenir à ces sages atermoiemens que recommande lord Derby. Quand le pêcheur des contes arabes eut l’imprudence d’ouvrir le coffret mystérieux qu’il avait trouvé sur la grève, il en vit sortir une colonne de fumée qui se transforma en un géant formidable et malintentionné. Consterné de son aventure, le pêcheur recourut à la ruse et obtint du génie qu’avant de le tuer, il consentirait à rentrer un instant dans la boîte ; à peine y eut-il réintégré son prisonnier, il s’empressa de la refermer à double tour. Les gouvernemens de l’Europe ont fait rentrer le géant dans sa boîte, et il est à présumer qu’on ne la rouvrira pas de sitôt ; on sait aujourd’hui ce qu’il y a dedans.

Lorsqu’on dit qu’une entente parfaite règne entre les trois empereurs au sujet de la question d’Orient, cela signifie qu’ils s’entendent pour ne pas l’ouvrir, parce qu’il est impossible d’en trouver une solution qui satisfasse également l’Autriche et la Russie. Ainsi, tant que subsistera l’accord qui s’est établi entre Vienne et Saint-Pétersbourg, ce sera pour la paix la plus sûre, la plus précieuse des garanties. Cet accord prouve qu’on se contente d’améliorer le statu quo en imposant à la Turquie des réformes dont elle sent elle-même l’urgente nécessité. Elle ne peut, plus s’abuser sur sa situation ; elle sait que les temps sont changés, que les puissances occidentales ne feront plus de guerre ne Crimée pour assurer son intégrité, qu’elle n’a plus de chances de durer qu’en démontrant par sa docilité aux conseils qu’on lui donne qu’il lui est encore possible de vivre. Dans son empressement de guérir, elle n’a pas attendu de connaître le résultat des consultations de ses médecins pour faire des remèdes et pour pratiquer sur elle-même la plus douloureuse des opérations. A l’époque de l’insurrection grecque, l’internonce d’Autriche écrivait dans l’une de ses dépêches « qu’on avait souvent vu qu’un homme se laissât couper une jambe malade, mais que jamais on n’avait exigé de personne de se la couper lui-même. » Tout est changé, la Turquie demande à s’opérer de ses propres mains, tandis que ses’ chirurgiens l’engagent à les laisser faire, parce qu’ils savent mieux qu’elle ce qui lui convient. Assurément entre la faculté et le patient il y aura des négociations laborieuses, et on ne sait pas encore comment sera coupée la jambe malade. Lord Derby remarquait l’autre jour avec raison « qu’il n’est pas commode de se mêler des affaires intérieures d’une puissance étrangère, que si vous vous bornez à donner des conseils généraux, il n’en résulte rien, que si vous entrez dans les détails, il y a toute chance de ne pas vous entendre entre une douzaine de conseilleurs, et que l’entente fût-elle possible, une commission d’étrangers distingués n’est pas précisément un corps propre à diriger l’administration d’un état. » Quoi qu’il en soit, on peut croire avec lui que les cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg veulent sincèrement la paix, et que la paix peut être maintenue, quand il y a un désir sincère de la maintenir.

A cela les pessimistes répondent qu’il faut compter avec le chapitre des accidens. Ils allèguent que s’il y a en Europe trois empereurs animés des meilleurs sentimens, il y en a un quatrième dont les intentions sont moins claires. Ils allèguent aussi que le fanatisme et l’orgueil turcs n’ont pas dit leur dernier mot, que la mise en application des réformes projetées peut provoquer une insurrection ou des troubles, qui auraient pour inévitable conséquence l’intervention armée de l’Autriche et de la Russie. Les pessimistes ajoutent que l’Angleterre a prévu cette éventualité, qu’elle a voulu se garantir d’avance, qu’elle s’est hâtée de se garnir les mains pour pouvoir se désintéresser du conflit et se mettre en état de contempler les événemens d’un œil sec et impassible. Sans contredit, c’est un terrible chapitre que celui des accidens, et ils sont plus redoutables à Constantinople que partout ailleurs. C’est aux affaires de l’Orient qu’il faut appliquer ce mot de la proclamation de Cannes : « Il est des événemens d’une telle nature qu’ils sont au-dessus de l’organisation humaine. » Toutefois n’est-ce pas calomnier le bon sens du cabinet tory que de lui prêter des vues aussi chimériques qu’étroite ment personnelles ? Serait-il assez aveugle pour s’imaginer qu’en devenant le plus gros actionnaire du canal de Suez, il s’est mis en situation de se désintéresser de tout et de tirer son épingle de la funeste partie qui pourrait se jouer dans la péninsule des Balkans ? Sa clairvoyance est au moins égale à celle des journalistes qui lui ont représenté dès la première heure que ses actions lui seraient inutiles en cas de guerre, que 176,000 morceaux de papier ne constituent ni une flotte ni une armée, et ne lui rendraient aucun service essentiel dans ces luttes sanglantes où se décide le sort des nations, que pour prendre l’Égypte il s’agit d’être le plus fort, et, qu’après l’avoir prise, il faut la garder.

L’Angleterre est de tous les pays le plus intéressé au maintien de la paix et au rétablissement d’une bonne police sur le continent. S’il venait à se faire une nouvelle rupture de l’équilibre européen, elle ne pourrait trouver aucune compensation suffisante à un si grand malheur. De quoi sert d’augmenter ses forces, quand on n’en conserve pas la libre disposition, quand on se met à la merci d’alliances de rencontre, nécessairement onéreuses et instables ? Ceux qui reprochaient à l’Angleterre l’effacement de sa politique, ceux qui l’accusaient de se résigner à tout et de pratiquer dans ses relations extérieures le principe du laisser-faire, du laisser-passer et du laisser-prendre, ont mauvaise grâce aujourd’hui à la blâmer d’avoir changé de méthode. Tout ce qu’on a le droit de demander à ses hommes d’état, c’est d’avoir un égoïsme courageux et intelligent, et de régler leur conduite sur les intérêts généraux et permanens de leur pays, lesquels sont conformes aux véritables intérêts de l’Europe. Ils ne jouiraient pas longtemps des bonnes grâces de l’Angleterre, si leur politique consistait à dire à l’Europe : Sauve qui peut, et que chacun prenne ce qui lui convient ! Lord Derby désire que nous voyions dans l’achat des actions du canal une simple précaution politique. L’Angleterre a voulu prouver qu’elle savait prévoir ; elle a rappelé à des puissances qui peut-être l’oubliaient trop que si elle comptait avec les accidens, les accidens auraient à compter avec elle, et on peut espérer que cet énergique avertissement aura contribué à faire prévaloir dans les conseils de l’Europe les idées raisonnables et pacifiques.


G. VALBERT.

  1. Lettres, Journal et Documens pour servir à l’histoire du canal de Suez, t. Iir, p. 95.