L’Angleterre et le ministère Whig

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L’Angleterre et le ministère Whig
Revue des Deux Mondes, période initialetome 23 (p. 661-702).


DE L'ETAT ACTUEL


DE


L'ANGLETERRE


ET


DU MINISTERE WHIG.




Il y a un mois, la session du parlement anglais se traînait péniblement vers sa fin, sans qu’aucun signe extérieur annonçât que la politique fût, au dedans ou au dehors, à la veille d’une crise. Au dedans, les chartistes et les socialistes continuaient bien à prêcher leurs doctrines, mais froidement et en hommes qui sentent que leur temps n’est pas venu. Au dehors, l’affaire d’Orient n’avait pas cessé de fixer l’attention, mais la négociation Brunow semblait avortée, et toute crainte d’une rupture entre la France et l’Angleterre indéfiniment ajournée. La situation chaque jour plus faible du ministère whig, et l’attitude chaque jour plus confiante du parti tory, tel était le sujet presque unique de la préoccupation générale, celui qui devait défrayer les banquets politiques pendant l’intervalle des sessions. Tout à coup une nouvelle inattendue a retenti, et en Angleterre comme en France, l’agitation a succédé au calme, et l’inquiétude à la sécurité.

Cette nouvelle, la voici dans ce qu’elle a de fondamental, et je le crains, d’irréparable. Depuis la révolution de juillet en France, et la réforme en Angleterre, une alliance honorable, utile, féconde, avait réuni deux grands peuples long-temps divisés, mais qui semblaient enfin comprendre enfin ce qu’ils valent l’un et l’autre, et renoncer à de vieilles antipathies. Grace à cette union, l’Europe constitutionnelle tenait en échec l’Europe absolutiste, la paix était maintenue, et chaque nation, maîtresse chez elle, avançait paisiblement dans les voies largement ouvertes de la civilisation. Or, c’est cette union qui vient de se rompre subitement, capricieusement, par la volonté et par les mains d’un ministre imprévoyant !

Pour ma part, j’admets volontiers les explications, je crois aux protestations, et j’acquitte le ministère anglais de toute intention outrageante ou hostile envers la France. Il y a plus ; j’espère encore que le funeste traité du 15 juillet restera une lettre morte, et que la crainte de précipiter l’Europe dans une crise terrible pèsera assez sur les gouvernemens pour les amener à une juste transaction. Mais cette transaction accomplie, il n’en restera pas moins un fait déplorable, c’est qu’un jour, sans motif sérieux, l’Angleterre se sera séparée de la France pour se rapprocher de la Russie ; c’est que cet évènement imprévu aura réveillé des sentimens assoupis, ranimé des haines éteintes, fait revivre des jalousies et des méfiances qui n’existaient presque plus ; c’est que la grande alliance occidentale aura ainsi reçu un coup peut-être mortel. Et ce coup, ce ne sont point les tories qui l’auront porté ; ce sont les whigs, les whigs en qui la France, depuis tant d’années, avait mis sa confiance, les whigs dont l’amitié ne lui paraissait point douteuse, et qu’elle soutenait de son approbation et de ses vœux !

Dans cette situation nouvelle d’état intérieur de l’Angleterre mérite plus que jamais de fixer notre attention. Plus que jamais, il nous importe de savoir ce qu’il faut penser des agitations diverses qui périodiquement viennent troubler son repos, et si le ministère qui dirige en ce moment ses affaires, a chance de les diriger long-temps. Mais, pour se livrer utilement à cette étude, il convient de se mettre en garde contre les préoccupations du jour, et de se défendre de tout sentiment d’amertume et de colère. C’est ce que je tâcherai de faire, et, pour être plus certain d’y réussir, je me reporterai fidèlement aux notes que j’avais prises, et à l’opinion que je m’étais faite avant que le traité de Londres fût connu.

L’Angleterre, depuis quelques années, est en proie à une crise intérieure qui préoccupe à juste titre tous les esprits politiques. D’une part, la lutte parlementaire se poursuit et se renouvelle avec une activité systématique, une persévérance passionnée dont l’histoire offre peu d’exemples. De l’autre, l’idée d’une rénovation radicale dans la religion, dans le gouvernement, dans la société même, agite les masses et fait de temps en temps explosion. Aujourd’hui, c’est un illuminé qui apporte à l’Angleterre la fin de toutes les misères, et qui trouve une poignée de fanatiques pour prendre les armes avec lui, et pour l’adorer comme un second Messie, quand il est tombé sous les balles des soldats. Demain, ce sont les insurrections des chartistes qui éclatent sur plusieurs points à la fois, et qui menacent d’une ruine complète et prochaine la vieille constitution du pays. En même temps, des associations s’organisent et se propagent, qui, sans s’inquiéter des symboles religieux ou des formes politiques, annoncent hautement l’intention de reprendre la société par sa base, et de fonder, sur l’abolition du mariage et de la propriété, un nouveau monde moral. Partout enfin, au centre comme aux extrémités, au haut comme au bas de l’échelle, il y a travail et malaise. Partout on sent ce trouble inconnu et cette vague inquiétude qui précèdent ordinairement dans le monde les grandes catastrophes et les longs bouleversemens.

A la vue de cette situation singulière, des hommes éclairés, et dont l’opinion compte, ont pensé et pensent encore que l’Angleterre est à la veille d’une révolution. Ils ne nient certes point que, dans sa triple action, religieuse, politique et civile, la constitution anglaise n’ait produit d’immenses résultats, et porté au plus haut point la grandeur et la prospérité du pays ; mais ils croient que cette constitution a fait son temps, et que malgré les efforts du parti réformiste pour en réparer les rouages sans la briser, la vieille machine, cette machine jadis si solide et si puissante, tombe en poussière aujourd’hui et ne peut plus fonctionner utilement. Il faut donc qu’elle périsse toute entière, et que l’Angleterre ait son 1789, de même que la France a eu son 1688, il y a dix ans.

Cette opinion est-elle fondée, et les réformes accomplies ou entreprises depuis 1830 ne sont-elles en effet qu’un vain palliatif, bon tout au plus à retarder de quelques jours une catastrophe inévitable ? En d’autres termes, existe-t-il, en ce moment, chez nos voisins, un de ces mouvemens irrésistibles contre lesquels l’intelligence et la volonté humaines sont impuissantes ? C’est là une formidable question, une question qui laisse bien loin derrière elle l’éternelle querelle des whigs et des tories.

Quand on veut se rendre compte de l’état de l’Angleterre, il y a d’abord une considération générale qu’il ne faut jamais perdre de vue c’est qu’il n’est aucun pays que la logique gouverne si peu, et où les faits soient plus souvent en désaccord avec les idées, les actes avec les paroles. Je citerai un exemple déjà ancien, mais qui m’a toujours paru frappant et caractéristique. En 1820, au moment où quelques émeutes d’étudians mettaient en France le gouvernement en péril, un procès inouï, le procès de la reine Caroline, agitait l’Angleterre et troublait le repos public. C’était mon premier voyage dans ce pays, et quand, le jour même de mon arrivée à Londres, je rencontrai les longues processions qui se déroulaient depuis la cité jusqu’au village d’Hammersmith, résidence de la reine Caroline ; quand, sur les bannières que faisaient flotter ces processions, je lus les inscriptions les plus séditieuses et les plus violentes ; quand j’entendis retentir à mes oreilles des cris furieux et des menaces sanguinaires ; quand en même temps je remarquai, publiquement exposées dans les rues les plus fréquentées, d’outrageantes caricatures contre le roi, une entre autres, je m’en souviens, où on le montrait mort et étendu sur une brouette, avec ces mots pour légende : cat’s meat (viande pour les chats) ; quand enfin, au retour d’une de ces visites à Hammersmith, je vis une populace, ivre de fureur, démolir jusqu’à la dernière pierre la maison du New Times, journal tory, sans que les magistrats de la cité jugeassent à propos d’intervenir, je me dis que l’Angleterre était à la veille d’une révolution, et je me préparai à être témoin de terribles évènemens. Quelle fut donc ma surprise, quand je trouvai les anglais à qui j’étais recommandé, calmes et sans effroi ! « Vous êtes étonné, me dirent-ils, parce que vous ne nous connaissez pas encore. Chez nous, le peuple a, de temps immémorial, le droit de s’assembler quand il lui plait, et d’exprimer son opinion comme il l’entend. Il le fait en ce moment d’une manière un peu bruyante, un peu brutale, mais cela n’ira pas plus loin. Quant aux bannières et aux caricatures séditieuses, personne ne les prend au sérieux. Le lion breton s’est levé, lisez-vous sur vingt de ces bannières, et vous en concluez qu’il est prêt à tout déchirer. Détrompez-vous. Après que le lion breton s’est levé, il se couche, et comme il aime son repos, il a soin, dans son propre intérêt, de ne blesser personne. Il est pourtant possible que toutes ces démonstrations aient un résultat, celui de hâter la fin d’un honteux procès, et d’empêcher la condamnation d’une femme moins coupable cent fois que celui qui la poursuit avec tant d’acharnement. Mais, grace à Lieu, nos institutions sont trop bien assises pour qu’un si petit incident puisse les ébranler. »

On sait que trois mois après la procédure était abandonnée, et que l’année suivante, au moment du couronnement, la reine subissait silencieusement l’humiliation personnelle de se voir interdire l’entrée de l’abbaye de Westminster.

Ce n’est pas tout, et il est encore dans le caractère anglais un trait qu’il est important de connaître et de se rappeler. Les Anglais, quand le devoir ou la passion commandent, sont incontestablement une des nations les plus braves qu’il y ait ; mais ils n’ont pas cette ardeur de sang qui, à défaut d’une passion profonde ou d’un devoir impérieux, se précipite volontairement et légèrement dans les entreprises les plus périlleuses. Ainsi, lors des émeutes qui, depuis dix ans, ont troublé Paris, il a été constaté que plus d’un combattant avait pris les armes par amour du combat et pour chercher, au risque de la vie, de nouvelles et vives émotions. Il n’y a rien de semblable à craindre en Angleterre. Qu’on se rappelle la plus sérieuse des insurrections chartistes de l’an dernier, celle qui s’est emparée un moment de la ville de Newport. Cette insurrection avait été préparée de longue main par des hommes capables et exercés. Pour la dissiper, il a pourtant suffi d’une poignée de soldats et de quelques coups de fusil. Croit-on qu’en France plusieurs milliers d’hommes armés eussent si vite renoncé à leurs projets ? A Newport, d’un autre côté, la conduite du maire, de l’officier qui commandait le détachement et des soldats qui le composaient, fût admirablement belle. C’est qu’ils étaient soutenus par le sentiment du devoir, et par la pensée que la loi combattait avec eux.

De ces observations je conclus qu’en Angleterre les apparences sont souvent trompeuses, et qu’il y a plus loin dans ce pays que dans tout autre d’une émeute à une révolution. Sans s’arrêter à la surface, il faut donc pénétrer dans les entrailles même de cette vieille société, et chercher si, comme on le prétend, la vie commence à s’en retirer. Il faut examiner si entre l’état des esprits et les institutions religieuses, politiques et civiles, le désaccord est tel qu’une crise violente soit, dès à présent, devenue nécessaire.

Je commence par les institutions religieuses. En Angleterre, on le sait, les révolutions ont toujours été plus religieuses que politiques. C’est l’esprit presbytérien qui commença la révolution de 1640, et l’esprit indépendant qui l’acheva. C’est l’esprit protestant qui, de 1660 à 1688, mina le trône des Stuarts et finit par le renverser. Vers la fin du dernier siècle encore, quand la lutte politique restait renfermée dans l’enceinte parlementaire, la lutte religieuse agitait les rues et promenait dans Londres le meurtre et l’incendie. Enfin la grande querelle qui, depuis dix ans, absorbe l’attention publique, la querelle irlandaise, a un caractère religieux. Y a-t-il lieu de craindre pourtant que la question religieuse prise en elle-même, et indépendamment des intérêts politiques qui s’y rattachent, puisse aujourd’hui troubler l’Angleterre ? Je ne le pense pas, et il me suffira de peu de mots pour établir et justifier mon opinion.

Il y a dans le protestantisme ceci de remarquable, que sa méthode et sa doctrine sont en contradiction manifeste et se combattent en quelque sorte l’une l’autre. Ainsi la méthode du protestantisme, celle à l’aide de laquelle il répudia l’autorité du pape et fonda un culte nouveau, c’est l’examen libre et individuel. Sa doctrine au contraire, celle que ses plus grands docteurs ont prêchée, c’est la négation de la liberté humaine, et son absorption dans une sorte de fatalité divine. Mais une religion, comme une philosophie, vit par sa méthode plus encore que par sa doctrine, et il était interdit au protestantisme d’enchaîner de nouveau l’esprit humain après l’avoir aidé à s’affranchir. Une fois l’autorité et l’unité catholiques brisées, il devenait donc inévitable que le protestantisme, livré à lui-même, se fractionnât et se décomposât, pour ainsi dire, en une multitude de sectes ennemies ou rivales. Il devenait inévitable, par contre-coup, qu’effrayés de cette agitation, les esprits les plus timides rentrassent dans le sein du catholicisme, comme dans un port, tandis que les esprits les plus hardis se laisseraient entraîner graduellement au-delà même des limites du christianisme.

C’est ce qui est arrivé partout où le protestantisme a régné. En Angleterre, à la vérité, l’établissement d’une église officielle richement dotée et investie de puissantes prérogatives a pu, pendant longtemps, lutter contre le cours naturel des choses et modérer le mouvement ; mais, depuis quelques années, l’église officielle décline sensiblement, comme le prouvent les plaintes amères qu’elle ne cesse de faire entendre. Ainsi, en Angleterre même et dans le pays de Galles, le nombre des dissidens est au moins égal à celui des anglicans, et les catholiques qui, d’après le recensement de 1767, atteignaient à peine le chiffre de 68,000, dépassent certainement aujourd’hui le chiffre d’un million. En Irlande, il n’y a que 800,000 anglicans contre 700,000 dissidens, et 6 millions 500,000 catholiques. En Écosse enfin, où le culte officiel est presbytérien, les catholiques, les méthodistes, font des progrès incontestés. Ajoutons à cela qu’en Angleterre comme en Écosse l’église établie porte en elle-même les germes d’un schisme qui se manifeste en Angleterre par la distinction entre ce qu’on appelle la haute et la basse église (high and low church), en Écosse par la querelle entre l’assemblée générale de l’église et les propriétaires de bénéfices.

Voici donc quelle est aujourd’hui la situation religieuse de l’Angleterre. Une église officielle abondamment pourvue des biens de ce monde et fort jalouse de les conserver, mais travaillée par des dissensions intérieures, et qui perd chaque jour quelques-uns de ses fidèles. A côté de cette église, une multitude de sectes qui toutes envient ses richesses et ses prérogatives ; puis, aux deux extrémités, le catholicisme et l’incrédulité pénétrant au sein du protestantisme par des côtés différens, et recueillant incessamment ceux qui dans ce tourbillon de croyances contradictoires ne trouvent plus l’appui dont leur faiblesse a besoin, et ceux qui, plus forts ou plus présomptueux, se lassent de chercher ailleurs qu’en eux-mêmes la source de leur croyance et la règle de leur conduite. Partout d’ailleurs, excepté dans un très petit nombre de sectes, une foi peu vive et des convictions peu actives ; partout une tendance évidente à séparer la religion de la politique, et à laisser chacun maître d’adorer Dieu comme il l’entend.

Je sais qu’à cette dernière opinion on peut opposer l’Irlande ; mais ce serait, je crois, s’abuser étrangement que de voir aujourd’hui dans la question irlandaise une question plus religieuse que politique. Il en était encore ainsi vers la fin du dernier siècle, quand les lois pénales existaient et que tous les protestans, bien que divisés d’ailleurs, faisaient cause commune contre les catholiques. Cette coalition existe-t-elle en 1840 ? Loin de là. Les catholiques ont pour alliés, d’une part, presque tous les dissidens ; de l’autre, bon nombre d’anglicans libéraux. Mais il y a quelque chose de plus remarquable encore. Vers la fin du dernier siècle, et plus récemment, ce sont les masses populaires qui se soulevaient au seul nom de papiste. Loin qu’elles eussent besoin de les exciter, les classes éclairées ne devaient songer qu’à les retenir et à les modérer. Ainsi, ce n’est point à lord Gordon, espèce de maniaque, qu’il faut attribuer la sanglante émeute protestante de 1780 ; mais lord Gordon trouva au-dessous de lui des passions furieuses qui firent explosion à la première étincelle. Aujourd’hui les masses populaires écoutent paisiblement et applaudissent O’Connell. Il est toujours question, à la vérité, d’une grande croisade protestante qui anéantirait dans les trois royaumes le Satan romain ; mais cette croisade ne se prêche plus dans les rues et sur les places publiques ; elle se prêche dans la chambre des lords et dans des banquets à une guinée par tête, ce qui est beaucoup moins dangereux. A vrai dire, la haine consciencieuse et désintéressée des papistes n’existe que dans un bien petit nombre d’esprits, et si O’Connell pouvait garantir à ceux-ci la conservation de leurs privilèges, à ceux-là la paisible possession du pouvoir et de l’influence, il en est peu qui refusassent de lui serrer la main. Lord Lyndhurst est, dans la chambre des lords, le plus implacable ennemi de l’Irlande. Croit-on que ce soit par haine du catholicisme, par zèle ultra-protestant ? Quant au duc de Wellington et à sir Robert Peel, ils ont prouvé en 1839 combien ils étaient étrangers à toute espèce de préjugés religieux. Il y a donc dans la question anglo-irlandaise plus d’intérêts temporels que d’intérêts spirituels, plus d’esprit de parti que de fanatisme réel.

Ce n’en est pas moins, j’en conviens volontiers, une situation très grave que celle d’une église officielle qui, sur vingt millions d’hommes à peu près dont se compose la population de l’Angleterre et de l’Irlande, ne compte pas plus de sept millions de fidèles, et voit tous les jours ses temples désertés pour la chapelle dissidente ou catholique. Cette église n’est plus celle de la majorité, et le jour où tous ceux qui n’en font pas partie voudront se réunir pour lui enlever ses prérogatives et ses biens, il lui sera bien difficile de les conserver. Mais il y a beaucoup de raisons pour que ce jour soit encore éloigné. La première, c’est qu’entre les catholiques et les dissidens d’une part, et de l’autre entre les diverses sectes de dissidens, il ne saurait exister, malgré quelques rapprochemens passagers, cette union intime et vigoureuse qui triomphe de tous les obstacles. La seconde, c’est que l’Angleterre est un pays de traditions et de précédens, où plus qu’ailleurs la lettre survit à l’esprit et le fait à l’idée. Or, l’église officielle consacrée par la constitution, incorporée avec le gouvernement, intimement unie à l’aristocratie territoriale, a pour elle la double force qui résulte de son ancienneté et de son organisation. Quand elle se sentira trop vivement pressée, elle fera quelques concessions, comme elle a déjà fait, et se tirera d’affaire. Il y a là, dans l’état actuel des esprits, matière à réforme plutôt qu’à révolution.

Il est bien entendu qu’en exprimant cette opinion, je parle de la question de l’église en elle-même, et indépendamment des incidens qui peuvent en changer radicalement le caractère et la portée. Ainsi, sous un ministère libéral et juste, je crois l’église officielle peu menacée, même en Irlande, où pourtant son existence est une monstrueuse anomalie. Il en serait tout autrement sous un ministère partial et violent. Nul doute qu’alors l’Irlande, aujourd’hui paisible, ne se soulevât, et que l’église officielle ne fût le premier objet de ses attaques ; nul doute que cette grande lutte n’eût en Angleterre même un certain retentissement ; mais, je le répète, il n’y a rien là de nécessaire, rien qui ne puisse être évité par une bonne et sage politique.

Voyons si les institutions politiques et civiles sont exposées en ce moment à de plus sérieux dangers.

Dans sa célèbre analyse de la constitution anglaise, Montesquieu déclare que la grande supériorité de cette constitution sur toutes les autres consiste dans la séparation rigoureuse du pouvoir législatif, du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire. Pour quiconque veut examiner la constitution anglaise, non dans sa forme extérieure et dans la théorie, mais dans la pratique et au fond, il doit être évident que c’est une grave erreur, et que nulle part peut-être les trois pouvoirs dont parle Montesquieu, n’ont été plus intimement unis et confondus. L’Angleterre, personne ne l’ignore aujourd’hui, a vécu et grandi sous l’empire d’une aristocratie maîtresse du sol, et qui, présente au centre comme aux extrémités, rassemblait en quelque sorte tous les pouvoirs dans sa main. C’est cette aristocratie qui à Londres faisait les lois et gouvernait non directement, mais par ceux de ses chefs qu’il lui plaisait d’imposer à la couronne ; c’est elle qui, dans les comtés, administrait et rendait la justice ; c’est elle qui, par le clergé et les universités, s’emparait des jeunes générations et les façonnait à son gré ; c’est elle enfin qui commandait l’armée, et qui à la force morale joignait ainsi la libre disposition de la force matérielle. De là, malgré des apparences contraires, une unité mystérieuse, mais puissante, et d’où il était aisé de faire sortir le despotisme.

Cependant, il faut le reconnaître, le gouvernement de l’Angleterre, pris dans son ensemble, a été non-seulement un des plus grands, mais un des meilleurs qui aient jamais existé. Sous ce gouvernement, les bons instincts et les nobles passions, à la fois excités et contenus, ont pris un essor et produit des résultats qui frappent les yeux les moins exercés, et parlent aux esprits les plus défavorablement, prévenus. Sous ce gouvernement, en un mot, la nation a conquis une somme de liberté et de richesses telle que long temps on a douté qu’elle pût être dépassée. D’où vient cela ? et comment l’aristocratie anglaise s’est-elle distinguée à ce point des autres aristocraties ? Cela vient, je crois, d’abord de ce que l’aristocratie anglaise a toujours été une aristocratie ouverte, à laquelle des hommes nouveaux pouvaient apporter sans cesse un sang rajeuni et des idées contemporaines ; ensuite et surtout de ce que cette aristocratie, tout en se réservant le gouvernement, avait laissé à la nation le droit de manifester son opinion par tous les modes, et d’exprimer sous toutes les formes, même les plus brutales, sa satisfaction ou son mécontentement. Il suivait de là, d’une part, que l’aristocratie était sans cesse avertie des besoins et des intérêts généraux et mise en demeure d’en tenir compte ; de l’autre, que, pour ne pas perdre toute influence morale, elle devait chaque jour, par ses actes et par ses paroles, justifier ses privilèges et légitimer son autorité. Parmi les partis et les hommes qui, au sein de l’aristocratie, se disputaient le pouvoir, il était d’ailleurs inévitable que, par ambition, si ce n’est par conviction, quelques-uns cherchassent un point d’appui dans les sentimens populaires, et prêtassent à ces sentimens une voix passionnée. De cette façon, les classes, exclues du gouvernement ne manquaient jamais, dans le gouvernement même, d’organes et de défenseurs.

Quoi qu’il en soit, il y a deux faits incontestables : l’un que l’aristocratie a, pendant une longue suite d’années, gouverné l’Angleterre ; l’autre, qu’un seul peut-être excepté, il n’est point en Europe de pays plus libre, plus puissant et plus riche. Maintenant, est-il vrai que, depuis la réforme, le rôle de l’aristocratie anglaise soit si bien fini, et le souvenir des services qu’elle a rendus si complètement effacé, que l’opinion publique s’arme de toutes parts contre elle, et qu’elle penche visiblement vers sa ruine ? Est-il vrai en un mot qu’en Angleterre comme ailleurs, le jour de son éternelle rivale soit venu, et que l’œuvre entreprise et manquée par les niveleurs, il y a deux siècles, soit à la veille de s’accomplir ? C’est ce que je veux examiner.

Les révolutions, on le sait, se font de deux manières, par les pouvoirs établis on contre ces pouvoirs. Ainsi, en 1640 comme en 1789, ce sont des assemblées régulièrement convoquées, élues et réunies qui se mirent à la tête du mouvement et donnèrent l’impulsion. Il convient donc de chercher d’abord si, de la part des pouvoirs légalement établis en Angleterre, rien de semblable est à espérer, ou à craindre. Or, personne assurément ne le croit. Pour commencer par la chambre héréditaire, l’aristocratie y règne, ou, pour mieux dire, cette chambre est l’aristocratie elle-même. Quant à la chambre des communes, elle se compose de 320 tories, champions ardens des vieilles institutions, et de 100 à 150 whigs conservateurs qui n’y tiennent guère moins. Il reste donc pour le parti radical ou démocratique 200 membres tout au plus ; mais, de ces 200 membres, il faut déduire 30 Irlandais qui s’associent au parti radical, sans partager ses opinions, et qui l’abandonneraient le jour où l’Angleterre aurait rendu justice à leur pays. Il faut en déduire encore un certain nombre d’hommes politiques, radicaux par ton ou par situation, mais qui, comme sir Francis Burdett et sir Robert Wilson en ont déjà donné l’exemple, passeraient dans le camp ennemi le jour où ils pourraient redouter une trop prompte victoire. Toutes ces déductions faites, je ne pense pas qu’il reste dans la chambre des communes plus de 50 à 60 radicaux fermes et résolus. Est-ce au sein d’une assemblée ainsi composée que l’on verra jamais une nuit du 4 août ?

On peut dire, à la vérité, que cette assemblée se renouvelle tous les trois ou quatre ans, et que par l’action de l’opinion publique, et grace au bill de réforme, elle sera sans doute notablement modifiée ; mais cette objection, très plausible il y a huit ans, a cessé de l’être aujourd’hui. On ne peut oublier en effet que le parti tory, réduit à 180 membres en 1832, lors de l’élection qui suivit le bill de réforme, est remonté à 310 en 1834, et à 320 en 1837, bien qu’à cette dernière époque l’influence de la couronne et l’influence ministérielle fussent unies contre lui. On ne peut oublier, d’un autre côté, que le parti radical exalté n’a pu faire renommer ses chefs les plus notables, et que c’est tout au plus s’il conserve dans la chambre des communes quatre à cinq représentans ignorés. Il faut conclure de tout cela, ou que le bill de réforme n’est point si contraire à l’aristocratie qu’on l’avait cru d’abord, ou que l’opinion publique, loin de se retirer d’elle, lui devient plus favorable de jour en jour. Dans une hypothèse comme dans l’autre, la chambre des communes ne prendra certainement pas l’initiative d’une révolution.

Si la révolution doit se faire, ce ne sera donc point par les pouvoirs établis. Reste à savoir si ce sera contre eux.

Quand les réformistes font le dénombrement de leur armée dans le pays et de l’armée ennemie, ils accordent sans hésiter à celle-ci la grande majorité des propriétaires du sol et des chefs d’industrie, l’église, l’armée, les professions judiciaires, c’est-à-dire à peu de chose près toutes les classes supérieures de la société. Ils revendiquent d’une part les dissidens, de l’autre les classes moyennes et les classes ouvrières. Il importe de remarquer que le parti réformiste comprend en ce moment les whigs, qui ne sont pas plus révolutionnaires que les tories. Or, c’est surtout la bannière des whigs que suivent les classes moyennes. Les classes moyennes, propriétaires, fermiers et industriels, peuvent bien trouver et trouvent certainement que leur part n’est pas assez grande, et que celle des classes supérieures l’est trop ; mais elles ont en même temps l’œil fixé sur les classes ouvrières, dont les désirs et les passions les inquiètent et les effraient. Le jour où les whigs se sépareraient des radicaux, on peut être assuré qu’une portion notable des classes moyennes s’en séparerait avec eux. Mais parmi ceux-là même qui au sein des classes moyennes et populaires se disent et se croient sincèrement démocrates, combien qui ne le sont que de nom, et qui cachent enracinées au fond de leur esprit les idées les plus aristocratiques ! N’est-ce pas, par exemple, l’idée aristocratique par excellence que celle du partage inégal de la terre entre les enfans d’un même père ? Eh bien ! cette idée sur laquelle repose tout l’édifice de la vieille constitution, cette idée qui, tant qu’elle vivra, rendra la démocratie impossible, qui ne sait qu’elle a en Angleterre pénétré toutes les parties de l’organisation sociale et pour ainsi dire passé dans le sang` ? On croit généralement en France que la loi anglaise impose tyranniquement le partage inégal de la terre, et que la volonté paternelle n’y est pour rien. On se trompe. Quand la volonté paternelle est restée muette, la loi crée le privilège de l’aînesse ; mais pour que ce privilège n’existe pas, il suffit d’un mot. Si personne ne dit ce mot, c’est que tout le monde est convaincu que, pour les petites aussi bien que pour les grandes fortunes, le privilège de l’aînesse est utile et bon.

Depuis quelques années pourtant, il faut en convenir, les idées aristocratiques, jusqu’alors non contestées, ont rencontré d’habiles adversaires et subi de dangereuses attaques. Mais ce ne sont pas seulement les idées, ce sont les mœurs et les habitudes aristocratiques qui ont envahi la société anglaise. Or, les mœurs et les habitudes sont partout plus durables que les idées. Dans son cabinet, et du point de vue de la théorie, on consent à faire table rase et à livrer à la démocratie le gouvernement tout entier ; mais on ne consent pas aux conséquences naturelles et nécessaires de cette grande révolution. Qu’on voie l’accueil que beaucoup de démocrates anglais ont fait au beau livre de M. de Tocqueville. M. de Tocqueville n’a pas, je le soupçonne, un bien vif penchant pour la démocratie ; mais sa raison l’accepte, et, en homme convaincu, il se résigne, pour obtenir les avantages, à subir les inconvéniens. Dans le monde radical anglais, le livre de M. de Tocqueville passe pourtant pour un pamphlet contre la démocratie. La raison en est simple. Entre les mœurs démocratiques telles que les décrit M. de Tocqueville, et l’Angleterre même radicale, il y a parfaite antipathie. Si telles étaient les conséquences de la démocratie, pour la plupart des radicaux aussi bien que pour les tories et les whigs, l’arbre serait jugé par son fruit. Pour rester fidèle au principe, on n’a donc d’autre ressource que de nier les conséquences.

De tout ce qui précède, je conclus qu’une révolution démocratique n’est point imminente en Angleterre, et que le pays à cet égard n’est guère plus avancé que les pouvoirs établis. A vrai dire, les seuls démocrates, ce sont les chartistes avec leurs cinq articles de foi, le suffrage universel, les parlemens annuels, le vote secret, l’abolition du cens d’éligibilité et la répartition proportionnelle des députés selon la population. Encore est-il douteux que ce programme tout politique aille à la racine même des institutions qu’il menace. Qu’importe, après tout, que, dans une paroisse dont toutes les maisons et toutes les terres appartiennent à deux ou trois propriétaires, le nombre des électeurs soit plus ou moins grand ? Est-ce d’un autre côté l’aristocratie qui perdrait le plus à ce que les scènes honteuses qui accompagnent en Angleterre toutes les élections populaires se renouvelassent chaque année ? Le scrutin secret aurait sans doute quelque efficacité ; je connais pourtant plus d’un conservateur éminent qui croit que les influences aristocratiques n’en seraient que peu sensiblement altérées. Suffrage universel, parlemens annuels, scrutin secret, l’aristocratie supporterait tout cela plutôt qu’un simple article de loi qui rendrait obligatoire le partage des terres entre tous les enfans. Or cet article, les chartistes eux-mêmes songent à peine à le demander.

Les chartistes, d’ailleurs, par leurs violentes manifestations et par les écrits qu’ils répandent, ont déterminé dans toutes les classes paisibles de la société une vive réaction contre leurs doctrines et contre leurs tendances. Que veut-on que pensent les classes moyennes quand, pour les séduire, on leur dit en propres termes que [1] « si elles ne se joignent pas aux chartistes, un million d’incendiaires iront brûler leurs maisons et leurs magasins, et égorger leurs femmes et leurs enfans ; » quand, dans une parodie audacieuse d’une prière chrétienne [2], on les invite à croire en lord John Russel « conçu par un mauvais esprit, né d’une femme qui a été vierge, que torture une mauvaise conscience, qui a crucifié tous les sentimens humains, et que le peuple précipitera en enfer où il restera jusqu’au jugement des vivans et des morts ; » quand, pour prouver en même temps qu’on ne veut pas s’en tenir aux paroles, on engage chaque jour les classes laborieuses à se munir d’armes et à s’exercer en secret ? Est-il bien étonnant qu’après de telles violences les chartistes voient se retirer d’eux tous les hommes paisibles, et que leurs délégués soient forcés de prononcer la dissolution de la convention, en se plaignant amèrement « de la désertion des faux amis du peuple, et de l’apathie d’une portion du peuple même ? » Les chartistes, aujourd’hui, sont partout en déclin, et, pendant leur courte apparition, ils ont contribué à raffermir les vieilles institutions, loin de les ébranler.

Si les institutions religieuses, politiques et civiles de l’Angleterre sont dans ce pays moins impopulaires et moins caduques qu’on ne le croit généralement, est-ce à dire toutefois qu’une longue vie leur soit assurée, et qu’assez fortes pour résister aux attaques directes de leurs ennemis, elles ne puissent succomber dans une de ces catastrophes qui bouleversent le sol ? En d’autres termes, l’état moral et matériel des classes ouvrières n’est-il pas tel qu’il y ait à craindre quelque chose de plus qu’une révolution politique, une révolution sociale ? C’est de toutes les questions la plus obscure, la plus compliquée, la plus difficile. Il ne me parait pourtant pas impossible, sinon de la résoudre, du moins de l’éclaircir.

Je me hâte d’abord de le dire, je ne suis point de ceux qui maudissent les progrès de l’industrie et qui pensent que chaque pas qu’il fait dans la voie de la science et de la civilisation inflige à l’homme un surcroît de misère et de souffrance. C’est là, selon moi, une pensée et je me refuse absolument à croire qu’en accordant à l’homme d’immenses facultés, Dieu ait voulu que son bonheur fût en raison inverse de sa puissance. Il n’en faut pas moins reconnaître que lorsqu’une invention nouvelle vient changer brusquement les anciennes conditions du travail, le passage d’un état à l’autre ne peut s’opérer sans détresse et sans souffrance. Il n’en faut pas moins reconnaître aussi que la concentration des forces industrielles sur quelques points création simultanée de produits que leur abondance peut priver momentanément de tout débouché et par conséquent de toute valeur, modifient gravement la situation des classes laborieuses et les soumettent à de terribles chances. Or, sous ces deux rapports, il n’est aucun pays qui soit plus exposé que l’Angleterre. Aussi, au milieu de toutes ses richesses et de toutes ses grandeurs, l’Angleterre présente-t-elle souvent le plus triste, le plus désespérant des spectacles, celui d’un être humain qui ne demande qu’à travailler pour vivre et qui ne trouve pas de travail. Outre les causes générales que je viens d’indiquer, et qui si évidemment tendent à rendre incertaine et précaire la condition des classes ouvrières, il est d’ailleurs une cause spéciale dont il est impossible de ne pas tenir compte. Cette cause, ce sont les émigrations successives des pauvres irlandais qui offrent leur travail à bas prix et font ainsi descendre graduellement la race anglaise à leur niveau. Dans un article récent sur l’excellent livre de M. de Beaumont, j’ai analysé la condition des classes pauvres en Irlande, et je suis arrivé à cette désolante conclusion, qu’au point où est venu le mal, il y a des palliatifs possibles, mais point de remède radical. C’est là le triste résultat de plusieurs siècles d’oppression et de violence. Mais l’injustice à la longue pèse presque autant sur celui qui la commet que sur celui qui la subit. Voici donc les fruits amers que l’Angleterre recueille aujourd’hui de sa longue tyrannie. A certaines époques de l’année, chaque bateau à vapeur venu d’Irlande apporte plusieurs centaines de pauvres irlandais habitués à se vêtir de haillons, à coucher dans des huttes infectes, à se nourrir de pommes de terre de basse qualité, à vivre enfin le plus mal et au plus vil prix possible. De Liverpool, ces pauvres se rendent à Birmingham, à Manchester, à Londres même, sur tous les marchés enfin où leur travail peut se vendre. Là ils rencontrent des ouvriers anglais pour qui un vêtement propre, une habitation saine, une nourriture abondante et substantielle, sont devenus un objet de première nécessité. Qu’arrive-t-il alors ? Il est bien évident que le travail ne saurait avoir deux prix, l’un pour les Irlandais et l’autre pour les Anglais. Il faut donc ou que ceux-là montent ou que ceux-ci descendent, et que le niveau s’établisse. Des deux hypothèses, c’est malheureusement la seconde qui se réalise presque toujours. Si elle ne se réalisait pas immédiatement, l’Irlande d’ailleurs tient en réserve quelques millions de bras inoccupés qu’elle jetterait sur le marché, et qui, en détruisant toute proportion entre l’offre et la demande, ne tarderaient pas à frapper la marchandise d’un véritable discrédit.

Je regrette d’employer de pareils mots ; mais c’est là la loi de l’industrie, loi fatale et qu’il ne servirait à rien de dissimuler ou de nier. Veut-on savoir maintenant dans quelles proportions ont lieu les émigrations dont il s’agit ? En 1836, il est arrivé à Liverpool seulement 74,240 Irlandais, en 1837, 45,590, en 1838, 45,470. Le nombre clés Irlandais qui résident à Liverpool dépasse d’ailleurs 40,000, à Manchester 60,000, à Glascow 50,000, à Birmingham 25,000, à Leeds 12,000, sans compter ceux qui sont dispersés dans les campagnes voisines. Pense-t-on que ce soit là un élément sans importance, et qui n’exerce pas sur la fixation des salaires une puissante influence ? Si dans les comtés manufacturiers de l’ouest de l’Angleterre le bien-être des classes ouvrières a, depuis quelques années, notablement diminué, c’est à l’Irlande que ces classes en sont surtout redevables, ou, pour mieux dire, à l’Angleterre elle-même, qui s’est étudiée pendant tant de siècles à tenir ce malheureux pays dans la servitude et dans l’abrutissement.

Voici d’ailleurs quelle est en ce moment la situation matérielle des classes ouvrières en Angleterre. J’emprunte les chiffres à un discours remarquable prononcé le 4 février 1840 dans la chambre des communes par M. Slaney.

En 1790, le nombre des ouvriers industriels n’était, au nombre des ouvriers agricoles, que comme 1 est à 2. En 1840, c’est, on le sait, tout le contraire. Dans certains comtés la proportion est même bien plus forte. Ainsi, dans le Warwickshire, il y a 4 ouvriers industriels contre 1 ouvrier agricole, 6 dans l’ouest de l’Yorkshire, 10 dans le Lancashire, 12 dans Middlessex. Et, ceci est digne de remarque, tandis que la population industrielle augmentait ainsi, sa puissance productive était centuplée par les admirables découvertes du dernier demi-siècle. Que des progrès aussi rapides, aussi prodigieux, aient accru notablement la richesse nationale, et même amélioré la condition de certains ouvriers, cela est hors de doute ; mais il est hors de doute aussi qu’il en est résulté de brusques déplacemens d’industrie et des fluctuations qui, plus d’une fois, ont privé subitement des populations entières de travail et de pain. Il en est résulté aussi qu’entassés dans quelques localités les ouvriers n’ont pu s’y établir convenablement et sainement. Ainsi, à Liverpool, dont la population a plus que doublé en trente ans, sur 270,000 habitans., il y en a 40,000 qui vivent jour et nuit dans des caves humides ; à Manchester, sur 200,000 habitans, il y en a 15,000, et la plupart des autres habitations ne valent guère mieux. A Bury, le tiers de la population laborieuse n’a qu’un lit pour 3, 4, 5 et même 6 individus. A Glascow, dans les quartiers les plus pauvres, 10, 12 et quelquefois 20 personnes, de tout sexe et de tout âge, couchent pêle-mêle et presque nues sur un carreau humide et sale. On n’évalue pas à moins de 20 à 30,000 le nombre des malheureux qui vivent ainsi. A Leeds, à Bristol, à Londres surtout, les enquêtes signalent d’aussi tristes résultats.

Quant aux salaires, ils seraient en général suffisans, s’ils étaient également répartis sur plusieurs années, ou si, quand ils sont élevés, ceux qui les reçoivent savaient en mettre une portion de côté pour le temps où le travail manquera. Mais comment attendre d’hommes ignorans et condamnés à une pénible existence tant de prévoyance et de modération ? Quand la production s’arrête ou languit, il se trouve donc de nombreuses familles réduites, du jour au lendemain, à la misère et au désespoir.

Assurément ce n’est point là pour les classes ouvrières un état normal. Est-il surprenant dès-lors qu’elles écoutent les prophéties furibondes des illuminés qui, comme le révérend Stephen, ministre méthodiste, leur montrent la terre promise, « pourvu qu’au lieu de se borner à de vaines menaces, elles osent prendre les couteaux et les fourchettes dont on leur rend l’usage inutile pour les porter à la gorge de leurs oppresseurs, » et les utopies insensées des rêveurs qui, comme M. Owen, prêchent hardiment l’abolition de la religion, du mariage et de la propriété, « trinité formidable et monstrueuse, source inépuisable de maux et de crimes, véritable et unique Satan dans le monde ? » Comme tous les prétendus organisateurs de notre époque, M. Owen s’entend mieux à détruire qu’à édifier, et il est difficile de prendre au sérieux ses associations de 500 à 3,000 personnes, où il n’existe d’autre classification que celle de l’âge, de sorte que tous les hommes et toutes les femmes doivent être employés indistinctement et simultanément, de 10 à 15 ans aux soins domestiques, de 15 à 25 à la création de tous les produits agricoles et industriels dont l’association a besoin, de 25 à 30 à la distribution de ces produits, de 30 à 40 au gouvernement intérieur de la communauté, de 40 à 60 à la direction de la même communauté dans ses rapports avec les communautés étrangères. Mais d’une part M. Owen déclare nettement que l’homme n’est pas responsable de ses croyances, de ses sentimens, de ses actions, que par conséquent il n’y a ni vice ni vertu, et que tout châtiment est injuste aussi bien que toute récompense. De l’autre, il promet à l’homme, presque sans travail, la pleine satisfaction de ses besoins et de ses goûts. C’en est assez pour que beaucoup de ceux qui souffrent viennent se grouper autour de lui. Il y a quelques années, quand M. Owen dirigeait l’établissement de New-Lanark, on le regardait comme un philanthrope ingénieux, dont les expériences curieuses méritaient de fixer l’attention sans tirer à conséquence. Aujourd’hui la secte qu’il a fondée compte soixante-une sociétés affiliées et un nombre considérable d’adeptes, surtout dans les grands centres manufacturiers. Ardente et active, cette secte d’ailleurs inonde l’Angleterre d’écrits à bon marché, où la théorie socialiste est reproduite sous toutes les formes et dans tous les langages. A Manchester, à Birmingham, ailleurs encore, elle soutient publiquement sa thèse, et défend hardiment ses principes contre quiconque veut les attaquer.

Je ne parle point de ces meetings plus étranges encore où l’on professe sans déguisement que, « si les ouvriers ne peuvent pas gagner assez de pain pour eux-mêmes et pour leurs enfans, ils doivent en prendre sur le fonds commun [3]. » Je ne parle pas non plus de quelques écrits incendiaires, plutôt donnés que vendus, entre autres d’un poème où l’on excite les pauvres à l’extermination de tous les riches, et d’un pamphlet signé Marcus, qui, pour diminuer l’exubérance de la population, engage les familles pauvres à tuer un enfant sur quatre. Ce sont là d’abominables rêveries, qui n’ont d’importance que par l’état d’esprit qu’elles révèlent. Mais un tel état d’esprit, on en conviendra, n’appartient pas à une société bien portante.

Là est le véritable danger de l’Angleterre, et ce danger a peut-être été augmente par la dernière loi sur les pauvres. Ce n’est pas que l’ancienne loi fût bonne. Fondée sur cette fausse idée que la terre suffit toujours à nourrir tous ses habitans, l’ancienne loi, partout où on avait essayé de la mettre sincèrement à exécution, n’avait eu d’autre effet que d’encourager la paresse et le vice aux dépens de l’honnêteté et de l’activité. Mais les pauvres, sans se rendre compte de ses résultats véritables, y voyaient l’acquittement d’une dette à leur égard, et c’est avec douleur et ressentiment qu’ils en ont appris le changement. Ajoutons que dans cette circonstance les tories les plus ardens se sont unis aux radicaux exaltés, et que, depuis quatre ans, ils ne cessent de répéter ensemble aux classes ouvrières que le ministère whig les a dépouillées du droit qui leur appartenait depuis Elisabeth, et de leur dernière ressource. Comment veut-on que de pareils argumens ne finissent pas par égarer les esprits et par les pousser au désespoir et à la sédition ?

Si j’étais membre du parlement d’Angleterre, ce ne sont donc pas les agitations politiques ou religieuses que je redouterais, mais les convulsions sociales ; ce ne sont pas les chartistes, mais les communistes : ou plutôt ce que je craindrais, c’est que chartistes et communistes, abandonnant les uns leurs cinq articles de foi, les autres la partie théorique de leur nouvel évangile, ne se réunissent un jour, pressés par la misère et la faim, dans un effort terrible, contre tous ceux qui possèdent et qui jouissent ; c’est que le XIXe siècle n’eût aussi sa jacquerie, et que l’Angleterre, si belle et si riche, ne se couvrît de ruines et ne se baignât dans le sang. Grace à Dieu, il y a bien des chances pour qu’une telle catastrophe n’ait pas lieu ; mais, si l’on veut la prévenir, il faut la prévoir, il faut y songer. On ne doit pas se lasser de le répéter, partout, et surtout en Angleterre, la condition des classes ouvrières a subi depuis un demi-siècle de notables changemens. L’avenir prouvera, je le crois, que ces changemens en somme ont été plutôt bons que mauvais, heureux que malheureux, mais à la condition expresse qu’on en tienne compte, et qu’on ne veuille pas appliquer obstinément de vieilles pratiques à un état tout nouveau. Jusqu’ici, je le sais, quoi qu’en puissent penser les sectateurs de Saint-Simon, de Fourier et d’Owen, l’homme de génie qui doit résoudre le problème n’a pas paru dans le monde, et il n’y a rien de plus vieux, rien de plus rétrograde, que ce qu’on nous donne chaque jour avec assurance pour un progrès et une nouveauté. Mais c’est beaucoup déjà que de vouloir bien reconnaître que la question existe, et de s’en occuper sérieusement. Il y aurait là pour l’aristocratie anglaise, si elle comprenait son devoir et son intérêt, un magnifique rôle à jouer et un service capital à rendre à l’humanité.

Malheureusement pour l’Angleterre et pour elle-même, l’aristocratie anglaise ne paraît guère songer qu’à conserver dans leur intégrité ses privilèges pécuniaires et les lois qui les consacrent. Je citerai la loi des céréales, la plus inique assurément de toutes celles qui pèsent sur les classes pauvres. Dans un pays où les deux tiers de la population vivent de salaires industriels, quelle réponse peut faire l’aristocratie à ceux qui lui disent : « Avec nos salaires, tout réduits qu’ils soient par la concurrence, nous pourrions acheter par semaine trente livres de pain qui nous feraient vivre ainsi que notre famille ; au lieu de trente, il ne nous est permis d’en acheter que quinze, afin que tel d’entre vous reçoive de ses fermiers 100,000 livres sterl. au lieu de 50. » Sans doute il y a là quelque exagération, et la libre importation des grains étrangers ne ferait pas baisser de moitié le prix du pain ; mais le raisonnement, assez simple pour être saisi par les esprits les plus grossiers, n’en reste pas moins sans réplique.

A la question que je me suis posée en commençant, voici définitivement ma réponse. Quelque contraires que soient les institutions anglaises aux idées que la révolution d’Amérique et surtout la révolution française ont produites et jetées dans le monde, il n’y a ni dans le sentiment religieux, ni dans le sentiment politique du pays, rien d’assez antipathique à ces institutions pour qu’elles soient menacées d’une prompte ruine. Elles pourront donc subsister long-temps encore, surtout à l’aide de réformes habiles et opportunes, si elles ne se trouvent englobées dans une catastrophe plus générale et qui aura une origine plus profonde. Cette catastrophe pourtant n’est rien moins qu’inévitable, rien moins qu’imminente, pourvu que les classes supérieures et moyennes, au lieu de fermer les yeux et de s’endormir, regardent le danger en face et s’occupent activement des moyens de le conjurer.

Je ne cherche point, on le voit, à diminuer l’importance du redoutable problème qui agite aujourd’hui l’Angleterre ; mais de ce que ce problème n’est pas résolu, suit-il que toutes les autres questions doivent s’effacer devant lui, et que, comme le prétendent quelques écrivains, les débats parlementaires depuis dix ans méritent à peine qu’on y fasse attention ? Non certes, et c’est là se faire des choses humaines une idée bien étroite et bien mesquine. Si les nations doivent songer à leur avenir, elles ne peuvent oublier qu’elles vivent dans le présent, et que le présent se compose d’une foule d’incidens éphémères et insignifians peut-être au point de vue de l’histoire et de la philosophie, mais dont l’ensemble détermine le rang qu’elles occupent dans le monde et le rôle qu’elles y jouent. C’est à ces incidens et aux difficultés qui en naissent chaque jour que l’homme politique, quelle que soit d’ailleurs la supériorité de son esprit, doit appliquer surtout ses facultés et consacrer ses efforts. Après avoir examiné quel est l’état des institutions de l’Angleterre et quels dangers les menacent, il est donc bon d’examiner quelle est la situation de son gouvernement et quelles sont ses chances de durée. Ceci m’amène à jeter un coup d’œil rapide sur les diverses phases par lesquelles le ministère actuel a passé il est impossible de bien comprendre ce qu’il est aujourd’hui sans connaître ce qu’il a été.

La carrière du ministère whig peut se diviser en quatre époques principales : le ministère Grey, le premier ministère Melbourne, le second ministère Melbourne après la tentative des tories en 1834 jusqu’à sa retraite au mois de mars 1839, le troisième ministère Melbourne depuis mars 1839 jusqu’à ce jour. La première époque, qui vit réunis sous le drapeau de lord Grey des hommes tels que lord Stanley et lord Durham, lord John Russell et sir James Graham, lord Brougham et lord Ripon, lord Howwick et le duc de Richmond, lord Melbourne et lord Althorp, est certainement la plus brillante et la plus féconde. Le parti whig, récemment arrivé aux affaires, et plein de confiance en lui-même, marchait avec ensemble, avec ardeur, sous un chef à qui trente années d’une vie politique glorieuse avaient assuré l’affection de ses amis et le respect de tous. C’est alors qu’eut lieu, au sujet du bill de réforme, la grande lutte des communes contre les lords, lutte presque oubliée aujourd’hui, mais qui n’en est pas moins un évènement extraordinaire et significatif. Pour bien apprécier la portée de cet évènement, il faut se souvenir de deux choses : la première, qu’au commencement de 1830 la vieille loi électorale était encore entourée de tant de respect que, de peur d’y porter la plus légère atteinte, la chambre des communes refusait d’accorder à des villes telles que Manchester et Birmingham un ou deux représentans ; la seconde, que jusqu’alors, directement ou indirectement, la voix des lords avait toujours été prépondérante. Dix-huit mois après, un bill devenu loi de l’état, malgré la chambre des lords, supprimait toutes les vieilles fictions électorales, et établissait partout le principe de la représentation.

Que le bill de réforme soit, dans quelques-unes de ses dispositions secondaires, plus ou moins satisfaisant et durable, il n’en faut pas moins reconnaître que le ministère à qui ce bill est dû a fait une grande chose. Mais ce n’est pas tout, et le bill de réforme est loin d’être le seul titre du ministère Grey. Ainsi c’est le ministère Grey qui a fait passer le premier bill pour rendre permanente et obligatoire la conversion des dîmes en une rente foncière. C’est lui qui, par une initiative hardie, a porté le premier coup à l’église irlandaise en supprimant dix évêchés et une foule de sinécures ecclésiastiques. C’est lui qui a préparé la réforme des lois municipales et apporté dans les lois civiles et militaires d’importans changemens ; c’est lui enfin qui a eu l’insigne honneur d’attacher son nom à l’abolition de l’esclavage. Et tout cela s’est fait depuis la fin de 1832 jusqu’au commencement de 1834, à travers les agitations inséparables de la grande révolution légale qui venait de s’opérer, quand, à l’extérieur, la question de paix et de guerre, encore suspendue sur l’Europe, préoccupait tous les cabinets. Assurément il y a là pour le parti whig un juste et éternel sujet de contentement et d’orgueil.

On sait comment finit le ministère Grey. La question de l’église lui enleva d’abord quatre de ses membres les plus éminens, et la question irlandaise, un peu plus tard, contraignit son illustre chef à la retraite. Alors commença, en juillet 1834, la seconde époque, celle du premier ministère Melbourne. Comparé à celui qui l’avait précédé, ce ministère contenait si peu d’hommes supérieurs, que personne dans le premier moment ne crut à sa durée. Autant d’ailleurs le ministère Grey avait été brillant et résolu, autant le ministère Melbourne se montra indécis et terne. Dédaigné par les tories et par les whigs dissidens, injurié par O’Connell, attaqué par les radicaux, ce cabinet, après six mois d’une existence insignifiante, semblait près de s’éteindre doucement, quand, en rappelant brusquement les tories, le roi jugea à propos de le ranimer.

J’ai ailleurs expliqué les causes et les effets de cet étrange événement. Je ne veux point y revenir. Je rappellerai seulement qu’outragés et foulés aux pieds par la couronne, les whigs contractèrent dès-lors avec le parti radical et le parti irlandais l’alliance qui depuis six ans maintient le gouvernement entre leurs mains, et trouvèrent ainsi dans leur chute une nouvelle force. Les tories avaient pour eux la couronne, les deux tiers de la chambre des lords, et, depuis les nouvelles élections, près de la moitié de la chambre élective ; mais dans cette dernière chambre les whigs, les radicaux et les Irlandais réunis l’emportaient de vingt à trente voix, et devant cette imperceptible majorité sir Robert Peel dut se retirer. C’est à dater de ce jour que l’étoile pâlissante du parti whig brilla d’un nouvel éclat, et que le ministère Melbourne, bien que la crise lui eût enlevé encore deux de ses membres les plus considérables, lord Althorp et lord Brougham, devint un ministère sérieux et puissant.

De mai 1835 à mars 1839, il y a près de quatre ans, et pendant cette longue période, l’Angleterre a présenté un spectacle inouï jusqu’alors, celui d’un ministère qui, combattu par la chambre des lords et appuyé dans la chambre des communes par une majorité de quelques voix seulement, dont la moitié ne partage ni ses opinions ni ses sympathies, gouverne cependant le pays avec autorité, avec dignité, et poursuit paisiblement l’œuvre si difficile d’une réforme à la fois sérieuse et modérée. Une telle conduite à travers de telles difficultés fait sans doute beaucoup d’honneur au ministère ; mais elle en fait plus encore à la majorité dont l’intelligence et le bon sens ont su triompher ainsi de ses passions et de ses dissentimens intérieurs. Nous faisons en ce moment en France une tentative analogue, et si l’on peut juger de l’avenir par le passé, j’ai la confiance qu’elle réussira. Mais que sont les différences qui nous séparent auprès de celles qui distinguent en Angleterre les whigs des radicaux` ? Les whigs, je le répète, veulent maintenir la vieille constitution anglaise, que les radicaux veulent détruire. Depuis six ans pourtant, les radicaux, pour écarter les tories, soutiennent les whigs, bien que ceux-ci, toutes les fois qu’ils en ont été sommés, n’aient pas hésité à déclarer que, plutôt que de dépasser la limite de leurs opinions, ils étaient prêts à quitter le pouvoir. C’est là des deux parts un exemple de justesse et de fermeté d’esprit qui ne doit pas être perdu.

Il est certain d’ailleurs qu’en présence d’une chambre des lords ouvertement hostile et d’une chambre des communes presque partagée par moitié, les whigs, sous le second ministère Melbourne, sont loin d’avoir accompli tout ce qu’on pouvait attendre d’eux, tout ce qu’eux-mêmes croyaient juste et bon. Ils ont pourtant réformé les corporations municipales, converti définitivement les dîmes en une rente foncière, refait les lois des pauvres, régularisé l’état civil et l’instruction publique, adouci les lois criminelles, réparti plus également les revenus ecclésiastiques, complété l’affranchissement des esclaves ; et si sur deux autres questions d’une haute importance, celles des taxes et des propriétés de l’église, ils ont dû reculer, la tentative qu’ils ont faite et les principes qu’ils ont émis n’en restent pas moins comme la preuve d’un progrès remarquable dans l’opinion publique, et comme un engagement pour l’avenir.

Mais le gouvernement d’un pays ne consiste pas uniquement dans la législation. Il y a, en outre, la conduite générale des affaires tant en dehors qu’en dedans. Or, si, malgré la première quadruple alliance, il est difficile de signaler une notable différence entre la politique étrangère des whigs et celle des tories, il en est tout autrement de leur politique intérieure. Pour la première fois peut-être, on a vu le gouvernement et l’administration lutter contre les abus d’une organisation aristocratique, au lieu de les favoriser. Pour la première fois, on a vu le pouvoir se mettre du côté des faibles contre les forts. Je n’ai pas besoin de dire que c’est surtout par sa conduite en Irlande que le ministère Melbourne a mérité cet éloge. En Irlande, on le sait, le gouvernement, l’administration, la justice, n’ont eu qu’un but depuis plusieurs siècles, opprimer et pressurer le pays. Aussi, sur cette terre malheureuse, la guerre, une guerre atroce et sanglante, n’a-t-elle jusqu’à ces dernières années cessé d’exister entre le pouvoir et le peuple. La civilisation modifiait et adoucissait progressivement la législation ; elle restait sans influence sur l’administration ; et cette tyrannie, la pire de toutes, était si profondément enracinée, que le premier ministère whig lui-même n’avait pas osé ou voulu en affranchir le pays. Ce sera la gloire du ministère Melbourne de l’avoir attaquée et vaincue jusque dans ses plus redoutables forteresses. Sous ce ministère, l’irlandais, aux yeux de l’administration comme de la loi, a été l’égal de l’Anglais, et le catholique l’égal du protestant. Sous ce ministère, ni rang ni fortune n’ont pu mettre l’injustice à l’abri de la disgrace, si ce n’est du châtiment. Aussi l’Irlande, malgré ses souffrances, malgré sa détresse, s’est-elle, sous le ministère Melbourne, montrée docile et reconnaissante.

Chose singulière ! si dans la politique des whigs il est quelque chose d’irréprochable, c’est incontestablement leur conduite en Irlande. Là pourtant est, en Angleterre, la cause de leur impopularité croissante, de cette impopularité qui, après leur avoir enlevé le pouvoir pour la seconde fois en mars 1839, ne leur a permis de le reprendre que par le bon plaisir de la reine, plus affaibli et plus vacillant que jamais. Je touche ici à la quatrième époque du ministère whig, celle qui dure encore aujourd’hui. Comme il ne s’agit plus du passé, mais du présent, il est bon d’entrer dans quelques détails.

Il arrive souvent dans le monde politique que la cause apparente des évènemens n’en est pas la cause réelle. Si le ministère du 11 octobre se retira, en 1836, devant un léger échec, c’est que le ministère du 11 octobre avait dans son sein ou au dehors d’autres causes de mort que la question des rentes ; si, en mars 1839, le ministère Melbourne donna sa démission après le vote sur le bill de la Jamaïque, c’est que le ministère Melbourne, plusieurs fois vaincu par les tories depuis le commencement de la session, sentait que sa position n’était plus tenable. Comment les tories, qui, après le bill de réforme, ne comptaient plus que pour un tiers, étaient-ils donc parvenus à reconquérir un ascendant graduel, et à faire, par leurs propres forces, équilibre au parti réformiste tout entier ? Est-ce, comme ils aiment à le dire, parce qu’ils avaient été plus habiles, plus persévérans, plus actifs que leurs adversaires ? Est-ce, comme on le leur répète chaque jour, parce qu’ils avaient su dans les élections remplacer l’autorité par la corruption ? Peut-être y a-t-il dans les deux explications quelque chose de fondé ; mais elles sont, même réunies, loin d’être suffisantes. Malgré leur habileté et leur richesse, les tories n’auraient pu se relever si vite, s’ils n’avaient trouvé dans les opinions de l’Angleterre un levier solide et puissant. Ce levier, c’est le mépris pour l’Irlande presque dans toutes les classes, et, dans quelques unes, la haine pour le catholicisme. Et qu’on ne croie pas que ce mépris et cette haine ne se rencontrent que parmi les tories. Au sein du parti radical même, plusieurs en sont atteints, et O’Connell n’est pas un insensé quand, dans les assemblées populaires de Dublin, il dénonce le radicalisme anglais comme l’ennemi de l’Irlande. Grace à Dieu et à la civilisation-, beaucoup d’Anglais se défendent de ces indignes sentimens et les blâment hautement ; mais il en est peu qui, au fond de l’ame, n’en conservent quelques traces. N’est-il pas incroyable, par exemple, que, depuis dix ans, les tories puissent, toujours avec un nouveau succès, séparer, dans la chambre des communes, les votes irlandais des votes anglais, comme si la nature de ces votes était différente et leur autorité inférieure ? Ainsi, dans un pays qui compte 24 millions d’habitans, il y a une vaste province qui en compte 8 millions à elle seule, et qui pourtant n’envoie au parlement que 104 représentans sur 658. Ces 104 voix, on les lui conteste pourtant encore, ou du moins on veut que, moralement, elles pèsent moins que les autres. Et contre une si absurde, contre une si inique prétention, il ne s’élève pas de toutes parts une de ces énergiques réclamations qui commandent le silence ! De quel droit, à quel titre, sous quel prétexte peut-on dès-lors refuser à O’Connell la séparation législative qu’il demande, certainement sans espoir, et peut-être sans un bien vif désir de l’obtenir ?

Le mot de l’énigme, je le répète, c’est que, dans le cœur des Anglais même bienveillans pour l’Irlande, la race irlandaise éveille quelque chose des sentimens que portent à la race nègre les colons les plus éclairés. La race irlandaise soufre et obéit depuis si longtemps, qu’on a peine à voir en elle l’égale de ceux qui la font obéir et souffrir.

Voilà ce que, dès 1834, au moment de la scission Stanley, sentit et comprit parfaitement le parti tory. S’il se fût borné à se porter le défenseur ardent et persévérant de tous les abus civils et politiques que mettait à nu le parti réformiste, il eût échoué certainement, et sa minorité eût diminué au lieu de s’accroître. Il était bien plus habile de faire appel aux sentimens nationaux et religieux, et de dénoncer lord Melbourne, non comme l’allié des radicaux, mais comme l’ami complaisant et presque comme le serviteur des Irlandais et des catholiques. La supériorité de l’Angleterre sur l’Irlande et du protestantisme sur le catholicisme devint donc le mot d’ordre du parti tory, mot d’ordre qui retentit partout d’un bout du royaume à l’autre, dans le parlement et sur les hustings, à table et dans la chaire. Est-il nécessaire d’ajouter que, dans cette croisade, le clergé anglican se fit remarquer par l’âpreté de son zèle et l’ardeur de son langage ? Ainsi, d’ailleurs, qu’on devait s’y attendre, le point de mire fut O’Connell, personnification éclatante de l’Irlande et du catholicisme ; O’Connell, tribun fougueux, mais homme politique mesuré, et devenu, par sa situation et par son talent, l’allié nécessaire du cabinet et la pierre angulaire de la majorité. Il fut donc entendu que lord Melbourne était l’esclave d’O’Connell, qu’O’Connell seul gouvernait sous son nom, et que l’Irlande catholique, à peine échappée de ses fers, tenait l’Angleterre protestante sous ses pieds. Et comme O’Connell, acceptant hardiment le rôle qu’on lui faisait et le défi qu’on lui jetait ; allait tantôt en Irlande, tantôt en Angleterre, faire entendre aux masses une voix éloquente et souvent injurieuse, on n’eut pas de peine à persuader aux crédules que l’ami, le protecteur, le maître du cabinet travaillait à l’asservissement de l’Angleterre et à la restauration du papisme.

On comprend maintenant comment les élections de 1834 et de 1837 furent si favorables au parti tory ; on comprend comment, tandis que l’Irlande s’attachait de plus en plus au gouvernement de lord Melbourne, il s’opéra en Angleterre une réaction chaque jour plus visible contre ce gouvernement. Ce n’est pas contre lord Melbourne et lord John Russell, partisans modérés et prudens des réformes politiques, que se prononçaient beaucoup d’électeurs, jadis amis des whigs, aujourd’hui alliés des tories, mais contre O’Connell, Irlandais et catholique. Si l’on n’a pas sans cesse cette distinction sous les yeux, on ne peut se faire une juste idée de l’état réel des partis.

Maintenant, qu’arriva-t-il au commencement de 1839 ? Le voici. Le parti tory, fier de ses succès passés, se montrait plus audacieux que jamais, et mettait chaque jour le ministère à deux doigts de sa perte. D’un autre côté, quelques radicaux semblaient déterminés à se séparer et à former un petit groupe dont l’hostilité n’attendait, pour éclater, qu’une occasion favorable. L’ancien lord chancelier, lord Brougham, définitivement rallié à l’opposition, déversait en même temps à pleines mains sur ses ex-collègues tout ce que peuvent avoir de plus poignant le sarcasme et le dédain, tandis que l’ancien gouverneur du Canada, lord Durham, gardait une attitude silencieuse et menaçante. L’échec du bill de la Jamaïque par les votes unis des tories et de quelques radicaux était donc un fait trop significatif pour être méconnu. En quittant le pouvoir qui le quittait, lord Melbourne ne fit que consulter sa propre dignité, et se conformer à la règle fondamentale du gouvernement représentatif.

Je ne veux point raconter la crise qui suivit, mais cette crise se termina par un incident trop curieux pour que je le passe entièrement sous silence. Le ministère tory était formé, et sir Robert Peel, chef du cabinet nouveau, allait recommencer avec plus de chances de succès la tentative de 1834, quand tout à coup on apprit que sir Robert Peel avait demandé la faculté de renvoyer, s’il le jugeait nécessaire, deux dames de la cour, alliées de très près, l’une au vice-roi, l’autre au secrétaire d’état d’Irlande. Le lendemain, sir Robert Peel avait remis ses pouvoirs, et lord Melbourne, rappelé par la reine, reprenait les siens.

Personne n’a oublié la longue et vive polémique à laquelle cet incident donna lieu. Ce que l’on n’a peut-être pas assez remarqué, c’est que les partis semblèrent, dans cette circonstance, avoir changé de rôle et de langage. Ainsi, ce sont les whigs et les radicaux qui défendaient la prérogative royale, ce sont les tories qui l’attaquaient. « L’histoire, s’écriaient les premiers, ne présente pas d’exemple d’une oppression aussi odieuse, aussi révoltante, et si le pays n’intervient ouvertement pour sa reine, il faut s’attendre à voir renaître les jours du long parlement. » - « Une conspiration d’antichambre, répondaient les seconds, menace le principe parlementaire, et si le pays ne se prononce pas énergiquement contre un ministère de favoris et de courtisans, l’Angleterre reculera de deux cents ans. » Qu’à côté de cette polémique, on relise les débats de 1783, quand le fameux ministère de la coalition fut renversé par le vote des gentilshommes de la chambre. Combien les whigs alors se montrèrent parlementaires, et les tories monarchiques ! D’une part, quelles éloquentes invectives contre l’influence corruptrice de la cour, et quelle revendication hardie du pouvoir qui doit appartenir à tout ministère sur la maison royale ! De l’autre, quelle loyale et fervente indignation contre les téméraires qui prétendaient asservir la royauté jusque dans ses affections privées, et quelles énergiques protestations contre des doctrines quasi-républicaines ! En 1839, sir Robert Peel parlait à peu près comme M. Fox en 1783, et lord Melbourne comme M. Pitt.

Nul doute qu’en droit sir Robert Peel n’eût raison ; mais, en fait, il y a une circonstance qui me paraît justifier pleinement la conduite de la reine et celle de lord Melbourne. Cette circonstance, c’est que sir Robert Peel n’avait pas la majorité dans la chambre des communes. Or, s’il est juste et bon qu’au nom d’une majorité qui l’appuie, un premier ministre demande quelquefois au chef constitutionnel de l’état le sacrifice de ses affections et de ses convenances, il est impossible d’admettre qu’un tel sacrifice puisse jamais être exigé au nom d’une minorité, et comme moyen de convertir plus tard cette minorité en majorité. Si donc sir Robert Peel pensait que l’adhésion de la couronne, manifestée par un acte éclatant, fût nécessaire pour qu’il pût conduire dignement et fortement les affaires du pays, il avait raison d’en faire une condition expresse de son entrée au pouvoir. La reine, de son côté, était entièrement maîtresse de l’accorder ou de la refuser. Telle est, je crois, dans toute la rigueur du principe constitutionnel, la part qu’il convient de faire à chacun. Il n’en est pas moins vrai que ce troisième avènement du ministère Melbourne ressembla peu au second. En 1835, lord Melbourne était rentré en vainqueur, porté par la majorité parlementaire et par l’opinion nationale. Il rentrait en 1839, grace à la faveur de la reine et à la protection des dames de la cour ; c’était pour son ministère une situation fâcheuse, même un peu ridicule, et qui ne pouvait manquer de l’affaiblir encore et de l’user. Aussi, dans l’espoir de se fortifier et de se rajeunir, ne tarda-t-il pas à faire un pas de plus vers les radicaux pour les personnes et pour les choses : pour les personnes, en faisant entrer dans le cabinet M. Macaulay et lord Clarendon ; pour les choses, en plaçant au nombre des questions ouvertes, la question du scrutin secret.

On sait ce que sont en Angleterre les questions ouvertes. Quand une question n’est pas ouverte, tous les membres du cabinet et les hauts fonctionnaires qui font partie de l’une ou l’autre chambre, sont tenus de voter ensemble et comme le premier ministre. Quand une question est ouverte, chacun conserve son indépendance et vote comme il lui plaît. En ouvrant la question du scrutin secret, on affranchissait donc une quinzaine de votes favorables à cette opinion, mais que la discipline ministérielle avait retenus jusque-là. On donnait en outre l’idée que le scrutin secret pouvait, dans un délai plus ou moins long, devenir une mesure de gouvernement.

Dans toute autre occasion, le parti tory eût fait grand bruit de ces concessions ; mais il y avait quelque chose qui lui tenait bien plus au cœur et qui lui fit oublier tout le reste. C’est la nomination de deux Irlandais catholiques, M. Sheil et M. Wyse, aux fonctions importantes de vice-président du bureau de commerce et de lord de la trésorerie. On ne peut, si l’on n’a lu avec attention les journaux anglais pendant l’intervalle des deux sessions, se faire une juste idée de la démence qui à cette occasion parut s’emparer du parti tory tout entier. Cantorbery, c’est un membre de la chambre des communes, M. Bradshaw, qui, enchérissant encore sur lord Lyndhurst, dénonce le peuple irlandais comme « un ramas de sauvages bigots à peine plus civilisés que les indigènes de la Nouvelle-Zélande. » Ailleurs, c’est sir Robert Hill, qui, dans un meeting présidé par le comte de Bradford, fait adopter une résolution portant que « le papisme, en raison de l’idolâtrie, de l’intolérance et de la perfidie qui en sont inséparables, peut être comparé à l’antique Jesabel, et que l’encourager en Angleterre, c’est violer les commandemens de Dieu et compromettre la sûreté du pays. » Ce sont en même temps, plus de dix ans après l’émancipation catholique, des pétitions furibondes pour demander le rétablissement des anciennes lois pénales avec toutes leurs rigueurs. Les outrages des tories ne s’arrêtent point aux Irlandais, aux catholiques, aux ministres. Ils remontent jusqu’à la reine elle-même, qui se voit chaque jour insultée et calomniée. A entendre les orateurs, à lire les écrivains tories, la cour est « un lieu pestilentiel dont l’ordure doit dégoûter tous ceux qui savent distinguer la vertu du vice et la pureté de l’impureté. » On ajoute que « l’innocence est bannie du palais, tandis que le vice, assis à la table royale, s’y livre aux plus honteuses orgies. » Au dîner annuel des conservateurs dans le South-Derby, un ministre anglican, le révérend Chandos Pole, va plus loin encore. « L’archevêque de Cantorbery, dit-il, a reçu un outrage à la cour. Il ne faut pas s’en étonner. L’admission dans un tel lieu d’un si vénérable prélat pourrait gêner les grossières débauches dans lesquelles se vautrent les familiers corrompus du palais. » Pendant ce temps, un autre ministre, par une allusion claire et frappante, flétrit la reine du nom de Jesabel, et s’écrie que jusqu’au jour de sa mort le protestantisme n’aura pas de repos. A ces fanatiques attaques il s’en joint de plus étranges encore, surtout de la part des tories. Ainsi le principe monarchique lui-même est contesté, l’abdication forcée de Jacques II rappelée avec complaisance, et un membre du parlement proclame tout haut que « le peuple anglais ne se laissera pas abaisser et dégrader pour le bon plaisir d’une créature humaine. »

Dans la bouche des chartistes ou des socialistes, ces furieuses déclamations auraient pu agiter le peuple. Dans la bouche des tories, elles ne rencontraient au sein des masses qu’indifférence et dégoût ; en retour elles excitaient dans le parti tory exalté un vif enthousiasme et d’immenses acclamations. Quant aux tories modérés, ils se taisaient, n’approuvant ni ne blâmant, et se réservant sans doute de régler leur opinion selon les circonstances. Ce qui prouve pourtant qu’une portion notable du parti tory modéré s’associait sinon à la violence, du moins aux sentimens d’où ce langage émanait, c’est que la société de la réforme protestante, présidée par lord Wharncliffe, homme grave et considéré, ordonnait dans le même moment un jeûne universel, en expiation de la nomination de MM. Sheil et Wyse.

Tel était, quand s’ouvrit la dernière session, l’état réel ou factice des esprits, et tout le monde comprend combien devenait embarrassante la situation des chefs du parti tory modéré dans la chambre des communes, sir Robert Peel, lord Stanley et sir James Graham. Ces hommes d’état éminens s’associeraient-ils, au moins par leur silence, à des extravagances qu’au fond de l’ame ils ne peuvent approuver ? ou bien risqueraient-ils, en les désavouant, de s’aliéner la faction la plus ardente de leur armée ? Telle est la question que tout le monde s’adressait. Il faut rendre à sir Robert Peel, à lord Stanley, à sir James Graham, cette justice qu’ils n’hésitèrent pas, et que le premier surtout, par quelques paroles dignes et fermes, sut promptement séparer sa cause de celle de M. Bradshaw. Ils firent plus, et, dès le début de la session, ils prouvèrent qu’ils n’entendaient, dans aucun cas, sacrifier leurs principes et les droits du parlement à l’esprit de parti. Un conflit singulier s’était élevé entre la cour du banc du roi, qui prétendait punir comme diffamateur l’imprimeur du parlement au sujet d’une publication officiellement autorisée, et la chambre des communes qui, pour défendre ses privilèges, appelait successivement à la barre et emprisonnait non les juges, mais les shériffs exécuteurs de leurs ordres d’une part, et de l’autre les parties plaignantes et leurs conseils judiciaires. Dans ce conflit, le parti tory ne vit qu’un moyen d’embarrasser le ministère et de reconquérir quelque popularité ; mais il fut abandonné par sir Robert Peel, lord Stanley et sir James Graham, qui, malgré les reproches de leurs journaux, parlèrent et votèrent constamment avec le cabinet. Aussi, lorsque tout fut terminé, reçurent-ils les remerciemens publics de lord John Russell, qui avoua sincèrement que sans leur concours le privilège parlementaire eût succombé.

Grace à la sage conduite de ses trois chefs, un mois après l’ouverture de la session, l’effervescence du parti tory s’était calmée. Privé du secours que cette effervescence lui apportait, le ministère se trouva alors livré à sa propre faiblesse, et pour lui commença une suite d’échecs dont il est douteux qu’il puisse se relever. Dans les premiers jours de la semaine, un membre tory, M. Charles Buller, soutenu par toutes les nuances de son parti, avait proposé de déclarer positivement que « le ministère ne possédait pas la confiance de la chambre des communes, » et cette motion, combattue par toutes les nuances du parti réformiste, moins six membres qui s’étaient abstenus, avait été rejetée à la majorité de 308 membres présens contre 287. Mais dans la discussion, sir Robert Peel et lord Stanley, prenant une attitude nouvelle, annoncèrent que le parti tory se croyait désormais assez fort pour prendre le pouvoir et qu’il agirait en conséquence. C’était déclarer au cabinet une guerre acharnée et quotidienne. Or, voici sommairement quels ont été les résultats de cette guerre.

Au mois de janvier, les ministres proposent une dotation de 50,000 livres sterling pour le prince Albert. Sur la motion du colonel Sibthorpe, membre tory, la chambre, à la majorité de 262 voix contre 158, substitue 30,000 livres à 50,000. Peu de jours après, la chambre des lords va plus loin encore, et force lord Melbourne à retirer du bill la clause qui assure la préséance du futur époux de la reine.

En février, M. Herries, ancien chancelier de l’échiquier, demande la production de certains documens financiers, sans dissimuler que cette demande implique une censure sévère des actes du ministère. La motion de M. Herries, vivement combattue par le cabinet, passe à la majorité de 182 voix contre 172, bien que trois radicaux seulement, MM. Hume, Grote et Jarvis, se joignent aux tories.

Dans le même mois de février, M. Liddell propose de blâmer par un vote formel la pension donnée à sir John Newport, contrôleur de l’échiquier, pour le déterminer à céder sa place à lord Monteagle (M. Spring-Rice), membre récemment sorti du cabinet. Neuf radicaux, dont MM. Hume, Grote, Leader, Molesworth et Wakley, votent avec M. Liddell, et le ministère est blâmé par 240 voix contre 212.

Puis arrive le fameux bill de lord Stanley sur l’enregistrement des électeurs irlandais, bill habilement combiné, et dont la seconde lecture est adoptée par 250 voix contre 234, malgré les efforts du ministère, secondé cette fois par tous les radicaux. Après la vacance de Pâques, le bill est repris, et le ministère, qui a convoqué toute son armée, essaie de prendre sa revanche et d’empêcher que le bill ne passe en comité ; mais, abandonné par le fils et le gendre de lord Grey, lord Howick et sir Charles Wood, le ministère ne peut réunir que 298 voix contre 301. Forcé dans ses derniers retranchemens, le ministère alors propose lui-même un bill qui doit, dit-il, remédier aux abus signalés par lord Stanley, et il demande que ce bill ait la priorité. Cette fois encore, bien que lord Howick et sir Charles Wood lui reviennent, il est battu par 206 voix contre 195. Le bill alors suit son cours, et, dans la discussion des détails, le ministère est un jour vainqueur et le lendemain vaincu, jusqu’à ce qu’entraîné par une manœuvre habile d’O’Connell, et pressé par le temps, lord Stanley retire lui-même sa proposition, et ajourne le combat jusqu’à la prochaine session.

Tel est le compte des échecs graves que le ministère a subis dans le cours de la session qui finit. En revanche, il faut le dire, chaque fois que, par un vote direct, le parti tory a voulu mettre son existence en question, le cabinet a eu la majorité. Mais quelle majorité ? 21 voix d’abord, puis 9 voix seulement (272 contre 261), lors de la motion de lord Graham sur la Chine ; et cependant, sur cette affaire de la Chine, le duc de Wellington, on l’a su depuis, ne partageait pas l’opinion de ses amis.

La session du moins a-t-elle été, sous d’autres rapports, utile et productive ? Jamais, au contraire, session ne fut plus mal employée et ne produisit moins. De la grave question des taxes de l’église, pas un mot, si ce n’est le jour où M. T. Duncombe, appuyé par soixante-deux amis, en a demandé l’abolition pure et simple. Deux débats lourds et trainans sur la loi des céréales, terminés l’un par 225 voix contre 129, l’autre par 300 voix contre 177, bien que tous les ministres membres de la chambre des communes votassent avec la minorité ; deux motions enfin, l’une de M. Ewart, pour abolir la peine de mort, rejetée par 161 voix contre 90, l’autre de M. Kelly, pour en réduire l’application, à peine discutée et morte sans bruit au milieu de l’indifférence générale ; voilà tout ce qui mérite d’être cité. Qu’on ajoute le bill de l’union des Canadas, voté par les deux chambres presque sans opposition, malgré le dissentiment du duc de Wellington ; un bill pour répartir plus équitablement les revenus ecclésiastiques, combattu par les ultra-tories, mais appuyé par une portion du banc des évêques et par les tories modérés ; enfin, l’éternel bill des corporations irlandaises, de nouveau voté par la chambre des communes, de nouveau mutilé par lord Lyndhurst, et, en dernier lieu, accepté de guerre lasse par le ministère tel que la chambre des lords l’a voulu, et l’on connaîtra, à peu de chose près, tout le bilan de cette longue session. Il n’y a pas là, en vérité, de quoi satisfaire le pays et faire vivre le ministère.

J’examinerai plus tard si les derniers évènemens ont amélioré la situation du ministère whig. Je me borne à constater, pour le moment, que ce ministère est sorti de la session plus affaibli que jamais. J’ajoute qu’après avoir successivement perdu lord Stanley et lord Grey, sir James Graham et lord Durham, lord Althorp et lord Brougham, M. Spring-Rice et lord Howick, il lui reste peu de moyens de se régénérer, et qu’il doit rester tel qu’il est ou tomber tout entier.

Maintenant, les choses étant dans cet état, verra-t-on s’accomplir une alliance dont on parle depuis long-temps, celle des whigs et des tories modérés ? J’ai cru à cette alliance en 1837 ; je n’y crois point en 1840. Il faut que je dise pourquoi.

Je dois d’abord en convenir, si la conduite des partis n’avait en ce monde d’autre règle que leurs opinions et leurs intérêts, jamais le rapprochement dont il s’agit n’eût été plus probable. D’un côté, malgré des concessions dont on tient peu de compte, la brèche entre les radicaux et les chefs des whigs tend plutôt à s’élargir qu’à se fermer ; de l’autre, il est difficile de concevoir comment les tories modérés et les ultra-tories pourraient marcher longtemps de concert. Sans parler du désaveu public infligé par sir Robert Peel à la queue de son parti, ne s’est-il pas séparé d’elle dans l’affaire des privilèges de la chambre des communes, dans la question de la répartition des revenus ecclésiastiques, dans celles de l’instruction publique et des corporations irlandaises, enfin dans l’étrange débat qui tout récemment a eu lieu sur la pauvrets de l’église anglicane et sur la nécessité de venir à son secours ? Le successeur de sir Robert Peel comme représentant de l’université d’Oxford, sir Robert Inglis, avait imaginé de proposer un supplément de dotation pour l’église anglicane, si misérable, ainsi que chacun sait, et tous les journaux tories appuyaient chaudement cette curieuse proposition. A les entendre, l’église mourait de faim, et, pour le prouver, on citait l’évêque de Londres, qui, malgré ses 20,000 livres sterling, était forcé d’aller vivre à la campagne. Une si cruelle situation devait toucher les tories, qui bravement ont donné à sir Robert Inglis 149 voix contre 169. Mais le jour du vote, sir Robert Peel, lord Stanley et sir James Graham brillèrent par leur absence. Quelques jours après, un amendement, proposé par le même sir Robert Inglis, au bill pour la meilleure distribution des revenus ecclésiastiques, était rejeté à une seule voix, par le vote de lord Stanley.

Si l’on pensait qu’aux yeux des ultra-tories ce sont là des péchés véniels, on se tromperait fort, et, pour s’en convaincre, il suffit de lire les journaux qui expriment le plus habituellement les opinions du parti. « La conduite de sir Robert Peel dans la question du privilège, imprimait en toutes lettres le Times au mois de février dernier, est faite pour exciter le chagrin et le dégoût de tout vrai conservateur

Puisque sir Robert Peel n’est pas capable de comprendre les raisons qui soulèvent l’opinion publique contre les ministres actuels, pourquoi ne pas entrer au pouvoir avec ou sans eux ? Pourquoi tromper le pays par le nom d’un opposant quand de fait on n’est plus qu’un instrument docile et égaré ? » - « Les protestans d’Irlande, disait le Morning-Herald le 10 mars dernier, à propos du bill des corporations irlandaises, viennent encore d’être trahis dans le parlement, comme tout le corps des protestans l’avait été en 1829. Sir Robert Peel et ses gardes du corps ont une seconde fois vendu leurs défenseurs… Nous ne serions pas surpris de voir sir Robert Peel, pour revenir au pouvoir, proposer lui-même de remplacer l’établissement protestant par un établissement catholique. »

Le Morning-Post est plus modéré ; néanmoins il s’en faut que la conduite des chefs tories lui paraisse sans reproche. Quant au Standard, il va plus loin que tous les autres, et il ne se passe guère de jour sans qu’il lance contre ceux qu’il nomme des traîtres et des apostats les plus furieuses invectives. Le duc de Wellington lui-même et lord Lyndhurst, parce qu’ils admettent le principe des corporations municipales en Irlande, ne sont pas purs à ses yeux. « Jamais, s’écriait-il dernièrement, le parti tory n’a été plus près d’une scission. » Et quelques jours après, dans sa colère non contre les communes mais contre les lords, qui, selon lui, désertaient aussi la sainte cause du protestantisme, il n’hésitait pas à dire que « le meilleur conservateur est celui qui déteste le plus la figure d’un lord, et que le peuple, trahi par l’aristocratie, saura bien se faire justice. »

Je ne cite pas certains journaux du dimanche bien plus ardens encore et plus injurieux ; mais on ne peut oublier que le Times, le Morning-Herald, le Standard et le Morning-Post constituent ensemble toute la presse quotidienne du parti tory. Ce parti en est donc venu à ce point que la presse presque entière est en insurrection contre ses chefs, et ce n’est pas dans la presse seulement que se manifestent de tels sentimens : c’est dans des réunions nombreuses où le nom de sir Robert Peel et de ses amis commence à être accueilli par des murmures et par des sifflets.

Dans cette situation, nul doute que l’intérêt bien entendu de sir Robert Peel et de lord Melbourne, de lord John Russell et de lord Stanley ne dût les porter à se réunir. Nul doute aussi qu’entre leurs opinions il n’y ait plus de ressemblance qu’entre celles de lord Melbourne et de M. Hume, de sir Robert Peel et de sir Robert Inglis. Mais outre que depuis trois ans bien des paroles ont été dites et bien des engagemens pris ; outre que la difficulté de concilier les positions et de fixer la prééminence, déjà fort grave alors, s’est encore aggravée, il y a une question qui suffirait à elle seule pour rendre, quant à présent du moins, tout arrangement impossible, la question de l’Irlande. Sur cette question, j’incline à le croire, sir Robert Peel ne pense pas autrement que lord John Russell, et, s’il le pouvait, il adopterait à peu près la même politique. Le peut-il toutefois quand, depuis trois ans, le parti dont il est le chef a fondé sur la conduite du ministère en Irlande presque toute son opposition ? Le peut-il quand, indépendamment de sa volonté et de ses actes, son avènement serait en Irlande même salué avec enthousiasme par le parti orangiste, accueilli avec des cris de rage par le parti irlandais ? Le peut-il, quand les préjugés qu’il n’a pas, les sentimens dont il est exempt, sont ceux de presque tous les hommes qui combattent sous sa bannière et lui donnent leur appui ? Le peut-il enfin, quand il devrait se séparer de ses amis les plus intimes, de ceux sur lesquels il compte pour entrer au pouvoir avec lui ? La réunion d’opinions long-temps ennemies est quelquefois désirable et possible, mais à condition qu’aucune n’y laisse ses convictions ou sa dignité. En gouvernant l’Irlande comme lord John Russell et d’accord avec lui, sir Robert Peel ne sacrifierait peut être pas ses convictions ; mais à coup sûr sa dignité y périrait.

On pourrait penser qu’il serait plus aisé de rapprocher des whigs lord Stanley, leur ancien ami, leur ancien collègue, auteur, comme eux, du bill de réforme, et qui, comme eux, lutta pendant deux ans contre les tories. C’est pourtant tout le contraire. Lord Stanley, dont les mœurs sévères, le noble caractère et le talent éminent sont encore rehaussés par une grande situation, appartient incontestablement à cette vieille et grande race que Shakespeare a, sous quelques rapports, personnifiée dans Hotspur, mélange curieux de passion et de ténacité, d’emportement et de persévérance. Pendant la discussion du bill de réforme, il était parmi les whigs un des plus hardis ; mais le jour où se séparant de ses anciens amis, il alla s’asseoir à côté de sir Robert Peel, lord Stanley se jeta dans la mêlée plus résolument que personne, et laissa bientôt derrière lui la prudente réserve de son nouvel allié. À l’heure qu’il est, lord Stanley, malgré son origine, malgré ses antécédens, malgré ses affections personnelles, semble donc plus rapproché des ultra-tories que sir Robert Peel, et plus éloigné du parti réformiste ; il est d’ailleurs l’adversaire infatigable de l’Irlande catholique et l’ennemi en titre d’O’Connell. Quand l’un des deux se lève, on est certain que l’autre se lèvera ensuite, et que les deux côtés de la chapelle Saint-Étienne retentiront successivement de longs applaudissemens. Dans les assemblées populaires d’Angleterre ou d’Irlande, n’est-ce pas aussi lord Stanley et O’Connell, le scorpion et le grand mendiant, pour parler le langage grossièrement injuste des partis, que l’on met toujours en présence ? N’est-ce pas entre ces deux hommes, si différens sous tous les rapports, mais tous deux si éminens, une sorte de duel à mort continué ou repris chaque jour avec un acharnement nouveau ?

Si lord Stanley, si O’Connell n’étaient que des ambitieux, la paix entre eux serait possible. Mais O’Connell est et restera toujours le représentant énergique et passionné de l’Irlande catholique. Lord Stanley, de son côté, quand il a quitté le pouvoir plutôt que de porter la plus légère atteinte à l’établissement anglican, n’a fait qu’obéir aux convictions de toute sa vie, et accomplir un devoir de conscience. Comment dès-lors comprendre que lord Stanley puisse jamais réclamer ou accepter le concours d’O’Connell ?

Je ne parle pas du duc de Wellington, dont la vie politique semble achevée, ni de lord Lyndhurst, jadis whig et plus que whig, aujourd’hui l’organe le plus éloquent et le plus âpre du parti tory.

De ce qui précède, je conclus que l’Irlande, en ce moment, élève entre les whigs et les tories une barrière insurmontable. Si lord Melbourne tombe, qui donc le remplacera Il fut un temps où les radicaux espéraient en lord Durham ; mais cet homme d’état vient de mourir, et on ne lui voit point de successeur dans le parti radical. Quand lord Durham vivrait, d’ailleurs, il est peu probable que la chambre des communes, telle qu’elle est aujourd’hui composée, lui permît de gouverner. Après lord Melbourne, sir Robert Peel est donc le ministre nécessaire, et tout annonce qu’une dissolution pourrait lui donner une majorité de quelques voix. Cette majorité suffirait-elle ? Oui, s’il s’agissait seulement de gouverner l’Angleterre et de résister aux chartistes. Mais à côté de l’Angleterre il y a l’Irlande, qui ne paraît point disposée à courber patiemment la tête. En janvier dernier, l’avènement des tories paraissait prochain, et déjà l’Irlande s’agitait jusque dans ses fondemens. Qu’on lise la lettre écrite à cette époque par deux des hommes les plus considérables et les plus vénérés de l’Irlande, le duc de Lenster et lord Charlemont, ainsi que les résolutions qui, à la suite de cette lettre, furent adoptées à Dublin par le grand meeting libéral. Ce ne sont point là de vaines déclamations catholiques ; ce sont des actes proposés, défendus, votés par l’élite des protestans du pays. Qu’y lit-on cependant ?

Que les efforts du parti tory en Angleterre, pour raviver de vieux préjugés et pour soulever l’opinion publique contre les ministres, parce qu’ils ont appelé à des fonctions éminentes des catholiques aussi bien que des protestans, sont à la fois si injustes, si malfaisans et si menaçans pour l’union de l’Irlande et de la Grande-Bretagne, qu’il importe de les déjouer par une grande et publique manifestation. »

« Que la grande masse du peuple est protestante en Angleterre et catholique en Irlande ; que par conséquent, tenter de soulever les protestans contre les catholiques, c’est, dans le fait, travailler à soulever les catholiques contre les protestans, et l’Irlande contre la Grande-Bretagne. »

« Que l’Irlande ne se soumettra jamais à la domination exclusive et intolérante d’aucun parti ou d’aucune secte, et que tout ami de son pays doit s’opposer par tous les moyens à la formation et à la durée de toute administration qui, ouvertement ou secrètement, chercherait son appui dans des passions bigotes et dans de déplorables animosités. »

« Enfin que l’état actuel de l’Irlande est une démonstration triomphante du bien produit par un gouvernement fondé sur des principes diamétralement opposés à ceux que professent les tories. »

Et c’est quand les hommes les plus modérés et les plus éclairés de l’Irlande font entendre un tel langage ; c’est quand d’un autre côté l’infatigable et puissant O’Connell tient la tempête dans sa main et menace de la déchaîner le jour où, pour le malheur de son pays, une administration tory renaîtrait ; c’est quand tant de passions contenues, tant de ressentimens comprimés, tant de souffrances assoupies n’attendent qu’un mot, qu’un signe pour faire explosion et pour rallumer une guerre terrible de la chaussée des Géans au cap Clear, c’est alors que non sir Robert Peel seulement, mais lord Stanley et lord Lyndhurst remonteraient au pouvoir ; lord Stanley, l’auteur du dernier bill ; lord Lyndhurst, l’Anglais qui le premier, du haut de son orgueil, a jeté le défi à l’Irlande et proclamé les Irlandais « une race étrangère par le sang, par le langage, par la religion ! » Cela arrivera, je le crois ; mais je crois, en même temps, que le lendemain la séparation législative dont O’Connell est le prédicateur deviendra le mot d’ordre de six millions d’hommes et leur cri de guerre.

Ce n’est point d’ailleurs la seule difficulté qui attende le ministère tory, et il sera curieux de voir si, pour soutenir sir Robert Peel, premier ministre, les ultra-tories sauront, comme l’ont fait les radicaux, modérer leurs désirs, borner leurs prétentions, réprimer leurs passions. Ce qui se passe depuis un an autorise à en douter. Si sir Robert Peel veut que son ministère vive deux jours, il faudra pourtant que dès ses premiers pas il se sépare ouvertement des ultra-tories sur plusieurs points importans. Que diront alors sir Robert Inglis, M. Bradshaw, M. Plumptree et M. Gladstone, qui tous, comme M. de Lamennais jadis, professent que « l’état a une conscience religieuse, et qu’il ne peut, sans athéisme, concourir directement ou indirectement à la propagation de l’erreur. » Il s’agit pour eux, qu’on ne l’oublie pas, non d’opinions politiques, mais de croyances religieuses, c’est-à-dire de ce qu’il y a dans l’esprit humain de plus inébranlable et de plus exclusif. Pense-t-on que ces croyances ils les sacrifient à sir Robert Peel, ou qu’ils se contentent de les manifester de temps en temps par un débat et par un vote ? Pense-t-on même qu’ils pardonnent à ceux qui, sortis de leurs rangs, les combattraient au lieu de les seconder ?

Il reste une dernière question, la plus grave de toutes dans les circonstances actuelles. Avant la signature du traité anglo-russe, le ministère Melbourne, si je suis bien instruit, ne se faisait pas illusion sur sa situation, et sentait que sa fin approchait. Il était donc résolu, dans la session prochaine, à se retirer au premier échec ou à dissoudre la chambre, non avec l’espoir de retrouver la majorité dans les élections, mais pour s’assurer du moins une minorité respectable, et qui lui permît de tenir le cabinet en échec. Le grand évènement qui depuis est intervenu a-t-il changé cette situation, et le ministère Melbourne va-t-il puiser une nouvelle vie dans sa nouvelle politique ? C’est ce que je veux examiner en terminant.

Il y a pour l’affirmative quelques raisons plausibles que je n’entends pas dissimuler. Si l’on se reporte aux incidens de la dernière session, il est facile de voir que le ministère Melbourne périssait surtout d’impuissance et de paralysie. Il s’en manquait de huit à dix voix que ses adversaires fussent assez nombreux pour le renverser par un vote direct ; mais ils pouvaient successivement briser ou mutiler tous ses actes et toutes ses mesures. C’est donc en quelque sorte une bonne fortune pour le ministère Melbourne que d’avoir pu faire une grande chose, même mauvaise. Pour les tories, qui depuis huit ans lui reprochent de sacrifier l’alliance des puissances du Nord à celle de la France, il y a d’ailleurs quelque embarras à blâmer aujourd’hui un traité si conforme à leurs vues et qui leur donne si complètement raison. Enfin, au moment d’une crise européenne, et peut-être d’une guerre avec la France, il paraît assez naturel que les chefs tories reculent devant la crainte d’agiter et de soulever l’Irlande, et hésitent à prendre le pouvoir. On peut donc croire et dire que le ministère Melbourne est aujourd’hui, sinon plus fort, du moins plus vivant qu’au commencement de juillet.

Cette opinion, je le répète, est plausible. En y regardant de près, il est pourtant facile de se convaincre qu’elle n’est pas fondée. Et d’abord j’ai l’intime conviction qu’en signant le traité de juillet, pour complaire à un de ses membres, le ministère Melbourne n’en a apprécié ni toute la portée ni toutes les conséquences, et que plus tard il s’étonnera et s’inquiétera un peu lui-même de ce qu’il a fait. Si la politique étrangère des whigs s’est distinguée de celle des tories, c’est par deux idées fort simples : l’une que les nations sont maîtresses de leurs destinées, et qu’il n’appartient point à une puissance étrangère de venir étouffer les révolutions ou prévenir les démembremens qui peuvent s’opérer dans leur sein ; l’autre, que l’Europe occidentale constitutionnelle, dont la France et l’Angleterre sont la tête, ne peut contenir dans de justes bornes l’Europe orientale absolutiste que par, une union intime et persévérante. C’est en vertu de ces idées que, pendant plusieurs années, la France et l’Angleterre ont marché d’accord et maintenu la paix du monde.

Maintenant, que fait le cabinet whig ? D’un coup il brise les deux principes qui ont fait sa force et son honneur. Par une seule signature, il rompt l’alliance occidentale, et offre à un souverain vaincu le secours de ses armes pour mettre un sujet vainqueur à la raison. C’est, quoi qu’en puisse dire lord Palmerston, la politique de la sainte alliance dans toute sa pureté. Or, cette politique, quand il s’agira de la mettre à exécution, croit-on qu’elle n’inspire à des hommes comme lord Melbourne et lord John Russell, lord Holland et lord Landsdowne, aucune répugnance ? croit-on que de gaieté de cœur, et sans une longue hésitation, ils fassent ce que repousse leur vie entière, ce que si souvent, dans l’opposition ou dans le pouvoir, leur bouche a condamné et flétri ? On peut se laisser entraîner à signer un fâcheux traité, quand celui qui en est plus directement responsable affirme, qu’un succès certain et facile suivra ce traité, et qu’après avoir terminé promptement et pacifiquement le dernier différend grave qui subsiste en Europe, on rentrera, sans que rien d’ailleurs soit dérangé, dans l’ancienne politique. Mais une fois ces imprudentes promesses démenties par l’évènement, une fois constaté qu’il s’agit, non d’une déviation accidentelle, mais d’un changement radical et permanent, une fois établi que l’on va, si l’on persiste, jeter l’Europe dans les convulsions d’une guerre générale, n’est-il pas permis d’espérer qu’on réfléchira avant d’agir, et qu’on aimera mieux quitter honorablement le pouvoir que d’y rester à ce prix ?

Je suppose néanmoins que, par aveuglement ou par amour-propre, tous les membres du ministère Melbourne soient déterminés à soutenir lord Palmerston jusqu’au bout, l’existence de ce ministère en sera-t-elle plus durable ? J’ai peine à le penser. Que le revirement si subit et si complet qui s’opère en ce moment paraisse délicieux (delightful) à l’empereur de Russie et à lord Londonderry, je le conçois facilement ; mais qu’en diront les radicaux, qui jusqu’ici ont appuyé le ministère whig avec tant de désintéressement ? Qu’en dira O’Connell ? Je ne veux point attacher trop d’importance aux diverses manifestations populaires qui ont eu lieu à Birmingham, à Glascow et dans plusieurs autres villes. Ces manifestations, ce sont en général les chartistes qui les ont faites, et leur voix n’a pas beaucoup d’écho. Cependant il est une circonstance bien plus frappante, c’est le soin qu’a pris lord Palmerston, dans sa réponse à MM. Hume et Leader, de protester de son attachement à l’alliance française, et de sa ferme conviction que cette alliance ne serait pas ébranlée par le dernier traité. Que lord Palmerston fût ou non sincère dans ses protestations, je l’ignore ; ce que je sais, c’est qu’en présence de la chambre des communes il n’a pu défendre son déplorable traité qu’en en dissimulant les conséquences ; ce que je sais, c’est que si ces conséquences eussent apparu, cent radicaux se fassent à l’instant même levés contre lui. O’Connell, de son côté, a parlé, et dans des termes assez clairs : « Si la guerre éclate entre l’Angleterre et la France, a-t-il dit, l’Irlande pourra consentir à aider l’Angleterre, mais à la condition expresse qu’il lui sera fait pleine justice. » Or, on sait ce que signifie ce mot dans la bouche d’O’Connell. L’éloquent orateur a d’ailleurs, plus énergiquement que personne, reproché au cabinet whig son alliance avec l’empereur Nicolas.

Quant aux tories, il est possible que momentanément ils prêtent leur appui, mais ce ne sera pas sans le faire payer cher. Parmi les tories d’ailleurs, pour la politique étrangère comme pour la politique intérieure, il y a deux partis. Les tories modérés, sir Robert Peel, lord Stanley, sir James Graham, et même le duc de Wellington acceptent volontiers le principe de non intervention, et préfèrent à l’alliance russe l’alliance française. Les ultra-tories, dont lord Londonderry est le type, trouvent bon, au contraire, que les révolutions soient partout comprimées, et détestent la France ; mais ils détestent plus encore le ministère qui gouverne sagement l’Irlande et que protège O’Connell. Tandis que les tories modérés verront avec peine l’alliance française abandonnée et la paix compromise, il est donc fort douteux que les ultra-tories pardonnent au cabinet Melbourne ce qu’il y a de bon dans sa politique en faveur de ce qu’il y a de mauvais. Ne les entend-on pas déjà dire qu’il est louable sans doute de rompre avec la France, mais que pour soutenir une telle lutte, il faut à l’Angleterre des ministres énergiques et vraiment nationaux ? Et lord Palmerston a-t-il lieu d’être bien satisfait des complimens et des éloges qu’il reçoit chaque jour de ses nouveaux alliés ?

Ainsi, selon toute apparence, le ministère whig perdra les radicaux sans conquérir les tories. Peut-être, en parlant à l’amour-propre national, parviendra-t-il à échauffer l’Angleterre, d’abord si froide, et à rendre entre elle et la France la rupture inévitable. Pourtant, s’il déclare la guerre, il ne la fera pas, et c’est pour la mettre en d’autres mains qu’il tirera l’épée du fourreau. Rentrés alors dans les rangs de l’opposition, quelle sera l’attitude des ministres whigs, et comment pourront-ils résister aux conséquences de leur propre politique, et invoquer les principes qu’ils auront sacrifiés ?

Je ne puis, en finissant, me défendre d’une pénible réflexion. Depuis quinze ans, j’ai souvent écrit sur l’Angleterre, et cherché à démêler à travers l’incertitude des évènemens ses bonnes et ses mauvaises chances. Souvent aussi j’ai tâché de juger les partis avec impartialité. Mais toujours, je le dis sincèrement, il y avait en moi un vif désir que les bonnes chances l’emportassent sur les mauvaises, et que le parti whig triomphât de tous ses ennemis. Faut-il qu’aujourd’hui l’intérêt et l’honneur de mon pays me forcent à éprouver un sentiment tout contraire ? Faut-il que je me représente avec satisfaction plutôt qu’avec tristesse les divers symptômes de désordre et de malaise qui apparaissent tantôt sur un point du territoire tantôt sur l’autre ? Faut-il qu’en combattant l’opinion généralement accréditée, mais fausse, selon moi, qu’une révolution est imminente dans la Grande-Bretagne, je souhaite me tremper ? Faut-il enfin que je fasse des vœux pour que les héritiers de Fox se retirent devant les successeurs de Pitt ? Je voudrais que les évènemens en ordonnassent autrement, car je sens trop bien par moi-même combien vite, si le différend actuel se prolonge, renaîtront les vieilles antipathies que dix ans avaient presque détruites. C’est aux hommes libéraux de l’Angleterre, whigs, radicaux ou tories, de prévenir ce malheur ; c’est à eux de signifier à leur gouvernement qu’il a fait fausse route, et qu’il est puéril de célébrer l’alliance de la France en la brisant, et de prétendre contenir la Russie en se livrant à elle ; c’est à eux enfin à prouver que dans un état constitutionnel il n’appartient pas à un ministre de faire volte-face selon son caprice, et de jeter subitement d’un pôle à l’autre la politique et les destinées de son pays. Pour la France, grace à Dieu, il n’y a, dans cette grave question, ni deux opinions ni deux attitudes possibles. Quand, au mois de février dernier, il fut, pour la première fois, question de l’alliance anglo-russe, la chambre était assemblée, et jamais je n’ai vu tous les partis plus prompts à suspendre leurs querelles pour se confondre dans un sentiment commun. Cette unanimité existe encore, ou plutôt, malgré quelques protestations isolées, elle n’a fait, depuis, que se fortifier. Sans doute c’est pour la France une périlleuse épreuve que de se trouver seule en face de l’Europe entière, et il y aurait à ne pas le reconnaître une forfanterie puérile. Mais, tout en regrettant la paix et tout en mesurant le danger, la France, si la nouvelle coalition l’y oblige, saura se montrer digne d’elle-même. Quels que soient ensuite les évènemens, il appartiendra à l’histoire de juger les hommes qui si légèrement auront troublé le monde, et anéanti en un jour l’œuvre de vingt-cinq ans.


P. DUVERGIER DE HAURANNE.

  1. The way to universal suffrage by a tyne chartist.
  2. John’s Bull political catechism.
  3. Meeting des ouvriers sans travail à Leeds, janvier 1840.