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L’Angleterre et les nouveaux courans de la vie anglaise/02

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L’Angleterre et les nouveaux courans de la vie anglaise
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 5 (p. 366-388).
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L’ANGLETERRE
ET LES
NOUVEAUX COURANS DE LA VIE ANGLAISE

II.
LES TRADITIONS ET LE NOUVEAU LIBERALISME ANGLAIS.


I.

Dans une précédente étude[1], j’ai cherché à montrer comment l’Angleterre s’éloignait de plus en plus de sa vieille constitution sociale et morale, comment déjà par suite de ses réformes démocratiques la direction du pays échappait aux mains de la classe qui avait fondé ses libertés, et comment s’était rompu chez elle l’accord de la raison et de la foi traditionnelle auquel elle avait dû sa remarquable unité d’esprit. Il ne faudrait pas pourtant conclure de là que l’Angleterre soit tout simplement entraînée vers une crise sociale et démocratique comme celle où nous nous débattons nous-mêmes. En général, nous sommes beaucoup trop portés à supposer que nos tendances, nos antagonismes, notre esprit révolutionnaire, en un mot tout ce qui existe chez nous ne peut manquer de se produire ailleurs. La France est malade, nous sommes obligés de le reconnaître ; mais nous trouvons moyen de tirer de notre maladie même une raison de croire à notre génie. Nous nous représentons volontiers nos luttes et nos discordes comme la suite nécessaire du progrès des temps : ce qui nous semble extraordinaire, c’est plutôt que d’autres peuples continuent encore à respecter leurs gouvernemens, leurs églises, leurs classes supérieures, et nous nous expliquons tacitement cette anomalie par les préjugés qu’ils n’ont pas encore secoués. Nous nous disons que, s’ils ne sont pas arrivés aux rapides du fleuve démocratique, c’est qu’ils ont marché moins vite que nous, c’est que leur intelligence n’est pas aussi éveillée que la nôtre.

Une pareille impression est faite pour nous cacher l’état des choses chez nos voisins. En réalité, l’Angleterre n’est nullement entraînée par les mêmes courans qui nous emportent. Elle est au moral une espèce d’organisme qui a son développement propre, et même, en tant qu’elle cède plus ou moins à des entraînemens européens, elle y est portée par des tendances tout autres que les nôtres. Elle veut des choses analogues par suite d’une intention différente, qui pour elle fait sortir de ces choses des résultats également différens.

Le fait est que, plus on pénètre dans la vie de l’Angleterre, plus on s’aperçoit que chez elle tout se passe presque à l’inverse de ce qui a lieu en France. Ce qui met en jeu l’activité des Anglais, ce qui produit leurs mœurs, ce qui explique leurs libertés, leurs partis, leur état actuel, et les réactions provoquées par cet état, c’est précisément quelque chose qui n’existe pas chez nous et que nous pouvons à peine nous représenter : c’est la prédominance d’un sentiment commun de devoir public. Je ne trouve pas de meilleur mot pour indiquer ce que je veux dire. Si le signe de la vitalité est dans la cohésion, dans l’action que l’ensemble exerce sur les parties, nul pays n’a encore une vie plus forte. L’Angleterre n’est pas gouvernée par sa reine, ni par son parlement non plus ; en tout cas, le domaine où le parlement exerce une souveraineté de fait s’est peu à peu restreint, et, quoique aujourd’hui il tende peut-être à s’accroître d’un côté, il se rétrécit encore de l’autre. Je dirais volontiers que ce qui règne, c’est le mot gentleman ; du moins c’est une opinion publique, une invisible puissance qui n’est nulle part et qui est partout, qui procède en partie de chacun, mais que nul ne peut braver, et qui gouverne toutes les classes, tous les âges, tous les penchans, qui fixe avec une autorité incontestée comment on doit s’habiller, parler, se comporter. Rien n’est assez insignifiant pour échapper à cette dictature. Depuis un certain jour où le prince de Galles est allé sans gants à un dîner, l’invisible autorité qui exige un habit noir et une cravate blanche pour tout dîner invité a décidé que le convenable en pareil cas était de ne pas avoir les mains gantées pour faire son entrée.

Je ne souris pas, et ne songe point du tout à railler, car en cela il y a un grand bien ; c’est par là que les individus, au lieu d’être abandonnés à leurs caprices, sont soumis à une tradition et une décision collective qui, socialement parlait, est mille fois moins faillible que les inspirations de la plus belle conscience individuelle ; c’est par là en un mot que l’Angleterre, pour éviter le chaos des penchans désordonnés, n’a pas besoin d’être soumise à des règlemens. La nation a une forte digestion morale ; elle se fait à elle-même un gouvernement spirituel, et, si ce gouvernement se ressent de toutes les faiblesses et de toutes les prétentions de sa vanité, il n’est pas moins une force qui, du matin au soir, façonne les caractères, et qui impose à tous une même règle où se trouve impliquée aussi la sagesse du pays.

À quel point l’Angleterre est disciplinée[2], nous sommes loin de le soupçonner. La terre de la liberté légale est celle où l’on est le moins libre de vivre sans loi et sans scrupule, au seul gré de ses fantaisies. Un Français transporté dans cet étrange milieu s’y trouve mal à l’aise, à peu près comme le serait un homme ivre marchant entre deux murs rapprochés contre lesquels, à chaque faux pas, il irait donner de la tête. C’est au fond même de son être que l’Anglais porte le sentiment constant de sa dépendance. Il a conscience d’être enveloppé dans une communauté dont il n’est qu’un membre ; il se sent soumis à une nécessité omniprésente qui le laisse libre d’avoir pour sa part ses convictions et ses tendances personnelles, mais qui détermine malgré lui la loi des rapports mutuels.

Ce sentiment-là, qui fait partie intégrante de sa personnalité, est bien, à proprement parler, un sentiment de devoir public. Prenons garde que la conscience d’un devoir n’est au fond que la conscience d’une obligation résultant d’une nécessité. Sous le coup d’une morale publique qui attache à tout un blâme ou une approbation, et qui trouve partout des constables volontaires pour la faire respecter, il faut que les instincts eux-mêmes se règlent, que les désirs et les craintes reconnaissent des conditions inévitables à remplir pour se satisfaire ou se protéger. On a souvent parlé de l’hypocrisie des Anglais. Sous l’accusation, il y a un fait vrai, mais un fait interprété par des préventions qui sont disposées à lui donner l’explication la plus défavorable. Ce qui est réel, c’est que la décence publique a eu la puissance de bannir en quelque sorte d’Angleterre les deux poètes qui par leur génie éblouissaient le plus les imaginations, Byron et Shelley, c’est qu’elle a encore le pouvoir de mettre hors la loi quiconque la brave. Un homme ne pourrait pas vivre avec une femme de rencontre sans que ses domestiques lui demandassent leur compte, et un pareil couple serait exclu des quartiers respectables de Londres. Il n’y a pas à s’en étonner. Les domestiques ne trouveraient plus à se placer convenablement si on savait qu’ils ont servi une femme suspecte, ils perdraient caste, et les habitans d’une rue, c’est-à-dire en général d’une rangée de maisons appartenant toutes au même propriétaire, menaceraient de déménager, s’il permettait que la rangée acquît un mauvais renom. Cela ne signifie pas que la vertu et la chasteté habitent seules Londres ; mais le désordre aussi y subit la loi de l’opinion publique : il est parqué dans certains quartiers.

Ai-je besoin d’ajouter que cette discipline fait en quelque sorte la boule de neige ? Forcément l’éducation de famille s’en ressent. Le père, qui sous la pression de la société a pris l’habitude de se dicter une loi à lui-même, emploie son esprit de suite et de commandement à rendre ses enfans capables aussi de se dominer, de n’agir qu’après avoir considéré ce qui leur est permis ou défendu. Il leur transmet sous forme de principes de conduite la méthode que sa prudence et son amour jugent la plus propre à les sauvegarder dans la vie. L’école et les mœurs des écoliers obéissent à la même influence. L’église transporte dans sa doctrine la même préoccupation. Dans une société où le plus étourdi est forcé d’apprendre que son premier intérêt est non pas de chasser au plaisir, mais bien d’éviter de se mettre en désaccord avec la force irrésistible des autres volontés, la religion naturellement conçoit d’une manière analogue la fonction de l’homme vis-à-vis du maître de l’univers. Si elle n’enseigne pas la doctrine du salut par les œuvres, ou en d’autres termes par des actions enjointes que chacun doit accomplir malgré sa volonté, elle pèse sur les individus pour leur donner le sentiment de la responsabilité personnelle et la volonté de s’imposer eux-mêmes des obligations. Elle leur apprend que le devoir religieux aussi consiste pour chacun à ne pas céder à ses penchans et à se faire une loi d’obéir à sa conscience.

Quant à la presse, c’est-à-dire quant à l’organe par lequel s’exprime l’opinion publique et par lequel se forme l’opinion générale, il suffit de lire un journal anglais pour voir que son objectif est plutôt encore de surveiller les esprits que de critiquer les mesures. À l’égard des questions de salaire par exemple, il est impossible de ne pas être frappé de l’impassible rudesse avec laquelle elle exerce son office de censeur. Pour maintenir aux ouvriers le droit de s’associer, pour vouloir, en dépit des excès où ils peuvent se laisser aller, qu’ils conservent la liberté de leurs mouvemens, pour être prêts, advienne que pourra, à écouter leurs griefs et à y faire droit, les Anglais sont d’une magnifique générosité à laquelle la France a souvent rendu hommage. Et cependant leur économie politique nous fait l’effet d’une froide lame d’acier. Travailler suivant ses facultés et recevoir suivant ses besoins, voilà l’extrême expression de la tendance française ; l’école anglaise au contraire irait plutôt à dire : chacun pour soi et Dieu pour tous ! Tout dernièrement encore, à l’occasion de la grève des laboureurs et de la coalition des fermiers, le Pall-Mall s’exprimait ainsi sur la défaite des premiers : « Il n’y a pas à parler en cette affaire de justice ou d’injustice ; chacun a défendu ses intérêts. Si les laboureurs ont été battus, c’est qu’ils avaient mal apprécié leurs ressources ; à eux d’en porter la peine et d’en profiter pour l’avenir. » Je conçois que des peuples étrangers à l’éducation et aux mobiles de l’Angleterre soient choqués de ce langage. Pour des esprits qui font passer en première ligne les bonnes intentions et qui sont portés à raisonner par des il faut et des notions de droit, cette rude économie politique semble tout simplement ériger l’égoïsme en loi ; mais regardons à l’effet qu’un tel enseignement ne peut manquer de produire, et nous reconnaîtrons vite qu’il renferme aussi une morale des plus fortifiantes. Il ne nie pas le devoir, seulement il ne supprime pas l’inévitable. Il ne veut pas dire que l’individu ne soit pas tenu devant Dieu et devant sa conscience d’être charitable et généreux, seulement il ne permet pas que notre idée de ce qui devrait être nous cache ce qui est. Tout en laissant debout le principe qu’il sera beaucoup demandé à celui qui a beaucoup reçu, il maintient le fait que le monde est un champ de bataille où se disputent des forces opposées. En définitive, cela habitue les hommes à être virils ; cela ne leur laisse pas oublier qu’il ne s’agit point de pérorer sur les devoirs de leurs voisins ou sur ce que l’état devrait faire pour eux, que leur rôle est de prévoir ce qui est inévitable et de compter sur eux-mêmes, que chacun enfin a charge de défendre ses propres droits en face de la justice de Dieu et de la société, comme chacun a charge de combattre pour ses besoins en restant dans les limites de l’équité.

J’ajouterai encore que le principe de discipline rayonne jusque dans les domaines les plus éloignés de la vie sociale. Esthétique, critique littéraire, manière d’écrire l’histoire et d’apprécier la conduite des personnages historiques, discussion des actes du gouvernement et commérages quotidiens, tout est législatif et critique, tout est dominé par la préoccupation de chercher la règle publique qui doit être imposée à tous et d’exiger que nul ne la viole, — si bien que l’Anglais, quel que soit son tempérament de naissance, est contraint de devenir un législateur de lui-même. Un Français, sous l’empire des plus généreux penchans, emploie tout de suite son esprit à imaginer ce qui est nécessaire pour amener le résultat qu’il juge le meilleur ; il ne pense qu’en second lieu à considérer ce que la nature des choses et celle des volontés autres que la sienne peuvent lui permettre ou lui défendre. Tel n’est pas l’ordre des pensées d’un Anglais. Jusque dans sa vanité et dans son égoïsme, il n’oublie pas qu’il y a en dehors de lui quelque chose qui fixe des conditions auxquelles il doit se plier pour éviter ce qui lui serait pénible ou se procurer ce qu’il désire. Comme le Juif, il ne peut pas songer avant tout à plaire, ou à se plaire, à réaliser son propre idéal ou celui de sa classe ; il se sent sous la main d’un Jéhovah qui est, en dépit de lui, l’arbitre de la vie et de la mort, de la défaite ou du succès, — sa première pensée est d’aviser à se sauver du mal.

À l’heure qu’il est, la physiologie tend à expliquer les caractères des peuples et des individus par leur tempérament physique, et M. Spencer en particulier a beaucoup fait pour élever cette tendance à la hauteur d’une théorie scientifique, en soutenant que l’expérience de l’individu entraîne dans son organisme des modifications susceptibles de se transmettre par la génération. Je crois que, sans rejeter entièrement cette hypothèse, il est bon d’en user avec prudence : elle trouve faveur parce que la question de l’hérédité des tendances morales est mal posée. Il n’y a pour ainsi dire en présence que des spiritualistes qui veulent trouver l’origine de toutes les idées humaines dans le libre jeu d’un principe pensant inhérent à l’individu, et des matérialistes qui veulent en chercher la cause dans les vibrations de l’organisme physique, c’est-à-dire encore dans l’individu seul ; mais il me semble que ces explications ne servent qu’à nous empêcher de voir qu’il y a quelque chose à comprendre. Elles nous rendent incapables de reconnaître comment un système d’idées est un esprit public qui se forme par la collaboration de mille individus, et qui se propage par une action incessante de tous sur chacun. Le caractère anglais, d’où qu’il soit venu, ne se transmet certainement pas comme les cheveux blonds ou le tempérament lymphatique ; ce qui le communique, c’est l’ensemble des mœurs, qui sont fondées sur une manière nationale de concevoir la vie, et la vie commune. En quoi consiste cette foi publique contre laquelle tous les instincts de l’enfant anglais viennent butter et se mouler ? Le dire au juste est impossible, — seulement la chose certaine à mon sens, c’est qu’une foi de ce genre se fait partout sentir en Angleterre.


II.

L’un des plus curieux symptômes de la forte pression qu’exerce l’esprit public en Angleterre est la timidité si marquée des jeunes Anglais. Nos jeunes gens à nous ont sans doute leur respect humain : avec leur vive perception de l’effet qu’ils produisent, ils ont conscience d’avoir affaire à des personnes fort impressionnables, et, quand ils ne sont pas dominés par l’instinct de contradiction, ils ont en général un grand souci de plaire ou une grande inquiétude de déplaire ; mais cette préoccupation ne ressemble que de loin à celle du jeune Anglais. Lui, ce qui l’obsède, ce qu’il pressent partout comme son redoutable adversaire, c’est une morale impersonnelle qui exige de lui de la réserve et du respect pour ses aînés, qui lui défend de parler à l’aventure et de sortir du vrai, qui ne souffre pas qu’il manque à mille convenances encore inconnues pour lui, et qui veut qu’il se mette en accord avec mille choses dont il n’a aucune idée, avec la sagesse des hommes mûrs, avec les volontés autres que la sienne. Il y a de l’épouvante dans son silencieux malaise. La timidité anglaise, dirais-je volontiers, c’est de l’imagination qui soupçonne quelque chose qu’elle ne peut pas se représenter. Dans la jeunesse, elle est un bon signe, car elle indique que le caractère est déjà dompté, que le jeune homme n’est plus entièrement emporté par ses impressions personnelles et que son esprit a commencé de s’exercer, pour tâcher de saisir le fatum qui est comme l’adversaire omniprésent de sa propre volonté. Si elle est malsaine et de mauvais augure, c’est seulement quand elle persiste dans l’âge mûr et qu’elle dénote positivement une incapacité d’intelligence ou un caractère trop faible pour prendre son parti en face du parti-pris de la société.

Je viens de parler de la timidité du jeune Anglais, mais en vérité le poids des exigences sociales sous lesquelles tout Anglais grandit se lit jusque sur la physionomie de l’enfant de huit ans. Si on lui adresse une question, il y a dans ses yeux je ne sais quelle expression de retour sur lui-même. On voit qu’avant de parler il considère et s’interroge. Au lieu de se laisser aller, il prend une résolution. Il sent déjà qu’il est observé, jugé et responsable. Et pourtant ce qui n’est pas moins frappant, — en tout cas chez les classes cultivées, — c’est que cette réserve imposée à tous est décidément favorable au développement des caractères individuels. Dans cette société, où chacun craint de se livrer à l’étourdie, où chacun est tenu de ne pas attaquer inconsidérément l’opinion d’autrui, les plus étranges idées fixes peuvent en quelque sorte grandir et grossir sans être entravées. Moralement on parle à voix basse ; un homme qui est porté à croire aux revenans, aux esprits frappeurs, aux théologies chimériques, ne rencontre sur son chemin que des objections à peine indiquées ; il est libre de s’abandonner avec une suprême naïveté à sa pente. L’exigence qui pèse sur tous n’est bien évidemment qu’une pure loi sociale ; elle n’a rien de dogmatique, elle ne statue pas sur ce que les individus doivent penser et vouloir, elle a essentiellement trait aux devoirs communs de bon voisinage que chaque conviction et chaque volonté est tenue d’observer en raison des autres convictions et des autres volontés.

Mais ici-bas tout bien a ses inconvéniens, toute action a sa réaction, et il n’est pas douteux que ce sentiment d’une obligation constante n’ait quelque chose d’oppressif. Le devoir aussi est un commandement qui menace de jeter l’individu hors de lui-même, hors de ses propres sentimens. Autant il développe les esprits qui sont de force à concevoir par eux-mêmes la raison du commandement, autant il risque d’étouffer la conscience et l’intelligence de ceux qui ne peuvent pas comprendre les nécessités où l’obligation trouve sa justification. Le devoir incompris fait prédominer la peur et produit je ne sais quelle inhumanité ; il rend superstitieusement docile ou il provoque la révolte.

Et en effet dans cette société anglaise, où la souveraineté appartient à une autorité morale, j’aperçois partout des révoltes morales assez analogues aux révolutions et aux insurrections matérielles qu’ont produites chez nous les dictatures matérielles. Je ne crois pas m’écarter du vrai en disant que ce même sentiment d’un devoir public qui fait la force de l’Angleterre est aussi la source des illusions qui la travaillent et des entraînemens insensés auxquels elle est sujette. C’est lui enfin qui détermine la forme que prennent sa raison et sa déraison, ses penchans et sa bonne volonté, la sagesse qui la porte au vrai progrès et les mobiles qui la poussent au sans-gêne. L’Angleterre est à la fois oppressée et trop rassurée par l’invincible pouvoir qui se charge de maintenir l’ordre et la cohésion ; la discipline qu’elle subit fait refluer vers l’indépendance toutes ses aspirations, et la confiance que lui inspire l’esprit public, qui domine encore toutes les volontés et toutes les tendances de classes, la jette dans un optimisme excessif. Elle est si persuadée que les individus et les groupes ont naturellement la sagesse de s’accorder, qu’elle est fort tentée de porter atteinte aux institutions d’où résulte cet esprit commun qui empêche les volontés de s’entre-choquer.

Si cela ne devait pas m’entraîner hors de mon cadre, j’aimerais à m’étendre sur le cours que prennent en Angleterre la poésie, le roman et les rêves de la jeunesse. Notons que la littérature d’imagination, comme les tendances de la jeunesse, sont un excellent indice des mobiles, puisqu’elles représentent précisément la protestation des désirs froissés et l’idée qu’ils se font de l’attrayant. Pour m’en tenir à une courte indication, on pourrait ramener la poésie et le roman de l’Angleterre contemporaine à trois écoles principales, une école sensuelle ou sensationnelle, une école de rêverie ou d’art pur, une école de morale musculaire. Ce qui les caractérise toutes les trois à mes yeux, c’est qu’au lieu d’être dogmatiques ou en guerre contre les lois, elles dénotent plutôt une réaction contre la discipline du devoir, un effort des individualités pour se dégager de la pression d’une opinion publique. Chez les natures sensuelles, c’est la sensualité qui cherche à se faire sa part ; chez les natures rêveuses et esthétiques, c’est l’imagination qui réclame le droit de concevoir les tableaux les plus séduisans ; chez les énergiques, c’est la volonté comprimée qui s’indigne, qui sent que le devoir peut aussi dégrader l’homme en faisant prédominer en lui la peur, mère de l’hypocrisie, et qui tend à soutenir que toute morale, tout génie, toute noblesse consistent à être soi-même, à n’être que soi.

Le ritualisme, qui dans le domaine de la religion représente aussi les entraînemens de l’imagination et du sentiment, a évidemment pour une bonne part la même origine, — et on pourrait en dire autant du mysticisme anti-sacerdotal qui s’est développé vis-à-vis du ritualisme. L’église anglicane, comme je le faisais observer plus haut, a cela de particulier qu’elle a surtout travaillé à faire l’éducation de la volonté : par là même elle a peu donné aux sens, comme elle a peu laissé à la spéculation, et justement ce qui la menace aujourd’hui, c’est le débordement des deux tendances qu’elle comprimait. On pourrait le reconnaître rien qu’aux textes qui sont écrits en grosses lettres sur les murs des divers temples. Le mysticisme évangélique, qui part de l’idée qu’il s’agit de supprimer tout intermédiaire entre l’individu et Dieu, inscrit volontiers dans ses chapelles : « Crois au Seigneur Jésus, et tu seras sauvé. » Le ritualisme écrit plutôt au-dessus de ses autels : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! » Ce qui lui a donné naissance, et ce qu’il cherche à satisfaire par des cérémonies mystérieuses, c’est l’adoration qui s’adresse à quelque chose d’infini et d’incompréhensible. Le sentiment du mystère universel, l’effroi d’une puissance inconnue, le désir de se concilier cette souveraineté invisible, tel est l’instinct naturel qui réagit contre la discipline de l’église anglicane, contre la foi pour qui Dieu est surtout la volonté suprême qui en vue du bien de tous impose à chacun la justice.

Mais, au milieu de ces contre-courans que je viens d’indiquer, il s’en dessine un autre qui n’est rien de moins qu’un torrent. Je veux parler du libéralisme qui a fait à l’Angleterre son individualité politique, ou, pour être plus exact, qui s’est peu à peu développé sous l’influence de tout son passé et qui a de plus en plus refaçonné ses institutions et sa destinée ; seulement à cet égard il y a une méprise à éviter.

Depuis un siècle environ, dans toute l’Europe occidentale on voit s’entre-croiser et plus ou moins se mêler deux mouvemens tout à fait différens d’origine comme de direction, et qu’il importe de ne pas confondre. Il y a d’abord un mouvement démocratique et égalitaire qui est bien plus socialiste que politique, qui malgré ses alliances accidentelles avec le libéralisme ne vise nullement à étendre l’indépendance des individus en diminuant le pouvoir central, mais qui tend plutôt à déplacer l’assiette de la souveraineté pour arriver à changer plus ou moins d’autorité la constitution de la société. Cet entraînement-là s’est produit surtout dans les pays catholiques, et n’est, à bien voir, que la contre-partie de leur civilisation. L’église et l’état, dans l’Europe catholique, s’étaient peu à peu transformés en un pur gouvernement qui au fond laissait les esprits et les volontés sans culture. Pour établir l’ordre, ils avaient commandé ce que tous devaient croire et faire en dépit de leurs sentimens propres, c’est-à-dire qu’ils avaient pratiquement laissé aux individus la licence d’être indifférens, sceptiques et immoraux, en exigeant seulement qu’ils n’eussent aucune conviction personnelle, aucune manière à eux de concevoir le vrai, le juste et le nécessaire. En France surtout, où ce régime n’avait pas réussi à tuer l’activité des intelligences, il en était sorti cette conséquence étrange, que la royauté et l’église étaient devenues officiellement absolues au moment même où les esprits n’y croyaient plus. De là le caractère de l’opposition qui a grandi de plus en plus chez nous, opposition essentiellement anti-religieuse, anti-aristocratique, anti-royaliste et essentiellement autoritaire aussi. Les prétentions dictatoriales des deux pouvoirs ont provoqué une volonté contraire qui repousse la leur ; mais, sous cette opposition, il n’y a toujours que le même genre d’esprit qui pouvait seul résulter de l’éducation du pays. Le radicalisme démocratique et irréligieux est héritier du passé par sa foi à la dictature. Quelles que puissent être les intentions des chefs, ce que désirent les masses qui les suivent, c’est simplement de mettre la souveraineté entre les mains des majorités pour qu’à leur tour elles puissent par des décrets refaire la société à leur gré.

L’autre mouvement au contraire a pris naissance dans les pays protestans et est décidément politique par ses visées. Il tend à limiter l’état, à enlever à la société le droit de restreindre par des règlemens l’indépendance des individus. Dans le domaine de la théologie, l’Allemagne avait été le premier champion de ce libéralisme ; elle avait nié l’autorité de l’église en réclamant pour chaque fidèle le droit de lire la Bible et d’avoir une foi personnelle ; mais les consciences n’étaient pas mûres. Dans une large mesure, les penchans abusèrent du libre examen pour se faire une religion au profit de leur bon plaisir, et les débauches de l’anabaptisme rejetèrent l’Allemagne, y compris ses églises, sous la domination des pouvoirs civils. Cependant elle conserva au spirituel une forte dose d’indépendance ; elle resta même libre de prêcher, sous le nom de christianisme, à peu près toutes les philosophies. Seulement le pays le plus libre en théologie resta asservi en politique au bon plaisir des rois et des princes.

En Angleterre, c’est l’inverse qui a eu lieu. Dès le XVIe siècle, la royauté y avait restreint l’autorité de l’église, et à son tour l’église avait limité la royauté, ou, si on le préfère, elle avait limité la disposition des hommes à se laisser dicter la loi en leur apprenant à se gouverner eux-mêmes. À tout prendre, l’Angleterre est peut-être le peuple qui a été soumis à la plus forte discipline morale ; non-seulement c’est celui où la loi civile a le plus contraint les populations à recevoir le même enseignement religieux, c’est encore celui où l’église, mieux maintenue dans ses attributions spirituelles, a été le plus efficace comme instrument d’éducation, et, chose remarquable, l’Angleterre est le pays qui a été le plus tôt et le plus complètement libre en politique. Grâce à l’échec que se faisaient l’un à l’autre le pouvoir civil et l’individualisme protestant, c’est l’indépendance de l’individu qui a gagné ce que perdait l’autorité royale. Grâce aux habitudes d’empire sur soi, la liberté a produit des fruits de vie, et, avec la prospérité qu’elle a amenée, il s’est développé un libéralisme qui est à la fois la révolte des instincts contre la discipline morale à laquelle ils ont été soumis, et la forme d’esprit que le pays a reçue de son éducation.

En d’autres termes, le libéralisme est la foi de l’Angleterre, et il est également ce qui menace de devenir sa superstition. Il est son bon génie en ce sens que l’Anglais a réellement un esprit législatif, qu’il use réellement de ses facultés et de son expérience pour étendre son idée de la nécessité, et que, s’il repousse la réglementation, c’est en grande partie parce qu’il veut être libre de se gouverner d’après la règle qu’il juge la meilleure ; mais en Angleterre aussi il y a les appétits et les mécontentemens qui ailleurs se manifestent par des passions démocratiques ; il y a les ignorances et les sottises qui ailleurs rêvent des théories chimériques ; il y a enfin toutes les antipathies et les colères que les penchans éprouvent contre ce qui les arrête, et ces instincts-là, en se mêlant au libéralisme des esprits, le transforment plus ou moins en une dangereuse insurrection. En somme, les Anglais sont si bien disciplinés qu’ils n’aspirent pas à dicter la loi ; ils tendent plutôt à échapper à toute loi. Leur déraison et leurs penchans, au lieu d’aller à la violence et au despotisme, vont plutôt à la désorganisation. Leur folie. quand ils sont fous, ne consiste pas à croire que le mot impossible n’est pas anglais, et que, pour faire triompher en dépit de Dieu et des hommes tout ce que l’on peut désirer, il suffit d’avoir de l’énergie et encore de l’énergie ; elle consisterait plutôt à croire que la liberté suffit à tout, et que, pour assurer l’harmonie, il s’agit de soustraire les esprits comme les personnes à toute discipline publique.

Au fait, quoique l’Angleterre se soit profondément démocratisée, rien n’est plus remarquable que le peu d’entraînement démocratique qui est entré même dans ses réformes les plus radicales. Cela date de loin. Aux momens où elle était mécontente de son parlement, elle aussi, il est vrai, a eu ses illusions chartistes : elle a cru que le mal provenait de son système électoral, et que le spécifique unique était le suffrage universel avec des parlemens annuels. Et franchement ce ne sont pas les rêveries extravagantes qui lui ont jamais manqué. Comme l’écrivait le railleur Sydney Smith (à propos du premier bill de réforme), « les demoiselles qui restaient au bal sur leur banquette ont cru qu’on allait tout de suite leur amener des maris ; les écoliers se sont persuadés que les thèmes et les supins allaient être abolis, et que les tartes aux groseilles seraient à rien ; les mauvais poètes ont compté sur une masse de lecteurs pour leurs poèmes épiques, et les niais, comme toujours, se sont arrangés pour être désappointés. » Mais qu’un lord Rockingham vînt dire au pays : — Ce n’est pas cela, ce qui vous blesse ne provient point de la façon dont le parlement est élu, le mal tient à ce que les membres élus sont sujets à être corrompus par la couronne, — aussitôt un pareil appel faisait vibrer la corde sensible ; l’Angleterre reconnaissait que son vrai désir était non pas de mettre le pouvoir entre les mains de ceux-ci ou ceux-là, mais bien de rendre les individus indépendans du pouvoir central, et elle donnait raison à ses Rockingham.

Ainsi en a-t-il été de nos jours. L’Angleterre a fait comme le reste de l’Europe, elle s’est rapprochée du suffrage universel ; cependant je ne vois pas qu’elle y ait été poussée par aucune passion pour la souveraineté des masses, ou par aucune antipathie bien marquée pour le privilège législatif des classes riches. Chose remarquable, c’est sous la pure inspiration de son libéralisme qu’elle a commencé à porter la cognée dans son vieux système électoral. Elle a supprimé les incapacités des catholiques parce qu’elle répugnait à toute contrainte en matière de croyance ; puis, une fois en veine de réformes, elle s’est laissée aller avec une sorte d’indifférence bienveillante aux idées du jour. Sans engouement, sans attendre grand’chose du nouveau corps électoral, elle a cédé au courant en partie par amour pour le fair play, en partie par un vague sentiment qu’il était plus prudent de ne pas tout refuser, et avant tout par l’espèce d’optimisme libéral dont je parlais plus haut. Elle n’avait pas peur enfin, elle était rassurée par la force du sentiment social, elle se fiait à la sagesse naturelle du caractère anglais, et c’est pour cela qu’elle s’est décidée à suivre la mode de l’Europe, à laisser faire chez elle l’esprit démocratique du jour.

Cela n’empêche pas sans doute que l’Angleterre en fait ne soit démocratisée. Comme j’ai cherché moi-même à le montrer, la prépondérance politique y appartient déjà aux classes qui ont le moins profité de la discipline morale du passé, et qui ont le moins de respect pour les institutions auxquelles le pays doit sa culture ; mais, à tout considérer, ce n’est pas cela qui me semble menaçant pour l’avenir. Bien qu’il soit difficile et impossible même de concevoir par quel moyen l’Angleterre pourrait enrayer dans la voie de la démocratie ou revenir en arrière, les classes intelligentes qui l’avaient gouvernée de droit jusqu’ici sont encore par leur influence les arbitres de l’opinion publique, et, tant que l’unité d’esprit qui a fait sa force ne sera pas rompue, j’imagine que l’Angleterre saura se tirer d’affaire. Sa raison est restée saine, et en ce moment même il y a chez elle une réaction contre les entraînemens d’imagination qui ont fait dévier son vieux libéralisme. La chute de M. Gladstone n’a pas d’autre sens. En le renversant, le pays n’a pas cessé d’être libéral ; loin de là, ce sont les masses libérales qui ont protesté contre la nouvelle interprétation, moitié mystique et moitié radicale, que le successeur de lord Palmerston donnait au libéralisme. Le parti des réformes est aussi celui qui vient de montrer son peu d’amour pour le radicalisme.

Mais ce qui me paraît à craindre pour l’Angleterre, c’est l’excès de sa propre tendance, ou plutôt c’est le fait que les réformes démocratiques, qui tendent à livrer le sort du pays aux entraînemens des majorités irréfléchies, sont accompagnées chez elle d’un optimisme libéral qui la pousse à détruire pièce à pièce ce qui a produit et entretenu jusqu’ici son unité morale. « Tout homme, dit Jérémie, est abruti par ce qu’il a su faire, tout fondeur est confondu par les images qu’il a fabriquées. » L’Angleterre, pour sa part, a donné au monde l’exemple du régime libéral ; en conséquence, elle est portée à croire aveuglément à la liberté. Elle a été sage et continente, en conséquence elle s’imagine volontiers que la sagesse et la continence sont inhérentes à la nature humaine, du moins à la nature de la race anglaise, et que les autres peuples, qui ne lui ressemblent pas, sont des hommes dénaturés, des hommes qui ont été déformés par de mauvaises institutions. Pour tout résumer par un mot de Carlyle, elle est comme le chat qui prend les maisons pour des rochers, et naturellement elle est fort tentée de conclure que les libertés qu’elle a pratiquées avec succès sont en elles-mêmes ce qui ne peut manquer d’assurer à la fois l’ordre et le progrès, d’amener du même coup le développement des forces particulières et leur accord spontané.

Avec cet optimisme, l’Angleterre, sans trop s’en apercevoir, a viré de bord. Maintenant qu’elle est en possession des libertés politiques et civiles, son amour pour la liberté se tourne contre les doctrines et les influences morales qui provoquent des dissidences ; c’est le laisser-faire spirituel qui l’attire, et déjà elle a porté de graves atteintes à l’unité d’éducation qui l’a faite ce qu’elle est. Il reste à peine trace des tests et des règlemens qui ne donnaient accès qu’à la religion anglicane dans les universités. Aujourd’hui Oxford et Cambridge sont en bonne voie de se séculariser complètement, et par là de s’ouvrir simultanément au catholicisme et au positivisme, au ritualisme et à l’anti-ritualisme, aux disciples de Loyola et à ceux de Jean de Leyde, comme disait M. Fitzjames Stephen. D’un autre côté le même optimisme libéral a livré l’église nationale elle-même aux tendances les plus inconciliables : il y a si bien laissé pénétrer la discorde que les partis qui s’y entre-choquent s’habituent à l’idée de la désétablir.

Que l’on ne se lasse pas de me voir revenir encore à cette église anglicane qui, par sa constitution comme par ses vicissitudes, est certainement une des institutions les plus caractéristiques de l’Angleterre. Ailleurs nous voyons des organisations qui sont une volonté humaine réalisée ou une donnée du passé systématisée après coup ; mais à quelques lieues de la France, par suite de la proportion insolite dans laquelle le respect du passé s’allie chez nos voisins au sens pratique, nous avons encore un exemple frappant de ces purs et lents produits de l’histoire qui se forment comme par une série d’alluvions, qui représentent une première intention si souvent déjouée, si souvent amendée, que le résultat dernier est comme un démenti donné à tous les systèmes humains. Telle que le cerveau de Henry VIII l’avait conçue, l’église anglicane était un mécanisme monarchique destiné à soumettre les laïques au clergé et le clergé à la suprématie de la couronne ; mais depuis longtemps la machine monarchique est décapitée de son monarque. La royauté n’a plus la prétention d’être souveraine au spirituel ; le parlement ne songe pas plus à décréter des dogmes qu’à légiférer sur la coupe des habits. Pourtant le clergé, loin d’hériter des pouvoirs abandonnés par la couronne, a vu ses assemblées de plus en plus dépossédées de toute influence réelle ; par crainte que les prétentions et les exaltations cléricales ne portassent préjudice à l’indépendance des laïques et à la bonne harmonie du pays, la loi les a réduites à de simples conférences. D’ailleurs les laïques sont restés dans la position où ils étaient avant Henry V. Littéralement donc l’église anglicane ne se gouverne pas elle-même pas plus qu’elle n’est gouvernée : elle n’est ni synodale, ni sacerdotale, ni église d’état. Pour la caractériser, il faut ouvrir un nouveau titre de classification, et, quant à moi, je la désignerais comme contractuelle. Au point de vue de ses dogmes, elle repose sur un contrat immobile passé entre elle et l’état. Le pays s’est engagé à lui assurer une dotation et une fonction publique à la condition qu’elle-même enseignerait une doctrine spécifiée dans une confession en trente-neuf articles, et qu’elle emploierait une liturgie également arrêtée entre les deux parties.

Sous un autre rapport encore, l’église anglicane ne s’est pas moins éloignée de sa destination primitive. Aux premiers jours de la réforme, alors que plusieurs nations avaient rejeté l’idée d’une autorité ecclésiastique supérieure à tous les pouvoirs nationaux comme aux consciences individuelles, et alors que le protestantisme, effrayé par les excès des masses livrées à la seule inspiration de l’Esprit-Saint, avait senti la nécessité de s’organiser, la nouvelle idée qui s’était peu à peu élaborée était celle d’une église qui, au lieu de renfermer l’état, serait contenue dans l’état. Les circonstances d’abord avaient amené les princes, les peuples et le nouveau clergé à s’unir contre l’anabaptisme en même temps que contre la papauté, et il était sorti de là des établissemens religieux qui, une fois nés, donnèrent naissance à une théorie. Cette théorie revenait à peu près à ceci : que l’état en sa qualité de tuteur a droit de choisir la religion qui doit être enseignée à ses administrés, que c’est lui qui a charge de fixer la croyance que tous doivent avoir comme de la faire prévaloir par des fonctionnaires ecclésiastiques. Plus qu’aucune église protestante, l’église anglicane fut d’abord un instrument d’état pour imposer une orthodoxie ; mais il y a longtemps que le pouvoir civil en Angleterre a reconnu la nécessité de renoncer à sa première prétention. Tour à tour les presbytériens, les quakers, les catholiques, ont obtenu la liberté de pratiquer et prêcher leur foi ; seulement, avec leur remarquable ténacité, les Anglais n’ont pas renoncé pour cela à leur établissement religieux. Ils se sont bornés à supprimer les lois qui entravaient la liberté de conscience, et sans théorie encore, rien qu’en conservant leur église à côté des libres propagandes, ils l’ont transformée en un pur établissement d’éducation publique. Nul n’est contraint, toutes les croyances peuvent chercher à faire des prosélytes, et pourtant la prudence de la nation a son moyen d’action. Elle n’abandonne pas les multitudes aux influences discordantes, aux théologies superstitieuses et aux fanatismes mystiques qui peuvent avoir le plus d’attrait pour les ignorans ou les mécontens ; elle s’est ménagé un corps enseignant qui va offrir à tous l’éducation religieuse que le pays juge la meilleure, qui a des ressources exceptionnelles pour occuper tous les points du territoire, et qui, sans porter atteinte à la liberté, empêche que l’esprit de discorde ne prenne le masque de la religion pour se propager.

Ce n’est pas tout encore, et les dernières vicissitudes de l’église anglicane ne sont pas les moins étranges. Le pacte qui l’unit à l’état étant un contrat civil, c’est la justice civile qui a droit de prononcer en dernier appel sur les contestations, de décider si les ecclésiastiques accusés d’être sortis de la doctrine de l’église ont, oui ou non, enfreint les trente-neuf articles. Nul doute que ce contrôle exercé par le pouvoir laïque n’ait eu une influence modératrice très marquée. C’était une maxime parmi les hommes d’état qu’il convenait de laisser un libre jeu à diverses tendances religieuses, et comme moyen d’éducation l’établissement ecclésiastique de l’Angleterre avait présenté pendant longtemps une grande analogie avec le gouvernement représentatif du pays. Il renfermait un parti autoritaire tempéré, un parti latitudinaire contenu, un parti individualiste également réservé. Soyons justes, la plus illogique et la plus dénigrée des églises, celle qui est dénoncée comme érastienne par les évangéliques, qui est un objet de répulsion pour les dissidens, qui est traitée de tiède et de mondaine par les sacerdotalistes, a remarquablement réussi à entretenir le sentiment religieux. Elle a été à l’abri des exagérations antagonistes auxquelles sont sujets les laïques et les théologiens quand ils sont abandonnés à eux-mêmes : elle a empêché les cléricaux de conduire les populations à la prostration morale et au servilisme ; elle a empêché les mystiques de les laisser sans direction, et par là elle a aussi empêché le parti irréligieux de les jeter dans l’incrédulité et tout ce qui l’accompagne si facilement chez ceux qui n’ont ni bien ni crédit à perdre.

Mais aujourd’hui il se trouve que c’est précisément la manière dont s’exerce le contrôle du pouvoir civil qui contribue à désorganiser l’église et à y déchaîner la guerre. Comme le faisait remarquer un journal que j’ai déjà cité, le Pall-Mall, la réforme ecclésiastique, qui avait eu la très louable intention de rectifier des abus en supprimant les sinécures et en répartissant plus également les revenus du clergé, a eu pour conséquence de substituer à la vieille féodalité cléricale une démocratie qui se montre beaucoup plus immodérée et beaucoup plus insubordonnée. Quoi qu’il en soit, le fait est que la bonne entente n’existe plus entre le pouvoir laïque et l’église ; des poursuites ont été instituées par les évêques contre des ecclésiastiques qui avaient publiquement arboré les couleurs d’un rationalisme et d’un quasi-catholicisme des moins déguisés, et les juges laïques ont déclaré qu’il n’y avait pas lieu de leur retirer leurs bénéfices. — On le voit, par suite du libéralisme de plus en plus confiant de l’Angleterre, par suite de sa répugnance croissante pour tout ce qui ressemble à un empiétement sur l’indépendance spirituelle des individus, par suite d’une disposition marquée à méconnaître l’utilité des confessions de foi, des pactes d’union, des organisations qui visent à prévenir l’antagonisme des croyances pour prévenir celui des volontés, par suite, dis-je, de ces dispositions, les laïques en ce moment tendent à traiter avec indifférence les querelles des théologiens, et la plus haute cour ecclésiastique, en acquittant les opinions extrêmes, les a proclamées légales, — ce qui revenait à leur donner droit de cité dans l’église, et à abroger virtuellement le statut, qu’elles violaient de la façon la plus patente.

C’est la vieille histoire éditée à nouveau. Quand les législations pénales, en attachant au meurtre un châtiment, ont fini par donner aux sociétés la sécurité, les sociétés s’imaginent que c’est le propre de l’homme d’avoir horreur du meurtre, et elles s’ingénient à trouver des raisons pour croire que le châtiment au contraire est la cause de la brutalité. Je ne sais pas ce qu’il adviendra de l’église anglicane. Le pays y tient encore beaucoup, et vient de faire une tentative pour y rétablir un peu d’ordre ; mais le désir qu’il peut avoir de la maintenir debout ne suffit pas pour la sauver. Le libéralisme contemporain continue sourdement son œuvre de négation et de dissolution à l’égard des liens moraux qui unissaient les esprits ; la répugnance pour la dictature d’une opinion sur les autres devient idée fixe et détermine seule les jugemens ; l’amour pour la justice conduit de plus en plus à restreindre et supprimer l’obligation en matière de foi ; la prudence enfin admet comme un dogme que les esprits s’entendent d’eux-mêmes, et quand ce ne sont pas les pouvoirs publics qui crient tout haut : Opinions libres, tout est licite, rien n’est responsable, — la masse des intelligences le dit tout bas. Au bout de tout cela, le vieil esprit national, qui se composait d’esprits particuliers unis par une circulation de croyances communes, s’émiette : le courant du jour ne va à rien moins qu’à y substituer un amas de doctrines indépendantes et simplement juxtaposées.

En attendant, les doctrines individuelles, qui se sentent la bride sur le cou, en profitent. Le droit de guerre privée et la lutte des oui et des non ont déjà détruit dans une large mesure l’esprit de corps de la vieille église. Plus libres de céder à leurs entraînemens, les partis opposés se causent l’un à l’autre plus de froissemens et supportent avec plus d’impatience le reste de gêne que leur occasionne le pacte fondamental. Aujourd’hui c’est le désir de dominer qui se fait libéral à son tour. Le sacerdotalisme s’habitue à l’idée du désétablissement, qui le délivrerait de l’opposition des latitudinaires et des évangéliques, et il pense que, s’il était dégagé de toute entrave, ce serait lui qui aurait la puissance de s’emparer des majorités. Pendant ce temps-là, les partis du dehors, qui surveillent l’église établie avec malveillance, font leurs commentaires. Les croyans se disent que la confusion des doctrines ne peut propager que le scepticisme, les politiques demandent s’il est juste que l’état puise dans la bourse des Juifs et des dissidens de tout genre pour mettre un certain nombre d’ecclésiastiques en état de se disputer et de semer leurs agressives chimères dans le monde.

Toute théorie à part, je me demande moi-même ce qui arriverait, si le vieil établissement d’éducation nationale était mis en liquidation, et je ne crois pas que l’Angleterre aurait à s’en applaudir. Les dissidens à côté de l’église ont pu être un élément de progrès, un stimulant ; mais rien que des dissidences, rien que des instincts rivaux auxquels la prudence publique n’imposerait plus ni freins, ni devoirs mutuels, ni conditions à remplir, rien que des sectes allant chacune au bout de son penchant, organisant chacune des écoles pour y enseigner à son gré une morale à elle, — franchement, cela ne me semble pas le meilleur moyen de faire l’éducation politique des classes sans traditions, sans philosophie arrêtée, auxquelles l’Angleterre a confié son sort.


III.

Je sens que mes inquiétudes et surtout mes motifs d’inquiétude courent grand risque de ne pas être partagés, car à l’heure qu’il est, tandis que la politique pratique appartient aux passions, aux antagonismes effrénés, le libéralisme optimiste continue chez nous à régner dans les intelligences. — Exaspérées par les abus de pouvoir dont les églises et les états se sont rendus coupables, désespérées de voir toutes les doctrines tourner à la violence ou à la tyrannie, les minorités pensantes, qui ne partagent pas l’emportement des combattans, ne voient rien de mieux à faire pour remédier à tout mal que de mettre partout la liberté, en la proclamant comme la seule fin et le seul moyen de l’institution sociale des gouvernemens et de l’éducation. Ce n’est plus là le libéralisme confiant de l’Angleterre, c’est plutôt un scepticisme qui tourne au fouriérisme. Il part de l’idée qu’aucune opinion n’est la vérité, qu’il n’y a à se fier à rien, et l’espoir qu’il caresse est de rétablir la paix en amenant les hommes à reconnaître que toutes les doctrines ne valent pas mieux l’une que l’autre, et qu’il s’agit de faire résoudre les questions publiques à la majorité des voix par toutes les vérités relatives, c’est-à-dire par toutes les erreurs. Il y a beaucoup de désertions sans doute ; mais ceux qui abandonnent cette théorie-là ne la quittent que pour se rejeter vers les anciens systèmes d’autorité, ce qui signifie toujours qu’en dehors de la foi à la dictature il n’existe pas d’autre foi que le fouriérisme, qui croit que l’ordre, la vérité et la justice se font tout seuls. Il le croit du reste plus que jamais. Dans ces dernières années, il est né une philosophie qui affirme dogmatiquement que le droit de l’individu à la libre disposition de son esprit et de sa personne est le principe même de la morale, de la justice et du devoir. Cela revient assez nettement à soutenir que, pour exister, la société a besoin seulement d’une police qui oblige le bon plaisir de chacun à ne pas entraver le bon plaisir des autres.

Pour ma part, je l’avoue, ce mysticisme sceptique me semble une pauvre sauvegarde contre les frayeurs et les convoitises qui travaillent aveuglément à nous ramener au chaos ou à un brutal absolutisme. Quant aux Anglais, le libéralisme est né chez eux, et ils sont plus en état que nous de savoir ce qu’il signifie. Ils peuvent retrouver en eux-mêmes les sentimens humains qui, en face de certaines circonstances, ont vu des raisons pour conclure comme ils l’ont fait. Si les circonstances changeaient, les Anglais sauraient sans doute changer leur conclusion. Ce que je redoute pour eux, ce sont uniquement les imprudences dont les conséquences seraient irrémédiables ; mais, quant à nous, notre libéralisme est chose d’imagination : il ressemble à l’idéal que le jeune homme se fait de la vie d’après des romans, et je crois que les esprits sérieux qui aiment leur pays et ont gardé leur sang-froid feraient bien de revoir soigneusement leurs interprétations. L’Angleterre nous a trompés par son exemple ; elle-même, malgré sa sagesse pratique, s’est entièrement trompée en s’expliquant sa prospérité par la sagesse naturelle de l’homme anglais et par les mérites intrinsèques de la liberté. Ce qui lui a donné le double avantage de l’ordre et du progrès, c’est l’usage qu’elle a fait de ses libertés, et le bon usage qu’elle en a fait tenait à un état moral acquis qu’elle devait à son éducation, surtout à son éducation religieuse. Je n’entends point légitimer les moyens de contrainte auxquels l’état a eu recours pour imposer une orthodoxie : ils étaient mauvais, et aujourd’hui encore l’Angleterre les paie, car la haine dont les dissidens poursuivent l’église établie a son origine dans les anciennes persécutions. Toujours est-il que l’Angleterre a grandi sous une même discipline morale, et que l’église chez elle a usé de son monopole pour donner au pays une éducation vraiment propre à développer le genre d’esprit qui permet aux hommes de vivre côte à côte en liberté. Je ne vois pas que, malgré sa sagesse, l’Angleterre ait réussi à s’entendre avec l’Irlande. Si les catholiques irlandais avaient été déversés sur son sol et avaient formé une moitié de sa population, elle n’en serait probablement pas où elle en est. Comme chez nous, on y verrait face à face des autoritaires et des révolutionnaires, des ultramontains et des athées, des écoles cherchant à baser l’ordre sur le renoncement qui engendre le servilisme et l’instinct de domination, des groupes animés de volontés différentes et ne songeant qu’à décréter, chacun d’après ses volontés à lui, le résultat où tous les autres doivent être conduits malgré leurs volontés, et sans doute au milieu de ces armées en lutte il n’y aurait qu’une imperceptible minorité pour entrevoir que le seul moyen efficace de mener les hommes aux bons résultats consiste à former chez eux les bons sentimens d’où résultent les volontés qui vont d’elles-mêmes à ces résultats.

Il faudrait cependant ne pas nous griser d’un mot. Derrière la rhétorique de nos espérances, il reste un fait inébranlable : c’est qu’un organisme quelconque, organisme collectif ou individuel, ne saurait exister sans une force qui oblige les parties à une action commune. Un autre fait qui me semble également perpétuel, c’est qu’une masse de personnalités différentes ne peuvent être amenées à former une société qu’en étant toutes soumises à une même pression physique ou morale, à celle d’une loi qui dicte un système de conduite que tous doivent suivre malgré la divergence de leurs volontés, ou à celle d’une éducation qui, en donnant à tous une même conception, les amène, malgré la différence de leur tempérament, à reconnaître un même système d’obligations. Vouloir supprimer du même coup la loi qui commande et la discipline morale qui forme les caractères, c’est demander le chaos. — Je ne dis pas précisément qu’il n’y aura jamais de société sans gouvernement et sans éducation commune, — car les institutions créent des formes d’esprit qui peuvent les rendre un jour superflues ; — ce que je dis, c’est que certainement nous nous faisons illusion en supposant que, là où les esprits sont en conflit, il suffit, pour les mettre d’accord, de leur donner pleine liberté de propager leurs tendances antagonistes, et d’organiser, l’une en face de l’autre, des armées permanentes. À quoi j’ajouterai encore ceci, que nous ne nous leurrons pas moins en espérant qu’un système d’instruction scientifique pourra nous protéger contre le danger des mauvaises éducations religieuses. En réalité, l’ensemble de nos connaissances pratiques n’est pas ce qui détermine les mobiles d’où procèdent nos volontés ; si notre science peut les modifier, c’est seulement en tant qu’elle contribue à modifier notre sentiment permanent du nécessaire et de l’obligatoire.

La grande lacune de l’esprit contemporain, à mon sens, c’est son incapacité de sentir le rôle social des religions ; ceux même qui les respectent le plus me paraissent à peine entrevoir ce rôle. Les uns les regardent comme un instrument nécessaire de police, les autres n’y voient guère qu’un moyen de salut pour l’individu ; mais leur influence en réalité s’étend bien au-delà de ces deux fonctions. La religion m’apparaît, à moi, comme la tradition et l’enseignement qui transmettent aux derniers venus une théorie de l’univers où se résument l’expérience et les connaissances de tous les penseurs présens et passés. Il n’y a pas longtemps, un écrivain de vive intelligence examinait de près si un peuple peut exister sans croyances religieuses, et, après avoir passé en revue toutes les traditions de classes, tous les points d’honneur particuliers qui se sont développés dans nos sociétés, il se prononçait pour l’affirmative. Dans un sens, il avait évidemment raison. À donner au mot l’acception que nous lui donnons, l’antiquité païenne, ou en tout cas la Rome de l’empire, n’avait aucune religion ; pourtant elle a vécu. Les peuples ne se laissent pas si facilement mourir ; seulement la Rome impériale n’a pu vivre que par une centralisation excessive et par l’action universelle d’un pouvoir matériel. Là est le danger : l’absence d’une croyance publique signifie l’absence d’une fonction dans les esprits, et, s’il n’y va pas de la vie, il y va de la liberté. Avant tout, il faut une règle commune, et un peuple ne peut échapper à la nécessité des pouvoirs qui commandent que dans la mesure où il devient capable de se régir lui-même. Plus j’y regarde, plus il me semble que toutes les formes de gouvernement qu’a vues le monde ont eu leur cause et leur raison d’être dans l’écart qui existait entre les devoirs que les individus étaient portés à s’imposer et les conditions qu’ils avaient réellement à remplir pour ne pas s’entre-choquer les uns contre les autres. Après cela, je sais bien que l’on ne peut pas créer par des décrets une croyance commune, et une église officielle qui n’a nulle prise sur les esprits ne vaut pas un fétu de paille ; mais toute erreur n’en est pas moins funeste, et si c’en est une de croire que les enseignemens religieux n’ont nulle influence sur les tendances politiques, mieux vaut y renoncer : cela ouvrira la porte à des idées plus justes et par là plus salutaires.

Voilà pourquoi je ne puis m’empêcher d’attacher une grande importance à la question des rapports de l’église et de l’état, et pourquoi je trouve que nous sommes mal préparés pour une crise qui s’approche. D’un moment à l’autre, les liens qui unissent aujourd’hui les établissemens religieux et les pouvoirs civils peuvent se briser ou être soudain tranchés. Les deux parties se heurtent par leurs prétentions ; les concordats sont discrédités, et, vu l’état de division où sont les esprits, tous sentent plus ou moins que les églises nationales ont cessé d’être réellement nationales, qu’elles ne représentent plus des croyances communes, et ne peuvent plus exercer une fonction publique d’éducation à l’égard de la société entière. En dehors des habitudes et des intérêts qui voudraient maintenir ce qui est, je n’aperçois en Europe que deux théories : l’une qui inclinerait à conserver les églises établies et à leur rendre vraiment un caractère national en les ouvrant indistinctement à toutes les opinions qui ont cours dans les nations (il a même été proposé par certains visionnaires d’y admettre les représentans de la chimie, de la médecine, etc.), — l’autre, qui prend le parti de trancher le nœud gordien en demandant que l’état ignore absolument les croyances, et que les religions, comme les propagandes religieuses, deviennent une affaire purement privée. Les hommes de foi aussi, ferai-je observer, aboutissent par d’autres voies aux deux mêmes programmes. Il y a les églises libres, qui penchent vers l’esprit sectaire, et qui, par leur manière d’affirmer l’incompétence absolue de l’état en matière de croyance, me semblent comme l’incarnation moderne de la théocratie. Elles ne prétendent point à la domination ; mais elles reposent sur une théologie arrêtée, et elles représentent surtout le parti des théologiens qui ont peur de voir leurs convictions gênées par les hommes autant qu’ils ont confiance que Dieu est pour elles, et qui déclarent, comme l’église libre d’Ecosse, que la conscience ne reconnaît pas d’autre chef que le Christ. Puis il y a le libéralisme, ou, à mieux parler, le radicalisme protestant, qui, par répulsion pour le dogmatisme des orthodoxies, soutient que la religion consiste dans un pur sentiment indépendant de tout dogme. Son idéal à lui est de mettre fin au conflit des théologies en réduisant les croyances à une foi indéterminée, à un zèle pour le bien qui laisse à un chacun pleine liberté de concevoir à sa guise les volontés de Dieu et la justice, de les concevoir comme saint Paul ou Assy, comme Loyola ou comme Jean de Leyde. Et Dieu sait quelles bizarres coalitions les circonstances et les passions ont amenées entre les divers groupes !

En Suisse, c’est l’état qui s’est appuyé sur le radicalisme religieux pour désorganiser l’église protestante et l’église catholique. Il a ordonné que toute commune élût son pasteur, qu’elle fût appelée à choisir sans condition aucune la doctrine qui lui irait le mieux, et que le pasteur, une fois nommé, ne relevât que de sa conscience propre. À mon sens, une pareille combinaison est une des curiosités de l’histoire. Que le pouvoir civil, dont la principale attribution est d’assurer l’existence de la communauté, use lui-même de la contrainte des lois pour créer artificiellement des dissidences, qu’il force les diverses localités à se faire des religions antagonistes ou plutôt à se laisser prendre par telle ou telle des théologies étroites et exagérées qui peuvent germer dans une tête particulière, qu’il emploie enfin son autorité à instituer une nouvelle espèce d’église où toutes les opinions pourront se prêcher aux frais du public et où elles travailleront toutes à propager la discorde, jamais le monde, ce me semble, n’avait vu rien de pareil.

D’autre part, en dehors de la Suisse, ce sont les croyances dissidentes qui s’allient au parti séculier et aux adversaires des religions pour demander la séparation absolue de l’église et de l’état. M. Gladstone s’est montré peu favorable au projet de loi qui avait pour but de réprimer les cérémonies illégales ; ses sympathies, dit-on, sont pour les sacerdotalistes, et c’est pour cela même, ajoute-t-on, qu’il incline à la suppression de l’église établie. Que M. Gladstone ait réellement cette intention ou qu’il ne l’ait pas, en tout cas beaucoup d’autres demandent la séparation absolue dans l’espoir qu’elle profiterait surtout à leur théologie, et ce ne sont pas eux peut-être qui raisonnent le moins juste. Ce qui me paraît étrange, c’est que le parti séculier, celui qui redoute les prétentions de l’ultramontanisme, s’imagine l’arrêter en lui jetant la bride sur le cou et en lui disant d’aller enseigner à huis-clos tout ce qui lui plaira. Agir ainsi, ne serait-ce pas simplement débarrasser l’ultramontanisme de toute concurrence, comme de toute surveillance, et lui livrer les multitudes en pleine propriété ? Nous avons déjà fait une expérience dont le résultat devrait nous rendre défians.

L’enseignement secondaire a été déclaré libre, et en fait il n’y a guère que les jésuites qui en aient tiré bénéfice. Ils fondent partout des collèges ; ils trouvent sans peine des fonds pour rivaliser, à prix réduits, avec les écoles subventionnées par l’état, et dans les mêmes provinces où leur nom était, il y a trente ans, un terme de reproche on ne peut plus franchir pour ainsi dire le seuil d’une maison sans apprendre de la dame du lieu que ses enfans sont chez les bons pères. — Cela est triste à avouer pour un Français ; mais, sous un rapport, c’est M. de Bismarck qui a le mieux vu. Malgré ses fautes, malgré l’imprudence de ses moyens, qui pourraient fort bien tourner contre ses projets, il a senti au moins que les croyances se propageaient par l’éducation religieuse, et que c’était là qu’il fallait viser. Sans l’imiter, ne pouvons-nous donc pas trouver un moyen terme entre le régime qui est en force chez nous et un autre régime qui abandonnerait au hasard l’éducation des caractères ? La question est trop épineuse pour que je l’aborde en courant. Je veux seulement la recommander aux méditations des esprits qui peuvent se dégager de leurs propres préférences, et tenir compte à la fois de plusieurs nécessités.


J. MILSAND.

  1. Voyez la Revue du 1er septembre.
  2. La discipline pour elle a commencé de bonne heure. De toutes les nations de l’Europe, elle est la seule qui dès le IXe siècle ait eu une littérature didactique en langue vulgaire. Ailleurs le clergé écrivait en latin, et le peuple avait ses chants nationaux où il trouvait l’expression de ses propres sentimens. Tout au contraire, du temps d’Alfred, nous voyons surgir une littérature anglo-saxonne qui se propose l’éducation de la nation. La parole appartient à une minorité d’élite qui a reçu du latin sa culture, et qui s’applique à former d’autres classes, à enseigner aux incultes ce qu’ils doivent vouloir.