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L’Anneau d’améthyste/IV

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Calmann-Lévy (p. 138-148).



IV


Ce soir-là, M. Bergeret, ayant accompli de grands travaux, était las. Il faisait sa promenade accoutumée par la ville, en compagnie de M. Goubin, son disciple préféré, depuis la trahison de M. Roux, et, songeant aux tâches accomplies, il se demandait, après tant d’autres, quel fruit l’homme recueille de son travail. M. Goubin, l’interrogeant, lui dit :

— Maître, pensez-vous que Paul-Louis Courier soit un bon sujet de thèse française ?

M. Bergeret ne lui fit pas de réponse.

Comme il passait devant la boutique de madame Fusellier, la papetière, il s’arrêta devant la vitrine, où des modèles de dessin étaient exposés à la lumière du gaz, et il regarda avec intérêt l’Hercule Farnèse, qui montrait ses muscles au milieu de cette imagerie scolaire.

— J’ai de la sympathie pour lui, dit M. Bergeret.

— Pour qui ? demanda M. Goubin, en essuyant les verres de son binocle.

— Pour Hercule, répondit M. Bergeret. C’était un brave homme. « Ma destinée, a-t-il dit lui-même, est laborieuse et tendue vers un but élevé. » Il travailla beaucoup sur cette terre, avant d’être récompensé par la mort, qui est en effet la seule récompense de la vie. Il n’avait pas le temps de se livrer à la méditation ; les longues pensées n’ont jamais altéré la simplicité de son âme. Mais il se sentait triste lorsque venait le soir et que son grand cœur, à défaut d’une vive intelligence, lui révélait la vanité de l’effort et la nécessité qui contraint les meilleurs à faire du mal en même temps que du bien. Il y avait en cet homme fort une douceur singulière. Et puisqu’il lui arrivait, ainsi qu’à chacun de nous, dès que nous entrons dans l’action, d’assommer, sans y prendre garde, les innocents avec les coupables, les faibles avec les violents, il en éprouvait sans doute quelque regret. Peut-être même plaignait-il les malheureux monstres qu’il avait détruits pour le bien des hommes, le pauvre taureau crétois, la pauvre hydre de Lerne, ce beau lion qui lui avait laissé, en mourant, un manteau bien chaud. Plus d’une fois, après son travail, au déclin du jour, sa massue dut lui peser.

M. Bergeret souleva son parapluie avec effort, comme une arme pesante. Et il poursuivit son discours :

— Il était robuste, il était faible. Nous l’aimons, parce qu’il nous ressemble.

— Hercule ? demanda M. Goubin.

— Oui, répondit simplement M. Bergeret. Comme nous, il naquit malheureux, fils du dieu et de la femme, tenant de cette double origine la tristesse d’une âme pensante et les misères d’un corps affamé. Il fut soumis toute sa vie aux caprices d’un roi fantasque. Ne sommes-nous point aussi les enfants de Zeus et de la malheureuse Alcmène, et les esclaves d’Eurysthée ? Je dépends du ministre de l’Instruction publique, qui peut m’envoyer à Alger comme Hercule fut envoyé chez les Nasamons.

— Vous ne nous quittez pas, cher maître ? demanda M. Goubin, inquiet.

— Voyez comme il est triste ! poursuivit M. Bergeret. Avec quelle lassitude il s’appuie sur sa massue et laisse pendre son bras ! La tête penchée, il songe à ses durs labeurs. L’Hercule Farnèse procède certainement de la statue de Lysippe. Apprenti forgeron avant d’être statuaire, Lysippe, robuste sculpteur du robuste héros, a fixé le type d’Hercule.

Ayant encore une fois essuyé avec son mouchoir le verre de son lorgnon, M. Goubin cherchait à discerner dans la vitrine quelques traits de la figure que décrivait le maître. Tandis qu’il y tâchait, madame Fusellier, la papetière, entendant sonner à sa pendule le coup de neuf heures, éteignit le gaz sous l’œil clignotant du disciple, qui ne sut même pas pour quelle cause il ne voyait rien, vivant dans une myopie qui le retranchait du monde imaginaire dans lequel se meuvent la plupart des hommes.

Et M. Bergeret ayant repris sa marche et son discours, il le suivit à la voix, car il était guidé par l’ouïe sur tous les sentiers de la terre où se risquait sa jeunesse prudente.

— Sa vigueur, disait le maître de conférences, causait sa faiblesse. Il était sous la dépendance de sa propre force, soumis aux exigences de son tempérament qui l’obligeait à manger des moutons entiers, à vider des amphores de vin noir et lui faisait faire des sottises pour des femmes qui ne valaient pas grand’chose. Le héros qui portait avec sa massue la paix heureuse et la justice auguste par le monde, le fils de Zeus, s’endormait parfois au coin d’une borne comme un simple poivrot ou logeait pendant des semaines et des mois chez une fille dont il était devenu l’amant de cœur. De là sa mélancolie. Avec une âme simple, obéissante, amie de la justice, avec des muscles puissants, il était à craindre qu’il ne devînt jamais qu’un excellent militaire, un gendarme transcendant. Mais ses faiblesses, ses expériences malheureuses, ses fautes lui agrandirent l’âme, la lui ouvrirent sur la diversité de la vie et trempèrent de douceur sa bonté terrible.

— Mon cher maître, demanda M. Goubin, ne croyez-vous pas qu’Hercule est le soleil, que ses douze travaux sont les signes du zodiaque et que la robe ardente de Déjanire représente les nuages enflammés du couchant ?

— Il se peut, répondit M. Bergeret, mais je ne veux pas le croire. Je me fais d’Hercule l’idée que s’en faisait, au temps des guerres médiques, un barbier de Thèbes ou une marchande d’herbes d’Éleusis. Cette idée vaut bien, je pense, en force, abondance et vivacité, tous les systèmes de la mythologie comparée. C’était un brave homme. En allant chercher les chevaux de Diomède, il passa par Phérès et s’arrêta devant le palais d’Admète. Il demanda d’abord à boire et à manger, rudoya les serviteurs, qui n’avaient jamais vu un hôte si grossier, se ceignit la tête de myrtes et but immodérément. Ivre et pas fier, il voulait à toute force que l’échanson bût avec lui. Celui-ci, très choqué de ces façons, répondit sévèrement que l’heure n’était point de rire ni de boire, lorsque la reine, la bonne Alceste, venait d’être portée au tombeau. Elle s’était vouée à Thanatos à la place d’Admète, son mari. C’était donc là, non point une mort ordinaire, mais une sorte d’enchantement. Le bon Hercule, aussitôt dégrisé, s’enquit seulement du lieu où l’on avait porté Alceste. Elle reposait sur la route de Larisse, hors du faubourg, dans un tombeau de marbre poli. Il y courut. Quand Thanatos, en péplos noir, vint goûter aux gâteaux arrosés de sang, déposés en offrande, le héros, qui se tenait embusqué derrière la chambre funèbre, se jeta sur le roi des ombres, le broya dans le cercle de ses bras et le força, tout brisé, de lui rendre Alceste, qu’il reconduisit voilée et silencieuse au palais d’Admète. Cette fois il refusa de se rafraîchir. Il était pressé. Il n’avait que le temps d’aller chercher les cavales de Diomède.

» Voilà une merveilleuse aventure. Je préfère peut-être celle des Cercopes. Connaissez-vous les deux frères Cercopes, monsieur Goubin ? Ils se nommaient l’un Andolous, l’autre Atlantos. Ils avaient des visages de singe. Leur nom ferait croire qu’ils avaient aussi une queue, comme les singes des petites espèces. C’étaient des voleurs pleins d’astuce qui pillaient les vergers. Leur mère les avertissait sans cesse de se méfier du héros mélampyge. C’est ainsi, vous le savez, qu’on désignait familièrement Hercule qui n’avait pas la peau blanche. Les imprudents méprisèrent un avis si sage. Ayant surpris, un jour, le mélampyge endormi sur la mousse au bord d’un ruisseau, ils se glissèrent jusqu’à lui pour lui voler sa massue et sa peau de lion. Mais le héros, réveillé soudain, les empoigna, les attacha par les pieds à une branche d’arbre et, les portant sur son dos, poursuivit son chemin. Les Cercopes n’étaient pas à leur aise, sans doute, ni bien rassurés sur leur sort. Mais comme ils avaient le corps souple et l’âme légère et que tout leur était distraction, ils s’amusèrent de ce qu’ils voyaient. C’était précisément l’endroit par lequel le héros avait mérité le nom de mélampyge. Atlantos en fit la remarque à son frère Andolous, qui lui répondit que le héros était bien celui que leur mère leur avait nommé. Et tous deux, tandis qu’ils pendaient comme des chevreuils à l’épieu d’un chasseur, chuchotaient : « Mélampyge, mélampyge », avec un rire moqueur, semblable au cri de la huppe dans les bois. Hercule était fort irritable et ne supportait pas volontiers la moquerie ; mais il ne mettait pas partout son amour-propre et ne prétendait pas avoir la peau blanche tout le long du corps comme le pauvre petit Hylas. Ce nom de mélampyge lui paraissait au contraire honorable et très propre à un homme fort, qui allait par les routes accomplissant de grands travaux. Il était simple et s’égayait de peu. Le propos des deux Cercopes lui donna une telle envie de rire qu’il en eut les flancs coupés et que, posant son gibier à terre, il s’assit sur le bord du chemin pour lancer à l’aise les éclats de son rire héroïque. Il remplit longtemps la vallée des sons de son gosier joyeux. Le soleil, qui descendait à l’horizon, répandait sa pourpre sur les nuées et faisait briller la cime des monts. Sous les pins noirs et les mélèzes chevelus, le héros riait encore. Enfin il se leva, délia les deux petits hommes-singes, puis, les ayant admonestés, il les laissa libres, et reprit dans la nuit, par la montagne, son rude chemin. Vous voyez qu’il était bonhomme.

— Cher maître, dit M. Goubin, permettez-moi de vous faire une question. Pensez-vous que Paul-Louis Courier soit un bon sujet pour une thèse de doctorat ? Parce que, dès que j’aurai passé ma licence…