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L’Anneau d’améthyste/XIV

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Calmann-Lévy (p. 287-295).



XIV


Madame de Bonmont, qui avait choisi Raoul Marcien entre tous et qui l’aimait d’amour tendre, put durant quelques semaines s’enorgueillir de son choix et se croire heureuse. Il s’était opéré en effet dans l’ordre des choses un changement prodigieux. Raoul, naguère méprisé ou redouté dans tous les mondes, rejeté par le régiment, renié par ses amis, brouillé avec sa famille, chassé de son cercle, connu dans tous les parquets où s’amoncelaient les plaintes en escroquerie déposées contre lui, était soudainement lavé de toute tache et purifié de toute souillure. Ce n’est pas qu’on doutât dans ces jours-là plus qu’autrefois de son indignité ; mais, en l’état de l’Affaire, il fallait que Raoul Marcien (connu dans l’histoire sous un nom qui peut ne pas être celui qu’il porte dans l’Anneau d’améthyste) fût innocent pour que le juif fût coupable. Sans donner ici sur ce point les éclaircissements qu’on ne me demande pas, je dirai qu’il importait grandement de blanchir Raoul Marcien. Les conseils de guerre rendaient arrêt sur arrêt à cet effet. En public, en secret, des ministres, des députés, des sénateurs affirmaient que la sécurité, la puissance, la gloire de la France étaient attachées à l’innocence de cet individu. Elles s’écroulaient si Marcien était suspect. Aussi tous les bons citoyens travaillaient opiniâtrement à restaurer un honneur qui était d’intérêt national.

Madame de Bonmont, voyant son ami devenu tout à coup un exemple et un modèle aux Français, en éprouvait une joie mêlée de trouble. Elle était faite pour goûter des plaisirs discrets et des satisfactions intimes ; cette gloire la surprenait et lui causait une sorte de malaise. Auprès de Raoul, elle ressentait l’impression fatigante de vivre perpétuellement dans un ascenseur.

Les témoignages d’estime qu’il recevait étonnaient par leur nombre et leur grandeur cette simple Élisabeth. Ce n’étaient que félicitations, assurances flatteuses, certificats de bonne conduite, compliments, louanges. Il en venait des villes et des campagnes, de tous les corps constitués et de toutes les sociétés nationales. Il en venait des prétoires, des casernes, des archevêchés, des mairies, des préfectures, des châteaux. Il en jaillissait des pavés aux jours de tumulte, il en résonnait avec les fanfares des gymnastiques dans les retraites aux flambeaux. Maintenant son honneur reluisait ; son honneur s’allumait sur la nation entière comme, dans une nuit de fête, une immense croix d’honneur. Au Palais de Justice, au Moulin-Rouge, il traversait la foule au milieu des acclamations. Et les princes imploraient la faveur de lui serrer la main.

Pourtant Raoul n’était pas tranquille. Dans le petit entresol tendu de bleu céleste qui abritait ses amours avec madame de Bonmont, il demeurait sombre et violent. Là, tandis que son honneur et ses louanges montaient à ses oreilles dans les bruits de la ville ; alors qu’il ne pouvait entendre ni les roues d’un omnibus ébranler les murailles, ni la corne d’un tram déchirer l’air sans se dire raisonnablement que roulaient en ce moment par la rue des soutiens et des garants de son honneur, il restait plongé dans des pensées amères et noires ; il nourrissait des desseins funestes. Fronçant les sourcils et grinçant des dents, il murmurait des imprécations ; il mâchait, comme le marin son bitord, ses menaces accoutumées : « Tas de gredins, crapules ! Je leur crèverai le ventre !… » Ce qui semblera presque incroyable, les acclamations de tout un peuple, il ne les entendait pas, et ses rares accusateurs qu’on croyait dispersés, détruits, réduits en poussière, seuls il les voyait, debout, menaçants, en face de lui. Et l’épouvante, à leur vue, agrandissait ses prunelles jaunes. Ces gens-là n’étaient qu’une poignée ; mais il sentait qu’ils ne lâcheraient pas le morceau.

Sa fureur consternait la tendre madame de Bonmont qui, de ces lèvres sur lesquelles elle épiait des baisers et des paroles d’amour, n’entendait sortir que des cris rauques de haine et de vengeance. Et elle était d’autant plus surprise et troublée que les menaces de mort que proférait son amant s’adressaient autant aux amis qu’aux ennemis. Car, lorsqu’il parlait de crever des ventres, Raoul ne s’attachait pas à faire la distinction subtile de ses défenseurs et de ses adversaires. Sa pensée, plus vaste, embrassait sa patrie et le genre humain.

Il passait, chaque jour, de longues heures à se promener à la manière des lions en cage et des panthères, dans les deux petites chambres que madame de Bonmont avait fait tendre de soie bleue et garnir de sièges profonds, dans une autre espérance. Il allait à grands pas et murmurait :

— Je leur crèverai la paillasse !

Elle, cependant, assise à un bout de la chaise longue, le suivait d’un regard timide et recueillait ses paroles avec inquiétude. Non que les sentiments qu’elles exprimaient lui parussent indignes de l’homme aimé : soumise à l’instinct, docile à la nature, elle admirait la vigueur sous toutes ses formes et elle se flattait de l’espoir vague qu’un homme capable de tant de carnage serait capable, dans une autre heure, d’embrassements extraordinaires. Et sur le bout de la chaise bleue, les yeux mi-clos, la poitrine un peu haletante, elle attendait que Raoul changeât de fureurs.

Elle attendait en vain. Et les mêmes hurlements la faisaient tressaillir :

— Il faut que j’en crève un !

Parfois, timidement elle essayait de l’apaiser. D’une voix grasse comme sa gorge, elle lui disait :

— Mais puisqu’on te rend justice, mon ami !… Puisque tout le monde reconnaît que tu es un homme d’honneur !…

Si l’enfant David, maigre et noir, avec sa harpe de berger, d’un son plus grêle que le cri de la cigale, calmait la fureur de Saül, moins heureuse, Élisabeth offrait inutilement à Raoul l’oubli des maux dans ses soupirs de cantatrice viennoise et dans les magnifiques plis de sa chair blanche et rose. Sans oser le regarder, elle osait lui dire encore :

— Je ne te comprends pas, mon ami. Puisque tu as confondu tes calomniateurs, puisque ce bon général t’a embrassé en pleine rue, puisque les ministres…

Elle n’en pouvait dire davantage. Il éclatait :

— Parle-moi de ces cocos-là !… Ils ne cherchent que le moyen de me lâcher. Ils voudraient me voir à cent pieds sous terre. Après ce que j’ai fait pour eux ! Mais qu’ils prennent garde. Je mangerai le morceau !…

Et il revenait à la pensée entre toutes choisie et chère :

— Il faut que j’en crève un !

Et il disait son rêve :

— Je voudrais être dans une immense salle de marbre blanc, pleine de monde, et frapper avec un bâton, frapper pendant des jours et des nuits, frapper jusqu’à ce que les dalles soient rouges, les murs rouges, le plafond rouge.

Elle ne répondait pas, et elle regardait en silence, sur son corsage, le petit bouquet de violettes qu’elle avait acheté pour lui et qu’elle n’osait lui offrir.

Il ne lui donnait plus d’amour. C’était fini. L’homme le plus dur aurait eu pitié, s’il avait vu cette belle et douce créature, ce corps abondant, cette chair de lait et de roses, cette large fleur grasse et tiède, si splendide, négligée, abandonnée, laissée sans soins ni culture.

Elle souffrait. Et, comme elle était pieuse, elle chercha dans la religion un remède à sa souffrance. Elle pensa qu’un entretien avec l’abbé Guitrel ferait beaucoup de bien à Raoul ; elle résolut de le mettre chez elle en présence du prêtre.