L’Anniversaire séculaire de la naissance de Schiller

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L’Anniversaire séculaire de la naissance de Schiller
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 24 (p. 249-252).

l’anniversaire séculaire
DE LA NAISSANCE DE SCHILLER.


L’Allemagne s’apprête à fêter dignement l’anniversaire séculaire de la naissance d’un de ses grands poètes. Le 10 novembre 1759, dans une petite ville de la vallée du Neckar, naissait, de parens pauvres et humbles, un enfant destiné à devenir l’un des rois de l’art germanique ; le 10 novembre 1859, toutes les villes allemandes, célébrant ce souvenir, vont se disputer l’honneur de glorifier l’illustre enfant de Marbach, l’auteur des Brigands et de Guillaume Tell. Cette fête de Schiller n’est pas une fête improvisée ; voilà longtemps que l’Allemagne s’y prépare. Le 28 août 1849, au milieu des émotions d’une année tumultueuse, et sous la menace d’une guerre civile, elle avait célébré avec enthousiasme l’anniversaire séculaire de la naissance de Goethe ; on devait les mêmes honneurs à son glorieux émule, et l’enthousiasme est plus grand encore, s’il est possible, que celui qui passionna, il y a dix ans, toutes les contrées allemandes. Du Rhin à la Vistule et de la Baltique aux Alpes, il n’est pas une ville, petite ou grande, qui n’ait déjà son programme de réjouissances publiques. Dans les villages même, où tant de strophes du poète sont encore populaires, bien des hommages l’attendent, qui ne seront pas les moins touchans. D’un bout de l’Allemagne à l’autre, on peut le dire, cette journée du 10 novembre appartiendra tout entière au généreux chantre, de l’idéal et de la liberté.

Cette joie, cette ferveur, ce culte des grands poètes, ces millions d’hommes séparés par tant d’intérêts contraires, qui s’unissent dans un même sentiment d’amour et de vénération pour les héros de la vie morale, c’est là un symptôme précieux en toute époque, plus particulièrement précieux au temps où nous vivons, et que l’historien ne doit pas laisser dans l’ombre. L’histoire littéraire d’ailleurs, autant que l’histoire des idées morales, en conservera le souvenir. Parmi les apprêts de cette belle fête nationale, parmi les présens et les hommages qui arrivent de toutes mains, il faut citer une série d’ouvrages consacrés à Schiller. Le savant éditeur de Lessing, M. Wendelin de Maltzahn, publie avec un soin religieux l’édition séculaire (Sœcularausgabe) des œuvres complètes du noble poète. Sous ce titre : la Vie et les Œuvres de Schiller, un écrivain consciencieux, M. Emile Palleske, met au jour deux volumes remplis d’appréciations excellentes et de renseignemens de toute sorte. M. Julien Schmidt, l’énergique défenseur des grandes traditions de son pays, vient de faire paraître un sérieux travail intitulé Schiller et ses Contemporains, offrande pour le 10 novembre 1859. Citons encore l’ouvrage de M. Jean Scherr, Schiller et son Temps, écrit de fête (ainsi s’exprime l’auteur), écrit de fête pour l’anniversaire séculaire de la naissance du poète (Eine Festschrift zur Saecularfeier seiner Geburt). « Après une longue et scrupuleuse préparation de mon travail, dit M. Scherr, voyant s’approcher l’anniversaire séculaire de la naissance de Schiller, je fis remarquer à mon éditeur que c’était le moment le plus convenable pour la publication de mon livre. Il accueillit, cette pensée avec feu, et voulut que cette nouvelle biographie du poète devînt en même temps un écrit de réjouissance (Jubelschrift), un livre dont la forme extérieure fût aussi un hommage, et un hommage digne de l’immortel génie auquel l’Allemagne et l’humanité tout entière doivent une reconnaissance qu’elles n’acquitteront jamais. » La principale édition de Schiller et son Temps est en effet un ouvrage magnifique qui fait grand honneur à l’éditeur, M. Otto Wigand, et aux artistes qui lui ont prêté leur concours. Nous ne signalons ici que les publications les plus importantes ; si nous voulions indiquer toutes les offrandes que la littérature et les arts ont consacrées au grand poète, nous aurions à dresser un catalogue. Ici, c’est une série de portraits qui nous font connaître la famille et les amis de Schiller, son père, sa mère, sa sœur Nanette, le confident de toutes ses pensées, Koerner, et sa protectrice, la duchesse Amélie ; là, c’est une Galerie de Schiller où deux artistes d’un rare talent, M. Frédéric Pecht et M. Arthur de Ramberg, ont essayé de donner une physionomie réelle aux idéales créations de son théâtre. N’oublions pas une curiosité des plus précieuses, un portrait de Schiller âgé de vingt et un ans, portrait composé, selon toute vraisemblance, en 1780, par P.-K. Hetsch, camarade du poète à l’académie de Charles et plus tard directeur du musée de Stuttgart. Ce portrait, caché dans une galerie particulière, est popularisé aujourd’hui grâce au burin de M. Dertiger, et les admirateurs du poète aimeront à retrouver dans cette physionomie énergique et rêveuse le Schiller de la vingtième année, le révolutionnaire idéal qui préparait ses Brigands dans le cloître militaire du duc de Wurtemberg.

Heureux les poètes qui savent se faire aimer ainsi de leur peuple ! Heureux les peuples qui savent aimer ainsi leurs poètes ! L’Allemagne donne ici un noble exemple, et déjà ce concert d’admiration et de reconnaissance a trouvé des échos par-delà ses frontières. À Londres, l’éclatant interprète de l’esprit germanique, le biographe de Goethe, de Schiller, de Novalis, M. Thomas Carlyle, s’est chargé d’organiser la solennité du 10 novembre. Les Alle-inds qui habitent Paris ont voulu s’associer aussi à leurs frères du pays natal, et ils convient les Français à cette fête de l’intelligence. Non loin de l’emplacement où eut lieu, il y a quatre ans, l’exposition universelle des beaux-arts, la poésie et la musique célébreront le mâle génie qui se glorifiait d’être citoyen du monde. M. Louis Pfau sera le poétique interprète des sentimens de ses compatriotes ; un musicien qui appartient à la France autant qu’à l’Allemagne, l’illustre auteur des Huguenots, a considéré comme un devoir de prêter à cette fête ses splendides harmonies. Les lettres ont apporté aussi leur tribut : on sait combien certaines poésies de Schiller, par exemple l’Idéal et les Artistes, offrent de difficultés à un traducteur français ; plus d’un écrivain a reculé devant ces mystérieux arcanes. Or, il y a quelques mois, M. Muller, professeur de langue allemande au lycée de Montpellier, donnait une traduction complète des œuvres lyriques du poète, et dans cette copie aussi élégante que fidèle, toutes les difficultés du texte étaient courageusement attaquées ; M. Muller n’était-il pas soutenu dans son entreprise par le désir d’honorer l’anniversaire que va célébrer l’Allemagne ? Cette traduction n’est-elle pas une Festgabe, une Jubelscrift, comme disent M. Jean Scherr et M. Julien Schmidt ? Une véritable offrande pour le 10 novembre 1859, c’est le travail que va publier un membre éminent de l’Académoe des Inscriptions et Belles-Lettres. Le jour même de l’anniversaire tant fêté, le 10 novembre prochain, la librairie Hachette mettra en vente les premiers volumes des œuvres complètes de Schiller traduites par M. Adolphe Régnier. Nous avons sous les yeux la biographie que le savant traducteur a placée en tête de son édition, et nous pouvons affirmer que M. Julien Schmidt, M. Jean Scherr, M. Emile Palleske n’ont pas tracé avec plus de soin, et d’amour la physionomie de leur grand poète national.

Voilà, ce me semble, un épisode littéraire qui méritait de ne point passer inaperçu. Ces voix qui se répondent des deux côtés du Rhin forment une harmonie agréable à nos oreilles. Puisse-t-elle, cette harmonie, être un heureux présage ! Si nous en croyons les rares journaux allemands auxquels est permis de pénétrer en France, nos voisins voudraient donner un caractère politique à cette manifestation toute littéraire et morale. Le parti qui poursuit avec ardeur la réforme de la diète essaierait, assure-t-on, d’utiliser au profit de ses désirs l’enthousiasme unanime qu’inspire le nom du poète. Nous souhaitons à l’Allemagne de ne pas amoindrir par des préoccupations intéressées la grandeur du mouvement que nous venons de décrire. Que la fête de Schiller soit une occasion toute naturelle de réveiller au fond des âmes le sentiment de l’indépendance nationale et le culte de la liberté, ce n’est pas nous assurément qui blâmerons cette conduite ; serait-il aussi sage d’en faire un instrument de guerre contre la France ? Schiller a été à la fois le poète de la patrie et le poète du genre humain ; en ne fêtant que le premier, prenez garde de dénaturer cette grande figure. Son inspiration si profondément allemande, est aussi profondément cosmopolite. La meilleure façon d’honorer le peintre du marquis de Posa, c’est de maintenir au-dessus des hasards de la politique les principes éternels du juste, et de propager comme lui le sentiment de la vie individuelle, le respect de l’indépendance des nations, le culte de la diversité dans l’unité, c’est-à-dire, sous toutes ses formes, l’amour de la liberté véritable. Défiez-vous de ces vanités nationales, de ces prétentions exclusives qui compromettent les meilleures causes. Le poète de Don Carlos et de Guillaume Tell, abaissant les barrières des états, prêchait la virile union des cœurs de bonne volonté ; c’est pour cela que l’Angleterre et la France répondent cordialement aujourd’hui à toutes les voix allemandes qui glorifient le nom de Schiller.

Saint-René Taillandier