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L’Antisémitisme en Allemagne

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L’Antisémitisme en Allemagne
La Revue blancheTome XV (p. 282-287).


L’antisémitisme en Allemagne


L’émancipation des juifs nous est venue de Berlin il y a plus d’un siècle. C’est de Berlin, c’est des salons de la belle juive Henriette de Lemos, que Mirabeau emporta l’idée première de la proposition qu’il devait présenter, en 1891, à la Constituante.

En ces temps-là nous donnions à l’Allemagne Voltaire, elle nous rendait Schiller, reconnu citoyen Français en 1793, — le citoyen Gilles. Depuis, le commerce entre les deux peuples s’est fait un peu moins noble. C’est de Berlin, aujourd’hui, que nous vient l’antisémitisme ; produit d’exportation que l’Allemand introduit chez nous, fidèle en cela à sa tactique commerciale, qui consiste à réserver pour le marché intérieur les produits de bonne qualité et à écouler la camelote sur les marchés étrangers.

Certes, la haine du juif est séculaire en Europe. Mais l’antisémitisme, le conflit ario-sémitique, nous est contemporain. C’est un mal nouveau, apparu seulement depuis l’émancipation, et pour lequel l’Allemagne a créé un mot nouveau. Il a évolué en Europe d’Orient en Occident et a atteint la France après avoir passé sur l’Autriche et l’Allemagne.

Suivant les pays où il sévit, il présente des caractères différents. Le nôtre se distingue notablement de l’allemand et se rapproche plutôt de l’antisémitisme autrichien. On retrouve autour du docteur Lueger et du prince Aloys Lichtenstein une démagogie assez semblable à la tourbe boulangiste, qui constitue chez nous la grosse masse du parti antisémite. En Allemagne, au contraire, ce parti n’a pas un caractère révolutionnaire, du moins à l’égard des pouvoirs établis ; il s’affirme conservateur et recrute ses adhérents dans l’aristocratie et dans la classe moyenne, mais il n’a pas prise sur le quatrième État, qui appartient au socialisme.

Malgré la violence des passions, l’histoire de l’antisémitisme dans les pays de langue allemande est assez dénuée de faits. En Autriche-Hongrie, le seul événement qui mérite mention est l’affaire de Tisza-Eslar, qui passionna l’Europe entière, il y a dix-sept ans. Je rappelle brièvement ce triste procès, où l’on peut voir la valeur de « la chose jugée », quand les haines populaires se font jour jusqu’aux juges. Une jeune fille chrétienne du village hongrois de Tisza-Eslar avait disparu. La rumeur publique accusa immédiatement la communauté juive du village d’avoir commis sur elle un meurtre rituel : on l’avait égorgée et son sang avait été recueilli pour servir à la préparation du pain azyme. Cette accusation absurde trouva crédit auprès des autorités, et l’on revit alors les beaux jours de la question. Il fallait des témoins, on sut en avoir. Le principal fut un enfant juif, qui se fit accusateur de son père. L’instruction, avec une atroce habileté, avait au préalable, par une savante alternance de douceurs et de tortures, anéanti dans cette âme tout sentiment humain. Sur ces entrefaites, on découvre dans un barrage de la Theiss le cadavre d’une jeune fille, qui est immédiatement reconnu comme étant celui de la personne disparue : pas de traces de violences, il faut conclure à la mort par accident. Les accusateurs ne veulent pas se dédire, la justice ne veut pas reconnaître qu’elle s’est trompée, et ici recommence une procédure plus odieuse encore que la première ; il faut contraindre les bateliers qui ont trouvé le cadavre à avouer qu’il leur a été remis par les juifs avec ordre de déclarer qu’ils l’ont trouvé dans les eaux de la Theiss. Pour les faire déposer dans le sens voulu, on les torture épouvantablement. Ils avouent tous, sauf un dont M. Cherbuliez nous a retracé éloquemment l’obstination héroïque. Ces pauvres gens, d’ailleurs, rentrés dans leur village, vont immédiatement récuser devant leur bourgmestre les déclarations qu’ils ont faites au tribunal. Mais enfin, il fallut bien que la justice eût raison à l’encontre même des juges.

Le fanatisme, en Autriche, n’a pas décru depuis l’affaire de Tisza-Eslar. Tout récemment, il y a un mois à peine, Théodor Herzl, un des promoteurs du Sionisme, donnait au Carl-Theater de Vienne un drame douloureux et symptomatique : « Le Nouveau Ghetto ». Il reproche à l’Autriche d’avoir maintenu les juifs enfermés dans un ghetto moral, alors que les murs de pierre du ghetto sont tombés.

On comprend, en présence d’un pareil débordement de haines, que quelques juifs, découragés, aient pensé à fuir une patrie marâtre et à rassembler leurs frères en Galilée ou ailleurs, puisque le pays où ils vivent depuis des siècles se refuse à les reconnaître pour ses enfants. Telle fut l’idée première du Sionisme. Il a trouvé quelques adhérents parmi les juifs de Hongrie et de Russie, chez ceux qui sont demeurés fidèles observateurs du Talmud, resté pour eux la loi nationale, mais il a été accueilli avec la plus grande froideur par les Français et Allemands de religion juive, qui ne se soucient guère de quitter les faubourgs qui les ont vus naître pour une terre désolée, aux eaux bitumineuses, qu’on leur dit être la patrie.

En Allemagne, à part quelques accusations de meurtres rituels, d’ailleurs bien vite mises à néant par la justice, le seul gros incident est l’affaire Ahlwardt.

Le recteur Ahlwardt, dans une brochure intitulée : « Fusils juifs », accusa, en 1892, l’israélite Isidor Lœwe, directeur d’une manufacture d’armes, d’avoir fourni à l’armée allemande plus de 400,000 fusils défectueux sur une livraison de 1,500,000. Ahlwardt fut condamné par le Landgericht de Berlin à cinq mois de prison pour diffamation ; sa condamnation lui valut son élection au Reichstag. Il y reprit l’affaire des « fusils juifs », il avait promis de prouver ses accusations. Mais il n’apporta à la tribune que des preuves insignifiantes ; le chancelier de Caprivi les réfuta. Ahlwardt fut vaincu à l’intérieur du Reichstag, mais vainqueur au dehors et porté en triomphe par le populaire.

S’il y a peu de faits, il y a une quantité énorme d’écrits, car il n’est pas un penseur allemand qui n’ait arrêté son attention sur la question.

Pour comprendre l’antisémitisme allemand, il faut connaître la religion laïque née en 1807 en Prusse, sous Stein et Hardenberg, et devenue aujourd’hui culte définitif. Les croyants ont pour dogme que la nation allemande est un tout homogène développé d’une façon continue à travers les temps. Pour eux, les bons bourgeois de Francfort ou de Hambourg sont les descendants directs et sans mélange des adorateurs de Wotan. Vues historiques fausses ou faussées à dessein afin de donner une base plus solide au nationalisme allemand. Pour y croire, il faut oublier les pénétrations sanglantes qui se sont faites de peuple à peuple et les coulées de nomades autres que les juifs, et moins soucieux de conserver leur individualité, qui ont singulièrement gâté le germanisme des premiers âges.

Avec cette théorie de l’évolution homogène des peuples, les générations d’une même nation sont solidaires entre elles. La France de 1870 fut rendue responsable d’Iéna, de la campagne du Palatinat, etc.

Iéna est vengé, mais il se pourrait bien quelque jour que la fantaisie prît à un de ces Teutons gallophobes de rappeler qu’il reste encore à venger la mort de Conradin de Hohenstaufen, décapité à Naples par les Angevins en 1269. On voit où peut mener la manie ethnologique.

Le même systématisme, qui affirme la prééminence du Germain sur le Latin, a créé en Allemagne le péril sémite. Les adversaires les plus acharnés de notre race, ceux qui ont inventé « l’ennemi héréditaire », les Savigny, les Dühring, les Treitschke, se retrouvent au premier rang parmi les adversaires théoriques du juif. Je dis théoriques, parce qu’il faut absolument distinguer, en Allemagne, entre l’antisémitisme considéré comme opinion et le parti actif.

L’antisémite théorique se borne à gémir sur les influences judaïques qui gâtent les mœurs allemandes, la pensée allemande, l’art allemand…, et le christianisme allemand. Et ici la folie de l’ethnos se donne libre cours.

La conception juive du monde est, paraît-il, inassociable avec la conception germanique. C’est là le fond de la querelle du christianisme et du judaïsme. Mais, dira-t-on, la conception chrétienne est issue de la conception sémite ; le christianisme n’est qu’un judaïsme prolongé. Dühring et Nietzsche, avec une logique parfaite, déclarent la guerre aux deux. Mais ceux qui ont des sentiments chrétiens ne s’embarrassent pas pour si peu. Pour eux, Jésus, en prêchant l’Évangile, chantait la « Marseillaise » de l’antisémitisme. Comme toute religion, le christianisme, au cours des siècles, s’est modifié. Le christianisme primitif a été déplacé par le christianisme judaïque de saint Paul. Mais le principe originel était aryen, autrement dit indo-germanique, germanique. Sans doute, Jésus fut un aryen égaré parmi des sémites. Sans doute Dieu, s’incarnant dans la forme aryenne, voulut manifester que son « peuple élu » n’était plus Israël, mais la race indo-germanique, ancestrale du pasteur Stœcker.

L’antisémite théorique préconise les mesures prophylactiques, mais il ne va pas jusqu’à la persécution, et il lui semble aussi absurde de renvoyer les juifs en Palestine qu’à nous de renvoyer nos Normands aux fjords de la Scandinavie, leur patrie primitive.

Le parti politique est autrement agressif.

Le pasteur Stœcker est le modèle le plus parfait de l’antisémite actif. Jusqu’en ces dernières années, il fut le prédicateur de la cour et le chef du parti socialiste chrétien. Fermement attaché au trône, il a trouvé parmi les conservateurs les éléments de son parti. Il en a fait une arme à deux tranchants pour combattre le socialisme démocratique sur son propre terrain et frapper en même temps le juif.

Le pasteur Stœcker s’accommoderait peut-être du collectivisme pris en lui-même, mais il est mis en défiance par son caractère laïque et international. Il flaire là-dedans l’action juive. Et peut-être n’a-t-il pas tort, mais, à notre point de vue, c’est tout à l’honneur des juifs. Pour ne pas laisser la question sociale entre leurs mains, il s’en est emparé, il a cherché à l’enfermer dans la règle de fer du protestantisme orthodoxe et à lui donner un caractère confessionnel. Une fois maîtres du socialisme, en avant pour la « Judenhetze », chasse aux juifs. « Vraiment ils sont trop », dit-il un jour en réunion publique, par allusion aux 500,000 Israélites de l’Allemagne. Parole qui fit, en son temps, couler des flots d’encre.

Donc : Pille ! Pille ! Tue ! Tue ! M. Stœcker ne s’en est jamais caché : « L’antisémitisme triomphera par la révolution ; il faut soulever le peuple contre les juifs ; il faut une révolution, et elle viendra, soyez-en sûr, c’est mathématique. »

Naturellement, un allié aussi compromettant devenait dangereux. L’empereur l’a écarté, en 1896, en lui enlevant son poste de prédicateur à la cour. Depuis, à côté de l’ancien, s’est créé un jeune parti socialiste-chrétien, sous la direction du pasteur Naumann, qui paraît être persona grata en cour. Cette nouvelle fraction du Reichstag considère qu’il n’y a pas d’autre question sociale que les questions du travail, et nie absolument qu’il existe une question juive.

Le parti antisémite proprement dit n’a pas la férocité du pasteur Stœcker. Il s’intitule « parti de la réforme sociale allemande ». Il s’est formé au congrès d’Eisenach, en 1894, de la fusion du parti antisémitique populaire (Antisemitisches Volkspartei) et du parti social allemand. En fait, la réunion n’offrit aucune difficulté, parce que les deux partis se distinguaient seulement par leur tactique.

On a trouvé un terrain neutre où se rencontrent les hommes venus des camps les plus opposés. La formule magique est : réforme sociale et renaissance nationale.

Ce parti entreprend la guerre contre tout ce qui fait la grandeur et la misère du xixe siècle : la grande industrie, la finance, le mercantilisme, les doctrines économiques d’Outre-Manche. On pourrait croire que son programme est celui du socialisme, il n’en est rien. Il fait face à la fois aux ploutocrates et aux démocrates socialistes, et s’adresse à la classe moyenne. Il se constitue, à l’encontre des uns et des autres, le gardien jaloux des traditions nationales et de la race dont il veut écarter les contacts impurs. Son adversaire naturel est le juif, et aujourd’hui c’est Israël qui devient bouc émissaire. Pour lui, c’est la faute au libéralisme si les instincts de décadence ont pénétré le pays. Or, un antisémite pur sang ne distingue pas entre libéralisme et judaïsme. Le libéralisme est judaïque, le judaïsme est libéral.

En effet, le libéralisme n’est pas d’essence germanique. Le Juif, reconnaissant à la Révolution de son émancipation, s’est fait en Allemagne le porte-paroles des idées de 1789.

La presse libérale est presque entièrement aux mains des juifs. Son œuvre a été l’émancipation, commencée en 1848, conquise définitivement en 1869. Mais elle n’a pas seulement travaillé pour sa race. Toutes les doctrines libérales, tant politiques qu’économiques, ont pénétré par elle en Allemagne. Évidemment, il n’y a pas à comparer le libéralisme allemand avec le nôtre. Il a dû s’accommoder de l’autoritarisme existant ; sauf en 1848, il ne l’a jamais attaqué de face, il l’a tourné ou plutôt pénétré. Dès 1870, Bismarck s’est trouvé en présence d’une puissance insaisissable qu’il n’a pas un seul instant essayé de briser. D’ailleurs cette puissance n’attaquait pas, mais s’offrait ; il a accepté l’alliance. Le parti national-libéral, qui comptait dans ses rangs quelques juifs très puissants (Lasker et Bamberger), s’organisa formidablement sous l’action de la presse juive.

Le Cartel, qui fut la base parlementaire de Bismarck, en résulta, et c’est appuyé sur lui qu’il put tenir tête au centre catholique. Le Kulturkampf fut l’œuvre de la presse libérale autant que du chancelier. Tous deux ici agirent d’accord, poursuivant des buts différents. Bismarck fut, dans ce combat, un libéral malgré lui : c’est par crainte de voir l’absolutisme impérial entamé qu’il s’attaqua à un parti qui prenait son mot d’ordre à Rome ; c’est par crainte de la tyrannie cléricale, par le sentiment du danger qui menaçait la liberté de conscience, que la presse libérale prêta son concours absolu à Bismarck dans cette circonstance. À ce propos, l’attitude du chancelier dans la question juive est bien nette ; il prononça cette parole caractéristique : « Il faut que la recherche de la confession soit interdite. »

Bismarck avait, en 1848, les préjugés du junker. Il a su, depuis, vaincre ses répugnances. Il a enfin reconnu qu’entre les ultramontains et les juifs allemands, c’étaient les premiers seuls qui constituaient un péril d’État, et il a réservé pour eux ses sévérités.

Évidemment, l’homme du « do ut des » ne pouvait partager les fureurs d’un Stœcker, d’un Boeckel et d’un Liebermann contre des gens qui n’attaquaient pas, mais qui voulaient servir.

Bleichrœder fut le grand levier de sa politique financière et il écouta les inspirations de son voisin de campagne et ami, Ferdinand Lassalle, dont l’influence posthume se manifesta dans les lois d’assurance sociale de 1883 et 1884.

Ce qui caractérise en effet le judaïsme allemand, c’est qu’on le retrouve aux deux extrémités du domaine économique. Si par ses apôtres socialistes, Marx, Lassalle, Singer, Liebknecht, il a fortement ébranlé le principe individuel et absolutiste de la propriété, il est constant aussi qu’il a travaillé à transformer le capital et à en faire une puissance collective et anonyme. L’Allemand qui a le culte de l’Ur-Deutsch assiste révolté aux opérations financières élaborées à Berlin. Il est évident que, si le capital allemand se solidarise avec les capitaux des autres nations, s’il s’internationalise, son détenteur suit l’impulsion, et le grand grief fait aux financiers juifs, en dehors de toute critique des opérations d’argent en elles-mêmes, c’est qu’ils tendent à dénationaliser l’Allemagne et aussi à forcer les peuples aux relations pacifiques en enchevêtrant leurs intérêts inextricablement. Compensation heureuse aux déprédations du capitalisme. Par une ironie des choses, c’est chez le peuple qui tient le plus à conserver sa nationalité que l’internationalisme a le plus de chances d’avenir. La pénétration se fait en haut par le capital, en bas par le socialisme.

Que veulent les antisémites ? La continuation de la marche de l’Allemagne dans les voies ouvertes en 1866 et 1870 « par le fer et par le sang », l’État comme machine formidable élevée au-dessus du droit individuel, le Germain maintenu pur de tout mélange et investi du droit, de la mission historique d’anéantir les races voisines de civilisations antérieures et dégénérées.

Demain les Maîtres vaincront les Esclaves et la « Morale des Maîtres » déplacera la « Morale des Esclaves », morale judaïco-chrétienne.

Car demain appartiendra aux grandes guerres, c’est de Moltke, c’est Treitschke, c’est Nietzsche qui le proclament.

Demain, c’est le sanglant épanouissement de la « bête blonde ».

Comme un danseur dans la bataille

Entre les guerriers le plus joyeux

Entre les vainqueurs le plus dur.

Si M. Drumont au lieu de chercher ses inspirations dans les inscriptions de nos vespasiennes — vox populi ! — voulait s’élever à une vue philosophique des choses de notre temps, peut-être serait-il moins acharné contre cette race — si race il y a — qui sert en Allemagne de véhicule à nos idées libérales, qui par son cosmopolitisme détruit sourdement l’esprit militaire, éteint la furor teutonicus, et nous laisse entrevoir moins inaccessible l’idéal d’une entente internationale sur le terrain du travail.

Henri Lasvignes