L’Antitête de Tristan Tzara

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l’antitête (Bulletin souscription)
Feuilles éparsesL. Broder (p. 64-66).

L’ANTITÊTE


Les premières pages de l’Antitête furent écrites eh 1916, les dernières en 1932.

C’est donc sur un chemin de seize années que nous pouvons suivre pas à pas, ou plutôt foulée à foulée, un homme que nul prétexte formel ne distrait, nulle barrière anecdotique n’arrête. Il ne se contente point de laisser, dans le sol d’un temps, ses empreintes. La continuité multiple de sa course suscite des buissons d’actions et de réactions. Et, de ces buissons, jaillissent des lianes de mercure, des liserons de vif-argent qui s’en iront palpiter de l’un à l’autre pôle car la prose du poète n’est pas un simple moyen d’expression. Ligne sismographique d’une pensée toujours en marche, comme l’ombre de l’homme tient à son corps, de même l’écriture, sur la page, lui sert de route, prolonge un esprit assez spontanément dialectique pour avoir métamorphosé en tremplin chacune des défenses que l’imagination trouve toujours opposées à son élan. Au moindre mot, d’ailleurs, la dissociation initiale du langage ouvrit une porte imprévue. On n’a pas oublié que c’est à Zurich, en 1916, que Tzara trouva le nom pour désigner ce qui allait être le Mouvement Dada. Très vite, la double syllabe lui sembla menacée d’intentions littéraires. Il la secoua. Les consonnes en tombèrent. Dada. A. a, Voici né Monsieur Aa l’antiphilosophe, Monsieur Aa, le contraire des métaphysiciens professionnels qui prétendent aller de a jusqu’à z, offrent l’alpha et l’oméga, et d’un système de confection, de convention, vêtent, de la tête aux pieds, l’hypocrisie contemporaine.

Il n’y a que deux genres, le poème et le pamphlet, constate Monsieur Aa. Inspiration, colère. Tels sont ses mots d’ordre ou plutôt de désordre purificateur. L’antiphilosophe est un torrent qui va faire honte de leur platitude à toutes les mares. Les phrases sautent, tombent, dansent en cascades. La lumière piaffe sans prendre le temps de se poser sur aucun objet. Deux miroirs en face l’un de l’autre, qui s’envolent des rayons que rien n’intercepte, telle est comme le remorquait alors Picabia, la seule métaphore réelle dont on dispose pour l’infini. Mois, répond Tzara, lorsque l’homme eut fini d’étaler en lui l’obsession d’infini, il recommença le cycle déraisonnable des faillites perpétuelles.

Oui, après le tourbillonnement des atomes en flammes, des flammes d’atome, après tous ces soleils réfléchis les uns dans les autres, tombe une nuit plus forte que la jeunesse du monde et son impatience. Minuits pour géants. Voilà le second temps de l’Antitête. Avant que la nuit ne tombe… j’ai songé à t’appeler, dégoût… mais Tzara ne va pas laisser s’arrêter, se figer sa pensée au point le plus tragique de son mouvement. Et, du reste, la sérénité du volcan ne se juge pas. Le desespéranto final va, de sa lave, rallumer l’univers. Rêve, réalité se trouvent entraînés, mêlés, fondus. Le mouvement brasse les objets, les êtres, et ne les décompose que pour les recomposer, au gré de lois bouleversantes et imprévisibles. À la moindre brindille, c’est la surprise d’un merveilleux familier.

Ainsi, de la naissance de Dada, au point actuel, du surréalisme, nous pouvons suivre une courbe qui, du plus secret au plus extérieur, de l’inconscient au conscient, à travers les choses, les idées et les sentiments, va son crépitant chemin qui est celui de la poésie, de la connaissance.


1932