L’Aragon pendant la guerre civile

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L'Aragon pendant la guerre civile
Gustave d’Alaux



L'ARAGON


PENDANT LA GUERRE CIVILE




I. – LES PYRENEES ARAGONAISES

De toutes les provinces de l’Espagne, l’Aragon est la plus vaste et la moins connue. Nulle autre n’a pesé aussi long-temps qu’elle sur l’histoire du monde, nulle autre n’est mieux protégée, par les accidens du sol, contre l’envahissement de ce courant anglo-français, sous lequel s’altère chaque jour la vieille physionomie de la Péninsule ; nulle autre, enfin, ne longe la France sur une plus considérable étendue, et, malgré tant de titres à la curiosité, l’Aragon ne tente ni écrivains ni voyageurs. Quelques données banales sur les monumens de Saragosse, deux ou trois chimères historiques qui ont fait fortune, entre autres le fameux sino no [1], voilà à peu près tout ce qu’on en sait. Ce serait pourtant une tâche attrayante pour les historiens que d’aller ressaisir, sur le sol qui fut son berceau, la large et mystérieuse empreinte de cette race aragonaise, un moment prépondérante en France, souveraine en Sicile, conquérante en Grèce, mais dont le flot des âges et des peuples a effacé, d’Europe en Orient, le lumineux sillon. Pour le peintre, le poète, le touriste, l’Aragon a des mœurs et des costumes qu’on dirait copiés d’hier sur les personnages de Calderon et de Cervantes ; pour l’archéologue, des merveilles ignorées. A l’époque de mon voyage, l’Aragon offrait en outre un genre d’intérêt qui garde une assez large place dans mes souvenirs : l’émeute d’un côté, et Cabrera de l’autre, y jouaient le dernier acte de ce drame de rue et de grand chemin, que Maroto a pu interrompre, mais dont l’avenir réserve peut-être encore le dénouement.

L’Aragon n’est guère accessible, du côté de la France, que par deux points la vallée d’Aure, dans les Hautes-Pyrénées, et la vallée béarnaise d’Aspe, d’où je partis par une matinée de juin. La vallée d’Aspe est déjà à demi aragonaise. Les contrebandiers d’Echo, d’Anso et de Canfranc y accourent chaque jour par caravanes, de ce pas gymnastique qui devance l’amble des mulets, et qu’hommes et femmes soutiennent au besoin pendant vingt-quatre heures, sans autre temps d’arrêt que l’instant nécessaire pour échanger en France leurs outres d’huile contre des ballots de rouennerie et de morue. On voit la force costumes contemporains du roi goth Favila. Tel est, par exemple, celui des femmes d’Anso. Un corsage imperceptible se rattache, deux ou trois doigts au-dessous du sommet de leurs épaules, à une ample jupe de serge verte, jaune ou bleue, dans les plis de laquelle toute forme disparaît. Une énorme fraise de toile de chanvre très grossière, mais très finement dentelée à ses bords, engloutit le cou, les oreilles et une partie des tempes. Des cheveux massés négligemment sur le derrière de la tête, des manches de chemise qui laissent l’avant-bras nu, ou se prolongent en vastes bouffantes plissées qu’une fraise retroussée fixe au poignet, complètent, chez les Ansotanas, le costume classique des duègnes de l’ancien théâtre espagnol.

Je recommande le passage de la vallée d’Aspe à quiconque veut voir l’un des plus curieux paysages des Pyrénées. Quand on a franchi le dernier sommet du port de Paillette, limite des deux royaumes, d’un pas on croirait avoir sauté cinq cents lieues, tant est brusque, saisissant, le changement à vue qui s’opère dans le sol et dans le ciel. Un immense horizon se déroule : aux gorges humides et noirâtres du versant français succèdent des masses nues d’une éblouissante blancheur. Le contraste n’est pas moins rapide dans l’atmosphère que dans le paysage. Les brumes pluvieuses que le vent d’ouest refoule sur le versant français y sont retenues par la raréfaction de l’air supérieur, de sorte qu’en dépassant la dernière crête, on se sent comme inondé de clarté. C’est le ciel d’Orient à deux pas du ciel de Hollande. L’Aragon, humble torrent qui donna son nom à un empire, prend naissance au sommet du port, non loin des ruines de Sainte-Christine, ancien monastère d’hospitaliers. A mesure qu’on descend son cours, le site se resserre, s’assombrit, se boise, et reprend peu à peu l’aspect du versant septentrional, mais sans offrir aux yeux les moindres traces de culture. Un reste de fort romain, un autre fort également en ruine, bien qu’il date à peine de la guerre de l’indépendance, attestent seuls le passage de l’homme. Cette fois, il n’y a plus à s’y tromper : cette lumière, cette solitude, ces ruines, ce silence, tout dit que l’on est bien en Espagne.

Canfranc, le premier village espagnol, n’est qu’une immonde rue encaissée entre deux montagnes à pic, qui la maintiennent dans une ombre perpétuelle. Ce glacial coupe-gorge fut peuplé, dans les premiers siècles de notre ère, par une bande de voleurs, qui dans la suite envoyèrent une colonie au lieu où s’élève aujourd’hui Oloron, d’où l’étymologie « au larron ! » dont se glorifie beaucoup cette sous-préfecture. Ainsi placés aux deux abords de la vallée d’Aspe, ces honnêtes pirates de montagne pouvaient rançonner les innombrables pèlerins, qui, au moyen-âge, affluaient de France et d’Espagne vers Notre-Dame de Sarrance. Canfranc est pourvu d’une assez bonne hôtellerie, où l’on dîne à l’aragonaise, c’est-à-dire, à rebours. Voici l’ordre invariable du service : riz à l’huile, volaille à l’huile, mouton à l’huile et soupe à l’huile, le tout précédé d’une salade au vinaigre. Le lendemain, à mon lever, je ne pus obtenir de l’eau pour ma toilette. Comme j’insistais, l’hôtesse me répondit « Vous êtes donc bien sale, pour avoir besoin de vous laver ! » ce qui me ferma la bouche. Le muletier que j’avais loué pour me conduire à Jaca, l’ancienne capitale du royaume d’Aragon, vint me prendre en chantant. C’était un muletier de la vieille-roche, un spécimen inaltéré de cette race d'arrieros joyeux et berneurs qui causaient tant d’angoisses au pacifique Sancho Pança.

La gorge de Canfranc débouche dans un groupe de larges vallons à peu près incultes. Vers le centre de ce montueux désert apparaît, sur un mamelon pelé, un véritable hameau africain, dont les grises façades, étroites et élevées comme les façades d’une tour carrée, ne laissent pénétrer le jour que par un ou deux guichets percés près du toit, et soigneusement recouverts de petits vitrages à demi opaques. A mon passage, d’horribles petits enfans, plus nus sous leurs haillons que la nudité même, jouaient dans la poussière des ruisseaux, pendant que leurs vigilantes mères se livraient entre elles, les unes assises, les autres agenouillées, à une inspection réciproque de leurs cheveux crépus.

Mon muletier m’assourdissait depuis deux heures de l’invariable refrain que voici, chanté à tue-tête sur toutes les variations de l’hymne de Riégo :

Si Carlos quiere corona
Que se la haga de papel ;
Que la corona de España
No se ha hecho por el [2]


Tout à coup un accompagnement inattendu se fit entendre. L’orchestre, caché sous l’arche d’un pont qui barrait la route, se composait d’une guitare, d’une flûte, d’une clarinette et d’un tambour de basque. — Estudiantes ! estudiantes ! cria le muletier dont la face s’était subitement épanouie. Presque aussitôt nous vîmes apparaître quatre vigoureux gaillards dans le costume traditionnel de l’étudiant espagnol : vaste chapeau à claque, posé parallèlement aux épaules, qui en effleurent les deux cornes retombantes ; cravate à la Colin ; ample cape noire, portée par l’un en sautoir, tordue par l’autre en ceinture, drapée chez un troisième en ailes de chauve-souris, et lancée par le quatrième sur la tête du muletier, qui, avant d’avoir eu le temps de se reconnaître, tombait pelotonné sur lui-même au milieu des quatre étudians, lesquels poursuivaient gravement leur concert. Ces écoliers si folâtres avaient bien trente ans chacun ; mais l’étudiant de douzième année, qui est une excentricité chez nous, est chose très ordinaire en Espagne. Tels qui ont commencé par racler de la guitare de ville en ville, pour se conformer aux usages de l’école, se font en vieillissant guitaristes de profession. Le métier est peu lucratif, du reste, depuis l’abolition des couvens. Don Nicomédès, le tambour de basque et le bouffon de la troupe, s’en plaignait amèrement à moi. Peu d’instans après notre rencontre, il m’avait demandé la permission de cultiver mon estimable connaissance, et je m’étais résigné de bonne grace au rôle de confident. Les plaintes de don Nicomédès, exprimées dans le jargon pittoresque et moqueur de l’école, avaient pour moi tout l’intérêt d’une véridique esquisse de mœurs.

« Le temps n’est plus, me disait-il, où deux, trois mille écuelles de soupe nous étaient servies journellement à la porte de tel couvent de Salamanque, de Valence ou de Valladolid. Le bon temps pour l’écolier ! Il pouvait sans nul souci jeter sur les cartes son dernier carolus, ou distribuer sa pension en mantilles et en oranges à toutes les muchachas de la ville, sûr qu’il était de trouver sa pitance à l’heure voulue. La cuisine du couvent devenait-elle monotone, l’écolier mettait sa guitare en bandoulière, s’adjoignait cinq, six, dix bons compagnons, et la bande joyeuse s’en allait battre tous les pavés d’Espagne, courir la tuna [3], comme nous disons. Sur son passage pleuvaient des balcons pistoles, réaux et piécettes, et, de la rue aux balcons, montaient complimens, sérénades, médisances improvisées ; car vous saurez que chaque troupe d’étudians a son improvisateur. Nous étions la liberté de la presse, monsieur, même la liberté de casser les vitres et de berner les alguazils ! A l’apparition de notre chapeau à claque, l’alcade le plus féroce se retirait riant et désarmé. Puis, quand de Saragosse à Gibraltar, de Salamanque à Barcelone, nous avions tout cassé, tout berné, tout damné, tout réjoui, nous reprenions le chemin de l’école, apportant des doublons par poignées et de l’appétit à effrayer les trois mille gamelles du couvent. Aujourd’hui l’Espagne est libre, mais la marmite est renversée. Et passe encore pour la famine ! ce qui nous achèvera, c’est le frac. A Saragosse, où nous allons, le général Esteller s’est avisé, il y a quatre ou cinq mois, de nous interdire la cape, et sous quel prétexte, monsieur ! sous prétexte qu’il suffisait d’endosser l’uniforme d’étudiant pour faire incognito un mauvais coup au coin des rues. A la vérité, Esteller a reçu naguère une cinquantaine de coups de couteau ; mais cela ne nous rend pas notre cape, et on parle déjà de la proscrire partout. Plus d’habit de corps, plus de privilège de corps. Les señoras nous riront au nez, les hommes prendront mal nos plaisanteries, l’alguazil nous traitera comme des marchands d’oranges. Il n’est pas jusqu’à cette bonne camaraderie de l’école et de l’armée qui ne sera bientôt plus qu’un souvenir. Figurez-vous le malheureux étudiant sans cape, arrêtant l’officier en habit de gala, pour lui débiter notre vieux couplet de passe :

Estudiantes y militares
Formemos una misma tropa :
Vosostros para les armas,
Nosotros para la sopa [4]


L’officier tournera dédaigneusement le dos… et il aura raison : l’écolier en frac rentre dans les conditions d’un modeste bourgeois qui pince de la guitare. C’est triste, et, pour ma part, j’ai bonne envie d’aller suspendre mon tambour de basque aux saules d’Oviédo, noble patrie du gentilhomme qui a l’honneur d’entretenir avec vous cette agréable causerie. Je donne jusqu’à nouvel ordre ma démission d’étudiant. A telle enseigne, excellence, que s’il vous faut un secrétaire, un majordome, un cocher, un précepteur pour votre jeune frère ou un maître à danser pour votre petite sœur, je suis licencié en théologie, Asturien et fidèle, et tout-à-fait votre serviteur. »

Je remerciai don Nicomédès, qui n’était pas, comme on pourrait le supposer, un mauvais plaisant. Dans ce pays, où les universités sont accessibles au plus pauvre et où la domesticité n’a rien de dégradant, il est très ordinaire de donner ses habits à brosser à un bachelier, voire un licencié en droit canon. Les piliers de l’hôtel des postes à Madrid sont garnis de petits placards écrits à la main, où un étudiant, presque toujours Asturien ou Galicien, et invariablement orné de « vingt-deux ans » joints « à une belle figure, hermosa prestancia, » fait aux amateurs l’énumération de ses aptitudes, depuis celle de secrétaire jusqu’à celle d’aide-de-cuisine, et s’offre à servir indifféremment un « gentilhomme en voyage » ou « une dame seule. » Les vingt-deux ans sont à l’adresse de la dame seule.

Don Nicomédès était un puits d’anecdotes toutes saupoudrées de ce sel estudiantino qui défie la traduction. Je regrette surtout de ne pouvoir rendre, dans la piquante excentricité de l’original, le récit des tribulations subies par la petite troupe dans le trajet qu’elle avait dû faire en France pour se rendre de Barcelone à Saragosse en évitant les bandes carlistes. Dans les rues de Toulouse, les quatre étudians avaient voulu essayer l’effet de ces lamentations spirituellement burlesques, qui, en Espagne, entr’ouvrent les lèvres les plus roses et les bourses les mieux nouées. Un sergent de ville avait fait mine de les arrêter pour délit de mendicité. — Voilà où nous sommes tombés, monsieur, ajouta don Nicomédès ; mais, bah ! tout le monde n’a pas la chance de mon ami Cabrera.

— Vous avez connu Ramon Cabrera ? m’écriai-je ; où donc ?

— A l’université de Tortose, d’où on l’a chassé pour son bonheur. Mon ami Ramon promettait beaucoup. C’était bien lui, dans notre université, qui portait le plus énorme claque et le plus vieux manteau noir rapiécé de fil blanc… car vous saurez que c’est là notre point d’honneur à nous autres : nul étudiant n’oserait paraître à l’université avant d’avoir lacéré son manteau neuf et soumis son claque à un bain de vingt-quatre heures… Ramon était enfin un garçon très débraillé et très aimable, et viveur ! et joueur ! et couteleur ! je n’en parle pas : toutes les bonnes femmes de Tortose passaient le rosaire pour sa conversion. L’époque des ordinations arriva. Les postulans étaient rassemblés à l’église, quand l’évêque Saez monta à l’autel et interpella Ramon. Ramon se leva nonchalamment.

— Ramon, dit l’évêque, je vous refuse le sous-diaconat jusqu’au jour où vous changerez de vie.

J’en changerai, votre illustrissime.

— Et quand cela, s’il vous plaît ?

— Quand votre illustrissime changera de maîtresse.

Ramon fut chassé, comme je vous l’ai dit, et, deux ans après, l’écolier aurait pu faire pendre l’évêque, qui, je dois cet hommage à sa vieillesse, avait des mœurs irréprochables. -

Don Nicomédès était non-seulement un amusant conteur, mais un cicérone fort complaisant. En arrivant à Jaca, petite place forte située à six heures de marche de Canfranc, et bâtie ainsi que sa citadelle au sommet d’une redoute naturelle qui domine une riche vallée, l’officieux étudiant m’apprit que cette ville se vante d’avoir été fondée par Bacchus, qui serait devenu Jaccus pour le plaisir de laisser une étymologie à Jaca. Repris dès la fin du VIIIe siècle sur les Maures, Jaca fut assiégé l’année suivante et sauvé par ses femmes, qui, en voyant plier l’armée chrétienne, se précipitèrent sur le camp ennemi, armées de frondes, de coutelas et de massues. On ramassa parmi les cadavres quatre têtes de rois maures. Le souvenir de cet exploit féminin s’est perpétué jusqu’à nos jours. Tous les premiers vendredis de mai, les autorités ecclésiastiques et séculières se rendent en procession à la chapelle de la Victoire, bâtie au pied de la colline d’où l’escadron féminin apparut aux Sarrasins consternés. Une troupe d’hommes armés précède le cortége. Quatre têtes de carton hissées au bout de longues piques représentent les têtes des rois maures. Un membre de la municipalité, vêtu d’une longue robe de soie cramoisie, porte la bannière de la ville, où se lit cette légende en lettres d’or : Christus vincit, Christus imperat, Christus regnat, Christus ab omni malo nos defendat. Quelquefois le peuple se partage en deux troupes qui en viennent aux mains sur le théâtre de la bataille, appelé encore Champ-des-Tentes (Campo de las Tiendas.) Arrive de la ville une nouvelle troupe d’hommes habillés en femmes : l’ennemi fuit en désordre, et les vainqueurs protestent, par de vigoureux coups de poing, de leur haine contre les Sarrasins. Quelques infidèles restent chaque fois étendus sur la place ; les chrétiens vont célébrer leur victoire au cabaret.

L’ancienne capitale des rois d’Aragon n’a pas d’édifice intéressant. J’excepte une excellente fonda (hôtel), où je pus me réconcilier avec la cuisine aragonaise, pendant que mes quatre étudians révolutionnaient les balcons de la ville. Le cahot de mon mulet m’avait prédisposé au sommeil, et, la nuit à peine close, je me fis conduire dans ma chambre. C’était une immense salle rectangulaire au dernier goût espagnol de l’an 1600. De robustes madriers de chêne, croisant à angles droits leurs sculptures noires, remplaçaient le plafond. Le sol était carrelé de petits losanges en faïence peinte, produisant un effet analogue à celui d’une mosaïque d’assiettes à dessert, où je finis par découvrir le portrait de tous les animaux de la création. Un immense lit carré, qu’il fallait escalader, tant il était haut, deux fauteuils à montans raides rehaussés d’imperceptibles filets d’or, quelques tableaux religieux encadrés de clinquant, un grand christ ensanglanté et blême, composaient tout l’ameublement. J’oubliais un des détails les plus caractéristiques de ces vieux intérieurs d’Espagne, que l’invasion des mœurs françaises transforme de jour en jour, et qu’on ne trouve guère plus qu’en Aragon : c’étaient de petits fragmens de glace de Venise, enchâssés dans des ciselures de bois et plaqués au mur, non pas à hauteur d’homme, mais à dix pieds au-dessus du sol. Ils chatoyaient jusque dans les poutres, ces malheureux petits miroirs ; en revanche, j’en étais réduit à faire ma toilette devant le cristal d’une carafe.

Je délayais à peine un second bolado, sorte d’écume de sucre solidifiée et parfumée au citron, qui, sous un très grand volume, sature à peine un verre d’eau, quand une servante de l’hôtel entrouvrit brusquement ma porte « Caballero, on vous attend au locutorio [5] des dames ; il y a funcion [6]. » J’étais harassé, je m’excusai de mon mieux. Cinq minutes après, la servante rentra : « Caballero, on ne reçoit pas vos excuses. Ce sont les jours [7] de la señora. » Il fallut m’exécuter, sous peine de grossièreté flagrante. Dans les hôtels d’Aragon, le voyageur n’est pas, comme chez nous, un numéro représenté par une clé : c’est l’hôte dans la bonne vieille acception du mot, l’auditeur patient des interminables histoires que le maître de céans lui raconte à table d’un ton bienveillant et protecteur, le cavalier obligé de ses filles, et son associé dans les devoirs d’hospitalité à remplir vis-à-vis des nouveaux venus. Mon hôte de Jaca, je dois le dire, m’écorcha raisonnablement au départ ; mais, comme je tendais aux servantes l’étrenne d’usage « Vous êtes chez moi, monsieur, dit-il en s’interposant d’un air de dignité amicale, et j’ai l’habitude de payer mes domestiques. » Rognez donc l’addition de ces hidalgos pointilleux !

Je m’habillai à la hâte, et me dirigeai d’assez mauvaise humeur vers la funcion, qui avait réuni tout le beau monde de Jaca. La fête avait lieu dans un salon parqueté et meublé presque à la française, car la demoiselle de la maison se piquait de donner le ton. à la ville. Par une recherche de luxe dont j’ai retrouvé plus tard de nombreux échantillons, le parquet avait été oint d’huile, et une insupportable odeur de rance se mêlait aux émanations musquées que répandaient dans l’air les toilettes d’une vingtaine de dames : les Espagnoles raffolent du musc, seul parfum, à vrai dire, qui puisse dominer l’odeur du cigare, admis dans tous les salons d’outre-Pyrénées. On dansait. L’orchestre se composait de mes étudians du matin, qui, par un raffinement de dandysme estudiantino, avaient émaillé leurs manteaux de quatre ou cinq nouvelles arabesques au fil blanc. Le plus grave et le plus maigre de la bande avait décoré le devant de son chapeau d’armes parlantes une cuillère et une fourchette de bois, placées en sautoir au-dessus d’un écriteau de papier, où se lisait : La hambre en posta, « la faim qui court la poste. » Le violon, la clarinette et la guitare jouaient un britano, sorte de gigue anglaise, qui alors partageait, chez nos voisins, la vogue naissante de la mazurka. Mon ami don Nicomédès, ne trouvant plus l’emploi de son tambour de basque, faisait des déclarations en jargon universitaire à un cercle de dames qui se pâmaient d’aise et le questionnaient toutes à la fois.

J’allais saluer les señoras de la maison, quand une gracieuse enfant vint m’arrêter vivement au passage : enfant par ses petites mains encore rosées, femme par ses cheveux déjà si longs et si abondans, qu’ils semblaient lourds à sa tête mignonne, et me rappelaient ce préjugé triste et charmant du peuple de Madrid, qui dit d’une jeune fille morte dans ce premier développement de sa beauté : « Elle est morte de ses cheveux. » Francisca, c’était son nom, — je le devinai aux diminutifs de Paca, Paquilla, Paquita, Frasquita, Frasquilla, Carrita, par lesquels chacun l’interpellait, — Francisca m’attira sans façon vers le quadrille, en me disant d’un air rieur et boudeur : « Que vous vous faites attendre, caballerito ! Voyez, on en est à la seconde figure du britano. À propos, vous m’apprendrez la seconde figure ? — Mais je ne sais pas le britano… - Ni moi non plus, » et de rire aux éclats, « Au couvent, on ne tolérait que le zapateado [8] et las manchegas [9] ; la mère Circuncision nous faisait de sempiternels sermons contre le britano, qu’elle trouve trop mondain… Elle est bien attrapée, la mère Circuncision ! Pendant que les autres dansent, moi, je cause avec mes cortejos. — Et combien avez-vous de cortejos ? — Jésus de mon ame ! j’en ai déjà cinq… six avec vous, car vous en êtes, n’est-ce pas ? — Très volontiers. Et lequel préférez-vous, doña Frasquita ? — Belle question ! je les préfère tous. — Mais lequel épouserez-vous ? — Aucun. N’ai-je pas mon novio ? Et Mlle Carrita se hâta de m’apprendre la différence essentielle qu’on fait des cortejos, simples adorateurs dont toute fille bien née peut avouer un nombre indéfini, au novio, fiancé, qui a des droits uniques.


II. — UN ESCORIAL INCONNU.

Je fis à Jaca la connaissance d’un bénédictin décloîtré qui m’abordait chaque jour avec ces mots : « Quand irez-vous à Saint-Jean de la Peña ? » Ainsi se nomme le monastère où avait vieilli ce bénédictin. Au dire de l’honnête frayle, qui avait un peu voyagé, il n’existait pas, à cinquante lieues à la ronde, de merveille architecturale qui pût rivaliser avec Saint-Jean de la Peña, hormis peut-être « la caserne neuve de Pau. » Ce terme de comparaison, qui était pour mon vieux moine le nec plus ultra de l’hyperbole admirative, me trouvait, je l’avoue, assez froid. Le bénédictin fit un appel plus décisif à ma curiosité en m’apprenant que ce monastère occupait la crête d’une montagne dont la masse isolée, la coupe hardie, avaient plus d’une fois attiré mes regards, et que cette crête, dont l’étroit profil semblait se projeter en lame de couteau dans les profondeurs raréfiées de l’horizon pyrénéen, formait un plateau circulaire dont le diamètre avait plus d’une lieue. Je partis donc, par une chaude matinée de juillet, sous la conduite d’Esteban, grand fainéant fort déguenillé que j’avais ramassé, pour quelques réaux, sur le seuil de ma fonda. J’estimais assez ce vagabond pour sa taciturnité et ses grands airs d’hidalgo ruiné.

Une rampe, adoucie par de nombreux zigzags, permet aux attelages de franchir le raide escarpement qui sépare le monastère de la plaine ; mais Esteban, ne comprenant pas l’utilité d’un chemin qui allonge les distances, me fit gravir une enfilade de précipices à pic qu’une araignée ou un chasseur d’isards eussent pu seuls contempler sans effroi. Trois heures après, nous atteignions la rampe supérieure de la chaussée. Des bancs jetés çà et là sous des bouquets symétriques de platanes nous annonçaient déjà le terme de notre course, quand Esteban partit comme un trait dans la direction du plateau. Deux coups de sifflet furent échangés, et suivis d’un de ces dialogues de cris inarticulés au moyen desquels les poumons pyrénéens annulent de prodigieuses distances. Esteban revint avec la même vitesse, et me fit signe de le suivre dans un épais taillis de houx qui protégeait le bas-côté du chemin. J’obéis. Au bout de quelques minutes, nous étions au point culminant d’un vaste ravin, fermé là en cul-de-sac par un mur naturel de blocs calcaires, et dont le lit, tapissé de mélèses et de houx, va se perdre en serpentant dans les gerçures terreuses qui ceignent le pied de la montagne. Çà et là, quelques guérites de pierre, comme en semaient les ermites espagnols aux abords de tout riche couvent, percent cette immobile verdure. A droite du mur suinte un filet d’eau, reçu dans une auge de grès ; à gauche sont d’immenses cônes de granit, adossés à la montagne sans faire corps avec elle, et figurant un groupe d’obélisques que nul effort humain n’aurait pu achever de dresser ; au centre, comme pour faire repoussoir à cet amoncellement cyclopéen, apparaît une mesquine porte de bois, dont le cadre est enchâssé partie dans la roche, partie dans des lambeaux de maçonnerie qui le rattachent aux rebords informes des blocs environnans.

Je me perdais en réflexions sur l’utilité au moins problématique de cette porte, quand arriva un paysan tenant à la main un trousseau de clés. — Soyez le bienvenu, me dit-il en regardant de travers Esteban ; je soupçonne ce drôle de s’être moqué de nous deux, car je ne suppose pas que vous ayez fait cette course pour voir… - Et il hésitait à diriger vers la porte la clé qu’il venait de choisir dans le trousseau. -. Enfin, puisque nous y sommes vous vous dédommagerez d’ailleurs au couvent neuf.

— Ouvre et tais-toi, dit froidement Esteban.

Le diffus cicérone se décida à attaquer la serrure, qui résista une bonne minute, d’où je conclus que l’objet mystérieux de la curiosité d’Esteban n’attirait que de bien rares visiteurs. Enfin la porte s’ouvrit, et nous pénétrâmes dans une excavation assez étroite, qui paraissait aller en s’élargissant vers le haut. Je me crus un moment dans une de ces mines d’or creusées jadis par les Phéniciens dans les montagnes de Jaca, et que la découverte du Pérou a seule fait fermer, mais la roche, examinée de près, était du marbre le plus pur, ce qui excluait cette supposition. Je gravis trois ou quatre marches informes de vétusté. Soudain, taillée dans les vastes profondeurs du granit, m’apparaît une voûte lumineuse, immense, une sorte de ciel souterrain, cintre colossal que l’œil, un instant fasciné, éperdu, est tenté de prendre pour la courbe de l’atmosphère. C’était bien un souterrain, et cependant, entre ces murs de marbre, sous ce ciel de marbre, sur ce sol de marbre, un beau cloître du IXe siècle déroulait ses sculptures grimaçantes dans des flots de clarté.

On ne s’explique pas d’abord d’où vient cette clarté : d’invisibles soupiraux, ménagés par la nature ou la main de l’homme entre les blocs qui encadrent la porte, dardent le jour de bas en haut, de sorte qu’il paraît tomber, non du dehors, mais des cassures chatoyantes de la voûte. Plus loin, vers les dernières profondeurs de la caverne, on cherche vainement ces ombres croissantes que ferait pressentir sa structure ; la clarté y est plus pure encore, car elle tombe à pie, de la voûte même de la montagne, par un splendide ciel ouvert qu’un auvent naturel rend invisible, si on n’est presque au-dessous.

A gauche du cloître, qui occupe le centre du souterrain, est un compartiment plus sombre, où le jour ne pénètre qu’indirectement et après avoir émoussé deux fois ses rayons sur le marbre rose de la voûte et des parois, ce qui lui laisse une faible teinte d’opale, pareille à celle qui tombe des vitraux de nos basiliques. C’est le chœur, mais le chœur sans tableaux, sans statues, sans insignes religieux, et où l’incendie, le marteau peut-être, ont laissé d’indélébiles traces de destruction. Sa voûte est en partie artificielle, en partie formée par la voûte même de la caverne, et, vanité des vanités, ces maçonneries, vieilles à peine de quelques siècles, offrent déjà l’empreinte de la décrépitude, quand leur ajoutage antédiluvien semble rafraîchi d’hier par le ciseau.

Un mur sépare à demi le cloître du choeur. Ce mur, ainsi que les dalles environnantes, est tapissé de tombeaux que surchargent des inscriptions romanes, presque toutes illisibles et mutilées. Le visiteur distingue pourtant çà et là, entre deux millésimes oubliés, des fragmens de noms et de blasons à demi novés dans les plus mystérieux lointains du Romancero et de la légende, — parfois de saisissantes syllabes : R E X - P R. N C E. S - R E G. N A. ; mais il ne peut recomposer l’arbre mortuaire de cette dynastie inconnue. Patience : une porte s’ouvre à côté du chœur, et on pénètre dans un splendide salon, un véritable salon Louis XV, où les plus moelleuses nuances du marbre ne font pas regretter le velours, où d’élégantes inscriptions, ressortant en lettres d’or sur des plaques de bronze, remplacent les bergeries et les arabesques de Watteau. Ce boudoir enchâssé dans des ruines est un ossuaire ; ces inscriptions sont la reproduction complétée des épitaphes qui parsèment le cloître, et, muet cénacle de rois endormis depuis les temps carlovingiens sous leur armure de bataille, toute la vieille dynastie pyrénéenne des Garci Ximénès, des Abarca, des Arista, des Gonzalve Sanchez, des Fortun, des Ramire, des Pedro Ier, déroule aux regards surpris ses noms dix fois séculaires. Cette caverne oubliée, dont ni hommes ni livres n’avaient su m’apprendre l’existence, et où m’avait conduit le caprice d’un mendiant, n’était rien moins que le berceau de la monarchie espagnole, la sépulture des premiers conquérans chrétiens.

A l’époque de l’invasion mahométane vivaient à Saragosse deux frères appelés Votus et Félix, en grand renom de noblesse, de richesse et de vertus. Un jour, dit la chronique, Votus, qui aimait la chasse, se laissa entraîner à la poursuite d’un sanglier jusqu’au bord du talus qui sert de façade au souterrain. Le sanglier disparaît tout à coup, et Votus, qui ne peut retenir son cheval, est près de rejoindre, lui-même le cadavre broyé de sa proie, quand, par l’intercession de saint Jean-Baptiste, pour qui ce gentilhomme avait grande dévotion, le cheval s’arrête immobile, deux pieds fixés à la montagne, et le reste du corps suspendu sur l’horrible fondrière. Votus descendit de cheval et rendit grace à saint Jean-Baptiste. Un sentier frayé par les bêtes sauvages, probablement le même qu’Esteban devait retrouver onze siècles plus tard, conduisit le chasseur devant la source qui jaillit du talus. Près de la source il vit une caverne, dans la caverne une église, et dans l’église un vieillard étendu sans souffle, la tête appuyée sur une pierre triangulaire où se lisait cette inscription :

« Moi, Jean, suis le fondateur et le premier habitant de cette église que j’ai dédiée à saint Jean-Baptiste. J’y ai vécu long-temps dans la solitude, et maintenant je repose dans le Seigneur. »

Après avoir enseveli le vieillard de ses propres mains, Votus courut à Saragosse, affranchit ses esclaves, distribua ses biens aux pauvres, et revint avec son frère Félix s’établir dans la caverne de Saint-Jean, où l’on allait de toutes parts les consulter.

Un jour s’y présentèrent six cents hommes, dernier débris des peuplades pyrénéennes, que traquait, de vallée en vallée, le Maure Ayub. D’après le conseil de Votus et de Félix, ils élurent roi Garci Ximénès, le principal de la contrée, et les pâles chrétiens errant dans les gorges voisines purent croire, à cette acclamation souterraine, que la montagne trouvait une voix pour annoncer l’indépendance de l’Aragon. Ce fut l’indépendance de l’Espagne entière, la réaction de la race celtibérienne, demeurée intacte dans ce coin des Pyrénées, contre les Maures et les Goths. A ce peuple, à ce roi, il ne manquait plus qu’un royaume. Garci Ximénès y avisa. Quelques jours après son élection, il surprenait dans les montagnes d’Aynsa une formidable armée d’infidèles, et, à la mort du Pharamond celtibérien, le royaume de Sobrarbe, fondé par sa massue, longeait les Pyrénées des frontières de Catalogne à l’Océan. Devenu plus tard l’Aragon, le royaume de Sobrarbe s’étend jusqu’à Saragosse et Calatayud, impose un empereur aux Goths, depuis longtemps stationnaires dans les plateaux de Castille et Léon, et, un moment refoulé par eux, déborde sur l’Espagne orientale, puis sur la Provence, la Sicile, l’Orient, jusqu’au jour où, absorbant de nouveau, par le mariage de Ferdinand-le-Catholique, l’Espagne gothe qu’il avait perdue par le divorce d’Alonzole-Batailleur, il fera flotter sur les tours de l’Alhambra, ce dernier refuge de l’islamisme, la bannière bénie par l’ermite Votus dans une caverne des Pyrénées. Filiation de race et filiation de victoires, tout rattache l’Espagne de Garci Ximénès à l’Espagne de Charles-Quint.

Les historiens ont universellement méconnu ce double rôle de la nationalité aragonaise. Quelques-uns ont fait de l’Aragon un infime satellite de la Navarre, qui n’a été long-temps qu’une province de Sobrarbe, qui a eu pour premiers rois les rois de Sobrarbe ou leurs fils puînés, qui ne s’est jamais séparée de Sobrarbe que par rébellion et pour tomber sous le joug des Français ou des Castillans. Tous ont subordonné l’Aragon à la Castille, qui n’a rien fait de grand que par lui, sous lui ou avec lui, et dont la gloire politique n’est qu’un reflet du nom aragonais. Cet oubli s’explique. Dépositaires de la civilisation romaine, les Goths sont devenus les historiographes du moyen-âge espagnol, et naturellement ils ont amoindri le rôle d’un peuple rival, dernier représentant de la famille indigène. Zurita, qui a seul tenté de rendre à Garci Ximénès l’auréole usurpée de Pélage, est arrivé trop tard pour détourner le courant des souvenirs nationaux, et encore est-il effacé par le chroniqueur Moret, qui a tout sacrifié à la Navarre, son pays. Il reste cependant assez d’aveux et de monumens pour reconstruire, presque jour par jour, cette merveilleuse épopée aragonaise. La beauté, aussi bien que la vérité historique, y trouveraient profit. A part la poésie de convention que la légende et le Romancero ont laissé tomber sur l’Espagne de Pélage, on s’intéresse fort peu à ces Goths faibles et corrompus, qui, en oubliant le courage des barbares, n’ont su prendre à la civilisation latine que ses vices, sa mollesse, sa cupidité, et chez qui les Maures trouvent dix traîtres et pas un soldat. On ne s’intéresse pas beaucoup plus à ce Pélage, devenu l’hôte perfide des infidèles, pendant que le Celtibérien Garci Ximénès va chercher dans les entrailles d’une montagne ce dernier lambeau de sol libre qu’il ne trouve plus sous le ciel, et y puiser, Antée chrétien, la force qui étouffera, dans l’étreinte de huit siècles, l’islamisme vainqueur. Le tableau de la réaction aragonaise est pur de toute ombre ; sur son réveil plane la fatidique lueur des races prédestinées. On s’éprend malgré soi de cette peuplade inconnue, qui, de son nid de roches, a vu passer les Carthaginois, les Romains, les Goths, en gardant sa pauvreté et sa liberté, et qui, au jour de la désolation commune, réduite elle-même à une poignée de six cents combattans, descend dans la plaine pour enseigner la victoire aux débris humiliés de ces trois civilisations. On épie avec anxiété le silencieux enfantement de cette Espagne qui tient tout entière dans une caverne, et qui sera un jour l’Espagne de Philippe II, de cette royauté sans terre et sans soleil, qui, huit cents ans plus tard, ne pourra pas voir le soleil se coucher sur son empire, admirables antithèses comme Dieu et le temps savent seuls en créer.

Le souvenir de ces vieux rois de Sobrarbe, tel qu’il a surgi de la tradition locale, ce fidèle artisan des grands reliefs historiques, ressemble aux énumérations d’Homère : Fortun Garcès qui s’ensevelit sous un monceau d’ennemis ; Sanchez-Abarca courant, les jambes nues, par les montagnes, à la chasse des Sarrasins et des ours, et qui laisse la seconde moitié de son nom aux sandales du pâtre aragonais ; Iñigo-Arista, attendant pour vaincre que la croix de Constantin apparaisse sur un buisson, ou coupant de sa main quatre têtes de rois maures, pour en faire avec la croix sur le buisson le blason de Sobrarbe ; Garcia-qui-tremble, formidable peureux, qui, pour distraire ses terreurs, semait sur chaque champ de bataille des hécatombes de mécréans, revivent tous dans la légende des vallées pyrénéennes, et peuvent patiemment attendre la réhabilitation historique qui exhumera leurs règnes des archives de Saint-Jean.

Un seul instant, la tradition orale et la tradition écrite se taisent, et on perd, pour le ressaisir quelques années plus tard, le fil de cette succession de rois : l’Aragon est resté comme noyé dans le reflet contemporain de Charlemagne ; mais bientôt la dynastie de Sobrarbe n’aura plus à redouter ces interrègnes de gloire, car un empereur lui est né au milieu des pâtres de la vallée d’Echo. A peine âgé de vingt ans, Alonzo Ier passe l’Èbre, envahit le Bas-Aragon, refoule les Maures jusqu’à Valence, et fait de Saragosse la capitale d’un empire qui réunit à la couronne de Sobrarbe les couronnes d’Oviédo, Galice, Castille et Léon. Cette lumineuse existence, jalonnée par soixante batailles qui valent au Charlemagne aragonais le titre de batailleur, se perd tout à coup dans la fantastique pénombre des Frédéric Barberousse et des Emmanuel. Un jour qu’à la tête de trois cents chevaliers il a osé affronter, dans les montagnes de Fraga, l’armée combinée de tous les Maures d’Espagne, le vieil empereur ne reparaît plus. Les uns disent qu’il a été secrètement enseveli par les religieux de Montéaragon, d’autres qu’il vit encore, mais que, ne pouvant supporter la honte d’une première défaite, il est allé, chevalier sans nom, guerroyer en Palestine. Plus de trente ans après, arrive de Palestine à Saragosse un grand vieillard à barbe blanche, se disant le Batailleur, et qui ameute les jeunes seigneurs en leur racontant avec les plus minutieuses particularités la vie et les exploits des anciens. On craignait une révolte : apocryphe ou non, l’empereur-revenant fut pendu comme un Juif sous les fenêtres du palais de sa nièce, qui régnait alors conjointement avec le comte de Barcelone, son mari. Le peuple crut à un parricide.

A côté du Batailleur apparaît une bizarre figure, celle de Ramire-le-Moine. Alonzo étant mort sans postérité, les Navarrais et les Aragonais ne purent s’entendre sur l’élection du nouveau roi. Ceux-ci portèrent enfin leur choix sur un frère de l’empereur défunt, moine profès à Saint-Pores de Tomiers, près de Narbonne. On n’avait pas grande idée de ce personnage, mais il parut suffisant pour perpétuer la famille de Sobrarbe. Fray Ramiro fut donc couronné, dispensé et marié. En devenant roi, le pauvre moine n’avait fait que changer de cilice. C’était un éclat de rire universel quand le frère d’Alonzo passait dans les rues de Huesca, portant sa lance droite comme un cierge et son casque en arrière comme une mitre de prieur. On lui donnait parfois les chevaux les plus fougueux, pour jouir de son allure gauche et embarrassée. Un jour que le cor sonnait pour la bataille, le malheureux roi s’enchevêtra tellement entre sa lance, son écu et les rênes de son cheval, qu’il mit l’écu à la place de la lance, la lance à la place de l’écu, et prit les rênes aux dents. La bonne humeur des Aragonais décerna d’une commune voix à Ramire les sobriquets de rey cogulla et de rey carnicol [10], qui apparaissent encore dans les refrains de quelques jotas. Pendant que les Aragonais riaient, Navarrais, Maures et Castillans rognaient à qui mieux mieux l’Aragon. Ramire convoquait en vain les ricombres pour organiser la résistance ; les ricombres ne répondaient pas, occupés qu’ils étaient eux-mêmes à se tailler des héritages dans le manteau impérial du Batailleur.

Il bouillait cependant, sous l’armure mal assurée de ce bouffon involontaire, un vieux levain du sang des Alonzo et des Abarca. Une sombre tragédie couronne ses tristes et plaisantes tribulations. Ramire ayant envoyé demander conseil à son ancien prieur, celui-ci conduisit l’affidé dans le jardin du couvent, et là, comme jadis Tarquin, se mit à abattre silencieusement les plants et les arbustes les plus élevés, en commençant par ceux qui dominaient les autres. Ramire était assez lettré pour comprendre l’allégorie. Il manda aux seigneurs que, « ne pouvant être entendu d’eux quand il les appelait, il avait résolu de faire fondre une cloche qui pût retentir dans tout l’Aragon, » et il leur donnait rendez-vous à Huesca pour la cérémonie. L’idée parut curieuse, pas un seigneur ne manqua à l’appel. L’heure venue, Ramire introduisit un à un, dans une salle qui s’appelle encore la salle de la cloche, quinze de ses plus dangereux ricombres, à commencer par le marquis de Loua, le plus intraitable et le plus puissant. Quand la porte s’ouvrit pour le reste des assistans, une hideuse pyramide de têtes, simulant la forme d’une cloche, se dressait au fond de la salle près de quinze cadavres décollés. La cloche de Huesca fit son effet, et l’auréole de respect et de terreur dont le vieux moine demeura entouré fut telle qu’étant rentré plus tard dans la vie monastique, il garda jusqu’à la mort tous les privilèges de la royauté.

L’ermitage de Saint-Jean et la monarchie de Sobrarbe avaient eu le même berceau ; leurs destinées furent parallèles. Fortun Garcès transforma en église la petite chapelle qu’avaient trouvée dans la caverne Votus et Félix. L’ermitage devint couvent, le couvent un des plus riches prieurés d’Espagne, et quand Paterne, moine français, vint, en 1025, imposer aux cénobites de Saint-Jean la règle de saint Benoît, ils avaient depuis long-temps échangé leurs cilices de bure contre la plus fine laine de Ségovie. Les rois se faisaient baptiser, couronner, enterrer à Saint-Jean. Les princes, les plus puissans ricombres, ambitionnaient le titre de chevaliers de Saint-Jean ; les plus hautes dames, celui de servantes (ancillas de San-Juan), et cet honneur s’acquittait, bien entendu, par d’énormes donations. A la récente abolition des couvens, les bénédictins de Saint-Jean de la Peña percevaient les redevances de près de deux cents villages et d’un nombre plus considérable de hameaux.

Le couvent souterrain a été incendié trois fois. Le premier incendie, qui eut lieu sous les premiers rois de Sobrarbe, brûla les archives, et c’est à cet accident que Briz Martinez et Zurita attribuent les lacunes des premiers siècles de l’histoire d’Aragon. Les deux autres incendies eurent lieu en 1494 et en 1675, et c’est après le dernier seulement que les bénédictins désertèrent la caverne pour aller s’établir sur le plateau supérieur. Les restes des rois d’Aragon ont été transportés, sous Charles III, dans l’élégant caveau dont j’ai parlé, et qui s’appelle le Pantheon de los reyes (Panthéon des rois). Les tombeaux sont au nombre de vingt-sept, et occupent, sur trois rangs, toute une muraille du Panthéon. Quelques-uns renferment divers personnages, désignés tantôt nominalement, tantôt par l’oublieuse formule : ET ALII UAM PLURES, écrite sous le nom et sous l’écusson du mort principal. L’architecte du Panthéon est d’autant moins excusable dans sa recherche du joli, qu’il aurait pu s’inspirer des sombres magnificences des caveaux de l’Escorial ; il faut reconnaître cependant que sa donnée, toute fausse qu’elle est, a été exécutée avec une finesse exquise. Le marbre rosé des colonnes demi-saillantes qui règnent le long des murs s’harmonise avec le marbre vert des socles et le marbre blanc des chapiteaux. La profusion des dorures laisse tomber sur cet ensemble comme un reflet indécis qui émousse la crudité des teintes. Tout contraste, et rien ne choque. Sur la muraille opposée aux tombeaux sont sculptés trois cadres en relief, dont l’un représente le serment des rois d’Aragon ; les deux autres, un seul et même sujet traité de deux manières, et que la légende rapporte tantôt à Garci Ximénès, tantôt à Iñigo Arista. Des deux parts, c’est un champ de bataille au-dessus duquel plane la croix miraculeuse de Sobrarbe. A la vue du signe redouté, les Maures fuient en désordre, et les turbans avec les têtes volent sous le cimeterre des chrétiens. Au fond, vis-à-vis de la porte, est un autel surmonté de trois suaves sculptures d’albâtre ou de marbre blanc, car, dans le demi-jour, on peut s’y méprendre ; c’est un Christ de Carlos Salas entre une Vierge et un saint Jean très finement drapés.

Nous rejoignîmes la chaussée, Esteban et moi, et de là nous eûmes bientôt atteint le plateau supérieur, dont le plan, légèrement incliné vers le midi, ne peut être soupçonné derrière la crête anguleuse qui le borne au nord, du côté de Jaca. Le nouveau monastère est au centre d’une immense pelouse, d’où ses bâtisses blanches, encore grandies par la raréfaction de l’air, se détachent avec une certaine ampleur monumentale. Mon ami le bénédictin ne m’avait pas trompé : c’est une caserne, une superbe caserne, mais voilà tout. Un beau réfectoire, de larges corridors, des cellules savamment prémunies contre le chaud et le froid, et où l’on n’a pas épargné l’espace, ce comfortable de la vie cloîtrée ; une vaste chapelle sans caractère architectural bien prononcé, mais dont la nudité ne manque pas de quelque grandeur, voilà tout ce qu’on peut citer du nouveau couvent de Saint-Jean de la Peña. Ce couvent n’est lui-même qu’une reconstruction datant à peine de 1816. L’ancien édifice, qui fut détruit pendant la guerre de l’indépendance, et qu’on avait mis quarante ans à bâtir, passait pour un des meilleurs morceaux de l’architecture du XVIIe siècle. Ce qu’on ne se lasse pas d’admirer, c’est l’aspect tout à la fois vaste et recueilli du paysage environnant. Pas un bruit, pas une ombre, pas une image lointaine d’en bas n’en troublent l’immobile sérénité. Au nord et au couchant, une vaste ceinture de pins voile l’amphithéâtre des Pyrénées. Au levant et au sud, le plateau perd ses vagues cons tours dans les profondeurs du ciel, et reproduit à l’œil l’horizon infini de la pleine mer ; la terre semble avoir disparu pour qui la cherche en dehors du cloître où on est venu l’oublier.


III. — SARAGOSSE. — ROSEAUX ET RONDALLAS.

A l’époque de mon voyage, la guerre civile, à peu près terminée en Navarre, s’était concentrée sur Saragosse et ses alentours ; l’immobile Aragon, aux prises avec une révolution constitutionnelle, me promettait un curieux spectacle : du choc de ce moyen-âge vivant contre les plus jeunes idées du siècle devaient jaillir d’étranges contrastes, de sanglans et bizarres anachronismes, dont les rares échos tombaient, de loin en loin, comme une sinistre énigme, sur l’Europe étonnée. Je louai donc jusqu’à Saragosse le muletier qui m’avait conduit à Jaca.

A Anzanigo, où j’arrivai vers le milieu du jour, je demandai vainement à dîner. A toutes mes instances, les filles de l’hôtellerie répondaient qu’un gavacho pouvait bien attendre, puisque d’honnêtes chrétiens attendaient aussi. Dans le langage haineux du paysan aragonais, gavacho désigne indistinctement un Francais et

L’animal dont on fait les jambons de Bayonne.

Ces demoiselles étaient, à certains égards, excusables. Toute une caravane de muletiers m’avait précédé dans l’hôtellerie, et le muletier est un pouvoir dans les posadas espagnoles, où il dispose tyranniquement de tout, depuis la guitare de l’hôte jusqu’à la maritorne traditionnelle inclusivement. Je m’estimai fort heureux d’être admis à la table de ces messieurs, et je fus, j’ose le dire, l’objet de leurs attentions. Quelques lieues après Anzanigo, on atteint, par une série de monticules échelonnés comme des gradins, la cime la plus méridionale des Pyrénées. De ces hauteurs, on domine Ayerbe et le château en ruines de ses marquis. Quelques petites tours d’observation, pouvant échanger entre elles des signaux, dessinent encore, de sommet en sommet, la ligne qui, du VIIIe au XIe siècle, fut la frontière des chrétiens de Sobrarbe. Cette vue réveilla les goûts mélomanes de mon muletier, qui, sachant le pays fréquemment traversé par les estafettes établies entre la faction de Navarre et celle de Catalogne, se montrait, depuis une heure, très circonspect à l’endroit des prétentions de don Carlos, et il chanta sur un air de jota :

Vinieron los Sarracenos
Y nos matàron à palos ;
Pues Dios està por los malos
Cuando son mas que los buenos [11]


Des hauteurs voisines d’Ayerbe, ou découvre dans son entier l’immense lande de Gurrea, vrai désert d’Afrique, qui sépare Saragosse des Pyrénées. A sa surface calcinée, l’air, devenu visible comme à la bouche d’une fournaise ou au passage d’un fer incandescent, vibre et ondule avec tous les caprices du mirage. Le Gallego, profondément encaissé, projette son ruban d’argent le long du désert. Ayerbe n’est qu’une grande et laide bourgade où je passai la nuit. Dès qu’on me sut gavacho, on me montra obligeamment l’endroit où vingt gendarmes de la garde impériale, après avoir été promenés dans les rues, la selle au dos et la bride à la bouche, furent attachés à deux pas d’un bûcher dont la flamme, courbée par le vent, venait lécher leurs membres nus. Quand le vent se montrait trop paresseux, on lui substituait des jets d’huile bouillante. Ces souvenirs de 1808, à peu près effacés dans le reste de l’Espagne, sont encore très vivaces en Aragon. La haine s’y alimente du voisinage ; c’est l’éternelle histoire des frères ennemis. Saragosse, qui laisse ronger par la poussière de huit siècles les bannières conquises sur les Maures, renouvelle très soigneusement, à la façade de ses maisons, le lait de chaux destiné à faire ressortir la noire empreinte des balles françaises.

Le lendemain, nous abordâmes le désert de Gurrea, et, pendant douze mortelles heures, sous un soleil de plomb, dans les flots d’une poussière brûlante, nous eûmes l’avant-goût d’un voyage d’agrément à Tomboctou. Le surlendemain, nous entrions à Saragosse par le vieux pont del Angel, en face du Pilar, dont le dôme, et les clochetons, extérieurement revêtus de faïences coloriées, scintillent au loin comme d’énormes cristaux à facettes. C’est à Saragosse que je voudrais traduire le Romancero, si le Romancero pouvait être traduit. Façades écussonnées et rouillées, fenêtres en meurtrières, rues mystérieuses comme un guet-apens, noirs couverts dormant au soleil, immenses labyrinthes de pierre, où les clochers sont plus nombreux que les hommes, tout garde à Saragosse l’empreinte de cette vieille Espagne, qui se faisait déjà si vieille au temps de Charlemagne et du Maure Gazul. Tolède et Burgos, les deux villes momies, n’en approchent point. Deux heures de l’après-midi sonnaient, l’heure de la sieste ; aussi la ville semblait-elle déserte comme au jour du jugement. Pas un murmure ne s’élevait de l’immense damier des rues, si ce n’est au passage de deux ou trois groupes de galériens, dont les formes athlétiques, les visages bronzés, dépassant l’ombre de quelque grêle tour sarrasine, allaient silencieusement se perdre sous un pesant arceau des Goths, ou parmi les ruines que firent nos boulets. Survint un autre galérien, qui, plus éveillé que les autres, chantait d’une voix lamentable :

Mas que estrellas en el cielo,
Yo le diera puñaladas…


Plus qu’il n’y a d’étoiles au ciel, — je lui donnerais des coups de couteau. » Et là-dessus l’horloge de la Séo sonna pour la seconde fois deux heures, que répéta l’Archevêché, que répétèrent successivement et à cinq minutes d’intervalle le Pilar, l’Hospice, la Casa-Lonja, l’Escuelapia, et une trentaine de couveras, ce qui permet de savoir qu’il est deux heures pendant une bonne heure et demie.

Mon muletier, qui connaissait la ville, me logea chez un petit bourgeois de la rue de la Tour-Neuve, près de la place San-Felipe. Cette Tour-Neuve se nomme ainsi depuis neuf cents ans, et se dresse isolée au milieu de la place San-Felipe, qu’elle menace de son effrayante masse quadrangulaire, comme un legs d’immortelle haine laissé là par les Sarrasins proscrits. La tour de Pise n’est guère plus inclinée. La rue est en parfaite harmonie avec ce sombre accompagnement. Tulle part, dans Saragosse, plus noires broderies de pierre et de fer n’émaillent de plus noires façades ; nulle part balcons plus jaloux ne protègent de leurs trèfles rouillés de plus menaçantes embrasures. — O Calderon, pensai-je, pourquoi vos don Félix et vos Elvire ne sont-ils plus là ? — Deux coups discrètement frappés à la porte répondirent à cette exclamation mentale, et ma vieille hôtesse entra, m’apportant sur un antique plateau de faïence le chocolate obligé. — Quoi ! me dit-elle, vous voilà déjà au balcon, senor Francesito ? Vous y prendrez goût, je vous jure.

— J’en suis persuadé, doña Escolastica.

— Surtout, reprit doña Escolastica en clignant de l’œil, n’oubliez pas que je vous ai laissé le roseau.

— Quel roseau ?

— Vous le voyez là, dans cet angle… Le plus heureux roseau de Saragosse, sans me vanter.

— Sur mon honneur, je ne comprends pas.

Mon accent fut sans doute empreint de vérité, car doña Escolastica laissa tomber ses bras comme dans le paroxisme de l’étonnement.

— Parlez-vous sérieusement ? Jésus de mon ame, vous n’avez donc chez vous ni balcons ni voisines ?

— Mais encore une fois, repris-je, plus intrigué que jamais, qu’a de commun ce roseau avec les balcons et les voisines ?

Pour toute réponse, la señora prit dans un coin le roseau qu’elle m’avait montré, et qu’assurément je ne supposais pas inscrit dans l’inventaire de mes meubles ; elle fixa un papier à l’un de ses bouts, et, le promenant sur la façade de la maison attenante :

— Ce roseau, caballero, commande (manda) à deux balcons (deux balcons formaient, en effet, la tangente au quart de cercle décrit par le roseau) ; deux balcons, reprit doña Escolastica avec un légitime orgueil de propriétaire, et trois señoras par balcon !

Doña Escolastica disait vrai. Un roseau délicatement fendu à l’une des extrémités, de manière à pouvoir retenir un billet, régit à Saragosse et dans quelques autres villes d’Espagne les innombrables intrigues de balcon. Tout voisin bien appris donne le signal à sa voisine, et il faut bien mal signer son nom ou bien mal nouer sa cravate pour ne pas obtenir une réponse courrier par courrier, je veux dire roseau par roseau. Cet échange de madrigaux et de dédains quintessenciés ne crée d’ailleurs, de part et d’autre, ni droits ni devoirs. C’est l’inoffensive passion de l’hôtel de Rambouillet traduite en prose des romans de chevalerie. En revanche, une lettre sans signature, surtout un refus d’écrire, équivalent à un aveu, et alors c’est à l’église de Notre-Dame de Pilar que se continue l’intrigue. Chaque soir, à l’heure du rosaire, quand l’immense basilique n’a pas encore couronné de flammes ses candélabres d’or, et que la lampe perpétuellement allumée devant la statue miraculeuse de la Vierge [12] projette seule une lueur discrète sous les arceaux, les amoureux viennent s’agenouiller l’un près de l’autre et causent de leurs affaires, sans que nul y trouve à redire. L’Espagne a toujours un peu mêlé la dévotion à l’amour, et cet accouplement, dont l’extase de sainte Thérèse n’est peut-être que l’expression épurée, est encore aujourd’hui, comme autrefois, chez nos voisins, le thème invariable de l’élégie amoureuse. Si une circonstance imprévue empêche le rendez-vous, on se confie de part et d’autre à un employé de l’église. A l’époque de mon passage à Saragosse, le sonneur du Pilar était justement renommé pour sa discrétion.

La fin du jour approchait, et l’intérieur des balcons commençait à bourdonner déjà d’un murmure confus de voix féminines. Çà et là un rayon du soleil couchant allait chercher dans le pli des rideaux le creux d’une main mignonne ; mais ces rideaux restaient inexorablement fermés. Enfin une tête de femme se montra, puis deux, puis trois ; et, l’ombre envahissant d’un seul jet la rue de la Tour-Neuve, tous les balcons reprirent leur toilette de mantilles, la plus gracieuse toilette que puisse faire un grand balcon noir. Mes voisines de côté et de face répondirent à mon salut par un signe de tête familier, comme cela se pratique entre voisins de balcon.

Pendant une heure, à partir du coucher du soleil, les balcons de Saragosse se transforment en salons de visite, où les señoras rient et parlent toutes à la fois, tandis que leurs silencieux maris lisent à l’écart les journaux. La manœuvre des roseaux ne commence jamais qu’à la nuit noire, et quand le bruit simultané des portes qu’on verrouille et des tambours qui battent la retraite sur la place de la Constitution a mis en fuite les importuns. Pendant que les balcons du premier et du second étage vont leur train, les rejas du rez-de-chaussée ne demeurent point inactives. On appelle rejas d’énormes cages de fer qui débordent de la façade, à deux pieds au-dessus de la rue. Les mères les plus vigilantes s’inquiètent beaucoup moins de la sagesse des filles que de la solidité des rejas. C’est là que le novio (fiancé) vient chaque soir entretenir sa noria avec la permission des grands parens. Enfin les caves même n’envient rien ni aux balcons, ni aux rez-de-chaussée. La plupart de ces caves sont des cabarets, où, à la nuit, la marrana vient danser avec son marrano, qui, depuis le matin, s’y livre à des festins de morue frite. Le marrano est à Saragosse ce qu’est le manolo à Madrid, le jaque à Malaga, à cette différence près que le jaque et le manolo font semblant de travailler le jour à quelque chose, tandis que le marrano n’a pour mission que de manger de la morue frite de l’aube à la brune.

Un soir que la tiédeur embaumée d’une nuit de juillet m’avait retenu plus tard que d’ordinaire à mon balcon, je vis passer une rondalla, probablement la dernière rondalla. Le vent, si faible qu’on ne l’entendait pas, jetait à chaudes bouffées dans la ville les senteurs de romarin enlevées à la plaine. On aurait dit le recueillement et les parfums d’une immense basilique. A intervalles inégaux, semblable au son de l’orgue, s’élevait une lente ondée de mugissemens : l’Èbre venait de briser de plus fortes vagues aux arches du vieux pont del Angel, et, sur tous ces parfums, ces silences et ces bruits, le ciel jetait son illumination d’étoiles, frangée en guirlandes fantastiques par la silhouette des pignons et des clochers. Tout à coup un murmure croissant de guitares et de mandores s’éleva dans la direction de la place du Marché. A ce signal, la rue entière, qui semblait endormie, se réveilla avec fracas. -Rondalla ! criaient joyeusement les señoras, accourues sur le balcon dans le plus simple négligé. — Rondalla ! rondalla ! hurlaient les marranos avinés, sortant en foule des cabarets pour aller rejoindre avec leurs guitares la sérénade ambulante.

La sérénade approchait. Au vacarme centuplé des instrumens se joignit un long cri lugubre comme la première phrase d’un Requiem, puis un silence, puis ce même cri répété jusqu’à six fois, avec un égal nombre de silences, et tout cela dans un faux-bourdon étrange, fantastique, aigre, riant et funèbre tout à la fois. A la sixième reprise, les voix se taisent brusquement et d’aplomb, comme si tous les chanteurs étaient frappés de mort au milieu de la dernière note ; mais un imperceptible frôlement de guitares s’empare peu à peu de l’oreille. Ce ne sont d’abord que des ritournelles capricieusement filées, où lutine çà et là le timbre cristallin des mandores. Le rhythme devient ensuite plus véhément ; chaque note éclate, se brise en milliers de notes, et ce n’est plus qu’un déluge de sons limpides, aigus, diamantés, éblouissans, d’étincelles d’arpèges pétillant en crescendo, mourant en soupir, remontant et tourbillonnant en gammes effrénées, inouies, et d’une vitesse qui tient du vertige, pour s’éteindre dans un silence aussi inattendu que celui où viennent d’expirer les voix. Les chanteurs reprennent après deux ou trois pauses. Tel est l’air national des Aragonais, la jota aragonesa, déjà popularisé en France par quelques théâtres, mais dont on ne peut comprendre l’effet magique et sans nom que la nuit, sur les montagnes ou dans le sombre labyrinthe d’une ville espagnole. La jota, par la simplicité de son rhythme, par les répétitions qu’elle admet, se prête beaucoup à l’improvisation, et les improvisations ne manquèrent pas cette nuit-là ; maint impertinent solo fit rougir à tour de rôle les señoras du voisinage, que le médisant improvisateur finissait, du reste, par comparer à toutes les fleurs d’un parterre et à toutes les saintes du paradis. De stations en stations, la rondalla arriva sous le balcon de ma voisine de gauche, divine blonde de ce beau sang flamand qui, en Espagne, s’est conservé si pur, quoique adouci, depuis le règne de Charles-Quint, et ma voisine obtint les trois couplets suivans, qui, je regrette de le dire, n’étaient pas une improvisation :

Y los angeles del eielo,
A quien Dios mismo formò,
Truecan lo blanco por duelo,
Porque no son en el suelo,
A miraros como yò.

Y las hermosas pasadas
Que fueron ya desta vida
Son contentas y pagadas,
Porque fueron enterradas
Primero que vos nacida.

Y los difuntos pasados,
Por mucho santos que fuesen,
En la gloria son penados,
Descontentos, no pagados,
Por morir sin que os viesen [13]

L’intermède des guitares et des mandores reprit ; mais, dès les premières mesures, les musiciens s’arrêtèrent déconcertés : une cinquantaine de voix chantaient sur un autre air à deux cents pas de là, du côté de la rue de las Botigas ondas. — Sainte Vierge ! voici maintenant les autres ! s’écria le peuple féminin des balcons avec de petites frayeurs mêlées de plaisir. — Les autres ! répétèrent les concertans furieux à travers un déluge d’épouvantables jurons. La seconde troupe continuait imperturbablement son air, la première reprit le sien, et elles s’avancèrent l’une contre l’autre en raclant de la guitare sur des tons différens. Au moment de la rencontre, chaque troupe émit la prétention de tenir la rue, et on tira les couteaux simple rivalité de sociétés philharmoniques. Tous les quartiers de Saragosse avaient, de temps immémorial, à cette époque, leurs troupes d’amateurs, aussi divisées entre elles que les Capulets et les Montaigus du moyen-âge italien, et dont le point d’honneur consistait à s’interdire l’une à l’autre l’exercice de la guitare. C’est en cela que consistaient les rondallas. Je parle au passé, car, dès le lendemain, l’autorité fit placarder un ordre qui proscrivait à l’avenir toute espèce de rondalla. L’autorité fut influencée, dit-on, par le faux bruit qu’on s’était servi d’armes à feu, innovation qui fût devenue très dangereuse pour les simples spectateurs. Je puis affirmer que ce bruit était une calomnie. A la vérité, plusieurs de ces messieurs étaient armés de tromblons, ce qui ne tire pas à conséquence dans le pays ; mais on ne se servit que du couteau. A la première explosion d’injures et de cris avait succédé une sorte de silence. Il faudrait le pinceau de Goya ou la plume d’Hoffmann pour peindre cette mêlée presque muette, ces têtes noires qui s’agitaient, ces bras aussitôt baissés que levés, ces couteaux, ces poitrines nues, ces ceintures rouges, vertes ou bleues, reluisant, tournoyant ou volant en lambeaux à la lueur des lanternes, et ces mandores brisées en rendant un son âcre et plaintif. Un homme, un seul, resta sur le carreau. La rue et les balcons furent déserts en un clin d’œil, car, en Espagne, le témoin d’un meurtre est ordinairement mis au secret.


IV. — CABRERA ET MONTES DEVANT SARAGOSSE.

Peu de jours après la rondalla, nous eûmes une assez chaude alerte. Cabrera, après avoir écrasé à Maëlla les derniers débris de la garnison de Saragosse, était tombé le matin même sur la banlieue de la ville, et, du haut de la Tour-Neuve, on voyait se rétrécir d’heure en heure le cercle lugubre de l’incendie, cet avant-coureur de l’assaut. Quand je dis nous, en parlant d’alerte, je fais insulte au flegme de ces dignes Saragossans. C’était un dimanche qu’on avait eu avis de l’approche des carlistes, et, suivant l’usage immémorial du dimanche, la population s’était répandue tout entière en dehors des remparts, à portée de carabine des éclaireurs ennemis. Les petits bourgeois dînaient en famille sous les platanes du Torrero. Les marranos éparpillés sur le champ du Sépulcre, au bruit des guitares raclées derrière les barreaux de fer de l’Aljaferia [14] par les prisonniers factieux, défiaient, en dansant, les premières fraîcheurs du cierço, sorte de mistral aragonais qui apporte parfois les glaces de Norvège aux citronniers en fleur. Le beau monde enfin émaillait de capes, de mantilles, d’éventails de nacre et d’épaulettes d’or l’aristocratique boulevard de Santa-Engracia, et çà et là quelques groupes bruyans commentaient avec chaleur la polémique engagée la veille entre les deux journaux de Saragosse sur le mérite intrinsèque du romantisme français. De temps à autre, un paysan effaré venait chercher le général San-Miguel dans la cohue des promeneurs :

— Quoi de nouveau ? lui demandait-on au passage.

— L’avant-garde est à dix minutes, au moulin de la Casa-Blanca.

— Ils s’arrêteront là pour ce soir, se disaient les questionneurs en manière d'à parte, et chacun reprenait paisiblement la causerie interrompue.

J’accostai un groupe de sept ou huit voisines. La conversation était beaucoup plus sérieuse chez ces dames, car il s’agissait du bal masqué annoncé pour le 15, à l’occasion des fêtes du Pilar. — Vrai ! doña Angustias ? — Oui, ma chère, j’attends un domino de France. Savez-vous les vilaines choses qu’on raconte de Cabrera ? — Des horreurs, ma chère ! Est-il noir ou rose ? — Noir. Venez à ma tertulia et amenez-moi Dolorès. — Dolorcita, la pauvre ! vous savez bien que sa robe de deuil n’est pas encore prête. — Ay ! que lastima ! son frère dansait si bien ! — Pobrecito ! c’est avec moi qu’il a dansé son dernier britanno. — Ce ne sont pas les danseurs qui feront faute cette année… Et les señoras se montraient du coin de l’œil un cercle nombreux d’officiers qui faisaient, à quelques pas de là, tous leurs efforts pour attirer l’attention des jolies promeneuses.

Ces officiers paraissaient très contens d’eux-mêmes. Chaque déroute de l’armée du centre (et l’année 1838 en avait vu de nombreuses) rejetait à Saragosse deux ou trois états-majors sans cadre, qui promenaient six mois durant dans les balcons et les paseos de la ville leurs avantages personnels et leur superbe dédain pour le civil. C’était, sans variante aucune et aux victoires près, l’antagonisme impérial du « bourgeois » et du « traîneur de sabre. » Comme partout, le beau sexe avait pris fait et cause pour l’armée, et, dans un temps où le plus mauvais cadet de village se mêlait de porter l’épaulette, je vous laisse à penser la besogne des mères, des frères et des maris. La France se trouvant un peu mêlée à toutes les façons du dandysme ultra-pyrénéen, ces modernes Almaviva avaient pris au mot les muscadins du directoire, et la moitié de leurs visages disparaissait dans les profondeurs d’un col exorbitant, assez large du reste pour permettre des airs penchés. Joignez à cela le grasseyement andaloux, qui eût fait se pâmer Garat lui-même. Ces messieurs n’avaient eu garde surtout d’omettre la « légèreté française, » cette tradition qu’il faut aller chercher maintenant à Madrid ou à Moscou - l’œil aussi vaurien que possible, le poing à la hanche, le jarret tendu, ils paradaient impertinemment autour des señoras éblouies, en se communiquant leurs remarques à haute et intelligible voix, comme doivent le faire de jeunes héros pris de vin.

Il circulait pourtant dans cette foule endimanchée une vague inquiétude et parfois des éclairs de colère. Montés, le fameux torero, qui devait arriver de Madrid pour les courses du Pilar, parviendrait-il à percer l’armée factieuse ? Quand ce doute attristant venait suspendre les causeries, peu s’en fallait que la population ne se précipitât, furieuse, vers les bivouacs de Cabrera. Les marranos seuls prenaient la chose avec philosophie. — Si no hay toros, habrà prisioneros ; « si on ne donne pas des taureaux, on donnera des prisonniers, » se disaient-ils l’un à l’autre, et les jeunes marranas, joignant le geste à la parole, faisaient coquettement glisser leur index sous leur menton, en saluant, à travers les grilles de fer de l’Aljaferia, les prisonniers en question, qui grattaient de plus belle la guitare en l’honneur de ces demoiselles.

En somme, le 7 octobre 1838 fut un dimanche assez gai. Ce n’était ni bravade, ni apathie de la part des Saragossans ; mieux que cela, c’était de la belle et bonne indifférence, commune, du reste, à cette époque, à tous les Espagnols. Cinq ans de troubles avaient porté à son apogée la lassitude des esprits. A force de tournoyer dans cet inexorable cercle de sacrifices inutiles, de succès et de défaites sans résultat, de luttes toujours renaissantes, nos placides péninsulaires avaient pris le sage parti de fermer les yeux sur tout. L’Espagne était à la guerre civile comme on est ailleurs en hiver ou en été. En vain l’habile tragédienne s’étudiait-elle à varier les péripéties du drame le spectateur n’applaudissait ni ne sifflait, et, si elle a fini par baisser la toile, c’est qu’elle a vu son parterre de quinze millions d’hommes bien près de s’endormir.

Le cierço, devenu tout à coup glacial, fit ce que n’avait pu Cabrera ; il força la population à rentrer, et le général San-Miguel s’empressa de faire fermer les portes. Le sort de son prédécesseur Esteller, assassiné le 5 mars précédent, pour avoir laissé Cabañero pénétrer pendant la nuit dans la ville, lui donnait sans doute à réfléchir, Les marranos, ne comprenant pas l’utilité d’un général qui ne savait pas faire respecter leur sommeil, avaient traîné Esteller par les rues jusqu’à la place de la Constitution, où quelques balles avaient achevé l’œuvre des couteaux. San-Miguel fut, du reste, admirable. Toute la soirée, on le vit, sur les trottoirs du Coso, fumant et délibérant avec les marranos et les bourgeois. Malheureusement ces deux classes de citoyens n’étaient pas d’accord. Les bourgeois conseillaient la panacée ordinaire, c’est-à-dire l’installation immédiate d’une junte ; mais les marranos parlaient fort légèrement des juntes, et proposaient de trancher à eux seuls la question par le massacre des prisonniers. Pour complaire aux bourgeois, San-Miguel convoqua une junte ; et la junte, pour complaire aux marranos, décréta pendant la nuit la mort d’un certain nombre de prisonniers, en représailles d’un égal nombre fusillé naguère par ordre de Cabrera. Tout le monde était ainsi satisfait.

Cette satisfaction, il est vrai, ne fut pas de longue durée. La junte, ne voulant ni exaspérer l’ennemi, ni se priver, en cas d’assaut, d’un otage précieux, avait décidé que l’exécution des prisonniers n’aurait lieu que plus tard ; mais, le lendemain, les marranos s’étaient réveillés en goût de sang. Dès le point du jour, ils encombraient la place de la Constitution, vociférant contre la junte, qui avait gâté leur première idée, et insistant pour le massacre immédiat des factieux. San-Miguel, qui allait de groupe en groupe, essayant de renouer les causeries de la veille, n’était plus écouté. En vain frappait-il sur l’épaule des marranos influens, questionnant l’un sur sa marrana, l’autre sur son cheval, un troisième sur l’effet probable de la nouvelle batterie du Carmen le marrano fronçait le sourcil, et s’éloignait en murmurant : « Tout ça c’est pour tromper le pauvre monde ; moi, je préfère les prisonniers. » Et l’exaspération montait à son comble, et, de ce flot de têtes noires, de cette tempête de voix irritées, sortaient, bourdonnement lugubre, quatre uniques syllabes : — Degollarlos ! — massacrons-les ! Un moment il se fit silence, et tous les visages se tournèrent vers un groupe animé qui stationnait à l’entrée du Coso. Bientôt alla s’élargissant autour de ce groupe une nouvelle ondée de murmures, et grossi, de proche en proche, par les colères, les joies, les terreurs de la foule, ce cri : — Chorizo s’est évadé ! — vint expirer au pied du cercle où se trouvait enfermé le général.

San-Miguel, que je venais d’accoster, pâlit malgré tout son sang-froid. Il n’y allait plus de la vie des prisonniers, mais de sa propre tête. Chorizo, l’épouvante des bourgeois, l’adoration des marranos et la coqueluche des marranas, était un simple abatteur, qui, à la tête d’une trentaine de coupe-jarrets, gouvernait et opprimait Saragosse dans les jours d’émeute. Chorizo avait ordonné et dirigé de sa personne l’assassinat public commis sept mois auparavant sur le général Esteller, et l’autorité s’était acquis une certaine réputation d’audace en envoyant ce boucher d’hommes expier son forfait à la forteresse de Monzon. Vraie ou fausse, la nouvelle de l’évasion de Chorizo [15] devait sonner très mal aux oreilles de San-Miguel. Une subite inspiration le sauva. Il parla bas à un officier, qui fendit en toute hâte les groupes, et, un instant après, San-Miguel se trouvait seul sur la place de la Constitution. La générale avait battu, et la population, supposant l’assaut commencé, s’était portée en masse sur les remparts. Pendant vingt-quatre heures, la ville fut muette comme une nécropole ; çà et là seulement un bruissement de pas annonçait l’arrestation de quelques suspects, à qui l’Aljaferia allait ouvrir ses grilles, et dont les blêmes visages ne déparaient pas ce cadre de solitude et de mort.

En réalité, l’ennemi n’avait pas bougé de ses bivouacs, et tout danger disparut même dans la matinée suivante. Soit que l’arrestation des suspects eût dérangé ses plans, soit que, dans son inexpérience des opérations de siège, il n’osât pas se mesurer avec ce colosse endormi, dont la cuirasse de pierre avait ébréché, trente ans auparavant, l’épée de Napoléon, Cabrera s’éloigna de Saragosse. Harassés à dessein de rondes, de marches et de contre-marches pendant un jour et une nuit, les marranos furent les premiers à dire que la patrie était suffisamment sauvée. Des prisonniers et de Chorizo, il n’en fut plus question.

Le lendemain était la fête anniversaire de la reine, et, selon l’usage, le crieur public enjoignit, à son de trompe, aux habitans « d’illuminer sous peine d’amende. » Comme on voit, l’autorité saragossane n’y mettait pas d’hypocrisie. Personne d’ailleurs ne s’avisa d’en rire ou d’en murmurer. Aimée ou non, Isabelle II était le mot de ralliement, le signe conventionnel adopté par les libéraux : l’ordre d’illuminer en son honneur ne choquait pas plus que n’avait choqué, trois jours auparavant, la défense de porter le béret basque, insigne habituel des carlistes. — Viva la reyna aun no lo merezca ! criaient les gardes nationaux de Saragosse dans la nuit du 5 mars, en courant sus aux soldats de Cabanero ; « vive la reine, bien qu’elle ne le mérite pas ! » - Cette façon froide et rassise d’envisager les choses qui, à certains degrés, se retrouve dans toutes les provinces et caractérise tous les partis espagnols, a son bon côté. Si elle exclut le dévouement aux personnes, elle exclut aussi ces rancunes d’individu et de caste, qui, à l’issue des guerres civiles, divisent ailleurs les citoyens. Pour l’immense majorité des Espagnols, la dernière lutte n’a été qu’une partie loyale, où l’enjeu et les droits étaient égaux de part et d’autre, où l’acharnement était quelquefois permis, mais en dehors de laquelle tout serait dit. La plupart des carlistes ont pu rentrer en Espagne sans avoir à braver les vengeances du parti libéral, et sans songer, de leur côté, à faire d’inutiles retours vers le passé. L’adversaire n’avait opposé qu’une reine à leur roi ; mais la reine était par hasard un atout, et à cela que répondre ? Viva la reyna ana no lo merezca ! La philosophie pratique de l’Espagne s’est toujours inclinée devant une nécessité bien reconnue, et c’est là, pour qui saura l’employer, un infaillible moyen de gouvernement. Peu importe au gouvernement de chercher des sympathies. Il ne sera, quoi qu’il fasse (dans certaines limites, bien entendu), ni plus ni moins aimé. La condition essentielle pour lui, c’est d’être fort, de le paraître surtout. Ce fatalisme tolérant, ce respect de l’opinion et de la position d’autrui, se sont exercés parfois jusqu’en pleine guerre civile. Pour ne pas citer le trait fort connu de ces soldats christinos et carlistes qui, entre deux fusillades, allaient se confondre dans les joyeuses évolutions d’un bal de village, voici un autre trait qui se rapporte à la nuit du 5 mars. Deux tambours se rejoignent, à quatre heures du matin, dans une de ces étroites ruelles de Saragosse où trois hommes ont peine à marcher de front, et à plus forte raison deux tambours :

— Pourquoi bas-tu la générale ?

— Pourquoi bas-tu le rappel ?

— J’ai mes ordres.

— J’ai mes ordres aussi.

En ce moment, une lanterne qui passait éclaira chez l’un le béret carliste, chez l’autre l’uniforme bleu des nacianales saragossans. Deux Français auraient dégaîné ; mais les deux tambours poursuivirent leur chemin de conserve, en continuant de battre, l’un la générale, l’autre le rappel. Ils admettaient réciproquement la légitimité de leurs baguettes.


V. — UN TOURISTE EN CAPILLA.

J’avais pris les mœurs constitutionnelles sur le fait ; mais ce n’était là qu’une face de la médaille. Le côté carliste nie manquait encore, et, pour tout avouer, je regrettais presque que Cabrera ne m’eût pas permis de compléter mes observations sur ses coupe-jarrets aragonais et catalans. Je n’avais rien perdu pour attendre.

Je partis au mois de décembre de Saragosse par un convoi de galères qui se rendait à Madrid. Je comptais visiter ainsi plus à loisir le Bas-Aragon, que je décrirai en deux mots : de Saragosse à Almunia, c’est un désert ; d’Almunia à Calatayud, un jardin. Calatayud se compose de deux villes bien distinctes : l’une, étalant, au pied d’une falaise à pic, ses ruines romaines et gothes, ses sveltes minarets, qui resplendissent sous leur revêtement de faïence coloriée ; l’autre, bâtie ou plutôt creusée dans la coupe verticale de la falaise. Un rebord anguleux qui figure un toit, parfois un grossier placage de maçonnerie en guise de façade, des sentiers en boyau serpentant d’une butte à l’autre comme sur la vase humide les sillons d’un énorme ver, donnent seuls à ces terriers aériens l’aspect d’habitations humaines. A quelque distance de Calatayud, les vignes, les amandiers, les grenadiers, disparaissent ; la pâle verdure des saules remplace celle des oliviers, et, par une série graduelle de collines que hérissent les tours de l’Aragonais et du Goth, on atteint ce triste plateau de Castille-Nouvelle, où l’élévation du sol, jointe à la pureté de l’air, improvise, par le 40° de latitude, un climat hyperboréen.

Nous fûmes, les premiers jours, sur un perpétuel qui vive. Un convoi de munitions et d’habillemens, destiné à l’armée du centre, venait d’être dirigé de Madrid sur Saragosse, et nul doute que les carlistes essaieraient de le surprendre sur quelque point de la route. Nous arrivâmes pourtant sans encombre à Alcolea-del-Pinar, petit bourg défendu par une église fortifiée et par quelques soldats qui prenaient le soleil avec une insouciance parfaite. Leur officier, que j’interrogeai sur la position des troupes carlistes, m’assura que la plus rapprochée était à une vingtaine de lieues, et que le reste de la route était parfaitement sûr.

Moins de cinq minutes après notre passage, huit cents carlistes tombaient sur la garnison d’Alcolea par une de ces marches foudroyantes qui semblaient prêter aux colonnes de Balmaseda, de Cabrera et de Cabañero, le don d’ubiquité. Ils pouvaient aisément nous apercevoir ; mais nos conducteurs ne hâtèrent pas pour cela l’allure de leurs galères. Ces dignes Aragonais s’arrêtèrent même à Sahuca, à moins d’une lieue d’Alcolea. A ma demande de passer outre, ils s’étaient bornés à répondre que Sahuca était de temps immémorial, pour les galères de Saragosse, une étape de couchée, et qu’après tout leurs pauvres mules ne partageaient pas mon antipathie politique à l’égard des factieux.

Au nombre des voyageurs se trouvait un vieux commandant de l’armée du centre, en congé pour Badajos, sa patrie. Je n’ai jamais vu vieillard si maigre et si taciturne. Je trouvai pourtant grace devant son humeur morose au point que don Gregorio (c’était son nom) m’offrit, dès le second jour du voyage, de partager avec lui le bénéfice de son billet de logement. J’avais accepté, car toutes les posadas sont détestables sur cette route. Si l’alcade chargé de nous assigner notre logis s’avisait d’émettre un doute sur la réalité de mes droits, don Gregorio levait tranquillement sa canne, et elle ne s’était pas abaissée deux fois que le magistrat se confondait en excuses. Du reste, pas l’ombre d’une protestation. La bastonnade était à cette époque le lot quotidien des alcades de village : un simple caporal eût cru se manquer à lui-même en négligeant la moindre occasion de constater sur les épaules de ces souffre-douleur municipaux la prééminence du militaire sur le civil. Presque tous, d’ailleurs, étaient de pauvres diables que les habitans payaient cour ce rôle de bouc-émissaire. Malgré l’intérêt de curiosité qui s’attachait pour moi à voir battre l’autorité constituée, je regrettais d’occasionner de semblables scènes ; mais don Gregorio avait fait taire mes scrupules en déclarant que, moi absent, il ne s’en passerait pas moins la fantaisie.

Nous trouvâmes chez l’alcade de Sahuca deux paysans, envoyés, l’un par l’alcade d’Alcolea, qui faisait savoir au chef christino de Villaverde l’entrée des carlistes, l’autre par l’alcade de Villaverde, qui mandait au chef carliste d’Alcolea la retraite de la garnison constitutionnelle. Ces deux paysans venaient se relayer chez l’alcade de Sahuca, qui s’empressa d’expédier deux autres émissaires, l’un au chef christino de Villaverde, l’autre au chef carliste d’Alcolea. — Vous le voyez, messieurs, nous dit-il, nous voulons contenter tout le monde : eh bien ! nous sommes battus des deux côtés.

Calculant que, si les factieux visitaient Sahuca, ce serait pour piller notre convoi de galères, nous nous fîmes loger le plus loin possible de la posada où il était remisé. Le lendemain, je m’éveillai avant le jour. J’étais sous l’impression de ce double bien-être qui résulte d’un péril passé et des douceurs d’un bon lit par une nuit froide et pluvieuse, quand des coups sourds, à bruissement métallique, vinrent ébranler la porte de la maison. — Faïciosos ! murmura dans son patois un valet de charrue, qui était entré à pas de loup dans ma chambre, et qui s’enfuit aussitôt. J’appelai don Gregorio, qui marmottait dans la pièce voisine des jurons et des Ave Maria.

— Combien en a-t-on fusillé à Saragosse ? me demanda-t-il à demi-voix.

— Soixante.

Ergo, Cabrera est en retard de huit, et nous risquons fort… Ave Maria purissima

Le bruit des crosses et des haches redoubla, et cinquante voix crièrent : Abrir ò se degolla todo ! — « ouvrez, ou on égorge tout ! »

C’était le meilleur parti à prendre. J’appelle à grands cris maîtres, valets et servantes : silence complet, et la porte craquait déjà. Je résolus d’ouvrir moi-même. Impatient, courant à droite et à gauche dans une obscurité profonde, je me heurtai en cinquante endroits. Deux allumettes avaient roulé sous mes doigts en éclatant, mais en s’éteignant aussitôt, et la porte ne rendait plus que le bruit aigre, fêlé, du bois qui mollit et cède. La troisième allumette fut heureusement moins rebelle, et en moins de deux secondes j’avais ouvert la porte, dont l’embrasure se hérissa aussitôt d’un faisceau de baïonnettes.

Atràs ! (arrière !) dit une voix qui rendit les baïonnettes immobiles. En ce moment, une lanterne sourde éclaira la scène, et les rangs des factieux s’ouvrirent respectueusement devant le señor comisario. C’était un élégant jeune homme d’une tenue irréprochable.

— Monsieur le commissaire, dis-je en m’avançant, vous le voyez, nous nous sommes rendus.

— Rassurez-vous, caballero, me répondit-il avec aménité.

Je le saluai avec une politesse qui eût peut-être paru excessive en tout autre circonstance, et qu’il me rendit d’ailleurs avec usure. Il y eut même assaut de courtoisie entre nous au pied de l’escalier, où il me céda galamment le pas. A la troisième marche, j’étais enchanté de ma nouvelle connaissance, qui me dit à la quatrième :

— Mon gentilhomme, faites-moi la faveur de votre manteau.

— Je n’en ai pas, dis-je un peu déconcerté.

— C’est bien ! reprit le commissaire d’un air piqué. Où est votre compagnon ?

— Ici, monsieur l’officier, répondit don Gregorio d’une voix dolente. Le vieux routier s’était fait, pour la circonstance, une mine si souffreteuse, si humble, si bourgeoise dans l’acception militaire de ce mot, que le plus timide alcade de Castille lui eût rendu en ce moment tous ses coups de bâton.

— Maintenant, camarades, dit le commissaire, parlons franc. — Je frémis à ce mot de camarades ; nous étions évidemment dénoncés. — Vous êtes ici par billet de logement ?

— Franchement, oui, me hâtai-je de répondre d’un ton que je voulus rendre léger. La posada est si mauvaise que nous ne nous sommes pas fait scrupule de mystifier ce pauvre alcade en nous donnant à lui comme…

— Pas mal trouvé ! interrompit le commissaire. Puis, s’adressant à don Gregorio : — Et vous, mon ancien, que nous contez-vous ?

— Moi, monsieur l’officier, psalmodia don Gregorio avec des intonations admirables de vérité, je ne suis qu’un pauvre écrivain public de Saragosse… je vais chercher mon pain à Madrid. La misère est bien grande, mon brave monsieur, bien grande !

Le commissaire éclata de rire.

— A merveille, dit-il ; et cette redingote à collet droit ?

— J’ai été d’église, mon respectable officier… du temps des autres… vous savez ?

— Et que nous dites-vous de cette casquette ? reprit le commissaire en prenant des mains d’un soldat un bonnet de petite tenue, dont la vue parut déconcerter don Gregorio. Ce bonnet était le sien ; bien que le galon en fût arraché, le vieil officier avait jugé prudent de le jeter par la fenêtre, et, sur le sol, blanchi par la neige, les factieux l’avaient facilement aperçu. Don Gregorio pouvait d’autant moins décliner ses titres de propriété, qu’il avait la tête nue, et que le bonnet s’y adaptait parfaitement.

— Je l’ai acheté à la friperie, dit-il.

— Comme vous y avez acheté cette balafre, dit le commissaire en suivant du doigt le large sillon d’une cicatrice qui partageait le menton du commandant. J’en suis bien fâché, mais, vous le savez comme moi, en temps de représailles les ordres sont rigoureux.

— Mais non ! mille fois non ! m’écriai-je outré. Nous ne sommes pas militaires. Voyez plutôt nos papiers… Et je tendis mon portefeuille. A vrai dire, j’ignorais si mon compagnon pouvait affronter la même épreuve ; mais, la cause de don Gregorio étant définitivement perdue, je ne devais plus songer qu’à tirer mon épingle du jeu.

— Des papiers, en a qui veut, dit le commissaire en refusant de prendre mon portefeuille, et là-dessus il nous quitta, en chargeant deux soldats de veiller à ce qu’on nous respectât.

Le corridor qui menait à l’escalier était hérissé de baïonnettes derrière lesquelles se mouvaient les bérets écarlates et bleus de la troupe. Il eût fallu le crayon de Charlet avec la couleur de Rembrandt pour saisir ces effets magiques d’armes étincelantes et rouillées, cette vague lueur de la lanterne sur ces faces balafrées, pâles, couleur de bronze, et dardant sur nous avec des impatiences de loup leurs fauves prunelles.

— Caballero, me faites-vous la faveur ? dit tout à coup un gigantesque Catalan qui, d’une main, me serrait la gorge et, de l’autre, fouillait dans mes poches. L’un des factionnaires chargés de veiller à ce qu’on nous respectât prit pour un essai de résistance les soubresauts convulsifs que m’arrachait le manque de respiration, et il m’asséna deux coups de crosse sur la poitrine, pendant que le second factionnaire prêtait main-forte à un Bas-Aragonais qui faisait à don Gregorio des politesses analogues.

Peu d’instans après, l’ordre fut donné de nous conduire à la posada où logeaient les chefs du détachement. Je protestai vainement que je n’étais qu’un touriste, le plus éclectique des touristes. — Arme au bras, alignez-vous ! cria un sergent sans m’écouter, et nous fûmes placés au centre d’un peloton. Nous trouvâmes au rez-de-chaussée le valet de charrue se débattant comme un désespéré entre quatre soldats qui lui liaient les mains derrière le dos.

Buen moto ! (un beau garçon !) dit le sergent en le toisant d’un coup d’œil de racoleur. Le malheureux valet fut placé à notre suite entre deux fusils, et la cause du trône et de l’autel compta un défenseur de plus.

Quand nous arrivâmes à l’hôtellerie, le chargement de nos trois galères gisait éparpillé et dépecé sur le sol de la remise. Porcelaines, cristaux, ornemens d’église, pièces de mousseline, horlogerie, caisses de confitures et de nougats, roulaient confusément dans la boue sous les pieds des hommes et des chevaux. Toutes les bouches mâchaient, toutes les voix juraient, toutes les mains rapinaient ou brisaient, et sur ce pandémonium hurlant de cous nus et de poitrines nues planait la voix formidablement enrouée d’un robuste manchego, qui, perché sur le timon d’une galère, une chape d’officiant au dos et un ostensoir brisé aux mains, lançait à pleine poitrine sur l’assistance distraite un sonore Dominus vobiscum.

On nous introduisit dans la salle basse de l’hôtellerie. Trois hommes accoudés à la table de cuisine, sur laquelle on avait à demi déployé, en guise de tapis, une magnifique pièce de velours, écoutaient, les sourcils froncés, le rapport de deux paysans.

Le commissaire s’avança. — Señores, voici nos deux prisonniers. L’un, le plus âgé, est probablement de la division Oràa ; quant à l’autre…

Fusilarlos ! fusilarlos ! dirent en se retournant à demi les trois hommes, et cela du ton de gens qu’on viendrait déranger pour une bagatelle. L’un d’eux, qui portait sur son uniforme une longue veste en peau d’agneau, ajouta, en jetant un coup d’œil sur mes cheveux, un peu longs, comme on les portait alors : Este serâ maçon (celui-ci est sans doute franc-maçon), et l’audience fut levée.

On nous conduisit au premier étage, dans l’unique chambre de l’hôtellerie, et on plaça deux factionnaires à la porte.

— Connaissez-vous la veste de peau d’agneau ? me dit don Gregorio.

— Non.

— Eh bien ! c’est Palillos. — Avez-vous remarqué son voisin de droite ?

— Oui.

— C’est Balmaseda. Quant au troisième, ce pourrait bien être Llangostera, car, enfin, qui se ressemble…

Et, sans achever le proverbe, don Gregorio se blottit, la tête sous le manteau, dans un coin d’où il ne bougea plus.

Llangostera, Balmaseda, Palillos !… Je n’avais pas pu réussir à voir Cabrera face à face, mais j’étais amplement dédommagé. Jamais plus lugubre et plus sanglante trinité ne s’était donné rendez-vous sur un grand chemin. Cabrera, quoiqu’il professât un suprême dédain pour le traité Elliot, fusillait du moins avec certaines formes, et presque toujours sous prétexte de représailles ; mais Llangostera, Balmaseda, Palillos, notamment les deux derniers, fusillaient indifféremment, parce qu’on était militaire, parce qu’on était voyageur, ou simplement parce qu’on était en vie.

Un brasero, seul système de chauffage connu en Espagne, était au centre de la chambre, et, à côté du brasero, un officier s’efforçait vainement d’ouvrir un nécessaire à secret dont, une heure auparavant, j’étais propriétaire. J’en lis un prétexte pour lier conversation.

— Quoi ! ceci est à vous ? Faites-moi donc la faveur… me dit l’officier en me passant le nécessaire, et je poussai obligeamment le secret. L’officier parut un peu désappointé en n’apercevant que des cigares. Il en alluma un, et m’invita à l’imiter. Nous causâmes. Il avait habité Saragosse, et me questionna particulièrement sur une famille dont j’eus l’occasion de lui parler en très bons termes. D’autres officiers, presque tous jeunes, entrèrent successivement, et bientôt ils furent une vingtaine autour du brasero, guettant, pour la plupart, avec une anxiété qui m’eût paru comique sans la circonstance, la moindre occasion d’échanger avec moi les quelques lambeaux de français que leur fournissait leur mémoire. Ces jeunes gens étaient d’ailleurs pleins de savoir-vivre. A les voir observer, affecter même cette distinction quelque peu maniérée de forme et de langage qui révèle l’hombre fino (l’homme de bon ton), je comprenais qu’ils tenaient à se réhabiliter dans mon esprit, à démentir cette réputation de coupe-jarrets parvenus qu’on avait faite aux officiers des bandes carlistes. Quant à leurs opinions, elles me semblèrent plus que tièdes : quelques-uns même parlaient très lestement de don Carlos. Un moment, la conversation tomba sur plusieurs officiers constitutionnels que j’avais connus à Saragosse. En parlant des grades qu’ils avaient obtenus, j’étais interrompu par ces exclamations bienveillantes : — « Tant mieux ! Ce garçon-là méritait de réussir ! » - absolument comme s’il se fût agi d’un ami d’enfance au service de quelque raja hindou. D’autres trahissaient leur indifférence politique plus naïvement encore : « Il a été plus heureux que moi. » Dès cette époque, la lutte était déjà bien moins une guerre d’institutions qu’une guerre de grades.

Je n’ai pas besoin de dire que j’étais moins préoccupé en ce moment d’études psychologiques que du désir de nie créer des auxiliaires ; mais j’essayais en vain de provoquer une démarche en ma faveur. Chaque interpellation collective de ma part était accueillie par un silence unanime. Prenais-je à l’écart un officier, il m’objectait son peu d’influence, et puis disparaissait. Je finis par rester seul.

Entre six et sept heures, il se fit un grand tumulte dans l’hôtellerie, et le cri : « Formez les rangs, » bientôt suivi d’un roulement de tambours, vint redoubler mon anxiété. S’agissait-il de nous ? L’embrasure de la fenêtre devenait moins sombre ; mais la demi-lueur qui s’y montrait était encore si faible, qu’on pouvait moins l’attribuer au jour naissant qu’au reflet de la neige, dont les larges flocons se détachaient, lourds et espacés, sur le fond obscur du ciel, comme sur une tenture noire des larmes d’argent. A moins d’admettre une exécution aux flambeaux, le moment n’était pas venu.

Tout à coup j’entendis la porte de la remise s’ouvrir à deux battans, et, à la clarté d’une torche de sapin, passèrent, sur deux files, carabines et tromblons à l’épaule, deux ou trois cents factieux qui prenaient évidemment la direction d’Alcolea. Battaient-ils en retraite ? Un départ si brusque, l’apparition d’une cinquantaine de cavaliers qui suivaient les fantassins, et que suivirent bientôt, au milieu d’un groupe nombreux d’officiers, le commissaire (qui avait enfin trouvé un manteau neuf) et les trois hommes que don Gregorio avait appelés Balmaseda, Llangostera et Palillos, semblaient autoriser cette supposition. Le défilé s’opérait au milieu des plus fantastiques accidens de lumière. A un factieux en sabots, jambes nues et poitrine nue, succédait, dans le disque rougeâtre de la torche, un autre factieux enveloppé de mousseline, un autre portant pour tout bagage sa guitare en bandoulière, un quatrième ployant sous le butin. Puis apparaissaient çà et là les fantaisies les plus grotesques, les plus incohérentes : des bas de soie sous une capote trouée, un frac au dernier goût sur des nudités de sauvage, un châle de prix sur un lambeau de pantalon garance, volé jadis à quelque cadavre de la légion étrangère. Les détrousseurs et les mendians de Callot, transportés sur le verre et se mouvant dans le foyer lumineux d’une lanterne magique, reproduiraient assez exactement ce diabolique défilé, rendu muet par la couche de neige qui assourdissait le bruit des pas. Puis tout disparut, et la torche s’éteignit, en éclairant d’une dernière lueur quelques têtes échevelées de femmes, qui gisaient demi-mortes au seuil des maisons.

— Si nous étions oubliés ! pensai-je ; et, lâchant brusquement les barreaux de fer de la fenêtre, je me retournai vers la porte… Au lieu de deux sentinelles, il y en avait sept. Ces sept défenseurs du trône et de l’autel attendaient en bâillant et en s’étirant qu’on voulût bien leur permettre de nous expédier.

Au jour, c’est-à-dire vers sept heures, un bruit de voix et de fusils annonça l’arrivée d’une nouvelle troupe. Un sergent entra : — Abajo, señores ! (en bas, messieurs).

Je ne sais pas quelle figure je faisais ; mais don Gregorio me parut admirable quand sa tête grise sortit du pan de manteau qui, depuis quatre heures, l’enveloppait : pas un muscle qui bougeât sur son visage où reparaissait, stéréotypée, cette inexorable empreinte de mauvaise humeur si redoutée des alcades.

En arrivant dans la remise où un peloton formait le quart de cercle, j’aperçus le propriétaire de ma boîte à cigares. Le coup d’œil que je lui jetai fut sans doute bien éloquent, car, après quelques secondes d’hésitation, cet officier se détacha du reste de sa compagnie, passa rapidement devant moi en laissant tomber à voix basse, sans me regarder, ces deux syllabes : Callen (taisez-vous), et s’approcha d’un autre officier assez âgé, qui me parut être le chef de la troupe arrivée depuis quelques instans.

— Commandant, dit il, on s’est mépris sur le compte de ces messieurs. Ils s’étaient fait loger militairement par une raison bien simple : la posada n’avait que deux lits pour sept voyageurs.

Cette dernière circonstance était vraie.

— Que me contez-vous ? maugréa d’un ton assez bourru le commandant, qui, examiné avec attention, était la contrefaçon carliste de don Gregorio. Que m’importe à moi ? reprit-il ; sais-je seulement de quoi il s’agit ?

— C’est vrai, vous étiez absent ; mais je vais vous expliquer… Et notre protecteur se mit à paraphraser sa première remarque.

Le commandant se croisa les bras et se promena de long en large, s’arrêtant tantôt devant don Gregorio, qui avait repris ses airs souffreteux d'écrivain public, et tantôt devant moi qui lui présentais, tout large ouvert, mon passeport. Enfin il s’éloigna avec une impatience visible. — Tout est perdu, pensais-je ; mais lui, se retournant brusquement : — Vayan con dios ! euphémisme indigène qui signifie, dans sa traduction la plus vraie : « Qu’ils aillent au diable ! » Jamais insolence ne m’a trouvé si reconnaissant.

Don Gregorio se dirigea aussitôt vers la porte. Avant de le rejoindre, j’allai serrer la main de notre libérateur, qui me dit : — En revenant à Saragosse, vous apprendrez aux N… que vous avez vu leur frère.

Cette famille, dont il m’avait parlé, était la sienne. Un mot médisant, indifférent même, glissé par moi dans une conversation en l’air, et, à l’heure qu’il est, je reposerais probablement dans quelque fossé de Sahuca.

Trois jours après, nous arrivâmes à Madrid dans l’état le moins brillant du monde, et les manolos étendus au soleil près de la porte d’Alcala durent nous prendre, à notre costume, pour des officiers d’Espartero qui venaient réclamer un à-compte sur leurs arriérés.


GUSTAVE D’ALAUX.


  1. Ce sino no, que les trois quarts des historiens étrangers donnent comme la formule sacramentelle du serment politique des Aragonais, n’a été prononcé qu’une fois.
  2. « Si don Carlos veut une couronne, — qu’il s’en fabrique une de papier, -car la couronne d’Espagne n’a pas été faite pour lui. »
  3. Mot qui ne peut se traduire que par son dérivé tunante, vaurien.
  4. « Écoliers et soldats, — formons une même troupe, — vous pour les combats - et nous pour la soupe. »
  5. Parloir, vieille désignation aragonaise qui répond à salon, à boudoir.
  6. Fête, soirée.
  7. La fête, l’anniversaire de la naissance.
  8. Danse populaire de l’ouest.
  9. anse de la Manche.
  10. Roi cagoule, roi aumusse.
  11. « Vinrent les Sarrasins, — et ils nous étrillèrent d’importance, — car Dieu est pour les méchans, — quand ils sont plus forts que les bons. »
  12. Cette statue, dit la légende, est tombée du ciel, dans le XIe siècle, vers le temps de la prise de Saragosse par l’empereur Alonzo-le-Batailleur. Le manteau et la couronne dont on la pare les jours de fête sont estimés plusieurs millions.
  13. « … Et les anges du ciel, — que Dieu lui-même a formés, — changent le blanc en deuil, — n’étant pas sur la terre - à vous voir comme moi.

    « Et les belles d’autrefois, — qui ne sont plus de cette vie, — sont heureuses et récompensées, — puisqu’elles étaient enterrées - avant que vous fussiez née.

    « Et les trépassés d’autrefois, — tout saints qu’ils fussent, — pleurent dans la gloire, — malheureux et sans récompense, — pour être morts sans vous voir. »
  14. Ancien palais des rois maures de Saragosse, converti en prison, et où se trouvaient détenus huit cents prisonniers factieux.
  15. Chorizo (saucisson) n’était qu’un nom de guerre donné au Trestaillon aragonais, à cause de sa petite taille.