L’Arc d’Ulysse/La Muse de Villon

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L’Arc d’UlysseÉditions Georges Crès et Co (p. 116-120).

LA MUSE DE VILLON

I

Les maturités martelées
De ses seins blets nous touchent plus
Que les neiges immaculées
Des nénés qu’on n’a point élus.

Fi du lys qu’aux fronts la chlorose
Aristocratique a semé !
Elle, quand sa joue est moins rose,
C’est qu’hier elle a trop aimé.

Pour se venger des pénuries,
Quand la faim aiguise ses crocs,
La goinfre s’attable aux frairies
Dont la ruse a rempli les brocs.

Ce n’est point l’amoureuse niaise
Qui fait au Printemps les yeux doux ;
Elle ne se pâme point d’aise
À propos d’un carré de choux.

Myosotis et marguerites,
Fleurs aux yeux bleus de pleurs lavés.
Belles sans doute, sont proscrites
Des fanges noires des pavés.

Plus que le site ombreux où joue
L’enfant Avril sentimental,
Ô Lutèce, elle aime ta boue,
Ton gris paysage natal,

Le lacis des ruelles gueuses
Où poussent comme champignons
Aux grises façades fongueuses
Encorbellements et pignons.

Elle sait tapis franc et bouge
Que la gent truandière élit.
Si donc vous emmenez la gouge,
Ne vous enquérez point d’un lit.

La Ribaude sait mainte auberge
Où, loin des archers indiscrets,
L’on fait fête au clerc qu’on héberge,
Pour le mieux détrousser après.

Si de bonne grâce il ne cède
Son épargne en criant : quartier !
La bonne hôtesse appelle à l’aide
Ceux qui font l’amoureux métier :

Montigny, qui trouve banale
La mort en travers, décidés
À la fin longitudinale,
Leloup, Chollet, pipeurs de dés !

Or, tant la garce est gente et frisque,
Qu’en dépit des galants truphés,
Peu chault du meschef et du risque,
Tous les hommes en sont coiffés !

Mais foin d’un amant qui larmoie
Et meurt dans un style transi
Quand sa divinité n’octroie
Le don d’amoureuse merci.

Tels airs lui débrident le ventre
D’un rire énorme et pétotant,
Et la commère dit : « Vieux chantre,
« Mais où sont les neiges d’antan ? »

II

Pourtant, ô contraste, la gouge
Qui saoule lâche tout de go
Les mots nus, marqués au fer rouge,
Grimaçants, lépreux, de l’argot,

Sa bouche qu’emmièle la Muse
Sait d’un raffinement subtil
Nous émerveiller quand elle use
De la douce langue d’oïl.

Sur les flacons bus jusqu’aux lies
Dans les bouges aux noirs plafonds
D’ineffables mélancolies
Hantent parfois ses yeux profonds.

Elle dit, pour l’amant qui lèche
Ses seins d’un baiser aviné,
Sa douce ballade plus fraîche
Qu’un chant de mère au nouveau-né.

Ou si le hoquet de l’orgie
Lui scande un bacchique quatrain,
Aux hanaps sa lèvre rougie
Pleure un vers morne pour refrain.

Un doux los à la Vierge « reine
« Des infernaux palus », un lai
À Jeanne « la bonne Lorraine »,
Rachète un obscène couplet.

Comme un cri de chouette nous navre
D’un rauque hululement aux morts,
Sur sa jeunesse, blanc cadavre,
Stride le cri de son remords.

Parfois ses défuntes années
Se levant du fond du cercueil
Lui montrent leurs fleurs profanées,
Tout mort jusqu’à l’ultime orgueil.

Et cette femelle pansue
Du truand blême et de l’escroc,
Qui comme une chemise sue
Le rut, et le vin comme un broc,

Au milieu des entremetteuses,
Sorcières au bec de vautour,
Voleuses d’enfants, ribotteuses,
Elle aime encor d’un saint amour

Sa mère, « povrette ancienne »,
Aux yeux ingénus, au grand cœur,
« D’un vieux moustier paroissienne,
« Où le ciel est peint dans le chœur ».