L’Arcadie

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Texte établi par Michel de Vascosan,  (1p. 1-42).
L’ARCADIE DE MESSI-

RE IAQVES SANNAZAR,

gentil homme Napolitain, excellent Poete en-

tre les modernes, mise d’Italien en Francoys

par Iehan Massin secretaire de Monseigneur

Reverendißim, Cardinal de Lenoncourt,


AVEC PRIVILEGE

ce livre a esté imprimé a Parîs par Michel de Vascosan, demeurant en la rue Saint Iaques a l’enseigne de la Fontaine, pour luy et Gilles Corroz et libraire tenant sa boutique en la grand salle du Palais, pres la chambre des consultations.

M.D.XLIIII.
A MONSEIGNEVR LE PREVOST
de Paris, ou son Lieutenant Ciuil


SVPPLIENT humblement Michel de Vascosan, & Gilles Corroz, libraires de ceste ville de Paris, qu’il vous plaise leur donner permißion d’imprimer & vendre un livre nouvellement traduict d’italien en Francoys, intitulé l’Arcadie de Sannazar, Poete Napolitain : pour lequel imprimer leur convient faire gros frais & despenses, dont ilz pourroient estre frustrez, ēsemble de leurs labeurs, s’il estoit permis a tous de l’imprimer. Ce consideré il nous plaise ordonner que defenses soient faictes a tous libraires & imprimeurs de la ville & preuoste de Paris, de n’imprimer iceluy livre, ny d’en vendre d’autres que de l’impreßion desdictz supplians, iusques a quatre ans finiz & accõpliz, sur peine de confiscation des livres, & d’amende arbitraire. Et uous ferez bien.


Soit faict ainsi qu’il est requis.


Faict le 11 iour d’Avril M.D.X L.III. avãt pasques.


signé, R. I. de Mesmes :
A MONSEIGNEVR

Monseigneur, Reverendißime Cardinal

de Lenoncourt.
MOnseigneur, environ le cõmencement de cest yver dernier, V. R. S. me commanda que ie luy feisse veoir ma traduction francoyse de l’Arcadie italienne de messire Iaques Sannazar gentil hõme Napolitain. Ce que lors ne me fut poßible, pour ne l’avoir encores mise au nect : dõt i’estoye grãdement desplaisant. Mais pour reparer celle faulte, ie la vous ay faict imprimer en beaux characteres : & maintenant oze bien prendre la hardiesse de la vous dedier avec ma perpetuelle servitude : suppliãt treshumblemêt et qu’il vous plaise l’avoir agreable & prendre en bonne part que ie la mette en lumiere soubz l’inscriptiõde votre nom : car ie ne le faix sinon pour luy procurer plus de grace et faveur entre les hõmes, consideré que choses cõsacrées aux temples ou personnages Heroiques, sont reverées des prophanes nõobstant qu’elles soyent souventes fois de basse & petite valeur. Pour le moins i’ay fiãce que plusieurs gentilz hõmes & dames vivans noblement en leurs mesnages aux champ, & autres de moindre qualité, luy serõt assez bõrecuevil veu mesmemêt qu’elle ne traicte de guerres, bataille, bruslemens, ruines de pays, ou telles cruaultez enormes, dont le recit cause a toutes gens horreur, cõpaßion, & melancholie, reservé aux ministres de Mars, qui ne se delectent qu’en fer, feu, ra-
pines & subversions de loix divines et humaines. Tel subgect, a la verite, n’est conforme a ceste Arcadie, car elle ne represente que Nymphes gracieuses, & iolyes bergeres, pour l’amour desquelles ieunes pasteurs soubz le fraix umbrage des petitz arbrisseaux et entre les murmures des fontaines chantent plusieurs belles chansons, industrieusement tirées des divins Poetes, Theocrite & Virgile : avec lesquelles s’accorde melodieusement le ramage des oysillons degoysans sus les branches verdes, tellement que les escoutans pensent estre raviz aux champs Elysées. Mais pource que l’aucteur en cest œuvre s’est servy d’un grand nombre de motz dont l’intelligence n’est cõmune et pour relever de peine les lecteurs, i’en ay bien voulu faire un petit sommaire, ou, pour mieux dire, advertissemêt, qu’ils trouveront aux derniers cahiers : et cela les adressera pour la descriptiõ des plãtes a Dioscoride, pour les situatiõs des lieux d’Italie a Blõdus en sa Cãpagne, pour les choses cõcernãtes l’histoire naturelle a Pline, et pour les fictions Poetiques a la Metamorphose d’Ovide, et autres bõs aucteurs de la lãgue latine, desquelz, i’ay cotté les passages, afin de dõner autant de profit que de plaisir.

Monseigneur ie prie le Createur vous dõner en perfaicte sante treslongue & tresheureuse vie. De Paris ce XV. d’Avril. M. D. X L IIII.

Vostre tres humble & tresobeissant
serviteur Iehan Martin.
ARCADIE
DE MESSIRE IAQUES
SANNAZAR
GENTIL HOMME NAPOLITAIN.
Les grans et spacieux arbres produictz, par nature sus les haultes montaignes, ordinairement se rendent plus agreables a la veue des regardans, que les plantes soigneusement entretenues en vergiers delicieux par iardiniers bien experimentez. Außi le chant ramage des oyseaux qui par les forestz se degoysent sus branches verdes, faict autãt de plaisir a qui les escoute, que le iargon de ceulx qui sont nouriz es bõnes villes, et aprins en cages mignottes. Ce qui me fait estimer que certaines chãsons rurales trassées sus raboteuses escorces d’arbres, ne cõtentent aucunes fois moins les lecteurs, que plusieurs poemes laborieusement cõposez & escriptz, en beaux characteres sus feuilletz de livres dorez. D’advãtage que aucûs chalumeaux de pasteurs accouplez avec de la cire, rendent parmy les vallees, des armonies (paravanture) autant aymables, que les resonances d’aucuns instrumens civilz tournez de Buys tant estimé, encores que lõ s’en delecte en salles et chãbres põpeuses. Pareillemêt une fontaine biê bordee
d’herbes verdoyantes, et qui naturellement fort de roche vive, se presente außi gaye a la veue que les artificielles diaprées de marbre de toutes couleurs. Sus ceste confiance ie pourray bien reciter en ces desers, aux arbres escoutans, & a ce peu de pasteurs qu’il y aura, quelques Eglogues yssues de naturelle veine, encores a present autant rudes & malpolies, qu’elles estoyent lors que ie les ouy chanter soubz le fraiz umbrage des arbrisseauz & entre les murmures des fontaines courantes par aucuns pasteurs d’Arcadie, ausquelz les dieux des montaignes raviz de la douceur, ne presterent une seule fois, mais plus de mille, leurs oreilles ententives, mesmes les gentilles Nymphes entrelaissans leurs chasses commencées, en appuyerent bien arcz & trousses cõtre les tiges des Sapins de Menalo et Lyceo. A ceste cause, s’il m’estoit licite approcher mes leures du simple flageolet que Dametas donna iadiz a Corydon, ie m’en estimeroye autant que de manier la trompe resonnante de Pallas, avec laquelle Marsias l’outrecuydé satyre oza biê a son grand dommage provocquer Apollo, d’autant que mieux vault songneusemêt cultiver une sienne petite piece de terre, que par nõchallance en laisser une bien grãde malheureusemêt tumber en friche.
Dessus le mont Parthenio, qui n’est des moin-

dres de la pastorale Arcadie, se treuve une belle plaine de bien petite estendue, pourautant que la situation du lieu n’en seroit autrement capable : mais elle est si bien garnie d’herbe verde, que si les troupeaux des bestes n’en paissoyêt, lon pourroit en toutes saisons y trouver de la verdure. En ce lieu (si ie ne m’abuze) peult avoir une douzaine d’arbres de tant rare & exquise beaute, que qui s’amuseroit a les contempler, pourroit dire, nature la parfaicte ouvriere, avoir prins grand plaisir, & s’estre songneusement estudiée a les former : car estans aucunement distans les uns des autres, & disposez d’un ordre sans artifice, ils enrichissent grandement sa nayve beauté. Tout premier lon y treuve le Sapin hault, droict et sans neudz, formé pour endurer les tourmentes de la mer. Apres y est le Chesne robuste a brãches plus lõgues et feuillues. Puis on y veoit le ioly Fresne, et le Plane delicieux dont les umbrages n’occupent peu de place emmy ce beau pré. D’advantage y est (a rameaux plus courtz) l’arbre duquel Hercules se souloit courõner, en la tige duquel furent trãsformees les dolentes filles de Clymene. A l’un des costez sont, le nouailleux Chastaigner, le Buys feuillu, et le hault Pin a dur fruict, et poignãt feuillage. De l’autre part, le Hestre umbrageuz le Tilleul incorruptible, & le fragile Tamarin,

auec la Palme orientale, doulx & honorable guerdõ des victorieux : au meillieu desquelz, ioignant une claire fontaine, s’eslieve vers le ciel un cypres en guyse d’une haulte Borne, si plaisant a veoir, que nõ seulement Cyparissus, mais (s’il se peult dire sans offense) Apollo mesme ne se desdaigneroit d’estre en sa tige transfiguré. Et ne sont ces plantes si mal gracieuses, que leurs umbrages empeschent totalement les rayõs du soleil de penetrer en ce delicieux pourpris, ains par divers endroitz les recoyvent si gracieusemêt, que rare est l’herbette q n’en tire aucune recreation. Or cõbien qu’en toutes saisons il y face merveilleusemêt beau frequêter, si est ce q durant le printemps encores y faict il plus gay qu’en tout le reste de l’année. En ce lieu tel q ie vous cõpte, les pasteurs des montaignes circunvoisines ont apris de mener souvêt paistre leurs troupeauz & s’entr’esprouver a plusieurs penibles exercices, cõme a getter la barre, tirer de l’arc, faulter a plusieurs faultz, et s’entr’empõgner a la lutte : en quoy se practiquent beaucoup de finesses rustiques. Mais le plus souvent ilz chantent & sonnêt herpes ou musettes a l’envy, non sans pris & louêge de celuy qui faict le mieux. Or advint une fois entre les autres, que la plus grãd part des pasteurs circunvoisins s’assembla sus celle mõtagne, chascun avec son
troupeau. Lors en proposant diverses manieres d’esbatemēs, tous sentoyent plaisir inestimable, excepté le poure Ergasto, lequel s’estoit aßis loing de la troupe au pied d’un arbre, & la se tenoit sans parler ny mouvoir, cōme une pierre ou quelque souche, non recors de soy ny de ses bestes, combien que au paravant il avoit tousiours esté plus gracieux & recreatif que nul des aultres. Quoy uoyāt Seluagio, meu a compaßion de son miserable estat, pour luy donner allegeance de ses tourmentz, se print ainsi amiablement a l’araisonner chātant a haulte voix :


SELVAGIO.


A my, pourquoy te veoy ie en ce poinct taire,

M orne, pensif dolent, & solitaire ?

I l n’est pas bon de tes bestes laisser

A leur plaisir ces landes traverser.

Veoy celles la qui passent la riviere :

V eoy deux belliers qui courent la derriere

L es testes bas, s’ils se mettent empoinct

P our se chocquer tout en un mesme poinct.

Au plus vaillant les autres favorisent,

S uyvent ses pas, le reverent & prisent,

C hassant d’entr’eulx mocquant par semblant

L e desconfit de vergongne tremblant.

Ne scaiz tu pas qu’encores que les loupz,

N e facent bruyt, leurs pillages sur nous

S ont merveilleuz, veu que noz chiens de garde

S ont endormiz, & que n’y prenons garde ?

Ia par les boys amoureux oyselletz,

S’ apparians sont leurs nidx nouvelletz,

La neige fond, & coule des montagnes,

D ont semble a veoir qu’il sourde en ces cãpagnes

F leurs a milliers, & que toute branchette

N ouveaux bourgeons & tendres feuilles gette.

Ia les agneaux iusques aux plus petitz

V ont passturant l’herbette en ces pastiz ;

E t Cupido reprend pour son soulas,

F leches & arc, dont oncques ne fut las

D e navrer ceulx qui luy font resistence,

E t transmuer en cendre leur substance.

Progne revient de region loingtaine

A vec sa seur, en querele haultaine

S e lamenter de l’ancien outrage

Q ue Tereus leur feit par grande rage.

Mais(a vray dire) ores tant peu se treuve

D e pastoureaux qui chantent a l’espreuve

E n l’umbre aßiz qu’il semble que nous sommes

E n la scythie entre barbares hommes.

D ont puis qu’a toy nul de nous se compare

A bien chanter, & le temps s’y prepare,

C hante de grace une chanson ou deux.
Ergasto.

H elas amy en ce lieu tant hydeux

I e n’y enten Progné, ny Philomele,

M ais maint hyboux qui lamente comm’elle.


Printemps pour moy ne s’est de verd vestu,

E t n’ont ses fleurs ny ses herbes vertu

D e me guarir, au moins ie ne rencontre

Q ue des chardons, qui portent mal encontre.


Cest air icy ne m’est point sans brouillart :

E t quand un iour vous est pur & gaillard

I e pense veoir des noires nuytz d’Automne

Q uand il pleut fort, & horriblement tonne.


Abysme donc tout le monde & ruine,

C rainte n’auray de veoir telle bruine,

C ar ie me sens en ce cruel propos

L e cueur emplir d’une umbre de repos :


Fouldres & feu soient en terre cheans

C omme en Phlegra iadis sus les Geans,

S i que le ciel par force fouldroyer

S e puisse en mer avec terre noyer.


Quel soing veulx tu que i’aye d’un troupeau

Q ui n’a sinon que les os & la peau ?

I e m’attens bien qu’il s’esparpillera

E ntre les loup, ou tout se pillera.


Ayant ainsi de consort indigence,

A ma douleur ie ne treuve allegeance

F ors de m’asseoir (chetif & miserable)

A upres d’un Fau, d’un sapin, ou Erable.

E t la pensant a qui mon cueur dessire,

G lace devien : mais mieux ie ne desire,

C ar ce pendant la peine ie ne sens,

Q ui m’amaigrit, & faict perdre le sens.

Selvagio.

E n t’escoutant ainsi triste complaindre,

I’ endurcissoys comme un roc (sans me faindre)

M ais peu a peu ie sens qu’il me ramende

E n proposant te faire une demande.


Qui est la fille ayant le cueur si fier,

Q u’elle t’a faict ainsi mortifier

C hangeant visage & meurs ? nomme la moy :

S ecret feray, ie te prometz ma foy.

Ergasto.

M enant un iour mes agneaux en pasture

L e long d’une eau, par un cas d’adventure

U n clair soleil m’apparut en ses ondes,

Q ui me lya de ses tresses bien blondes,

E t imprima sus mon cueur une face,

D ont le tainct fraiz, Laict & Roses efface.

P uis se plongea en mon ame de sorte

Q u’impoßible est que iamais il en sorte.

D e ce poix seul mon cueur est tant grevé

Q u’esbahy suis comme il n’en est crevé,

V eu que deslors fuz mis soubz, un ioug tel

Q ue i’ay du mal plus qu’autre homme mortel.

D ire le puis, Amy, l’experience

M e faict quasi perdre la patience.


Ie vey premier luyre l’un de ses yeuz

P uis l’autre apres, en maintien gracieux.


Bien me souvient qu’elle estoit rebrassée

I usqu’aux genouz & que teste baissée

A u chault du iour un linge en l’eau lavoit,

C hantant si douz que tout ravy m’avoit :

M ais außitost comm’elle m’entreveit,

E lle se t’eut, que pas un mot ne deit,

D ont i’eu grand deuil : & pour plus me fascher,

E lle s’en va sa robe delascher

P our s’en couvrir : puis sans craindre avanture,

E n l’eau se mect iusques a la ceincture.

P arquoy de rage, a moins de dire ouy,

E n terre cheu tout plat esvanouy.


Lors par pitié me voulant secourir,

E lle s’escrie, & se prend a courir

T out droict a moy, si que ses cris trenchans

F eirent venir tous les pasteurs des champs,

Q ui des moyens plus de mille tenterent

P our me resourdre : & tant en inventerent,

Q ue mon esprit de sortir appresté,

F ut (pour adonc) en mon corps arresté,

R emediant a ma vie doubteuse.

Cela voyant la pucelle honteuse

S e retira, monstrant se repentir

D u bon secours que m’avoit faict sentir.

P arquoy mon coeur de sa beaulté surpris,

D e desir fut plus vivement espriz.

Ie pense bien que cela feit la belle

P our se monstrer gracieuse & rebelle.

Rebelle est bien d’user de ces facons,

E t froide plus que neiges ou glassons :

C ar nuyt & iour a mon secours la crye,

M ais ne luy chault de ce dont ie la prie.

Ces boys icy scavent assez combien

I e luy desire & d’honneur & de bien,

S i sont ruysseauz montaignes, gens, & bestes.

C ar sans cesser iours ouvrables & festes,

E n soupirant d’amour qui me provoque,

I e la supplie, & doucement invoque.

Tout mon bestail qui sans cesse m’escoute,

S oit qu’il rumine en l’umbre, ou au boys broute,

S cait quantes fois ie la nomme en un iour

P iteusement, sans pause, ny seiour.

par fois Echo qui me convoye,

M e faict tourner quand elle me renvoye

S on ioly nom iusques a mes oreilles

S onnant en l’air si doux que c est merueilles.

Ces arbres cy d’elle tiennent propoz,

S oyent agitez du vent, ou de repoz :

E t montre bien chascun en son escorce

C omm’elle y est gravée a fine force,

C e qui me faict, telle fois est, complaindre,

E t puis chanter gayment sans me faindre.

Pour son plaisir mes Toreaux & Belliers

F ont bien souvent des combatz singuliers.


En escoutant la piteuse lamentation du dolent Ergasto, chascun de nous ne fut moins remply de pitié que d’esbahissement : car combien que sa noix debile, & ses accentz entrerõpuz, nous eussent desia faict plusieurs fois grievement souspirer, si est ce qu’en se taisant, seulement l’obgect de son visaige defaict & mortifié, sa perruque herissée, & ses yeux tous meurdriz a fine force de pleurer, nous eussent peu donner ocrasion de nouvelle amertume. Mais quand il eut mis fin a ses parolles, & que semblablement les forestz resonnãtes se furent appaisées, il n’y eut aucun de la compagnie qui eust courage de l’abandonner pour retourner aux ieux entrepriz ny qui se souciast d’achever les cõmencez, ains estoit chascun si marry de son infortune, que tous particulieremêt s’efforceoyent selon leur puissance ou scavoir, le retirer de son erreur, luy ensei- gnant aucuns remedes plus faciles a dire qu’a mettre en execution. Puis voyant que le soleil approchoit de l’occident, & que les fascheux grillons ia commenceoyent a criqueter dans les crevasses de la terre, sentãs approcher les tenebres de la nuyt, nous ne voulans permettre que le poure desolé demourast la tout seul, quasi par contraincte le levasmes sus ses piedz : & incontinent le petit pas, feismes tourner noz bestes devers leurs estables. Et pour moins sentir le travail du chemin pierreuz plusieurs en allant se prindrent a sonner de leurs musettes a qui mieulx mieulx, chascun s’efforceant produire quelque chanson nouvelle. Ce pêdant l’un appelloit ses chiens, l’autre ses bestes, par noms propres. Quelqu’un se plaignoit de sa pastourelle, quelque autre rustiquement se ventoit de la sienne. D’advantage plusieurs bons compagnons alloyent en termes ruraux se mocquans & gaudissans les uns des autres. Et cela dura iusques a ce que feußions arrivez en noz cabannes couvertes de chaume. Or se passerent en ceste maniere maintes iournees. Puis un matin advint que moy (suyvant le devoir de bergerie) ayant fait paistre mes bestes a la rosee, & me semblant que pour la grande chaleur prochaine il estoit heure de les mener a l’umbre en quelque lieu ou moy & elles nous peußiõs rafraichir de l’aleine des petitz ventz. Ie prins mon chemin devers une ombrageuse vallee qui estoit a moins d’un quart de lieue de moy, conduysant lentement a tout ma houlette mes dictes bestes : lesquelles a chascun pas vouloyêt entrer dedans les boys. Et n’estois encore gueres loing quand de bon encontre ie trouvay un pasteur nõmé Montano : lequel semblablement cherchoit d’eviter la chaleur ennuyeuse, et a ces fins avoit faict une couronne de rameaux feuilluz qui le defendoient du Soleil. Ce pasteur s’en alloit touchant son troupeau devãt soy, sonnant si melodieusement une musette, qu’il sembloit que les forestz, en feußêt plus gayes que de coustume. Adõc ie qui fuz merveilleusement curieux d’entêdre telle melodie, en parolles assez humaines luy dy : Amy, d’außi bon cueur que ie prie aux gracieuses Nymphes qu’elles daignent de bõne oreille escouter tes chãsons, et aux dieux chãpestres que les loupz, ravissans ne te puißêt faire dõmage de tes aigneauz mais que sains sauves et bien guarniz de fine layne ilz te puissent rendre agreable profit, faiz moy (s’il ne te grieve) part de iouyßãce de ton armonye. Ce faisant, le chemin et la chaleur nous en semberont beaucoup moindres. Et afin que tu n’estimes perdre ta peine, i’ay une houlette de myrte nouailleuz les extremitez de laquelle sont toutes garnies de plomb poly. mesmes au bout d’enhault est entaillée de la main de Caritheo bouvier nagueres venu de la fertile Espaigne, une teste de beslier avec ses cornes retournées, par si grãd artifice que Toribio l’un des plus riches pasteurs de ce pays m’en voulut unefoys dõner un puissant mastin hardy et bon estrangleur de loupz : toutesfois pour reqvestes ny pour offres qu’il m’ayt sceu faire, il ne le peut oncques obtenir de moy. Et si tu veulx chanter, ie t’en feray ung present tout a ceste heure. Adonc Montano sans attendre autres prieres, en cheminant ainsy plaisamment commencea :

MONTANO.

A llez, a l’umbre o Brebiettes

Q ui repeues et pleines estes,

S oubz ces arbres, puis qu’ainsi va

Q u’au Midy le soleil s’en va :

E t la prenant le doux repoz,

V ous entendrez par mes propoz,

L ouer les yeux clairs & serains,

L es cheveux d’or bien souverains,

L es mains a mes desirs iniques,

E t les beaultez au monde uniques.

Lors pendant que mes chalumeaux

A ccorderont au bruyt des eaux,

V ous pourrez aller pas a pas

F aire d’herbettes un repas.

Ie veoy la quelqu’n. Si ce n’est

S ouche, ou Rochier, ie croy que c’est

U n homme qui dort en ce val,

O u las, ou qui se trouve mal.

Aux espaules, a la stature,

A la facon de sa vesture,

E t a ce chien blanc tout ensemble

C’ est Vranio, ce me semble.

C’ est luy certes, qui bien manye

E t faict rendre telle armonye

A sa harpe gente & doulcette,

Q u’on le compare a ma musette.

Pasteurs (mes amys) en passant

G ardez vous du loup ravissant

D e toute meschancete plein :

C ar ie croy qu’il est en ce plain

G uettant pour faire mille maulx,

S’ il trouve a lescart animaux.

Icy a deux chemins froyez :

D onc sans nous monstrer effroyez,

P renons par le meillieu du mont

C e sentier la nous y semont.

Veillez, sus le loup qui toute heure

E n ces buyssons tapy demeure.


Iamais ne dort (la faulse rasse)

M ais suyt les bestes a la trasse.


Homme ne s’estonne en ce boys.

P asteurs, suyvez moy, ie m’en voys,

Q ui congnois le loup, et la ruse

D ont pour nous decevoir il use.

M ais quand ie n’auroys qu’n rameau

D e Chesne, d’Erable, ou d’Ormeau

I e le feray bien reculler

S’ il vient quelque beste acculer.


O si en cette matinee

I’ avoys si bonne destinee,

B rebiz, que ie vous peusse mettre

A fauveté, qui pourroit estre

P lus que moy ioyeux ou content ?


Ne vous escartez en montant

C omme tousiours, car par expres

I e vous dy que le loup est pres.

A umoins en sortant de noz granges

I’ ay ouy des criz bien estranges.

Sus Melampe et Adre courez,

O u d’abbayer nous secourez.

Chascun prenne garde a la robe

D u loup, qui nous pille et desrobe.

Ces maulx adviennent (sus ma vie) DE SANNAZAR. 11

P ar nostre rancune, ou envie.


Les plus sages ferment de cloyes,

D e paliz, ou de bonnes hayes,

L eurs parquetz, sans point se fyer

A l’abbay des chiens aspre et fier.

A insi par bonne garde ilz ont

L aynes et laict, dont profit font

T out du long que les boys sont vers,

O u despouillez par les yvers.


On ne les peult veoir mal contens

P our neige en mars, ou pire temps.


Beste ne perdent, s’elle fuyt,

O u couche emmy les champs de nuyt :

D ont semble que les dieux s’accordent

A ux riches, et a nous discordent.


A leurs agneletz mal ne faict

E mpoysonné regard infect.

I e ne scay si ces cas procedent

D’ herbes, ou charmes qu ilz possedent :

M ais les nostres d’une allenée

M eurent en tous temps de l’année.


Le loup traistre, larron, pipeur,

A (peut estre) des riches peur,

E t aux poures c’est son usance

D e leur faire toute nuysance.


Aumoins sommes nous (de par dieu)

B iij L’ARCADIE

S ans perte arrivez iusqu’au lieu

D ont la nature me convie

A chanter d’amoureuse vie.


Il fault commencer a un bout.

S us donc Vranio, debout.

D oys tu passer ainsi le iour,

C omme la nuyt propre au seiour ?

Vranio.

I e reposoys sus ce mont la

Q uand sus la mynuyt m’esveilla

L e bruyt des chiens iappans au loup :

P arquoy me levay tout acoup,

E t me prins a crier, Bergiers

S oyez courageux & legiers

D e le poursuyvre sans frémir.

E t oncques puis ne sceu dormir

I usques au iour, que ie comptay

T out mon bestail, puis me boutay

S oubz cest arbre, & me rendormy.

T u m’y as trouvé, mon amy.

Montano.

Dirons nous point quelque chanson

A la pastorale facon ?

Vranio.

Q uoy donc ? mais ie ne respondray

F ors a ce que dire entendray.

MontaDE SANNAZAR. 12

Montano.

A quoy commenceray ie doncques ?

C ar i’en scay bien un cent qui oncques

N e fut commun (par mon serment)


Chanteray ie Cruel tourment ?

O u celle qui commence ainsi :

M a belle dame sans mercy ?

O u bien de la belle obstinée

D isant, O dure destinée ?

Vranio.

N enny, mais ie te requier, dy.

C elle qu’avant hier a midy

T u chantois emmy ce bourget :

E ll’ est doulce, et de bon subiect.

Montano.

E n plainct et pleurs ma chair distile,

C omme au soleil neige subtile,

O u comme lon veoit par effect

Q u’au vent la nue se defaict

E t ne scay moyen dy pourveoir.

P enfez quel mal ie puis avoir.

Vranio.

P ensez quel mal ie puis avoir,

C ar comme cire fond au feu

Q ue l’eau froyde estainct peu a peu,

I e me consume : on le peult veoir :

B iiij L’ARCADIE

E t de ce las ne vevil sortir.

T ant me plaist ma peine sentir.

Montano.

T ant me plaist ma peine sentir,

Q u’au son de ma Muse ie danse,

T endant a mortelle cadence :

C ar ie poursuy sans divertir

V n Basilic que i’ay cherché

P ar ma fortune, ou mon peché.

Vranio.

P ar ma fortune ou mon peché

I e voys tousiours cuevillant fleurettes,

D ont ie faiz chapeaux d’amourettes,

P leurant de me veoir empesché

A un Tigre pacifier,

Q ui est trop cruel, et trop fier.

Montano.

O ma doulce amye Philis

A ußi blanche que le beau Liz,

E t plus vermeille que le pré

D e fleurs en Avril dyapré,

P lus prompte a fuyr qu’ne Biche,

E t d’amoureux guerdon plus chiche

Q ue Syringua qui un roseau

D evint, et tremble encor en l’eau

P our les maux que i’ay endurez,

Monstre DE SANNAZAR. 13

M onstre moy tes cheveux dore.

Vranio.

T yrrhena dont le tainct resemble

L aict & roses meslez ensemble,

P lus legiere a fuyr qu’n Dain,

D oux feu bruslant mon cueur soudain,

V oire plus dure a mes recors

Q ue celle qui feit de son corps

L e premier Laurier en Thessale,

P our effacer ma couleur palle,

T ourne devers moy tes doux yeulx,

O u niche Amour vainqueur des dieux.

Montano.

P asteurs qui estes cy autour,

E t nous oyez chanter a tour

S i feu querez, venez en prendre

E n moy reduict en salemandre

B ien heureux monstre, et miserable

P our l’ardeur en moy perdurable

D epuis l’heure que sans esgard

I e fuz navré du beau regard,

A uquel pensant mon cueur se glace,

E t si brusle en tout temps et place.

Vranio.

P asteurs qui pour fuyr au chault

C herchez l’umbrage ou n’ayt default L’ARCADIE

D e rafraichissement d’eau vive,

V enez a moy, que douleur prive

D e ioyeux espoir & qui rens

D e mes yeuz deux amples torrens

D eslors que ie vey la main blanche

Q ui lya ma volunte franche,

E t mon cueur si bien pourchaßa,

Q ue tout autre amour en chaßa.

Montano.

L a nuyt vient : le ciel se faict sombre :

L es montz au plat pays sont umbre :

M ais les estoilles & la Lune

N ous reconduyront en la brune.

Tout le bestail se mect ensemble

H ors des boys, veoyant (comme il semble)

L’ heure qu’il y auroit danger

Q ue les loup, en veinsent menger.

L es guydes aux villages tendent,

P uis noz compagnons nous attendent

C raignans quelque perte advenue

D epuis que la nuyt est venue.

Vranio.

I e n’en sache point en esmoy

P our ma demeure : & quant a moy

I a n’en bougera mon troupeau

Q u’il n’ayt tresbien emply sa peau.

Quand DE SANNAZAR. 14

Quand tu me feroys compagnie,

M a pannetiere est bien garnye,

E t außi est bien ma bouteille

P leine de bon vin de ma treille,

D ont tant qu’il y en aura goutte,

Q u’on ne verra que ie me boute

A u chemin pour m’en retourner,

D’ eust il & plouvoir & tonner.


Ia se taysoient les deux pasteurs ayãs achevé de chanter, quand nous levez de nox sieges laissasmes la Vranio avec deux compagnõs, et suyvismes nostre bestail, qui bonne piece avoit s’estoit mis au retour soubz la conduicte des chiens fideles. Et nõobstant que les sureaux chargez de feuilles et de fleurs, umbrageassent quasi toute la voye, qui toutesfois estoit assez ample, la lueur de la Lune estoit si claire que nous y veoyions comme en plein iour. Lors en cheminant par le silêce de la nuyt, propoz se meurent du passetemps receu la iournee, et fut grandement estimée la nouvelle facon de commenter de Mõtano : mais beaucoup plus la promptitude et asseurance d’Vranio, qui avoit commencé a chanter n’estant a grand peine esveillé : et ne luy avoit le sommeil rien sceu diminuer de sa louenge meritée. Parquoy chascun rêdoit graces aux cieux de ce que ainsi par cas fortuit nous avoyent cõduictz a si grande recreation. Entre ces devises se entendoit aucunesfois le murmure des Faisans qui s’esbatoient en leurs aires, chose qui nous faisoit souvêt interrõpre noz propoz qui (sans point de doute) nous sembloyêt beaucoup plus doux que s’ilz eussent esté cõtinuez sans une si plaisante interruptiõ. En ce contêtement nous arrivasmes a noz maisons : ou, apres avoir chassé la fain a force de viandes rustiques, nous allasmes (comme de coustume) dormir sus la paille, attêdans en singuliere devotion le iour ensuyvant, auquel se devoit solennellemêt celebrer la ioyeuse feste de la saincte Pales venerable Deesse des pasteurs. Pour la reverêce de laquelle außi tost que le soleil apparut en Orient, et que les oysillons ramages se mirent a chanter sus les branches des arbres, annõceans la prochaine lumiere, chascun se leva de son giste et sa maison tapissa de rameaux de Chesne ou Cormier, parant lentrée de feuillars entremeslez de fleurs de Genevre et autres que la faim produysoit. Puis on alla devotement faire la proceßion alêtour des Estables, perfumant de souphre vif tout le bestail, et davãtage le purifiant par deuotes prieres, afin que mal ou incouenient ne, luy peuraduenir. Ce pendant lon entendoit par toutes les cabannes reformer divers instrumens champestres : et furêt les rues et carrefours des villages ionchez de feuilles de Myrte, et autres herbes odorantes. Aussi pour deuemêt solenniser la saincte feste, tous animaux iouyrent du repoz desiré : mesmes Charrues, Coutres, Rasteauz, Besches et autres outilz d’agriculture parez de fleurs de toutes formes, donnerent manifeste indice d’agreable oysiveté. Et ny eut aucun manouvrier qui pour ce iour presumast faire un seul acte de labeur : ains tous ioyeux et deliberez se meirent a chãter amoureuses chansons : et faire plusieurs ioliz esbatemens environ les Beufz embouquetez et attachez aux mengeoires plaines de fourrage. Pareillement les petitz Garsonnetz pleins de merveilleuse vivacité sen alloyêt parmy les cãpagnes avec les simples fillettes iouãt a divers ieux pueriles en signe de commune lyesse. Mais pour dignement presenter noz offrandes sus les autelz fumans, et accomplir les veux faictz en noz adversitez passées, tous ensemble nous en allasmes au temple. Auquel estant montez par un petit nombre de marches, apperceumes au dessus du portail quelques forestz et montages de platte paincture, enrichies d’arbres feuilluz, et de mille diversitez de fleurs. Entre lesquelles estoienr quelques troupeaux de bestes qui s’en alloient pasturãt et promenant le long des prez avec une dixaine de L’ARCADIE

chiens de garde, la trasse desquelz se monstroit comme naturelle sus la terre. Aucuns des pasteurs tiroyent les bestes : autres tõdoient les laynes : aucûs sonnoient de Cornemuses : et d’autres s’efforcoyent (cõme il sembloit) d’accorder leurs voix au sõ d’icelles. Mais ce que plus entêtivemêt me pleut a regarder, furêt certaines Nymphes nues, lesquelles estoiet demy cachees derriere une tige de Chastaignier, et ryoiêt d’un moutõ qui s’amusoyt a rõger une brãche de Chesne pêdant devãt ses yeuz, qui luy ostoit la souvenãce de paistre les herbes d’autour de luy. Et ce pêdant survenoyent quatre Satyres cornuz a tout leurs piedz de chievre, qui se couloyêt a travers une touffe de Lêtisques tout doulcemêt pour les surprêdre par derriere : dont les bestes s’appercevans tournoyêt en fuyte par le plus espois de la forest, sãs craindre buyssons ou autres choses qui leur peußêt nuyre. L’une d’êtr’elles plus agile que les autres estoit mõtée sus un Charme : et de la se defêdoit avecques une lõgue brãche qu’elle tenoit en sa main. Ses cõpagnes s’estoiêt de peur gettées en une riviere par ou elles se sauvoiêt en nageãt, dõt les undes estoient si claires, qu’elles ne cachoiêt que peu ou rien de leurs charnures blãches & delicates. Puis se veoyant eschappées du peril, estoiêt assises a l’autre rive travaillées, et presque hors d’alene, essuyãt leurs cheveux

mouillez, DE SANNAZAR. 16

mouillez. Mais il sembloit qu’en gestes & paroles elles se voulußêt mocquer de ces satyres qui ne les avoiêt sceu attaindre. A l’un des costez de ceste paincture estoit figuré Apollo, leql appuyé sus un bastõ d’olivier fauvage, le long d’une riviere gardoit les bestes d’Admetus. Et pour estre trop entêtif a regarder le cõbat de deux puissans Tureaux qui s’entreheurtoiêt de leurs cornes, il ne s’avisoit du cauteleux Mercure qui luy destournoit ses vaches, estant desguyse en habit de pasteur portãt une peau de chievre soubz son eselle. Mais tout ioignãt estoit Battus deceleur de ce larrecin, transformé en pierre, tenãt encores le doy estendu cõme qui enseigne quelque chose. Vn peu plus bas se pouoit veoir derechef ce mesme Mercure aßis cõtre une roche, ayãt les ioues enflees de sõner une chevrette, mais il guygnoit du coing de l’œuil une Genice blãche estãt pres de luy soubz la cõduicte d’Argus, qu’il s’efforcoit decevoir par toutes manieres de finesse.De l’autre part gisoit au pied d’un hestre un pasteur endormy au meillieu de ses chievres, sa pannetiere soubz sa teste, en laquelle un chien mettoit le museau. & pour autant que la Lune le contemploit de bon œuil, i’estimay que c’estoit Endymion. Aupres de luy estoit Paris, qui avec sa faucille avoit cõmencé d’escrire Oenoné sus l’escorce d’un Orme, mais il ne l’avoit encores sceu L’ARCADIE

achever, pour la survenue des troys deesses, dont il luy falut faire le iugement. Et qui n’estoit moins subtil a penser, que delectable a regarder, fut l’appercevance du paintre discret, lequel ayant figuré Iuno et Minerve de tant extreme beaulté qu’il eust esté impoßible de plus, se deffiant de povoir paindre Venus si belle comme le besoing requeroit, la paignit le doz tourné, excusant par telle industrie l’imperfection de son art. Plusieurs autres belles choses (dont maintenãt ne me souvient) estient mises sus ce portail. Mais quand nous feusmes entrez au temple, et pervenuz a l’autel sus lequel reposoit la statue de la saincte Deesse, nous trouvasmes un prestre vestu d’une Aulbe blanche, et couronné de feuilles verdes, comme il estoit requis en tel iour et si solennel sacrifice : lequel en admirable silence nous attendoit pour faire les divines ceremonies. Et plus tost ne nous veit rêgez autour du sacrifice, que de ses propres mains il tua une brebiette blanche, de laquelle il offrit devotemêt les entrailles sus le feu sacré, avec de l’encens masle, de rameaux d’Olivier, de Pin, et de Laurier, ensemble de l’herbe Sabine. Puis agenouillé vers Orient, les bras estenduz, en rependant un vaisseau de laict tiede, ainsi commenca son Oraison :

O venerable et Saincte Deesse, la merveilleuse

puissance DE SANNAZAR. 17

puissance de laquelle s’est plusieurs foys manifestée en noz adversitez paßees, ie te supply preste a ceste heure tes oreilles ententives aux devotes prieres de ce peuple circunstant, lequel en toute humilité requiert pardõ de ses offenses : ascavoir si par mesgarde il s’estoit quelques foys aßiz, ou avoit faict paistre ses bestes soubz aucun arbre sacré : ou si entrant dedans les forestz inviolables, son arrivée avoit troublé les passetêp s des Sainctes Dryades et dieux demy boucquins : ou si par indigêce d’herbes, il avoit a coupz de coignée despouillé les boccages sacrez de rameaux umbrageux pour subvenir a son bestail preßé de famine. Lequel semblablement si par brutalité avoit cõtaminé les herbes d’environ les paisibles sepulcres : ou de ses piedz fangeux troublé les sources des claires fontaines, corrompãt leur purité accoustumée : Toy propice Deesse appaise les deitez offensees, preservant tousiours les pasteurs et leurs troupeaux d’incõveniens & maladies. Ne permetz que noz yeux indignes puissêt aucunesfoys veoir emmy les forestz les Nymphes vindicatives, ou la claire Diane toute nue se baigner dedans les eaux froides : ou le sauvage Faunus lorsque sus le plus chault du iour il retourne de la chasse, las, travaillé, & sans aucune proye, dont par despit sen va courãt a travers les cãpagnes. Destourne

C de nous & de noz bestes tous blasphemes et imprecations de magicque. Garde noz tendres aigneletz de la poison des yeux pleins d’envie. Sauve la troupe vigilante des chiens, qui sont le refuge et seur appuy des brebiettes craintives, afin que leur nõbre ne puisse aucunemêt appetisser, et qu’il ne se treuve moindre les soirs au rentrer es estables, que les matins allant en pasture : Faiz que ne puißions iamais veoir aucuns de noz pasteurs lermoyant rapporter au logis la peau sanglante d’une beste a grãd peine recousse de la gueulle du loup. Chasse loing de nous la dangereuse famine, & nous procure abondance d’herbes, feuilles, & claires eauz tant pour nostre usage, que pour abbreuver et nettoyer noz bestes : lesquelles semblablement nous soient en toutes saisons fertiles de laict & d’engeance, mesme si bien revestues de layne, que nous en puißiõs tirer agreable profit.

Ceste oraiſon dicte par quatre foys, & autant par nous taiſiblement murmurée, chaſcun pour ſe purger ſe lava les mains d’eau de fontaine vive. Puis ayant faict allumer force feux de paille, nous ſaultaſmes par deßus les uns apres les autres, afin que la fumée emportaſt quant et f oy noz offenſes du temps paßé. Cela faict nous retournasmes devant l’image de la saincte Deesse preſenter noz oblations & offrandes. Puis le sacrifice achevé saillismes du temple par une autre porte qui nous mena en une campagne couverte de prez merueilleusement delectables, lesquelz (a mon iugement) n’avoyent encores esté brouttez de moutons ou de chievres, ny foulez, d’autres piedz que de Nymphes. Et pense que les mouches a miel n’en avoient encores gousté de la saveur des fleurs : tant elles se monstroient saines & entieres. En ces prez nous apperceusmes une troupe de bergieres qui s’en alloient promenant le petit pas, en faisant des chapelletz, qu’elles affuloyent en mille modes sus leurs chevelures blondes, chascune s’efforceant de surmonter par artifice ses dons de nature. Entre lesquelles Galicio choysissant (de fortune) sa mieux aymée, sans se faire prier aucunement, apres avoir getté quelques souspirs du fons de sa poyctrine, sonnant Eugenio de sa musette, ainsi commencea doucement a chanter, chascun faisant silence.


GALICIO SEVL.

A u rivage d’un ruysseau

D’ argentine & courante eau, L’ARCADIE

E n un boys de fleurs orné

V n pasteur bien atourné

D e mainte feuillue branche,

P ar expres d’olive blanche,

C hantoit au pied d’ungrand orme

A u poinct que l’aube se forme

L e tiers iour du moys qui naist

A vant Avril, qui tant plaist.


Vne infinité d’oyseaux

S us arbres & sus roseaux

R espondoyent a sa chanson

E n tresarmonieux son.

L ors tourné vers Orient

D eit au soleil en ryant :


Ie te prie ouvre ta porte

P lus matin, & nous apporte

V ermeille aube, & temps serain,

P asteur, de tous souverain :

E t te met en ton devoir

D e faire avant saison veoir

V n beau May delicieuz,

F leury, douz gracieux.


Monte plus hault d’un degré :

T a seur t’en scaura bon gré,

C ar elle prendra repoz

P lus grand, plus a propoz.

Et faiz DE SANNAZAR. 19

E t faix que suyvent ses pas

L es estoilles par compas :

C ar außi bien que nous sommes,

B ergier fuz entre les hommes.


Vallées, roches, Cypres,

E t tous arbres d’icy pres

E scoutez ce que i’exprime

E n ceste humble & basse ryme


Aux troupeaux doux et traictables

P lus ne soyent loupz redoutables.


Le monde plein de meschance

T ourne a sa premiere chance.


Les coupeaux des montz divers,

S oyent de roses tous couvers :

E t par les espines pendent

R aisins qui lyesse rendent.


Des chesnes saille & degoutte

L e doux miel goutte a goutte.

Fontaines inviolees

C ourent de laict aux vallees.

Naissent fleurs de grand beaulté

B elles qui ont cruaulté,

T otalement la vomissent,

E t d’yre plus ne fremissent.

L es petitz amours grand erre

V iennent des cieux en la terre

C iij L’ARCADIE

T ous nudz, sans feu, ny sans traict,

M ais tous pleins de doux attraictz,

E t s’entreiouent ensemble

C omme enfans quand bon leur semble.


Toute Nymphe s’estudie

D e chanter en melodie.

Faunes & sylvans en renges

V estuz de feuillars estranges,

S aillent, dansent, courent, cryent,

F ontaines & prez en ryent.

E t sus ces montz ne soyent veues,

M eshuy bruynes ou nues :


Car en pareille iournée

L’ humaine beaulté fut née,

E t la vertu pure & munde.

R egaigna place en ce monde,


Pour le moins y a esté

R econgneue chasteté,

Q ui long temps en fut bannye

P ar une estrange manye.


Dont tous les coupz, que ie voys

M e promener dans les boys, .

I’ engrave de ma main dextre

A marantha sus un Hestre,

S i qu’il n’y a celuy d’eux,

Q ui ne monstre un coup ou deux

le beau L e beau nom de ma maistresse,

Q ui peult finer ma destresse,

E t garder que ie ne pleure,

C omme ie faiz a toute heure.


Mais ce pendant qu’en ces montz,

T roupeaux d’appetit semons

Y ront errant ça & la,

E t que ces Pins que voy la,

A uront les feuilles poinctues,

O u que par voyes tortues

C ourront fontaines en Mer,

M uant leurs doux en amer,

C ombien qu’elle les recoyve

D oulcement, puis les decoyve :

P endant außi qu’amoureux...

S eront gays ou langoureuz

E t auront en apparence

D esespoir ou esperance :

D e ma Nymphe le beau nom

S era tousiours en renom.

S i seront ses mains, ses yeux,

E t cheveux d’or precieux,

Q ui me sont guerre bien dure,

E t qui trop longuement dure.

M ais la vie m’est pourtant

C here, en mon mal supportant. L’ARCADIE

Chanson de plaisance née

P rie aux dieux toute l’année

Q ue cest heureux iour icy

P uisse estre a iamais ainsi.

La chanson de Galicio contenta merveilleusemêt tous ceux de la compagnie, mais ce fut en diverses manieres : car les uns priserent sa voix resonante, les autres sa bõne grace, disant qu’elle estoit assez attractive pour induire a aimer toute pucelle, pour rebelle qu’elle fust a l’amour. Plusieurs estimerent sa ryme iolye, & encores inusitée entre pastoureaux rustiques. Et aucuns s’esbahyrent plus que d’autre chose, de son prudent advis & disscretion, quand se trouvant forcé de nommer le moys qui est perilleux aux pasteurs & aux bestes, il l’appella precedent d’Avril : comme s’il eust volu eviter le mauvis Augure en une si gaye iournée. Mais moy qui ne desiroye moins congnoistre ceste Amarãtha, que i’avoye esté curieux d’escouter la chãson amoureuse, tenoye songneusement les yeux fichez sus les visages de ces ieunes bergieres, & les oreilles ententives aux paroles du pasteur amoureux, estimant que ie le pourroye bien a l’ayse congnoistre par les gestes & contenances de celle qui se sentiroit nõmer de son amy. Et a la verite ie ne fuz dé-

ceu de DE SANNAZAR. 21

ceu de mon esperance car en les contêp lant toutes l’une apres l’autre, i’en admiray une merveilleusemêt belle & de bõne grace, qui portoit sus ses blõdz cheveux un beau cœuvrechief d’un crespe delyé, soubz lequel deux yeux estincellans resplêdissoyêt außi fort que claires estoilles par nuyt quãd le ciel est pur & serain. Le visaige de ceste bergiere estoit de forme perfaicte, un petit plus longuet que rond, entremeslé d’une blancheur nõ fade ou malseante, mais moderée, & declinante sus le brun, accõpagnée d’une gracieuse rougeur, qui rêplißoit d’extreme convoytise les affections des regardans. Ses levres estoyent plus fraiches & vermeilles que roses espanyes de la matinee : et chascunefoisqu’elle parloit, ou soubzryoit se descouvroit une portion de ses dentz tant blanches & polyes, qu’elles sembloyent Perles orientales. De la descendãt a la gorge delicate, & plus finemêt blanche qu’alebastre, i’apperceu en son sein deux tetins rons cõme deux pommettes, qui repoulsoyent sa robe en dehors : & entre deux se manifestoit une sente assez largette, merveilleusement delectable, pour autant qu’elle terminoit aux parties plus secrettes, qui fut cause de me faire penser beaucoup de choses. Ceste pastourelle de riche taille, & de venerable maintien, se promenoir du long de la prarie, & cueilloit de L’ARCADIE

sa main blanche les fleurs qui plus satisfaisoyent a ses yeux : & desia en avoit plein son giron. Mais außi tost que par le ieune pasteur elle entendit nommer Amarantha, son devantier luy eschappa, des mains, son esprit s’esmeut de sorte qu’elle perdeit presque toute contenance : dont sans le sentir, toutes ses fleurs luy tumberent, & en fut la terre semée d’une vingtaine de couleurs differentes. Puis quand elle reveint a soy, se blasmant en son courage, devint außi rouge comme est quelque fois la face de la Lune enchantée, ou comme l’aube du iour se monstre avant que le soleil se leve. Et pour couvrir ceste rougeur procedant de honte virginale, non pour autre besoing qui a ce la cõtraignist, elle baissa la veue en terre, & se print a recueillir sesdictes fleurs l’une apres l’autre, voulant (a mon iugement) donner a entendre qu’elle ne pensoit fors a tryer les blanches d’avec les rouges, & les iaunes d’avec les violettes. Au, moyen de quoy, ie qui songneusement y prenoye garde, pensay congnoistre que c’estoit la bergiere de qui soubz nom sainct & couvert nous avions entendu chanter. Or incontinent qu’elle eut faict un chapelet de ses fleurs recueillies, elle se mesla parmi ses compaignes : lesquelles ayant außi despouillé la prarie de sa dignite, & icelle appliquée

a leurs


DE SANNAZAR. 25

Elpino.

B ien mille nuyctz en pleurant ay paßé,

D õt i’ay ces chãps reduictz presque en maretz.

E nfin m’aßeix en ce val tout lassé.

L ors une voix me veint de ces forestz

D isant, Elpin, le bon iour vient auprime

Q ui te fera chanter plus douce ryme.

Logisto.

Ô homme heureuz qui d’autre stile doye

R econsoler tes ameres douleurs :

E t moy chetif, de iour en iour m’en voys

T ous elemens faschant de mes malheurs,

S i que ie croy qu’herbes, fontaines, roches,

E t tous oyseaux en plaignent es vaux proches

Elpino.

S’ ainsi estoit (Logisto.) quel pays

O uyt iamais tant & de si doux sons ?

D anser seroys boys & rocz esbahiz,

C omme Orpheus faisoit de ses chansons,

E t par les champs orroit on Tourterelles

S e resiouyr, & Ramiers entour elles.

Logisto.

I e te requiers (Elgin) que chascun iour

P assant par cy, ma tombe tu decores

D es fleurs qu’auras cueillyes en seiour,

E t que des vers tu me donnes encores,

D

L’ARCADIE

D isant, Esprit qui as vescu de deuil,

R epose toy dessoubz ce dur cercueil.

Elpino.

L es fleuves ont et les roches ouy

Q u’un heureux iour de venir s’appareille,

P our ton las cueur faire tout esiouy,

A bolissant ta douleur non pareille,

A u moins si l’herbe en mon val desseurée

N e m’a deceu quand ie l’ay coniurée.

Logisto.

E n sec pays le poysson hantera,

R oches seront tendres, & la mer dure

M ieux que Tityre Ergasto chantera,

E t nuyt au iour fera honte & laidure

A vant que rocz & sapins de ce val

O yent ma voix chanter que de mon mal.

Elpino.

S i iamais homme a vescu de destresse,

C e suis ie (las) O champs vous l’avez veu.

M ais esperant sortir par bonne adresse

D e ce val cloz, & de roches pourveu,

P ensant au bien qu’aura lors ma personne,

D e mon flageol a plaisance ie sone.

Logisto.

Q uand par les champs le iour plus ne luyra,

E t les rochiers du fons de la vallée

Doutance

DE SANNAZAR. 26

D outance auront que le vent leur nuyra,

L ors ne sera ma muse desolée.

Ia par le declinemêt du soleil tonte la partie occidêtale se bigarroit de mille diversitez de nuées, les unes violettes, les autres indes, aucunes vermeilles, autres entre iaune et noir, et de telles si luysantes par la reverberatiõ des rayõs, qu’elles sêbloyêt fin or bruny. Quoy voyant les gentilles bergieres, d’un cõmun cõsentement se leverêt d’enuirõ la fõtaine, et les deux amoureux meirent fin a leurs chansons : lesquelles ainsi cõme en lõg silence avoyêt esté de tous escoutées, ainsi furent elles en grãde admiration, estimées de chascun egalement, & mesmes de Selvagio : lequel ne sachant discerner qui avoit esté plus prochain de la victoire, les iugea tous deux dignes de souveraine louenge. Au iugemêt du quel, tous sans cõtredict acquießasmes, ne les pouvant estimer plus que nous avions faict. Puis estant chascund’advis, qu’il estoit desormaïs têps de retour ner a nos villages, tout le petit pa nous meismes en chemin devisans du passetemps de ceste iournee. Et cõbien que par l’aspreté du pays sauvage, toute la voye fust plus montueuse que pleine, si nous donna ce soir autant de recreations qu’il s’en peult prendre en semblables endroictz par une ioyeuse

D ij

L’ARCADIE

& gaillarde cõpagnie. Premieremêt chascûchoyseit un pallet a sa fantasie : puis nous tirasmes a un certain but : dõt le plus pres approchãt, estoit quelque espace de chemin porté sus les espaules du plus loingtain : et toute la troupe luy alloit applaudißãt, & faisant merveilleuse feste, cõme en tel cas estoit requis. Puis laissans ce ieu, preimes les arcz & les fondes, atout quoy nous allions de pas en pas tyrãt fleches, & deschargeant pierres pour nostre plaisir : combien qu’avec tout art & industrie chascun s’efforceast de passer le coup de son cõpagnõ. Mais quãd nous fusmes descêduz en la plaine, ayãs laisssé derriere nous les mõtagnes pierreuses, d’un cõmun accord & pareille volûte recõmenceasmes a prendre nouveaux esbatemens, tantost a faulter, tantost a darder noz houlettes, & puis a courir a qui mieux mieuz par les cãpagnes estendues : ou celuy qui par agilité, arrivoit le premier a la merque designée, estoit par honneur couronné de rameaux de palle Olivier, au son de la cornemuse. Davãtage (cõme il advient souvent emmy les boys) sourdãs regnars de quelque endroit, & chevreulz saillans de l’autre, nous preniõs plaisir de les poursuyvre avec noz chiês, les uns par cy, les autres par la, tant que nous arrivasmes a noz maisõs : ou feusmes bien receuz des compagnons qui nous atten-

doyent

DE SANNAZAR. 27

doyent a soupper.Lequel depesché, & bõne partie de la nuyt paßée en plusieurs autres recreatiõs domestiques, quasi lassez de plaisir, octroyasmes le repoz a noz corps bien exercitez. Mais incontinent que la belle Aurore dechassa les estoilles du ciel, & que le coq matineux salua de son chãt le iour qui poignoit, denonceant l’heure que les beufz accouplez, doyvent retourner au labeur ordinaire, l’un des pasteurs levé plus matin que les autres, resveilla toute la brigade au son du cornet enroué. Lors chascun laissant le lict paresseuz s’appareilla quãt & l’aube a recevoir nouveaux passetemps. Parquoy tirées noz bestes hors des estables, apres elles nous meismes en voye. Et comme elles alloyent par les coyes forestz, resveillant du son de leurs campanes les oyseaux encores endormyz nous allions imaginant en quel lieu lon se pourroit retirer au gré de chascun pour y estre tout le long du iour en faisant paistre le bestail. Et comme nous estions, en ce doute, chascun proposant un lieu a sa fantasie, Opico le plus ancien de la cõpagnie, merveilleusemêt estimé entre les pasteurs, se print a dire : si vous voulez, amys, qu’a ce matin ie soye vostre conducteur, ie vous meneray en un lieu assez pres d’icy, ou ie suis certain que ne prendrez peu de plaisir : de ma part ie ne me puis garder d’en avoir souve-

D iij

L’ARCADIE

nãce a toutes heures, pour autãt que ie y passay heureusement presque toute ma ieunesse entre chãsons & armonies, tellement que les rochiers me congnoissent, & sont bien appris de respõdre aux accentz de ma voix. La (cõme ie pense) nous trouverõs encores plusieurs arbres, cõtre lesquelz, au têps que i’avoye le sang plus chault que maintenãt, i’escrivy atout ma faucille le nom de celle que i’aimoye plusque tous mes troupeaux : et croy que les lettres seront creues avec les arbres. Parquoy ie prie aux dieux qu’il leur plaise les cõserver a l’exaltation et louêge eternelle de celle pour q elles furêt faictes. Tous en general trouvasmes si bon le cõseil d’Opico, que a une noix luy respõdeismes que nous estiõs appareillez, de le suyvre ou bon luy sembleroit. Et n’eusmes pas faict gueres plus de deux mille pas de voye, que nous arrivasmes a la source d’un fleuve nomme Erymanthus, lequel par une crevasse de roche vive se gette en la plaine, faisant un bruyt merveilleux & espoventable par ses bouillons si violêtz, qu’ils engêdrent force escume blanche : et courant par icelle plaine, il fasche & presque assourdit de sõ murmure les forestz circûvoisines, ce qui de primeface feroit peur inestimable a qui yroit sãs cõpagnie se promener la au long : & nõ certes sans bõne cause : car si suyvant la cõmune opinion des pro-

chains

DE SANNAZAR. 28

chains habitãs, lon tiêt quasi pour certain, que c’est le repaire des Nymphes du pays, lequelles font ce bruyt ainsi estrange pour mettre frayeur es courages de ceux q en voudroict approcher. Or a raison q pres d’une telle têpeste nous n’eußiõs sceu prêdre le plaisir de chãter ny deviser, peu a peu cõmêceasmes a mõter la montaigne assez facile, laquelle estoit chargée (peult estre) de mille que Pins, que Cyprez, si grãs & spacieuz q chascû p soy eust quasi esté suffisant d’ûbrager toute une forest. Et quãd nous feusmes an coupeau, voyãs que le soleil estoit un peu monté, nous nous aßeismes pesle mesle sus l’herbe. mais noz brebiz & noz chevres qui aymoient mieux paistre que reposer, grimperent aux lieux difficiles et cõme inaccessibles d’icelle mõtaigne, & se prindrêt a broutter, l’une un buyßõ, l’autre un sourgeõ d’arbrisseau ne faisant gueres q sortir de terre. Quelq’une se hausoit pour prêdre une brãche de saule, et quelque autre s’en alloit rõgeãt les bourgeõs des chesneteauz et des erables : mesmes plusieurs beuvãs des les fõtaines, se resiouyssoient dy veoir leurs figures : et pense q qui les eult veues de loing, eust peu dire qu’elles estoyêt pendãtes, & prestes a tumber. Mais entretant que nous contemplions ententivement ces choses qui faisoyent oublier a dire les chansons, & tous autres passetêps :

D iiq

L’ARCADIE

soudainement nous sembla ouyr de loing un son cõme d’un haultboys, & de Naccaires, entremeslé de plusieurs exclamations de pasteurs merveilleusement penetrãtes : parquoy sans autre demeure tirasmes vers celle partie de la montaigne ou ce tumulte s’entêdoit : & tant cheminasmes atravers la forest, que finablemet trouvasmes environ dix vachiers qui dansoyent en rõd a l’entour du venerable sepulchre du defunct Androgeo, imitans les satyres, qui souvêtesfois par les forestz envirõ la mynuyt attendent les Nymphes aymées au sortir des fleuves prochains. Quoy voyãt, nous meslasmes parmy eux pour celebrer le mortuaire office. Entre ces vachiers celuy qui estoit de la plus grãde apparêce, se meit au meilleu du bal pres la haute pyramide cõtre un autel nouvellemêt faict d’herbes odoriferentes, et la (selõ la coustume antique) se print a rependre deux vaisseaux de laict fraiz, deux de sãg sacré, deux autres de bon vin viel rendant une fumée merveilleusemêt agreable, & grãde abûdance de fleurettes diverses en couleurs, accordant en douce & piteuse armonye au sõ du haultboys & des Naccaires, chãtãt diffusemêt les louêges du pasteur la ensevely, disant, Resiouy toy Androgeo, resiouy toy noble pasteur : et si apres la fin de ceste vie l’ouyr est cõcedé aux ames sãs corps, escoute a cest

heure

DE SANNAZAR. 29

heure noz paroles : et prês en bõne part ces louêge de tes bouviers, nonobstãt qu’elles ne soyêt cõparables a celles q tu peulx avoir au lieu ou maintenãt tu resides en eternelle felicité. Certes ie croy q ton ame gracieuse va voletãt a ceste heure alêtour de ces forestz, qu’elle veoit et entêd de poinct en poinct ce que par nous auiourd’huy se faict en memoire d’elle sus ceste neuve sepulture. Or s’il est ainsi, comment se peux il faire qu’elle ne responde a tant appeller ? Dea, tu soulois avec le doux son de ta musette resiouyr toute ceste forest, la remplssant d’armonie inestimable. Es tu doncques maintenant contrainct de gesir en eternel silence, par estre cloz en un petit lieu, entre des pierres froydes & dures ? Helas, par tes doulces paroles tu soulois si bien accorder les controverses des pasteurs. O comment tu les as a ta departie laissez douteuz, & mal contens oultre mesure ? O noble pere & patron de toute ceste troupe pastorale, ou troverons nous ton pareil ? de qui fuyurons nous les cõmãdemens ? Soubz quelle discipline vivrons nous desormais en asseurance ? Certainement ie ne puis penser qui fera d’icy en avant nostre fidele directeur es choses douteuses qui peuvent advenir. O pasteur sage discret, quand te reverront noz forestz ? Quand feront en ces montaignes aymées la iustice, la droicture, &

L’ARCADIE

la reverence des dieux ? Lesquelles florissoyent si noblement soubz tes aelles, que iamais (par avêture) le venerable Terminus ne borna plus egalemêt les champs en debat, que tu as faict en ton vivant. Helas qui chantera desormais les Nymphes en noz boys ? Qui nous dõnera en noz adversitez salutaire conseil, consolation en noz tristesses, comme tu soulois en chantant tes rymes iolyes sus les rivages des fleuves courans ? Helas a peine peuvent noz troupeaux pasturer emmy les prez sans entendre le son de ta musette : & durant ta vie souloyent si doulcement ruminer les herbes soubz les umbrages des chesneteaux. Helas a tõ departemêt nox dieux s’en allerent quant et toy, & delaisserent ceste contrée : car des depuis, autant de foys que nous avõs en noz terres semé le pur fromêt, a chascun coup nous avõs en sõ lieu receuilly la malheureuse yuraye, ou des steriles avoynes entre les sillõs desolez. Mesmes en lieu qu’elles souloyent produyre violettes, & autres fleurs odoriferentes : maintenãt elles nous apportent des ronces, chardons, & espines poignantes. Pourtant pasteurs gettez feuilles et fleurs en terre : puis de rameaux umbrageux faictes courtines aux fraiches fõtaines : car nostre Androgeo requiert qu’ainsi se face en memoire de luy. O biê heureux Androgeo, adieu eternelemêt : adieu.

Voyci le

DE SANNAZAR. 30

Voyci le pasteur Apollo tout gaillard, qui vient a ton sepulcre le decorer de ses couronnes de Laurier : & les Faunes semblablemêt avec leurs cornes embouquetées, chargez de rustiques presens, qui t’apportent chascun ce qu’il peult, ascavoir des champs les espiz, des vignes les raysins en moyßines, et de tous arbres les fruictz meurs & parez. A l’envie desquelz les Nymphes circunvoysines, que tu as par cy devãt tant aymées, servies et honorées, viennent maintenant avec beaux paniers d’osiere blanche, pleins de fleurs & põmes odoriferêtes, te recõpenser des services que tu leur as faictz. Mais qui est de plus grãde importãce, voire de telle singularite que lon ne scauroit dõner aux cêdres ensevelies don ny present plus exquis ny tãt durable, les Muses te dõnent des vers, des vers te donnent les Muses : & nous avec noz flagoletz te les chantons, & chanterons a perpetuite, pour le moins tant que troupeaux pourront paistre en ces boys, & que ces Pins, Erables, & Planes qui t’environnent, & encourtineront tant que le monde sera mõde, murmureront ton venerable nom, et que les Toreaux mugissans, avec toutes les troupes chãpestres ferõt reverêce a tõ umbre, te cryãt a haute voix parmy les forestz resonnantes : tellement que des cest heure en avant tu seras mis au catalogue de noz dieux,

L’ARCADIE

& te ferons sacrifices außi bien cõme à Bacchus, & a la saincte Ceres, en yver aupres du feu, & en esté a la fraiche umbre. Et avant sueront les Ifz mortiferes miel doux & delicieuz, & les fleurs soefues & delicates le feront amer & de mauvaise saveur, plustost außi se moyssoneront les bledz en yver, & en esté se cueilleront les olives pervenues a deue maturité, que par ces forestz perisse ta renommee.

Ces paroles finyes ce vachier se print soudainemet a sonner une Cornemuse, qui luy pendoit entre les espaules : a la melodie de laquelle Ergasto ayant quasi les lermes aux yeux, ouvrit sa bouche pour chanter ainsi :

Ergasto sus la sepulture.

Ô belle ame aux dieux alliée,

Q ui de ta prison deslyée,

T oute pure volas aux cieuz

O u t’esbas avec ta planete,

D isant mainte gaye sornette

D e nox pensers ambicieux :


Entre les plus luysans espritz,

C omme un soleil tu as le pris,

E t de tes dygnes piedz tu marches

D essus les estoilles errantes

E ntre myrtes & eaux courantes

Preschant

DE SANNAZAR. 31

P reschant les pasteurs de ces marches.


Tu veoys autres montz, autres plaines,

A utres boys, rivieres saines

A u ciel, & plus fraiches fleurettes.

A utres Faunes, autres Sylvans

P ar lieux ioliz Nymphes fuyuans

E n plus heureuses amourettes.


La entre odeurs sans nul encombre

N ostre Androgeo chante a l’umbre

E ntre Melibee & Daphnis,

R avissant le ciel doucement,

E t accordant tout element

P ar ses motz en douceur finiz.


Comme honneur Vigne a l’Orme faict,

A ux troupeaux Toreau bien refaict,

E t aux champs les bledz undoyans :

A insi (pere) tu fuz la perle

D e tous pasteurs : & moy qui parle,

I e le tesmoigne a tous oyans.


O mort qui peulx tous cueurs estaindre,

S i ta stambe scait bien attaindre

L es plus haultz qui t’eschappera ?

Q ui verra iamais en ce monde

P asteur de si gaye faconde,

E t qui loupz, si bien happera ?


Qui chantera si plaisans vers

L’ARCADIE

T ant les estez, que les yvers ?

E t qui semera des branchettes

S us les fontaines argentines,

L eur faisant ioyeuses courtines

A leurs delectables couchettes ?


Les Deesses plaignirent fort

T a violente & dure mort,

C e scayvent eauz roches, & arbres :

T ous les nuages en gemirent,

E t les herbes couleur en mirent

P asle comme est celle des Marbres.


Le soleil ne montra ses raiz,

E n boccages, champs, ou maraiz

D e long temps apres : & les bestes

Q ui sauvages sont de nature,

A ux prex ne vindrent en pasture

L es iours ouvrables, ny les festes.


Nox troupeaux außi ne gousterent

Q uelque liqueur, & ne broutterent

U n brin d’herbe : tant leur greva

C e cas douloureux : & les boys

N ommoyent ton nom a pleine voiz

D ont maint cueur presque se creva.


Or verras tu dorenavant,

F ace pluye, serain, ou vent,

S us ta tombe veux & offrandes

De chapeaux

DE SANNAZAR. 32

D e chapeaux de fleurs qu’y mettront

T es bouviers, lesquelz, en gettront

D es exclamations bien grandes.


Par ainsi en toutes saisons,

Q uand pasteurs tiendront leurs raisons,

T u voleras de bouche en bouche,

C omme ung coulomb, & ne verras

Q ue le renom que tu auras,

A yt d’oubliance aucune touche.


Non tant que serpens en buyßons

S eront, & en eau les poyssons,

E t ne vivras par mon seul stile,

M ais par celuy de maintz pasteurs,

D e vers mesurez amateurs,

D ont te sera l’ouvrage utile.


Chesnes feuilluz druz & serrez,

S’ aucun esprit d’amour vous poingt,

F aites umbre aux os enterrez,

E n ce lieu, mais n’y faillez point.


Ce pendant qu’Ergasto chantoit la piteuse chanson, Fronimo tresingenieux être les autres l’escrivit en une verde escorce de hestre : et apres l’avoir enrichie d’un chapeau de triumphe, la pendit a un arbre estêdant ses rameaux par dessus la blanche sepulture. Puis voyans que l’heure de disner estoit

L’ARCADIE

quasi paßée, nous retirasmes aupres d’une claire fontaine sourdante au pied d’un sapin : & la estans aßiz par ordre, preimes nostre refection de la chair des animaux qui avoyent esté sacrifiez sus le monument, faisant des entremectz de laict desguysé en plusieurs sortes, avec des chastaignes, & autres fruictz que la saison apportoit. Et pour estancher la soif, nous eusmes des vins vieux d’une framboyse & odeur excellente, lesquelx remettent en ioye les cueurs marriz ou faschez. Puis quãd nous eusmes appaisé la fain a force de viandes diverses, les uns se meyrent a chanter, les autres a compter des fables : aucuns a iouer : & plusieurs surpris de sõmeil, a dormir. Finablemêt moy (a qui, pour estre tant eslogné de mõpays, & autres iustes accidês, toute resiouyssance estoit occasion de douleur infinye) ie m’estoye getté au pied d’un arbre, douloureux, & mal cõtent oultre mesure : & lors i’apperceu a moins d’un gect de pierre, un pasteur venant devers nous a grãs pas, bien ieune de visage, vestu d’un roquet de la couleur des Grues, portant a son costé gauche une belle pãnetiere d’un simple cuyr de veau avorté. il avoit sus sa perruque pêdant sus ses espaules plus finement blonde que le iaune de la rose, un bonnet velu, faict (comme ie congneu depuis) de la peau d’un loup, & tenoit en sa main

droicte

DE SANNAZAR. 33

droicte un aiguillon merveilleusement beau, dont la poincte estoit garnye de cuyvre neuf : mais ie ne sceu oncques deviner de quel boys : car s’il eust esté de Cormier, ie l’eusse biê peu cõnoistre aux neux, & s’il eust esté de Fraisne, ou de Buys, la couleur, me l’eust incontinent descouvert. Ce pasteur venoit en une gravité si grãde, que veritablement il sembloit le beau Troyen Paris, quand (au cõmencement de Bergerie) il demouroit dans les hautes forestz, avec sa Nymphe, courõnant les moutõs victorieux. Et lors qu’il fut approché de moy gisant pres d’une butte ou aucuns tiroyent, il demanda aux bouviers s’ilz avoyent point veue une sienne vache de poil blanc, merquée d’une tache noyre au front, laquelle en ses fuytes passées avoit acoustumé de se mesler entre leurs Toreaux. Adonc pour response luy fut amyablement dict qu’il ne se vouloist fascher de seiourner avec la cõpagnye iusques a ce que le chault du mydy seroit monté, pource qu’en celle heure les troupeaux avoyent apris de se retirer a l’umbre pour ruminer les herbes ceuillies du matin : & que si sa vache ne revenoit quãt & eulx, ilz l’envoyeroient chercher de tous costez par un valet nõmé Ursachio, a cause qu’il estoit robuste & velu comme un ours, lequel la rameneroit ou nous estions. Alors Carino (ainsi estoit appellé celuy qui avoit a-

L

L’ARCADIE

diré sa vache blanche) s’asseit sus un tronc de Hestre vis a vis de nous : apres plusieurs propoz s’adresse a nostre Opico, le priant bien affectueusement qu’il voulseist chanter quelque chanson. Le quel demy soubzryant luy respondit en ceste maniere : Mon filz, mon amy, les ans, & l’aage devorant, emportent avec soy toutes choses terriennes, voire qui plus est, les espritz, encores qu’ilz soyent celestes. Bien me souvient qu’en ma ieunesse i’ay, maintesfoys chanté. sans me lasser, depuis que le soleil se levoit, iusques a ce qu’il se couchast : mais maintenant quasi toutes mes chansons me sont sortyes de la memoire : & qui pis est, ma voix s’en va tousiours en decadence, pour autant que les loupz, m’apperceurent les premiers. Et quant cela n’y feroit rien, ma teste grise, & mon sang refroidy, ne permettent que ie m’employe es choses qui appartiennent a la ieunesse. Aussi long temps y a que ma Musette est pendue devant le sauvage Faunus. Toutesfois il se trouvera en ceste troupe plusieurs pasteurs qui scauront bien respõdre a tous autres qui les vouldront provocquer a chanter. Ceulx la (mon filz) pourrõt satisfaire a ce que me demãdez, mesmes encores que ie ne face mention des autres qui sont (sans point de doute) singuliers, & de grand scavoir. Voyla nostre Serrano, lequel si Tityre ou

Melibee

DE SANNAZAR. 34

Melibee l’entendoient ilz ne se pourroient tenir de luy donner souveraine louenge. Cestuy la chantera (s’il luy plaist pour l’amour de vous, & de moy, & nous donnera du plaisir. Adonc Serrano pour rendre graces a Opico comme il meritoit, respondit : Combien (pere) que ie soye le moindre, & le moins eloquent de ceste compagnie, & que a bon droict tel ie me puisse nõmer : si est ce que pour ne faire office d’hõme ingrat envers celuy lequel m’a cõtre raison & devoir reputé digne d’un si grand hõneur, ie m’efforceray de luy obeyr entãt qu’il me sera poßible. Et pource que la vache adirée de Carino, me faict maintenant souvenir d’une chose qui ne me plaist gueres, i’entens chãter de ce subgect. Pourtãt vous pere, laissant la vieillesse, & les excuses a part, lesquelles a mon iugement sont plus superflues que necessaires, s’il vous plaist me respondrez.

Puis ainsi commencea :

Serrano.

Combien que ia vous soyez fort aagé,

E t de sens meur (pere Opico) chargé

P ar les pensers qui se couvent en vous,

S i lamentez (helas) avecques nous :

E t prenez part de l’amere douleur

Q ui m’amaigrit, & faict perdre couleur.


Au iourd’huy plus au monde ne se treuve

E ij

L’ARCADIE

A ucun amy quand ce vient a l’espreuve,

M orte est la Foy, en son regne est Envie.

M auvaises meurs corrompans nostre vie,

D e iour en iour se renouvellent ores :

M eschant vouloir & trahison encores

T iennent les rengz, pour les biens de ce monde,

Q ui faire sont maint acte ord & immunde,

S i que le filz tous les coupz a son pere

M achinera dommage ou vitupere.


Tel de mon bien rira, qui dißimule :

T el me plaindra, qui n’aura douleur nulle,

A ins en derriere avec sa lime sourde

A mon honneur fera playe bien lourde.

Opico.

L’ envie (filz) qui ne vient a son esme,

F ond & dechet tout ainsi de soy mesme

C omme l’Agneau qu’œuil mauvais faict mourir

Q u’umbre de Pin ne le peult secourir.

Serrano.

S i le diray ie, ainsi m’aydent les dieuz,

E n me vengeant du paillard odieux

Q ui m’a meffaict, avant qu’Orges & Bledz

P ar moyssonneurs soyent en gerbe assemblez.

E t pour purger mon cueur de son despit,

Q ue ruyner le voye sans respit

D u hault a bas d’un grand chesne ou d’un Orme,

si qu’il

DE SANNAZAR. 35

S i qu’il se brise, ou du moins se difforme,

T ant que mon sens ne sache lors choysir,

S’ il aura plus de pitié que plaisir.


Scavez vous bien ce pas qui quand il pleut

E st si fangeuz, que sortir on n’en peult ?

L a nous faisans au village retour,

C e malheureux se tire en un destour.

Q ue plaise aux dieux que telle soit sa vie

Q u’il la despite ayant de mort envie.


Nul n’y print garde, a cause que chantions,

M ais en ce poinct comme nous esbations

E n ma maison un peu devant soupper,

U n pasteur vint a la porte frapper,

E t me cria : Serrano, ie faiz doutes

Q ue tu n’as pas en tect tes chevres toutes.

D ont en courant ie tumbay en la rue :

E ncor m’en deult le coulde quand ie rue.

L as, si il estoit homme es prochaines cours,

A qui pour droicte ie peusse avoir recours.

M ais, O quel droict ? dieu qui nous peult ayder,

V euille abolyr les causes de playder.


Ce faulx larron, qui puisse avoir les fievres,

M e desroba deux chevreauz & deux chevres.

V oyla comment avarice domine

A u monde caut, en faisant bonne mine.


Ie luy diroys certes clair & ouvert

E iij

L’ARCADIE

M ais cestuy la qui tout a descouvert,

M’ a faict iurer que ie n’en diray rien :

D ont fault que soys muet perdant le mien.

C onsiderez (pere) s’il m’en fascha.


Il s’est vanté que troys foys il cracha

E n perpetrant ce larrecin nuysible,

D ont il devint a noz yeux inuisible,

A cte qui fut pour lny sage & prudent :

C ar s’il eust faict le cas tout evident,

I amais ne feust de mes chiens departy,

Q u’il n’eust esté en cent pieces party :

C ar quand ils sont acharnes une foys,

S iffler ny sert, ou braire a pleine voix.


Sus soy portoit des herbes monstrueuses,

P ierres de pris, grandement vertueuses :

E alles liqueurs, os de mort, de la pouldre

P rinse es tumbeaux, a craindre autãt que fouldre :

E t qui plus est, des coniurations

F ortes assez en operations,

Q ui le faisoient muer quand il vouloit,

E n vent legier, en eau qui s’escouloit,

E n buyssonnet, ou herbe en toute part.

A insi le monde est abusé par art.

Opico.

C’ est Proteus. doncques : lequel expres

S e transformoit de liege en un cypres,

D’aspie

DE SANNAZAR. 36

D’ aspic en Tigre inhumain & selon,

D e beuf en bouc, fleuve, ou roche, selon

S a volunté.

Serrano.

O r voyez doncques pere,

S i le faulx monde & remply d’impropere

N’ engrege pas allant de mal en pis,

M eschans haulsez, & les bons assopis.

L as vous deußiez (ce me semble) vouloir

A vecques moy vous en plaindre & douloir,

P ensant au temps bon de soy, que deprave

I ncessamment le monde fier & brave.

Opico.

M on filz, alors que ie touchoys a peine

L es plus prochains rameaux de terre plaine,

E t apprenois sus mon asne a porter

M ouldre le grain, pour me bien enhorter

M on pere vieil qui m’aymoit cherement,

M e souloit bien appeller doulcement

A l’umbre fraiz des lieges umbrageuz

N on pour rnè dire ou sornettes, ou ieux,

A ins comme on faict a ieunes Garsonnetz,

Q ui les mentons ont de barbe encor netz,

L a m’enseigneoit a conduyre troupeaux,

T raire le laict, tondre laynes des peaux :

P uis ses propoz par fois s’entremesloyent

E iiij

L’ARCADIE

D u temps iadiz, que les bestes parloyent :

E t me disoit que le ciel en effect

P roduisoit lors plus de biens qu’il ne faict,

V eu que les dieux ne desdainoient mener

L e bestail paistre aux champs ou ruminer,

E t qu’a chanter ainsi que nous faisons,

L eurs passetemps prenoyent toutes saisons.


Qu’on n’eust sceu veoir un homme estre en debat

E ncontre un autre, ains tousiours en esbat,

V eu que les champs, prez, forestz, & pastiz

N’ estoyent encor limitez, ny partiz :

Q ue lors le fer, qui (ce semble) extermine

L e genre humain, n’estoit hors de sa myne,

E t qu’il n’estoit encores mention

D e faulx rapport, & faulse invention,

D ont guerre sourt, & dont tout mal se germe,

Q ui par douleur faict pleurer mainte lerme.


Qu’on n’eust sceu veoir ces rages furieuses,

N y a playder personnes curieuses.

P arquoy chascun malheureux se destruit,

P ensant avoir son proces bien instruit.


Que les vieillars, quand ilz n’en pouvoient plus

E t leur falloit estre au logis recluz,

O u se donnoient la mort sans crainte avoir,

O u se faisoyent ieunes par leur scavoir,

E t par vertu des herbes enchantées

Qu’ilz scavoyent

DE SANNAZAR. 37

Q u’ilz scavoyent estre en quelque lieu plantées.


Qu’adõc les iours n’estoiêt ny froidz ny sõbres,

M ais temperez, serains, & sans encombres,

E t n’oyoit on chahuan ne hyboux :

A ins chant d’oyseaux armonieux & doux.


Mesmes que terre adonc ne produysoit

N oir aconite, ou herbe qui nuysoit,

C omme elle faict, dont chascun a raison

D e lamenter en piteuse oraison :

A ins quelle adonc estoit couverte & pleine

D e mainte plante & de maint’ herbe saine,

C omme sont baulme, & lermoyant encens,

O dorant myrre, & confortant le sens.


Que chascun lors a l’umbre delectable

M engeoit du glan, ou du laict profitable,

G rains de Genevre, ou meures en leur temps,

E t en estoient les bonnes gens contens.

O saison doulce, O vie gente & gaye.


Quand il fault (filz) qu’en la memoire i’aye

L eurs actions, sans plus ie ne leur faiz

H onneur de bouche, ains comme a gens perfaictz

E n mon esprit les honore & revere

E n m’inclinant vers la terre severe.


Mais on est (las) ceste antique valeur ?

O u est leur gloire ? (O filz, o grand malheur)

O u sont ces gens dont bruyt se faict entendre ?

L’ARCADIE

H elas ilz sont redigez tous en cendre.


Ioliz amans avec leurs amourettes

D e pré en autre alloyent ceuillant fleurettes,

R amentevans le feu, l’arc & le traict

D e Cupido tout plein de doux attraict.


Il n’estoit lors ny ialoux ny demy :

P arquoy dansant l’amye avec l’amy,

S’ entrebaisoyent comme les coulombelles,

A u grand plaisir des mignons & des belles.


O pure foy, o douce usance antique.

O r veoy ie bien le monde fantastique

I ncessamment aller en empirant,

T ant plus il va devers la fin tirant.

P arquoy mon filz quand ie pen se a ce poinct,

I e sens mon cueur malade & mal empoint,

M’ estant advis qu’il se fend en deux pars,

C omme navré d’aucuns venimeux dars.

Serrano.

H elas pour dieu (pere) or vous en taisez,

S ans mes espritz rendre plus malaysez,

C ar si i’osoys manifester la rage

Q ue i ay dedans mon pertroublé courage,

I e feroys bien que montagnes & boys

E n gemiroyent de douloureuses voix.

Q uant est a moy, ie me voudrois bien taire :

M ais le despit & la douleur austere

Qui sont

DE SANNAZAR. 38

Q ui sont en moy, m’animent si tresfort,

Q u’il fault qu’a vous le dye en desconfort.


Congnoissez vous Laccinio le cault ?

E n le nomnant, le cueur presque me faut.

C’ est ce meschant qui a veiller consomme

T outes les nuytz, & luy est premier somme.

L e chant du coc : dont Cacus il est dict,

P ource qu’il vict de larrecin maudict.

Opico.

E st ce Cacus ? O combien il en est

D e telz que luy parmy ceste forest ?

C e nonobstant les sages veulent dire

Q u’on pourroit bien detracter & mesdire

D e mille bons pour un meschant paillard.

Serrano.

I e scay tresbien (venerable vieillart)

Q ue plusieurs gens s’entretiennent & vivent

D u sang d’autruy, ou biens qui en derivent,

I’ en faiz souvent experience aperte.

A mon dommage, & merveilleuse perte.

T ous mes mastins perdent temps a iapper,

C ar iamais un ne m’en peuvent happer.

Opico.

I e congnois bien par ce que i’en puis veoir,

Q ue trop de telz en doit au monde avoir :

C ar si long temps ie me suis amusé

L’ARCADIE

A querir sens, que i’en suis tout usé :

L e doz en ay tout courbe & bossu : mais

A qui que soit, ie n’en vendy iamais.

O mon amy, combien lon trouveroit

D e paysans que bons on iugeroit

A les veoir la, qui pillent & ravissent

B esches, rasteauz, coutres, & n’assouvissent :

M esmes baisser ne daigneroient la face

P our quelque outrage ou honte qu’on leur face.


Ces meschans la comme un Gay ravissans

E n ceste vie ont leurs cueurs & leurs sens

T ous endurciz, & tirent leurs mains pleines

D es facz d’autruy, dont vivent sans grans peines.


Estant Opico venu a la fin de sa chanson, nõ sans grand contentement de toute la compagnie, carino s’adressant amyablement a moy, me demanda qui i’estoye, de quel pays, & quelle occasion me faisoit demourer en Arcadie. Dont (apres avoir gette un grand souspir) quasi par contraincte luy respondy :

Ie ne puis (gracieux pasteur) sans merveilleux ennuy rememorer le temps paßé, lequel encores que lon puisse dire ne me avoir esté gueres propice, si est ce qu’ayant maintenant a en faire le recit, consideré que ie me treuve en plus grande moleste que iamais, cela me fera un accroyssement de peine,

& quasi

DE SANNAZAR. 39

& quasi aygrissement de douleur a la playe mal consolidée, laquelle naturellement fuyt de se faire toucher souvêt. Mais pource que l’expreßion de paroles, est aucunes fois aux miserables allegeance de leurs faiz ie cous diray ce qu’il en est.

Naples (comme chascun de vous peut avoir plusieurs fois entendu) est située en la plus fructueuse & delectable partie d’Italie, sus le rivage de la mer : au moyen de quoy elle est autant fameuse & noble en armes & en lettres, que cité (paravêture) qui soit en ce monde. Elle fut edifiée par un peuple venãt de Chalcide sus l’antique sepulture de la Seraine Parthenopé, dont elle print & retient encores le venerable nom. Ceste cité doncques est le lieu ou ie prins nayssance, non de sang obscur & roturier, mais (s’il ne m’est discõvenable de le dire) d’une tresantique & noble lignée, de quoy rendent bon tesmoignage les armes de mes ancestres apposées aux plus apparentes places d’icelle : ou ie n’estoye reputé le moindre des ieunes hõmes de mon age : car l’ayeul de mon pere, qui estoit de la Gaule cisalpine (combien que si lon prend garde au commencement, il fut extraict de l’extreme Epagne, & en ces deux contrées fleurißêt encores au iourd’huy les reliques de ma famille) fut oultre la noblesse de ses predecesseurs, homme tresnotable par

L’ARCADIE

ses propre gestes, & en la magnanime entreprise que feit le Roy Charles troysiesme d’entrer au Royaume d’Ausonie, il merita par sa vertu, estant capitaine d’une bõne troupe de gês de guerre, d’avoir la seigneurie de l’antique Sinuessa, avec grand partie des champz Falernes, & des montaignes Maßiques, d’advãtage la petite ville assise sus le rivage de l’impetueux Vulturne, pres du lieu par ou il entre en la mer : avec außi L’interno, encore, que ce soit une place solitaire : toutesfois elle est memorable, a cause des cédres du divin scipion African, qui y furent enterrées : sans ce qu’en la fertile Lucanie il tenoit soubz honorable tiltre plusieurs bourgades & chasteauz du revenu desquelz il eust peu vivre honorablement selon qu’il appartenoit a son estat : mais la fortune plus liberale a donner, que curieuse de conserver les prosperitez mondaines, voulut par succeßion de têps, apres la mort dudict Roy Charles, & pareillement de Ladislao son legitime successeur, que le Royaùme orphelin tumbast es mains d’une femme : laquelle incitée de naturelle inconstance & mobilite de courage, adiousta a ses autres malefices, cestuv cy : C’est qu’elle annichila & quasi reduict en extreme perdition ceux qui avoyeut esté en souverain hõneur magnifiez de son pere & de son frere. Oultre ce qui vou-

droit

DE SANNAZAR. 40

droit dire quelles, & en quel nõbre furent les neceßitez que ledictt ayeul & mon pere souffrirent, trop seroit long a racompter. Parquoy ie reviens a moy, qui nasquy en ce monde environ les dernieres années que feu de bõne memoire le victorieux Roy Alphonse d’Aragõ passa de celle vie mortelle a siecles plus trãquilles, soubz espoventables & malheureux prodiges de Cometes, trêblementz de terre, pestilêces, & sanglãtes batailles : & fuz nourry en poureté, ou (comme diroyent les plus sages) eslevé en modeste fortune : & (cõme ma planete ou destinée voulurent) a peine avoy ie huyt ans passez, que ie commenceay a sentir les poinctures d’amour : car estant devenu amoureux d’une petite fille, plus belle & plus mignonne a mon iugement, qu’autre que ieusse iamais veue, descendue außi de hault & noble sang, ie tenoye mõ desir caché plus songneusemêt qu’il n’estoit cõvenable a mes ans pueriles. A raisõ de quoy elle q ne s’en appercevoit, embrazoit de iour en iour & d’heure en heure mes têdres veines par sõ exceßive beauté, se iouãt iuvenilement avecques moy : en maniere que croyßant l’amour avec les ans, nous perveimes en aage plus meur, et plus enclin aux ardêtes affections : mais ne ceßãt pour tout cela nostre acoustumée cõversatiõ, ains augmentãt, a tous propoz elle m’estoit occasiõ

L’ARCADIE

de plus grãd travail & melãcholie : car il me sembloit que l’amytie, la benivolence, & la tresgrãde affectiõ qu’elle me portoit, ne tendoiêt a la fin que i’eusse bien desirée. Et cõgnoißãt que i’avoye quelque chose dans le cueur qu’il ne m’estoit befoing monstrer exterieurement, n’ayant encores la hartdiesse de me descouvrir a elle en aucune maniere, pour ne perdre en un moment tout ce qu’il me sembloit avoir acquis en plusieurs années par industrieux labeur, i’entray en une si forte douleur & vehemente melãcholie, que i’en perdy repoz & repas : dõt ie sembloye mieux umbre de mort, que vive creature. Duquel changement elle me demanda plusieurs fois la cause : mais pour response ie ne luy rendoye qu’[u]n ardant souspir. Et combien que dedans le petit lict de ma chambrette ie proposasse en mon entendemêt plusieurs choses pour luy faire entendre, neantmoins quãd i’estoye en sa presence, incontinent ie pallissoye, trembloye, & devenoye muet, de sorte que ie donnay (par aventure) occasion de souspecõner a plusieurs qui veoyent mes contenances. Mais elle qui ne s’en apperceuoit iamais (ou pour sa nayve bonté, ou pour estre de cueur si froid qu’elle n’y pouoit recevoir l’amour, ou peult estre, & qui est le plus croyable, pour estre si sage, que mieux que moy le scavoit dißimuler en gestes

& paroles,

DE SANNAZAR. 41

& paroles) se monstroit merveilleusement simple en ceste practique. Au moyen de quoy ie ne me pouvoye distraire de l’aymer, et si ne m’estoit expediêt demourer en si miserable estat : dont pour dernier remede ie deliberay me priver de ceste vie. Et pensant en moymesme le moyen de ce faire, ie pour gettay diverses & estranges conditions de mort. Et veritablement i’eusse mis fin a mes tristes iours ou par corde, ou par poyson, ou par une espée trenchante, n’eust esté que mon ame dolente surprise de ie ne scay quelle pusillanimité, devint craintive & peureuse de ce qu’elle desiroit, tellement que changeant ce cruel propos en plus meure deliberation de conseil, ie prins le party d’abandõner Naples, & la maison de mon pere, esprant außi que ie pourroye laisser l’amour, & mes paßions. Mais il m’advint (helas) bien autrement que ie ne pensoye, pourtant que si ie me reputoye infortuné lors que ie pouvoie souventesfois veoir & parler a ma dame tant aymée, pensant seulement que l’occasion de ma langueur luy estoit incongneue : maintenant ie me puis a bon droict nommer malheureux sus tous autres, me trouvant par si grande diance de pays absent de sa belle personne, & peult estre sans esperance de iamais la revoir, ou d’en ouyr nouvelle qui me soit aucunement propice, mesmes consideré

F

L’ARCADIE

qu'en cette bouillante adolescence il me souvient le plus du têps, entre ces solitudes d’Arcadie, des plaisirs de mõ delicieux pays. Certes i’ose bien dire (sauf meilleur iugement) qu’il ferait impoßible, ou merveilleusemêt difficile, que ieunes homes nourriz et eslevez es bonnes villes, peußent icy en plaisir demourer, mais qui plus est, bestes brutes & sauvages n’y scauroient a leur gré converser. Et quand ie n’auroye autre affliction que la doubte de ma pensée, laquelle me tient continuellement suspendu en diverses imaginations pour l’ardant desir que i’ay de revoir ma mieux aymée, veu que ie ne puis iour ne nuyt comprendre en mon esprit comment elle se maintient : si me seroit ceste angoysse trop rigoreuse & vehemente. Croyez amys, que ie ne veoy iamais ny montaigne, ny forest, que ie ne me persuade a chascun coup d’y pouoir trouver ma dame, cõbien que a le penser ce me semble une chose impossible : & n’y scauroye sentir aucun mouvement de beste, oyseau, ou branche d’arbre, que ie ne me retourne incontinent tout espouenté, pour veoir si ce seroit point elle, qui seroit venue en ce pays afin de veoir & congnoistre la miserable vie que ie meyne pour l’amour d’elle. Ie n’y scauroye semblablement veoir aucune autre chose, que de primeface & en plus grãde ardeur elle ne me remette en memoire :

la bonne

DE SANNAZAR. 42

la bonne grace de madicte maistresse. Et me semble que les cavernes, les fontaines, les vallées, les montaignes, & toutes les forestz l’appellent, que les arbrisseaux resonnent incessamment son nom : entre lesquelz me trouvant aucunes fois, & contemplant les ormes feuilluz embrassez des vignes rampantes, soudainemêt me chet en la pensée une amertume angoysseuse insupportable, considerant combien mon estat differe de celuy des arbres insensibles, qui iouyssent continuellement des gracieux embrassementz des vignes tant aymées : & moy par tant d’espace de ciel, par si grande longueur de terre, & par tant de distances de mer esloigné de mon desir, ie me consume en perpetuelles douleurs & lamentations. O quantesfois ay ie pleuré presque vaincu d’envie, voyãt les affectueux coulõbs baiser par les boys en doux murmures les coulombes amyables, puis desireux de plaisir s’en aller chercher le nid ? Certes alors ie leur disoye : O bien heureux animaux, ausquelz sans souspecon de de ialousie est permis le veiller & le dormir les uns avec les autres en seure paix & tranquillité. Longues puissent estre voz amours, lõg puisse estre vostre plaisir, afin que seul entre les vivans ie puisse demourer spectacle de grieve misere & langueur. Il m’advient außi souventesfois en gardant

F ij

L’ARCADIE

les bestes (a quoy ie me suis acoustumé en cestes foretz vostres) que i’appercoy par les grasses campagnes quelque Toreau si maigre & descharné que ses os debiles peuvent a peine soustenir sa seiche peau : ce que veritablemêt ie ne puis regarder sans travail & douleur inestimable, pêsant bien que un mesme amour est occasion a luy & a moy de vie malheureuse & tormentée. D’advantage me souvient que quand par fois ie me separe de la compagnie des autres, afin de pouoir mieux penser a mes martyres & afflictiõs parmy les solitudes, ie veoy quelque genice amoureuse aller seulette mugißãt par les hautes forestz, & cherchant le ieune Toreau : puis lasse & travaillée se getter sus le bord de quelque riviere, ou elle s’oublie de paistre & de donner lieu aux tenebres de la nuyt. Laquelle chose combien elle est ennuyeuse a regarder a moy qui meyne telle vie, celuy seulement le peult cõiecturer, qui l’a esprouvé, ou espreuve. Asseurez vous amys qu’il me vient lors en la pensée une melancholie & tristesse incurable, avec une grande compaßion de moymesme, mouvante du dedans de mes veynes : la quelle ne me laisse poil sus la personne, qu’elle ne face herisser d’horreur : puis en mes extremitez refroydies s’esmeut une sueur angoisseuse, avec un battement de cœur si fort, que veri-

tablement

DE SANNAZAR. 43

tablemêt si ie ne le desiroye, i’auroye peur que mon ame dolente ne voulust faillir de mon corps. Mais pour quoy suis ie tant lõg a racompter ce que peult estre manifeste a un chascun ? Certainement amys ie ne m’entês iamais appeller Sannazar par aucun de vous (nonobstant que ce soit un surnom qui a esté fort honorable a mes predecesseurs) que cela ne me face souspirer rememorant que ma dame parcydevant me souloit nommer Syncero. Et si ne entens iamais son de musette ny chant de pasteur, quel qu’il soit, que mes poures yeux ne versent une infinité de lermes angoysseuses, pource que me reviennent en la memoire les temps heureux ausquelz chantãt mes rymes ou vers composez, tout a l’heure ie m’entendoye par elle estimer singulierement. Et pour n’aller de poinct en point racomptant toutes mes peines, il n’y a chose qui me plaise, il n’est feu ny esbatemêt qui me puisse, ie ne veulx pas dire augmenter ma lyesse, mais diminuer mes miseres, ausquelles veuille mettre fin le dieu qui exauce les oraisons & clameurs des douloureux, ou par prochaine mort, ou par succeßiõ de têps plus prospere. Adõc Carino respõdit a ma lõgue cõplaicte ainsi : Syncero mon amy, tes douleurs sont merveilleusement grieves, & ne peuvent estre entendues sans tresgrande compaßion. Mais dy moy, ie te prie, ainsi

F iij

L’ARCADIE

te puisent mettre les dieux entre les bras de la dame tant desirée, quelles rymes estoient ce que ie i’ouy nagueres chanter en pleine nuyt ? Certainement si ie n’avoie oublié les paroles, il me souviendroit bien de la facon. Et en recõpense ie te dõneray, ceste musette de sureau, que i’ay ceuillye de mes propres mains en des mõtaignes bien difficiles, & fort lointaines de noz villages, tellemêt qu’il n’est a croyre que iamais chant de Coq matineux arrivast iusques la pour luy oster sa resonãce. Avec ceste musette i’espere (si les dipositions fatales ne te sont contraires) que tu chanteras quelque fois en plus hault stile les amours des Faunes & Nymphes, & que comme tu as infructueusement dißipé les commencemens de ton adolescence entre pastoureaux simples & champestres, ainsi tu passeras heureusement ta ieunesse entre les trompes resonantes des nobles Poetes de ton siecle, non sans esperance d’eternelle renommée. Cela dict, il se teut, & moy en touchant & sonnant ma harpe, commenceay ainsi :

SYNCERO SEVL.

C omme nocturne oyseau du soleil ennemy

I e me voys promenant las & fasché parmy

L ieux tenebreux & noirs, pêdãt que sus la terre

I’appercoy

DE SANNAZAR. 44

I’ appercoy que le iour chemine & va grand erre.

P uis quand ce vient au soir, le soleil ne me donne

R epos, ain si qu’il faict a toute autre personne,

A ins fault q me reveille, & coure par les plains

L amentãt grievement & gettãt tristes plainctz.


Mais s’il advient par fois que ie ferme les yeux

E n quelques vaux obscurs, ou solitaires lieuz

C omme landes pastiz, & desertes forestz

Q ue le soleil ne peult penetrer de ses raiz,

C ruelles visions, erreur frivole & trouble

M e tourmêtent si fort, & dõnent tant de trouble,

Q ue i’ay telle frayeur quand ce vient sus le soir,

Q ue pour ne m’endormir, n’ose a terre me seoir.


O terre gracieuse, universelle mere,

N e pourray ie une fois en ma doulceur amere

D edans quelque verd pré si bien me disposer,

Q ue iusq’au dernier iour ie puisse reposer

S ans point me reveiller tant que le Soleil vienne,

A ux yeux troublez monstrer la claire lueur siêne,

F aisant ressourdre alors mõ corps et mes espritz

D u somme qu’ilz auront si treslonguement pris ?


Deslors que mon sommeil banny par desplaisir,

E t mon lict delaissay pour en terre gesir,

L es iours beaux et serais tous troubles m’õt sêblé

S i ont les chãps fleuriz un droict chaume de blé :

M ais quãd ce viêt au poinct que le Soleil retourne

F iiij

L’ARCADIE

D es Antipodes bas, & a nous il adiourne,

I l me semble qu’il met entierement sa cure

D e se monstrer a moy plus noir que nuyt obscure.


Ma dame toutesfois un soir (la mercy d’elle)

E n songe m’apparut assez ioyeuse & belle :

D ont mon cueur s’esiouyt, comme la terre faict

D u soleil apres pluye (ainsi que chascun scait)

E t me dict, Mon amy, cesse ton triste pleur :

P uis vien en mon iardin y cueillir une fleur,

C es cavernes laissant, ou tu ne peux veoir goutte :

C ar tant que ie vivray, ie seray tienne toute.


Fuyez donc desormais malencontreux ennuys,

Q ui m’avez faict avoir tant de mauvaises nuytz :

C ar ie m’en voys chercher la campagne iolye,

B annissant de mon cueur toute melancholye,

E t doux fommeil prendray sus l’herbette menue :

C ar iamais il n’y eut homme dessoubz la nue,

I’ entens qui comme moy ait esté amoureuz,

P lus ayse, plus content, plus gay, ny plus heureux.


O chanson tu verras au soir en Orient

L e soleil se lever, son ordre variant,

E t moy soubz terre mis par la fiere Atropos

A vant qu’en ce pays ie puisse avoir repos.


A peine estois ie parvenu aux dernieres nottes de ma chãson, quãd Carino s’escryãt me deit en ioyeu-

se voix,

DE SANNAZAR. 45

se voix, Resiouy toy pasteur Napolitain, & chasse tant que tu pourras loing de toy la perturbation de ton courage, rasseurant desormais ta face melãcholique : car veritablement tu retourneras a ton doux pays, & a la dame que plus tu desires, au moins si le ioyeux & manifeste signe q les dieux en demonstrent, ne m’abuse. Helas, cõrnent se pourroit il faire ? respondy ie lors. La vie me durera elle bien tant que ie la puisse reveoir ? Certes ouy (deit il) & ne se doit aucun iamais deffier des augures & promesses des dieuz, pource qu’elles sont toutes trescertaines & infallibles. Parquoy (mon amy) conforte toy, & pren esperance de future lyesse : car certainement i’espere que ton esperer ne sera vain. Ne veoys tu pas sus main droicte nostre Vrsachio revenir tout gaillard avec ma vache retrouvée, resiouyssant les forestz circunvoysines du son de sa Musette ? A ceste cause, si mes prieres sont de quelque efficace en ton endroict, ie te prie & admoneste tãt que ie puis, qu’il te prêne pitié de toymesme, et que tu mettes une fin a tes lermes angoysseuses : car (cõme dit le proverbe) iamais on ne veit saouler Amour de lermes, Prez de ruysseauz, Chevres de feuilles, ny Mousches de nouvelles fleurs. Et afin de te donner meilleur espoir en tes afflictions, ie te cõ pteray une histoire de moymesme, combien que si ie

L’ARCADIE

ne suis du tout ioyeuz a tout le moins suis ie en partie deschargé de mes amertumes & tristesses. Certes ie fuz en semblable et peult estre en plus douloureux estat, que tu n’es a present & ne fuz oncques, hors mis le voluntaire exil qui tant te moleste : Car iamais tu ne te mis en peril de perdre ce qu’il te sembloit paravanture avoir acquis a grand labeur : cõne ie feys, qui tout a un coup mis tout mõ bien, toute mon esperãce, et toute ma felicité, au hazart de l’aveugle fortune. Et ne doubte point que ie n’eusse perdu le tout sans recouvrer, si ie me feusse desesperé de l’abondante grace des dieuz, ainsi que toy. I’estoie doncques, combien que ie le soie encores, et seray tant que ie vivray, des ma premiere ieunesse tresardammêt espris de l’amour d’une fille, laquelle, a mon advis, par son exceßive beaulté ne surmonte seullement les autres pastourelles d’Arcadie, mais les sainctes deesses. Ceste fille pour autant que des son ieune aage avoit esté dediée au service de la saincte Diane, et que semblablement i’avoye esté né & nourry dans les boys, facillement elle avec moy, & moy avec elle nous acointasmes : et (cõme les dieux voulurent) tant nous trouvasmes conformes de meurs & conditions, qu’une amytie & bienveuillance naquit si grande entre nous, que iamais l’un ne l’autre n’avoit plaisir ne repoz,

sinon

DE SANNAZAR. 46

sinon quand nous estions ensemble. Puis allions a la chasse par les forestz, garniz d’instrumens convenables : & iamais ne revenions chargez de proye, qu’avant qu’elle fust partie & divisée entre nous, les autelz de la saincte deesse ne fussent honorablement visitez & decorez de noz offrandes, attachant aux branches des sapins quelque livre de sanglier, ou quelque rameure de Cerf. Et combien que nous prinsions merveilleusement grand plaisir a toute maniere de chasse, celle des simples oysillons nous delectoit plus que toutes, pource qu’elle se pouoit cõtinuer avec plus grand plaisir, et moindre travail, qu’aucune des autres. Aucunesfois avãt le poinct du iour, que les Estoilles n’estoient a grãd peine disparues pour dõner lieu au Soleil, que nous veoyons roußir en Orient entre les nuées vermeilles, nous en allions en quelque vallée loingtaine de la conversation des gens & la entre deux arbres les plus haultz que nous pouvions choysir, tendiõs nostre grãde retz, tãt delyée, qu’a peine la pouoit on discerner entre les branches : pour laquelle cause nous la nommions Araigne. Puis apres l’avoir ordonnée comme il estoit requis, accourans des limites du boys, & faisant des mains, bastons, & pierres, le plus espouvêtable bruyt qu’il nous estoit poßible, en battant de pas en pas les hasliers &

L’ARCADIE

buyssons, venions devers le lieu ou nostre retz estoit preparée. Adonc les Tourdz, Merles, & autres oyseaux se prenoient a escrier, & fuyr devant nouz estonnez de sorte qu’a l’impourveu s’alloient gecter en noz aguetz, ou enveloppez demouroiêt pendue comme en plusieurs poches. Parquoy nous voyans la proye suffisante, laschions petit a petit les boutz des maitresses cordes, & en les amenant a terre, trouvions plusieurs oyseauz les uns se plaignans, & les autres ademy mortz, en si grand nombre, que souventesfois ennuyez d’en tant tuer, et n’ayans lieu pour les mettre, les emportions pesle mesle en noz logis dedans icelle retz mal ploiee. Par fois außi en la saison d’Automne que les espoisses trouppes des Estourneaux volans se monstrent aux regardãs quasi cõme une boulle rõde en l’air, nous faisions noz effortz d’en recouvrer deux ou trois de leur espece, qui se pouoit faire bien aisemêt : puis attachiõs a la iãbe d’unchascun d’eulx un peloton de ficelle engluée autant long qu’il en pouoit porter. Et quãd la trouppe volãte venoit a s’approcher de nous, adonc laißiõs nous aller en liberté les nostres, qui soudainement selon leur instinct naturel tiroient devers leurs compagnons, & s’alloiêt fourrer parmy eulz, dõt falloit bongré maugré qu’avec la ficelle engluée ilz attirassent gran-

de

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de partie de la confuse multitude : & les malheureux qui se sentoient precipiter, ignorãs la cause du retardement de leur vol, se mettoiet a crier de toute leur puissance : en quoy faisant remplissoient l’air de douloureux gemissemês : mais finablement nous les veoyons de pas en pas tumber a noz pied parmy les campagnes, tellement que le plus souvêt retournions en noz maisons avec les sacz tous pleins de gibier. Il me souvient außi que ie me suis beaucoup de fois mis a rire des accidentz de la corneille, & vous orrez comment. A chascun coup qu’il nous en tumboit une entre les mains, nous en allions en quelque grande plaine, & la par le fin bout des aelles l’attachions sus la terre le vêtre contremont, comme si elle eust voulu regarder le cours des planettes. Et sitost qu’elle se sêtoit ainsi lyée, se prenoit a cryer & demener si fort qu’elle faisoit aßêbler environ soy toutes les corneilles circunvoisines. Aucune desquelles (paradvanture) plus piteuse de l’inconvenient de sa cõpagne, que bien advisée du sien advenir, se laissoit parfois aller tout d’un coup vers la place ou estoit l’autre attachée, pour la secourir s’il eust esté poßible. Mais souventesfois pour bien faire elle en recevoit mauvais guerdõ : car plus tost n’y estoit abordée, qu’elle ne fust estraincte a beaux ongles par celle qui attêdoit le secours, de sorte que

L’ARCADIE

S’il eust esté a son choiz elle s’en feust volûtiers desvelopée : mais c’estoit pour neãt, a cause que la prisonniere la serroit & tenoit si court qu’elle ne la laissoit tant soit peu separer. Parquoy vous eußiez veu sourdre un nouveau combat, l’une cherchant de s’en fuyr, et l’autre de se remettre en liberté, chascune pour sa part plus ententive a son salut, que a celuy de sa compagne. Lors nous cachez en quelque lieu pres dela, apres en avoir longuement pris nostre plaisir, les allions demesler : & la noise appaisée, rentrions en nostre cachette, attendans que quelque autre nous vinst redoubler le passetemps. Que vous diray ie de la Grue ? Sans point de doubte il ne luy servoit de rien faire le guect toute la nuyt, tenant une pierre en son pied : car en plain midy elle n’estoit bien asseurée de noz engins. Außi que profitoit au Cygne se tenir dedans les eaux pour se garder du feu, craignãt la chute de Phaethon, si au meillieu d’icelles il ne se pouoit sauver de noz mains ? Et toy miserable Perdrix, a quelle cause evitois tu les toictz des edifices, rememorant le terrible accident de ton antique ruine, si en plaine terre quand tu pensois estre en plus grãde asseurance, tu venois a tumber en noz las ? Mais qui croyroit estre poβible que l’Oye vigilante & songneuse guette des surprises nocturnes, ne scavoit pour elle mesme

descouvrir

DE SANNAZAR. 48

descouvrir noz machinations ? Ie nous en dy autant (amys) des Faisans, Coulombs, Tourterelles, Canars de riviere, & autres oyseaux : car il n’en fut iamais aucun doué par nature de si grande astuce, qui se peust promettre longue liberté, & se garder de noz finesses. Mais afin que ie ne voise racomptant toutes choses par le menu, l’aage de m’amye & de moy, croissant de saison en saison, la longue & cõtinuelle acoustumance se convertit en un amour si vehement, que ie n’avoie iamais ioye en mon cueur sinon quand ie pensoie en elle. Et n’aiant, amy Syncero, la hardiesse de luy descouvrir aucunemêt ma pensee, cõme tu as dict parcydevãt, ie devins si piteux a veoir, que nõ seulemêt les autres pasteurs en parloient : mais elle qui ne s’en doubtoit & me portoit merveilleusement bonne affection, en avoit pitie & douleur inestimable. Dont nõ une seule fois, mais plus de mille a grande instance me pria que ie luy voulsisse ouvrir mon cueur, luy faisant entendre le nom de celle qui de ce m’estoit occasion. Ainsi ie qui pour n’oser me descouvrir, supportoie en mõ courage une intolerable amertume, quasi avec les lermes aux yeux luy respondoie, qu’il n’estoit licite a ma langue nommer celle que i’adoroie pour ma celeste deesse, mais que ie luy monstreroie bien son excellent & divin pourtraict, quand la commodité,

L’ARCADIE

m’en seroit offerte. Or l’ayant par ces paroles plusieurs iours tenue en espoir, advint unefois qu’apres avoir bien giboié, elle & moy seulletz, & eslongnez des autres pasteurs, nous retirasmes devers quelque vallée ou sourdoit une fontaine, laquelle pour ce iour n’ayãt esté troublée par aucune beste ou oyseau, conservoit en ce lieu sauvage sa clairté si pure, qu’elle sembloit de fin Crystal : car elle manifestoit les secretz de son fons transparêt, de sorte que c’estoit une chose singuliere a regarder. Alentour de ceste fontaine lon n’eust sceu veoir aucuns pas de bergers ny de chevres, a cause que pour la reverêce des Nymphes les tropeaux n’en osoient approcher. Ce iour la n’estoit dedans tumbé ne feuille ne branchette des arbres d’environ : parquoy paisible sans murmure ou revolution de chose indecente s’en alloit par le pays herbu coulant si doulcement qu’a peine la veoit on mouvoir. M’amye et moy nous assismes a l’une de ses rives : & apres nous estre un bien peu rafraichiz, en escoutant un doulx motet chanté, a mon iugement, par plus de cent diverses sortes d’oyseaux, elle par nouvelles prieres recommencea me contraindre et coniurer par l’amour que ie luy portoie, que ie luy voulsisse monstrer le pourtraict promis, prenãt les dieux en tesmoignage, & faisant mille autres sermens, que si bon ne me sem-

bloit

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bloit, iamais n’en tiendroit propos a personne. Adõc en versant une infinité de larmes, nõ en ma voix acoustumée, mais trêblante et casse, luy dy qu’elle la pourroit veoir en la fontaine. Quoy entêdãt elle qui desiroit cela sus toutes choses, simplement, & sans plus y penser, baissa les yeux devers ceste eau serie : et la dedãs apperceut son visage exprimé au naturel : dõt, si bien m’en souviêt, prõptement se troubla, et descoulora de sorte qu’elle fut preste d’en tûber pasmée. Puis sãs me dire un tout seul mot, en visage eschauffé se departit d’avecqs moy. Maintenãt chascun de vous (sans que ie le dye) peult considerer en quel estat ie me trouvay, me voyant en courroux abandonner de celle que i’avoie peu auparavãt quasi veu pleurer de pitye qu’elle avoit de mon martyre. Quant a moy, ie ne scay (certes) que ie devins en cest instant, ne qui me reporta en maison : mais bien vous puis ie dire, que ie fuz quatre fours & autant de nuytz sans reconforter mon corps de repos ny de repas : & que ce pêdant mes vaches affamees, closes en l’estable, ne prindrent substance d’herbe ny d’aucune liqueur : parquoy les poures veaux susseans les tetines taries des meres ademy mortes de famine, et n’y trouvans le laict acoustumé, languissans aupres d’elles, remplissoiêt les prochaines forestz de lamentables mugissemens : dont

G

L’ARCADIE

ne faisant gueres d’estime, m’estoye getté sus la terre, & n’entendoye fors a me plaindre, tellemêt que iamais homme m’ayant veu au temps. de ma tranquillité passée, ne m’eust recõgneu pour Carino. Les bouviers, les pasteurs de brebiz, & de chevres, avec les paysans des prochains vrillages me venoient visiter, pensans que ie feusse sorty de mon sens (comme sans point de doubte si estois ie) & en grand pitié me demandoient la cause de mon affliction. Mais ie ne leur faisoye point de response, ains entendant seulement a gemir, en lamentable voix disoye : vous Arcadiens chanterez ma mort en voz montaignes. Arcadiens qui seulz de chãter estes maistres, en voz montaignes ma mort vous chãterez. O que mes os reposerõt doulcemet quãd voz musettes compteront mes amours & mon infortune a ceulx qui naistrõt apres moy. Finablemêt la cinquiesme nuyttée, estãt oultre mesure desireux de mourir, pour cest effect sorty de ma maison, mais ie ne m’adressay pas a l’odieuse fontaine, occasion de mon malheur, ains errant parmy les boys sans tenir voye ny sentier, et a travers des montaignes rudes et malaisées, ainsi que les pieds & la fortune me guydoient, a bien grand peine i’arrivay sus une haulte roche, pendante sus la mer, d’ou les pescheurs ont acoustumé descouvrir les poyssons na-

geans

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geans en flotte. Sus ceste roche avãt que le soleil se levast, ie m’aβeis au pied d’un chesne : ou il me souvint, que i’avoye autresfois reposé ma teste dans le giron de mon ennemye : comme si cest arbre eust eu quelque proprieté pour remedier a ma fureur. Et apres avoir longuement souspiré, ainsi que faict le Cygne pronostiqueur de sa mort, ie me pris en voix lente et casse a dire ainsi les lecons de mes funerailles : O cruelle et despite fille, plus severe ques les Ourses furieuses, plus dure de cueur q le boys des chesnes envieilliz, & plus sourde a mes prieres que les flotz enragez de la mer tourmentée : tu gaignes maintenant la bataille : car voicy le poinct que ie m’en vois mourir. Contente toy doncques doresnavãt : car iamais plus ma presence ne te faschera. Mais veritablemct i’espere que ton cueur lequel ma fortune prospere na sceu esmouvoir a pitié, s’amollira par mõ malheur : dont trop tard faicte pitoyable, seras, peult estre, cõtraincte de blasmer ta grande rigueur, & desireras pour le moins veoir mort celuy, leql vivant tu n’as voulu cõforter d’une si simple parole. Helas cõment se peult il faire, que la grãde amytie laquelle tu m’as si longuement portée, soit maintenãt bannie de ton cueur ? Helas ne te reviênent quelques fois en mémoire les delectables ieux de nostre enfance, et que nous alliõs ensemble

G ij

L’ARCADIE

par les forest cueuillir les fraizes, les faynes des hestres, et tirãt les chastaignes hors de leurs escorces ? As tu desia mis en oubly les premiers lyz, & les premieres roses, que ie te souloie apporter des campagnes, que i’avoye si curieusemêt cherchées, qu’a grand peine en avoient encores les mousches a miel gousté, quand par mon moyen et pourchas tu alloys parée de mille nouvelles fleurettes, dont tu faisoys des chapeaux et boucquetx ? Las cõbien de foys me iuras tu lors, que quãd ie ne te faisoye compagnie, les fleurs ne t’estoient point odorãtes, et les fontaines ne te rendoient leur saveur acoustumée ? O ma vie douloureuse, a qui parlay ie maintenant ? Qui escoute mes propoz, sinõ Echo ? laquelle croiãt mes angoisses, cõme celle qui autrefoys a faict l’espreuve de semblablcs, toute piteuse en murmurant respond au son de ma voix. Toutesfoys ie ne scay ou elle est cachée. Que ne vient elle maintenãt s’accõpagner avec moy ? O Dieux du ciel et de la terre, ensemble tous autres qui avez soing de miserables amoureux, ie vous supply prestez voz piteuses oreilles a mes lamêtations, et prenez garde aux dolentes voix que mon ame faict sortir de mon corps. O Naiades habitãtes des fleuves courãs, O Napées tourbe gracieuse des lieux separez, & des pures fontaines, haulsez quelque peu hors des vagues

voz

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voz testes blondes, et recevez mes derniers criz, avant que ie meure. Pareillemêt vous belles Oreades qui toutes nues avez apris d’aller chaβãt parmy les haultes rives, laissez maintenãt le domaine des mõtaignes, et venez a ce miserable, lequel, i’en suis certain, vous fera pitié, encores que sa cruelle dame, prêne plaisir a le veoir ainsi tourmêter. Saillez hors de voz logettes o piteuses Hamadryades songneuses conservatrices des arbres, et prenez, un peu garde au cruel tormêt q mes mains prõptemêt m’appareillent. Außi Dryades tres belles damoyselles des haultes forestz, lesquelles noz pasteurs n’õt une foys seule, mais plus de mille veu environ les soirs danser en rond soubz les Noyers ayant voz blondes chevellures esparses dessus les espaules. Faictes, ie vous supply, si vous n’estes revoltées avec ma fortune inconstante, que ma mort ne soit celée entre ces umbrages, mais que tousiours elle se voise divulgant de iour en iour par tous les siecles advenir, a ce que le temps qui deffault a ma vie, satisface a ma renõmée. O Loupz, o ours, et tous autres animaux, qui vous cachez, dans les horribles cavernes, demeurez maintenant en seureté : car vous ne verrez iamais plus ce bouvier lequel avoit coustume de chanter par les mõtaignes & forestx. Adieu rivages, Adieu campagnes, Adieu rivieres &

G iij

L’ARCADIE

Ruysseaux, et vivez longuemêt sans moy. Mais pendãt qu’en soef murmure vous yrez parmy les pierreuses vallées, courant devers la haulte mer, ayez tousiours, en souvenance vostre Carino, lequel faisoit icy paistre ses vaches : lequel y couronnoit ses Toreaux, & qui avec sa Cornemuse y souloit esiouyr son bestail, savourãt la liqueur des fontaines.

En disãt ces parolles, ie m’estoie levé pour me precipiter du hault en bas de celle roche, quãd soudainement sus main droicte vey venir deux Coulombs blancz, qui en ioyeux vol se vindrent poser sus le chesne soubz lequel i’estoie, ou en peu de têps s’entredonnerent mille baisers en doux et affectueux bruyt : dont cõme de prospere augure i’y prins esperance de bien futur : parquoy avec plus meur cõseil cõmêceay a me blasmer de la folle deliberatiõ que i’avoie voulu fuyuir, ascavoir de destruire par cruele mort, une reparable amytie : & n’avoie encores gueres demouré en ce penser, quand ie me trouvay (ne scay commêt) surpris de celle qui m’estoit occasion de tout ce mal : laquelle curieuse de mon salut avoit d’un lieu ou elle s’estoit mussée, plainement veu et entendu tout ce que i’avoie dict et faict. Parquoy nõ autrement q feroit une piteuse mere es infortunes de son unique filz, gettant maintes larmes amoureuses, et me recõfortãt d’un recueuil treshon-

neste

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neste, elle sceut si bien faire que de desespoir et de mort incontinent me remyt en l’estat q vous voiez. Or que dirõs nous maintenãt de la puissance admirable des Dieux ? sinon qu’a l’heure qu’ilz mõstrêt nous menasser de plus perilleuse tempeste, c’est lors qu’ilz nous cõduysent a plus trãquille port. A ceste cause, Syncero mõ amy, si tu prestes aucûe foy a l’histoire par moy cõptée, et si tu es hõme tel que i’estime, tu devrois desormais te recõforter cõme les autres, et fermemêt esperer en tes adversitez, que tu pourras encores a l’ayde des Dieux retourner en plus ioyeux estat : car certainement il ne peult estre qu’entre tãt de nuées quelque fois ne se monstre le soleil : et dois scavoir que tãt plus on a de peine d’acquerir les choses desirées, plus sont elles tenues cheres et precieuses quãd on viêt a en avoir la fruitiõ. Cela dict, pour autãt qu’il se faisoit tard, mettãt fin a son propos, nous deit Adieu, et s’en alla touchãt sa vache devãt soy. Mais si tost qu’il fut party de la cõpagnie, tous ensemble et en un mesme instãt apperceusmes de loing a travers les arbres venir dessus un petit asne, un hõme si herissé et tãt douloureux a ses gestes, q[u’i]l nous faisoit grãdemêt esmerveiller. Mais apres qu’il se fut desttourné de nous, et êtré en un sentier qui tiroit a la ville, nous cõgneusmes sans point de doute q c’estoit Clonico l’amoureux, pasteur

G iiij

L’ARCADIE

tresdocte entre tous autres, et biê expert en la Musique. A raison de quoy Eugenio q estoit de ses plus grãs amys, et scavoit toutes ses paßiõs amoureuses, allant audevant de luy, en noz presences se print a luy dire ainsi :

EVGENIO.

M ais ou vas tu sus ton asne en ce poinct,

P alle, transy, languissant, mal en poinct,

L e poil rebours, la barbe entremeslée,

E rrant tout seul parmy ceste vallée ?


Certainement qui te verroit ainsi

P lein d’amertume, & comble de soulcy,

S’ estonneroit, & diroit tout ensemble,

A Clonico cestuy la ne resemble.


Peult estre as tu vouloir d’abandonner

L a solitude, afin de t’adonner

E n quelque ville, ou l’amour gette au double

D’ ardz furieux, batuz en forge trouble.


Mais qui fiance en feminin cueur met,

L abeure en l’eau : du gravier se promet

G rain receuillir, & le vent cuide prendre

E n un filé, qu’alencontre il va tendre.

Clonico.

S i ie pouvoys desnouer de mes mains

L e neu cruel, ou le lascher du moins,

S i que mon col tant ne feust enserré

Dessoubz

DE SANNAZAR. 53

D essoubz le ioug ou il est enferré,

E n ce pays n’auroit forestz ny champs

O u bien souvent ne feisse ouyr mes chantz,

S i que Sylvans & Dryades diroient

Q ue Dametas & Corydon vivroient :

E t leur feroys delaisser leur repos

P our escouter mes deviz & propos :

P uis en dansant feroyent souvent ouyr

M ille chansons pour maintz cueurs esiouyr,

D ont satyreaux tous desceinctz & deschau

F eroient sus l’herbe infinité de saultz.

A insi Amour & sa mere Venus

V aincuz de deuils de rage tenuz,

A se blasmer pourroient bien condescendre

D e n avoir sceu me rediger en cendre.


Toutes les fois que ce penser m’advient,

E n pasmoyson tumber il me convient.

L as ne viendra iamais l’heure & le iour

Q u’entre les francz pourray dire en seiour,

G races aux dieux qui m’ont voulu renger :

E schappé suis d’un terrible danger ?

Eugenio.

A vant seront le myrte & Genevrier

S ecz en esté, comme autres en Ianvier,

D urant lequel sourdront de place en place

N ouvelles fleurs soubz transparente glace,

L’ARCADIE

Q ue ce qu’en vain tu désires, advienne,

I e t’en asseure (amy) & t’en souvienne.


Si vostre dieu Cupido ne veoyt rien,

C omment peut il discerner mal du bien ?

Qui prend pour guyde un follet non voyant,

M erveille n’est s’il s’en va forvoyant.


Ce vivre humain semble a une iournée

Q ui se voyant trop tost a fin tournée,

C onceoit en soy telle vergongne & honte,

Q ue couleur rouge en la face luy monte.


Pareillement quand la vieillesse ploye

L es ans vollans, que si mal on employe,

D edans les cueurs n’aissent d’espit & deuil,

C ausans souspirs & mainte lerme d’œuil.


O Dieu, comment peuvent plaisir avoir

P oures mondains quand viennent a scavoir

Q ue tous noz faictz en ce val terrien,

I ncontinent sont redigez en rien,

E t que noz biens les heures larronnesses

F urtivement ravissent par finesses ?


Il est bien temps que ton ame enterrée

E n ord bourbier, ou elle est enserrée,

A vant la mort tasche a se ressentir :

O u bien trop tard viendras au repentir.


Mais si toymesme a raison ne te renges,

Q uelle esperance en auront les estranges ?

Dea

DE SANNAZAR. 54

Dea, si ton cueur ne peut d’amours iouyr

I l est bien temps de follie fuyr.


O quantesfois de tes sottes manieres

S e sont gaudiz ces montz & ces rivieres ?


Si tu me dis que ta grand paβion

L es a par fois meuz, a compaβion,

E n a tu veu les montz, a toy courir

P our a ton mal par pitié secourir ?

A s tu congneu l’eau son cours arrester

P our allegeance a ta peine prester ?

Clonico.

B ien heureux sont les cueurs d’amour uniz,

E n vie & mort de franc vouloir muniz,

T el que iamais ialouz ou filz d’envie

A divorser ne les meut ne convie.


Hyer au soir estant au boys rauy,

S us un ormeau deux tourterelles vey

S’ entrebaiser, puis au nid se retraire,

E t a moy seul le ciel est tant contraire.


En ce regard, amy, ie ne scay point

S i i’eu pouoir d’aspirer en ce poinct,

M ais la douleur adonc me pressa tant,

Q u’a peine peu demourer en estant,


Diray ie tout, ou si ie m’en tairay ?

C ertes croy moy, ie ne t’en mentiray :

I e choisy lors un Plane pour m’y pendre,

L’ARCADIE

E t fuz tout prest d’une retorte prendre,

M ais ce cruel meurdre alors ie ne feiz,

P ource qu’aux yeux Amour me meit Iphis.

Eugenio.

L as a combien de friuoles ne visent

S otz amoureux qui la vie desprisent

Q uand un desir de mort les prend & lye ?

T ant a chascun plaist sa propre follie.


Si tost qu’il sont a l’amour adonnez,

C ertes ilz sont si fort desordonnez,

Q u’avant leur poil aura couleur changé,

Q u’a la raison se soit leur sens rengé :

E t priseront une oeuillade ou soubzrire

P lus qu’n troupeau pour grand qu’on puisse dire.


Auβi par fois quand les vient occuper

Y re ou despit, ilz voudroient bien coupper

L e fil tyssu des Parques par accordz

P our chasser l’ame & l’amour de leurs corps.


Bien leur plairoit retourner en arriere :

M ais nul n’en tourne au bout de la carriere.

I amais par feu ne sont ars ou bruslez,

N y par froydure ou glace congelez :

E t toutes fois incessamment se plaignent

S ans mal avoir (bien est vray qu’ilz le faignent)

F uyr voudroyent l’amour & son escolle,

M ais chascun d’eux estroictement l’accolle.

Ie ne

DE SANNAZAR. 55

I e ne scay pas si c’est ou vie ou mort

Q u’ilz vont nommant liberté : mais au fort

T ant plus ilz sont en cela follians,

P lus se vont ilz a martyre lyans.

Clonico.

D evant mes yeux (bien que ne le demande)

S e vient offrir la douloureuse amande,

E t pense veoir Phyllis la poure fille

M orte pendant, qui au vent se brandille.


Dont s’il se treuve encores sus la terre

Q uelque pitié, ie la voudroys requerre

M e consentir que ie mette a delivre

M on ame estant faschée de plus vivre :

C ar lon ne peut trouver plus doulce vie,

Q ue de mourir quand il en prend envie.


O terre donc, qui contenter me peuz,

C ontente moy maintenant si tu veux,

E ngloutissant en ton centre profond

C e triste corps qui diminue & fond,

S i que iamais homme n’en puisse avoir

I ndice aucun, ny nouvelle scavoir.


Fouldres außi qui faictes tout trembler,

D e toutes pars venez vous assembler

D essus celuy lequel invoqu’ & crye

V ostre secours, & de sa mort vous prie

P our ce qu’il sent un mal si tres amer

L’ARCADIE

Q u’il voudroit bien apprendre a desaymer.


Belles venez, a moy qui nous desire,

E t puis chascune aux ongles me desire,


Pasteurs auβi lamentez, pas a pas

C il qui vous faict honte par son trespas :

M ais ne prenant garde a mon malefice,

V sez en moy de pitoiable office.

E ntre Cypres dressez ma sepulture,

T esmoing a tous de ma triste adventure,

S ans oublier d’ardre avec ma personne,

L es vers piteux que maugré moy ie sonne,

E t decorez de bouquetz & de fleurs

L e monument, en lermes & en pleurs :

P uis vous tournans par grand compaβion

F aictes autour une proceβion,

D isans, Par trop estre a l’amour soubzmis,

O poure Amant, tu es en cendre mys.


Peut estre lors me monstrerez a celle

Q ui ard mon cueur d’amoureuse estincelle,

E t perdrez temps a crier sus ma lame :

C ar elle est sourde auβi bien que ma dame,

Eugenio.

En escoutant ta triste plaincte, amy

I e sens quasi comme un Lyon parmy

T ous mes espritz, ou comme un ours grongner,

E t m’est advis que les veoy renfrogner,

Dont

DE SANNAZAR. 56

D ont si les loix de ton Roy ie renverse,

P ren ma sentence a ta raison diverse,

A in si ioyeux vivras si tu le faiz,

E t te verras deschargé de ce faix.


Ayme Apollo, & Genius sacré :

F uy ce meurtrier, lequel t’a massacre :

C ar il faict mal a la simple ieunesse,

E t grand vergongne a la sotte vieillesse.


Lors nostre Pan de toutes graces plein,

A vec Pales augmenteront a plein

T on troupelet, que tu yras comptant

S ouventesfois en homme bien content.


Adonc porter ne te desdaigneras.

L a forte besche, a quoy tu gaigneras

V ivre & vesture, en plantant Nepitelle,

A sperge, Anet, concombre, & autre telle.


Passe a cela ton temps, & t’y dispose :

C ar en amy certes ie te propose

Q u’on ne racquiert la liberté tant chere

P ar lamenter, & faire triste chere,

M esme que l’homme est autant malheureux

Q u’il se repute, ou autant valeureux.


De ton rasteau les mottes casseras,

O u hors des bledx l’yvraye poulseras,

A insi que moy, qui les iours de loysir,

P our en paresse infame ne moysir,

L’ARCADIE

M’ en voys souvent tendre aux petiz oyseaux

T rappe ou filez entre herbes & roseaux,

O u quelque piege au cauteleux Regnard

Q ui est souvent attrapé par tel art.


Ainsi se chasse amour aspre & felon,

E t a l’envie adonc ne pense lon.

Ainsi au monde & ses deceptions

N e met on pas grandes affections.


Ainsi fault il qu’amoureuse esperance

T rop temeraire & folle en apparence

V irilement soit du penser bannye,

Q ue rudement elle traicte & manye.


Au demourant veoy que tes chevres pleines

S’ en vont fuyant atravers de ces plaines

D roict a tes chiens, pour l’effroi que leur faict

L e loup qui tasche en surprendre (de faict)


Advise auβi comme les champs s’esmaillent

D e mille fleurs, & pastoureaux qui saillent

P res la fontaine au son du flageolet

E n bondissant dessus le serpolet.


Regarde auβi le mouton debonnaire

D u beau Phryxus, c’est un signe ordinaire

Q u’en peu de iours aurons neuve saison :

C ar le soleil arrive en sa maison.


Chasse pensers qui te rendent hectique,

E t font aller nuyt & iour fantastique

Croyant

DE SANNAZAR. 57

C royant qu’au monde il n’y a mal aucun,

O u il n’y ait remede, fors a un.


Ie ne te dy ces motz a l’estourdye,

A ins ie les masche avant que te les dye.


Lon n’entendoit plus par les boys les Cigales chãter, mais les Grillons se faisoyent bien ouyr tour le long des campagnes, & s’estoiêt ia tous oyseaux pour fuyr les tenebres de la nuyt, retirez en leurs nid, accoustumez, excepté les chauvessouriz, qui sortoient de leurs cavernes merveilleusement ayses de voller en l’obscurité, quand en un mesme instant Eugenio meit fin a son chanter, & les troupeaux de noz bestes devallans des montaignes, vindrent se renger en la place ou la cornemuse sonnoit. Parquoy a la lueur des estoilles tous ensemble partant du lieu ou lon avoit chanté, nous meismes au retour emmenans Clonico quant & nous. Ce soir logasmes en une petite vallee assez prochaine, en laquelle quand le temps estoit beau (cõme lors qu’il estoit Esté) les vaches des bouviers du pays y faisoient leur giste la pluspart des nuytz. Mais en temps de pluye, les eaux descendantes des montagnes circunvoysines s’y viennêt toutes aßêbler. Ceste vallée naturellement ceinte de Chesnes, Erables, Lieges, Lentisques, Saules, & autres especes d’arbres

H

L’ARCADIE

sauvages, estoit si bien fermée de toutes pars, que lon n’y pouoit entrer fors par un seul endroit : & l’umbrage causé de la confusion des brãches feuillues, estoit tant espes & si fort, que non seulement a celle heure qu’il faisoit nuyt, mais encores que le Soleil eust esté au plus hault du ciel, a grand peine eust on sceu veoir sa lumiere. En ce lieu nous, rengeasmes nos brebiz, & noz chevres a coste des vaches, le mieux qu’il fut poßible. Et pource que de fortune aucun de la cõpagnie n’avoit quant & soy porté son fusil, Ergasto plus ingenieux que les autres, eut soudainement recours a ce que la cõmodité luy presenta. Il print deux bastons, l’un de Lyerre, et l’autre de Laurier, & ã tãt les frotta l’un cõtre l’autre, qu’il en feit faillir du feu, dont en plusieurs pars allumasmes des brãdons. Cela faict, aucuns si meirent a traire les bestes, d’autres a racoustrer leurs musettes, ou recoller les bouteilles fendues, chascun s’appliquãt a ce q luy sembloit bon de faire, iusques a ce que le soupper fust prest : lequel achevé en assez grand contentement d’un chascun, pource que desia bonne partie de la nuyt estoit paßée, toute la bende s’en alla dormir. Mais le iour venu, que les rayons du soleil apparurent sus les sommitez des montaisnes, n’estant encores la rosée dessechée sus les herbes, nous chassasmes nostre bestail hors ceste

vallée

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vallée, & le menasmes aux champs paistre, tirans par un sentier destourné an mont Menalo prochain de nous, deliberez de visiter le sainct têple du dieu Pan, honoré en ce pays sus tous autres. Adõc Clonico vouloit laisser la compagnie. Et quãd on luy demanda qui le mouvoit, il respõdit que son intention estoit d’achever l’entreprise que la nuyt precedente luy avions destourbée, qui estoit querir remede a sa lãgueur par le moyen d’une matrone estimée merveilleusement bonne ouvriere de sortileges & enchantemens : car le cõmun buryt est (deit il) que la deesse Diane luy mõstra en songe toutes les herbes de Circe et Medée, par la vertu desquelles, quãd les nuytz sont les plus obscures, elle s’en va vollãt en l’air couverte de plumes cõme une cheveche, et par son art souventesfois obfusque le ciel de nuées umbrageuses, puis a sa volûte le reduict en sa precedête clairte. Aucunesfois elle faict arrester le cours des fleuves, & remõter les eaux cõtre leurs sources et fontaines : Davantage elle est sur toutes autres maistressse d’attirer du ciel les estoilles obfusquées distillantes gouttes de sang, & d’imposer loy par ses paroles au cours de la lune enchãtée : mesmes de cõvoquer en plein midy la tenebreuse nuyt sus la face de la terre, faisant sortir les dieux nocturnes hors l’infernale confusion. Quelques autres fois quãd par

H ij

L’ARCADIE

son long et secret murmure, la dure terre s’est entreouverte, elle evocque hors des desertes sepultures les ames des antiques predecesseurs, et scait faire plusieurs autres choses merveilleuses & incredibles a racõpter, & ce par une mixtion composée de la sanie fluãte des iumês en amour, meslée avec sang de vipere, cervelle d’ours enragé, poil de l’extremité de la queue du loup, et plusieurs autres ius de racines & herbes pleines de puissance admirable. Adonc Opico luy va dire, Certainement ie croy mon filz que les dieux lesquelz tu sers & adores devotement., te ont ce iourd’huy faict venir entre nous pour estre pourveu de remede a tes paßions amoureuses, de sorte que i’ay bonne esperance si tu veulx prester foy a mõ dire, que tu en seras ioyeux tout le temps de ta vie. Mais a qui te pourrois tu mieux adresser pour avoir secours en ce befoing q[u’]au bõ hõme Enareto pasteur docte pardessus tous ? lequel apres avoir abandonné ses troupeauz s’est maintenant dedié aux sacrifices de Pan nostre dieu souverain. La pluspart du secret des choses divines & humaines est manifeste a ce pasteur, car il congnoist ciel, terre, mer, le Soleil, les cours de la Lune, les estoilles dõt le zodiaque est paré, ascavoir Pliades, Hyades, Orion, les Ourses maieur & mineur, & une infinité d’autres, qui seroient trop lõgues a

racompter

DE SANNAZAR. 59

racõpter : dont par cõsequent il scait les saisons propices a labourer, semer, moyssonner, planter vignes & oliviers, puis en receuillir les fruictz au têps de leur maturité : davantage quand il faict bon esbrancher arbre, puis les revestir de branches adoptives. Außi comme il faut gouverner les mouches a miel : & si elles estoient mortes, la maniere de les rescusciter par sang putrifié de veaux suffoquez, & qui est chose merveilleuse a dire, mais beaucoup plus difficile a croyre, advint une nuyt ainsi qu’il se dormoit entre ses vaçhes, que deux dragons luy lecherent les oreilles, dont il s’esveilla en sursaut, & se trouva terriblement effroyé : mais environ l’aube du iour il eut intellgêce perfaicte du iargõ de tous oyseauz tellemêt qu’il entêdit un Roßignol sus un cormier chantant, ou pour mieux dire, se lamentãt de son amour, q invoquoit les prochaines forestz a son secours : mais un passereau luy repõdoit qu’en Leucadie se treuve une haute roche, de laquelle qui se laisseroit tomber en la mer, incõtinent seroit hors de tourment. Puis une Alouette l’asseuroit qu’en une certaine contrée de Grece (dont bonnement ne suis recors du nom) est la fontaine de Cupido, de telle nature, que qui en boyt, perd tout soudain sa douleur amoureuse. A ceste Alouette le poure Roßignol gemissans tendrement replicquoit les eaues

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L’ARCADIE

estre de nulle efficace en son endroit. Et sus ces entrefaictes arriverent un Merle, un Bruyant, & une Linotte, qui reprindrent ledict Roßignol de sa follie, d’autant qu’il ne vouloit croyre les celestes vertuz estre infuses aux eaux sacrées.puis se meyrêt a luy narrer les proprietez de tous les fleuves, fontaines & viviers de ce mõde, desquelz, iceluy Enareto me sceut amplement repeter les noms, natures, & pays ou ilz sourdêt & par ou ilz passent, sans en oublier un tout seul : tant il les avoit bien fichez en sa memoire. Encores me feit il mention d’aucuns oyseauz du sang desquelz brouillé ensemble se concrée un merveilleux serpent, de telle proprieté, que si quelq[u]’un prenoit la hardiesse d’en menger, il n’y auroit si estrange parler d’oyseaux, qu’il n’entendist incontinent. Außi me parla il de ie ne scay quel animal, et me deit que qui beuroit un peu de son fang, puis avant le poinct du iour se trouvast sus une mõtaigne portãt plusieurs sortes d’herbes, il les entendroit ouvertement deviser ensemble, & manifester leurs natures, mesmes au poinct qu’elles estans chargées de rosée s’ouvrent aux premiers rayons du soleil levãt pour rendre graces au createur des vertuz qu’il leur a infuses, qui sont sans point de doubte si merveilleuses, et en si grãd nombre, que biê heureux seroiêt les pasteurs qui en au-

royent la

DE SANNAZAR. 60

royent la congnoissance. Davantage (si la memoire ne me decoyt) il me deit qu’en un pays fort estrãge & loing d’icy, ou lesgês naißêt außi noirs qu’Olives meures, & ou le soleil court si bas que s’il n’estoit chault, lon le pourroit toucher du bout du doy, se treuve une herbe de telle efficace, que qui la getteroit en un lac ou riviere, soudainement l’eau seroit toute tarie, & toutes ferrures que lon en toucheroit, seroient incontinent ouvertes. Puis en continuant propos, me parla d’une autre tant exquise, que qui la porteroit sus soy, en quelque partie du monde qu’il allast, iamais n’auroit neceßité, & ne sentiroit fain n’y soif, ains auroit abondance de toutes choses convenables a la vie. Mais entre autres ne me cela, & außi ne feray ie a vous, la merveilleuse vertu du chardon a cent testes, assez congneu en noz rivages : la racine duquel represente aucunesfois similitude du sexe malculin, ou feminin : combien qu’il s’en treuve peu souvent : mais si de bonne encontre aucun trouvoit celle de son sexe, sans point de doubte ce seroit pour avoir grãd heur en amours. En apres il poursuyvit les proprietez de la Verveyne, tresagreable sacrifice des antiques autelz, affermant que toute personne s’estant frottée de son ius, impetre de chascun tout ce qu’il demande, pourveu qu’el-

H iiij

L’ARCADIE

le ait esté cueuillye en temps & heure. Mais pourquoy me voys ie travaillant a vous racompter toutes ces choses, quand nous sommes tout pres du lieu de sa residence, & vous sera loysible de l’entendre amplement de luy ? He pere (deit adonc Clonico) moy & tous ceux cy aymons mieux les ouyr de vous tout en cheminãt, pour alleger le travail du chemin, afin que quãd il nous sera licite de veoir ce sainct pasteur, l’ayons en plus grande reverence, & puis en noz forestz luy facions les honneurs convenables ainsi quasi comme a un dieu terrestre. Alors le bon homme Opico retournant au propos delaißé, se print a dire qu’il avoit apris de te mesme Enareto quelques enchantemens pour resister aux tempestes de la mer, tonnoires, neiges, pluyes, gresles, et impetuositez des ventz s’entrecombatans. En outre tesmoingna luy avoir veu le quinzieme iour de la Lune engloutir le cueur d’une Taulpe encores chault & remouvãt, puis mettre sus sa lãgue l’œuil d’une Tortue d’Inde : au moyê desquelles choses il predisoit beaucoup de futurs accidens. Après il deit außi qu’il luy avoit veu une pierre d’espece de Crystal tirée du gexiez d’û Coq blãc, ayant telle vertu, que quiconques la porteroit sus soy aux luttes, infalliblement en gaigneroit le pris, & vaincroit tous ses adversaires. Puis asseura

luy en

DE SANNAZAR. 61

luy en avoir veu une autre en semblance de langue humaine, toutesfois un petit plus grande, laquelle ne vient de la terre comme les autres, ains tumbe du ciel au deffault de la Lune : & maintenoit que celle pierre n’est de petite utilité aux ambassadeurs d’amourettes. Semblablement disoit luy en avoir veu une pour resister au froid, une au chault, & une cõtre les nuysans regardz des yeux empoysonnez d’envie. Et n’oublia (certes) celle qui estãt enveloppée avec une certaine herbe & aucunes paroles de Magicque, rend invisible celuy qui la porte, tellement qu’il peult, quand bon luy semble, aller en toutes places, & faire entierement sa volunté sans crainte d’estre empesché d’homme qui vive. Cela dict, parla d’une dent arrachée du costé droit d’une certaine beste Hyena nommée (si bien m’en souvient) disant qu’elle estoit de telle efficace que si un chasseur l’avoit lyée a son bras droit, iamais ne fauldroit a frapper la beste a laquelle il tireroit. & sans se departir de ceste Hyena, va dire que qui en porteroit la lãgue soubz son, pied, iamais ne seroit par les chiens abbaié. Pareillement qui en porteroit les poilz du museau enveloppez en la peau de ses genitoires, et attachez au bras gauche, si tost qu’il regarderoit quelq fême lascivemêt, soudain la feroit (voulsist elle ou non) venir apres luy

L’ARCADIE

par tout ou bon luy sembleroit. Puis laissant le propos de cest animal, me deit avoir étédu diceluy mesme Enareto, que qui mettroit le cueur d’un Hiboux sus la mamelle d’une femme dormante, il la feroit en songeant parler & reveler tout son secret. Ainsi saultãt d’une chose en autre, arrivasmes au pied de la haulte montaigne, avant que nous feuβions apperceuz avoir laissé la plaine : et lors nous trouvãs au lieu desiré, cessant Opico son propos, comme la fortune voulut, arrivasmes le sainct vieillart qui se reposoit au pied d’un arbre : et auβitost qu’il nous veit, se leva de sa place pour nous venir et l’encõtre, & donner la bienvenue. C’estoit certainement un homme de maieste, et digne de grande reverence, a veoir son front ridé, sa barbe et ses cheveux longz a merveilles, et plus finement blancz, que, la laine des brebiz de Tarente. De l’une de ses mains il tenoit un baston autant beau que i’en eusse iamais veu a pasteur : car du bout d’en hault retortillé, sortoit un loup emportãt un mouton, faict de si grand artifice, qu’on luy eust bien haslé les chiens. Quand ce vieillart eut honorablement receuilly nostre Opico, & puis nous tous l’un apres l’autre, il invita la cõpagnie de reposer avec luy en l’ûbre : et apres qu’il eut ouvert sa pannetiere faicte de la peau d’un chevreul, mouchetée de blãc, il en tira avec autres cho-

ses

DE SANNAZAR. 62

ses une bouteille de Tamarin, singulierement belle, & bien tournée, voulant qu’en reverêce du cõmun Dieu nous beuβiõs tous avecques luy. Puis la collation paßée, qui ne dura gueres lõguemêt, il se tourna devers Opico, & luy demanda que nous en telle bende allions querant. Adonc Opico prenant par la main Clonico l’amoureux, va respõdre, sãs point de doubte Enareto ta vertu singuliere sus tous autres, & l’extreme neceβité de ce poure pasteur, nous ont faict venir en ceste forest. Cestuy cy, afin que tu l’entendes, aymant oultre mesure, & ne sachant dominer a ses affections, se va cõsumant comme la cire devant le feu : a raison de quoy ne sommes icy venuz pour ouyr les oracles du Dieu Pan qui les rend par nuyt en ces montaignes, plus veritables qu’en autre temple dõt il soit memoire : mais querons ton ayde & secours, afin que tu le retires de la tyrannie d’amour, & le rendes franc & libere a nous, aux forestz qui merveilleusement le desirent. Ce faisant, confesserons ferons que tu nous auras rendu toutes noz ioyes perdues. Et afin que tu saches quel homme c’est, ie t’advise qu’il paist en ces montaignes pour le moins mille bestes a laine, & iamais yver ny Esté ne se treuve despourveu de laict fraiz. De son art de chãter ie ne t’en diray autre chose, mais quand tu l’auras getté de la prison

L’ARCADIE

d’amour, tu le pourras ouyr a ton bel ayse, & suis certain qu’il te plaira. Disant Opico ces paroles, le vieil prestre cõtemploit ce pasteur barbu : & meu de pitié de le veoir ainsi palle & extenué, s’apparreilloit de respõdre a ce subgect : mais en ces entrefaictes, des prochaines forestz vint iusques a noz oreilles un sõ melodieux meslé d’une voix delicate : parquoy tournans la veue celle part, apperceusmes sus le bord d’un ruisseau un chevrier nommé Elenco, lequel aßis au pied d’un saule, taschoit a resiouyr les belles en sonnant de sa chevrette : ce qui nous feit incontinent tirer vers luy : mais si tost qu’il nous veit approcher, comme s’il en eust eu despit, cacha vistement sa chevrette, & se tint coy : dont nostre Ophelia fasché en son courage pour l’estrãgeté de l’acte, luy qui estoit merveilleusemêt prõpt en gaudisseries & brocars, a noz requestes fut content l’irriter par iniures, pour le provocquer a chanter, parquoy en se moquãt de luy, par ces vers picquans acompaignez d’un rire vilipendant, le contraignit a luy respondre.

OPHELIA.

D y moy nouveau chevrier, & ne te fasche point,

C e troupeau que tu as si maigre et mal empoint,

Q uel sot te la baillé pour mener aux chãps paistre ?

Elen

DE SANNAZAR. 63

Elenco.

M ais toy vieillart bouvier, dy moy qui te feit estre

S i hardy de briser a Clonico son arc,

S emant inimitié des pastoureaux au Parc ?

Ophelia.

C e fut (peult estre) lors que sauvage en soucy

P ourchassoit sa musette, & son tabour außi,

Q ue tu avois emblez hõme meschant & lasche.

Elenco.

M ais contre Vranio ne te servit la Bache :

C ar mauvais coup de bec tresbien naurer te sceut :

Q uãd le chevreau robas, aux guestres t’apperceut.

Ophelia.

M oy ? ie l’avois gaigné a mieux chãter, mais en ce

D’ Ergasto ne vouloit approuver la sentence,

L equel m’en couronna & de myrte et de Lyerre.

Elenco.

Q ui ? toy ? N’ouy ie pas un iour sus une pierre

C ontre Gallicio ta harpe faire office

D’ un aignelet bellant, qu’on traine au sacrifice ?

Ophelia.

O r chantons a l’espreuve, & laissons ce langage,

M etz ta chevrette en ieu, ie ne veuil autre gage :

M ontan la question vuidera tout d’un traict.

Elenco.

M etz celle vache toy, qui souvêt mugle et brait,

L’ARCADIE

I e te mettray ce cuir, et deux petitz cerfz masles

N ourriz d’ozeille et Thin, qui sõt gras cõe rasles.

Ophelia.

M etz, ta chevrette donc, ie mettray ces vaisseaux

O u tes chevres trairas plus alaise qu’en seaux :

C ar ces vaches ie paiz pour ma marastre austere.

Elenco.

S i ne scaurois tu tant d’excuses me faire,

Q ue ie ne te descouvre. Eugene vient apoint :

G arder ne te pourras que de moy ne sois poinct.

Ophelia.

I’ ayme mieulx Montano, qui est plus ancien.

C e tien iuge n’est pas trop bon practicien,

E t ne croy que son sens puisse attaindre si hault.

Elenco.

V ien a l’umbre Montan, car le vent en ce chault

P army les feuilles bruyt, & le fleuve murmure.

N ote qui de nous deux la veine aura plus meure.

Ophelia.

V ien Montan ce pendant que noz bestes ruminêt,

E t qu’alaigres chasseurs vers les bois s’acheminêt

E nseignant a leurs chiens les gistes et les trasses.

Montano.

C hantez a celle fin qu’entendent ces terrasses,

C omment le perdu siecle, en vous se renouvelle,

C hantez iusques au foir, mais en mode nouvelle.

Ophelia.

DE SANNAZAR. 64

Ophelia.

M ontano, cestuy cy qui contre moy s’espreuve,

G arde les chevres d’un que fantastiqu’on treuve.

M iserable est la trouppe en telle garde estant.

Elenco.

C orbeau pernicieux, Ours aspre & molestant,

M ors ta langue qui est toute enflée de rage,

E t transporter se laisse au furieux courage.

Ophelia.

M alheureux est ce bois, que tes criz assourdissent,

P hebus & Delia s’en vont & se gaudissent,

G ette ta lyre au Loing : car en vain tu l’accordes.

Montano.

Q uoy ? Vous ne chantez pas, ce sont icy discordes.

O r cessez de par Dieu, cessez vostre follie :

S us commence Elenco, & respons Ophelie.

Elenco.

L a divine Pales prend a mon chant plaisir,

E t pare mes cheveux de rameaux a loisir :

N ul ne se peult venter de faveurs tant apertes.

Ophelia.

L e Dieu Pan demy bouc, lieue les cornes, certes

P our ma musette ouyr, dont court et saulte au son,

P uis s’en fuyt, mais il tourne en ioyeuse facon.

Elenco.

Q uãd par fois au printêp s mes chevres seul ie tire,

L’ARCADIE

M a chevriere s’en rid, & se prend a me dire

Q uelque petit brocard, qu’apres elle adoulcit.

Ophelia.

T yrrhene en bonne foy de ses souspirs m’occit,

Q uand semble que des yeux die plus qu’a demy,

Q ui me separe (helas) de mon loyal amy ?

Elenco.

I l n’y a pas long temps que i’apperceu nicher

S us un antique chesne un coulomb, que i’ay cher :

C ar ie l’ay reservé pour ma dure ennemie.

Ophelia.

E t moy i’engresse au bois pour ma traictable amie

V n ieune bouvillon, de ses cornes tant brave,

Q u’entre les grans toreaux se marche, & faict du brave.

Elenco.

N ymphes de ces forestz tresamiables seurs,

V oz autelz pareray de roses & de fleurs,

S i par vous mon amour est en bien fortunée.

Ophelia.

P riape, au commencer de la nouvelle année

O ffrandes te feray de laict chault & recent,

S i tu metz une fin au mal que mon cueur sent.

Elenco.

I e scay que celle la sans qui ie ne puis vivre,

L aquelle par ces bois amour me faict poursuivre,

A pitié de mon mal, combien qu’elle me fuyt.

Ophe-

DE SANNAZAR. 65

Ophelia.

L a mienne en bonne foy m’incite iour & nuyt

D e chanter a son huys, et respond et mes roolles

A ngelicques propoz, & divines paroles.

Elenco.

M a mignonne m’appelle, & soudain se retire,

P uis quelque pomme apres d’industrie me tire,

V oulant qu’entre feuillars voye sa cotte blanche.

Ophelia.

E t la mienne m’attend de sa volunté franche

A la rive du fleuve, ou me faict tant de festes,

Q ue i’en metz en oubly ma personne et mes bestes.

Elenco.

S i mon soleil n’estoit en ces forestz luysant,

L es feuilles des rameaux s’en yroient destruysant,

E t les undes seroient des fontaines taries.

Ophelia.

D’ herbe sont desnuez ces montz & ces praries,

M ais si mon beau soleil y luyt, on les verra

D e fleurs se revestir par pluye qui cherra.

Elenco.

S aincte vierge Diane, & toy Phebus le blond,

P ar les trousses pendans de voz flans tout au long

F aictes moy surmonter cest estrange Cacus.

Ophelia.

O celeste Minerve, et toy plaisant Bacchus

1

L’ARCADIE

P ar la vigne sacrée, & le digne olivier,

Q ue l’emporte en mon sac le pris de ce chevrier.

Elenco.

S’ il couroit un torrent de laict emmy ces vaux,

T ant qu’en l’ûbre feroys des paniers, mes travaux

M e seroient auβi doulx quasi comme un tresor.

Ophelia.

S i tes cornes estoient (blanc Toreau) de fin or,

E t chascun de tes poilz de precieuse soye,

C ombien plus qu’a present, me ferois tu de ioye ?

Elenco.

O quantesfois s’en vient iolie & mignonnette

L a bergiere que m’a destiné ma planette,

A vec moy deviser parmy tous mes troupeaux ?

Ophelia.

L as quelz souspirs me gette aguz cõe couteaux

L a Nymphe que i’adore ? O ventz delicieux

P ortez en trois ou quatre aux oreilles des dieux.

Elenco.

E glogue, a te former i’employe tout mon art,

L a main, l’entendement, et le stile sans fard,

S achant que tu seras en mille livres leue.

Ophelia.

B ucolique, or te prise ainsi que chose eleve :

C ar mille ans expirez, ton renom florira

E n loz perpetuel, & maint en soubzrira.

Elenco

DE SANNAZAR. 66

Elenco.

Q uiconque de l’ardeur d’amour sera touché,

Q uãd sus arbres percreuz verra ton nom couché,

O femme, dira il, que dieu te feit de grace ?

Ophelia.

T oy qui renouveller verras de race en race

T on nom apres ta mort, & de ces boys voller

A ux cieulx, tu te peulx bien tresheureuse appeler.

Elenco.

F aunus se ryd de toy sus ce hault mont icy :

P aix, Vachier : car si i’ay iugement en cecy,

L a chevre ne peult faire au Lyon resistence.

Ophelia. :

C ours Cigale en ce lac fangeux a mon instance,

E t provocque a chanter les Raines une a une :

P eult estre, mieulx qu’icy fera la ta fortune.

Elenco.

Q uelle beste est si pres d’humain entendement,

Q u’elle adore la Lune assez devotement,

P uis se voulant purger entre en quelque fontaine ?

Ophelia.

M ais qui est cest oyseau de nature haultaine,

Q ui vict sans per, & puis de vivre estant lasse,

S e brule en bois exquis par luy propre amasse ?

Montano.

M alfaict qui par orgueil contre le ciel estrive,

I ij

L’ARCADIE

F iner fault ce proces, afin que lon l’escrive :

C ar oultre ne s’estend le pastoral scavoir.

O r paix couple gentile, a qui ie faiz scavoir

Q ue bois sacrez se sont de voz chantz esiouyz.

M ais i’ay grand peur que Pan les aura bien ouyz.

V oy le cy, ie le sens aux brãches qu’il faict bruire,

T ourner en l’ûbre, plein d’orgeuil, et prest a nuyre,

E t de son nez crochu soufflant mortel venin.


L’eloquent Apollo, qui vous est si begnin

A it la victoire seul. Pren tes vases bouvier,

E t toy pareillement ta chevrette chevrier,

Q ue le ciel nous accroisse en bontez et valeur

C omme entre les sillons l’herbe par sa chaleur.


Les forestz qui avoient doulcement resonne pendant le chanter des deux pasteurs, s’estoient desia rapaisées, aquiescentes a la sentence de Montano, lequel avoit rendu les gages, & donné au Dieu Apollo l’honneur & la couronne de victoire, comme a celuy qui est stimulateur des bons & nobles entendemens. A raison de quoy nous laissans ce rivage herbu, tous ioyeux commenceasmes a remonter la coste de la montaigne, riant a chaque pas, et devisant du debat paβé : & n’eusmes pas faict de chemin plus de deux traictz de fonde, que petit a petit ne commenceiβiõs a descouvrir de loing le boys

venerable

DE SANNAZAR. 67

venerable & sacré, au quel homme vivant n’osoit entrer avec coignée ou autre ferremêt, dõt en grãde religion, et pour la crainte des dieux vindicatifz, il s’estoit entre les paysans ia plusieurs ãnées cõservé en son entier, et dict on (mais ie ne scay s’il est a croire) que au temps iadiz quand le monde n’estoit si plein de mauvaistiez comme il est, sous les Pins y parloient en notes entendibles, respõdant aux chansons des pasteurs. Nous estans dõcquez arrivez la soubz la conduicte du sainct prestre, par son ordonnance lavasmes noz mains en une petite fontaine d’eau vive, qui sourdoit a l’orée du bois, n’estant`de la religion permis entrer avec crimes et pechez en lieu tant sainct. Lors aiant avant toute oeuvre adoré le grand dieu Pan, et puis les autres incõgneuz (s’il y en avoit quelques uns qui pour ne se monstrer a noz yeux, se mussassent parmy les feuilles) noz tirasmes avant sus le pied droit en signe d’augure prospere, chascun priant taisiblement en son cueur les deitez que tousiours nous feussent propices tãt au present affaire, que en toutes les occurrentes neceßitez futures. Puis êtrez en ceste saincte Pinniere, trouvasmes soubz le pendant d’une montaigne, entre des roches ruinées, une grande vieille caverne (ne scay si naturele ou artificiele) mais elle estoit cavée en la montaigne, en laquelle de la mes-

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L’ARCADIE

me roche, & par les mains des rustiques pastoureaux fut formé un autel sus lequel estoit posée la grande effigie du Dieu sauvage, taillée en bois, appuyée sus un long ballon d’olivier tout entier. En sa teste deux cornes droictes elevées devers le ciel. La face rouge comme une fraize meure. Les iambes et les piedz veluz, & non point d’autre forme que, ceulx des chevres. Son manteau faict d’une grande peau mouchetée de taches blanches. De l’un & de l’autre costé de cest autel pêdoient deux larges tables de hestre, escriptes en lettres pastorales, lesquelles aiant esté conservées succeßivement de temps en autre par les bergers precedens, contenoient les loix antiques, & les enseignemens de la vie pastorale : & de la sont venues toutes les doctrines qui maintenant sont en usage par les forestz. En l’une estoient notez tous les iours de l’année, les variables changemens des saisons, les inequalitez des iours & nuytz, ensemble l’observation des heures (non peu necessaire aux vivans) les infaillibles prognostications des tempestes. Quand le soleil a son lever denonce beau temps, pluye, vent, ou gresle : Quelz iours de la Lune sont heureuz & quelz infortunez aux negoces des hommes : Mesmes ce que tout homme en chascune heure doit fuyure ou eviter pour n’offenser les voluntez divines. En l’au-

tre

DE SANNAZAR. 68

tre table se lisoit quelle devoit estre la belle forme du toreau & de la vache, les aages ydoines a engendrer & veeller, puis les saisons & temps commodes a chastrer les veaux pour s’en pouoir servir soubz le ioug aux ouvrages de agriculture. Sêblablement comme la ferocité des moutõs se peult mitiguer en leur perceant la corne ioignant l’oreille : et comme en leur liant le genitoire droict, ilz engendrent des femelles : et en leur serrãt le gauche, font des masles. Comment les agneaux sont produictz tous blãcz, ou variez d’autres couleurs. Quel remede est bon pour garder que les brebiz n’advortent par l’espouêtemêt du tonnoirre. Cõment fault gouverner les chevres, quelles, de quel aage & forme elles doivêt estre, mesmes en quel quartier de pays elles sont plus fertiles. Außi comment on peult congnoistre leur aage par lesvneux de leurs cornes. Davantage y estoiêt escriptes toutes les medecines concernantes les maladies de pasteurs, de leurs chiens, & de leurs troupeaux. Devant ceste caverne estoit un Pin merveilleusement hault & spacieuz, qui rendoit grãd umbrage. A l’une de ses branches pendoit une musette a sept voix, egalement conioincte de cire blanche par dessus & par dessoubz, & n’en fut (peult estre) iamais veu la semblable a pasteur en auçune forest. Lors nous enquerans qui en

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L’ARCADIE

avoir esté l’autheur (pource que la iugions faicte et encirée de mains divines) le prestre sage respondit, Ceste canne, mes amys, est celle que le grand Dieu que maintenant vous voyez, se trouva en ses mains quand ayguillonné d’amour, il fuyuoit par ces forestz la belle Syringa : par la soudaine transmutation de laquelle se voyant frustré de son desir, il souspira souventesfoys en memoire de ses antiques ardeurs, & les souspirs se convertirent en doulce armonie. Adonc ainsi solitaire aβis en ceste caverne aupres de ses chevres paiβãtes, il se print a ioindre de cire neusve sept chalumeaux, l’ordre des quelz venoit fucceßivement diminuant comme les doitz de noz mains. Avec ceste musette il lamenta longuement ses infortunes parmy ces montaignes : puis elle veint (ne scay comment) es mains d’un pasteur de Sicile, lequel avant tout autre eut bien hardiesse de la sonner sus les claires undes de la belle Arethusa, sans craindre Pan, ny autre Dieu : & dict on que tant qu’il chantoit, les Pins d’environ luy respondoient, mouvant leurs sommitez : & les chesnes champestres, oublians leur nature sauvage, abandonnoient leurs montaignes natureles pour l’entendre, & faisoient doux umbrage aux brebiettes escoutantes. Adonc n’y avoit Nymphe ny Faune en ces forestz qui ne meist peyne

a tresser

DE SANNAZAR. 69

a tresser chappellet pour decorer sa perrucque de fleurs nouvelles. Mais ce pasteur estant surpris de la mort envieuse, donna ceste musette a Tityre Mantuan : & comme l’esprit luy deffailloit, en la baillant se print a dire : Tu en seras desormais le second possesseur, & en pourras a ta volunte reconcilier les Toreaux discordans, car tu luy feras getter un son merveilleusement agreable aux dieux champestres. Ainsi Tityre bien ioyeux d’un si grãd honneur, s’esbatant de ceste musette feit premierement resonner aux forestz le nom de la belle Amaryllis : puis l’ardeur de Corydon pour Alexis : la contention de Dametas & Menalcas : & consequemment la chãson de Damon & Alphesibeus. Pendãt lesquelles choses souvêtesfois fasoit aux vaches oublier leur pasturage pour la merveille qu’elles en avoyêt, & cõtraignoit les bestes sauvages de s’arrester entre les pasteurs : pareillement les fleuves a retarder leur cours acoustumé, sans avoir soing de rêdre a la mer son tribut ordinaire. Encores en sonna ce Tityre la mort de Daphnis, la chanson de Silenus, l’ardant amour de Gallus, & autres choses, dont ie pense que les forestz ont & auront souvenance tant qu’il y aura pastoureaux en ce monde. Mais il ayant de sa nature l’entendement disposé a choses plus hautes, ne se pouant satisfaire de tant

L’ARCADIE

simple armonye, chãgea ce tuyau que vous voyez plus gros et plus neuf que les autres, afin de mieux chãter les affaires d’importãce, et rêdre les forestz dignes des Cõsules de Rome. Puis quand il eut abãdoné les chevres, il se meit a faire des enseignemês d’agriculture. en espoir de sonner par apres avec trompette plus resonante les armes du magnanime Aeneas. Et cela faict la pendit a cest arbre en reverence de ce dieu qui luy avoit presté faveur en son chanter. Apres ce Tityre iamais ne veint pasteur en ces boys qui la peust sonner au devoir, nonobstant que plusieurs stimulez de voluntaire hardiesse, s’y soyent maintesfois esprouvez, & ordinairement espreuvent. Mais pour ne consumer toute la iournée en ces devises, & afin de retourner a la cause pour laquelle vous estes cy assemblez, ie declaire que puissance & mon scavoir ne sont moins appareillez de subvenir aux occurrêces d’un chascun de la compagnie, que ilx sont presentement a cestuy seul. Toutefois a raison que pour le decours de la Lune le temps n’est propre ny commode, vous m’entendrez pour cest’heure seulement parler du lieu ou nous fauldra trouver, & des moyês que devrõs tenir. Toy doncques pasteur amoureux, a qui singulierement ce faict touche, preste maintenant tes promptes & ententives oreilles a mes paroles.

Entre

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Entre des montaignes desertes qui ne sont gueres loing d’icy, se treuve une creuse vallée ceincte tout a l’entour de sauvages forestz resonantes d’une si terrible forte, que vous n’ouystes oncques telle chose : & tant est belle, estrãge & admirable, que de primeface met frayeur aux courages de ceux qui y surviennent, lesquelz au bout d’un temps rasseurez & remiz en vigueur, ne se peuvêt saouler de la contempler de toutes pars. Lon y entre par un seul passage merveilleusement estroict & difficile : mais tãt plus bas lon descêd, plus se treuve la voye large, & la clairte diminuée, a cause que depuis le hault iusques au plus profond, elle est quasi toute obscure pour les umbrages procedans des sauvageaux & espines qui y sont. Puis quand lon est a la plaine terre, une fosse grande & noire se presente devant les piedz, entrant en laquelle soudainement sont entenduz horribles rabastementz faictz par espritz inuisibles, comme si mille milliers de Naccaires y sonnoiêt. En ceste obscurite sourt un fleuve impetueux & terrible a merveilles, lequel parmy ce grand vorage s’efforceant saillir en lumiere, n’a la puissance de ce faire, ains s’abysme tout incontinent, si qu’il ne luy est loysible se monstrer que bien peu au mõde : & se va precipiter en la mer par une voye occulte & incõgneue, parquoy lon ne scait de

L’ARCADIE

luy autre nouvelle sus la terre. C’est pour certain un lieu sacré, & digne d’estre tousiours habité des dieux, cõme sans point de doute si est il : et n’y scauroit on trouver chose qui ne soit venerable & saincte : tant il se presente reverend & de grande maiesté aux yeux des regardans. La te veux ie mener si tost que la Lune sera pleine, pour avãt toute œuvre te purifier (aumoins si tu as la hardiesse d’y venir) & apres que par neuf foys t’auray plongé dedãs ce fleuve, ie feray d’herbes et de terre un autel neuf, que ie pareray de troys ornemens de diverses couleurs, puis dessus brusleray de la Vervene, de l’êcês masle, et autres herbes nõ arrachées de leurs racines, mais fauchées a la lueur de la lune nouvelle. Apres enroseray ce lieu d’une eau triple tirée de trois fontaines, & te feray desceinct & dechaux d’un pied, faire par sept fois la proceßion autour de cest autel : devant lequel de ma main gauche tiendray par les cornes une breby noire, & de ma droicte un couteau bien affilé : puis a haute voix invocqueray trois cens noms de dieux incõgueuz, & avecques eux la venerable nuyt accompagnée de ses tenebres, les estoilles taciturnes consentantes des practiques secrettes, la Lune puissante au ciel & aux abysmes, la claire face du soleil environnée de rayons ardãs, laquelle sans cesse tournoyant a l’en-

tour

DE SANNAZAR. 71

tour du moncle, veoit & cõgnoist sans quelque empeschemêt tous les negoces des mortelz. Cela faict appelleray tous les dieux qui habitent au ciel, en la terre, & en la mer : le grãd Ocean pere & progeniteur universel de toutes choses, les chastes Nymphes engendrées de sa semence, ascavoir les cent qui ont la garde des forestz, & les autres cent qui presidêt aux fleuves, fontaines & ruisseaux. Dadvantage invocqueray les Faunes, Lares, Sylvans & Satyres, avec toute la bêde feuillue des demydieuz, l’air souverain, la dure face de la terre, les lacz dormans, fleuves courãs, & les bouillonnãtes fontaines. Puis n’omettray les regnes obscurs des dieux souterrains, mais invoquant la triple Hecate, subioindray le prosond Chaos, le grãd Erebus, & les infernales Eumenides habitãtes des eaux stygiales. Et s’il est aucunes autres deitez la bas qui par digne punition chastiêt les detestables crimes des humains, ie les supplieray qu’elles soyent toutes presentes a mon sacrifice. Et en ce disant prendray un vaisseau de vin excellent, lequel ie verseray sus le front de la breby condamnée. Puis quand luy auray d’entre les cornes arraché une poignée de laine noire, ie la getteray dedans le feu pour les premieres arres du sacrifice, & luy coupant la gorge du couteau a ce dedié, ie recevray en une tasse le

L’ARCADIE

sãg tout chault, duquel gousteray seulemêt de l’extremité des levres : & cela faict, le mesleray avec de l’huile & du laict que ie repêdray en la fosse faicte devant l’autel afin d’en esiouyr nostre mere la terre. Lors t’ayant preparé de ceste sorte, te feray tout plat estendre sus la peau de la breby, & oindray tes yeux & ton visage de sang de Chauvesouritz, a ce que les tenebres de la nuyt ne t’obfusquent, mais comme en plein iour te manifestent toutes choses. Et afin que les diverses & estranges figures des dieux cõvocquez ne t’espouentent, ie te garniray d’une lãgue d’un œuil & de la despouille d’un serpêt de Libye : ensemble de la part droiste du cueur d’un Lyon, seché seulemêt a l’umbre de la pleine Lune. Apres cõmanderay aux poißons, serpens, bestes sauvages, & oiseaux (desquelz i’entês, quand il me plaist, les proprietez des choses, & les secretz des dieux) que presentement & sans faire aucune demeure ilz viennent a moy : puis en retiendray ceux qui me feront mestier, & renvoiray les autres en leurs repaires. Apres ouvrãt ma pãnetiere, i’en tireray certaines drogues de grãde efficace & valcur, par lesquelles (quand bon me semble) ie me transforme en loup, & laissant mes habillemês pêduz a quelque chesne, me vois fourrer avec les autres parmy les desertes foretz nõ pour piller

(cõme

DE SANNAZAR. 72

cõme plusieurs) mais pour entendre leurs secretz, & les finesses quilz s’appareillent faire aux pasteurs. Ces drogues pourront encores estre bien cõmodes a ton besoing : car si tu veux totalemêt sortir d’amour, ie t’enroseray tout le corps d’eau Lustrale, et avec ce te perfumeray de Soulphre vierge meslé d’hysope et chaste rue, puis te getteray sus la teste dè la pouldre ou une mule ou autre sterile animal se sera veautré, & desnouant l’un apres l’autre tous les neux de ton eschine, ie te feray prendre la cendre de l’autel sacré, a deux mains la getter par dessus tes espaules au fleuve courant, sans tourner la veue en derriere. Lors soudainement ses ondes emporteront ton amour en la haulte mer, & la laisseront aux Daulphins & Balenes. Mais si tu as plus grand desir de contraindre ton ennemye a t’aymer, ie feray venir des herbes de tous les quartiers d’Arcadie, lesqlles ie destrêperay en ius d’aconite, et y mesleray une louppe cauteleusemêt arrachée du frõt d’un poulain venãt de naistre, avãt que sa mere l’ait mêgée. Ce pendãt (ainsi que ie t’enseigneray) tu lyeras une image de cire a trois neux avec trois cordons de trois couleurs : puis la tenãt en ta main, trois foys tourneras autour de l’autel, a chascune fois luy picquãt le cueur avec la poincte d’une daggue meurtriere, taisiblemêt disant ces paroles :

L’ARCADIE

Ie pique & lye sans rancueur

Celle qui est paincte en mon cueur.

Apres tu auras un lambeau de sa cotte, lequel tu ployeras peu a peu, et l’enfouyras en la terre, disant :

I’encloz & serre en ce drap cy

Tout mon travail, & mon soucy.

Puis en brulãt un rameau de Laurier verd subioindras.

Ainsi puisse cracquer au feu

Celle qui mon mal prend a ieu.

Cela faict, ie prendray une blanche Coulombe, a laquelle tu arracheras toutes les plumes l’une apres l’autre, & en les gettant dedans le feu, diras :

Ie seme la chair & les os

De celle en qui est mon repos.

Finablement quand tu l’auras toute deplumée en la laissant aller seullette, ainsi feras le dernier enchantement :

Inique & dure en apparence,

Demeure nue d’esperance.

Mais a chascune fois que tu feras ces choses, n’oublie de cracher trois coupz, pource que les dieux de magicque s’esiouyssent du nombre imper. Quãt a moy ie ne doute point que ces paroles ne soyêt de si grãde efficace, que tu verras venir ta dame a toy sans aucune cõtradiction, non d’autre sorte que font les iumens furieuses aux nuages de l’extreme occi-

dent

DE SANNAZAR. 73

dent, quand elles veulent attendre les generatifz soufflemens de Zephrus : & ce te affirme ie par la divinité de ceste forest, & la puissance de ce dieu, lequel estant icy present, escoute ce que ie te compte. Cela dict il meit fin a ses paroles : dont ne fault demander combien de plaisir elles donnerent a chascun de la compagnie. Finablement nous considerans qu’il estoit têps de retourner a noz bestes (cõbien que le soleil feust encores bien hault) apres avoir rendu plusieurs graces a ce sainct prestre, preinsmes cõgé de luy, & descendans la mõtaigne par un chemin plus court que le premier, non sans grande admiration l’allions estimant en nous mesmes, tant que quasi devallez en la plaine, estant la chaleur grande, & voyans un petit bocage devant nous, deliberasmes vouloir ouyr chãter quelq[u]’un de la cõpagnie, dont Opico donna charge a Selvagio, luy baillant pour subgect qu’il s’efforceast de magnifier le noble siecle de nostre temps, abondãent fourny de tãt et de telz pasteurs, lesquelz on pouvoit veoir ouyr chanter entre les troupeaux, et qui apres mille ans revoluz seroient souventesfois desirez par les boys. Adonc estant cestuy en poinct de commencer, il tourna (ie ne scay cõment) la veue devers un petit tertre qui estoit a sa dextre, & veit la haulte pyramicle ou gisent en repos eternel les

K

L’ARCADIE

venerables ossemês de Maßilia, qui fut mere d’Ergasto, laquelle en son vivant fut entre les pasteurs estimée comme une sibylle : parquoy se levãt sus ses piedz va dire : Amys, allons a ce monument : & si apres les funerailles les ames heureuses ont cure des choses mondaines, Maßilia qui est au ciel, nous scaura bon gré de nostre chanter. Helas elle souloit en son vivãt decider par si bõne grace les differens qui sourdoient entre nous, dõnant modestemêt courage aux vaincuz, & exaulceãt les vainqueurs de si merveilleuses louêges. Ceste proposition de Selvagio sembla grandement raisonnable a toute la bende, parquoy legierement y tirasmes, recõfortans l’un apres l’autre le poure Ergasto q pleuroit. Quãd nous y feusmes arrivez, trouvasmes autãt a cõtempler & repaistre noz yeux, que iamais feirent pasteurs en aucune forest : & vous orrez cõment. La belle pyramide estoit aßise en une petite plaine sus une basse mõtagnette elevée entre deux fontaines d’eau claire & doulce, la poincte dreßée devers le ciel en forme d’un Cypres droict et feuillu. A chascun de ses quatre flans se pouoient veoir plusieurs hisstoires de tresbelles figures, qu’elle mesme durant sa vie avoit faict paindre en reverence de ses predecesseurs antiques, specifiant combien y avoit eu en sa race de pasteurs qui au temps iadiz avoyent esté

fumeux

DE SANNAZAR. 74

fumeux & singuliers par les forestz ensemble le nombre des bestes dont ilz souloient estre possesseurs. A l’entour de ceste Pyramide faisoient umbre plusieurs arbres ieunes & fraiz qui n’estoient encores percreuz a l’egale hauteur de la poincte, pourautant que peu de temps auparavant y avoient esté plantez par le bon Ergasto : en compaßion duquel plusieurs pasteurs avoient außi environné le lieu de hautz sieges, non de ronses ou buyßons, mais de Genevres, Rosiers, & Gensemis. Puis avec leurs besches formé un throsne pastoral, & de pas en pas erigé certaines tours de myrte & romarin tyssues d’un tresmerveilleux artifice : cõtre lesquelles venoit a plein voyle un navire faict seulement de franc osier & de brãchettes de lyerre, si naturellement representé, que vous eußiez dict qu’il voguoit en mer calme. Entre ses appareilz alloient oysillons chantans & rampans, maintenant sus le timõ, et maintenãt sus la hunne, en maniere de mattellotz expertz & bien exercitez. Davantage parmy les arbres & les hayes se veoyent plusieurs bestes sauvages singulierement belles & agiles, qui sautoient allegrement, & s’esbatoient a divers ieuz se baignans dedans les eaux des fontaines, pour donner (ce croy ie) passetemps aux Nymphes gardiennes de ce lieu, & aux cendres la en-

K ij

L’ARCADIE

terées. A ces beautez s’en adioignoit une nõ moins estimable qu’aucune des autres, c’est que toute la terre estoit couverte de fleurs, non fleurs a bien dire, mais terrestres estoilles, dont elle estoit paincte d’autant de couleurs qu’il s’en treuve en la queue du glorieux Paon, ou que lõ en veoit en l’arc du ciel quand il nous denõce la pluye. La estoiêt lyz, troesnes, violettes tainctes d’amoureuse palleur, grande abondance de Pavot dormitif avec les testes enclinées, les espiz rouges de l’immortel passeveloux, dõt lon faict de beaux chappeletz en la saison d’yver : & pour le faire court, lon y pouoit veoir fleurir tous les beaux ieunes enfans & magnanimes princes qui furent aux premiers têps deplorez, par les antiques pastoureauz retenãs encores leurs nõs, cõme Adonis, Hyacinthus, Aiax, Crocus, & sa belle amoureuse, entre lesquelz estoit le temeraire Narcissus, que lon eust iugé contempler sus les eaux la pernicieuse beaulte qui fut occasiõ de luy faire perdre la vie. Lesquelles choses apres avoir esté par nous (l’une apres l’autre) fort estimées, & diligemment leu le digne epitaphe engravé sus la belle sepulture, auβi que nous y eusmes faict noz offrandes de plusieurs chappeaux de fleurettes, nous nous reposasmes avec Ergasto dedans des couches de Lentisques, ou plusieurs Ormes Chesnes &

Lau-

DE SANNAZAR. 75

Lauriers siffloient de leurs fueilles tremblãtes, & se mouvoient dessus noz testes. Avec ce les murmures des undes enrouées (qui couloient sus les herbes verdes, & s’en alloient trouver la plaine) rendoient un son fort plaisant a ouyr. Les Cigales durant la force de la chaleur s’efforceoient de chanter dessus les rameaux umbrageux. La dolête Philomela se lamentoit de loing entre les espines. Merles, Huppes, & Calendres chantoient. La solitaire Tourterelle gemißoit sus les hautes rives. Les songneuses mousches a miel faisant doux et soef murmure, volloient a l’entour des fontaines. Brief, toutes choses sentoient l’esté. Les pommes esparses en terre en si grande abondance qu’elle en estoit quasi toute couverte, fleuroient si bon que merveilles. Les petitz arbres par dessus estoient si chargez de fruict, que presque vaincuz du poix de leur charge, sembloit qu’il se vousißent esclater : dont Selvagio a qui touchoit de chanter sus ceste matiere, faisant signe de l’œuil a Fronimo qu’il luy respõdist, finablement rompit le silence par telles paroles :

SELVAGIO.

C es montz icy (comme d’aucuns estiment)

N e sont muetz, n’y privez de cantiques

(O Fronimo) mais si bien les expriment,

K iij

L’ARCADIE

Q ue ie quasi les compare aux antiques.

Fronimo.

D es muses plus n’oyt on parlementer,

E t ne faict on de Naccaires plus compte,

V eu que pasteurs ne sont par bien chanter

P lus couronnez : qui est une grand honte.


Chascun se touille en la bourbe des vaches,

D ont tel est plus qu’yeble ou Auronne infect,

Q ui sent meilleur, ce semble, que les baches,

N y que l’Ambroise en la saison ne faict.

P arquoy ie crains que les dieux ne s’esveillent

D u long sommeil pour aux bons enseigner

C omme il faudra qu’en vengeance travaillent,

P our des meschans les grans fautes signer :

E t s’une fois advient que deuil en ayent,

I amais orage ou pluye ne fera

Q ue les suspectz pour le moins ne s’essayent

D e retourner a ce que bon sera.

Selvagio.

A my, i’estoye entre Vesuve & Baie

E n la planure ou Sebetho le court

I oindre se va par une sente gaye

A la grand mer, & doulcement y court.


Amour, lequel de mon cueur ne se part,

V n temps me feit fleuves estranges veoir :

E t quand mon ame y pense tost ou tard,

Nouveau

DE SANNAZAR. 76

N ouveau tourment luy en convient avoir.


Si ie passay ronses, buyβons, orties,

M es piedz l’ont sceu, & si craintes m’ont mis,

O urs furieux, nations assorties

D e dures meurs, ou tout mal est permis.


Finablement, les oracles me dirent,

C herche la ville ou les Chalcidiens

D essus le vieil tumbeau se confondirent

N ouveaux pays & terres mendians.


Ie n’entendois cela, mais des pasteurs

P rophetisans me le feirent entendre,

E t vey depuis qu’ilz n’estoient point menteurs,

A ins pour mon bien parloient sans rien pretendre.

I’ apprins entre eux a coniurer la Lune,

E t tout ce dont se venterent iadiz

A Iphesibée & Meris en commune

D e la magicque estendans faictz & dictz.

H erbe ne croist sauvage ou domestique,

Q ui bien ne soit congneue en leurs forestz :

N y quelle estoille est fixe ou erratique :

D ont se prononce entre eux de beaux arrestz.

L a tous les soirs quand le ciel devient sombre,

C ontestent l’art de Phebus & Pallas.

L ors pour ouyr chascun se tire en l’umbre,

M esme Faunus : lequel y prend soulas :

M ais entre tous comme un soleil esclaire

K iiij

L’ARCADIE.

C araciol, qui pour adroit herper,

O u sonner muse en resonance claire,

N e trouveroit en Arcade son per.


Iamais n’apprint a tailler la vignette

O u moysonner, ains a guerir troupeaux

D e clavellée, rendre leur chair nette

E n conservant les laines & les peaux.


Vn iour advint pour purger son courage

Q u’ainsi chanta soubz un Fraisne ioly,

M oy des panniers faisant de gros ouvrage,

L uy une cage estant d’osier poly.


Face le ciel qu’a nous icy ne viennent

F aux detracteurs, & qu’entre les moutons

L a destinée & le sort me soustiennent

C ontre l’assault de ces paillars gloutons.


Vaches allez en celle verde plaine,

A fin que quand les montz obscurciront

C hascune tourne a la maison bien pleine :

C ar desormais pastiz accourciront

Q ue de troupeaux ieusnêt bien qu’ilz ne veuillêt.

P our ne trouver pasturage a foyson,

F euilles de vigne emmy la terre cueuillent

E t de cela vivent toute saison.


A peine (helas) de mille une en eschappe :

C ar chascun a tant de neceβité,

Q ue maintes fois i’en pleure soubz ma chappe,

Estant

DE SANNAZAR. 77

E stant mon cueur de douleur incité.


Quiconque donc a des biens abondance

E n ce temps cy miserable & meschant

P oulsant chascun hors de sa residence,

D ieu remercie en hymnes & en chant.


Tous les pasteurs delaissent Hesperie,

B oys usitez & fontaines auβi :

L e rude temps farcy de tromperie,

L es y contrainct, & leur faict faire ainsi.


Errans s’en vont par montz inhabitables,

P our leurs troupeaux ne veoir exterminer

P ar estrangers nullement charitables,

E n qui raison ne scauroit dominer.


Et toutesfois a faulte de bons vivres

P aissoient le glan d’Aoust iusques en Iuillet,

N on au temps d’or, ains de plaisir delivres,

S e retiroient en maint trou noir & laid.


Mais maintenant ilz vivent de pillage,

C omme faisoient ces pastoureaux premiers

E n Hetrurie, alors petit village :

I’ ay oublié leurs noms sus ces fumiers.


Bien me souvient que par l’augure fut

V aincu l’un d’eux, mourant en facon ville.

H a, c’est Remus, auquel ainsi mescheut

O ultrepassant la merque de leur ville.


En un moment ie sue, & si frissonne,

L’ARCADIE

D ont i’ay grand peur d’un autre mal latent,

D e sel se doit munir toute personne,

D ieu le commande, & fortune l’entend..


Ne voyez vous la Lune estre eclipsée,

E t Orion armé de son couteau ?

D e mal en pis la saison est glißée :

C ar Arcturus se plonge dedans l’eau.


Ia le soleil qui se cache de nous,

A ses rayons estainctz, & le vent gronde,

D ont ne scay quand ny comment l’Esté doulx

R etournera sus ceste masse ronde.


Les nues font tresmerveilleux orrage :

E n s’espartant Tonnoirre, Esclair & feu,

T roublent tant l’air, qu’il chet en mon courage

L afin du monde estre avant qu’il soit peu.


O doulx printemps, O fleurettes nouvelles,

O petitz ventz, O tendres arbrisseaux,

F ertiles champs, herbes fraiches & belles,

O montx, o vaulx, fontaines & ruisseaux.


Palmes, Lauriers, Lyerres, Myrtes, Olives,

O des forestz venerables espritz,

O gente Echo, Rocz & claires eaux vives,

N ymphes portans arcs & trousses de pris,


O Pans ruraux, Sylvans, Faunes, Dryades,

N aiades, plus deesses qu’a demy,

N apées (las) doulces Hamadryades,

Or

DE SANNAZAR. 78

O r estes vous seules, & sans amy.


En tous endroitz sont les fleurs ia passées,

T ous animaux de chasse, Oyseaux apres,

Q ui deschargeoient voz cueurs de grans pensées

V ont perissant autant loing comme pres.


Le bon vieillart Silenus parlant cas,

N e treuve plus son asne qui le porte.

M ortz sont Daphnis, Mopsus, & Menalcas,

E t avec eulx la preudhommie est morte.


Hors les iardins Priape est sans sa faulx,

G enevre n’a ny saule qui le cœuvre,

V ertumne plus es iours d’Autonne chaux

N e se desguyse, & ne faict aucune œuvre.


Pomone rompt & desbrise sans faincte

S es beaux fruittiers qu’elle espart ca & la,

E t ne permet que main sacrée ou saincte

C oupe le boys : dont il demeure la.


Et toy Pales t’indignes de l’oultrage

Q u’on ne te rend deues oblations

E s moys d’Auril & May, comme en l’autre aage

Q ui te servoit sans simulations.


S’un a meffaict, & tu ne l’as dompté,

Q u’en pouoient mais de ses voysins les bestes,

Q ui s’esbatoient au boys en fleurs monté

S oubz le flageol, iours ouvrables & festes ?


Quand fut ce helàs que pour nous affliger

L’ARCADIE

L’ aveugle erreur se meit en la pensee

D e ce selon, desdaignant s’obliger

A maintenir la coustume passée ?


Pan furieux, de rage en a brisé

S a canne chere, & maintenant s’en blasme,

P riant Amour des Dieux le plus prisé,

Q u’il soit recors de Syringa sa dame.


Doresnavant ne faict Diane estime

D e dardz aguz, de cordes ny d’arc d’If.

Q ui luy ont faict maint animal victime,

E n le rendant trop pesant & tardif.


Plus, en horreur elle tient la fontaine

O u Acteon fut cerf par ces follies,

E t laisse errer sans conduicte certaine

A travers champs ses compagnes iolies.


Ce non obstant point ne se fie au monde :

C ar elle veoit estoilles trebuscher

D u hault du ciel en bourbe trop immunde,

M ais nullement ne s’en veult empescher.


Marsias fol, qui sans peau n’a repos,

A tout gasté le haubois de Pallas,

C ause qu’il monstre & sa chair & ses os

T ous denuex, & qu’il en crie helas.


Minerve au loing son horrible escu lance

P ar grand cholere, estant esmeu son fiel :

A pollo plus ne loge en la balance,

Ny en

DE SANNAZAR. 79

N y en Taurus, des bons logis du ciel,


Ains tout dolent aßis sus une roche

P res Amphrisus, sa houllette en son poing,

T ient soubz ses piedz, en signe de reproche,

S on beau carquoys, & n’en a plus de soing.


O Iupiter, tu le veois de ta tour,

E t qu’il n’a herpe a chanter son libelle,

D ont souspirant desire l’heure & iour

Q ue soit deffaict le monde tout en tour,

E t qu’il reprenne une forme plus belle.


Bacchus, & maint yurongne

C hancellant sans appuy,

V eoit mars armé, qui grongne,

V enir encontre luy

D e sa sanglante espée

R endant de toutes pars

L a place inoccupée,

E t les hommes espars.


O vie langoureuse,

N ul n’y est resistant.

F ortune malheureuse,

E t ciel trop inconstant,

V oicy que mer sauvage

S e commence a troubler,

E t sont sus le rivage

D ieux marins a trembler,

L’ARCADIE

E sbahiz que Neptune

L es chasse, & du Trident

L eurs ioues importune,

D urement les bridant.

L ibre & Virgo sont closes

A u ciel (leur appetit)

I e restrains de grans choses

E n ce voyle petit,

E t tel presume entendre

C e mien obscur parler,

Q ui n’y peult rien comprendre,

V eu que ie painctz en l’air.

Q and est ce que doulx somme

H ors les boys on prendra ?

Q uand mort, qui tout assomme,

D roict aux meschans rendra.

L es blasphemes antiques

N e penserent iamais

S i douloureux cantiques,

Q u’on chante desormais

O yseaux rapteurs, & formis de la terre

M engent noz bledz abandonnez aux champs.

D e liberté prive la dure guerre

L es laboureurs & les poures marchans.


Si que trop mieux en la terre scythique

V ivent les gens soubz Boote a l’ouvert

Combien

DE SANNAZAR. 80

C ombien que soit leur vivre tout rustique,

E t leur vin faict de sorbes aspre & verd.


I’ay souvenir qu’en la cime d’un Hestre

V ne corneille (helas) le predisoit,

P arquoy mon cueur dolent, ce qu’on peult estre,

E n un caillou presque se reduisoit.


La crainte en moy de rechef s’imprima, .

V oiant le mal s’accroistre : & n’y a doubte

Q ue la sibylle en feuilles exprima

P ar ses escriptz la digreßion toute.


Le Tigre & l’Ourse ont faict nopces estranges.

O Parques donc, que n’allez vous couper

M a toile courte au plus pres de ses franges,

S ans le mestier fatal en occuper ?


Syez pasteurs le Noyer de qui l’umbre

P ar sa froideur aux grains de terre nuyct,

I 1 en est temps, premier que vienne sombre

L e sang par aage accourant iour & nuyt.


N’attendez point que la terre s’attourne

D e mauvais plant, ne tardez iusqu’adonc

A l’arracher, que le taillant se tourne

D es serremens a l’encontre du tronc.


Coupez bien tost les racines aux Lyerres.

C ar si par temps prennent force & vigueur,

N e laisseront sapins entre les pierres

C roistre & monter par oultrage & rigueur.

L’ARCADIE

Ainsi chantoit faisant bois retentir

D e telz accentz, que ne scay s’onc en peurent

G ens en Parnase ou Menale sentir,

M esme en Eurote, außi doulx comme ilz furent.


Et s’il n’estoit que son troupeau l’amuse

E n son ingrate & rude nation,

Q ui maintes fois faict a sa doulce Muse

M ort desirer par indignation.


A nous viendroit laissant l’idolatrie,

E t sainctes meurs au siecle dissolu,

S ans charité nayve a la patrie :

C ar il s’y est long temps a resolu.


C’est un miroer de vertu si luysant

Q ue le monde est embelly de son vivre,

P lus digne il est, plus exquis & duisant

Q ue mon parler ne le vous painct & livre.


Bien heureuse est la terre (o mes amys)

Q ui l’a produict & formé pour escrire,

E t Bois a qui vers ouyr est permis,

A usquelz le ciel ne peult la fin prescrire.


Mais bien vouldrois les faux Astres reprendre,

E t ne me chault si mon dire les poingt :

L a nuyt du ciel feirent si tost descendre,

Q u’esperant plus de ce pasteur entendre,

L es Ardans vey tournoyer en ce poinct.

Il ne

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Il ne fault demander si les longues rymes de Fronimo & Selvagio donnerent universelement plaisir a chascun de la bende. Quant a moy, oultre le grand contentement que i’en receu elles me feirent par force venir les larmes aux yeuz, entêdant si bien parler de la delectable situatiõ de mõ pays : car tant que ses rymes durerent, il me sembloit fermement que i’estoie en la belle plaine dont cestuy la parloit, & que ie contemploye le plaisant Sebetho (mon Tibre Napolitain) lequel en divers canaulx discourrant atravers la cãpaigne herbue, puis reuny tout ensemble, passoit doulcement soubz les arches d’un petit pont, & sans murmure s’en alloit ioindre a la mer. Außi ne me fut petite occasion d’ardans souspirs, l’ouyr nommer Baie & Vesuvio, me revenant en memoire les passetêps que ie souloye prendre en ces lieux : avec lesquelz encores me tournerêt en souvenãce les baings tiedes, les superbes edifices, les viviers delectables, les belles isles, les mõtaignes sulphurées, & la caverne percée en l’heureuse coste de Pausilipus, peuplée de plaisantes bourgades, et doulcement batue des undes marines. Davantage la fructueuse montaigne dominante a la ville, qui peu ne m’estoit agreable pour la memoire des iardins de la belle Antiniana, Nymphe grandement celebrée par mon excellent Pontano. A ceste

L

L’ARCADIE

pensée ores s’adiousta le recors de la magnificêce de mon noble pays, lequel abõdant en richesses, plein de peuple opulent et prisé, oultre le grãd circuit des belles murailles, contient ensoy l’admirable port, refuge universel de toutes les nations du monde. Et avec ce les haultes tours, les riches temples, les grãs pallais, honorables sieges de noz gouverneurs & magistratz, les rues pleines de belles dames, & d’agreables gentilz hommes. Que diray ie des ieux, festes, tournoys, artz, estudes, & tant d’autres louables exercices ? Veritablement non une cite seule, mais quelcõque province ou grãd royaume que ce soit, en seroit assez convenablement honoré. Si est ce que sur toutes choses ie prins plaisir a l’ouyr exaulcer pour les estudes d’eloquence, & de la divine sublimité de Poesie, mais entre autres, des louêges meritoires du vertueux Caraciol, grãd ornement des muses vulgaires : la chanson duquel si pour son stile couvert ne fut de nous bien entendue, si ne demeura il pourtant qu’elle ne fust de chascun escoutée en singuliere attention. Toutesfois ie croy qu’Ergasto la comprint : car ce pendant qu’elle dura, ie le vey profundemêt occupé en une longue pêsee, tenãt tousiours sus ce monumêt les yeux fichez sans les mouvoir ne siller des paulpieres, cõme une personne transportée. Vray est qu’il en gettoit par

fois

DE SANNAZAR. 82

fois aucunes lermes, & murmuroit taisiblement quelque chose entre ses leures. Mais la chanson finye, & de plusieurs interpretée en diverses manieres, pource que la nuyt approchoit, et que les estoilles commêceoient a se mõstrer au ciel, Ergasto comme esveillé d’un lõg sõmeil, se dressa sur ses piedz : & en piteux regard se tournant devers nous, se print a dire, Mes amys, i’estime que la fortune ne nous a icy amene, sans la dispositiõ des dieuz, consideré que le iour qui me sera perpetuelement ennuyeux, & que toute ma vie honoreray de mes larmes, est finablement revolu : car demain s’acheve la malheureuse annee, en laquelle (a vosre commun regret, & douleur universelle de toutes les forestz circunvoysines) les ossemens de vostre Maßilia furent consacrez a la terre. A l’occasion de quoy si tost que ceste nuyt sera passée, & que le soleil par sa lumiere aura dechassé les tenebres, außi que les bestes sortirõt des estables pour aller en pasture : vous semblablemêt (cõvoquant les autres pasteurs) viendrez en ce lieu celebrer avec moi les pompes funebres et ieux solemnelz en memoire d’elle, selon que nous avons de coustume et chascun pour sa victoire aura de moy tel dõ que lon peult esperer d’un hõme de ma qualite. Cela dict, Opico vouloit demourer avec luy : mais pource qu’il estoit vieil et caduc,

L ij

L’ARCADIE

ne luy fut aucunement permis, ains luy furent baillez quelques ieunes hommes pour le reconduire en sa maison : & la plus grand partie de nous demoura toute celle nuyt a veiller avec Ergasto. Pour laquelle chose faire, estãt l’obscurité par tout espãdue, nous allumasmes envirõ la sepulture plusieurs flambeaux, mesmement sus la poincte d’icelle un plus grãd qu’aucun des autres, le quel a mon iugement se monstroit de loing aux regardans comme une claire Lune entre plusieurs estoilles. Ainsi en doulx & lamentables sons de musettes sans point dormir se passa toute celle nuyct : en laquelle les oyseaux quasi desireux de nous vaincre s’efforceoiêt de chanter sus tous les arbres de ce pourpris, & les bestes sauvages (delaissée leur crainte acoustumée) comme si elles eussent este privées, gisoient autour de la sepulture, de sorte qu’il sembloit qu’elles prinssent merveilleux plaisir a nous escouter. En ces entrefaictes l’aulbe vermeille s’eslevant sus la terre, advertissoit les hommes de la proximité du soleil, quand par le son de la cornemuse nous entendeismes de loing venir la compagnie : & quelque espace de temps apres (venant le ciel a s’esclaircir peu a peu) commenceasmes a la descouvrir en la plaine, ou tous les compagnons venoiêt en belle ordonnance, vestuz & parez de feuillars, chascun

une

DE SANNAZAR. 83

une longue branche en sa main, tellement qu’a les veoir de loing, ne sembloit que ce feussent hommes, ains une verde forest se mouvant vers nous avec tous ses arbres. Finablement quand ilz furent montez sus la montaigne ou nous estions, Ergasto mettant sus sa teste une couronne d’olivier, avant toute œuvre adora le soleil levant : puis tourné devers la belle sepulture en piteuse voix se print a dire, chascun faisant silence : Ô cêdres maternelles, & vous venerables & chastes ossemens : Si contraire fortune m’a osté la puissance de vous eslever en ce lieu une sepulture egale a ces montaignes, & l’environner toute de forestz umbrageuses avec cent autelz alentour, sus lesquel tous les matins cent victimes nous feussent offertes : si ne me pourra elle garder que d’une pure volunte & amour inviolable ie ne vous presente ces petiz sacrifices, & que ie ne vous honore de faict & de pensée tant que se pourrõt mes forces estendre. En ce disant, il feit ses offrandes, baisant religieusement la sepulture. Au tour de laquelle les pasteurs außi poserent leurs branches, et tous appellans a haulte voix l’ame divine semblabtement feirent devotes oblations, l’un d’un aigneau, l’autre de miel : l’un de laict, & l’autre de vin. Mesmes plusieurs offrirent Encens avec myrre & autres herbes odoriferentes. Cela faict,

L ij

L’ARCADIE

Ergasto proposa les pris a ceulx qui vouldroient courir : & faisant amener un grand mouton, qui avoit la laine merveilleusement blanche, & si longue qu’elle luy battoit quasi iusques sus les piedz, deit : Voycy pour celuy a qui l’agilité & fortune ottroyeront le premier honneur de la course. Au second est appareillée une bouteille neuve cõvenable au salle Bacchus. Le troisiesme sera content de ce baston de Genevre, garny d’un si beau fer qu’il pourra servir de dard & de houlette. A ces paroles se meirent en avant Ophelia & Carino ieusnes hommes, promptz & legers accoustumez d’attaindre les Cerfz a la course, & apres eulx Logisto, Gallicio, et le filz d’Opico nommé Parthenopeo, avec Elpino, Serrano, & autres leurs compagnons plus ieunes, & de moindre estime. Lors chascun s’estant mis en ordre, le signe de desloger ne fut si tost donné, que tous en un temps se prindrent a estendre leurs pas du long de la verde cãpagne, avec telle impetuosité, que veritablement vous eussiez dict que c’estoiêt sayettes ou carreaux de fouldre : & tenãs tousiours les yeux fichez ou ilz entêdoiêt arriver, chascun s’esforceoit de passer ses cõpagnõs. Mais Carino par merveilleuse agilité estoit ia devãt tous les autres : apres lequel, toutes fois d’assez loing, suyvoit Logisto, & puis Ophelia,

du dos

DE SANNAZAR. 84

du dos duquel Gallicio estoit si prochain, que quasi de sõ alleine luy eschaussoit le collet, et mettoit ses piedz sus les mesmes marches qu’il faisoit, tellemêt que s’ilz eussent eu plus gueres loing a courir, il l’eust sans point de doubte laissé derriere. Et ia Carino vainqueur avoit peu de chemin a faire pour toucher a la butte designee, quand (ie ne scay comment) un pied luy faillit par un esstoc, pierre, ou autre heurt, qui en fut cause : dont sans se pouoir retenir, il cheut tout estendu, & donna du visage & de la poitryne en terre. Mais, ou par envie, ne voulant que Logisto gagnast le pris, ou de vray se voulant lever (ie ne scay par quelle maniere) en se dressant, il luy meit une iambe devant : & pour la grande roydeur dont cestuy la couroit, le feit semblablement cheoir aupres de luy. Logisto tumbé, Ophelia se print de plus grand cueur a efforcer ses pas emmy la campagne, se voyant estre le premier. Et lors les criz & grandes huées des pasteurs le stimuloyent a la victoire, si bien que finablement arrivant au lieu destiné, il obtint (selon son desïr) la premiere palme : & Gallicio qui le suyvoit de plus pres que nul des autres, eut le second pris : puis Parthenopeo le tiers. Adõc Logisto en criz & rumeurs haultains se print a lamenter de la fraude dõt Carino avoit usé en son endroit, qui met-

L iiij

L’ARCADIE

tant le pied entre ses iãbes, lu avoit faict perdre le premier hõneur, lequel il requeroit a grãde instãce. Mais au contraire Ophelia. le maintenoit sien, saisissant a deux mains par les cornes le moutõ gaigné : sus quoy les voluntez des pasteurs inclinoient en diverses parties, quand Parthenopeo filz d’Opico soubzriant se print a dire : si vous donnez a Logisto le premier pris, lequel auray ie, moy qui suis maintenant troysiesme ? Auquel Ergasto en ioyeux visage respondit, Les pris que vous avez ia euz, seront vostres : toutesfoys il m’est loysible avoir compaßion d’un amy. & cela disant, feit don a Logisto d’une belle brebis avec deux asgneaux. Quoy uoiãt Carino, se tournãt devers Ergasto, deit en ceste maniere, Si tu a tãt de pitié de tes amys tumbez, qui merite plus que moy d’avoir quelque gratuité ? Sãs point de doubte ieusse esté le premier, si l’accident qui feit dommage a Logisto, ne m’eust außi esté cõtraire. Et disant ces paroles, monstroit sa poytrine, son visaige, et sa bouche, tous pleins de pouldre, de sorte qu’il en feit rire tous les pasteurs. Cependant Ergasto feit venir un beau chien blanc, & en le tenant par les oreilles, deit, Pren ce chien nõmé Asterion qui est de la rasse de mon vieil Petulco, lequel estant sus tous autres chiens amoureux & loyal, merita que sa mort advancée fust plaincte & re-

grettée

DE SANNAZAR. 85

grettée de moy : & toutes les oys que i’en parle, suis cõtrainct souspirer profondement. Le tumulte & devises des pasteurs appaysez, Ergasto meit en evidence une barre de fer, grosse, longue, & fort pesante, & deit : celuy qui mieux & le plus loing tirera ceste barre, n’aura de deux ans besoing d’aller a la ville pour acheter besches, paelles, ny coutres, car elle luy fera labeur & loyer. A ces paroles se leverent Montano, Elenco, Eugenio, & Vrsachio : lesquelz passez devant la presse, & s’estant mis en ordre, Elêco se print a soubzpeser ceste barre : & apres qu’en soymesme en eut biê examiné la pesanteur, de toute sa force se meit a la tirer : toutesfois il ne la sceut gueres esloigner de soy. Le coup fut soudainement merqué par Vrsachio, le quel estimant (peut estre) que la seule force deust suffire en cest endroit, nonobstant qu’il y employait toute sa puissance, tira de sorte qu’il en feit rire tous les pasteurs, a cause qu’il getta presque a ses pied. Le tiers tireur fut Eugenio, leql passa de trop les deux precedent. Mais Montano a qui touchoit le coup dernier, estant un peu entré en place, se baissa vers la terre : & avant qu’il prinst ceste barre, deux ou trois fois frotta sa main en la pouldre, puis adioustant quelque dexterité a la force, advancea tous les autres d’autant deux fois qu’elle estoit longue.

L’ARCADIE

Adonc tous les pasteurs luy congratulerent, & en grande admiration louerêt le beau coup qu’il avoit faict. Quoy voyant Montano, print ceste barre comme sienne, & s’en retourna seoir en sa place.

Ce ieu finy, Ergasto feit cõmencer le troisiesme, qui fut tel. Il feit en terre avec une de noz houlettes une fosse si petite, qu’un pasteur y pouoit demourer seulement sus un pied, & tenir l’autre en l’air, cõme souventesfois nous voyons faire aux Grues. Contre celuy qui seroit la, devoient tous les compagnõs venir a clochepied l’un apres l’autre, chascun faisant effort de l’engecter. Mais (autãt d’une part que d’autre) qui ne vouloit perdre, ne falloit pour quelque chose qui advinst, toucher terre du pied levé. En ce ieu se veirêt plusieurs beaux traictz, et pour rire, estant mis dehors maintenant l’un, maintenant l’autre. Finablement quand le tour de Vrsachio fut venu, & qu’il deut garder ceste fosse, voyant de loing venir un pasteur contre luy, qui se sentoit encores escorné de la risée des cõpagnons, & cherchoit d’amender la faulte qu’il avoit faicte en tirant la barre, il eut son recours aux finesses, & baissant tout d’un coup la teste, en merveilleuse promptitude la meit entre les iambes de celuy qui s’estoit approché pour le heurter, & sans luy laisser prendre alleyne, le getta les iambes en

l’air

DE SANNAZAR. 86

l’air pardessus ses espaules, & l’estendit sus la pouldre tout außi long cõme il estoit. L’esbahissement, la risée, & les criz des pasteurs furent grans. Parquoy Vrsachio prenant courage, se meit a dire, Chascun ne peult scavoir toutes choses. Si i’ay failly en un endroit, il me suffit d’avoir recouvré mon honneur en l’autre. Lors Ergasto ryant affirma qu’il disoit bien. & tirant de son coste une faucille tresmignõne a un beau mãche de buis, & qui iamais n’avoit esté employée en aucun ouvrage, luy en feit un present. Puis soudainement constitua les pris a ceux qui vouldroyent lutter, offrant au vainqueur un beau vase d’Erable enrichy de plusieurs painctures, faictes de la main d’André Mantegna Padouan, sur tous ouvriers ingenieux et excellent. Entre autres y avoit une Nymphe nue bien formée de tous membres, reservé les piedz qui estoient cõme ceux des chevres. Ceste Nymphe assise sus un oyre enflé, dõnoit la tette a un petit satyreau, qu’elle regardoit de si bõne grace, qu’il sembloit qu’elle se consumast toute d’amour & d’affection. L’enfant tettoit l’une des mamelles, & tenoit sa petite main estendue sus l’autre, la regardãt du coing de l’œuil, comme s’il eust eu crainte qu’on la luy vousist desrober. Tout aupres d’eux se pouoient veoir deux enfans pareillement nudz, les-

L’ARCADIE

quelz s’estans acoustrez de deux masques horribles, passoient leurs petites mains par les bouches d’icelles, afin d’espouenter deux autres qui estoienr la figurez, l’un desquelz fuyant se retournoit en derriere, & crioyt de peur, le plus fort qu’il estoit poßible. L’autre qui estoit tumbé par terre, pleuroit a bon escient : ne se pouant autrement secourir, estêdoit la main pour les esgratigner. Par le dehors de ce vase courait tout autour une vigne chargée de raisins meurs, a l’un des boutz, de laquelle un serpent se tortilloit de sa queue, & avec la bouche ouverte venant a trouver le bort d’icelluy, formoit une anse merveilleusement belle & estrange pour le tenir. La singularite de ce pris incita grandement les courages des circõstans a devoir lutter : toutesfois ilz attendirent pour veoir que feroient les plus grans & plus estime. Lors voyant Vranio que nul ne bougeoit encores, se leva soudainement en piedz & despouillant son manteau, commencea de monstrer ses larges espaules. A l’encontre de luy se presenta courageusement Selvagio pasteur bien congneu & fort estimé par les forestz. L’attente des aßistens fut grande voyant deux telz compaignons entrer en champ l’un contre l’autre. Finablement quand ilz se furent entreapprochez, & longuement regardez depuis les piedz iusques

a la

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a la teste, d’une impetuosité furieuse se vont estraindre a force de bras : & chascun deliberant ne ceder a a sa partie, sembloient deux Ours enragez, ou deux puissans Toreaux qui se combatissent en ce pré : & ia leur couroit la sueur par tous les membres : mesmes les veynes des bras & des iambes s’en monstroient beaucoup plus grosses & plus rouges, a cause de l’emotion du sang : tant chascun d’eux se travailloit pour la victoire. Mais ne se pouãs ny abbatre, ny ebranler, & doutant Vranio que la lõgue demeure ennuyast aux regardans, se print a dire a son compagnon : Selvagio puissant & courageux), le tarder (cõme tu peux veoir) ennuye a l’aßistence : par quoy soubzleve moy de terre, ou ie te soubzleveray, & du reste laissons en cõvenir aux dieux. En ce disant il le soubzleva : mais Selvagio n’ayant oublié ses finesses, luy donna un grand coup du talon derriere la ioincture du genouil, de sorte que luy faysant par force ployer le iarret, le feit cheoir a la renverse, & tumba sus luy, sans y pouoir remedier. Adonc tous les pasteurs esmerveillez cõmencerêt a faire grãdes huées. Puis estãt le tour de Selvagio venu qu’il devoit soubzleuer son cõpaignon, il le print a deux bras par le faux du corps, mais pour sa grande pesanteur, & pour le travail qu’il avoit enduré, ne le pouant soustenir, nonobstãt qu’il

L’ARCADIE

y meist toute sa puissance, fut force que tous deux tumbassent l’un aupres de l’autre. A la fin s’estãt relevez, ilz se preparoient de mauvais courage a la tierce lutte : mais Ergasto ne voulut que ceste fureur procedast plus avant, ains les appellant amyablemêt, leur deit : voz forces ne sont a cõsumer en cest êdroit pour un si petit guerdõ. La victoire est egalle entre vous deuz, außi en receurez vous pareilles recõpenses. & en disant cela, il delivra a l’un le beau vafe, & a l’autre une harpe neuve ouvree de toutes pars, rendant bien doulce armonye, qu’il tenoit fort precieuse, pour allegeance & confort de ses douleurs. Les compagnons d’Ergasto avoyent la nuyt precedente pris de fortune un loup en leurs estables, & pour passetemps le tenoiêt vif attaché a l’un des arbres de ce lieu. De ce loup Ergasto pêsa qu’il seroit son dernier ieu en ceste iournée. Adonc s’adressant a Clonico (qui pour chose ayant esté faicte ne s’estoit encores levé de son siege) luy deit, Et toy laisseras tu au iourdhuy ta Massilia impourveue d’honneur ? ne feras tu en memoire d’elle quelque preuve de ton corps ? O ieune hõme valeureuz, pren ta fonde, & fait cõgnoistre a l’aßistence que tu me portes außi bon vouloir que piece des autres. Cela disant, a luy & a la cõpagnie monstra ce loup ainsi lyé, & deit : Qui veult avoir

un iargaut

DE SANNAZAR. 88

un iargaut ou collet de peau de loup pour se garder des pluyes de l’yver, il le peult maintenant gaigner a coupz de fonde tirant cõtre celle butte. Lors Clonico, Parthenopeo, Mõtano (qui nagueres avoit gaigné le pris de la barre) & Fronimo le prudent, cõmencerent a desceindre leurs fondes, & en singler de toutes leurs puissances. Puis getté le sort entre eux, le premier coup advint a Montano, le second a Fronimo, le tiers a Clonico, & le quart a Parthenopeo. Montano doncques bien ayse de sa preemience, meit un caillou vif en la retz de sa fonde, & de toute sa force le tournoyant autour de sa teste, le laisse aller vers ce loup. Le caillou, furieusement bruyant arriva droict ou il estoit envoyé. & peut estre que Mõtano outre la barre cõquise eust emporté la secõde victoire, mais ce loup estonné du bruyt, se tirant en arriere, desplacea du lieu ou il estoit, & laissa passer la pierre. Apres tira Fronimo : lequel cõbien qu’il adressast son coup iustemêt a la teste, si n’eut il l’adventure de la toucher, mais en passant tout aupres attaignit l’arbre, dont il emporta une piece de l’escorce. Le loup fort estonné, se print a demener et faire merveilleux bruyt : dõt a Clonico sembla qu’il devoit attêdre sa rasseurãce. et puis si tost cõme il le veit paysible, lascha la pierre : laquelle allãt droict vers ce loup, frappa la corde

L’ARCADIE

qui le tenoit lyé a l’arbre, & fut occasion qu’il la rompit pour le grãd effort dõt il usa se voulãt delivrer. Tous les pasteurs estimãs qu’il l’eust frappé, se prindrent a escrier. Mais la faulse beste se sentãt detachée, soudainement se meit en fuytte. Pour laquelle cause Parthenopeo qui ia tenoit la fonde empoinct, le voyant traverser pour se sauver en un boys sus main gauche, invoquant en son ayde les dieux des pasteurs, laissa vigoureusement aller la pierre : & luy fut fortune si prospere, que le loup (qui de toute sa force entêdoit a courir) fut attaincten la temple soubz l’oreille fenestre, tellement que sans tirer ne pied ne pate, tumba promptemêt mort en terre. Dont les compagnons esbahyz de la merveille, tous a une noix cryerent Parthenopeo vainqueur. Puis se tournãs vers Opico (qui ia pleuroit de la nouvelle ioye) luy congratuloient faisant une plaisante feste. Mesmes Ergasto biê allegre s’en alla devers ce Parhenopeo, qu’il embrassa, le couronnant d’un beau chappellet de feuilles de Baches : puis luy donna un chevreul nourry entre les troupeaux, acoustumé de iouer avec les chiens, & de heurter contre les moutons, gracieux a merveilles & agreable a tous les pasteurs. Clonico qui avoit rompu le lyen du loup, eut le second pris, qui fut une belle caige neuve faicte en facon d’une tour, et

dedans

DE SANNAZAR. 89

dedans une Pye caquetoire, apprise d’appeler & saluer les pasteurs par leurs noms, de si bonne grace, que qui ne l’eust veue, mais seulemêt ouy parler eust fermement pensé entendre la parole d’un homme. Le troysiesme pris fut a Fronimo lequel de sa pierre avoit touché l’arbre aupres de la teste du loup. Et fut une belle pãnetiere de fine laine, bigarée de diverses couleurs. Apres eux touch0it a Montano d’avoir son pris, qui estoit le dernier. Lors Ergasto ioyeusement & demy soubzryant luy deit : Ta fortune Montano eust ce iourd’huy esté trop grãde si pareil heur te fust advenu en la fonde comme en la barre. & en ce disant osta de son col une belle musette de canne faicte seulemêt a deux voiz, mais de singuliere armonie, et luy en feit un present : dõt ledict Montano la recevant en grand plaisir, le remercia de bien bon cueur. Ces pris ainsi distribue entre les mains d’Ergasto demouroit un beau bastõ de Poyrier sauvage, tout orné d’entailleures pleines de cire de diverses couleurs, & garny par le bout d’enhault d’une corne de Buffle, tant noire & si luysante, que veritablement vous eußiez dict que c’estoit verre. De ce bastõ feit Ergasto present a Opico, disant : vous außi pere aurez souvenãce de Massilia, & pour l’amour d’elle receurez ce petit present, pour lequel ne vous sera besoing lutter, courir,

M

L’ARCADIE

ou faire autre preuve de vostre corps : car assez en a ce iourd’hui, faict vostre Parthenopeo, lequel fut des pemiers de la course, & sans contradiction le premier de la fonde. Adõc Opico luy rendãt graces cõdignes, respondit en ceste maniere : Mon les privileges de vieillesse sõt si grãs, que veuillõs nous ou nõ, il luy fault obeyr. O que tu m’eusses au iourd’huy bien veu triûpher, si i’eusse esté de l’aage & de la force que i’estoye quand les pris furent mis au sepulchre du grãd pasteur Panormitan, cõme tu as faict a present ? Ie t’asseure qu’il n’y eut ny paysant ny estranger qui se peust comparer a moy : car a la lutte ie surmontay Chrisaldo filz de Tyrrheno, & a saulter advanceay de beaucoup le renõmé Silvio. Pareillement a la course ie laissay derriere Idalogo & Ameto freres, lesquelz en prõtitude et vistesse de iambes passoient tous les autres pasteurs. Mais a tirer de l’arc, ie fuz seulement vaincu par un pasteur nõmé Thyrsi, a cause qu’il usoit un puissant arc garny par les bouts de corne de chevre, dõt il pouoit tirer en plus grande asseurãce que ie ne faisoye du mien qui n’estoit q d’if simplemêt, & avoye peur de le rõpre. Voyla cõment il me gaigna. Mais alors (mon filz) estoys ie bien congneu entre les ieunes hõmes : & mainternant le temps use sus moy de ses raisons. Parquoy enfans a qui l’aage le per-

met,

DE SANNAZAR. 90

met, exercitez vous desormais aux espreuves de ieunesse : car quãt a moy, les ans & la nature m’assubgectissent a autres loix. Mais afin que ceste feste soit de toutes pars accomplie, toy mon filz pren ta musette, & faiz que celle qui eut plaisir de t’avoir produict au monde, se resiouysse presentement de ton chanter, & du ciel ou elle est, en ioyeux visage regarde & entende son sacrificateur celebrer sa memoire par les forestz. Ce que Opico disoit, sembla tant raisonnable a Ergasto, que sans luy faire autre response, il print de la main de Montano la musette que peu auparavant luy avoit donnée, et l’ayãt sonnée bõne espace de têps en piteuse maniere, voyant que chascun l’attêdoit en grãd silêce, nõ sans aucûs souspirs getta hors ces paroles :

ERGASTO SEVL

Puis qu’en ces boys il n’y a plus d’attente

Q u’en chant ioyeux & stile doulx on chante,

R ecommencez O Muses vostre deuil.


Toy mont sacré tenebreux a mon œuil,

C reux de rochers obscurs pleins d’esmoy,

V enez heurlant gemir avecques moy.


Heures plaignez & vous chesnes sauvages :

M ais en plaignant narrez en voz langages

A ces cailloux nostre amère infortune.


M ij

L’ARCADIE

Fleuves privez de doulceur opportune,

L armoyez en ruysseletz & fontaines,

T arissez vous, mettant fin a voz peines.


Et toy qui viz aux foretz invisible

E cho, respons en voix indivisible

A mes clameurs, puis aux arbres escry

T out le discours de ce douloureux cry


Gemissez en O profondes vallées,

Q ui demeurez seules & desolées.


Desormais soit ta robe (o terre) paincte

D e liz obscurs, & violette en noir taincte.

C ar mort soudaine en fureur nous a pris

C elle qui doit avoir autant de pris

Q u’Egeria ou Manto la Thebaine :

D ont a present que ie suis en ma veine

D e lamentcr, & que tel est mon veuil,

R ecommencez O Muses nostre deuil.


Rivage verd s’onques sans fiction

T u escoutas humaine affection,

I e te supply accompagne cest heure

M a triste muse au subgect qu’elle pleure.


Semblablement O herbes & fleurettes

Q ui sus estangz & sus rivieres estes

P ar aspre sort, vous qui avez esté

P rince & Roys de haulte maiesté,

V enez prier avec moy dure mort

Qu’elle

DE SANNAZAR. 91

Q u’elle ait pitié de mon crier si fort,

E t qu’elle fine a un coup mon tourment,

S’ il se peult faire, & non point autrement.


Hyacintho redouble ta querele

E n regrettant la despouille tant belle :

E t puis escry sur tes feuilles iolyes

N oz deux douleurs, noz deux melancholies.


Semblablement o rivage fertile,

E t toy campagne aux laboureurs utile

A Narcissus son deuil ramenteuez,

S’ oncques receu mes prieres avez.


Herbe ny fleur aux champz plus ne verdoye,

P asseveloux ou Rose lon n’y voye

Q ui ait en soy vive & gaye couleur,

A ins toute blesme en signe de douleur.

L as qui pourroit plus d’esperance avoir

D’ œuvre louable entre les hommes veoir,

P uis que iustice & foy sont au cerceuil ?

R ecommencez o Muses vostre deuil.


Petis oyseaux amoureux ie vous prie

C e temps pendant que ie soupire & crie,

S aillez dehors de voz nidz tant aymez :

E t mesme toy de qui sont estimez

L es doulx accens O Philomele tendre,

Q ui tous les ans te faiz au boys entendre :

A ußi Progne, si en changeant de forme

M iij

L’ARCADIE

T u ne perdeis le sens qui nous informe,

E t s’il est vray qu’encor en lamentant

D e ton erreur te voyses repentant,

L aissez voz criz, ne parlez ny pensez

A ucunement a voz malheurs passez

I usques a ce qu’enroué deviendray

D e me complaindre, ou que ie m’en tiendray.


L’espine (helas) se seiche apres l’Esté :

M ais quand ell’a quelque temps arresté

A recouvrer seue pour sa croyssance,

A u mesme lieu retourne en son essence :

E t au rebours quand le ciel nous deffaict,

V ent ny soleil ou pluye rien ne faict

P our ramener la terrienne escorce

E n son printemps, & naturelle force :

C ar ce Soleil qui soir & matin fuyt,

E mble noz iours, & noz vies poursuit :

M ais quand a luy, tousiours est coustumier

D e se reduire en son estat premier.


O qu’Orpheus le gentil amoureux

A vant son heure extreme fut heureux

D e seurement en ces lieux devaller,

O u chascun a tant de crainte d’aller,

P our en tirer celte la qu’il avoit

T ant regrettée, & que morte scavoit ?


Il adoulcit Radamanthe, Megere,

Et le

DE SANNAZAR. 92

E t le tyrant du regne ou lon s’ingere

A tous espritz faire un cruel accueil.

R ecommencez, O muses vostre deuil.


Donc, que ne puis ie (helas) qui m’en destourbe

S i piteux son faire sus ce boys courbe,

Q ue le ioyau tant cher que i’ay perdu,

M e soit par grace en presence rendu ?


Las si mes vers außi bien faict ne sont,

Q ue ceux d’Orphée, & telz accentz ne font,

S i me semble il que pitié les deust faire

T rouver devotz en la celeste sphere.


Mais s’elle avoit comme une chose vaine

E n tel horreur la poure vie humaine,

Q ue revenir ne daignast ie vouldroys

T rouver le pas bouché quand reviendrois.


O fol desir, o mon estat peu ferme

Q uand ie congnois que par herbes ny charme,

C oniurement, ou quelque autre secret,

M uable n’est des haultz dieux le decret,


Bien me pourroit un songe resiouyr

E n me faisant ses paroles ouyr

P ar fantasie, ou veoir sa face a l’œuil.

R ecommencez o Muses vostre deuil.


Mais restaurer ne peult ou rendre celle

Q ui m’a laissé sans sa lumiere belle

T ont esblouy, ne le ciel dessaisir

M iiij

L’ARCADIE

D’ astre si noble, & de si grand plaisir.


Doncques O noble & bien fortuné fleuve

C onvocque & faiz que promptement se treuve

E n ta sacrée & nette profondeur

C hascune Nymphe yssant de ta grandeur :

P uis renouvelle en hymnes & cantiques,

T es sainctes loix, tes coustumes antiques.


Iadiz par tout ta trompe souveraine

F eit renommer la premiere Seraine :

E t cela fut le premier accident,

M ais c’est cy le second incident.

F aiz, s’il te plaist, que ceste cy recoeuvre

A utre trompette, & qui tellement œuvre,

Q ue le beau nom qui de par soy resonne,

T ousiours s’entende, & de toute personne


D’außi bon cueur de cela te supplye,

Q u’aux dieux ie faiz que par torrent depluye

T on ioly cours ne regorge oultre bort,

V ueillez auβi prester quelque support

A u stile gros, si que pitié le rende

P lus recevable, & de grace plus grande.


Ie ne pretens qu’on escrive en des livres

C es simples vers, mais que francz & delivres

E mmy ces boys vivent, non autre part,

R empliz d’amour, & privez de tout art,

A celle fin que tous les pastoureaux

Qui cy

DE SANNAZAR. 93

Q ui cy viendront sans moutons ou Toreaux,

L isent plein es tiges de ces Fages,

L es belles meurs, & les actes bien sages,

P uis que croyssans peu a peu d’heure en heure,

E ntre ces montz, la memoire en demeure

T ant que la terre herbettes produira,

E t que le ciel estoilles conduyra.


Lors oysillons, arbrisseauz, & fontaines,

H ommes & dieux de puissances haultaines,

E xaulceront ce nom sainct & louable

E n stile orné bien grave & delectable.


Mais pour autant qu’il me convient haulser

A ucunement vers la fin, & laisser

L e pastoral, promptes & sans orgueil

R ecommencez O Muses vostre dueil.


Plus ne me plaist le son obscur & bas :

A u clair & beau veuil prendre mes esbas

E xpressement a ce que l’ame pure

D u ciel l’entende, & y mette sa cure.


Iusques a moy ses rayons elle envoye :

B enignement de secours me pourvoye,

E t ce pendant que parleray, souvent.

P our m’escouter descende comme vent.


Mais si son estre est tel que l’exprimer.

M a voix ne puisse, elle sans m’opprimer

A soy m’excuse, & monstre le chemin

L’ARCADIE

D e l’honorer en noble parchemin.


Vn temps viendra qu’en pris seront tenues

M uses partout, & les brouillars ou nues

A nichilez des yeux des bonnes gens

Q ui se rendront a bien veoir diligens.


Lors conviendra que chascun se descombre

D e pensement terrestre obscur & sombre,

L e cueur ayant de ferme espoir muny

P our estre aux dieux perfaictement uny.


En ce temps la i’estime que mes vers

S eront iugez mal poliz, & divers :

M ais ie m’attens qu’en ces forestz estranges

D e pastoureaux auront quelques louenges.


Ie pense außi que plusieurs bons espritz

Q ui ne sont or en vogue ny en pris,

V erront leurs noms au milieu de ces prez

E n belles fleurs descritz & dyaprez.


Fleuves de port, & fontaines duisantes,

V ndes menans comme Crystal luisantes

P army les vaulx murmurant s’en yront

C e que ie chante, & a tous le diront.


Puis ces Lauriers que ie plante & dedie

L eur respondront en doulce melodie,

S ifflant au vent, mesmes le Chevrefeuil.

O r mettez fin Muses a vostre deuil.


Bien heureux sont pasteurs qui par bons zeles

A degré

DE SANNAZAR. 94

A degré tel ont adressé leurs aelles,

C ar los futur les recompensera

M ais nul ne peult dire quand ce sera


Toy doncques ame eternelle, entre toutes

B elle sans per, qui du hault ciel m’escoutes

E n demonstrant qu’egal estre ie doy

A ton tropeau tant singulier en soy,


Impetre un don de ces beaux lauriers verdz,

Q ue quand par mort seray mis a l’envers,

D e leurs rameaux feuillux & bien serrez

V euillent couvrir noz corps cy enterrez :

E t qu’au doulx bruyt des crystallines eaux

L es oysillons chantent motetz nouveaux

A celle fin que le lieu soit emply

D e toute grace, & plaisir accomply :

O u si tant peult se prolonger ma vie,

C omme i’en ay bon desir & envie

P our t’honorer, & que de tel vouloir

D ieu ne me prive, ains le laisse valoir,

I’ espere bien que ce dur & long somme

Q ui tous humains avec le temps assomme,

N’ aura pouoir sus ton renom tant beau

P our t’avoir close en si petit tumbeau,

A tout le moins si tant se peult promettre

D’ authorité, la force de mon mettre.

L’ARCADIE

La nouvelle armonie, les doulx accens, les piteuses paroles, & finablement la belle et magnanime promesse d’Ergasto tenoient en admiration & cõme suspenduz, les courages des auditeurs, quand le soleil entre les sommitez des montaignes, abbaissant ses rayons devers l’occident, nous feit congnoistre l’heure tardive, et qu’il estoit temps de retourner a noz bestes. A l’occasion dequoy Opico nostre conducteur s’estant levé sur piedz, & d’un bon visage tourné devers Ergasto, luy deit : Tu as pour ce iourd’huy faict assez d’honneur a ta mere. Pour l’advenir tu mettras peine d’accomplir en ferme et songneuse perseverãce la promesse en quoy par affectueuse volunté t’es obligé a la fin de ta chanson. Cela dict, baisant la sepulture, & nous invitant a faire le semblable, il se meit au retour. Puis tous les pasteurs prenãs congé l’un apres l’autre, se retirerêt chascun chez soy, reputans Maßilia bien heureuse entre les femmes, pour avoir laißé aux forestz un si beau gage de son corps. Mais quand la nuyt obscure, aiant pitie des labeurs mondains, fut venue pour donner repos a toutes créatures, lon n’entendoit plus les forestz resonner, l’abbay des chiens, le cry d’autres bestes, ny gemissemêt d’aucûs oyseaux. Les feuilles außi ne branloient plus sus les arbres, & ne tiroit une seule allenée de vent, ains durant

ce silence

DE SANNAZAR. 95

ce silence pouoit on seullement veoir au ciel scintiller ou cheoir quelques estoilles, quand me trouvant surpris de pesant somme, ie senty en ma fantasie diverses douleurs & paβions, ne scay si elles provenoient des choses veues le iour precedent, ou de quelque autre occasion secrette : car il me sembloit proprement que i’estoye banny des forestz et de la compagnie des pasteurs, mesmes qu’en une solitude ie me trouvoye parmy des sepultures desertes, ou ne pouoye appercevoir aucun homme de ma congnoissance. Parquoy vouloye crier de peur, mais la voix me deffailloit. Et pour chose que ie m’efforceasse de fuyr, si ne pouoys ie faire un pas. Dõt vaincu de foiblesse, maulgré moy me falloit demourer entre ces monumentz. D’advantage m’estoit advis qu’en escoutant une Seraine, laquelle se plaignoit amerement sus un rocher, une grande vague de mer m’enveloppoit, & donnoit tant de peine a respirer, que peu sen falloit que ie ne mourusse. Puis-me sembla veoir un bel Orengier cultivé par moy songneusement, lequel estoit tout brisé depuis la racine en amont, ses feuilles, ses fleurs, & ses fruictz malheureusement dispersez sus la terre. Lors demandant qui l’avoit ainsi acoustré, quelques Nymphes plorantes en ce lieu, me respondoient que les cruelles Parques a tout leurs coignees violêtes l’avoient

L’ARCADIE

en ce poinct detrenché. De laquelle chose me sentãt grevé oultre mesure, disoye sus le tronc tant aymé, Ou me reposeray ie dõcques ? soubx quel umbrage chãteray ie doresnavant mes vers ? Et en un destour m’estoit monstre un, cypres obscur et funebre dans faire autre response a mes interrogations. Parquoy tant d’ennuy & d’angoisse me saisirent le cueur, que ne pouant plus en supporter la violence, force fut que mon somme se rompist. Et cõbien qu’il me pleust singulieremêt de ne trouver la chose ainsi, toutesfois la peur & souspecon m’en demourerêt tellemêt enracinees en la fantasie, qu’oncques ne me sceu rêdormir, ains pour sentir moindre peine, fuz contrainct me lever, & aller errant par les campagnes, nonobstant qu’il fust encore bien loing du iour. Ainsi cheminant pas a pas, sans scavoir ou, mais seulement cõme la fortune me guidoit i’arrivay au pied d’une montaigne d’ou sortoit un fleuve impetueux, qui faisoit un murmure merveilleusemêt espouentable, par especial en celle heure qu’autre bruyt ne s’entendoit. Puis quãd ieu esté sus son rivage assez bõne espace de temps, l’aube se print a rougir au Ciel, pour esveiller tous les mortelz universellement, & les admonester de se remettre a leurs négoces. Elle fut par moy humblemêt adorée, et requise que son plaisir fust prosperer ma vision.

Mais

DE SANNAZAR. 96

mais il sembla qu’elle ne daignast escouter mes paroles, & monstra n’en faire gueres d’estime. En ces entrefaictes du fleuve prochain se veint (ne scay cõment) presenter devãt moy une ieune damoiselle de singuliere beaulté, veritablemêt divine en son port & cõtenãce, acoustrée d’un fin drap de si beau lustre, que si ie ne l’eusse veu flexible, certainemêt ie l’estimoye de crystal. Ses cheveux estoient tressez d’une mode nouvelle a l’êtour de sa teste, & dessus portoit un chapelet de feuilles verdes, tenãt en l’une de ses mains un vase de marbre blanc, singulier, et de riche ouvrage. Ceste damoiselle s’adressant a moy, me deit : suy moy, qui suis une des Nymphes de ce fleuve. Ce cõmandement et declaration meirent en mon cueur tãt de crainte & de reverêce, que sans replicquer un seul mot, ie me prins a la suyvre, tant estonné en moymesme, que ie ne scavoye discerner si ie veilloye ou dormoye encores. Puis quand elle y fut arrivée, ie vey soudainement les eaux se retirer d’une part & d’autre, afin de luy faire voye par le milieu : ce qui estoit certainemêt estrãge a veoir, horrible a pêser, monstrueux et (peust estre) incredible a recorder. Ie faisoye difficulté d’aller apres : mais pour me dõner courage, gracieusemêt me print par la main : et par sa doulceur debõnaire me tira dedãs ce fleuve : ou la suyvant sans mouiller mes piedz,

L’ARCADIE

i'estoye tout esbahy de me veoir environné de ces eaux qui faisoient deux rampars a l’entour de moy, comme eussent faict deux combes de montaignes si i’eusse cheminé parmy une estroicte vallée. Mais quand nous feusmes pervenuz a la fosse dont toute ceste eau regorgeoit, & de ceste la entrez en une autre, laquelle (a mon iugement) estoit voultée de Põces pertuysees, parmy lesquelles pêdoient aucuns lambeaux de Crystal congelé, & dõt les murailles estoient parées d’aucunes coquilles de mer, le pavement couvert de mousse, & de tous costez garny de beaux sieges, principalement environ les colonnes de verre transparent, qui soustenoient le plancher assez bas : nous y trouvasmes des Nymphes seurs de ma guide, dont les aucunes sassoient de l’or en des cribles delyez, & le separoient des arenes subtiles. Puis les autres apres l’avoir filé, le mettoient en belles bobynes, & le meslant parmy des soyes de diverses couleurs, en ourdissoient une tapisserie d’excellent et sumptueux ouvrage. Toutesfois pour l’hstoire qu’elle contenoit, ie conclu que ce m’estoit un presage de malheur & larmes futures : car a mon arrivee ie trouvay de fortune qu’en leurs broderies elles estoient sus le piteux accident d’Eurydice l’infortunée, mesmes cõme estant poincte au talon par le venimeux Aspic, elle fut con-

traincte

DE SANNAZAR. 97

traincte a rendre l’ame, & comment pour recouvrer sa vie, son mary langoureux descendit aux Enfers : puis par son oubliance la reperdit la seconde fois. O dieu, voyant cela qui me ramentevoit mon songe, quelles angoisses & tourmens senty ie lors en mon courage ? Le cueur (certainemêt) me iugeoit quelque chose qui n’estoit point bonne, car malgré que i’en eusse, tousiours trouvois mes yeux mouillez de larmes, qui me faisoit interpreter toutes choses en mauvaise part. Mais la Nymphe qui me guidoit, ayãt (peult estre) pitié de moy, me feit passer oultre en un lieu beaucoup plus spacieux, ou se pouoient veoir diverses fosses, lacz, & sources rêdãs les eaux d’ou p[ro]cedent les fleuves courãs sus la terre. O merveilleux & inestimable artifice du dieu souverain, la masse que ie estimoye solide, cõtenir en son vêtre tãt de cõcavitez ? Cela me feit perdre tout l’esbahissement que i’avoye eu iusques a lors, ascavoir cõme il estoit poβible que les rivieres eussêt telle abõdãce pour maintenir leur cours a perpetuité par une liqueur infaillible. Ainsi passant avec ma Nymphe tout estõné et estourdy du tumulte des eaux, i’alloye regardant entour moy, non sans frayeur & grande craîte : dõt elle s’appercevãt me deit, Laisse laisse tes fantasies, et chasse toute soupecon hors de toy : car tu ne faiz maintenant ce voyage sans la disposition

N

L’ARCADIE

des dieux. Toutesfois ce pêdant il me plaist que tu voyes de quelles sources partent les fleuves dont tu as tãt de fois ouy parler. Cestuy la qui court si loing d’icy, est le froid Tanais. Cest autre le grãd Danube. Cestuy cy Meandcr le fameux : & cestuy la Peneus l’antique. Veoy Caister, regarde Achelous, et le biêheureux Eurotas, auquel tant de fois fut loisible d’ouyr les chansons d’Apollo. Et pource que ie scay que tu desires grandement veoir ceulx de ton pays (lesquelz te sont paravãture plus prochains que tu n’estimes.) sahes que celuy auquel tous les autres font tant d’honneur, est le triûphant Tibre, qui n’est (comme les autres) couronné de saules ou roseaux mais de beaux lauriers verdoyans, a cause des cõtinuelles victoires de ses filz les Romains. Les autres deux qui en sont le plus pres, se nomment Liris & Vulturne, lesquelz heureusemêt traversêt le royaume de tes anciês predecesseurs. Ces paroles esmeurent en mõ courage un si merveilleux desir, que ne pouãt plus garder le silêce, me pris a luy dire ainsi : O ma loyale guide, ô tresnoble & vertueuse Nymphe, si mon petit Sebetho peult avoir quelque nom entre tant et de si grans fleuves, ie te supply que tu me le veuilles mõstrer. Tu le verras bien (deit elle) quand tu en seras plus prochain : car a cause de sa bassesse il ne seroit maintenant poβible. Et voulant

dire

DE SANNAZAR. 98

dire quelque autre chose, elle se reteint. Mais durãt ces propoznous ne cessasmes oncques de cheminer, ains continuant nostre voyage allions atravers ce grand creux, lequel aucunesfois se retrecissoit en passages fort serrez, & d’autres se dilatoit en planures longues & larges, ou se trouvoient montaignes & vallées auβi bien comme sus la terre. Adonc ma Nymphe me redeit : serois tu point bien esbahy si ie t’asseuroye maintenãt que la mer passe sus ta teste, & que l’amoureux Alpheus, sans se mesler avecques elle, s’en va par cy faire l’amour a dame Arethusa la belle Siciliêne ? Disant cela, nous cõmenceasmes a descouvrir de loing, un feu grãd et espouêtable, avec une merveilleuse puãteur de souphre : dõt elle voyant que ie m’estõnoye, me deit : La punition des Geans qui furent fouldroyez en assaillant le Ciel, est occasion de cecy : car estãs opprimez des montaignes intolerables, ilz respirent encores le feu celeste dont leurs corps furent consumez, & de la vient que cõme auxx autres regions les cavernes õt abõdantes d’eaux liquides, tout ainsi en celles de ce pays ardent incessamment flambes vives, & grãs orages. Parquoy,n’estoit le doute que i’aurois de te veoir prendre trop d’espouventemêt, ie te mõstreroye en passant le superbe Enceladus estêdu soubz la grande Trinacrie, vomissant feu et flãbe par les

N ij

L’ARCADIE

crevasses de Mongibel : ou est auβi la fournaise de Vulcan, en laquelle trois Cyclopes nudz battent sus leurs enclumes les fouldres du dieu Iupiter. Puis soubz la fameuse Enaria (que vous mortelz appellez Ischia) te feroye veoir le furieux Typhœus, duquel voz baingz de Baie & les montaignes sulphurees tirent la chaleur. Pareillement soubz le grand Vesevus te feroye ou.yr les mugissemens espouvêtables du geant Alcyoneus. Toutesfois ie pense que tu les entendras aßez quand nous serons plus pres de ton Sebetho. Et un temps fut que tous les circunvoysins les ouyrêt trop a leur exceβive perte & dommage : car il couvrit entierement le pays, de cendres & flammeches, dont encores rendent tesmoignage les rochers fonduz & brouyz. Maais qui pourroit croire que dessoubz feussent enterrées quelques nations & villes bien renommées ? Ce nonobstant il est ainsi : & non seulement celles qui furent couvertes des Ponces ardentes, & de la ruine du mont, ains ceste cy que nous voyons presentement, laquelle souloit estre de grande renommée, en tous pays. C’est la belle Pompeia, qui fut arrousée des undes du froid Sarno, & par un tremblement soudain fut engloutie de la terre, deffaillant (ce croy ie) soubz ses piedz, le fondement sus quoy elle estoit posée : qui fut certes une estrange et

horrible

DE SANNAZAR. 99

horrible espece de mort, consideré que tant d’ames vivantes se veirent en un instant oster du nombre des vivans. Toutesfois (commêt qu’il en soit) il fault venir a une fin, qui est la mort, & ne peult on passer plus oultre. Durant ces paroles nous estions tãt approchez de celle cité, qu’encores en pouions veoir presque tous entiers les Pallais, les Theatres, et les Temples. Ie m’esmerveilloye fort cõment se pouoit faire qu’en si petite espace de temps nous euβions peu venir d’Arcadie iusques la. Mais facilement se pouoit congnoistre que nous estions poulsez d’une puissance plus que naturelle. Adonc peu a peu commêceasmes a veoir les petites undes de mõ Sebetho. De quoy la Nymphe voyant que ie me resiouissoye, getta un grãd souspir, & se retournãt devers moy toute piteuse me va dire : Tu peux maintenant aller seul. Puis incõtinêt disparut : dõ me trouvay en celle solitude tant triste & surpris de frayeur, que me voyant destitué de guide, a peine eusse ie eu le courage de faire un pas, n’eust esté que i’appercevoye le petit fleuve tãt aymé, duquel m’estant approché alloye desireux a merveilles) cherchant a l’œil, si ie pourroie trouver la source d’ou ceste eau procedoit : car il sembloit que de pas en pas sõ cours s’augmêtast, & tousiours allast acquerant force et vigueur. Ainsi suyvant cõtremont son canal, i’allay tant d’une

N iij

L’ARCADIE

part & d’autre, que finablemêt arrivay a une fosse cavée dedãs le ferme Tuf, et la trouvay le dieu venerable aßis a terre, appuyé de son costé gauche sur un vase espêchant de l’eau, qu’il faisoit beaucoup plus ample par celle qui continuellement plouvoit de sõ visage, de ses cheveux, et de sa barbe humide. Ses vestemens sembloiêt de limon verd. Il avoit en sa main droicte un roseau, & sus sa teste une courõne faicte de ionc & autres herbes provenues de ses mesmes eaux. Autour de luy gisoient en terre (sans aucû ordre ou dignité) toutes ses Nymphes, qui faisoient en pleurant un murmure inaccoustumé, & n’osoient seulement lever leurs visages. Voyant cela pensez qu’un triste spectacle se presenta devant ses yeux : et lors cõmêceay a congnoistre pourquoy ma guide m’avoit abãdõné devant le têps. Mais me trouvant reduict a ceste extremité, & n’ayant aucune fiance de pouoir tourner en arriere, sans prendre autre cõseil, dolent & plein de souspecon, avãt tout œuvre m’enclinay a baiser la terre, et puis proferay ces paroles : O fleuve liquide, O roy de mon pays, O gracieux & amyable Sebetho, qui de tes eaux fraiches & claires enroses ma noble contrée, dieu te veuille exalter a iamais. Et vous Nymphes (tresdigne geniture d’un tãt louable et puissant pere) dieu vous accroisse pareillement. Ie vous supply

soyez

DE SANNAZAR. 100

soyez favorables a ceste miêne arrivée, et me recevez benignemêt en voz forestz. Soit maintenãt la fortune cõtête de m’avoir promené p tant de divers accidêtz, et desormais ou recõciliée, ou assouvye de mes travaulx, laisse ses armes offensives. Ie n’avoye encores faict cõclusion a mes paroles, quãd deux de ceste troupe se leverêt, et vindrêt a moy toutes esplorées : pus me meirent au milieu d’elles : et l’une plus asseurée que l’autre, levant sa veue me print par la main pour me cõduire a la bouche de ceste caverne, ou la petite eau se divise en deux pars, dõt l’une sen court a travers les campagnes, & l’autre par une voye secrette se tire aux cõmoditez & decoratiõs de la ville. Ceste Nymphe estant arrestée me mõstra le chemin, & feit entendre que deslors estoit l’yssue en mõ arbitre. D’advãtage pour me declarer qui elles estoiêt, me deit : Ceste cy qu’il sêble que tu ne recongnoisses, par estre maintenãt obfusqué de vaporeuse et noire bruyne, est celle qui baigne le nid tãt aymé de ta singuliere Phenix, & dont tu as tãt de fois par tes larmes faict elever la liqueur iusques aux bordz et moy q parle a toy, suis celle qui reside au pêdant de la mõtagne, ou elle repose : et la me trouveras tu bien tost. La prolation de ceste derniere parole, sa trãsmutatiõ en eau, et sa fluxion p la voye secrette, furêt tout une mesme chose : dont ie te iure

N ijj

L’ARCADIE

(lecteur) par la divinité qui m’a iusques a present ottroyé la grace d’escrire, ou iamais ne se puisse mõ œuvre rêdre immortel, q ie me trouvay en ce poinct tãt desireux de mourir que ie me feusse çõtenté de toute horrible espece de mort : et devenu hayneux a moymesme, ie maudissoye incessãmêt l’heure q m’estoye party d’Arcadie. Ce nõobstant aucunesfois entroye en esperãce que tout ce q s’offroit a ma veue & a mon ouye, n’estoit que fantosme & illusion, mesmemêt pource que ne scavoye estimer cõbien de têps i’avoye demouré soubz la terre. Par ainsi entre ameres pêsées, grieves douleurs, et cõfusiõ, lassé, debile, et ia hors de moymesme, i’arrivay a la fontaine qui m’avoit esté nõmée, et auβi tost qu’elle me sêtit approcher, se print a bouillõner et gargouiller plus fort que de coustume : cõme si elle eust voulu dire, ie suis celle que tu as n’agueres veue. A l’ocasion de quoy me tournãt sus main droicte, ie recongneu la mõtagne grãdememêt renõmée pour l’excellêce de la haulte loge que lõ y veoit, portãt le nom du grand pasteur d’Afrique, gouverneur de tãt de troupeaux, lequel en son vivant, ainsi qu’un secõd Amphion, au son de sa gête musette edifia les murailles eternelles de la cité divine. Et voulãt passer oultre, ie trouvay d’adventure au pied de la montée qui n’estoit gueres haulte, Barcinio & Sûontio, pasteurs bien

cõgneuz,

DE SANNAZAR. 101

cõgneuz en noz forestz lesquelz avec leurs troupeaux s’estoiêt mis au soleil, acause qu’il faisoit vêt : & par ce que ie pouoye cõprendre a leurs gestes, ilz s’appareilloient a chãter. Quoy voyant (encores que i’eusse les oreilles toutes pleines des chansons d’Arcadie) si voulu ie bien entendre celles de mon pays, pour iuger de combien elles en approchoient : & ne me sembla desraisonnable faire la quelque seiour, mettant ceste petite espace avec tant d’autre temps par moy si tresmal employé. Parquoy m’assiz sus l’herbe, nongueres loing d’eux. A quoy faire me donna courage, la mesconnoissance que ie les veoye avoir de moy, pour le desguisemêt de mõ habit, et la douleur superflue, qui m’avoient en peu d’espace tout deffaict et trãsfiuré. Mais a cest heure que leurs chansons me reviennent en mémoire, & pareillement les accens dõt ilz deplorerent les calamitez de Meliseo, il me plaist bien de les avoir attentivement escoutées, non que ie les veuille conferer a celles de la Grece, ny que ie pretêde les mettre en ce reng, mais pour me congratuler de nostre Horizon, qui n’a voulu du tout laisser ses forestz vuydes & despourveues, ains en tous aages leur a faict produire des pasteurs exquiz, & en attraire des autres d’estranges contrées, par gracieux accueuil, & benignité maternelle. Qui m’induict a

L’ARCADIE

croire que les sentines y ont veritablement autresfois habité, & par la doulceur de leur chant detenu ceux qui passoiêt en leurs marches.Toutesfois pour retourner a noz pasteurs, apres que Barcinio eut par bonne espace de temps assez sœfvement sonné sa musette, ayant le visage tourné devers son compagnon, lequel aßis sus une pierre semblablement se monstroit bien deliberé de luy respondre, il se preint dire ainsi :

BARCINIO, SVMMONTIO

ET MELISEO.

Barcinio.

Meliseo chanta de sens raßis

E n ce lieu propre ou tu me voys aßis,

P uis engrava de sa docte main dextre

C ontre l’escorce & tige de ce Hestre

C es motz, Chetif ie vey Philis au poinct

Q u’elle mouroit, & ne me tuay point :

Summontio..

C’ est grandpitié. Mais quel dieu consentit

Q’ u un mal si grief le poure homme sentist ?

Q ue n’estoit il avant privé de vie,

P uis qu’il avoit de mourir bonne envie ?

Barci-

DE SANNAZAR. 102

Barcinio.

C’ est le motif qui cholerer me faict

C ontre le ciel trop superbe en effect,

E t que mes sens en sont envenimez,

C omme un Dragon ou Vipere animez,

M esme pensant a ce que tel ouvrier

A voit escrit dessus un Geneuvrier

D isant, Philis en mourant tu me donnes

C ruelle mort, veu que tu m’abandonnes.

O douleur grieve, & a qui de raison

N ulle ne peult avoir comparaison.

Summontio.

P ar ton moyen vouldrois cest arbre veoir

P our lamenter dessoubz a mon pouvoir :

C ar il pourroit (peult estre) m’inciter

A mes douleurs & peines reciter.

Barcinio.

M ille en y a que verras en la plaine

Q uand te plaira, elle en est toute pleine.

V a visiter ce Nefflier en ce val,

M ais doulcement, que tu n’y faces mal

Summontio lisant.

H elas Philis tu ne faix ores plus

D e ton chef d’or les cheveux crespeluz,

N y de ta main le couronnes de fleurs,

A ins le destruis, le lavant de mes pleurs

L’ARCADIE

Barcinio.

T ourne tes yeux a ce couldre regarde,

C es motz y sont (si tu y prens bien garde)

H elas Philis devant moy ne t’en fuy,

A ttens un ieu, voyant que ie te suy,

O u bien ravy mon cueur tout d’une voye :

C ar seul icy ne scauroit avoir ioye.

Summontio.

I e ne scaurois te racompter combien

L’ ouyr me faict de plaisir et de bien.

O r cherche donc au long de ce russeau

S’ il y a plus de pareil arbrisseau.

C e nonobstant i’ay haste & grand besoing

D’ un mien negoce aller faire un peu loing.

Barcinio.

D essus ce pin un tableau a posé

Q u’il a luy mesme escript & composé.

S i veoir le veulz allons pres de ces saules

E t monte lors dessus mes deux espaules.

M ais pour a l’aise & plus tost y faillir,

D eschausse toy premier, pour n’y faillir,

P uis boute bas ta grosse pannetiere,

M anteau, houllette, & ta despouille entiere.

L ors a un fault empongne, si tu peuz

U n bout de branche, & grimpe amont les neux.

Summontio.

L’on le

DE SANNAZAR. 103

L’ on le veoit bien de ce lieu franchement,

S ans qu’arbre aucun y face empeschement.


Philis, ce Pin ie te sacre en ce parc

O u Diana te cede trousse & arc.

C’ est l’autel sainct qu’en ton los edifie,

C’ est le grand temple ou ie te deifie :

E t le sepulchre ou par mon deuil amer

I e te veuil faire a iamais renommer,

E t ou souvent entre douleurs, & ioyes

D e fraiches fleurs te feray des montioyes.


Mais si le ciel (qui me semble obstiné)

T’ a lieu plus noble en soy predestiné,

N e veuilles ia pourtant mestre en despris

C es petiz vers qu’en ta louenge escris,

A ins les vien veoir, laissant par fois les cieulx

P our converser avec nous en ces lieux.

E t sus ce pin de raboteuse escorce

T u trouveras escrit a fine force,

ARBRE ie suis dedié a Philis

E ncline toy pasteur qui cecy lis.

Barcinio.

Q ue dirois tu de ce que quand il eut

S on flageolet getté si loing qu’il peut,

E t pris le fer aigu pour s’en frapper,

L es chalumeaux se prindrent a piper

P hilis, Philis, non en son triste ou cas,

L’ARCADIE

Q ui a l’ouyr fut un estrange cas.

Summontio.

A ce son la fut point Philis esmue

D e retourner ? car tout le sang me mue

D e la pitié qui penetre en mes os,

O yant de toy si douloureux propos.

Barcinio.

C esse un petit ce pendant que i’espreuve

S’ il sera point poßible que ie treuve

S es autres vers, dont (certes) bonnement.

N e me souvient que du commencement.

Summontio.

P ar les discours que tu as recitez

T ous mes espritz se sont tant concitez

Q ue raffourcr cncorcs ne les[cy

C e nonobstant pren cueur, & faiz essay :

C ar aux premiers, puis que tu t’en recorde,

F acilement tout le reste s’accorde

Barcinio recite aucuns vers de Meliseo.

Q ue fera tu poure homme ? quelle ruse

T e subviendra, puis que mort te resuse,

E t que Philis te plonge en aspre deuil,

N e te faisant doux regard de son oevil ?


Chascun de nous o pasteurs me dedie

V ers plus piteux que triste tragedie

E t qui seroit de ce faire en esmoy,

A tout

DE SANNAZAR. 104

A tout le moins lamente quant moy.


Par ces clameurs chascun m’incite a plaindre

C ommuniquant son ennuy sans le faindre,

C ombien qu’assez m’en semont iour & nuict

M on propre mal, qui tant me greve & nuyt.


Mon malheur est si monstrueuse chose,

E t procedant de si amere cause,


Que de mes vers Grenadiers ay chargez

D ont en sorbiers fefont iuste change.

E t s’il advient que ie m’essaye ou tente

D e les couper pour en cuevillir une ente,

U n ius en sort de tant palle couleur,

Q ue lon voit bien leur feue estre douleur.


Quand mon soleil dont par si longue espace

E sloigné suis, nous priva de sa face,

L e rouge tainct des Roses empira,

E t leur nayne odeur en expira,

A ußi toute herbe & fleur pour celle année

S’ en demonstra languissante & fenée.

Poyßons en l’eau de leur nature agiles,

A lloyent stottant malades & debiles :

P uis par les boys se trainoyent animaux

H ectiques, las, & faschez de mes maulx.


Devers moy donc Veseno se transporte

P our me narrer les peines qu’il supporte :

L ors ie verray si la vigne lambrusque,

L’ARCADIE

E t si son fruict est devenu plus brusque.

P uis me dira comment cules deux testes

S ourdent tousiours orages & tempestes


Mais ie ne scay quel cueur pourroit ozer

M ergilina gentille t’exposer

Q ue tes Lauriers exterminez, & mors

S ont dipersez tout au long de tes bors.


Las qui te faict Antiniana haulte

D egenerer, & faire telle faulte,

Q ue tu produys en lieu de Myrtes gentz,

B uissons poinctuz, horreur a toutes genz,


Dy moy Nifide, ainsi ianais ne sente

T on bord herbu la mer sus toy passante,


N y battement de chevaux y venir,

N e t’ay ie veu, peu de temps a, tenir

H erbes & fleurs, avec connilz & lievres,


V aches, brebize, & grans troupeaux de chevres ?

E t maintenant, ie te voy plus deserte

Q u’autre qui soit est ce point pour ma perte ?


Las pour quoy sont tes tailliz & destours

A bandonnez ? mesmes les chauldes tours

O u Cupido ses stesches accroit,

F roidesssort que lon y glaceroit ?


O Sebetho, ie te prie combien

D e peuples grans seront reduictz en rien,

A vant que veoir puisses ta verde plaine

De beaux

DE SANNAZAR. 105

D e beaux Poupliers & d’Ormes außi pleine ?


Iadiz (helas) Eridano le grand

T e reveroit : & le Tibre qui prend

D e la cité de Rome son renom,

S e souloit bien encliner a ton nom.


E t maintenant a peine en toy sont seures

N ymphes qui sont en tes eaux leurs demeures :

C ar morte est celle, & ne peult respirer

Q ui se souloit en tes undes mirer,


P lus estimant y veoir sa belle face,

Q u’en autre exquise reluisante glacé :

C e qui a faict ton renom penetrer

I usques aux cieulz & de faict y entrer.


Or passeront maintz siecles & saisons,

E t les outilz des rustiques maisons

S e changeront avant (ie te promectz)

Q u’un si clair vix se mire en toy iamais.


Malheureux donc, pourquoy ne vomiz tu

T oute l’humeur dont tu es revestu,

S oudain fondant en abysme terrestre

Q uand Naples n’est ce qu’elle souloit estre ?


O mon pays, ne t’avoys ie predict

C est accident malheureux & maudict,

L e iour qu’estant allegre comme un ange,

E n mes escriz te fey tant de louenge ?


Sache Vulturne, & le beau Silara

Q

L’ARCADIE

Q u’auiourd’huy fin ma triste muse aura,

E t ne pourray iamais de bien iouyr,

Q ui tant soit peu me puisse resiouyr.


Ie ne verray de ma vie, ays ou roche

E n aucun boys, tant soit loingtain ou proche,

Q ue le beau nom de Philis n’y entaille,

E t comme amour pour elle me detaille,


A celle fin que tous les pastoureaux

Q ui la paistront leurs moutons & Toreauz

O uy feront leurs habitations,

E n gettent pleurs & lamentations.


P uis s’il advient qu’aucun y besche ou marre

E n quelque endroit, oyant ce que ie narre,

F inablement en demeure estonné,

M arry, dolent, de ioye abandonné.


Or convient-il qu’a vous aye recours,

L ieux ou mon cueur a faict tant de discours,

P uis qu’autre part ne treuve ou me cacher

P our de mes criz le monde ne fascher.


O Cume, O Baie, O baingz tiedes & bons

I amais n’orray celebrer noz beaux noms,

Q ue mon las cueur n’en tremble, & puis tressue

P our la douleur en cest instant conceue :


C ar puis que mort qui Philis a surprise,

V eult que ma vie a present ie desprise,

I’ iray faschant de mes plainctz odieux

Ciel, terre,

DE SANNAZAR. 106

C iel, terre, mer, les hommes & les dieuz

A insi que faict la vache par les boys

S on veau querant en lamentable voix.


Ie ne verray iamais Lucrin, Averme

O u Tritola creusée en la caverne,

Q u’en souspirant ne coure a la vallee,

Q ui de mon songe est encor appelée.

P ar avanture y formerenr leur trasse

L es piedz mignons marchans sus la terrasse,

L ors que Philis a mon cry s’arresta,

E t audience honneste me presta.


Peult estre y sont les fleurs en leur essence,

Q ui feirent lors signe d’esiouyssance :

D equoy mon sens plus grave deviendra

Q uand du beau songe il luy resouviendra.


Mais dictes moy O montaignes ardantes,

N oire vapeur incessamment gardantes,

L a ou Vulcan au fons d’un hideux gouffre

F aict bouillonner la miniere de soulphre,

P ourray ie bien sur vous getter mon œuil

S ans lermoyer, & plaindre de grand deuil ?


Non, pour autant que i’y pense avoir veu,

S i ie ne suis de bon sens despourveu,

M adame assise au bord de la soulphriere,

O u s’engloutit ceste eau hydeuse & fiere

R emplissant l’air d’une odeur si mauvaise,

O ij

L’ARCADIE

Q ue i’avoys peur qu’elle y fust a malaise :

E t toutesfois il sembloit qu’en soulas

P army ce bruyt escoutast mes helas.


O poure amant, O iours vains & peu fermes

M uez de ioye en douleurs & en lermes

O u ie l’aimay vivante en esperant,

M orte qu’elle est, ie la voys souspirant,

E t par les lieux ou ie la vey hanter,

T ourne souvent mes tristes vers chanter.


En mon esprit tout le iour la contemple,

E t puis de nuyt a gorge ouverte & ample

C rie Philis, tant (ie l’estime ainsi)

Q u’elle revient aucunesfois icy :

A u moins en songe elle monstre le dard

D ont me nauray moymesme en son regard.

P uis m’est advis qu’elle me va disant,

V ocy le seul remede a toy duisant.

D ont ce pendant hors ma poytrine boute

S i chaultz souspirs de ma puissance toute,

Q ue quand un fier aspic les entendroit,

L egerement piteux en deviendroit.

I l n’y eut onc en toute Arimaspie

G ryfon tant fier, ne si cruelle Harpye

Q ue s’ils venoient son partement a veoir,

U n cueur d’acier ne voulsissent avoir.


Lors me tournant sus le coste fenestre

Mon clair

DE SANNAZAR. 107

M on clair solel ie voy a la fenestre,

A uquel ne crains dire a bon escient

C es motz, sentant leur homme impatient :


Comme un Toreau de cornes desarmé

S e treuve mat parmy le boys ramé,

O u comme un orme effeuillé semble indigne

S’ il n’est paré des feuilles de la vigne,

T el suis sans toy, voire plus mal empoinct

C here Philis : mais il ne t’en chault point.

Summontio.

S e peuvent las en un cueur engraver

T elles fureurs tant aptes a grever,

P our chose humaine ? & le sens estre attainct

D’ un feu duquel l’aliment est estainct ?

Q uel animal, quelle roche immobile.

N e fremiroit oyant la voix debile

D u poure amant ?

Barcinio.

O si tu entendois

S onner sa harpe, & respondre a ses doys,

T u iugerois que le ciel crystallin

S e deßirast comme toile de lin,

E t depitié fondrois soubz les accors,

A mour tirant les boyaux de ton corps :

C ar cependant qu’elle dict & redict

P hilis, ce mot, comme ie t’ay predict,

O iij

L’ARCADIE

R esonne en l’air par si grand melodie

Q u’il n’en est point de telle, quoi qu’on dye.

Summontio.

O r me dy donc, en ce mal qu’il supporte,

V eit il iamais ouvrir la dure porte

D e la prison des rigoreuses dames

Q ui l’ont enclose avec les autres ames ?

Barcinio.

O Atropos (crioyt le poure amant)

O Lachesis, & Clotho, las comment

N e faictes vous a ma Philis pardon ?


Ottroyez moy pour un extreme don

Q ue mon esprit de ce corps ie delivre

P our avec elle eternellement vivre.

Summontio.

P uis qu’ainsi va que le ciel estssier,

Q u’il ne se veult en rien pacifier,

M eurent troupeaux par imprecations,

S i qu’aux forestz y ait vacations.

F eville en rameau, ny herbe en terre außi,

N e repullule apres ce mal icy.

Barcinio.

Q uand il advient qu’avec son Alouette

I l se lamente en voix basse & stouette,

E t qu’elle rend response a son parler,

L’ on pourroit veoir en la terre & en l’air

Autour

DE SANNAZAR. 108

A utour de luy Cygnes & Chahuans

L es uns chanter, & les, autres huans :

P uis quand ce vient devers le poinct du iour,

L e poure amant crie sans nul seiour,

S oleil ingrat, qui te faict revenir,

Q uand ta clarte ne me peult subvenir ?


Retournes tu afin que de rechef

P army ces prez bestail paisse en meschef ?

O u pour me faire incessamment (o roux)

E ncontre toy prendre picque & courroux ?


Si tu le faiz afin que ta venue

C hasse de moy l’humide & noire nue,

S aches que point ne vevil (par tous les dieux)

Q ue ta lueur enlumine mes yeuz

Q ui sont ia duictz a tenebres & lermes :

N y que tes rays vagabondz & peu fermes.

S eichent le pleur qu’amour m’a concité

P our mettre hors ma grande cecité.


En toutes pars ou la veue ie rouille,

I ncontinent le ciel se charge & brouille

P ar mon soleil estant occasion

Q ue tousiours soye en trouble vision.


Au temps paßé quand i’estois sans encombre,

I e resemblois au beuf rongeant a l’umbre :

M ais maintenant aller me laisse (helas)

C omme la vigne estant sans eschalas,

O iiij

L’ARCADIE


Parfois pleurant & parlant a moymesme,

M e dict ma harpe en sa querele extreme,

M eliseo de douleur tresorier

P lus ne me fais couronner de Laurier.


Souvent avolle un Bruyant ou un Merle

A u Roßignol que i’ay, de tous la perle,

Q uand il s’escrie, O myrtes sans esmoy.

C ontristez vous desormais avec moy.


Pareillement cracque sus une roche

L e corbeau vil, & digne de reproche,

D ont m’est advis que deussent abysmer

I schia, Capre, & Procide, en la mer,

A theneus & Milenus außi,

P our n’avoir plus de chagrin & soucy,


Apres se monstre a moy la Tourterelle

Q u’en son giron nouriz, O pastourelle,

S us un sec Aulne & de mousse couvert,

C ar se poser ne vouldroit sus un verd :

E t dict, õ beufz, les montaignes se pellent :

N eiges & ventz l’yver hideux appellent :

S oubz quel umbrage (helas) pour n’empirer

S e pourra lon desormais retirer ?


Mais qui pourroit escoutant ces propos

R ire, ou avoir en son ame repos ?

C ertainement les Toreauz ce me semble,

E n mugissant me crient tous ensemble

Par tes

DE SANNAZAR. 109

P ar tes souspirs tant & tant redoublez,

C’ est toy qui as les elemens troublez.

Summontio.

C ause ont les gens de se mettre en devoir

P our Melysee homme tant rare veoir,

P uis que ce vers en qui pitié ne fault,

D ans les rochers nourissent amour chault,

Barcinio.

C ombien de fois, o Page qui nous cœuvres,

T’ a il semblé qu’en recitant ses œuvres,

L es gros souspirs qui partoient de sa gorge,

F eussent soufstetz d’une fournaise ou forge ?


Meliseo iour & nuyct ie te sens,

E t en mon cueur s’impriment tes accens

S i bien que quand tu ne dys mot par ire,

I e compren bien ce que tu vouldrois dire

Summontio.

S i tu me venlx (amy) faire plaisir,

E scriy ces vers quand tu auras loisir

D essus les troncs des arbres d’icy pres,

A fin que quand aucun par cy apres

L es y lira, en soymesme il estime

Q u’entr’eulx ilz vont murmurant ceste ryme,

F aiz que du vent le soufstement leur vaille,

F aiz que les mots & nombres qui leur baille,

S’ espandent, si que Resine & Portiques

L’ARCADIE

S ouventesfois les sonnent en cantiques.

Barcinio.

S us son espaule un verd Laurier portoit,

Q uand ce propos de sa bouche sortoit,

C œuvre õ Laurier ce tombeau sans encombres,

P endant que feme icy Mente & Concombres,


Le ciel ne veult Deesse en bonne foy,

Q u’encor si tost ie me taise de toy,

A ins de mon cueur ne te laisse partir

P our plus d’honneur te faire departir.

D ont si ie uy, saches que par mes vers

Q ui ne sont point trop rudes & divers,


Entre pasteurs aura ta sepulture

P lus de renom que par belle sculpture :

C ar des Tuscans & Ligustiques montz

V iendront pasteurs de volunté semons

C’ est angle veoir, tant yver comme Esté,

P ource (sans plus) que tu y as esté :

E t puis liront sus la carrée lame

C est epitaphe a toy propice õ dame,

L equel me faict le cueur au corps trembler,

E t, peu s’en fault par douleur estrangler.


CELLE qui fut tant dure en son vivant,

A Melisee en amours la suyvant,

O ist desormais soubz ceste pierre froide

H umble, benigne, morte toute royde.

Sum-

DE SANNAZAR. 110

Summontio.

B arcinio si tu veulx presumer

D e trop souvent ces propoz resumer

P army ces boys, longuement ne tardra

Qu’un tien souspir embrasé les ardra.

Barcinio.

D e mon couteau par tout ie les engrave,

V oulant que soit leur renommée grave.

M esmes expres a ces fins les espars.

E n tous pays loingtains, de toutes pars,

D ont ie feray que le Tesîn & Adde

S entant d’amours Meliseo malade,

L e chanteront, & se feront ouyr,

S i que Philis s’en devra coniouyr,


Außi le faiz afin qu’en ioyeux criz

P asteurs de Mince honnorans ses escriz,

U n beau Laurier pour memoire luy plantent,

C ombien qu’encor de Tityre se ventent.

Summontio.

M eliseo devoit tousiours durer

A vec Philis sans tel maulx endurer :

M ais qui pourroit immuer le decret

Q ue les dieux ont conclu en leur secret ?

Barcinio.

S ouvent souloit l’appeller en ces bois,

E n gectant criz & lamentables voix.

L’ARCADIE

M ais maintenant le poure corps mortel

E s sus ce tertre au devant d’un autel,

O u luy faisant d’encens pur sacrifice

T ousiours l’adore en un sainct edifice.

Summontio.

H elas amy gette la ton manteau

S us l’herbe tendre aupres de ce rasteau

E t puis t’en va l’appeller a grand erre

S us ceste mote en sa loge de terre,

P eult estre dieu la grace te fera,

Q ue de presence il nous satisfera.

I e t’en requier d’außi parfaict courage

Q u’au ciel ie faiz, que gresle ny orage

D e ta maison ne ruinent le feste,

E t ou paistras, cheoir ne puisse tempeste.

Barcinio.

S’ encor tu veulx que ie le contreface,

P lus en diray : mais le veoir face a face

P our escouter ses propoz & devis,

E st si malaisé plus qu’il ne t’est advis.

Summontio.

S a vive voix me plairoit fort entendre

P our en mon cueur que la pitié faict fendre,

S es actions noter de poinct en poinct.

S i ie dy mal, ne me l’impute point.

Barcinio.

Or

DE SANNAZAR. 111

O r montons donc vers celle saincte tour,

C ar de ce tertre & du clos tout autour

I l est le seul hermite & laboureur,

E t n’y veult point avoir de procureur.

M ais prie au vent qu’il ne te soit contraire.

S oubz ces fruytiers nous conviendra retraire

S i nous avons temps assez d’y monter,

E t lors pitié te pourra surmonter.

Summontio.

I e te faiz veu solennel õ Fortune

S i maintenant nous veulx estre opportune,

Q ue tu auras de mon troupeau ioly,

U n aigneau blanc le plus gras & poly.

P uis toy Tempeste un außi noir que meure,

M ais que le ciel en cest etat demeure.


Ciel eternel ne permetz que ie fine

A vant ouyr ceste musette fine,

C ar ia pensant son organe escouter,

I l m’est advis que ie me sens bouter

V eines & nerfz hors la chair amortie,

T ant de pitié mon ame est assortie.

Barcinio.

A llons amy, que les dieux nous conduisent

A bon chemin, & grace nous produisent.


N’entens tu point de sa muse le son,

L aquelle exprime une triste lecon

L’ARCADIE

A rreste la, que les chiens ne le voyent,

E t abboyant de l’ouyr nous desvoyent.

Meliseo.

P hilis ie garde en un petit cofin

T es beaux cheveux iaunes comme l’or fin :

Q uand ie les tourne, ou que ie le renverse,

U n dard poignant mon poure cueur traverse.


Souventesfois ie les lye & deslye,

L aissant mes yeux en grand melancholie

P louvoir dessus : puis de souspirs ardans

I e les essuye, & reserre dedans.


Ceste ryme est debile basse & vaine,

C omme qui sort d’une rustique veine :

M ais si clameurs plus ameres que fiel

P euvent trouver aucun merite au Ciel,

L a fermeté du zele qui me mord,

D eust a pitié mouvoir la dure mort.


Philis ie plains ton trop soudain trespas,

L armes gettant que ie n’espargne pas

P our de l’humeur reverdir tout le monde

H ors moy, qui fuie en noire chartre immunde.


O belle donc, pense au vivre passé,

E t comme avons nostre aagc dispensé,

A tout le moins si amour ne se perd

P assant Lethes, qui tout oubly depart.

DE SANNAZAR. 112

À la Musette
[modifier]

Icy finent tes entreprises ô rustique & sauvage Museste, indigne pour ta basse resonnance d’estre sonnée d’un pasteur plus expert, mais bien d’aucun mieux fortuné que moy. Tu as esté peu de temps a ma bouche & a mes mains exercice assez agreable : et maintenãt puis que c’est le vouloir des dieuz tu leur imposeras avec long silence (paravanture) un repos eternel : car mauvaise fortune te faict separer de mes leures, avant que par doys experimentex iaye deuement en bonne mesure sceu exprimer ton armonie, publiant ces notes (quelles qu’elles soient) plus convenables a contêter simple brebiettes parmy les forest, que peuples curieux dedans les bonnes villes. Et fault que ie face, comme celuy qui estãt offensé des pilleries faictes nuyct en ces iardins, cueville par despit de dessus les branches fertiles, les fruictz non encores parvenuz a suffisante maturité : ou comne le rude paysant, lequel devant le temps se haste de prendre sur les arbres les oysillons sans plume avec les nidz ou ilz sont escloz de crainte qu’ilz ne luy soient raviz & ostez par les serpens ou pasteurs. A raison dequoy ie te prie, & tant que ie puis admoneste, que contente ta rusticité, tu vevilles demourer entre ces solitudes : car il ne t’appartient d’aller chercher les

L’ARCADIE

sumptueux pallais des princes, ne les superbes places des citez pour humer les applaudissemens, faveurs simulées ou gloires venteuses qui sont vaines amorses, faulses attractions, sottes & manifestes flatteries du populaire mal fiable. Ton debile son ne se pourroit gueres bien entendre parmi celuy des buccines espouentables, ou royales trompettes : mais te pourra suffire d’estre enflée sus ces montagnes par les bouches de tous pastoureaux, enseignant les forestz retêtissantes a resonner le nom de ta maistresse, et de plaindre amerement en toymesme le dur & inopine accident de sa mort trop hastive, qui est occasion de mes larmes eterneles, & de la douloureuse et inconsolable vie que ie meine : si celuy se peult dire vivant, qui est ensepvely dedãss le gouffre des miseres mõ daines. Lamente doncques malheureuse : car sans point de doubte, tu en as bien grande raison. Contriste toy poure vesve desolée. Pleure infortunée musette, privée de la plus chere chose que dieu t’eust prestée en ce monde. Ne cesse point de larmoyer, & te complaindre de tes cruelles advantures, tant qu’il te demourra chalumeau entier en ces forestz : & faiz sortir de toy les accens qui serõt plus conformes a ton miserable estat. Puis s’il advenoit quelquefois qu’aucun pasteur te voulsist employer en choses ioyeuses, faiz luy pre-

mierement

DE SANNAZAR. 113

mierement entendre que tu ne scais sinon gemir & lamenter, & apres par experience & veritables effectz monstre luy qu’il est ainsi en luy rendant continuellement un son piteux & lamentable : de sorte que luy craignant troubler sa feste, soit contrainct te esloigner de sa bouche, & te laisser en repos pendue a cest arbre, ou maintenant avec souspirs & merveilleuse abondance de larmes, ie te consacre en memoire de celle qui iusques a present a esté cause de mes ouvrages : par le soudain trespas delaquelle la matiere est maintenãt du tout faillie a moy d’escrire et a toy de sonner. Noz muses sont estainctes, noz Lauriers dessechez, nostre Parnase est ruyné. Les forestz sont toutes muettes, les vallées & les montaignes sont par douleur devenues sourdes. Il ne se treuve plus Nymphes ny Satyres emmy les boys. Les pasteurs ont perdu le chanter. A peine peuvent les troupeaux pasturer dedans les praries, & de leurs piedz fangeux troublent par despit les claires fontaines. Mesme se voyans tarir le laict, ne daignent plus substanter leurs faons. Semblablement les bestes sauvages abandonnent leurs cavernes. Les oyseaux fuyent leurs nidz. Les arbres durs & insensibles gettent leurs fruitz par terre avant qu’ilz soient meurs : et les tendres fleurettes toutes desolées se flestrissêt. Les poures mou-.

P

L’ARCADIE

sches a miel dedans leurs ruches laissent périr le miel imperfaict. Toute chose tumbe en ruine, toute esperance est defaillie, toute consolation est morte. Desormais ne te reste ô ma Muse si non te douloir iour & nuyt en perseverance obstinée. Or te contriste doncques langoreuse, et te plains tant que tu pourras de la mort avare, du Ciel sourd, des cruelles Planettes, et de tes iniques destinées. Et si d’adventure entre ces rameaux le vent te faisant branler, te donnoit quelque esprit, ce pendant qu’il durera ne faiz iamais autre chose que crier. Ne te soucie point si quelq’un (peult estre) accoustumé d’ouyr des accors plus exquis, d’un mauvais goust desprisoit ta bassesse, & t’appelloit lourde ou großiere : car veritablement (si tu y penses bien) c’est ta principale & propre louenge, pourveu que ne te bouges des forestz, & des lieux qui te sont convenables. Ausquelz encores suis ie asseuré qu’il se trouvera des personnages qui par iugement subtil examinant tes paroles, diront que tu n’as en quelques cndroit bien observé les loiz de bergerie, et qu’il n’est licite aucun de passer oultre ses limites. A ceulx la ie veuil bien que (confessant liberalement ta faulte) tu respondes qu’on ne scauroit trouver laboureur tant expert a faire des sillons, qu’il se puisse tousiours promettre de les mener tous droicte-

ment

DE SANNAZAR. 114

ment sans tordre d’une part ou d’autre. Cõbien que ne te fera petite excuse d’avoir esté la première en ce siecle qui auras esveillé les forestz endormies, et monstré aux pasteurs a chanter les chansons desia mises en oubliance, et de tant plus, que celuy qui te composa de ces roseaux quand il fut en Arcadie, n’y alla comme pastoureau champestre, ains en ieune homme bien institué, descongneu & pelerin d’Amour. D’advantage au temps passé s’est trouvé des pasteurs tãt hardiz qu’ilz ont osé pousser leur stile iusques aux oreilles des Consules Romains : soubz l’umbre desquelz toy petite musette pourras bien te couvrir, & defendre ta raison. Mais si de fortune il t’en venoist un de plus gracieuse nature, lequel t’escoutant en pitié, gettast hors quelque larme amoureuse, presente soudainement a Dieu pour luy tes prieres a ce qu’il luy playse le conserver en sa felicité, l’esloignant de noz miseres : Car a la verité qui se sent des adversitez d’aultruy, a souvenance de soymesmes. Toutesfois ie croy que ceulx la seront aussi rares, que corneilles blanches, pource que la tourbe des detracteurs est beaucoup plus copieuse. Et contre eulx ie ne puis penser quelles armes ie te pourroye donner, sinon te prier cherement, que te rendant la plus humble qu’il te sera poßible, te disposes a soustenir en patiêce leurs vio-

P ij

L’ARCADIE

lentes morsures. Nonobstant ie pense estre aßeuré que n’aura besoing de ce faire, si suyvant mon conseil tu te veulx tenir en ces boys secretement, & sans aucune pompe : Car, qui ne faulte, n’a peur de tumber : & qui chet en la plaine (ce que n’advient gueres) se relieve sans dõmage, seulement. avec un peu de secours de ses propres mains. Parquoy tu peux tenir pour chose indubitable, que celuy peult vivre en plus grãd repos, qui est plus loingtain & retiré de la multitude confuse. Et entre les hommes se peult plus veritablement estimer bien heureux celuy qui sans envie des grandeßes d’aultruy, par modestie de courage se contente de sa fortune.

FIN

115

==

EXPOSITION DE PLVSIEVRS

motz contenuz en ce livre dont l’intel-

ligence n’est commune.

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A.

Achelous est un fleuve sortant de la montaigne Pindo qui est en Thessalie. Il separe Acarnanie regiõ d’Epire d’avec Aetolie : & meine ordinairement tãt de sable avec ses undes qu’il cõioinct l’isle d’Artemite a la terre ferme. Voyez le premier chapitre du quatriesme livre de Pline en sa naturele histoire.

Aconite est une herbe que les fables dyent avoir esté née de l’escume de Cerberus quãd Hercules le tira des enfers. Sa descriptiõ et sa proprieté se trouveront aux LXVI chap. du IIII livre de Dioscoride, & LVII. De son VI.

Acteon filz d’Aristeus & d’Antinoe fille de Cadmus, fut muè en cerf par la déesse Diane, estãt offensée de ce qu’il l’avoit surprise nue, se baignant en une fontaine avec les Nymphes. La fable est au III de la Metamorphose d’Ovide.

Adde est une riviere venant d’aupres de Trente, aux cõfins des Venetiens. Elle passe a travers la ville de Verone, puis va tumber en la mer Adriatique.

Admetus fut Roy des Phereiens peuple de Thessalie. Le dieu Apollo garda ses bestes sus le bord du

P iij

fleuve Amphrisus lors qu’il estoit banny du ciel a cause des cyclopes qu’il avoit tuez. La fable en est au second de la Metamorphose.

Adonis filz de Cynara roy de Cypre & de sa fille Myrrha, fut pour sa beaulté singulieremêt aymé de Venus : mais en sa grande ieunesse un porc senglier le tua.dont la Deesse dolente, pour allegeãce de sa tristesse le convertit en une fleur nommée Anemone, laquelle est descripte en Dioscoride CLXVIII. chapitre de son second livre, & en Pline au XXIII. de son XXII. La fable se trouve au X. de la Metamorphose.

Androgeo signifie hõme terrestre. Par luy Sannazar entêd son pere, dont il faict les funerailles.

Adro mis en ceste œuvre pour un chien, signifiee puissant & robuste.

Aetna est une mõtagne de Sicile, maintenant dicte Mongibel. Elle souloit ardre iour et nuyt a cause des soulphrieres qui estoient en ses cauernes : et cela donna lieu a la fable disant que c’estoit la forge de Vulcan. Sa description est au III. livre de Pline au VIII. chapitre.

Aegeria fut une Nymphe avec laquelle les Romains estimoient que Numa Pompilius leur second Roy avoit quelque practique secrette, car ainsi le leur faisoit il entendre pour les tenir en obeissance.

Voyez

116

Voyez ladessus Cornelius Tacitus ou si bon vous semble, Tite Live.

Alphonse d’Aragon roy de Naples mourut lan mil CCCCLVIII. le premier ou le XXVII. de Iuillet. Voyez la chronique de Naples.

Alpheus est un fleuve d’Elide cité d’Arcadie, qui apres avoir faict un long cours en Achaie, s’abysme en terre, & coule par dessoubz lamer tant qu’il vient resortir en Arethuse fontaine de Sicile. Qui faict aux Poetes faindre qu’Arethuse est une Nymphe a laquelle Alpheus va faire l’amour p une voye soubzterraine. La fable en est au V. de la Meta.

Amarantha signifie non pourrissante, & se dict propremê de la fleur q nous appellons Passeveloux.

Ambrosie est une herbe comme un petit fruytier. La description est en Dioscoride au CLX. chapitre du III. livre.

Ameto est un pasteur introduict par Iehan Boccace en sa comedie des Nymphes Florentines.

Amphion filz de Iupiter & d’Antiope fut Musicien tant exquis, que les pierres suyvoient le son de sa musette, et par ce moyen ediffia les murailles de Thebes en Grece. Puis espousa Niobe, dont il eut sept filz & sept filles. Voyez qu’en dict Ovide au VI.de la Metamorphose.

Amphrisus. Voyez Admetus.

P iiij

Antiniana est une montagne a deux mille de Naples, ou le poete Pontan avoit un village decoré d’une belle fontaine de semblable nom.

Antipodes sont ceulx qui habitent en la partie de la terre opposée a nous.

Apollo est le soleil : qui, selon Macrobe en ses Saturnales, a tant de proprietez que lon luy peult attribuer tous les noms des autres dieux. Voyez Platon en son dialogue de Cratylus, ou de la droicte raison des noms.

Arcadie est une partie d’Achaie ainsi nommée de Arcas filz de Iupiter & de Calisto. Voyez le VI. chapitré du IIII. livre de Pline.

Arcturus est la queue de l’Ourse maieur qui sans cesse tournoye à l’entour du pole pour veoir sa naissance & decadence. Lisez le XI. chapitre du second de Pline.

Argus filz d’Aristor fut un pasteur qui eut cent yeux, parquoy Iunõ luy bailla charge de Io que Iupiter avoit transformée en vache blanche. Toutesfois Mercure par son doulx parler endormit tous les cent yeux de cest Argus, et luy couppa la teste. Puis ramena la vache a Iupiter. Lors Iuno mua son pasteur en Paon, et luy meit les yeux a la queue. Cela est amplement deduict au premier de la Metamor.

Arimaspie est une region de Scythie, dont les ha-.

bitans

117

bitans n’ont qu’un œuil au frõt. Voyez Pline en son VI. livre au XVII. chapitre, & au II. du VII.

Aspic est un serpent de couleur enfumé, noir, ou cendré, qui a les yeux aux temples & nõ au front comme les autres. Sa blessure est subitement mortelle, si lon n’y mect sus l’heure aucun des remedes communs en tous pays chaultz. Il n’est surmonté de creature que de la femme, laquelle de son seul regard ou attouchement le faict mourir. Lisez le XXIII. du VIII. livre de Pline.

Asterion est un ver rayé de blanc, donc Pline en son XXIX. livre au IIII. chapitre dict que la picqunre est tãt douloureuse, que celuy qui l’a soufferte, ne se peult (par grande foyblesse) tenir de ployer les iarretz. De ce ver Sannazar a nommé l’un de ses chiens.

Ausonie antiquement estoit ce que nous disons a cest heure le royaume de Naples, qui avoit ce nom d’un filz d’Vlysses regnant en celle partie.

Averne & Lucrin sont deux lacz pres du port de la ville de Baie. Voyez Blondus en sa description de Campagne.

Aurõne est une herbe dõt la descriptiõ se trouve au XXV. chap. du IIII. livre de Dioscoride.

Aurore est la splendeur qui precede la venue du Soleil, dechassant la nuyt, & ramenant le iour. Au-


cuns Poetes la dyent fille de Tithon & de la terre. Les autres maintiennent qu’elle est sa femme, et mere des ventz.

B.

Baccar ou baccaris, que ie nomme bache, est une herbe que les antiques estimoient de si merveilleuse efficace, que lon ne pouoit mesdire de la personne qui en avoit un chapeau sus la teste. Elle est inserée au XLII. chap. du III. livre de Dioscoride.

Bacchus fut filz de Iupiter & de Semele, dont les Poetes dyent des choses singulieres. Il inventa la facon de faire la biere, & l’usage du vin, parquoy fut faict dieu des biberons.

Baie est une ville du royaume de Naples, ainsi nommée de Baius l’un des filz d’Vlysses, lequel y fut enterré. Horace dict que de son temps elle florissoit en si grãdes beaulte & delices, qu’en ce mõde n’y avoit lieu plus recreatif. Pour scavoir sa situation, lisez Blondus en sa Campagne.

Barcinio signifie grave chanteur.

Basilic est un serpent qui n’excede une paulme en grandeur. Il naist aux desers d’Afrique et en l’Ethiopie orêtale pres d’une fõtaine nõmée Noire, que plusieurs estimêt la source du Nil. Par ou il passe, son soufflemment faict mourir arbres, herbes, hõmes, & tous animaux, mesmes faict esclater les

roches

218

roches. Toutesfois la Mustelle se combat a luy, & finablement le faict mourir. Voyez Pline au XXI. chapitre de son VIII. livre.

Battus fut un pasteur que le dieu mercure trãsforma en roche gardãt forme humaine, pource que contre sa promeße il avoit enseigné au dieu Apollo le lieu ou Mercure avoit mis les vaches qu’il luy avoit destournées. La fable en est au second livre de sa Metamorphose.

Baulme est un petit arbre naissant en Iudée. Voyez sa description en Dioscoride au XVIII. chapitre de son premier livre.

Bootes est une estoille du ciel prochaine du chariot, que nous disons la Poußiniere, autrement. Septentriõ, a cause de sept estoilles qui font sa figure. Aucuns nomment ce Bootes Arctophylax, c’est a dire Gardien de L’ourse.

Bucolique signifie chãson ou propos de bouvier.

C.

Cacus est interpreté mauvais, cauteleux ou îgrat.

Caritheo c’est grace de dieu.

Calisto fille de Lycaon Roy d’Arcadie fut par Iupiter transformée en ourse, puis finalement mise au ciel. La fable en est au second de la Metamorph..

Capri est une isle pres la ville de Surête au royaume de Naples. Ceste isle selon Pline au VI. cha-


pitre de son III. livre, a XL. mille de tour, qui sont vingt lieues francoises.

Caraciol estoit un gentil hõme Napolitain nommé Marin, de la parenté du prince de Melphe. Il se delectoit merveilleusemêt a la philosophie morale : & souvent en reduisoit de belles sentences en vers Latins ou Italiens.

Ceres fut fille de saturne de la deesse Opis. Elle enseigna premierement aux siciliens a labourer & semer les terres, puis leur donna des loix. Claudian fainct que Pluto ravit sa fille Proserpine.

Chardon a cent testes, est ce que les grecz nõment Eryngion. Voye le XX. chap. du XXII. livre de Pline, & le XXI. du III. de Dioscoride.

Charles troysiesme Roy de Naples mourut l’an M.CCC.LXXXVI. & Ladislao son successeur huict ans apres. Parquoy le royaume tûba en la main de Iehanne fille du dict Charles & de ma dame Marguerite seur d’une Royne Iehanne qui avoit esté pendue en Naples pour ses demerites. Le dscours en est assez ample au V. livre de la chronique de Naples.

Chrysaldo signifie doré.

Caister est un fleuve d’Asie, lequel menant avec ses undes plusieurs rivieres et russeaux, passe a travers le palus ou marescage dict Asie, qui donné le

nom

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nom a la plus grãde partie de la terre, puis s’en va laver la ville de Ephese, ou souloit estre le temple de Diane, l’un des sept miracles du monde : & de la se va rendre en la mer.

Cyclopes, autrement Lestrigons, furent hommes. habitans une partie de Sicile. Lon dict qu’ilz n’avoient qu’un œuil au milieu du front, cõme les Arimaspiens, dont çy dessus est parlé. Ilz mengeoient chair humaine, & en l’isle de Crete maintenant dicte Candie, premierement inventerent la maniere de faire le fer, & pource furent estimez ministres de Vulcan forgeron des dieux. Les plus renommez entr’eux furent Brontes, Steropes, & Pyragmon, dont la vie estoit tant bestiale, qu’ilz ne faisoient compte d’aucune loy ou religion : & de la vient le proverbe que lon dict a un homne mal vivant, qu’il mene vie cyclopique.

Cygne fut un Roy des Liguriens maintenãt Genevois. Il fut trãsmué en oyseau de son nom en pleurant la mort de Phaethõ son amy. Toutesfois Ovide au XII. de sa Meta. en dict une autre trãsmutatiõ.

Cyparissus filz de Telephus souverainemêt aymé d’Apollo, avoit entre ses delices un cerf privé, que par mesgarde il tua d’un coup de traict : dont il eut telle douleur qu’il mourut en pleurãt : et Apollo le cõvertit en Cypres. Ce nonobstant il est cõsacré


a Pluto roy de mort et des umbres, pource qu’il distille continuellement. Voyez sa description en Pline aux XXIII. chapitre de son XVI. livre, & en Dioscoride au LXXXVI. chapitre du premier livre.

Circe fut fille du soleil & de la Nymphe Persa. Elle se tenoit pres de Gaiete au royaume de Naples : & la exerceant l’art de sortileges & enchantemens, convertit les compagnons d’Vlysses en porceaux et autres bestes. Voyez le XIIII. de la Meta.

Clymene fut fille de L’ocean & de Thetis femme de Merops, toutesfois elle cõceut d’Apollo Phaethon, et ses deux seurs Phaethusa et Iampithia, qui moururent de tristesse voyant leur frere fouldroyé : puis furent transformées eu Poupliers, dont Sannazar dict que Hercules se souloit couronner. Mais ie treuve au dernier chapitre du XVI. livre de Pline, que Hercules premierement se couronna d’Olivier sauvage. Bien est vray qu’il dict au premier du XII que le Pouplier est consacré a cest Hercules.

Clonico signifie aucunesfois le bout d’une branche, autresfois la branche toute entiere, ou sublimité & haultesse.

Crocus fut un ieune homme aymé oultre mesure d’une belle fille nõmée Smilax : mais l’amour ne succedãt selon leurs desirs, lãguissans furent muez en fleurs, ascavoir Crocus en Safran, & Smilax en

Gensemis

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Gêsemis. Voyez le IIII. livre de la Metamorphose pour la transformation : & pour la description & proprietez les XXV. chapitre du premier livre de Dioscoride, & XXVIII. du IIII.

Cuma est une ville du royaume de Naples, ou souloit resider la Sibylle Cumane, qui cõduysit Aeneas aux enfers, tesmoing Virgile au VI. de son Aeneide. La situation et singularitez de celle ville, vous seront dictes par Blondus en sa campagne.

D.

Dametas, Corydon, Daphnis, Mopsus, Menalcas, Damon, Alexis, Alphesibeus, Melibeus, & Meris, sont tous noms de pasteurs introduictz, par Virgile en ses Bucoliques.

De la transformation d’homme en loup, voyez qu’en dict Pline au XXII. chap. de son VIII. livre.

Danube est un grand fleuve qui passe entre Germanie, Hongrie & Scythie. Il entre par sept bouches en la mer comme faict le Nil. Les antiques le nommoyent Ister, & encores a present les Poetes usent de ce nom.

Delia est la Lune, ainsi dicte, a calife de l’isle de Delos ou principalement elle estoit adorée.

Daphne fut une Nymphe de Thessalie, fille du fleuve Peneus, laquelle fuyant les amours d’Apollo fut cõvertie en Laurier. Voyez le I. de la Metam.


Diane fut fille de Jupiter & de Latona. Les antiques l’ont ennoblie de perpetuelle virginite, et faicte deesse de la chasse, luy attribuant arc, fleches & carquoys, avec un chariot tiré par quatre cerfz blancz, environné d’une grande cõpagnie de Nymphes pareillement vierges, & adonnées a l’exercice de la chasse.

E.

Echo est une reverberation de voix ou de son qui se faict entre les vallées sus les eauz ou en lieux voultez. La fable d’elle & de Narcissus est deduicte au III. de la Metamorphose.

Eglogue est la chanson ou propos d’un gardeur de chevres.

Elencho est mis en ceste œuvre pour quelque sophiste ou calumniateur.

Elpino signifie esperant.

Enareto estoit quelque homme docte de l’isle de Enaria, maintenant Ischia, pres de Naples, s’estant retiré a l’estude de la philosophie naturele.

Encens est une petite plãte de l’Arabie heureuse, descripte au I. livre de Dioscoride au LX X. chap.

Endymion fut un pasteur tant beau que la Lune en devint amoureuse, tellement que pour le visiter souventesfois descêdoit en la mõtaigne Latmos, & a la fin impetra de Iupiter son pere, l’accord ou ot-

troy d’un

121

troy d’un don, tel que son amy vouldroit requerir. Lors ce pasteur se voyant au chois, demãda le somme perpetuel sans vieillir ne mourir, & de la vient que lon dict a tout hõme qui dort trop, qu’il faict le somme d’Endymion.

Erebus selõ les Poetes est le plus profond & obscur lieu de la terre, ou la profundité des enfers.

Ergasto signifie ouvrier, & soubz ce nom Sannazar veult entendre soymesme.

Eridan est un fleuve d’Italie qui print ce nom de Phaeton, lequel y fut noyé. Maintenant il se nõme le Pau. Pomponius Mela dict que sa source vient du mont Vesulus aux confins des Genevoys, & außi Pline le tesmoigne au XVI. chap. de son III. livre.

Espagne est bien fertile du long des costes de la marine : mais dedans le pays loing de la mer, elle est tourmente de merveilleuse sterilité.

Eugenio signifie noble, ou de bonne nature.

Eumenides sont les furies infernales, qui sõt trois. La premiere Alecto, qui signifie tourment continuel par ire & appetit de vengeance. La seconde Tisiphone, interpretée meurdriere, pour couvoytise des biens d’autruy. Et la tierce Megera, interpretée envieuse du repos des hommes.

Eurotas est un fleuve de Lacedemone passant a travers la ville de Sparte. Il print ce nom d’un Eu-

Q


rotas filz de Mylet, qui par trenchées et fossez feit escouler en la mer les eaux cropissantes, dont ceste region estoit infestée tant de sterilité q de vermine.

F.

Faunus fut filz de Picus, & pere du Roy Latin qui regna en Italie. Lon dict que cestuy la engendra en sa fême Fauna, les Faunes, Satyres, Pãs, et Sylvãs, que les poetes dyent estre dieux des rustiques, et les figurent cornuz, ayans les iambes comme chevres.

Fronimo signifie prudent, ingenieux & de bon conseil.

G.

Gallicio me semble estre un diminutif de Gallicinio, qui signifie le chant du coq. Ou s’il ne l’est, ce poete veult entêdre quelque sien familier Espagnol du pays de Gallice.

Geans sont sainctz filz de la terre, sans semence de pere. Les poetes faignent qu’ilz s’assemblerêt en Phlegra vallée & forest de Thessalie, & que la commencerent de mettre le mont Ossa sus Pelion, pour faire la guerre aux dieuz, & les chasser du ciel. Ceste fable est bien descripte au premier livre de la Metamorphose.

H.

Harpyes furent filles de Neptune & de la terre, volatiles, ayãs forme feminine iusques a la moytié,

la reste

222

la reste de serpent, & les griffes merveilleusement crochues. Elles se tenoient en Stymphale, qui est un lac d’Arcadie. Leurs nõs furêt Aello, Ocypete, Celeno, et Thyella qui signifient. Orgueuil, Avarice, Rapine, & Envie.

Hecate est Proserpine aux enfers, Diane en la terre, & la Lune au Ciel.

Hesperie est le pays d’Italie, ainsi nommé de l’estoille occidentale dicte Hesperus ou Vesper.

Hetrurie selõ quelques uns est dicte quasi heteros horos, signifiãt autre lirnite, pource que les antiques Grec qui habitoiêt aux envirõs de Rome tenoient l’une des rives du Tibre, & les Romains l’autre.

Hyades furent filles d’Atlas & d’Aethra fille de L’ocean & de Tethis. Leurs noms sont Ambrosia, Eudora, Pasithea, Coronis, Plexaura, Pitho, & Tythe ce sont estoilles qui se voyêt en la teste du Toreau signe du ciel. Leur naissance qui est le XIX. d’Avril, menace la terre et la mer de grans orages

Hyacinthe est une herbe que nous appellons Iacinthe, vaciet, ou ognon sauvage. Elle croist emmy les boys, & fleurist au printemps. Il en est de deux sortes, l’une qui a les fleurs rouges & merquees de certaines taches noires. En celle la dyent les poetes que fut transmué Aiax, apres qu’il se fut tué de rage d’avoir perdu les armes d’Achilles par l’e-

Q ij


loquence d’Vlysses. L’autre a les fleurs violettes, et en ceste la fut converty un ieune enfant Lacedemonien que Apollo & Zephyrus aymerent. Les fables en sont escriptes, la premiere au XIII. et la secõde au X. de la Metamorphose.

Hyena est une beste d’Afrique dõt Pline au XXX. chapitre du VIII. livre, et VIII. de son XXVIII. se moquant des Magiciens, dict qu’il en font des comptes merveilleux. Et monstre bien par la, qu’il estoit homme de iugement singulier, & non pour succumber aux vaines persuasions de telz imposteurs.

I.

Idalogo peult estre interpreté, prenant garde sa parole.

Iphis fut un petit cõpagnõ qui devint amoureux d’une belle damoiselle nõmée Anaxarete, du noble sang de Teucer. Et voyant le poure langoureux que sa dame ne faisoit estime de luy, par une impatience forcenée luy mesme se pendit a sa porte. Mais cõme on le portoit enterrer, Anaxarete voulant veoir la põpe funebre, fut p les dieux cõvertie en Marbre. La fable en est au XIII. de la Metamorphose.

Iuno fut fille de saturne, seur et femme de Iupiter, Deesse des seigneuries & richesses. Toutesfois elle ne pouoit concevoir enfant de son mary : mais

une fois

123

une fois en mengeant une laictue sauvage elle devint grosse d’Hebe deesse de ieunesse. Puis eut Vulcan de Iupiter. Les paons luy sont consacrez, et portent son chariot en l’air.

Iupiter fut filz de saturne & de Cybele, frere de Neptune, de Pluto, et de Iuno. Les poetes faignent qu’apres la mort du pere les freres feirêt leurs partages : dont le Ciel escheut a Iupiter, la mer a Neptune, les enfers a Pluto, & la region de l’air a Iuno. Ce Iupiter est tenu pour le souverain des dieux : & luy sont attribuez les fouldres, qui estonnent tous les elemêtz. Tertullian escript qu’il a biê esté trois cens hommes ennobliz de ce nom Iupiter, qui ont faict chascun en son endroit des choses memorables, & dignes d’eternité. Varro les nombre tous l’un apres l’autre : mais pour eviter cõfusion, toutes leurs louenges sont referées a ce seul filz de Saturne qui regna en Crete.

L.

La beste qui adore la Lune, puis se va purger en une fontaine, est l’Elephant, de la nature duquel Pline en son huictiesme livre faict unze chapitres suyvans.

Laccinio fut un larrõ qui faisoit des maux innumerables en toute l’Italie, mais principalement environ Naples et Sicile. Toutesfois a la fin Hercules en de-

Q iij


pescha le monde : puis le feit enterrer en l’isle Calypso, que Homere nõme Ogygie, laquelle est en la mer de Phenice, maintenant dicte Afrique, & plus communement Barbarie.

Lambrusque c’est vigne sauvage.

La Gaule cisalpine aux italiens est ce que nous disons Lombardie, qui a nous est transalpine. Voyé Caesar en ses commentaires.

La Lune enchantée est ce que les Latins nommêt interlunium, & nous default de lune. Pareillement quãd quelque nue estant devant la face la faict apparoir rouge & espouvêtable. Puis, außi quand elle est eclipsee : car les antiques devant que Thales Milesius & Sulpitius Gallus en eussent monstré la raison aux Grecz & aux Romains, estimoient que cela se faisoit par enchantement. Lisez le XII. chapitre du second livre de Pline.

La pierre qui se treuve dedans le gezier du coq blanc, se nomme Alectorie, & dict on que Milo de Crotone la portoit ordinairemêt sus soy aux ieux Olympiques, parquoy tousiours en revenoit vainqueur. Voyez Pline en son XXXVII. livre au X. chapitre.

La pierre qui a semblãce d’une langue humaine, et est propre aux ambassadeurs d’amourettes, Pline au chapitre cy dessus la nomme Glossopetra.

La pierre

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La pierre qui rend les hommes invisibles, se nõme heliotropia : & qui vouldroit veoir ces choses diffusement, ie luy conseilleroye lire le XXXVII. dudict Pline entierement, & celuy des vanite de magique, qui est le XXX. des siens.

Le grãd pasteur Panhormitan estoit un poete fort famulier de Pontano, & dont il a faict mention en plusieurs endroitz de ses œuvres, mesmes apres sa mort l’honora d’un epitaphe qui est le IX. entre les siens.

Lentisque est descript amplement au LXXV. chapitre du premier livre de Dioscoride, mais avec ce Cicero dict qu’il produict semêce trois fois l’annee, pour monstrer aux rustiques les trois saisons de labourer : et Pline allegue ses vers au XXV. chapitre de son XVIII. livre.

Le pasteur d’Afrique lequel edifia les murailles de la Cite de dieu, est sainct Augustin.

L’herbe que les abuseurs magiciens dyent avoir vertu de tarir toute eau ou elle est gectée, & d’ouvrir toute serrure de son seul attouchement, est de Plinc nõmée Aethiopis, mais il s’en mocque le plus, qu’il est poßible, au quatriesme chapitre de son XX. livre.

L’herbe qui donne en tous pays abondance de toutes choses, Pline außi aux chapitre et livre pre-

Q iiij

cedens la nõme Latace : et n’en faict pas moins que de l’autre.

Les enchantemens & coniurations pour resister aux têpestes de la mer, tonnoirres, pluyes, gresles, et autres orages, se peuent trouver dedans les livres de l’occulte philosophie que maistre Henry Agrippa s’est a grãd tort attribuez : car il ne les a faict que transcrire d’un livre qui est en la librairie du Pape. Mais quoy que ce soit, tout cela n’est que pure mensonge, & chose invêtée pour abuser ceux qui sont de legiere creance.

Les mõtagnes Maßiques sont a l’entree de la cãpagne de Naples, iognãt la bouche du fleuve Liris.

Les Muses filles de Iupiter et de Mnemosyne, c’est a dire memoire, sont neuf en nombre. La premiere Clio, qui inventa l’Histoire. La seconde Thalia, qui trouva la raison d’agriculture. La troisiesme Euterpe, a laquelle sont attribuées les mathematiques. La quatriesme Terpsichore, qui premiere enseigna de biê instituer les enfans. La V. Erato, invêtrice des pactions et sermens solen[n]nelz. La VI. Polyhymnia, qui mõstra l’usage de la harpe. La VII. Melpomene, qui dõna cõmencement a la musique. La VIII. Vrania, qui apprint l’Astrologie aux hõmes & la IX. Calliope, source des nõbres et mesures, et par cõsequêt de la poesie. Voyez Virgile en ses Opuscules.

Lethes

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Lethes est un fleuve d’Afrique environ l’extremité d’une des Syrtes. Les poetes le mettent entre les Enfers & les champs Elysiens, et dyent que les ames qui en boyvent, perdent incontinent la souvenance de toutes choses.

Le Toreau qui est au ciel second entre les signes du zodiaque, est celuy dont Iupiter print la forme quand il ravit Europa. Voyez sa fable au second de la Metamorphose.

Leucadie est une pointe de terre de la region d’Epire, qui s’estend bien avant en la mer, & peu s’en fault qu’elle ne soit isle. Les antiques la nommoient Noritis.

Libye & Afrique c’est une mesme chose.

Libra est l’un des signes du zodiaque : & quãd le soleil y entre, qui est le XXII. de Septembre, il faict l’equinocce d’Autonne, c’est a dire les nuyctz außi longues que les iours.

Linterno est le lieu ou Cn. Scipion l’African alla de soymesme voluntairement en exil, quand aucuns envieux le faisoient presser de rendre compte au Senat de Rome, du butin qu’il avoit faict en la conqueste d’Afrique : & en ce lieu il ordonna que lon escrivit sus sa tumbe apres sa mort : Pays ingrat tu n’auras ia mes os. Voyez Blondus en sa description de Campagne.


Liris est un fleuve de Naples maintenant nommé le Garillan. Sa source provient des mõtagnes Apenines, qui durent depuis les Alpes de Boulongne iusques a la mer de Sicile.

Logisto signifie grand parleur.

Lucanie, maintenãt la Prusse, ou en langage corrõpu la Brusse, est un pays entre Apulie & la Calabre.

M.

Manto fut fille de Tiresias prophete de Thebes. Apres la mort de son pere, elle s’en veint en Italie, et cõceut de Tiberius Roy des Tuscans un filz nommé Ocnus, qui depuis fut nommé Bianor. Cestuy la feit fermer de murailles une bourgade que sa mere avoit edifiée pour sa retraicte, et l’appela Mãtoue.

Marsias fut un Phrygien, c’est a dire Troyen, qui se venta de sonner du hauboys auβi armonieusemêt qu’Apollo feroit de la harpe : mais il fut vaincu : parquoy Apollo le feit escorcher tout vif, puis le corps fut mué en fleuve qui retiêt encores son nom.

Maßilia est mise en cest œuvre pour la mere de Sannazar.

Melampo que Sannazar met pour le nom d’un chien, signifie pied noir.

Medée fut fille d’Acetes Roy de Colchos, et de Hypsea sa femme. Elle se trouva tãt exquise en sortileges et enchãtemês, les poètes en ont faict des fa-

bles

bles merveilleuses a racõpter, et beaucoup plus difficiles a croire, prîcipalemêt Ovide au 7. de sa Met.

Mercure filz de Iupiter & de Maia fille d’Atlas est par les poetes faict messager & interprete des dieuz, & luy mesme, dieu d’eloquence, des marchans, & des larrons. Ses ambassades secretes & larrecineuses finesses seroient trop lõgues a escrire.

Meliseus signifie menãt vie triste, & Sannazar soubz ce mot veult entendre ssoymesme, car il deplore la mort de s’amye qu’il nomme Philis, en memoire de laquelle il compose cest œuvre.

Mergilina est un village sus le chemin de Naples a Poussol, que lon disoit antiquement Puteoli. En ce village est une fontaine de mesme nom, & la estoit la residêce de Sannazar : car Frederic Roy de Naples, luy en avoit donné la seigneurerie.

Mince est un fleuve d’Italie qui sort du lac Benaco, & va circuir la ville de Mantoue, puis se gette dedans le Pau.

Myrrhe est un petit arbre de l’Arabie heureuse, dõt Dioscoride au LXVII. chap. de son premier livre faict la description, & racõpte les proprietez.

Minerve nasquit du cerveau de Iupiter : & a sa naissance tumba de la pluye d’or sus la terre. Ell’est außi nõmée Pallas, deesse de prudêce. Entre autres choses, les poetes faignent qu’elle avoit un escu


de Crystal, au milieu duquel estoit attachée la teste de Meduse Gorgone, dont les cheveux estoient serpens, & tous ceux qui venoient a la veoir, estoient soudainement transformez en pierres.

Misenus est une montaigne a cinq mille de Cuma, dont cy dessus est parlé. Voyez qu’en dyent Virgile au sixiesme de l’Aeneide, & Blondus en sa Campagne.

Montano se met en cest œuvre pour Virgile.

N.

Naccaires sont petitz tabourins platz, a la moresque, garniz tout autour de sõnettes ou pieces de cuyvre pendantes a petitz filetz. Les nourrisses en Espagne, Italie, Biscaye, Gascongne, & Angleterre, en appaisent encores a present leurs enfans quand ilz pleurent. D’autres dyent que ce sont tabourins de cuyvre poinctuz par bas, dont les Mores sonnêt a cheval quand ilz vont a la guerre.

Naples fut premierement cõstruicte par aucuns Grecz, qui pour chercher nouvelles habitations estoient sortiz de Chalcide ville en l’isle de Euboëe maintenant dicte Nigrepont. Ilz descendirêt premierement aux extremitez d’Italie, & la fonderent Cuma, dõt est parlé cy dessus. Puis long temps apres entrant plus avant en la terre, trouverent la sepulture de l’une des trois seraines nõmée Parthe-

nopé

127

nope, qui leur sembla bon augure : parquoy se disposerent d’y bastir quelques petites Cabanes, que tumultueusement il nommerent Paleopolis, c’estadire, vieille ville, & Neapolis ville neusve. Toutesfois en fin le nom de Paleopolis se perdit, & demoura celuy de Naples, & de Parthenopé, qui est souvent usité entre les Poetes.

Narcissus filz de Cephisus & de Liriope, fut transmué en une fleur que descript Dioscoride au CXLII. chapitre de son IIII. livre, & la fable de sa transmutatiõ est au III. de la Metamorphose.

Nepitelle est ce que nous appellõs Calament, Poliot sauvage, ou l’herbe au chat. Voyez le XXXIIII. chapitre du III. livre de Dioscoride.

Neptune filz de saturne, frere de Iupiter & de Pluto, eut pour femme Amphitrite, en laquelle il engendra plusieurs Nymphes. Les poetes l’ont faict Roy de la mer, & luy ont donné pour sceptre un Trident, qui est une fourche a troys fourchons, denotant la triple proprieté de l’eau, ascavoir qu’elle est coulante, navigable, & beuvable.

Niside est une petite isle pres de Naples

Nymphe a beaucoup de significations, toutesfois le plus souvêt elles sont prises pour les vertuz infuses par les eaux a la terre, & a ceste cause sont sainctes nourrisses de Bacchus. Leurs epithetes sont

exposez par Sannazar en la narration de Carino, parquoy n’est besoing de redicte.

O.

Ocean est la grande mer, ainsi nommée par les Grecz, a cause de sa promptitude, car ocys en leur langue signifie prompt & soudain. Cest ocean du coste de main gauche vers le soleil couchant, bat la coste d’Europe, & a main droicte celle d’Afrique : puis toute son eau se reduict en un goulphe, qui est entre deux montaignes nommées l’une Abila, & l’autre Calpe, que lon dict les colonnes d’Hercules ou les Gades, & noz mariniers l’appellent le destroict de Gibraltar.

Oyre est une peau de chevre ou lon tient l’huyle en France, & le vin en Espagne

Ophelia signifie aydant & profitable.

Opico peult estre pris en cest œuvre pour quelque vieil gentil hõme Napolitain, de qui Sannazar estoit familier : car Eudoxus dict que antiquement habiterent au pays de Naples divers peuples nommez Opiciens, Enotriens, Pelagiens, Ausoniens, Arunciens, Hetruriens & Osques, dõt ne reste seulement que les noms.

Orpheus fut filz d’Apollo & de Calliope. Les poetes le font prince de la muse lyrique, & dyent qu’il descendit aux enfers pour recouvrer sa femme

Eurydice

228

Eurydice. La fable en est au X. de la Metamorph[ose].

Orion nasquit sans mere de la seule urine de Iupiter. Il devint grãd chasseur a merveilles, et tenoit ordinairement cõpagnie a Diane. Mais a cause qu’il se venta de pouoir faire mourir soubz ses dardz toutes bestes sauvages quãd bon luy sembleroit, les dieux voulans punir ceste arrogance, feirent sortir de terre un scorpion, par leql il fut piqué au pied : dont se trouva navré a mort : et lors Diane parfourneit de le tuer a coupz de fleches, voulant venger l’outrage qu’il luy en avoit faict en la cuydant forcer. Puis Iupiter le meit au ciel entre les estoilles. Il se monstre au cõmencement de l’yver, et denõce tresmauvais têps : parquoy les poetes le figurent horrible de face, portãt un Bracquemart a son costé.

P.

Pales estoit deesse des pasteurs & pasturages. Ses sacrifices estoient nommez palilées ou parilées.

Pan filz de Demogorgon, ou de Mercure selon plusieurs, resista lõguem[n]t a Cupido, qui luy faisoit si forte guerre, que finablement il fut vaincu par la beaulte de Syringa Nymphe Naiade, qui fut cõvertie en roseau sus le bord du fleuve Ladon en Arcadie. Voyez le premier de la Metamorphose.

Paris filz de Priam Roy de Troie, & sa Nymphe Oenone, sont tant renommez, que ce seroit su-


perfluite d’en escire apres Ovide qui en a si bien parlé en ses epistres.

Parnasus est une montagne de Phocide cõsacrée aux dieux Apollo & Bacchus. Elle a deuz testes que plusieurs estiment l’une Cytheron, & l’autre Helicõ, mais a la verite ilz sont deceuz, car ce sont deux montagnes a part. Les Poetes y frequentent, a cause du dieu Apollo, & en nomment les Muses Parnasides.

Parques, deesses fatales, ou destinées, selon plusieurs, sont filles de Demogorgõ, mais Cicero les attribue a Erebus & la nuyt. Elles filent sus leur rouet les vies de tous animauz, & ne les peult on mouvoir par aucunes prieres pour en allonger une tant soit peu. Leurs noms sont Clotho, qui signifie evocatiõ : & ceste la tient la conoille. La secõde Lachesis interpretée sort ou fortune : laquelle tire, le filet. & la tierce Atropos, exposée immuable : & ceste la tient un couteau pour le couper quand bon luy semble.

Parthenio est une montagne en Arcadie.

Pausilipus est une montagne aupres de Naples, delectable a merveilles et signifie ostant tristesses : parquoy Sophocles dõne cest Epithete a Iupiter. En ceste mõtagne est la caverne de CCCCCC. pas de long, a travers de laquelle on passe pour aller a Poussol.

elle est

129

elle est toute chargée de bourgades & gros villages. Lisez Blondus en sa Campagne.

Perdris est un oyseau lascif, prevertissant nature. Les Poetes faignêt qu’un nommé Talus, neveu de Dedalus, fut transformé en ceste espece. La fable en est au VIII. de la Metamorphose.

Peneus est un fleuve de Thessalie dont la source est entre les mont Olympus & Ossa. Voyez Pline au VIII. chapitre de son IIII. livre.

Petulco que Sannazar mer pour un chien, signifie lascif.

Phenix est un oyseau descript par Pline au second chapitre de son X. livre, toutesfois il en parle cõme d’une chose fabuleuse.

Phlegra, voyez Geans.

Philis escript par i, & l simple, signifie amour, ou la chose aimée : mais par y & ll, c’est le nom de la fille de Lycurgus roy de Thrace, laquelle se pêdeit par impatiêce du retour de Demophoon son amy, & fut convertie en Amendicr. Lisez les epistres d’Ovide.

Phryxus & Helle furent filz & fille d’Athamantus Roy de Thebes, et de Neiphele sa prerniere femme, lesquelz fuyans la malice de leur marastre Ino, monterent sus le mouton a la toyson d’or pour passer la mer qui est entre les paluz Meotide

E

& l’isle de Tenedos en Phrygie. Mais Helle y fut noyée, et encores en est ceste mer dicte Hellesponte. Au regard de Phryxus, il arriza en Colchos, puis sacrifia le mouton aux dieux, qui le meirent au ciel (premier signe de tous ceux de zodiaque) & la toyson demoura pendue au temple. Voyez, le VI. de la Metamorphose.

Pyramides sont grans monceaux de pierre, ou plutost roches artificielles massonnées en carré, toutesfois allant tousiours en estrecißant iusques en hauteur admirable. Ce souloient estre sepultures de Roys, Roynes, & grans seigneurs, specialement du pays d’Aegypte. Leur nom vient de Pyr qui lignifie feu. Les Latins les appellent Metes, & nous bornes, a cause que les pierres dont on faict les divisions des champs, sont pour la pluspart de facon toute semblable.

Plane en un arbre sterile, dont Pline en son XII. livre au premier chapitre declare la forme, & a quoy il est bon.

Pleiades furent sept seurs, filles d’Atlas & de la Nymphe Pleione, dont elles retiennent le nom general, mais leurs particuliers sont Electra, Alcione, Celeno, Merope, Sterope, Taygeta, et Maia mere de mercure. Iupiter les meit entre les estoilles, pource qu’elles avoient nourry Bacchus, et les col-

loca en

710

loca en la premiere partie du Toreau. Elles sõt des Latins dictes Vergilies, pource qu’elles naissent au printemps, qu’ilz dyent Ver. Il en est diverses fables escriptes en plusieurs endroictz de la Metamorph.

Põpeia fut une ville au royaume de Naples, edifiée par Pompée le grãd, bien pres du mont Vesevus enrosée du fleuve Sarno. Voyez le V. chap. du III. livre de Pline, & Blondus en sa campagne.

Portiques sont galleries ou saillies sus les eaux. Nous les appellons communement quays.

Priapus dieu des iardins, filz de Bacchus & de Venus, souloit estre adoré en Lampsaco ville d’Hellespont, ou il estoit courõné de fleurs, & luy sacrifioit on un Asne, pource qu’en un festin de Cybele il trouva la Nymphe Lotide endormie, & la voulut despuceller, mais l’asne de Silenius la resveilla, parquoy la belle defendit sa virginité, & feit que tous les dieux se mocquerent de ce Priapus

Procyda, antiquement appelléc Pythecusa est une des sept isles Eolides situées entre Italie & Sicile. Leurs nõs sont Lipari, Hiera, Strongyle, Didyma, Ericusa, Phenicusa & Euonymos, dicts Eolides du nom d’Eotus filz de Iupiter et Acesta, lequel premierement trouva la raison de congnoistre les ventz & predire leurs soufflemens, parquoy les Poetes l’en constituent Roy.


Progne & Philomela furent filles de Pandion Roy d’Athenes. Ceste Progne fut femme de Tereus Roy de Thrace qui forcea Philomela, puis luy couppa la langue, de peur qu’elle ne le decelast : dont sa femme offensée luy feit mêger Ithis son filz : & cõme il la pourchassoit pour en faire la vengeãce, fut mué en Huppe, Progne en Arondelle, Philomela en Roßignol, Ithis en un Faisant. Voyez le VI. de la Metamorphose.

Proteus fut filz de l’ocean & de Tethis. Les poetes le faignent prophete. Voyez qu’en dict Homere au quatriesme de son Odyßée, & Ovide au XIII. de sa Metamorphose, Virgile au quatriesme des Georgiques.

R.

Radamanthus fut filz de Iupiter & d’Europa fille d’Aenor Roy des Pheniciês. Le frere de ce Radamanthtus estoit nommé Minos, qui regna en l’isle de Crete : & pour la grande iustice qu’ilz exercerent en leur vivant, les poetes les ont ordonnez iuges des Enfers, mais ilz ont adiousté un tiers dict Acacus, semblablemêt filz de Iupiter & d’Aegina.

Remus & Romulus furent enfans du dieu Mars, & de Ilia ou Rhea Sylvia fille de Numitor Roy d’Albanie, que Amulius son frere dechassa du royaume. Ilz edifierêt Rome : mais pource que Re-

mus par

131

mus par mespris saillit par dessus la merque des murailles de la ville, Romulus le feit tuer. Voyez Tite Live en son premier livre.

Resina est un fleuve du royaume de Naples aupres de Peligne, que maintenant lon dict Palene. Voyez Blondus en sa campagne.

S.

Salemandre est un petit serpent duquel Pline aux LXVI. chapitre de son X. livre, & IIII. de son XXIX. descript la forme & la nature.

Sarno est un fleuve du royaume de Naples passant aupres du mont Vesuvus que Blondus en sa Campagne dict estre maintenant appellé Sangri.

Scythie est le pays que nous disons Tartarie, Voyez Pline au XII.chapitre de son IIII. livre.

Sebeto est un petit fleuve qui passe au long des murailles la ville de Naples duquel sont mention Virgile, Statius, Columella, & Pontan.

Selvagio (a mon iugement)est introduict en cest œuvre pour Theocrite.

Seraines furent trois seurs nommées Parthenope, Ligeia, & Leucasta, qui s’exposoient a tous venans sus le bord de la marine au lieu ou la ville de Naples fut fondée par les Chalcidiens, dont est parlé en l’article de Naples. Voyez la Chronique de Naples.

R iij

Silara que les Latins nomment Siler ou Silarus, est le fleuve separant la campagne de Naples, ou terre de labour, d’avec le pays de la Brusse. Son eau est assez salutaire en toute ceste Campagne, mais oultre la ville de Surrente tout ce que lon gette dedans, se convertit en pierre. Lisez Pline au CIII. chapitre de son II. livre.

Silenus estoit le gouverneur de Bacchus.

Sinuessa estoit une ville du royaume de Naples que Pline au cinquiesme chapitre de son troisiesme livre dict avoir esté nõmée Sinope, laquelle selon Blondus en sa campagne, fut située sus une montaigne dicte Montdragon

Styx est un lac ou marecage aupres de Memphis en Aegypte : & pource qu’il est plein de bourbe avec roseaux, & par consequent fascheux a passer, il est interpreté tristesse, qui le faict aux Poetes nombrer entre les fleuves d’Enfer. Les noms des autres sont Acheron, signifiant repentance de quelque chose dicte ou faicte. Cocytus, pleur, gemissement, ou angoisse. Phlegethon, ardeur de cholere ou convoitise : & Lethe, dont cy dessus est faicte mention.

Summontio estoit un gentil homme Napolitain, qui a faict imprimer & mettre en lumiere toutes les œuvres de Pontan.

T

132

T.

Tamarin est un arbre que les Latins nomment Myrica. Voyez sa description au XCIX. chapitre du premier livre de Dioscoride.

Tanais est un fleuve, le quel selon Pline en son IIII. livre au XII. chapitre, sort des montaignes Riphées, & separc l’Europe de l’Asie.

Thesin est une riviere de Lombardie qui passe a Pavie, & au dessoubz entre dedans le Pau.

Thyrsi que Sannazar met pour un pasteur, peult signifier un chapeau nuptial, moyßine, ou lance de Bacchus.

Tibre est un fleuve d’Italie passant entre la ville de Rome, & le bourg sainct Pierre. Il sort des montaignes Apenines, & antiquement se nommoit Albula : mais Tibris Roy Thuscan qui fut defaict sus son rivage, luy feit porter son nom, ou bien un Tiberis Roy des Albanois qui fut noyé dedans ses eaux.

Tigre est une beste dont Pline recite la forme & la nature en son VIII. livre au XVIII. chap.

Tyrrhena se peult interpreter italienne, pource que la mer qui passe entre Sardagne & Sicile, se nomme encores Tyrrhene.

Toribo signifie vivant entre le beufz.

Tragedie est une sorte de poesie, en laquelle sont

R iiij

introduictz demydieuz, Roys, ou autres grãs personnages. Le commencement en est tousiours plaisant, mais la fin est pleine de tristesses & douloureuses exclamations causées par meurdres, bannissemens, ou violences telles.

Trinacrie est la Sicile, qui souloit tenir a la terre ferme d’italie, mais la mer trouva passage entre deux montaignes dictes l’une Sylla & l’autre Charybdis, et par ainsi en feit la separation. Voyez Pline au VIII. chapitre de son troysiesme livre, & Claudian au premier livre du ravissement de Proserpine.

Tritoloe sont lieux pres de Naples creusez en des roches, qui servêt d’estuves naturelement chaudes. Les antiques les nõmoyent frictolae. Voyez Blondus en sa campagne.

Tuf est ce lict de terre ferme, sus lequel les massons ont coustume d’asseoir les fondemens des edifices. C’est außi le fons des puys.

V.

Vervene, voyez les L. & L I. chapitres de Dioscoride au IIII. livre.

Vertumnus, lisez qu’en dict Ovide au XIIII. de sa Metamorphose.

Veseus ou Vesuvius, est une montaigne ardente en la campagne de Naples. Pline, y fut estouffé

en vou-

233

en voulant trop curieusement enquerir la cause de son ardeur. Voyez l’epistre de son neveu a Cornelias Tacitus, laquelle est au devant de la preface de l’histoire naturele.

Vipere est un serpent nommé par les Grecz Echidna. Pline le descript au trenteneufiesme chapitre de son huictiesme livre, & en dict plusieurs choses merveilleuses en beaucoup d’autres passages que la nouvelle table enseignera.

Virgo est un signe du Ciel par ou le soleil passe au moys d’Aoust.

Vranio signifiant celeste, est mis en ceste œuvre pour Pontan, qui a faict un œuvre intïtulé Vrania.

Vrsachio signifie velu comme un ours.

Vulcan dieu du feu filz de Iupiter & de Iuno. Les poete dyent que sa mere ne le trouvant beau a son gré, n’en faisoit compte : parquoy Iupiter offensé le precipita du ciel en l’isle de Lemnos, ou il se rompit une iambe : depuis il devint forgeron des dieuz & mary de Venus.

Vulturne est un fleuve au royaume de Naples, qui entre en la mer audessoubz de Capua. Pline au XXVI. chapitre de son XXXVI. livre dict que de son gravier se faict du verre.

Z.

Zephyrus est un vent d’Occident nommé des la-

tins Favonius. Qui vouldra veoir quelles choses sont bonnes a faire en l’agriculture pendant qu’il regne, lize le vingtquatriesme chapitre du dixhuictiesme de Pline.

Zodiaque est le cercle dict par les Latins signifer, a cause qu’il contient les douze signes du ciel par où passe le soleil fournissant son cours en douze moys.

FIN.

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LE TRADUCTEUR Aux lecteurs.

==

Ce n’est espoir de grand loz acquerir,

Q ui m’a induict ce labeur entreprendre,

S achant qu’il fault premier le conquerir

A plus haultz faictz, ou ne s’y point attendre.

M ais mon vouloir est seulement de rendre

A tous Francois, de ceste fiction

L e vray subiect, non en perfection,

C ar il faudroit un plus eloquent stile

I’ espere (au moins) que ceste affection

A pporter quelque plaisir utile.

134

==

TRADUCTION D’VNE ODE

d’Horace des louenges de la

vie rustique.

==

Bien heureux est qui d’affaires est loing,

E t qui n’a rien que de ses champs le soing

L es labourant comme les bons antiques,

H ors des lyens d’usure, & ses practiques.


Qui en souldart ne s’esveille en sursault

P ar la trompette invitant a l’assault.


Qui n’a frayeur, & le sang ne luy mue

Q uand la Mer est de tourbillons esmue.


Qui le palais evite, & maisons braves

D es plus puissans Citoyens & plus graves.


Tel aux poupliers gettons de Vigne assemble,

Q uand d’aage sont assez meur, ce luy semble,

O u en un val regarde errans aller

T ous ses troupeaux qu’il escoute beller,

O u d’une cerpe acerée qui trenche,

S’ en va couppant mainte inutile branche.

P uis aux estocz, de germe vigoreux

E nte & conioinct des greffes plus heureux,

O u le doux miel serre dans ses tinettes,

S ongneusement lavees & bien nettes,

O u laynes prend de moutons & brebiz,

P our s’en servir, & faire des habitz


O u quand l’Autonne enrichissant les hommes,

F aict par les champs monstrer poyres & põmes :

O que son ame est en soy contentée

Q uand il en tient une qu’il ait entée,

O u un raisin en sa vigne choysi,

D ont la couleur combat le cranoysi,

P our en parer dignement ton image

D ieu Priapus, ou pour t’en faire hommage

P ere Sylvan des bornes érecteur,

E t des confins vigilant protecteur.

O r luy plaira soubz un Chesne s’estendre

E t tost apres sus la belle herbe tendre :

M ais ce pendant tumbent de hault en bas,

B ruyantes eau, des Nymphes les esbas :

P ar les forestz iargonnent oysillons,

F ontaines sont undes sourdre en bouillons, ’

E t cela faict telle envie venir

D e sommeiller qu’on ne s’en peult tenir.

Puis quand le hault Iupiter nous envoye

L’ yver hydeux qui la terre pourvoye

D e neiges, ventz, gelees, & bruynes,

D e tous costex il pourchasse ruynes

A grans sangliers que par force de chiens

F aict succumber aux toiles ou las siens,

O u tend filez engluez d’art & ruse

A ux Tourdz gouluz, qu’en ce point il abuse.

Le

235

L e Lievre prend ou la Grue au lasset,

P royes qui sont a gré, comme lon scait.

Mais qui pourrost entre tant de plaisirs

S e souvenir des chagrins & desirs

Q ue cause Amour ? Si tel a d’avanture

F emme pudique & chaste de nature,

Q ui de sa part tienne main au mesnage,

E t aux enfans tant aimez en bas aage,

C omme feroit une sabine, ou celle

D’ Apulius, haslée, & pourtant belle,

Q ui au retour de son mary lassé

F ace un beau feu de boys sec entassé,

P uis le bestail de peur de mal ou pis,

V oyse establer, & traire les gros pis,

P renne au tonneau vin de la mere goutte,

E t un repas dresse qui rien ne couste.

S’ainsi m’estoit, ie n’auroye nul soucy

D u lac Lucrin, ny les huystres außi,

D u gros Turbot, ou Scare bien friant

Q uand or le flot de la mer d’Orient

E n la saison du froidureux yver

A nostre port le feroit arriver,

E t ne prendroys plus de goust a mascher

D e Poulle d’Inde, ou Francolin la chair,

Q ue ie serois un peu d’Olives franches

P rinses dessus les plus moelleuses branches,


O u du Lapas qui croist emmy la plaine,

O u Manne tendre aux mallades fort saine,

O u quelque Aïgneau qu’on occit & appreste

P our celebrer de Terminus la feste,

O u un chevreau des dens du loup rescoux

P ar le pasteur a grand force de coupz.

O qu’il est bon entre si doux repas

V eoir retourner le bestail pas a pas


V ers la maison, mesmes Beufz en la rue

L assez trainans a l’envers leur charue :

P uis des fervans mercenaires foison,

I ndice vray d’une bonne maison,

S e reposans sus les bancz de la sale

D ont tout le meuble est luysant, & non sale.


Quand l’usurier Alphius eut ce dict,

I’ eusse pensé qu’il eust rompu credit,

E t delaissé promptement sa practique

P our se renger a la vie rustique :

C ar ses deniers aux Ides assembla :

M ais plus utile außi tost luy sembla

L es represter aux calendes suyvant,

P our en tirer profit comme devant.

FIN