L’Archipel des Philippines/03

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L’Archipel des Philippines
Revue des Deux Mondes3e période, tome 21 (p. 885-923).
◄  II
L'ARCHIPEL
DES PHILIPPINES

III.[1]
L'INDUSTRIE, LE COMMERCE, LA SITUATION POLITIQUE.


I

Dans les colonies en général, il y a peu de manufactures, et les îles Philippines ne font pas exception à la règle. On a vu pendant vingt ans fonctionner à Manille une magnifique raffinerie de sucre dont la maison Cail avait fourni le matériel, mais elle vient de disparaître sans laisser de profit à ceux qui la créèrent. Il y a une fonderie anglaise ne livrant à la consommation que des produits insignifians, une fabrique à vapeur de cordages dirigée par des Américains, et c’est tout. Les appareils à distiller, à décortiquer, à broyer la canne à sucre, appareils que l’on commence à employer dans le pays, sont rares et de provenance anglaise et française.

La confection des cigares occupe 3,000 ou 4,000 ouvrières, celle des cigarettes un millier d’hommes. Les principales manufactures sont situées à Manille et dans la province voisine de Cavite. Les cigareras, nom que l’on donne aux femmes chargées de la manipulation des tabacs, sont divisées par ateliers, et chaque atelier est sous la surveillance d’une matrone. Lorsque les cigares sont mis en caisse par quantités de mille, la surveillante enferme dans chaque boîte un papier portant le mois et l’année de la fabrication, le numéro de l’atelier et son nom à elle. On sait peut-être que le tabac des Philippines est battu entre deux pierres et à tour de bras par les ouvrières qui font les puros ou cigares sans mélange. Ce choc des cailloux uni au bavardage de quelques milliers de femmes produit de loin comme un roulement de galets sur une plage. L’aplatissement des feuilles fait perdre quelque chose de l’arôme du tabac, arôme qui est encore gâté par la colle de riz dont une partie du cigare est enduite. J’ai souvent entendu dire que les puros contenaient de l’opium, c’est une erreur. Aux Philippines, où cette drogue n’est pas cultivée, l’opium coûte 3,000 francs environ le picul ou les 62k,500. A ce taux-là, il serait difficile de vendre des cigares à 40 ou 50 francs le mille.

La culture du tabac, au lieu d’être libre comme à la Havane, est ici monopolisée par l’état ; c’est ce qui perpétue une fabrication routinière, peu favorable au perfectionnement des cigares. Le tabac est aussi exporté en fardeau d’un quintal chaque, et sans être élaboré. Afin d’éviter une concurrence fatale aux manufactures royales de la colonie, ce tabac doit être expédié par les acheteurs au-delà du cap de Bonne-Espérance et de la Mer-Rouge. Les maisons étrangères, auxquelles il est vendu à la suite d’enchères publiques, l’expédient généralement en Belgique et en Angleterre. Là, la feuille des Philippines est mélangée à des produits de même nature provenant du Brésil. On en fait ces cigares lisses, doucereux et fades que les garçons de café ou de restaurans offrent aux amateurs parisiens comme étant d’une provenance havanaise.

La moitié des cigares élaborés aux Philippines est consommée sur place par la population, et cette moitié est énorme. Tout le monde fume, hommes et femmes, depuis l’âge de dix ans jusqu’à la mort, Bien de plus étrange que de voir dans un bal les vieilles métisses espagnoles savourer béatement d’énormes puros, et les enfans, à peine sortis de nourrice, jouer dans la rue un purito aux lèvres. Fumer et mâcher le bétel est une nécessité pour les indigènes, bien supérieure à celle de manger du riz.

On fabrique dans les ateliers de la capitale et de Cavite neuf classes de cigares, qui se vendent de 9 à 40 piastres fortes le mille dans les bureaux ou estancos du gouvernement. On n’attend pas pour fumer les différens types de cigares de Manille qu’ils soient secs, et ils n’en sont pas plus mauvais. J’en reçus en France, il y a peu d’années, quelques milliers ayant la forme des cigares de la Havane ; je les fis sécher pendant deux ans, et je déclare n’avoir rien fumé de meilleur. Comment se fait-il que les tabacs de même provenance à bouts coupés soient détestables à Paris ? C’est que pas un agent français n’en surveille la livraison à Manille comme cela se fait à Cuba, L’administration espagnole, n’étant soumise à aucun contrôle, nous a livré pendant longtemps ce qu’elle avait de plus mauvais ; aujourd’hui il y a amélioration.

La vente du tabac en feuilles, qui en 1867 était de 1,437,047 piastres, s’est élevée en 1874 à 2,200,073 ; celle des cigares, qui en 1867 avait donné à l’exportation le chiffre de 857,451 piastres, a atteint en 1874 celui de 1,260,134, ce qui représente pour ce produit seulement, manufacturé ou non, une somme de 3,460,207 piastres ou en francs 17,301,000. C’est un résultat minime qui pourrait être quadruplé, si les entraves du monopole n’y mettaient obstacle.

Les provinces qui produisent le meilleur tabac sont celles de Cagayan et de la Isabela du nord ; Mindanao, Visayas et Nueva-Ecija viennent ensuite. Leurs produits sont supérieurs à ceux du Brésil et de toute autre provenance américaine. En 1870, la première de ces provinces a donné 279,285 fardeaux, représentant une valeur de 456,831 piastres. Les terrains où les tabacs sont cultivés présentent pour les deux provinces Cagayan et Isabela une étendue totale de 15,000 hectares. Le sol en est montagneux, d’un parcours difficile, et ce n’est que dans les vallées humides, au bord des rivières et des lacs, que sont les plantations les plus riches.

A une époque où l’usage de fumer est devenu pour notre trésor le plus clair et le plus important des revenus, il n’est pas inutile de dire ici quelles sont les conditions requises aux Philippines pour obtenir de bons tabacs.

Afin qu’une terre puisse être bonne à recevoir une certaine quantité de graines, il faut qu’elle soit légèrement inclinée, divisée en quadrilatères, débarrassée des plantes ou racines parasites, et que chaque carré soit entouré d’un fossé peu profond et coupé en tranchées de 2 pieds de large. La terre doit être légère, aussi fine que celle dite de bruyère, sans quoi elle ne se mélangerait pas aisément avec la graine du tabac, laquelle est, comme on sait, fine comme de la poudre de chasse. Avant d’être déposée avec soin sur sa couche, la semence doit être lavée, puis mise dans un linge pendant le jour, de façon que l’humidité qu’elle contient puisse s’évaporer tout à fait. Avant de la répandre, on doit mélanger la graine avec un peu de cendres. Lorsque la plante commence à se montrer, le terrain doit être tenu proprement, arrosé tous les jours en temps de sécheresse, protégé contre les oiseaux par des broussailles, enfin garanti des grands vents et des orages par des nattes. En deux mois, les plants ont acquis une hauteur de 5 à 6 pouces, et chaque tige est fournie de quatre ou six feuilles. C’est alors qu’il faut les enlever avec soin du semis pour les replanter. En supposant que la semence ait été faite en septembre, c’est vers le milieu de novembre que doit se faire la transplantation. En octobre, on fait un nouveau plant, par crainte de voir le premier sans résultat, et aussi pour obtenir des tabacs qui seront destinés à être transplantés dans les terres basses.

Le sol qui est destiné à recevoir les jeunes pousses doit être quelque peu calcaire, et enrichi préalablement de fumier ou plutôt de débris végétaux, à une profondeur de 2 pieds. Plus les racines sont enfoncées en terre, mieux la plante y croît. De tous les terrains destinés à la culture des tabacs aux Philippines, celui de Cagayan est le meilleur, parce que chaque année, comme les deltas du Nil, il est couvert d’eau, et qu’il en reçoit une couche de boue qui le rend très productif. Les plantations qui se font dans les vallées de cette province sont plus favorisées que celles qui se font sur les hauteurs. Les premières sortent de terre avec rapidité ; les feuilles en sont larges, fortes, pleines de suc, et ont une magnifique apparence, pendant que les secondes n’atteignent jamais un grand développement et ne donnent que des produits inférieurs. Il arrive parfois dans les bonnes terres qu’en janvier et février, et quelquefois en mars, les eaux viennent à recouvrir les plantations ; alors tout est perdu. N’oublions pas de dire que les champs destinés à la culture du tabac doivent être labourés trois ou quatre fois, hersés au moins deux fois, et que chaque plant doit être séparé des plants voisins par un espace de 3 pieds. En les enlevant du semis, il faut avoir bien soin que la terre qui tient aux racines ne se détache pas. Généralement, on donne un léger abri aux jeunes plantes, pour les protéger contre les ardeurs du soleil, et pour les faire humecter plus longtemps de la rosée du matin.

Une espèce de ver-coquin est très nuisible aux plantations des tabacs ; la pluie leur est également très contraire, parce qu’elle enlève aux feuilles la substance gommeuse qui est si nécessaire à leur arôme. Du reste, toute récolte faite en mauvais temps est détestable et on reconnaît aisément qu’elle s’est effectuée dans des conditions défavorables lorsque les produits sont tachés de petits points blancs. Toutes les feuilles cassées ou malades doivent être radicalement enlevées de leur tige. Ce sont les plus élevées d’entre elles qui sont le plus tôt mûres ; pour être coupées, il faut qu’elles aient une couleur jaune obscur. Cette opération ne doit se faire que par un temps très sec, jamais lorsque l’atmosphère est humide, jamais lorsque le soleil n’a pas eu le temps d’absorber la buée qui les humecte chaque nuit. Lorsque les feuilles sont coupées, on les transporte sous des hangars, dans des chariots couverts ; là, elles sont étendues sur des bambous de façon que l’air circule facilement tout autour. Ce séchage est la partie la plus délicate de toutes ces manipulations ; il ne doit cesser que lorsque les feuilles dégagent un parfum très pur de tabac. La pratique seule l’emporte de beaucoup ici sur la théorie.

Chaque habitant des provinces de Cagayan et d’Isabela, aussitôt qu’il a atteint l’âge de dix-huit ans, est contraint par la loi de planter, pour le compte du gouvernement, 4,000 boutures de tabac, sur une étendue de 70 ares. Il ne peut semer que du tabac. Peu de familles indiennes réussissent à observer cette inique ordonnance parce qu’il leur est difficile de trouver des terrains cultivables à portée de leurs habitations. C’est ce qui arrive pour une région de la province de Cagayan, connue sous le nom de Itaves ; le sol y donne une feuille d’un arôme exquis, d’une finesse, d’une couleur et d’une élasticité parfaites ; mais il reste en friche faute de bras. La situation qui est faite à ces indigènes, situation qui dépasse en arbitraire ce que les Hollandais exigent des habitans de Java, éloigne les travailleurs. La plupart émigrent. Comment en serait-il autrement ? Le gouvernement néglige presque toujours de les payer, et, s’il le fait, c’est en papier-monnaie et parfois avec un an de retard ; aussi la crainte d’une disette y est-elle perpétuelle. C’est encore le gouvernement espagnol qui fixe le prix du tabac acheté aux producteurs, et qui interdit toute autre culture que celle dont il a le monopole. Le trésor colonial gagne à ce système, paraît-il, 25 millions de francs ; certes c’est un joli denier ; mais l’Espagne y perdra deux des plus belles provinces de sa colonie en les transformant, faute de population, en un désert.

Quelques-unes des tribus insoumises, celle des Igorrotes principalement, tribus qui vivent dans la grande cordillère au pied de laquelle se trouvent placées Cagayan et Isabela, ont aussi des plantations, fournissant d’excellens produits. Ces sauvages viennent hardiment les vendre aux habitans des villages chrétiens depuis qu’une loi récente le leur a permis. Rien de mieux ; mais la race soumise doit journellement être tentée de suivre sur leurs hauteurs les Igorrotes indépendans.

Parmi les industries du pays, voici celles pour lesquelles les Indiens montrent plus d’aptitude. C’est d’abord la fabrication des cordages, très active aux environs de Manille et dans la province d’Ilocos. La matière première est d’une abondance extrême ; elle est tirée d’une espèce de bananier appelé abaca dans le pays, chanvre de Manille en France, et musa textilis dans le monde savant. Les produits que donne la corderie à vapeur de Santa-Mesa jouissent d’une grande réputation sur les marchés voisins de l’Indo-Chine, de l’Australie et même de la Californie. Malgré cela, on préfère travailler ce chanvre en Europe, et nous voyons dans la statistique commerciale de 1874, qu’il en a été exporté pour plus de 23 millions de francs. Les cordages, qui se fabriquent en dehors de l’établissement de Santa-Mesa, sont obtenus à l’aide d’appareils fort simples et semblables à ceux de nos petites corderies de France.

La fabrication des voitures de luxe et des chariots à buffle occupe dans l’archipel des milliers de bras. A Manille, où il y a des ateliers dirigés par des Américains et des Français, on vend des calèches qui peuvent rivaliser avec celles qui sortent des ateliers parisiens de Binder. Il y a peu d’Espagnols et de riches métisses sans voiture et sans chevaux. Les femmes européennes, et les créoles particulièrement, sont convaincues qu’elles n’ont pas assez de forces pour marcher pendant une demi-heure ; on ne les voit parcourir nonchalamment les rues qu’à l’époque de la semaine sainte, lorsqu’il est défendu aux véhicules de toute sorte de rouler, — à l’exception des cabriolets des médecins, et encore doivent-ils aller à pied dès qu’ils entrent dans la ville militaire, il y a vingt ans, un sous-lieutenant avait un équipage ; une paire de chevaux coûtait 100 francs, une vittoria 300 francs, et on avait un bon cocher, monté à la daumont, pour 10 francs par mois. Aujourd’hui ces prix ont quintuplé, ce qui n’empêche pas que tous les blancs aient une écurie.

Malgré le voisinage de la Chine, la porcelaine dont on se sert aux Philippines vient d’Angleterre et de France ; seuls les Chinois ne veulent user que de celle de leur pays. Comme ils ont le même dédain pour les autres produits européens, ces parasites font aussi venir de chez eux leurs chaussures, leurs vêtemens et jusqu’à leurs fausses nattes. Les Indiens fabriquent pour leur usage, mais en nombre considérable, des plats et des assiettes brunes d’une extrême rudesse et sans verni, des briques pleines et creuses très recherchées pour la construction des maisons.

La pêche est l’industrie la plus répandue, car le poisson est très abondant dans l’Océan-Pacifique, dans les lacs et aux embouchures des rivières. L’Indien se sert du filet, du carrelet, de la drague et du harpon. Cette industrie s’exerce la nuit, à la lueur de torches rougeâtres qui remplissent les baies et les fleuves de clarté et d’animation. Rien n’est plus pittoresque que la rade de Manille par une nuit obscure et orageuse : c’est à croire que chaque lame roule un fanal. Les pêcheurs s’entendent fort bien à établir des corralès ou réservoirs de poissons partout où la mer est abritée du vent et n’a pas de profondeur. Comme sur nos cotes méridionales, bientôt dépeuplées, grâce à la faiblesse et à l’indifférence de l’administration, les Indiens enlèvent à l’Océan et livrent chaque jour à la consommation d’énormes quantités de poissons à peine formés : c’est la poutina des rivages méditerranéens ; on en fait, à Manille une sorte de saumure peu goûtée : des Européens. Dans plusieurs provinces, à Batangas et dans les Visayas, on fait beaucoup de salaisons, et celles qui proviennent de ces contrées sont excellentes, bien supérieures à toutes celles qui arrivent en assez grande quantité d’Europe aux Philippines. Tout le monde sait que ce genre de nourriture, s’il est excessif, vicie le sang, et les Indiens des Philippines, comme beaucoup d’autres races ichthyophages de l’Océanie, sont atteints de maladies cruelles ; la lèpre, qui se perpétue encore dans ces parages, s’y maintiendra à coup sûr tant que la vie matérielle n’y sera ni plus saine ni plus variée.

Il est une autre pêche, celle des huîtres perlières ; elle se fait au sud des Philippines, dans la mer des Visayas, et sur les côtes de l’île de Mindanao, à l’aide d’appareils à plongeurs ou de longs râteaux en bambou. Non-seulement ces riches mollusques donnent la nacre, mais encore la perle qui s’y trouve enfermée. Toutes les huîtres ne procurent pas de beaux produits, mais dans chacune d’elles il y a des petites perles qui ne sont pas sans valeur. Les Chinois en raffolent et les paient chèrement ; les grosses, d’un orient parfait, vont presque toujours décorer les chapeaux des mandarins. On pêche dans les mêmes parages le balate, ou l’holothurie, qui, desséchée, fait aussi les délices des Célestes. Aux sommets des falaises escarpées des îles Paragua et de Calamianes, on voit voltiger les petites hirondelles connues sous le nom de salangane. Pour atteindre leurs nids, les Indiens courent souvent le danger d’être précipités à la mer, et c’est ce qui explique les prix élevés que donnent les gourmets de la Chine de ce produit. Les insulaires excelleraient dans les travaux de l’art nautique s’ils avaient été dirigés par un gouvernement plus actif que ne l’est celui d’Espagne. L’arsenal maritime de Cavite, dans lequel se trouve un grand bassin de carénage, n’emploie pour la construction ou la réparation des navires de guerre espagnols que des ouvriers du pays. On ne peut s’imaginer leur aptitude pour ces travaux, qui pour la plupart exigent des connaissances spéciales ; en quelques mois, on voit des Indiens devenir, par imitation seulement et comme par instinct, d’excellens charpentiers et d’habiles calfats. Malheureusement ces dispositions naturelles n’ont pas été utilisées, et dans une contrée où les bois de construction navale abondent, c’est à peine si l’on trouve deux ou trois chantiers qui méritent cette dénomination. Sans maîtres, sans études, les indigènes n’en construisent pas moins des goélettes, des bricks, des prahos, des cascos, sorte de gabares non pontées, de magnifiques pirogues de 30 à 40 pieds de long, et un grand nombre d’autres embarcations plus ou moins importantes.

Une autre industrie du pays est celle de la préparation des fibres textiles : on en fait des nattes, des chapeaux, des voiles pour embarcations légères, des porte-cigares, des sacs à café, à sucre et des hamacs. C’est dans les provinces de Bulacan, Pangasinan, Moron, Batangas, Capiz et Romblon, que l’art de tresser les fibres végétales est le plus développé. C’est à Bulacan que se fabrique cette quantité considérable de chapeaux qui est exportée annuellement en Europe et aux États-Unis d’Amérique. Le chapeau dit de nito, tiré de l’écorce d’un jonc très solide, se tisse aussi dans la province de Camarines. Cette coiffure est assurément supérieure à toutes celles qui proviennent de Panama : elle a la légèreté, la flexibilité et le bon marché que n’a pas sa rivale d’Amérique.

La natte est d’un usage général dans une contrée où la paillasse classique ne peut être employée en raison de la chaleur qu’elle dégage. Avec un drap aussi léger que possible, elle compose le lit d’un Européen ; les Indiens n’ont pas d’autre couche, le drap excepté. Ces nattes, fraîches au toucher, fines et ornées de dessins aux couleurs vives, sont tressées par les petites mains des femmes des districts de Moron et de Tanay. Les plus chères ne valent que 7 ou 8 francs, les ordinaires 1 ou 2. L’emballage des sucres et des cafés, les voiles en latanier dont on se sert pour les embarcations du pays, celles qui s’étendent sur le sol pour sécher et blanchir le sucre au soleil, donnent lieu à des transactions importantes. Malheureusement les travailleurs, au lieu d’employer des textiles d’une grande force, comme celui de l’abaca, ne se servent que de ce qu’il y a de plus inférieur en ce genre.

Bien au-dessus de ces fibres grossières il faut placer les tissus dont l’ananas a fourni la trame délicate. Afin de donner plus de longueur et de force aux feuilles dont on veut extraire les fibres pour le tissage, les Indiens enlèvent le fruit de la plante longtemps avant sa maturité. Lorsqu’ils jugent que les feuilles ont atteint leur complet développement, ils les coupent, les livrent à des ouvrières qui les étendent sur une planche et qui les raclent une à une avec un tesson en porcelaine, de façon à en détacher la substance textile. Lorsque les fibres sont détachées, on les lave, on les sèche au soleil, on les lisse avec un peigne ordinaire de femme, puis on les divise en écheveaux de quatre qualités différentes. La première, appelée lupi, sert à fabriquer les tissus les plus fins du monde. Rien de plus aérien, de plus doux que ces souples étoffes appelées dans le pays tegidos de piña. On en fait des mouchoirs, des canezous et des robes. Une Indienne n’est réellement heureuse que si elle possède un de ces jolis objets, dont la valeur n’est bien grande que lorsqu’ils sont ornés de broderie. Un mouchoir peut valoir alors de 50 à 100 francs. En 1867, une métisse de Manille envoya à l’exposition universelle de Paris une robe en fibres d’ananas dont la mise à prix fut fixée à 15,000 francs. C’est sa majesté Isabelle II qui en devint l’heureuse propriétaire, si nos souvenirs sont exacts.

J’ai visité des ateliers de brodeuses dans les faubourgs de la capitale ; les ouvrières étaient âgées tout au plus de douze ans. Sous la direction de maîtresses habiles, les doigts de ces fillettes créaient avec une patience angélique des festons superbes. Dans la crainte que le vent n’embrouille les fils, celles qui sont chargées des broderies les plus délicates sont contraintes de s’abriter sous des moustiquaires. Le croira-t-on ? ces fées ouvrières ne gagnent en général que 50 centimes par jour ; le salaire le plus élevé est de 1 fr. 25 c. Cette misérable rétribution et le prix exagéré des broderies sont cause que cette industrie s’éteint ; si elle vit encore, c’est parce que chaque étranger qui passe à Manille désire emporter comme souvenir un échantillon de cette charmante industrie.


II

Jusqu’en 1837, époque à laquelle la douane espagnole établit un droit uniforme de 7 pour 100 sur les importations, les tissus étrangers ne se vendaient presque pas aux Philippines. Grâce à cette réforme, les Indiens peuvent porter un pantalon et une chemise les jours de fête ; La France, l’Angleterre, l’Allemagne et la Suisse couvrirent la colonie des produits de leurs manufactures. Pendant longtemps, notre pays n’y eut pas de rival pour les étoffes mélangées de soie et de coton, connues autrefois à Manille sous le nom français de saya Lagravère ; les jaconas de Mulhouse et les mérinos de Reims éliminaient aussi ceux des autres marchés. Malheureusement l’élévation de la main-d’œuvre en France, les hauts tarifs de nos chemins de fer, et l’active concurrence de la Suisse et de l’Allemagne nous firent beaucoup de mal. On devait croire que l’industrie indigène allait disparaître sous les produits manufacturés qui, comme une avalanche, tombaient d’Europe sur les Philippines : c’est le contraire qui est arrivé. L’entrée des fils et des filasses d’Angleterre destinés aux métiers du pays n’a pas été au-dessous de 900,000 livres en 1874.

Il est donc évident que les tisserands indigènes font de grands efforts pour s’affranchir des cotonnades anglaises ; ils réussiraient, si le gouvernement local les y encourageait par des primes ou abaissait son tarif des douanes sur les matières premières, Aujourd’hui, quelque soit leur zèle, la fabrication du pays est loin de suffire aux nécessités de la consommation, et d’ailleurs les Indiens ne savent même pas comment on donne de l’apprêt aux tissus. Ceux qu’ils fabriquent sont excellens, durent bien plus longtemps que les articles d’Europe, mais comme les premiers coûtent plus cher, c’est au bon marché que vont les acheteurs. Les filamens dont on se sert pour la fabrication des étoffes du pays, indépendamment des fils qui viennent de l’étranger, sont tirés de l’arbre coton indigène, de l’abaca ou chanvre de Manille, et d’autres végétaux riches en substances textiles. Les provinces d’Ilocos et de Bataan possèdent beaucoup de cotonniers, et c’est dans ces provinces, ainsi que dans celles d’Ilocos et de Batangas, que la fabrication est le plus active. Les guinarès, mélange d’abaca et de coton, se fabriquent principalement à Capiz, à Antique et dans l’île de Négros. Les tissus dans lesquels il n’entre que de la soie, — celle-ci vient de Chine, — se font à Ilocos, à Batangas, à lloilo et à Caloocan. Les Indiennes comme les créoles sont leurs propres couturières, et la confection des robes et autres vêtemens de femme est loin d’avoir ici l’importance que cette industrie offre en Europe. La bijouterie indigène emploie beaucoup de mains. Je ne me souviens plus du nom d’un fripon, d’un compatriote, osons le dire, qui le premier importa aux Philippines une pacotille de bijoux dorés. Sans scrupule il la vendit aux Indiens comme si cette bimbeloterie brillante eût été de l’or véritable ; sa fortune faite, l’aventurier décampa. La fraude ne fût découverte que plusieurs années après son départ ; mais depuis, et quoiqu’il y ait fort longtemps que ce vol ait été commis, tous nos bijoux sont traités avec dédain et acceptés avec défiance. L’expression de oro francés est équivalente chez les Indiens à celle de similor chez nous. Inutile de faire remarquer que les Espagnols et les créoles n’ont pas cette prévention, et qu’ils préfèrent la bijouterie française en raison de sa forme gracieuse à toutes celles que les Anglais et les Allemands importent.

Longtemps avant ce larcin audacieux, les plateros ou orfèvres du pays avaient la coutume de fondre les vieilles onces espagnoles ; c’est avec ce métal, d’un titre supérieur, qu’ils composent encore leurs bijoux, lesquels manquent complètement d’originalité. Si l’on songe qu’il n’y a pas une femme aux Philippines qui ne porte un reliquaire, des boucles d’oreilles et un peigne en or, on peut se figurer quelle quantité d’ouvriers il faut pour suffire à un usage si général. Les femmes riches ne voudraient pas porter le plus petit objet de luxe en bijouterie fausse ; les plus élégantes font incruster des perles, des diamans, des coraux, dans leurs peignes et dans leurs boucles d’oreilles, dont les formes depuis un temps immémorial n’ont jamais varié. Les ateliers des orfèvres sont pour la plupart situés dans le riche faubourg de Santa-Cruz de Manille ; les femmes y sont en aussi grand nombre que les hommes. Plusieurs tentatives ont été faites par leurs plus habiles ouvriers pour arriver à émailler l’or, mais sans réussir ; il faudrait qu’un artiste européen leur enseignât cet art pour qu’ils y fissent des progrès, mais jusqu’à ce jour, pas un maître ne s’est présenté. C’est une mine riche et nouvelle à exploiter.

Une industrie qui nécessite un grand nombre de bras et donne lieu à un vif mouvement d’affaires est celle de la fabrication du rhum, de l’eau-de-vie du cocotier et du vin de nipa, nom d’un palmier qui croît sans culture dans les jungles. C’est une branche de négoce récente dans le pays, en ce sens qu’avant 1860 la vente des spiritueux était monopolisée par le gouvernement, qui n’en retirait que des embarras et des ennuis. Depuis que la liberté de distillation a été concédée aux particuliers, et cela en échange d’une patente payée par les fabricans, on est frappé du développement que cette exploitation a pris. C’est par millions de piastres que se soldent aujourd’hui les transactions qui se font de province à province, entre celles qui produisent le rhum et celles qui donnent le vin de nipa. Le rhum de la capitale est exquis, et nos escadres de l’Indo-Chine viennent souvent à Manille y faire de forts approvisionnemens. Mais cette réforme a porté un coup funeste à l’importation des eaux-de-vie communes de France ; nous n’y envoyons plus que quelques centaines de caisses des grandes marques de Cognac et d’Angoulême. Comment l’Espagne ne voit-elle pas qu’en cessant de monopoliser les tabacs comme elle a cessé de monopoliser les alcools, elle en retirerait un avantage énorme ? Ce serait la métamorphose de l’archipel aux trois quarts inculte, l’apathie des Indiens aiguillonnée par leur intérêt, et une grande source de revenu pour la Péninsule.

Une industrie bien étrange et qui ne se trouve que sur ce point du monde est celle qui est en usage aux environs de Manille, sur les bords du Pasig, au village des Pateros [2]. Là, sur une étendue de deux lieues, à gauche et à droite de la rivière, l’œil découvre des cages en bambou, abritées par des toitures en feuilles desséchées de palmier. Des centaines de mille de petits canards y vivent fort à l’aise, remplissant l’air de leur bruyant caquetage, attendant l’heure où ils pourront aller s’ébattre sur le sable ou piquer une tête dans l’eau dormante du Pasig. On nourrit cette multitude emplumée avec du riz de mauvaise qualité et des mollusques qui se pèchent dans un lac voisin. Le prix de chaque petit canard, âgé tout au plus de deux ou trois jours, est de 10 centimes l’un ; mais le plus grand bénéfice des éleveurs est celui qui se fait sur les œufs vendus frais, cuits ou salés. Les indigènes, et principalement les Chinois, en font leurs délices. L’incubation n’est nullement confiée à des hommes-couveurs, comme l’affirme sérieusement Dumont-d’Urville. La ponte est mise simplement sur une couche de son, et la chaleur naturelle qui s’en dégage suffit à la vivification des germes. Les mollusques servant de nourriture aux petits canards seraient depuis longtemps épuisés, si les Indiens ne savaient la manière de reproduire les premiers tout aussi abondamment que les seconds. Il suffit pour cela d’établir dans le lac voisin de Bay, aux endroits peu profonds, de longues estacades couvertes de ramées et d’y placer une poignée de mollusques reproducteurs. En un mois, les branchages sont couverts de petits coquillages, et l’éleveur n’a qu’à secouer les estacades pour recueillir en quelques minutes la nourriture de ses élèves. C’est le système employé par M. Coste pour la reproduction des huîtres. Comment, avec une patience semblable, l’Indien est-il si inhabile lorsqu’il s’agit d’élever le gros bétail ? Nous ne pouvons l’expliquer, car les pâturages sont superbes et sans valeur à quelque distance de la capitale. Toujours est-il que les bœufs et les porcs, — il n’y a presque pas de moutons, — conduits par les marchands de bestiaux aux abattoirs donnent une viande détestable et sans saveur. Il en est de même de la volaille, dont il faut manger tous les jours faute de mieux sous trois ou quatre formes différentes. Dans quelques provinces on trouve des chevaux d’une taille assez haute et d’une vigueur étonnante, mais c’est l’exception ; on peut juger de l’état général de la race chevaline aux Philippines, lorsqu’on saura qu’on a pu fournir une centaine de ces quadrupèdes à la Cochinchine française au prix de 60 francs la pièce. On explique pourquoi ces animaux n’acquièrent jamais une grande vigueur par l’usage qu’ont les Indiens de ne jamais les laisser se coucher dans les écuries, de ne les nourrir qu’avec de l’herbe verte et d’altérer continuellement l’eau qu’ils boivent en la mélangeant avec de la mélasse ; c’est peut-être le seul pays du monde où les chevaux boivent de l’eau sucrée.

Les indigènes, malgré leur indolence habituelle, aiment à se dire attachés à une administration quelconque ou à paraître appartenir à une profession qui leur donne un certain relief. Ils encombrent les bureaux des douanes, ceux du palais du gouverneur, des maisons de commerce et les tribunaux. Ils y font peu de besogne et ne gagnent qu’un salaire minime. Mais leur idéal, leur ambition suprême, c’est de devenir un jour assez bons artistes pour faire partie d’une bande de musiciens en renom, et assister ainsi à toutes les fêtes, nourris, proprement vêtus et bien payés. Il n’y a pas un seul village des Philippines qui n’ait son corps de musique, dont l’entretien est supporté moitié par le curé, moitié par les notables. Il y a des villes où l’on compte trois ou quatre musiques, et de plus un orchestre d’instrumens à cordes appartenant à la fabrique des églises et qui doit marcher derrière les chantres aux processions. La capitale a huit faubourgs ; chacun d’eux possède deux bandes composées de 30 individus, sans compter les élèves toujours prêts à remplacer ceux qui s’absentent. D’après cela, on peut affirmer qu’il n’y a pas moins de mille familles qui vivent de l’art musical dans la seule province de Manille. Le fait suivant, dont je garantis l’authenticité, démontrera à quel point les artistes en ce genre sont nombreux. En 1859, l’administration chargée de dresser l’état général des tributaires passa une circulaire aux gouverneurs des provinces pour les prier de l’aider dans son travail de statistique manufacturière et commerciale ; l’administration les invita aussi à lui dire s’il conviendrait d’abolir l’impôt tributaire que paie annuellement chaque Indien, pour le remplacer par une patente qui frapperait les industriels. Comme on a pu le voir, les manufactures, sont si rares que les colonnes de l’état modèle dans lesquelles devaient être mentionnées les professions revinrent toutes en blanc à la capitale ; mais le gouverneur de la province de la Pampanga, peu mélomane sans doute, porta dans ladite colonne huit cents musiciens ! Cette nécessité de posséder une musique est tellement absolue, que dans les villages trop pauvres pour acheter des instrumens en cuivre, on y supplée par des flûtes, des hautbois et des basses en bambous fabriquées par d’ingénieux Indiens. Seul le chef de musique, qui a appris à Manille les airs en vogue, possède une petite clarinette qui sort invariablement de nos manufactures parisiennes. Très souvent un de ces pauvres artistes, obéissant à un curé indigène, m’a prié de fredonner quelques airs français ; sans les noter, il les retenait après quatre ou cinq auditions, et le lendemain j’étais certain d’entendre nos airs d’opérette les plus connus accompagner la marche d’un enterrement, d’un mariage ou une sortie de grand’messe. C’est la France seule qui fournit aux Philippines l’énorme quantité d’instrumens qu’on y emploie. L’importation, qui n’était en 1867 que de 75,000 francs, s’est élevée en 1874 à plus d’un 1/2 million. Et qu’on ne s’imagine pas qu’on entend dans ces lointains parages une musique détestable ; les professeurs européens qui dirigent les orchestres ou les bandes militaires ont toujours fait les plus grands éloges des artistes indigènes.

Il y a bien aussi des charpentiers, tailleurs, maçons, peintres en bâtimens, constructeurs d’anloagues ou maisons en bambou et palmier ; mais ils ne sont tout cela que si les circonstances l’exigent, à la suite, par exemple, d’un incendie ou d’un tremblement de terre. Pour remplir tous ces offices, aucun apprentissage ne leur est nécessaire. Les métiers obligeant le corps à trop de mouvement ou à un repos trop absolu sont abandonnés aux Chinois, qui, dans l’archipel, ont accaparé la fabrication des chaussures, le colportage, le transport des fardeaux, et, ce qui vaut mieux, l’achat et la vente en gros des produits du pays. Les Indiens, jaloux des richesses des Célestes, ne perdent jamais une occasion de les injurier ou de les piller. Il en résulte des rixes sanglantes à la suite desquelles le Chinois est généralement battu ; mais qu’importe une volée de coups de bâton si le Chinois qui la reçoit peut retourner dans son pays avec une fortune ! Actif, laborieux, économe, aidé par les énormes crédits que lui font les maisons étrangères, le Chinois doit forcément s’enrichir, tandis que l’Indien, flâneur, hospitalier, artiste, amoureux de toutes les nouveautés, sans crédit aucun, reste toujours pauvre, mais aussi toujours content de son sort. Puisque nous venons de parler des Chinois, ajoutons qu’ils habitent Manille au nombre de 40,000 environ. Grâce à leur activité, le commerce s’est beaucoup développé dans les provinces, et sans eux la colonie espagnole ne ferait aucun négoce important. La façon dont un Asiatique fait fortune aux Philippines est originale. Lorsqu’il y arrive, soit du Yunnan, de Canton ou de Shanghaï, le pauvre diable est gueux, affamé, à peine vêtu, mais certain de trouver, aussitôt débarqué, un emploi de portefaix chez un de ses riches coreligionnaires. Ses débuts consistent donc à transporter journellement de maison en maison, et sur ses épaules bientôt polies comme l’ivoire par le frottement des bambous, une lourde balle pleine de marchandises diverses. Un autre Chinois le surveille et l’accompagne, mais celui-là sait déjà l’espagnol ; il fait l’article aux cliens en présence du porteur muet et impassible. De cette façon, le nouveau débarqué apprend l’espagnol en l’entendant parler devant lui pendant de longues heures ; il se tient au courant des objets qui conviennent le mieux à la vente, et il apprend aussi à connaître la demeure des personnes solvables. Après deux ans de ce métier fatigant, deux ans pendant lesquels il a souffert toute sorte d’injures de la part des cliens et de leurs domestiques, notre Chinois quitte enfin le misérable costume avec lequel il est arrivé à Manille ; il s’habille d’un vêtement en calicot blanc, d’une coupe scrupuleusement chinoise, prend un éventail à la main, passe à son tour la balle à un collègue qui débute, et se présente ainsi métamorphosé dans les maisons où il sait d’avance qu’il y a quelque négoce à faire.

Après trois ou quatre ans de colportage, lorsqu’il a amassé à force de privations et d’économie un petit pécule, le même Chinois, en compagnie, de deux ou trois coreligionnaires, loue un petit magasin, et va plein de confiance aux maisons étrangères pour leur demander des marchandises à crédit. Il est rare qu’on les lui refuse. Si les débutans sont seulement à peu près exacts dans leurs premiers paiemens, on leur livrera bientôt plus de valeurs qu’ils ne voudront en prendre. Un crédit de 30,000 à 40,000 francs est chose fort commune. Cette confiance des maisons étrangères dans la bonne foi des Asiatiques est d’autant plus extraordinaire, qu’ils ne signent aucun engagement à échéance fixe et qu’ils peuvent prolonger le paiement d’une dette pendant deux ou trois ans. Cette manière d’opérer est inqualifiable et imprudente au dernier degré ; elle cause d’énormes faillites ou plutôt des liquidations désastreuses, car lorsqu’un marchand chinois fait banqueroute, c’est peine inutile que de chercher à vouloir en tirer quoi que ce soit. La dette arriérée ou flottante de ces rusés marchands en résidence à Manille peut être évaluée en ce moment à 40 millions de francs. Quoiqu’ils soient justiciables des tribunaux espagnols, le gouvernement nomme l’un d’eux, le plus riche, capitan de los Chinos ; il est en quelque sorte responsable de la conduite politique de ses compatriotes. Le capitan porte la veste bleu d’azur, et la vara, bâton de commandement, lorsqu’il se présente officiellement au palais ou qu’il exerce ses fonctions. Il est très fier de son titre. Malheureusement les Indiens en rient et ne manquent jamais une, occasion d’insulter un Chinois. Un jour, l’un d’eux fut injurié quelques instans après avoir reçu du gouverneur l’investiture de sa charge ; pâle de colère, il retourne au palais, remet son bâton entre les mains du gouverneur en disant que, puisqu’on ne sait pas le faire respecter, sa dignité l’oblige à donner sa démission. Le capitaine-général, pour le calmer, fut contraint de publier un bando, par lequel il était défendu sous des peines sévères d’invectiver les Chinois. Comme la municipalité leur a concédé, pour enterrer leurs morts, une butte magnifique, couronnée de bambous, on ne voit pas à Manille, comme à San-Francisco de Californie, les Célestes défunts reprendre la route de leur pays. Le jour des trépassés, les Chinois se rendent en masse aux tombes de leurs amis décédés pour les couvrir de plats de riz et de viande. Les Indiens, peu délicats, pillent ces offrandes et les mangent joyeusement sur place. On ne peut leur en vouloir, car jamais le clergé ne leur apprit de respecter un infidèle mort ou vivant.

À la fin de 1874, l’administration des douanes des Philippines s’est décidée à publier une statistique du commerce extérieur de l’archipel. Depuis 1867, pareil travail n’avait été obtenu, et il est probable qu’il ne sera pas repris de quelques années. Les employés des administrations s’y renouvellent à chaque changement de ministère à Madrid, de là la difficulté d’entreprendre et de mener à bonne fin des travaux qui demandent de la suite et du temps. Voici les entrées et les sorties relevées en 1874 :


Produits espagnols sous pavillons espagnols 441,284 piastres
Produits étrangers sons pavillons espagnols 11,614,357 piastres
Produits étrangers sous pavillons étrangers 1,648,613 piastres
Total de l’importation 13,704,254 piastres.
Produits de la colonie par navires espagnols pour l’Espagne. 1,611,677 piastres
Produits de la colonie par navires espagnols pour l’étranger. 5,086,739 piastres
Produits de la colonie par navires étrangers pour l’étranger. 10,605,561 piastres
Total de l’exportation 17,302,077 piastres

Le mouvement total en marchandises a donc été de 31,007,231 piastres, soit en francs 155,036,155, la piastre étant calculée au taux de 5 francs. On voit aussi que l’exportation dépasse l’importation ; de là le taux peu élevé de la piastre, puisqu’au lieu de recevoir de l’argent nous avons à payer l’excédant des exportations. La statistique commerciale de 1867 n’avait donné pour l’exportation et l’importation qu’une somme totale de 19,669,578 piastres ; la différence en faveur de 1874 est de 60 pour cent ; c’est une jolie progression pour les Philippines, où le gros commerce, à l’exception de deux ou trois maisons espagnoles, est malheureusement pour l’Espagne entre les mains d’Européens, d’Américains et de Chinois, très sujets à faillir.

Les eaux-de-vie de luxe, les chaussures, les conserves alimentaires, les instrumens de musique, le papier, les chapeaux et quelques tissus de soie proviennent de France. Les cacaos et les farines sont tirés d’Amérique ; mais c’est l’Angleterre qui à elle seule fournit les fers, la bière et presque tous les tissus de fils et de coton. La valeur des filasses et des fils s’élève à plus de 4 millions de francs, représentant un poids total de 465,000 kilogrammes. Cela semble bien indiquer que les Indiens font des tentatives réelles pour s’affranchir des produits manufacturés de la Grande-Bretagne. La Chine de son côté a fourni en 1874 aux manufactures indigènes 60,000 livres espagnoles de soie en écheveaux.

Les chapeaux, les cafés, l’essence de ylang-ylang, les cigares à bouts coupés, sont les seuls produits d’exportation qui viennent en assez grande quantité en France ; les autres vont presque tous en Angleterre, sauf les tabacs en feuilles, qui sont habituellement dirigés sur Anvers et sur Hambourg. Beaucoup de cigares, auxquels les Anglais donnent le nom de sheroots, ont aussi leur débit aux Indes-Orientales, en Australie et en Californie.

Mais il est d’autres industries fort importantes qui ne figurent pas dans le tableau commercial publié par les douanes espagnoles. Je veux parler du riz, des huiles du cocotier, du charbon de terre, des bois de construction et d’ébénisterie, des gommes, des résines et des autres produits du sol qui se consomment sur place. Le riz est le pain des Indiens ; aussi donnent-ils tous leurs soins à la culture de cette céréale. Il n’y en a pas moins de quatre-vingts espèces dans l’archipel ; les uns exigent des terrains secs et élevés, d’autres des terres momentanément inondées. Le riz se sème en juin lorsqu’il doit croître dans des terres fangeuses, et déjà en décembre on peut le couper ; celui qui vient dans des terrains secs n’a besoin que de trois mois pour arriver à maturité ; l’Indien, s’il est actif, en obtient aisément deux récoltes. Pour détacher l’épi de la tige, il suffit de le fouler aux pieds ; hommes et buffles y sont employés. Pour décortiquer le grain, on le place dans un grand cylindre en bois profondément creusé, puis deux personnes, munies chacune d’un long pilon, le battent jusqu’à ce que le riz se montre blanc et débarrassé de son enveloppe dorée. Des spéculateurs européens ont bien importé à Manille des machines à battre, mais les indigènes ont de la répugnance à s’en servir. En 1850, un morceau de terre transformé en rizière et d’une valeur de 500 piastres produisait un revenu net de 8 3/4 pour 100 ; mais comme on peut, avec de l’activité, faire deux récoltes, ce revenu est aisément doublé. Aujourd’hui encore, si les grains manquent en Chine ou dans les colonies voisines de Manille, ce magnifique rendement peut être réalisé.

Le cocotier, quoique abondant dans tout l’archipel, ne se trouve pas dans la province de Manille, et cela par ordre du gouvernement. Avec le fruit, le vin, l’écorce et l’huile que produit ce palmier, l’Indien n’avait nullement besoin de travailler pour se nourrir, boire, s’habiller et s’éclairer. Afin d’obliger l’indigène indolent à s’occuper aux alentours de la capitale ou à s’y employer pour vivre, les Espagnols ont dû prendre cette mesure radicale ; elle ne s’étend pas aux provinces limitrophes. Chaque cocotier produit annuellement quarante noix environ : de leurs blanches amandes, on extrait de l’huile à brûler excellente ; on tire encore du cocotier des textiles, une sorte de vin dont les Indiens sont excessivement friands, et beaucoup d’autres choses utiles aux naturels. Un cocotier en plein rapport, s’il croît en plaine, donne à son propriétaire une rente annuelle de 5 francs ; dans la montagne, le rendement n’atteint que la moitié de ce chiffre, sans doute en raison de la difficulté que l’on éprouve à y faire venir des travailleurs. Si le cocotier fournit à l’Indien les moyens de vivre sans travail, le bambou, de son côté, lui offre spontanément et partout ce qu’il lui est nécessaire pour élever sa hutte, fabriquer ses armes légères, les canaux de ses rizières et même des instrumens de musique. Trois arbres à peine suffisent d’ailleurs pour nourrir, habiller et abriter un indigène. Il semble que ce n’est point pour l’habitant de ces contrées heureuses que la rude loi du travail de la terre ait été faite. Ici point d’hiver, pas de saisons stériles à époque déterminée, mais un ciel toujours clément et une nature incessamment féconde. L’homme n’y est cependant pas meilleur que sur notre continent, puisque dans les parties non conquises de l’île les tribus se livrent entre elles des combats sans trêve.

Il y a des mines de charbon dans les provinces de Cébu et d’Albay ; malheureusement elles sont loin de produire ce qu’on pourrait en attendre. Le pétrole se trouve sur le mont Atclan d’Iloilo. La seule source connue, située à une hauteur de 3,000 pieds, n’est pas exploitée ; elle sort des interstices d’une terre argileuse pour aller se perdre sans profit dans le sol à quelques pas de là. Les sauvages qui habitent la montagne, ayant un jour approché une lumière de l’essence minérale, s’enfuirent épouvantés en la voyant jeter une clarté soudaine ; ils la laissèrent brûler pendant plusieurs mois sans oser en parler en personne. Un jour pourtant ils se décidèrent à aller dire à un Espagnol que sur les hauteurs qu’ils habitaient il y avait de « l’eau qui brûlait. » C’est ainsi que cette source fut découverte. Aujourd’hui les sauvages racontent à ce sujet que les âmes de leurs ancêtres se réunissent depuis un temps immémorial dans les profondeurs du mont Atclan ; leurs divinités n’ont point voulu les laisser dans les ténèbres, et elles ont donné à chaque mort une grande torche enflammée dont la lueur ne s’éteindra jamais ; d’âge en âge le nombre des âmes et celui des lumières est devenu considérable : il n’est donc pas étonnant de voir des flammes s’échapper par momens des flancs de la montagne.

L’or roulé ou adhérant à des fragmens de quartz se trouve dans les provinces de Cagayan, Misamis, Albay et Nueva-Ecija. Dans la grande île de Mindanao, au sud des Philippines, on le rencontre abondamment en unes paillettes qui servent de monnaie aux farouches insulaires. Partout ailleurs ce sont les sauvages Igorrotes qui s’occupent principalement de son extraction. L’Indien, trop indolent pour laver les sables aurifères, se contente de ramasser une grosse pépite qui lui permet, s’il la trouve après quelques jours de recherches, de vivre pendant plusieurs mois sans rien faire. Le poids total et annuel de l’or recueilli aux Philippines est évalué à 16,000 onces, ce qui représente une valeur de 1,280,000 francs. Une grande partie de ce métal sert à la confection des bijoux ; les Chinois en emportent aussi beaucoup avec eux lorsqu’ils retournent définitivement en Chine. Un de nos compatriotes, M. Oudan de Verly, est le seul qui se soit occupé sérieusement d’exploiter quelques riches filons à Caraga, dans l’Ile de Mindanao ; il est mort avant d’avoir pu faire venir d’Europe les machines pour l’extraction et le lavage du minerai. On ne s’expliquerait pas l’indifférence des Espagnols pas plus que celle des chercheurs d’or pour les richesses minières des Philippines, si l’on ne savait que les terrains aurifères sont au pouvoir des sauvages. Si M. Oudan de Verly a su se faire accepter par eux, c’est parce qu’il avait appris leur langage et avait vécu à leur manière.

Le fer et l’aimant se trouvent partout ; mais, a l’exception de quelques fourneaux d’une lente production, on n’en tire aucun profit important. Le cuivre n’a été découvert qu’à Mancayan ; une société de capitalistes fait exploiter la mine, fondre le minerai sur place, mais sans en tirer autre chose, jusqu’à présent, que des pertes. Le soufre est tout aussi abondant dans les volcans éteints ou en activité qu’il peut l’être à Naples. A Taal, les parois d’un petit cratère, au fond duquel je me suis fait descendre, sont tapissées d’une épaisse couche de soufre : des fumerolles blanches s’élèvent sans cesse de son centre, et on dirait que le volcan n’est qu’un monceau de ce minéral en lente ignition.


III

Le gouvernement supérieur des Philippines se compose d’un gouverneur général, d’un directeur d’administration civile et d’un directeur des finances. Le premier, pris dans les plus hauts grades de l’armée espagnole, est chargé de la surveillance politique des fonctionnaires ; il a le pouvoir exécutif, le droit de grâce et la direction des relations internationales ; il a aussi sous son commandement immédiat les employés civils et la haute main sur les mutations des alcades et autres magistrats. Le second est à la direction des contributions municipales et provinciales ; le troisième n’est qu’une sorte de payeur et de receveur des finances de l’état.

Chaque province des Philippines, y compris celle des îles Mariannes, a son gouverneur ou son alcade chargé de l’administration intérieure de la région qu’il commande ; il y rend la justice au civil comme au criminel. Ces fonctionnaires, presque toujours relevés de leurs charges lorsqu’il y a un changement de ministère à Madrid, sont Espagnols péninsulaires et avocats. Le recouvrement des impôts est confié par les alcades et d’office aux plus riches Indiens ou métis des provinces ; ces receveurs indigènes prennent alors le titre de cabezas de barengays ; ils sont responsables des rentrées, et l’on peut aisément se figurer combien ce mode de perception est ruineux et vexatoire pour un grand nombre de notables. Beaucoup refusent ces onéreuses fonctions, mais leur mauvaise volonté est très mal vue en haut lieu ; si les récalcitrans ont un jour besoin de justice ou de la protection des alcades, elle leur est difficilement accordée.

Dans chaque ville ou village fonctionne un conseil municipal, nommé par les principaux habitans. L’élection des membres de ce conseil, élection à laquelle préside l’alcade assisté du curé, se fait au scrutin secret et avec une certaine solennité. Le gobernadorcillo ou petit gouverneur, le teniente ou son second, et les alguazils, sont également nommés à l’élection et pris dans le conseil. Pour être valables, les élections doivent être soumises à l’approbation du gouverneur civil. Si un alcade fait un rapport contraire aux élus, si le curé ne les trouve pas assez orthodoxes, les choix sont cassés.

Il y a à Manille un tribunal suprême appelé la Real Audiencia. Indépendamment de son président appelé régent, la Real Audiencia se compose de dix juges et d’un procureur ou commissaire du gouvernement ; ce dernier est assisté dans ses fonctions par cinq substituts. Ce tribunal révise les sentences capitales rendues par les tribunaux des provinces ; il en approuve les conclusions ou les casse. Il ne juge cependant pas en dernier ressort les causes civiles qui lui sont soumises, et les parties intéressées peuvent encore faire appel à Madrid. Les procédures, depuis l’instruction judiciaire, l’audition des témoins, l’accusation, la défense, jusqu’à la sentence, se font par écrit. La plus petite affaire rapporte au trésor, rien qu’en papier timbré, une fort belle somme ; le gain pour l’état est énorme lorsqu’un procès est poussé en cassation jusqu’à Madrid ! La justice est gratuite pour les pauvres, mais les petits plaideurs aimaient mieux, il y a peu d’années, porter leurs différends devant les curés, qui tranchaient souvent les questions en faisant donner par leurs sacristains quelques coups de rotin à ceux qu’ils jugeaient de mauvaise foi. Le cheval de bois sur lequel montait le patient pour recevoir les coups sur l’épiderme se voit encore aujourd’hui à la porte de beaucoup de couvens. Pas un condamné ne murmurait, car rarement la sentence était appliquée à faux par le curé ; ce dernier connaît à fond ses paroissiens, il parle leur langue, tandis que l’alcade, fraîchement débarqué de Madrid, ne sait que l’espagnol, et des interprètes gagnés d’avance n’ont aucune peine à égarer le jugement des juges nouveaux dans le pays. Les étrangers, y compris les Chinois, sont jugés par les tribunaux du pays, et en certains cas d’après les lois des Indes, lois plus favorables en somme aux indigènes qu’aux Espagnols.

Lorsqu’un Chinois est appelé en qualité de témoin devant un tribunal, voici la manière dont il prête serment. On lui fait faire d’abord sa déposition à haute voix, puis on lui demande s’il a bien dit la vérité, et s’il osera, pour appuyer son témoignage, couper la tête à un coq d’une blancheur immaculée. « Songe, lui dit l’alcade par l’intermédiaire d’un interprète également asiatique, songe que, si tu as menti, le sang que tu vas verser peut être celui de tes parens, et que ta famille restera à jamais victime de ton parjure ! » J’ai vu des Chinois effrontés se troubler, pâlir et se rétracter, d’autres couper la tête du malheureux volatile avec la sérénité que donne une conscience tranquille.

La statistique judiciaire de 1872 nous apprend que pendant cette année 4,200 condamnations ont été prononcées, dont la moitié pour des attentats à la propriété. Ce chiffre officiel est encore bien au-dessous de la vérité. Et pourtant aux Philippines l’indigène trouve partout et toujours de quoi vivre et se vêtir gratuitement. Dans ces contrées bénies du ciel, couvertes d’arbres à fruits, exemptes des rigueurs de l’hiver, où la noix de coco apaise la soif et la faim, la misère est inconnue. Pourquoi y a-t-il donc un si grand nombre de délits ? Parce que la tolérance pour les fautes y est poussée à sa limite extrême, que les moyens de ramener la paix dans une conscience coupable y sont plus abondans que partout ailleurs, parce que la loi y protège les jeux de hasard, et qu’enfin le gouvernement y dirige lui-même des loteries mensuelles. Ajoutez à cela la répulsion que l’Indien éprouve pour le service militaire et la vive passion qu’il ressent pour les femmes. C’est surtout pour ces dernières qu’il devient le plus souvent criminel. Un indigène ne reculera devant aucun attentat, soit pour se venger d’un amour dédaigné, soit pour s’en rendre digne par des largesses en dehors de ses ressources ordinaires. C’est à la veille des grandes fêtes et des jours où les combats de coqs sont autorisés, quelques heures avant le tirage des loteries gouvernementales, que les larcins sont plus fréquens. Si un Tagale qui m’avait servi pendant deux ou trois ans avec fidélité devenait tout à coup négligent dans le service, bien attifé et finalement voleur, je n’avais aucune peine à lui faire avouer que c’était l’amour et le jeu qui l’avaient ainsi métamorphosé. La passion éteinte et le jour des loteries passé, j’aurais pu lui confier toute une fortune sans qu’il y touchât.

Ce qui fait aussi que beaucoup de délits restent impunis aux Philippines, c’est qu’on y professe une indulgence générale pour les criminels. Espagnols, métis, Indiens, s’efforcent d’atténuer la gravité d’une faute au point de plaindre beaucoup plus celui qui la commet que celui qui en a été la victime. Un négociant fait-il une banqueroute frauduleuse, commet-il un faux, on ne parle de lui qu’avec pitié et ton n’entend que ces mots : pobre, pobrecito tambien ! Ah ! le malheureux, le pauvre malheureux ! Au frontispice de la prison de Manille, on lit ces mots en lettres d’or : Soyez sévère pour le crime et plein de miséricorde pour le criminel. Nulle part aphorisme n’a été plus souvent mis en pratique qu’aux Philippines. Dans les provinces, loin de l’œil de la justice, on rencontre des Espagnols, blancs ou de couleur, ayant déjà subi des condamnations ou de réputation suspecte ; personne ne les repousse, et des gens d’une honnêteté proverbiale les reçoivent parfaitement. L’exemple le plus étonnant de cette tolérance est celui qui me fut fourni par un Anglais israélite, ancien convict de Sydney, apostat, et ayant fait plusieurs mois de séjour dans la maison d’arrêt de Manille. Il était reçu partout et traitait journellement d’affaires importantes avec les plus honorables maisons étrangères et espagnoles de la capitale. Pobrecito ! me répondait-on quand je disais qu’il fallait s’en défier, ou que je m’étonnais de la confiance qu’on lui accordait.

Lorsque, selon les coutumes espagnoles, il y a un condamné à mort en chapelle, des dévotes vont de maison en maison demander un sou, — une seule personne ne doit pas donner davantage, — pour lui faire dire des messes. Pour peu que le reo ait obtenu quelque célébrité par ses crimes, chacun va le voir, lui apporter des cigares, du café, des confitures, et causer avec lui de sa fin prochaine. Le bourreau vient également s’entretenir avec celui auquel il devra dans quelques heures ôter la vie. Il faut que l’on sache, pour comprendre cette tolérance, que l’exécuteur des hautes œuvres des Philippines est lui-même un condamné à mort, aucun individu libre ne voulant accepter de plein gré ces terribles fonctions. Un homme condamné au dernier supplice a donc la chance d’avoir la vie sauve si, au moment de l’expiation, il y a une vacance de bourreau, mais à la condition de devenir bourreau lui-même. Comme il pourrait échapper à sa sinistre charge par la fuite, on l’habille de la tête aux pieds d’une étoffe de couleur écarlate, et une garde composée de cinq soldats, la baïonnette au fusil, ne le perd pas un seul instant de vue. Il est arrivé parfois que l’exécuteur des hautes œuvres, ex-coupeur de bourse, reconnaisse dans celui qu’il doit supplicier un ancien compagnon de brigandage. Il surgit de ces rencontres des querelles comiques. Un jour, il y eut entre un condamné à mort et son bourreau une altercation si vive dans une capilla, qu’une bataille à coups de poing s’ensuivit. Le premier en sortit vainqueur, mais le second s’en consola en criant bien haut que le lendemain il aurait sa revanche. Cela s’est passé an village de Imus, dans la province de Cavite, et j’étais à dîner chez l’alcade lorsque le gardien du criminel vint tout essoufflé nous raconter le scandale. Le jour suivant, en allant de la chapelle à l’échafaud, les deux héros de cette anecdote ne firent que s’adresser de mutuels reproches. Jamais patient ne fut plus consciencieusement expédié.

Au nombre des crimes les plus fréquens, il faut mentionner les attaques à main armée contre les voyageurs isolés, et les assauts sauvages que des bandits, le visage noirci, livrent nuitamment aux populations des campagnes. Au moment où de riches provinces jouissent d’une quiétude profonde, on apprend tout à coup que des bandes d’Indiens, composées de 30 à 40 individus, se réunissent, cachés dans les bois ou dans des sites d’un accès difficile, à quelques kilomètres d’un des plus riches villages. Ces groupes de malfaiteurs sont formés de soldats déserteurs, de contumaces et d’évadés des bagnes ; on leur donne le nom de tulisanes''. Ils ont un capitaine auquel est due une obéissance absolue ; si le chef est suivi d’une femme, elle prend le titre de capitana, et chaque bandit est tenu de lui obéir. Le moindre des méfaits de ces Indiens vagabonds est d’arracher aux Européens qu’ils rencontrent les armes dont ils sont porteurs, ou de couper la langue aux alguazils indigènes les plus acharnés à les poursuivre. C’est lorsque la nuit est claire, au moment où la lune est dans tout son éclat, qu’ils vont surprendre un village endormi, piller les maisons des plus riches habitans, violer les jeunes femmes, tuer les vieillards, et mettre le feu au pueblo afin que la population, occupée à éteindre l’incendie, ne puisse les poursuivre. On les a vus également se réunir pour venger les mauvais traitemens infligés à l’un d’eux par un maître injuste et violent.

Les chefs des tulisanes sont remarquables par leur bravoure. Dans les rencontres qu’ils ont avec les soldats, on les voit s’exposer au feu avec une intrépidité rare ; ce courage est dû à une singulière croyance. Chaque capitaine porte au cou une amulette, un antin-antin qui préserve des balles : c’est tantôt une médaille de la Vierge ou d’un saint, une vieille monnaie, un scapulaire, d’autres fois un objet bizarre comme un coquillage ou le noyau d’un fruit. Malgré de foudroyantes déceptions, la foi de l’Indien en son antin-antin est tellement enracinée que rien ne peut la lui enlever ; elle donne une audace aux criminels qui leur a valu bien souvent le succès.

Une nuit, et par un beau clair de lune, je chassais les roussettes que l’on trouve en grand nombre suspendues par les pattes aux branches des cotonniers ; tout à coup je me vis entouré par une trentaine de tulisanes. C’était à dix lieues de la capitale, et j’étais accompagné dans ma chasse nocturne par un opulent Indien chez lequel j’avais été invité à venir passer quelques jours. Je vis bientôt que mon hôte était en très bons termes avec ceux qui venaient de surgir si opinément autour de moi. « Vvous n’avez rien à craindre, me dit mon compagnon à voix basse, et si je vous ai conduit ici, c’est que j’avais promis au capitaine de ces gens-là de leur montrer un fusil se chargeant par la culasse, arme qui lui est complètement inconnue. » Je tendis aussitôt mon « Lefaucheux » à un individu qui se trouvait devant moi, et qui me saluait timidement. La chemise de cet Indien était, — chose rare, — rentrée dans son pantalon à bandes de satin ; un bolo, long poignard contenu dans une gaine en bambou, pendait à son côté droit au moyen d’une ceinture en soie de Chine, son salacot, — sorte de chapeau chinois en cornes de buffle transparentes, et enrichi d’ornemens en argent, — couvrait sa tête. Ce salacot, d’un diamètre très grand, laissait entièrement dans l’ombre la figure de celui qui le portait. Après que le tulisan eut attentivement examiné mon fusil, je lui offris quelques cartouches en l’engageant à s’en servir ; il accepta tout joyeux, et je le vis abattre aussitôt plusieurs énormes chauves-souris. Au moment où il me rendit mon arme, et pour qu’il n’eût jamais envie de me la reprendre, je lui expliquai qu’elle ne pouvait lui être d’aucun usage en raison de la charge toute spéciale qu’elle nécessitait. Il savait déjà sans doute que les cartouches des fusils Lefaucheux arrivaient d’Europe à Manille toutes faites, car je ne le vis exprimer aucun désappointement. Après m’avoir salué de nouveau, le jeune bandit disparut avec ses compagnons dans un bois de bambou. Mon hôte m’avoua alors que ce chef de tulisanes était son frère, condamné à mort par contumace pour avoir assassiné une femme dans un accès de jalousie. « Pobrecito, ne manqua-t-il pas de me dire, no es lastima ? Pauvre garçon ! n’est-ce pas pitié ? »

Dans le chiffre de la statistique judiciaire que nous avons donné, on remarque qu’il n’y a eu qu’un accusé pour outrage à la religion. En 1842, l’exaltation d’un fils du pays, promoteur d’un schisme religieux, motiva cependant la répression aussi sanglante qu’inutile d’un millier de malheureux. Un jeune Indien de la province de Tayabas vint à Manille à cette époque avec le désir d’entrer dans les ordres monastiques et d’en suivre la règle ; mais depuis le commencement de ce siècle cette faveur a été refusée aux indigènes, et Apollinaire, — c’est le nom du jeune Indien, — dut borner son ambition à se faire admettre dans la confrérie de Saint-Jean-de-Dieu, composée entièrement de fils du pays. Après un certain temps passé avec les compagnons de son ordre, Apollinaire retourna dans sa province afin d’y établir un culte tout à fait spécial en l’honneur du bienheureux Joseph, le saint époux de la Vierge Marie. Par ses lectures, ses études et son assiduité aux prêches à l’époque où il était à Manille, Apollinaire était devenu un grand prédicateur, et la foule, avide de son éloquence, se portait dans tous les lieux où il annonçait la célébration d’une neuvaine en faveur de son saint favori.

Les moines franciscains, qui desservaient les principales cures de la province de Tayabas, devinrent bientôt jaloux de l’ascendant que le nouvel apôtre exerçait sur leurs ouailles. Ayant appris qu’Apollinaire sollicitait à Manille l’autorisation de former une confrérie, ils se rendirent auprès du gouverneur et de l’archevêque pour la lui faire refuser. Non-seulement le gouvernement n’accorda pas le privilège demandé, mais encore il ordonna à l’alcade de Tayabas de jeter en prison ceux des dévots qui assisteraient aux prédications. Apollinaire se retira sur une montagne, où son premier soin fut d’élever une chapelle. La foule l’y suivit, et des provinces environnantes accoururent des milliers de curieux avides de l’entendre. C’est alors que l’apôtre perdit la tête. Il proposa à ses disciples d’élire un archevêque et cinq évêques pour desservir le temple qu’il venait d’édifier. Son nom sort le premier de l’élection, mais bientôt, peu satisfait de son titre, Apollinaire se fit proclamer pontife suprême par les cinq évêques.

La nouvelle qu’un pape indigène venait d’être élu se répandit dans tout l’archipel. Autant par curiosité que par dévotion, chaque fidèle voulut aller visiter la sainte montagne et le nouveau souverain spirituel. Les moines crièrent au sacrilège, accusèrent Apollinaire de dépasser Luther en hérésie et supplièrent le capitaine-général de disperser par la force la tourbe fanatique. L’alcade de Tayabas, vital, reçut l’ordre de se rendre avec la garde urbaine au sanctuaire et d’en déloger ceux qui s’y trouveraient. Ces derniers étaient nombreux ; il y eut résistance, et, dans la mêlée, vital fut tué. Ce qui n’avait été qu’un pèlerinage, un prétexte à voyage, devint alors une révolte sérieuse. Le brigadier Huet reçut aussitôt l’ordre de partir avec de la cavalerie pour la province de Tayabas et d’y détruire les révoltés. Ceux-ci se fortifièrent, montèrent quelques petits canons sur la hauteur ; leur résistance ne fut pas longue. Tout être vivant rencontré sur le plateau fut sabré : Apollinaire, à genoux, un Christ à la main, tomba le premier. Les vieillards, les femmes et les enfans, réfugiés dans l’église, furent également passés au fil de l’épée. On enterra un millier de cadavres. Ceux des Indiens de la province qui craignirent d’être inquiétés gagnèrent sans idée de retour les montagnes des tribus insoumises ; un instant, on craignit que toute la région ne se dépeuplât.

Il y a un épilogue non moins sanglant à ce drame. Les soldats du 3e régiment de ligne, en garnison à Manille, étaient composés en grande partie d’indigènes de Tayabas. Un des leurs, le sergent Samaniego, les réunit, leur retrace la tuerie de leurs proches sur la montagne sainte, les injustices dont ils sont victimes, et les exalte au point de les entraîner à prendre d’assaut la forteresse de Manille. Les insurgés y rencontrent des déportés politiques récemment arrivés d’Espagne. Au lieu de les massacrer, Samaniego les enferme dans une enceinte voûtée afin que ses compagnons, surexcités par le triomphe, ne leur fassent aucun mal, compassion bien extraordinaire chez un soldat qui ne se révoltait que pour se venger des Européens) Le gouverneur d’alors, le général d’Orea, prévenu dans sa maison de campagne de ce qui se passait à la ville, réunit autour de lui les régimens restés fidèles, et donna à son tour l’assaut à la forteresse, qui, faute d’un nombre suffisant de défenseurs, ne pouvait offrir qu’une faible résistance. Samaniego, blessé au moment où il dirigeait contre les troupes régulières le feu d’une pièce de canon, lutta jusqu’à la mort ; mais ses compagnons, en de voyant expirer, perdirent leur sang-froid. Le cri de « sauve qui peut ! » fut bientôt jeté, et les insurgés durent se déclarer vaincus. Ceux que l’on trouva les armes à la main furent fusillés sans jugement. D’autres, que l’on découvrit dans les combles quelques heures plus tard, passèrent dès le jour même du banc des accusés à celui des suppliciés.

Il y a eu d’autres soulèvemens aux Philippines ; mais, comme ceux que nous venons de relater, ils ont été locaux et ne se sont jamais propagés de manière à faire courir un grand danger à la domination espagnole, à l’exception cependant de deux dont nous allons parler. Les insurgés se sont contentés presque toujours de châtier ceux dont ils voyaient avoir à se plaindre. Pour les faire rentrer dans l’ordre, il a suffi généralement d’envoyer un régiment indigène au centre des provinces révoltées, ou d’ordonner le remplacement des fonctionnaires détestés.


IV

C’est notre première révolution qui obligea l’Espagne à donner la vie politique aux créoles des possessions d’outre-mer aussi bien en Amérique qu’aux Philippines. Lorsqu’on apprit à Manille que des hijos del pais auraient désormais le droit de se faire représenter aux cortès, un souffle de liberté les électrisa, et ils acclamèrent avec enthousiasme le régime constitutionnel que la Péninsule, devenue à son tour révolutionnaire, venait d’adopter. Mais cette période n’eut qu’une courte durée ; la réaction ne tarda pas à relever la tête, et le despotisme absolu des rois espagnols plongea les colonies dans de nouvelles ténèbres. L’Espagne perdit alors une grande partie de ses possessions d’Amérique ; la crainte de voir un Bolivar ou un Iturbide surgir aux Philippines fît qu’elle y appliqua un système des plus dangereux. C’est surtout à l’égard des créoles qui avaient salué avec trop d’ardeur, de 1820 à 1823, le retour du régime représentatif que se manifesta une défiance odieuse. Des Espagnols, hijos del pais, des métis, de pauvres Indiens furent déportés sans interrogatoire et sans un simulacre de jugement. On vit des capitalistes, des prêtres, des avocats enlevés brusquement à leurs foyers, jetés en prison ou envoyés sous bonne garde aux présides d’Europe pour le seul fait d’avoir trop hautement exprimé leurs regrets politiques. Il est vrai que l’innocence de ces malheureux fut reconnue, des indemnités leur furent même accordées, leurs persécuteurs désavoués ; mais le mal était fait, et le souvenir de ces proscriptions ne s’est plus effacé.

C’est vers cette époque que débarqua à Manille un nouveau gouverneur, le capitaine-général Martinez, accompagné d’un grand nombre de sous-officiers. D’ordinaire ce n’est pas avec des sergens qu’un pareil personnage arrive aux Indes. On sut bientôt qu’il réservait à ces subalternes les grades de lieutenans et capitaines dont divers créoles étaient investis. La menace de cette spoliation, qui indiquait une grande méfiance à l’égard d’officiers honorables, fit une vive impression dans l’armée ; mais l’exécution de cette mesure était loin d’être facile. Or voici ce qu’imagina Martinez pour y procéder d’une manière en apparence légale. Lorsqu’une nomination d’officier est faite dans la colonie par le capitaine-général, ce dernier remet au titulaire un brevet provisoire qui doit être échangé contre un brevet définitif, signé à Madrid de la main du roi. Comme les communications entre l’Espagne et les Philippines se faisaient alors par la voie de Mexico, qu’elles n’avaient lieu qu’une fois par an, beaucoup d’officiers indigènes négligeaient de faire venir leurs diplômes de Madrid. Martinez déclara tout à coup, par un décret à jamais resté célèbre aux Philippines, que ceux d’entre eux qui ne pourraient lui présenter leurs titres définitifs devaient se considérer comme mis d’office à la retraite. L’indignation fut grande chez les chefs indigènes que cette disposition atteignait, tin jeune capitaine du nom de Novalès, sujet distingué, se fit bientôt remarquer par la véhémence de sa protestation. Très aimé et très influent dans son régiment, ses amis, créoles comme lui, loin de le calmer, le chargèrent de prendre en main leurs causes, offrant de le soutenir par les armes, s’il le fallait. Novalès hésitait encore lorsqu’une nouvelle injustice vint mettre un terme à son indécision. Un ordre du général lui enjoignit de s’embarquer pour l’île lointaine de Minda-nao dans un bref délai, ordre qui, à cette époque, équivalait à un exil. La veille de son départ, Novalès apprend que, par une circonstance qu’il considère comme providentielle, son frère Mariano Novalès, lieutenant d’infanterie, commande la garde qui est à la forteresse, et que son ami intime, Ruiz, un autre officier, garde les portes de la ville militaire. Novalès réunit les mécontens, proclame l’indépendance des Philippines, et, comme Iturbide à Mexico, se fait proclamer empereur. Le premier soin des rebelles est de s’emparer des clés de la ville, déposées la nuit chez le lieutenant du roi. Celui-ci, comme un brave soldat, défend son dépôt, mais est tué dans la lutte. Novalès se présente ensuite à la tête des siens à la citadelle, où son frère est de service : il compte y entrer sans coup férir ; mais contre toute prévision, Mariano Novalès résiste, une lutte acharnée et sanglante s’ensuit. L’insurrection allait triompher lorsque le général Martinez accourut avec un renfort de troupes fraîches et entoura les insurgés, trop peu nombreux pour résister. Novalès, Ruiz et quinze autres rebelles furent faits prisonniers et passés par les armes à l’entrée de la petite place de l’Archevêché. Ainsi se termina cette échauffourée, qui fit courir un danger sérieux à l’influence et à l’autorité espagnoles. Sans la fidélité du frère de celui qui était le principal instigateur de la rébellion, peut-être en était-ce fait des Philippines. Nous croira-t-on ? Mariano Novalès, le lieutenant fidèle, fut conduit à l’échafaud avec son frère et les autres insurgés ; il eût partagé leur sort, si la clameur publique, sur la place même de l’exécution, n’eût empêché son supplice. On commit néanmoins l’injustice de lui retirer son grade.

Cet événement, au lieu d’éclairer le gouvernement, ne fit qu’augmenter sa défiance à l’égard des indigènes, créoles, métis et Indiens. La ligne de démarcation entre ces derniers et les péninsulaires ne fit que se tracer davantage. Plus que jamais, les ministres éphémères de l’Espagne lancèrent leurs créatures à la curée du riche budget colonial, éloignant ceux qui étaient le plus en droit d’y prendre part. Pour parer aux dangers qui devaient naître d’une semblable politique, on fit partir de la Péninsule pour Manille tout un régiment de soldats européens ; mais les désordres auxquels ils se livrèrent aussitôt après leur débarquement dans l’honnête et paisible cité menacèrent de ruiner le prestige du nom espagnol. Il fallut les faire repartir. Quel hommage rendu à la vertu des Indiens ! Quel contraste entre ces hommes de l’ancien monde et les doux indigènes de ces contrées nouvelles ! Désormais il ne resta plus dans la citadelle que 300 artilleurs blancs, force d’ailleurs plus que suffisante pour la préserver d’un coup de main.

L’épuration de l’armée, c’est-à-dire l’armée sans officiers créoles dans ses rangs, et l’administration civile livrée à des Européens avides, ne purent contenter les conquérans. Il restait encore aux indigènes des curés de leur race et de leur pays, on songea à les supprimer ou du moins à sévir contre les plus patriotes. Pour arriver à ce résultat, il fallait exaspérer le clergé séculier en le dépouillant de ses prébendes, le compromettre aux yeux du pouvoir, et faire monter sur l’échafaud ceux des prêtres indiens qui murmureraient ou tenteraient de se soulever. Il semble que ce plan machiavélique ait été en tout point exécuté ; mais, pour en suivre la trame, quelques courtes explications sont nécessaires.

Dès les premières années de la conquête, les principaux diocèses des Philippines étaient desservis par des curés indigènes et des moines de l’ordre de Saint-Augustin. Les ordres monastiques qui, avant 1835, époque de leur suppression, encombraient l’Espagne, ayant eu connaissance du sort heureux qui était fait en Océanie à leurs collègues, ne tardèrent pas à s’y présenter, réclamant leur part de propagande religieuse et de profit. Pour éviter des compétitions trop vives, le gouvernement dut désigner lui-même les provinces qui convenaient le mieux aux nouveaux arrivans. La Pampanga, une des plus riches, quoique appartenant depuis de longues années au clergé indigène, fut livrée aux moines augustins ; celle de Cavite aux dominicains, les Visayas aux récollets, l’île de Mindanao aux jésuites, Zambalès et d’autres districts aux franciscains.

Grâce à la protection que les évêques accordaient aux prêtres indigènes, plusieurs d’entre eux purent néanmoins conserver leurs postes ; mais en 1870 de nouvelles spoliations eurent lieu, et l’archevêque de Manille crut devoir protester en ces termes auprès du gouvernement de Madrid : « L’injuste pratique de dépouiller le clergé séculier produit dans le pays un véritable scandale. Ne craint-on pas de l’exaspérer ? N’a-t-il pas assez souffert et doit-on craindre davantage pour lui dans l’avenir ? Qui osera soutenir que son ancienne fidélité ne se changera pas bientôt en haine ? Ces hommes ont pu croire pendant longtemps qu’il n’y avait entre les fils du pays et les moines qu’une rivalité de race et de profession, mais aujourd’hui c’est leur suppression entière qu’ils ont à redouter. Qui ne remarque le changement qui s’opère dans leurs idées et la colère qu’ils laissent éclater lorsqu’on leur parle de ceux qui les dépouillent ? Plusieurs prêtres indiens n’ont-ils pas donné à entendre que, si les Américains ou les Allemands s’emparaient des Philippines par suite d’une guerre avec l’Espagne, ils recevraient en libérateurs les ennemis du pays ? Le danger est d’autant plus grand que ces pasteurs sont plus que les blancs en relations directes avec leurs troupeaux, et que les accusations qui ont été lancées contre leur conduite n’ont jamais été prouvées. » Après avoir envoyé cette protestation en Espagne, l’archevêque fit venir dans son palais le curé de la cathédrale de Manille, don José Burgos, un créole, et l’engagea à formuler avec ses amis un acte de fidélité et d’attachement à l’Espagne. Burgos, après quelques hésitations, se rendit au désir du prélat et s’employa avec ardeur à recueillir des adhérens. Plus tard cet écrit passa pour un manifeste des plus audacieux, et ceux qui l’avaient signé, au nombre de 300, furent presque tous qualifiés de traîtres, de révolutionnaires et de flibustiers.

Le gouvernement de Madrid, comme d’habitude, ne tint aucun compte des observations de l’archevêque et de la déclaration des prêtres séculiers. Ceux-ci, après la révolution de 1868, profitant de la faculté d’écrire que leur assurait la liberté de la presse en Espagne, résolurent de se défendre dans les journaux de la Péninsule. Mais le capitaine-gouverneur des Philippines défendit l’entrée des publications européennes dans la colonie. Le Correo de Ultramar, journal espagnol qui se publie à Paris et qui n’a aucune couleur politique, ne fut même pas excepté.

A cette époque eut lieu à Manille une manifestation qui montre à quel degré les indigènes de toute condition étaient exaspérés. Quelques créoles avaient obtenu du gouverneur que les restes d’un illustre Espagnol, don Simon de Anda et Salazar, restés ensevelis sous les décombres de la cathédrale à la suite d’un tremblement de terre, fussent transportés dans l’église de Saint-François. La patriotique conduite de cet homme énergique mérite d’être racontée. En 1762, l’Angleterre étant en guerre avec l’Espagne, l’amiral Cormick se présenta avec 13 vaisseaux et 6,830 hommes de débarquement devant la capitale des Philippines pour 3’en emparer. A bord de l’escadre se trouvaient 350 soldats, nos compatriotes, que les Anglais avaient faits prisonniers à Pondichéry. Guidés par un sergent français nommé Bretagne, quelques-uns d’entre eux réussirent à recouvrer leur liberté et à se joindre aux Espagnols. Les autres Français eussent suivi en masse cet exemple, si deux de leurs émissaires n’eussent été massacrés aux portes de la ville par les Indiens, qui les prirent pour des ennemis. Malgré une sortie vigoureuse dirigée par un officier français, M. Faller, alors au service de l’Espagne, les Anglais pénétrèrent dans la place après y avoir jeté 5,000 bombes. Manille fut livrée au pillage pendant quarante heures. Ce n’est pas tout : l’amiral, qu’avait irrité la résistance, fit savoir aux vaincus qu’il les passerait au fil de l’épée, si 20 millions ne lui étaient comptés. Chacun se cotisa, et cette somme, énorme pour l’époque, fut versée entre les mains du terrible Cormick.

Au moment de l’arrivée de l’escadre anglaise devant Manille, les Philippines avaient pour gouverneur intérimaire un archevêque, ancien récollet, nommé don Manuel Antonio Rojo. Prévoyant que la ville allait tomber au pouvoir, des Anglais, le prélat nomma Simon de Anda lieutenant du roi et l’envoya en province avec mission d’organiser la résistance. Simon quitta Manille à dix heures du soir, sur une embarcation grossière du pays, n’ayant avec lui qu’un domestique indigène, 5,000 piastres et 40 feuilles de papier timbré. Un ardent patriotisme l’animait, et son activité parvint à suppléer aux armes et à la flotte qu’il lui eût fallu pour chasser les Anglais. Simon de Anda était alors âgé de soixante ans, il était juge au tribunal de la Audiencia et jusque-là il n’avait rien su de l’art de la guerre. S’il ne put créer une grande armée faute de munitions, du moins il cerna si bien Manille que les Anglais n’osèrent jamais en sortir, et durent avoir recours pour y subsister aux vivres de leur flotte. Des Chinois, gagnés par l’or des envahisseurs, voulurent profiter de la circonstance pour se soulever, mais Anda sut aussi les réduire. Après quinze mois de luttes journalières arriva la nouvelle que la paix avait été signée entre les deux puissances rivales, et les Anglais se retirèrent. Anda, qui avait pris le titre de gouverneur-général des Philippines, se vit alors disputer par l’archevêque Rojo une autorité si justement acquise. Poursuivi, calomnié, jeté en prison, le pauvre juge mourut à l’hôpital de Saint-Jean-de-Dieu de Cavite, entouré de quelques Indiens qui l’aimaient et qui lui fermèrent les yeux.

Quand arriva le jour de la translation, les habitans en masse, et comme s’ils eussent obéi à une consigne secrète, se rendirent en habits de deuil au lieu de la cérémonie. Le cortège funèbre partit de la cathédrale en ruines, suivit les rues principales et entra, au milieu d’un concours immense de population, dans l’église de Saint-Augustin où devait être chantée l’absoute avant la translation du corps à Saint-François. Pendant le trajet, des essences et des fleurs furent jetées à profusion sur le cercueil. Au moment où l’office des morts allait commencer, on vit tout à coup un jeune abbé du pays se détacher du groupe que formaient ses collègues. Il tient à la main une grande couronne de lauriers et d’immortelles, s’incline en passant devant le capitaine-général étonné, monte les degrés du catafalque et déploie sur le drap mortuaire un large ruban sur lequel chacun peut lire ces mots : Le clergé séculier des Philippines à don Simon de Anda y Salazar. A peine le jeune prêtre, pâle d’émotion, est-il descendu de l’estrade qu’un étudiant en gravit à son tour les degrés et place sur le cercueil une nouvelle couronne. Il est imité par une foule de gobernadorcillos qui, au nom de leurs villages, viennent payer un tribut au patriote persécuté. On rechercha l’auteur de cette manifestation, mais personne n’osa le désigner ouvertement. L’opinion publique en rendit responsable le curé don José Burgos, le même auquel l’archevêque avait demandé un acte d’adhésion et de fidélité à l’Espagne. On verra bientôt à quel point cette rumeur lui fut fatale.

Le capitaine-général, don Carlos Maria de la Torre, frappé de ce qui venait de se passer dans l’église des Augustins, se décida alors à faire quelque chose en faveur de la colonie. A cet effet, il nomma une junta, composée des fonctionnaires dont les traitemens dépassaient 20,000 francs. Il y adjoignit divers moines et six créoles, conseillers d’administration. Pas un métis, pas un Indien, ne furent appelés pour représenter leur caste si intéressante et si nombreuse. En même temps le gouvernement créait à Madrid une commission chargée d’étudier les mêmes problèmes que ceux qui étaient soumis à la junte de Manille. Quand les études furent terminées, on trouva que des deux côtés les solutions étaient identiques. Voici le résumé des réformes jugées nécessaires : modification du tarif des douanes et réforme dans la manière de les appliquer, — suppression du droit différentiel imposé aux pavillons étrangers, — réduction des droits d’exportation sur les produits du pays, — permission accordée aux étrangers de s’établir aux Philippines, d’acquérir des immeubles, d’exercer leur culte en toute liberté et même d’y posséder des navires de commerce portant le pavillon espagnol, — création d’un conseil chargé d’informer le ministre des colonies à Madrid de ce qui intéressait l’archipel, — réforme de l’enseignement primaire et supérieur, — formation d’une école d’administration civile destinée à empêcher le renvoi en Europe et en masse des employés à chaque changement de ministère, — révision des contributions directes, — enfin abolition du monopole des tabacs.

Grâce à la présence au ministère d’outre-mer de l’honorable don Segismond Moret et Prendersgat, quelques-unes de ces réformes s’accomplirent. La révision des tarifs des douanes donna en 1874 une augmentation de 60 millions sur 1867, soit 60 pour 100, d’augmentation. Avant la loi nouvelle sur les étrangers, on ne voyait en rade de Manille que deux petits bateaux à vapeur ; aujourd’hui on en compte une douzaine d’un assez fort tonnage. Le monopole de l’enseignement enlevé aux ordres monastiques permit, d’un autre côté, aux créoles d’étendre le cercle étroit des carrières libérales auxquelles il leur était permis de prétendre.

L’arrivée en 1871 du général Izquierdo y Gutierez à Manille coupa court à toutes les autres améliorations. Le parti indigène réformiste n’en continua pas moins sa croisade dans les journaux de la Péninsule. C’est peut-être à la violente polémique qui s’engagea alors entre le clergé séculier et le clergé régulier qu’est due la politique de combat inaugurée par le nouveau général : système fatal qui devait aboutir à une révolution et à une rigoureuse répression.

Le jour de la prise de possession de son mandat, don Rafaël Izquierdo fit connaître clairement quelles étaient ses tendances et les instructions qu’il apportait de Madrid. « Je gouvernerai, dit-il aux fonctionnaires civils et religieux qui l’entouraient, avec une croix et un sabré à la main ; » puis, désignant les portraits de Magellan et de Legaspi, qui décoraient son salon, le général exprima le regret de ne pas voir à côté de ces grands hommes les fondateurs des ordres monastiques dont il avait devant lui les représentans. Il était impossible de mieux imiter le langage des capitaines qui conquirent le Mexique par le fer et l’Évangile. En parlant de l’instruction publique, j’ai dit qu’une « société des Arts et Métiers » devait s’ouvrir à Manille en mars 1871 ; sous prétexte d’étouffer en elle le germe d’une école libre, le général Izquierdo en suspendit l’ouverture la veille du jour même où elle devait être inaugurée. Par une loi récente, les moines avaient été autorisés à rompre leurs vœux ; mais ceux qui voulurent user de ce droit se virent expulsés et privés de leurs biens. Il y avait dans les administrations civiles et militaires plusieurs employés métis et indigènes occupant des postes assez élevés, on les en dépouilla. Dans la municipalité figuraient quelques péninsulaires trop partisans des réformes, on exigea leur démission. Les cours martiales de l’artillerie et du génie avaient pour assesseurs et greffiers des fils du pays, leurs charges furent supprimées. A toutes les époques, afin d’éviter une rivalité dangereuse entre les deux seuls bataillons d’artillerie qu’il y ait à Manille, l’un composé d’Européens et l’autre d’indiens, une stricte séparation entre les deux races avait été maintenue. Cependant, si un péninsulaire était nommé sergent et qu’il y eût une vacance de ce grade dans le bataillon des indigènes, elle lui était donnée. Comme il n’y avait eu jamais d’injustices ou de passe-droits, l’accord le plus parfait avait constamment régné entre les deux bataillons de couleurs distinctes. La fureur réformiste du général vint détruire cette ancienne confraternité d’armes : elle fut rompue le jour où il ordonna la fusion des deux corps, avec cette différence que les artilleurs européens formeraient les premières compagnies et les artilleurs indiens les secondes. Ce changement eût été peut-être sans importance, si le général n’avait commis la faute énorme de réserver aux blancs la faculté de remplir seuls les places de caporaux et de sous-officiers qui devenaient vacantes. Les artilleurs espagnols avaient eu aussi, de tout temps, une plus haute paie et une meilleure nourriture que les Indiens ; cette inégalité n’avait pas été remarquée ; mais, depuis la fusion, elle devint une source incessante de récriminations fâcheuses.

A Manille, les journaux ne disent absolument que ce que la censure les autorise à publier, aussi personne ne protesta contre ces changemens ; mais les créoles avaient à Madrid des correspondans, et la presse de la Péninsule se fit l’écho de leurs amères critiques ; les journaux la Discussion, et el Eco Filipino, qui recevaient secrètement les communications, furent encore une fois détenus à la poste. Les directeurs des feuilles prohibées imaginèrent de les introduire en les envoyant sous enveloppe à leurs abonnés. La ruse ne tarda pas à être découverte, et ceux qui en étaient les complices innocens furent tenus pour suspects, menacés d’être traités en conspirateurs. Ce qui mit le comble à l’irritation du gouvernement colonial, c’est la violente sortie qu’un député, don Rafaël de Labra, fit contre lui à la tribune des cortès. Cet intègre et intelligent représentant, l’habituel défenseur des possessions d’outre-mer, osa prédire la perte des Philippines, et peu s’en fallut qu’il ne devînt prophète. La mesure suivante précipita l’insurrection.

Les Indiens sont soumis à la prestation et paient un tribut annuel ; mais les ouvriers attachés aux maîtrises de l’artillerie, du génie et de l’arsenal maritime de Cavite, ont été exemptés de ces charges depuis un temps immémorial. Ces artisans sont pris parmi les soldats de l’infanterie de marine, et pendant tout le temps qu’ils restent sous les drapeaux, aucun grade ne leur est donné. Sans préambule, un décret du gouverneur civil apprit à ces vieux serviteurs que le privilège dont ils devaient jouir en prenant leurs retraites était supprimé, et qu’ils seraient assujettis désormais à l’impôt et à la prestation. Peu de temps après que la nouvelle fut rendue officielle, 40 soldats de l’infanterie de marine, unis à 22 artilleurs, s’emparèrent à Cavite du fort San-Felipe. Les officiers qui voulurent s’y opposer furent tués, et à dix heures du soir, heure à laquelle les insurgés entrèrent dans le fort, leur premier soin fut de tirer le canon pour annoncer leur victoire à la ville endormie. Dès le lendemain, au lever du jour, les mutins, qui avaient compté sur la révolte du régiment d’infanterie n° 7, en garnison en ce moment à Cavite, s’aperçoivent avec terreur que les soldats restent fidèles à leur drapeau. Du haut des murailles, les rebelles les appellent, leur font des offres brillantes, les supplient de remplir la promesse qui, disent-ils, leur a été faite d’entrer dans le mouvement, mais c’est en vain. En voyant qu’au lieu de venir à eux, le régiment s’apprête à les attaquer, ils s’enferment dans la citadelle avec l’espoir que Manille leur enverra des partisans. Mais personne ne parut.

La ville de Cavite, capitale de la province de ce nom, est située à 12 kilomètres de Manille. Comme elle est placée à l’entrée de la baie, on y va par eau, de ce dernier point, en une heure par bateau à vapeur, et à pied en trois ou quatre heures. C’est là que se trouve l’arsenal maritime, et que les navires de guerre espagnols jettent habituellement l’ancre lorsqu’ils y arrivent d’Espagne. La nouvelle de la sédition parvint dès le lendemain matin à la capitale, où, qu’on le remarque bien, aucune agitation ne régnait. Une colonne composée de deux régimens d’infanterie, d’une brigade d’artillerie avec quatre canons, et placée sous les ordres du général don Felipe Ginovès Espinar, partit aussitôt pour combattre l’insurrection. Plusieurs attaques contre la forteresse furent tentées, mais sans succès. Les feux des insurgés étaient bien combinés, et, pour éviter une perte d’hommes, on se décida à réduire les émeutiers par la famine, chose aisée, car San-Felipe ne contenait aucune provision de bouche. Le blocus le plus vigoureux fut donc établi, et bientôt les assiégeans eurent l’agréable surprise de voir un pavillon blanc flotter sur un des bastions de l’enceinte. Le général fit alors former deux colonnes pour livrer un assaut immédiat. Au moment où les troupes s’ébranlèrent, la porte principale du fort s’ouvrit, et donna passage à un petit groupe d’insurgés qui portaient un pavillon parlementaire. Le second gouverneur laissa arriver la députation à quinze pas, puis ordonnant à ses soldats de faire une décharge générale de leurs armes, les parlementaires tombèrent foudroyés. Comme la grande porte par où étaient sortis les mutins était restée ouverte, les soldats, enlevés par leurs officiers, la franchirent au pas de course ; les insurgés n’opposèrent pas de résistance sérieuse, ce qui ne les empêcha pas d’être pour la plupart passés par les armes. On fit grâce à un moine européen que l’on trouva dans l’enceinte, et dont la présence en un pareil lieu et en pareille compagnie ne fut jamais expliquée. Deux officiers espagnols, prisonniers depuis plusieurs mois à San-Felipe, et qui avaient pris parti pour le mouvement, perdirent la vie : l’un fut fusillé par ordre du général Espinar, l’autre se fit sauter la cervelle.

D’après plusieurs récits dignes de foi, les projets des conjurés étaient connus de beaucoup de personnes aussi bien dans la capitale qu’en province. Ce qui donne une apparence de vérité à ces versions, c’est que le jour même où à Manille on apprenait les événemens de Cavite, les prisons s’ouvraient déjà pour recevoir le curé de la cathédrale, José Burgos, Augustin Mendoza, curé de Santa-Cruz, Mariano Gomez, curé de Bacoor, Feliciano Gomez, Antonio-Maria Régidor, éminent avocat, conseiller municipal, Joaquin Pardo de Tavera, conseiller d’administration, Enrique Paraiso, Pio Basa, anciens employés, et José Basa. Quelques jours après, une nouvelle série de prêtres créoles et indigènes était conduite à la forteresse. La terreur fut telle parmi les indigènes que beaucoup d’entre eux n’osèrent plus venir sur les marchés apporter leurs denrées. Une commission d’Espagnols péninsulaires se rendit au palais pour faire remarquer au gouverneur que, si une pareille proscription continuait, c’en était fait de la prospérité des Philippines, mais le général Izquierdo ne voulut pas la recevoir. L’arrivée en rade de bâtimens de guerre français, anglais, américains et italiens, accourus pour protéger leurs nationaux, ne fit qu’augmenter le trouble qui régnait dans les esprits. Le régiment d’artillerie indigène fut désarmé et embarqué subitement sur un navire de guerre pour l’île de Mindanao ; il fut remplacé par 2,000 soldats expédiés d’Espagne en toute hâte.

Les quelques sergens et soldats faits prisonniers dans le fort San-Felipe passèrent en conseil de guerre et furent aussitôt fusillés, une moitié à Manille et une moitié à Cavite. Les soldats d’infanterie de marine, réclamés par l’amiral, et également condamnés à mort, eurent leurs peines mitigées en dix années de travaux forcés à Mindanao et dans l’île de la Paragua, séjours mortels à ceux qui y travaillent un sol encore Vierge. Les prêtres, les avocats et les commerçans inculpés furent jugés par un conseil de guerre spécial ; on désigna pour fiscal, ou commissaire du gouvernement, un commandant d’infanterie, gouverneur de province en disponibilité, don Manuel Boscaza. Des défenseurs d’office, officiers d’infanterie, leur furent donnés avec un délai de vingt-quatre heures pour préparer la défense. On n’accusait pas les insurgés d’avoir voulu fonder un empire, comme Novalès, aux Philippines, mais de s’être proposé d’y préparer l’avènement de la république, d’accord en cela avec les chefs du parti avancé espagnol.

Après huit heures de débats, le conseil de guerre condamna à la peine du garote ou de la strangulation les trois prêtres José Burgos, Mariano Gomez et Jacinto Zamora. Un Indien, nommé Saldua, qui espérait obtenir sa grâce en récompense de ses délations, fut également condamné à mort, Enrique Paraiso, José Basa Enriquez, à la peine immédiate, c’est-à-dire à dix années de travaux forcés ; les vicaires Mendoza, Guevara, Gomez Feliciano, Laza, Desiderio, Dandan, les avocats et commerçans Regidor, Pardo, Paterno, Mauricio et plusieurs autres à la même peine, mais elle devait être subie aux îles Mariannes, et pendant une période variant de deux à huit ans. Les autres accusés, Indiens obscurs, étaient au nombre de deux cents environ ; soixante-dix d’entre eux, qui avaient été condamnés au garote, virent leurs peines commuées en dix années de travaux forcés. L’un d’eux cependant fut exécuté : c’était un sergent des guides, malfaiteur de la pire espèce.

Ce jugement en masse de créoles, de métis et d’Indiens par un même conseil de guerre a été une grande faute. Jusqu’ici ces différens types de la race indigène avaient vécu en défiance les uns des autres : on leur a appris en les jugeant ensemble que leurs intérêts étaient solidaires. Les survivans auront dû se dire que leurs anciennes rivalités devaient faire place à une entente générale, afin de pouvoir combattre un jour avec avantage leur ennemi, c’est-à-dire leur maître.

C’est le 15 février 1872, à onze heures du soir, que le conseil de guerre rendit sa sentence ; mais avant de se retirer pour recueillir les voix, le président du conseil demanda aux accusés s’ils avaient encore quelque chose à dire pour leur défense ; Burgos et Zamora protestèrent de leur innocence, soutenant que jamais ils n’avaient eu de rapports avec les insurgés de Cavite, et qu’il n’était résulté des débats aucune charge positive contre eux. Le curé Gomez, vieillard de soixante-onze ans, d’aspect vénérable, se borna à dire qu’il était certain que ses juges le tenaient pour innocent, mais voyant qu’on lui avait refusé de le confronter avec ses accusateurs, de lui donner un avocat de son choix, et même le droit de présenter sa défense lui-même, il jugeait inutile à la fin du procès de chercher à influencer des esprits si fortement prévenus contre lui.

Les accusés furent conduits à la forteresse, et le lendemain matin à cinq heures l’arrêt leur fut notifié par le commissaire du gouvernement. Burgos et Zamora étaient des jeunes hommes de trente ans ; aussi la lecture du jugement fit sur eux une profonde impression. Le premier éclata en sanglots, le second devint fou subitement et ne recouvra plus sa raison. Quant à Gomez, il écouta la terrible condamnation avec sa tranquillité habituelle. Le commissaire du gouvernement leur dit qu’on allait les conduire en capilla, où ils auraient à se préparer à la mort pour le lendemain matin. Une voiture fermée avait été commandée la veille pour transporter les reos dans la petite église située dans la plaine de Bagumbayan, à quelques pas de la place d’exécution. Comme elle n’arrivait pas, et que la foule devenait de plus en plus compacte aux alentours de la citadelle, le commandant du fort offrit son équipage, l’un des plus élégans de la ville. Deux sergens d’infanterie prirent à la main les rênes des chevaux pendant qu’une compagnie de soldats formait un carré dont la voiture était le centre. En avant et en arrière, le cortège était précédé et suivi par un piquet de cavalerie.

Ce n’était plus un triste convoi de criminels, c’était une marche triomphale : l’élégante calèche aux chevaux fringans et dont les harnais aux plaques d’argent étincelaient au soleil levant, les livrées du cocher et des valets de pied d’une forme irréprochable, le bruit et l’éclat des armes, les Indiens en foule agitant au vent leurs mouchoirs, saluant au passage ceux qui allaient mourir pour avoir rêvé l’indépendance du pays, complétaient l’illusion. Dès que les condamnés furent descendus de voiture, on leur ôta leurs vêtemens sacerdotaux, et, comme à des malfaiteurs de la pire espèce, on leur mit des fers aux pieds et aux mains. Presque aussitôt arriva le quatrième condamné à mort, Saldua ; son visage était souriant, et chacun racontait qu’en quittant la prison il avait dit à sa famille : « A bientôt ! » En ce moment apparurent à l’entrée de la chapelle des prêtres indigènes et des moines espagnols de l’ordre des récollets ; ils venaient, selon l’usage, offrir les secours spirituels aux futurs suppliciés. Le commissaire du gouvernement, Boscaza, qui ne quittait plus un seul instant ceux dont la veille il avait obtenu la condamnation, eut le courage de leur dire avec ironie : « Ce n’est sans doute pas à des prêtres espagnols que vous voudrez vous confesser ? — vous vous trompez, s’écria le père Gomez, rien de mieux pour nous entendre ! » Burgos fit choix d’un jésuite ; un frère de la congrégation de Saint-Vincent-de-Paul prit en pitié Zamora et ne quitta le pauvre insensé qu’au pied de l’échafaud.

On sait déjà que les chapelles où se trouvent confinés les condamnés à mort restent ouvertes au public jusqu’à l’heure de l’exécution. Pendant toute cette journée du 15 février et jusqu’à l’aurore du lendemain la foule ne cessa d’y venir et de s’y renouveler. Le 16, les indigènes des provinces immédiates de Balucan, de la Pampanga, de Cavite et de la Laguna, accoururent pour voir une dernière fois ceux qu’ils appelaient tout haut, « leurs pères, leurs trois chers martyrs. » vêtus pour la plupart de deuil, ils occupaient, au nombre de 40,000 environ, l’espace qui séparait la prison des quatre échafauds. A sept heures, le lugubre roulement des tambours apprit à la multitude que le cortège se mettait en route, et il se fit alors un silence général. Saldua, toujours le sourire aux lèvres, vêtu d’un domino blanc, marchait en tête ; après lui, l’un à la suite de l’autre, venaient les trois prêtres. Burgos pleurait comme un enfant, saluant de la tête les amis qu’il reconnaissait dans la foule ; Zamora, le regard indécis, n’avait aucune conscience de ce qui se passait autour de lui ; quant au père Gomez, l’œil bien ouvert, le front haut, il bénissait les Indiens qui se précipitaient à genoux sur son passage. Toutes les têtes étaient nues ; toutes les bouches priaient ; des Espagnols péninsulaires qui se trouvaient là en curieux découvrirent leurs fronts.

Saldua monta le premier sur l’échafaud ; sa quiétude ne l’avait pas abandonné, mais son regard cherchait au loin avec une impatience mal déguisée le messager qui devait lui apporter sa grâce. Il ne vint pas, et le bourreau l’enleva pour jamais à ses espérances. Le père Gomez fut appelé ; le récollet, son confesseur, lui conseilla à voix haute d’accepter avec courage le sort terrible que lui faisait la justice humaine, et de se recommander à Dieu. « Mon père, répondit le septuagénaire, je sais qu’une feuille d’arbre ne s’agite pas sans la volonté du Créateur ; puisqu’il demande que je meure en pareil lieu, que sa volonté s’accomplisse ! » Zamora en entendant qu’on prononçait son nom, monta sur l’échafaud sans mot dire, et prit place, comme on le lui indiquait du doigt, contre le fatal poteau ; l’infortuné ne livra que son corps à l’exécuteur : depuis deux jours son âme s’était affranchie du supplice. Il ne restait plus que le père Burgos ; il était créole, et son crime avait été considéré comme ayant un caractère de gravité plus grand que ceux commis par ses compagnons. En l’obligeant à mourir le dernier, les juges avaient voulu aggraver sa peine. Il gravissait les degrés de l’estrade, lorsque tout à coup ses yeux rencontrèrent ceux du commissaire Boscaza ; le condamné s’arrêta, et, reprenant sa sérénité, il dit : « Je vous pardonne, monsieur, et puisse Dieu vous pardonner comme je le fais ! » Burgos reprit sa marche et vint s’asseoir tranquillement sur la banquette fatale. Tout à coup, il se met debout, et s’écrie à haute voix : « Mais quel crime ai-je commis ? Est-il possible que je meure ainsi ? Mon Dieu, il n’y a donc plus de justice sur terre ? » Aussitôt une dizaine de moines d’ordres différens se précipitèrent vers lui, l’entourèrent de leurs bras, et l’obligèrent à s’asseoir de nouveau en le suppliant de mourir en chrétien. Le malheureux obéit, mais en sentant qu’on l’attachait avec des cordes, il se leva encore en disant : « Mais je suis innocent ! — Jésus-Christ l’était aussi, » répliqua un des moines. A ces paroles, la résistance de Burgos cessa. Avant de serrer l’écrou, l’exécuteur vint s’agenouiller devant le condamné : « Père, lui dit-il, pardonnez-moi si je vous tue. Je ne voudrais pas le faire. — Je te pardonne, fils, mais je te prie de remplir ton devoir. » Le bourreau se signa, et une minute après Burgos n’existait plus.

La foule, qui avait entendu les protestations du dernier supplicié, avait été vivement impressionnée. Lorsqu’elle vit le bourreau s’agenouiller, elle suivit son exemple et se mit à réciter à voix haute la prière des agonisans. Plusieurs Espagnols, en entendant ces voix s’élever confusément, en voyant le mouvement pieux des Indiens, crurent à une démonstration et se mirent à courir épouvantés vers la ville de guerre. Ceux qui les virent s’enfuir, pâles de crainte, les imitèrent, et il s’ensuivit une panique qui fit des victimes. Quelques minutes après, le capitaine-général, don Rafaël Izquierdo, qui attendait au boulevard du Presidio la fin du drame, apparut, précédé d’un bruit de fanfares, sur le champ funèbre, à la tête d’un brillant état-major ; le gouverneur venait passer en revue la garnison qui avait été sous les armes depuis le lever du jour.

En terminant cette étude, qu’il me soit permis de dire aux ministres de la Péninsule que ce n’est point par la terreur que l’Espagne s’attachera la population indigène de l’archipel des Philippines. Il ne faudrait pas cependant beaucoup de concessions pour gagner au roi Alphonse l’affection de ses doux sujets du Pacifique. Il suffirait de leur accorder une représentation aux cortès et le droit, — commun à tous les Espagnols, — d’occuper un emploi dans les administrations civiles, religieuses et militaires de l’état. C’est pour s’être refusée à des revendications de cette nature que l’Espagne, au commencement de ce siècle, a perdu le plus grand nombre de ses colonies, et que Manille, « la perle de l’Orient, » a failli se détacher de sa couronne.


EDMOND PLAUCHUT.

  1. Voyez la Revue du 15 mars et du 15 avril.
  2. Village des éleveurs de canards.