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L’Aristocratie anglaise, son origine et son caractère

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L’Aristocratie anglaise, son origine et son caractère
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 98 (p. 386-417).
L’ARISTOCRATIE ANGLAISE
SON ORIGINE ET SON CARACTERE

Le gouvernement d’une aristocratie territoriale assurée de la possession du sol, armée du pouvoir législatif et ayant réduit l’exécutif à n’être que le docile représentant de ses volontés, ayant enfin réussi à grouper autour d’elle, sans aucune violence, par une attraction continue et invincible, tous les instincts d’une race énergique et patiente, a été comme un moment unique dans l’histoire du monde. La force de l’Angleterre est comparable à celle d’un arc toujours tendu; point de chocs ni de heurts, nulle tyrannie, mais une tension terrible qui plie tout, la politique et les mœurs, la religion et les lois : une sorte de volonté diffuse, à qui tous les instrumens sont bons, qui se transmet de génération en génération, sans distraction, sans remords et sans faiblesse.

Il n’est pas possible de nier que la grandeur de l’Angleterre n’ait été l’œuvre d’une oligarchie assez patricienne pour que l’hérédité y maintînt les habitudes du commandement, rajeunie assez souvent par les croisemens et les additions pour ne point s’abâtardir. Quels sont les caractères particuliers de cette oligarchie, qui a su se faire respecter et redouter de toute l’Europe? On peut, ce semble, les résumer ainsi : 1° elle a voulu être une aristocratie, non une noblesse; 2° elle a été moins militaire que politique; 3° elle a créé et modelé l’idéal de la nation, et conservé de tout temps la primauté intellectuelle et morale, ce qui fait que son prestige social est encore plus grand que son pouvoir, et qu’à la rigueur il pourrait survivre à toutes les lois qui détruiraient ce dernier.


I.

La création d’une semblable aristocratie n’a pas été le résultat d’un dessein; pour en chercher les causes secrètes, il faut remonter à la nature elle-même. La mer n’a jamais empêché l’Angleterre de se mêler aux affaires du continent, mais, depuis la conquête normande, la Grande-Bretagne n’a pas été envahie : elle a porté la guerre au dehors; elle a frappé l’Europe, cherché le défaut de la cuirasse tantôt chez la France, tantôt chez l’Espagne, tantôt chez la Hollande. Ses coups irréguliers, inattendus, ont plus d’une fois fait pencher la balance. Ses grands hommes de guerre, Marlborough, Clive, Wellington, sont toujours, pour ainsi dire, venus à point. L’Angleterre est comme un témoin attentif qui sait se faire combattant à propos; toutefois sa noblesse et son peuple n’ont pas été condamnés à la guerre perpétuelle. Elle tire une sorte de gloire à être toujours prise au dépourvu et à tout obtenir, après le premier péril, de sa ténacité farouche et de sa froide audace. Elle n’a pas conquis, lambeau par lambeau, toutes ses provinces. Son unité nationale a été de tout temps assurée ; elle n’a jamais eu besoin de se chercher elle-même : combien d’autres nations ont dû au contraire lutter pendant des siècles non pas même pour vivre, mais seulement pour naître et pour obtenir un nom ! Aussi le métier des armes n’a jamais été considéré en Angleterre comme le seul qui pût convenir à un gentilhomme. L’armée n’a été longtemps qu’une sorte de garde royale, aujourd’hui encore elle est l’armée du roi; le souverain, quand il lui plaît, peut déposer un officier-général. Cependant la jalousie des parlemens a empêché l’armée de devenir un instrument de servitude. Le corps d’officiers, principalement formé de cadets de famille, est tout imbu de l’esprit des classes gouvernantes. L’aristocratie a rempli l’armée de son esprit; elle en est restée maîtresse, loin que celle-ci pût l’asservir. La marine est bien la marine de la nation, elle s’appelle la « marine britannique; » c’est la vraie défense d’une terre isolée, l’instrument le plus hardi, le plus terrible de sa puissance. Mais quelle a toujours été la plus haute récompense des marins comme des hommes de guerre ? Ç’a été d’être admis dans les rangs des législateurs héréditaires.

Le génie des derniers conquérans explique bien pourquoi l’Angleterre est toujours restée belliqueuse, sans être vraiment militaire; si les Normands aimaient la bataille, ils aimaient aussi le butin. En Normandie, en Italie, en Sicile, en Angleterre, on les voit toujours les mêmes, jaloux de « gaigner, » amoureux de la terre. Pendant les croisades, ils oublient volontiers la terre-sainte et le tombeau du Christ; la folie celtique et latine n’emporte point ces froides raisons aux pays des chimères et de l’imagination. Cette race du nord, trempée dans le froid, matérielle, avide, de fibre un peu grossière, ne lâche pas volontiers la proie pour l’ombre. Les conquérans chrétiens de la Sicile n’ont point de fanatisme, ils ne persécutent point les musulmans, ils trouvent bons les harems des émirs, ils mêlent l’architecture arabe à l’architecture gothique à Monreale, dans la chapelle Palatine. Jamais l’Angleterre n’eut besoin d’un Cervantes : dès le XVe siècle, la chevalerie y tombait sous le ridicule. Les guerres féodales ne se faisaient pas pour des idées, c’étaient des guerres agraires. La mort ne punissait pas assez la révolte, on y ajoutait la confiscation des biens. A qui donnait-on sa foi? A celui-là seulement qui vous avait donné ou laissé une part du sol. On ne se battait point pour des intérêts lointains, des symboles, des mots; on se battait pour des choses concrètes, des champs, des bois, pour la dépouille des vaincus.

Les compagnons normands, aventuriers heureux, amoureux de grand air et de chasse, eurent l’Angleterre entière pour parc. Les liens féodaux rattachèrent longtemps les conquérans à la France : il y avait là toujours ouvert un domaine admirable et presque sans bornes; l’Angleterre ne fut pendant quelque temps qu’une province. Quand la France se leva contre ceux qu’elle appela des étrangers, quand elle sentit s’éveiller en elle la conscience obscure d’une nation, il fallut renoncer à cet héritage. C’est alors que la bataille en Angleterre devint plus terrible. La guerre des deux roses vint après la guerre de cent ans. Ce fut en réalité une longue lutte pour la possession du sol anglais; conquérans et vaincus mêlèrent leurs rangs, se confondirent dans les luttes civiles. Ces âpres querelles attachèrent l’aristocratie normande, et la fixèrent définitivement à cette île, qui restait sa seule dépouille et sa richesse. Saxons et Normands n’eurent plus qu’un même destin, que des ambitions communes. Si l’Angleterre fit encore la guerre en Europe, ce fut moins pour faire des conquêtes que pour assurer son indépendance. Elle chercha longtemps encore à garder des positions, quelques têtes de pont en quelque sorte, sur le continent; mais, désormais isolée, rivée à son île, l’aristocratie des conquérans devient de plus en plus étrangère à l’Europe, et dans cette terre lointaine le système féodal, mieux soustrait aux influences de l’empire, de l’Italie, du droit écrit, s’épanouit, se développe, se transforme en toute liberté, sous les seules influences du temps et des sourds instincts qui composent ce qu’on appelle la volonté chez les nations.

La souveraineté véritable appartient en tout pays à ceux qui possèdent la richesse, le capital, et aux temps barbares il n’y a guère d’autre capital que la terre. La conquête de Guillaume fut la dépossession de tout un peuple. Tant qu’il n’y eut en Angleterre d’autre source de richesse que la terre, l’aristocratie territoriale fut la seule souveraine du pays. L’esprit barbare ne se contente point d’un empire d’imagination, d’une royauté idéale et nuageuse; il aime les signes et les fruits de la puissance. Et quelle souveraineté terrestre peut être plus pleine que celle qui consiste dans la possession même du sol? Reconnaissez partout aux maîtres de la terre les maîtres d’un pays. Dans les temps modernes, le commerce, l’industrie, la mécanique, ont créé des richesses nouvelles. L’immense capital ainsi accumulé, servi par les intelligences les plus subtiles, les plus ardentes, par tout un peuple d’ouvriers vivans et d’esclaves de fer, a demandé sa part légitime dans le gouvernement; mais la richesse territoriale reste toujours la richesse par excellence. Le gentilhomme libre qui vit sur ses champs héréditaires, entouré de cliens, de serviteurs dociles, est le véritable roi; il est juge, il est arbitre, il est maître. Tout lui appartient, les bêtes de la forêt, les oiseaux, l’air, l’eau, les vents, les pluies; c’est pour lui que la sève monte au printemps. Il sort du passé, de l’histoire. Il ne promène pas de tous côtés une vie inquiète. Le lent mouvement des choses sans commencement ni fin l’emporte. Il vit lentement, sans fatigue, sans crainte. Il est moins un individu que le représentant d’une race; on salue en lui une royauté plutôt qu’un roi. On ne se figure pas une possession plus pleine, plus complète, garantie telle qu’elle est par les lois, par le respect, par le consentement universel. Peut-on imaginer, quand on ne les a point éprouvées, les jouissances d’une telle possession qui n’a rien de précaire, cet état particulier d’une âme qui se sent à l’unisson avec les lois éternelles de la nature? Pour l’homme, trois générations qui se suivent ne sont-elles pas presque l’infini même du temps? Ici, les trois âges peuvent se toucher au même point. Les berceaux sont voisins des tombeaux. Le rêve de la vie s’écoule sur la même scène, les acteurs entrent et sortent, jouant tous le même rôle.

Pourquoi fuirait-on ce rêve, le plus réel de tous les rêves humains? Qu’y a-t-il de préférable? Y a-t-il quelque part une richesse qui puisse mieux parler aux yeux? Celle-ci entre dans l’âme elle-même par la muette beauté des arbres, des fleurs, par les lignes familières des horizons, des ondulations dont tous les plis sont connus et éveillent un souvenir. L’homme possède-t-il véritablement quelque chose, s’il n’a quelques pieds de terre qu’il puisse appeler siens? Cette terre privilégiée, devenue comme l’épouse d’une famille, on lui donne tout; on la peigne, on l’orne de mille façons, on la draine, on ne se lasse pas de l’embellir, de la rendre plus féconde. Toute richesse en sort et toute richesse y retourne. Avec les moissons y germe aussi l’indépendance, ce bien le plus cher aux âmes fières, une indépendance robuste et paisible, qui ignore le doute et la crainte. Sous ce ciel doux, devant ces horizons toujours couverts d’une gaze légère, l’esprit endormi ne cherche point de sensations ardentes; il n’a pas besoin des élancemens de l’ambition, il dédaigne les élégances serviles et honteuses des cours, il conserve une sorte de virginité farouche. La chasse, les pesantes vapeurs des repas copieux et d’une demi-ivresse pleine de rêves vagues, des amours presque animales, les soins de l’administration à moitié patriarcale, les devoirs d’une hospitalité à la fois simple et fastueuse, suffisent à remplir des vies qui se resserrent et s’enferment volontiers dans un horizon borné.

La terre manquait à Venise; son aristocratie a été marchande, elle a dépensé sa richesse en fêtes, en palais, en tableaux, en statues. Les marchands anglais, plus riches mille fois que les Vénitiens, n’ont jamais tenté d’opposer une aristocratie nouvelle à l’aristocratie territoriale. La richesse bourgeoise, emprisonnée dans des maisons de pierre, s’ingénie en vain à créer des enchantemens nouveaux. Elle orne ses demeures, rend la vie commode, facile, trop facile peut-être et trop unie. Les tapis étouffent le bruit des pas, mille riens, superflus d’abord, deviennent nécessaires; mais rarement le grand art jette son rayon dans ces vies artificielles, sur cette pompe intérieure, ce luxe banal et cette ostentation timide qui sont comme l’atmosphère de la richesse citadine. Aussi toute grande fortune fuit les villes et ne se croit bien assurée que si elle se consolide en un vaste domaine. La richesse mobilière se sent toujours pauvre à côté de la richesse immobilière : elle regarde avec jalousie les vieux châteaux gardés par les siècles et par les lois, les donjons que parent des lierres centenaires. Toute l’histoire d’Angleterre peut s’y lire. Pevensey, qui fut occupé par Guillaume après le débarquement de son armée, est encore debout et appartient aux Cavendish. Les compagnons de Guillaume couvrirent le pays de châteaux-forts; un siècle après l’invasion, il y en avait plus de mille. Monumens de servitude, ils sont devenus depuis des asiles de liberté. L’aristocratie anglaise a donc ce caractère de n’être pas une noblesse militaire ou marchande; elle est territoriale. Elle a administré le pays comme on administre une grande propriété. Les rois, les ministres, et je parle des plus grands, ont été ses agens, les fonctionnaires ses métayers, les armées ses chiens de garde et ses bergers.

Il faut montrer cependant comment elle a réussi à conserver la puissance territoriale et à la préserver de toutes les atteintes. La terre anglaise appartient à l’Angleterre, à une sorte d’être moral immortel, dont le roi est le représentant vivant et changeant. Celui-ci est nominalement le lord suprême, ce qui veut dire que la nation anglaise n’a jamais renoncé à une sorte de droit à la propriété absolue, à la souveraineté indivise du territoire de la Grande-Bretagne. L’étranger peut jouir des libertés anglaises, la terre anglaise lui est refusée [1]; mais l’Anglais lui-même ne connaît guère ce droit de propriété personnelle, indivise, absolue, tel que le définissait le droit romain. La vieille loi saxonne, coutumière et barbare, lutta toujours contre le droit de l’Italie, apporté par les abbés normands à Oxford. Les clercs, instrumens de Rome, tenaient pour le droit romain; les propriétaires saxons épargnés par la conquête, les nobles normands, maîtres du sol, pour la vieille coutume, qui attachait les terres à une race et ne reconnaissait point la propriété individuelle.

Pour comprendre la législation anglaise, il faut se débarrasser l’esprit de toutes les notions latines; la conception d’une chose qu’on possède seul, en plein, dont on puisse user, abuser, ne s’applique point à la terre anglaise. Aucun homme n’a sur la terre une puissance absolue. La terre la plus libre est un fief du souverain ; tous les chaînons féodaux sont détruits, mais le dernier anneau, le roi, est resté. Cette servitude générale du sol, toute nominale il est vrai, exprime pourtant que l’individualisme doit toujours quelque chose à la communauté, le citoyen à la patrie, que la terre n’appartient pas tout entière à ceux qui en font sortir les moissons, et que la communauté garde sur elle une sorte de droit indéfinissable et inaliénable. Ce que l’on appellerait aujourd’hui l’état possède une façon de souveraineté non pas seulement idéale, mais matérielle et tangible; les bois, les champs, les blés, lui rendent hommage.

Si la terre n’est pas absolument libre, on peut en dire autant de la possession. Quand on essaie d’analyser la loi, on reconnaît qu’il y a non-seulement des qualités diverses inhérentes à la terre, mais des manières particulières de la posséder, et comme des degrés différens de propriété. Il faut distinguer : 1° les états de la terre, 2° les états de la possession, qui sont des formes plus ou moins limitées de la propriété absolue. Pour comprendre le premier point, il est impossible de ne pas remonter jusqu’à la conquête même. Le conquérant avait récompensé ses compagnons en leur cédant des parties de son immense domaine royal. Il créa des sortes de bénéfices militaires, qui peu à peu devinrent héréditaires. Les grands vassaux imitèrent le souverain et subinféodèrent des parties de leurs vastes territoires. Les propriétaires allodiaux, c’est-à-dire les Saxons qui n’avaient pas été dépouillés, cherchèrent des suzerains pour être mieux protégés. Le système féodal asservit donc bientôt toute l’Angleterre. Il s’établit quatre tenures différentes, et les terres se classèrent ainsi en quatre catégories, suivant la nature des services rendus par l’occupant à celui dont il dépendait : 1° si ce service était noble, militaire (servitium militare), le fief équivalait à notre fief d’haubert; 2° il y eut les terres de franc-socage, où l’occupant était encore libre, mais devait des services non militaires; au-dessous étaient les deux degrés de villenage, 3° le villenage pur et 4° le villenage privilégié. Ces quatre tennres se réduisirent peu à peu à trois : 1° la tenure militaire ou de chevalerie; 2° le franc-socage; 3° le villenage se transforma dans la tenure qui a pris le nom de copyhold.

Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, la plus grande partie des terres anglaises fut occupée par des tenanciers de la première espèce. Au début, le possesseur du fief devait au moins quarante jours de guerre par an; sa terre n’était point libre, elle passait de droit à l’héritier, qui était le fils aîné, s’il y avait plusieurs enfans. Pendant la minorité, le lord suzerain était le tuteur légal, il gardait la terre et disposait des revenus sans avoir à rendre de compte, il pouvait marier le vassal ou se faire payer le consentement à son mariage; il percevait le droit de rançon, s’il était prisonnier, un droit pour la prise d’éperons de son aîné, un autre pour le mariage de sa fille aînée, les aides, les reliefs, des droits de mutation, de succession, d’entrée en possession, etc. Arrivé à sa majorité, le tenancier pouvait aliéner la terre, mais le lord conservait tous ses privilèges vis-à-vis du nouveau possesseur. Les services militaires se changèrent peu à peu en impôts; dès Henry II, on commençait à s’abonner, à payer l’escuage. Quand le roi faisait la guerre, il levait l’impôt de guerre sur tous les propriétaires. Le roi Jean s’engagea pourtant dans la grande charte à ne pas demander d’escuage sans le consentement du parlement. Tous les droits féodaux, si oppressifs, si nombreux, qui s’étaient attachés comme une lèpre à la tenure chevaleresque, ne furent définitivement abolis qu’à la restauration, quand Charles II chercha une récompense pour les cavaliers restés fidèles à la cause royale. L’acte qui détruisit la tenure militaire et ses conséquences mérite certes une place aussi importante que la grande charte dans l’histoire d’Angleterre.

Il ne resta donc plus que le franc-socage et le villenage. La terre de franc-socage est devenue aujourd’hui le freehold (terre tenue librement). Les services de la tenure militaire étaient, par la nature même du contrat chevaleresque, indéterminés; la tenure de franc-socage, moins noble, fut en réalité la plus heureuse, la plus rapprochée de la vraie propriété : elle n’était grevée que de servitudes déterminées, jours de labour dus au seigneur, rente en nature ou en argent, etc. Pendant les minorités, la tutelle appartenait non pas au lord, mais aux parens; les mariages étaient aussi plus affranchis. Aujourd’hui presque toute la terre anglaise est tenue en freehold ; les servitudes du temps passé sont abolies. La terre dite libre conserve encore un lien idéal avec le suzerain par excellence, le souverain; cependant elle n’est plus soumise qu’à l’impôt, elle ne doit plus rien à aucun suzerain intermédiaire.

A côté des terres tenues librement (freehold), il y a les terres de villenage (copyhold). Pour bien comprendre cette tenure, il faut se représenter ce qu’on nommait un manoir (manorium). Un grand baron, lord de manoir, gardait pour lui-même des terres dominicales, une sorte de domaine privé, et distribuait le reste à des vassaux, tenanciers libres; mais le domaine privé était trop grand pour que le lord fît valoir lui-même : il n’en gardait qu’une partie, livrait une deuxième partie à des vilains, enfin une troisième part, non cultivée, servait aux routes, aux pâturages du lord et des tenanciers. Les vilains, habitans des villages, tenaient leurs terres de la volonté, du bon plaisir du lord. On pouvait au début les déposséder; ils rendaient les plus bas services, ils appartenaient à la terre, et la terre ne leur appartenait pas. Leur tenure peu à peu se consolida, dépendit moins du caprice; la prescription lui donna une sorte de fixité. Chaque baron ou lord de manoir avait sa cour; la coutume de cette cour fut la sauvegarde des vilains, ils devinrent tenanciers en vertu du rôle de la cour (par copie du rôle, d’où vient copyholders). Le villenage dura jusqu’au règne du roi Jacques Ier. Les personnes devinrent libres, mais le statut de Charles II qui délivra les propriétaires libres des servitudes féodales réserva l’existence de la tenure de copyhold ; les descendans des vilains, quoique devenus propriétaires de fait, n’occupèrent les anciennes terres du maître qu’en restant soumis à la coutume particulière du manoir.

Aujourd’hui les obligations de cette basse tenure sont réduites à assez peu de chose; cependant il en reste encore quelques-unes. Le plus souvent les règles de transmission sont les mêmes que pour les terres libres, mais il y a çà et là des exceptions. Le lord du manoir conserve toujours un droit de propriété supérieur et antérieur. Ce droit par exemple s’étend aux mines, au sous-sol, aux arbres mêmes plantés par le tenancier. Celui-ci ne peut faire des baux que d’un an sans la permission du lord. Le tenancier n’a en réalité qu’un droit d’occupation fondé sur la coutume. Chaque nouveau tenancier, héritier ou acheteur, paie au lord un droit de mutation ou de succession. Chaque manoir a sa coutume en ce qui concerne les rentes, les reliefs, etc. Il y a des manoirs où le lord, à la mort du tenancier, a le droit de saisir son meilleur animal (heriot). Le parlement a permis de nos jours et rendu aussi facile que possible l’affranchissement complet des anciennes terres de villenage. Les droits du lord peuvent être rachetés à la volonté soit du lord, soit du tenancier. La proportion des copyholds par rapport aux terres libres ne peut donc qu’aller constamment en diminuant, car on ne saurait en faire de nouveaux, attendu que l’essence même de cette tenure est la coutume, et qu’elle n’est qu’un des restes de l’antique servitude. On peut donc prévoir le moment où toutes les terres anglaises auront la même qualité légale, si l’on peut s’exprimer ainsi. Toutefois, après les divers états de la terre, il faut parler de ceux de la possession, car il n’y a pas seulement aujourd’hui des terres de deux classes, il y a diverses façons de posséder une même terre.

La propriété féodale n’était en réalité qu’un usufruit, elle ne conférait qu’un droit d’usage; la noblesse ne se contenta pourtant pas longtemps d’une tenure aussi précaire, qui grandissait trop le suzerain aux dépens du père de famille. Ses efforts instinctifs tendirent à constituer la propriété héréditaire, à remplacer le lien féodal par les liens de la famille. Le fief taillé (feudum talliatum) fut fondé dans cette intention, il créa une sorte de propriété qui appartint à la race; des possesseurs successifs, fermiers d’un grand nom, la conservèrent comme un dépôt, et la loi, qui l’entoura de sauvegardes et de chaînes, la protégea contre le caprice et la fantaisie individuelle. La volonté de chaque génération se trouva comme emprisonnée entre les volontés des générations antérieures et les droits des générations à venir. De semblables domaines furent placés sous la garde et la tutelle des morts. L’act fameux qui porte le nom de donis conditionalibus, rendu sous le règne d’Edouard Ier, fut un triomphe de l’aristocratie sur la royauté; il consolida la tenure des grandes familles en donnant une autorité prédominante à la volonté et aux intentions des donateurs qui constituaient un domaine. Cette volonté dut être obéie secundum formam in carta doni expressam ; en dépit de toute aliénation, les biens immeubles devaient retourner de droit aux héritiers de celui qui avait reçu le don, ou, à défaut d’héritiers de son corps ou directs, à ceux du donateur. Le droit de succession des héritiers, les droits de réversion des héritiers du donateur, étaient absolus, indépendans de toute aliénation, de tout bail, de tout arrangement conclu par le possesseur de fief. Cette loi assit la famille, la lia à la terre, ancra l’aristocratie au sol. Les inconvéniens ne tardèrent pas toutefois à se manifester : les fermiers furent renvoyés de leurs fermes parce que les baux faits avec les tenanciers in tail ne furent pas considérés comme valides au-delà de la vie du bailleur; s’il en eût été autrement, on aurait pu, au moyen de longs baux, frustrer les héritiers. Les créanciers n’eurent plus de gage pour le recouvrement des dettes. Le statut de donis rendit la rébellion plus facile, car le fief taillé ne put être confisqué, et fut seulement mis sous séquestre pendant la vie du propriétaire condamné pour haute trahison.

Un roi politique éluda une loi qui avait donné à la noblesse territoriale un pouvoir exorbitant. Il permit d’instituer des procédures factices entre des représentans du donataire et les propriétaires, au moyen desquelles on put convertir un fief taillé en fief libre. Cette opération se nomme barrer la taille (to bar the entail), elle met à néant toutes les servitudes, tous les droits de succession ou de réversion. L’immunité des fiefs taillés contre la confiscation prit fin aussi sous le roi Edouard IV; il l’enleva à la noblesse, et rendit ainsi les révoltes moins faciles. Sous le règne d’Henry VIII, on inventa un deuxième mode de procédure factice qui facilita encore l’aliénation des propriétés en permettant dans certains cas au possesseur de dépouiller ses successeurs ou les héritiers du donateur des privilèges que leur accordait le statut de donis. Plus tard, la couronne put mettre la main sur les fiefs entaillés pour le recouvrement de ses propres créances; enfin aujourd’hui la loi permet à tous les créanciers de mettre en vente les biens d’un banqueroutier.

Les anciennes procédures fictives ne sont plus employées pour affranchir les fiefs taillés; le tenancier peut rentrer dans la pleine propriété, s’affranchir entièrement par un simple acte enregistré en bonne forme. Cette faculté est rarement absolue, et voici de quelle façon la famille se protège contre l’individu. L’enrichi qui veut fixer son nom à une terre, ou le père qui marie son fils, ne laisse d’ordinaire la propriété dont il dispose qu’en usufruit : on fait ce qu’on nomme un settlement ; par cet acte, la terre est laissée au fils en usufruit, au petit-fils à l’état de propriété non point absolue, mais entaillée. Le fils jouit de l’usufruit; quand le petit-fils arrive à la majorité, il peut, avec le consentement de son père (ou de toute personne que le premier donateur a constituée protecteur de la terre) rompre la chaîne, et entrer dans la pleine possession avec tous les droits qui s’y attachent. Ordinairement on n’use de cette liberté que pour faire un nouveau settlement : le propriétaire libre redevient donateur, laisse à son fils un usufruit, à son petit-fils une propriété entaillée qu’il peut affranchir à son tour avec le consentement du protecteur. Il y a ainsi comme une succession périodique d’états dans la possession. La chaîne qui noue les générations n’est pas absolument rigide, mais elle les lie cependant assez fortement pour que la terre ne puisse sortir trop vite ni trop aisément d’une seule main. J’ai décrit la coutume; elle sort d’anciens droits. L’union de la famille et de la terre est encore si intime qu’aussitôt affranchie, la terre volontairement cherche de nouvelles servitudes. L’affranchissement périodique ne se ferait peut-être même pas, si la terre ne portait de très lourdes charges, les pensions des veuves, les sommes à payer aux cadets, aux filles ; une aliénation partielle devient de temps à autre nécessaire, mais elle ne peut se faire que quand la terre est redevenue un moment tout à fait libre. On estime même que les charges de toute nature dévorent entièrement une propriété en trois générations, lorsqu’elle ne fait aucune recette extraordinaire, c’est-à-dire quand les mariages, les places, les profits du commerce, de la spéculation, ne ramènent point des capitaux à la famille.

La loi est aujourd’hui moins conservatrice que ne le sont les mœurs : elle favorise les aliénations de la terre; il n’y a aucun moyen légal de fixer, de consolider une propriété pour un temps qui embrasserait au-delà de l’existence d’une personne actuellement vivante et d’un laps supplémentaire de vingt et un ans. On ne peut rien donner aux enfans d’un être qui n’est pas né; on ne peut donner qu’à des vivans et aux enfans des vivans. Nulle générosité, nulle prévoyance ne peut traverser deux générations qui n’ont pas encore vie. La liberté de tester est complète dès qu’on possède une propriété affranchie de l’entaille. Toutefois nous avons vu comment la coutume ne rend la liberté absolue à la terre que pour la lui reprendre sans cesse; si une volonté unique ne lie plus toutes les générations à travers les siècles, cette volonté descend pour ainsi dire de génération en génération, se renouvelle, se rajeunit et lie les générations successives. Le droit d’aînesse, que les Normands firent entrer en Angleterre, est entré si profondément dans les mœurs que la liberté de tester le contredit rarement. La loi, quand un propriétaire meurt intestat, laisse la terre tout entière à l’aîné, mais ce cas est très rare ; l’habitude des testamens est universelle : c’est la volonté paternelle, bien plus que la loi, qui consacre le privilège des aînés. La propriété territoriale est le signe visible de la puissance, la richesse la plus stable, la plus enviée, la plus enveloppée de respects, de souvenirs, de prestige. La famille s’y attache comme le lierre à un mur; les cadets, lésés dans leurs intérêts matériels, trouvent des plaisirs d’imagination dans la grandeur croissante de leur nom et dans le sacrifice qu’ils font à leur race. On ne les entend jamais se plaindre; jeunes, ils sont trop généreux, et vieux trop fiers. Une sorte d’égalité avec ce qu’il y a de plus grand les console de l’inégalité des fortunes. La nation voit aussi dans le droit d’aînesse la force qui attache les jeunes gens aux loisirs trop faciles, les chasse du pays, les envoie aux colonies lointaines, les oblige à l’action. Le travail reste ainsi chose noble : il n’est pas tout à fait nécessaire, comme en d’autres pays, pour être un homme du monde, de n’être rien. C’est une des surprises de l’étranger, que le droit d’aînesse, qui autrefois a eu des ennemis en Angleterre, n’en ait plus, au moins d’avoués. Sous l’empire des lois et des mœurs, la propriété foncière a conquis en Angleterre une solidité qu’elle n’a peut-être en aucune autre partie du monde civilisé. Loin de se diviser, elle se concentre dans un nombre de mains qui décroît toujours.

Les lois d’Henry VIII s’élevaient contre ceux qui inventaient de diminuer la part du peuple; elles défendaient le pauvre. Elles limitaient jusqu’au nombre des moutons sur certaines terres, pour ne point laisser multiplier les pâturages; elles luttaient contre l’esprit mercantile qui voulait traiter la terre anglaise comme une proie ordinaire et en tirer les plus gros revenus. Le parlement, voyant se dépeupler l’île de Wight, si exposée aux attaques de la France, y défendit les grandes fermes (sous Henry VII) ; il étendit plus tard cette défense à toute l’Angleterre. « Personne ne peut prendre plus d’une ferme quand le revenu dépasse dix marcs, » On rebâtit les petites fermes, on remit la charrue dans les terres livrées aux troupeaux. « Les moutons, écrivait sir Thomas More dans son Utopie, dévorent les hommes et dépeuplent non-seulement les villages, mais encore les villes, car partout où on trouve que les moutons donnent une laine plus douce et plus riche que d’habitude, les nobles et les gentilshommes, et même ces saints personnages, les abbés, ne se contentent plus des anciens revenus que leur donnaient leurs fermes, et, ne songeant pas assez que, vivant eux-mêmes à l’aise, ils ne font aucun bien au public, ils arrêtent la marche de l’agriculture. »

L’Angleterre n’était pas encore la terre de l’économie politique, et la division du travail n’était pas comprise. Aujourd’hui le yeoman, l’homme libre, cultivant sa propre terre, a presque disparu. Ce sont pourtant ces francs-tenanciers qui ont été les soldats de la révolution anglaise. L’ironsides, le régiment de Cromwell, était composé de gens de campagne, petits propriétaires, montés sur leurs propres chevaux. La pétition en faveur de Hampden fut portée au parlement par une troupe de cavaliers gentilshommes et francs-tenanciers du comté de Buckinghamshire, au nombre de 2,000 suivant les uns, de 6,000 suivant les autres. Au XVIIe siècle, l’Angleterre avait encore une foule de petits propriétaires vivant sur leurs terres, gens libres, prêts à défendre leur liberté les armes à la main. Ces laboureurs étaient les muscles et les nerfs de l’école libérale et protestante. Aujourd’hui les grands propriétaires les ont dépossédés : rien ne gêne cette continuelle absorption. Les grandes fortunes de la banque, du négoce, se consolident toujours dans le sol. Est-ce demander à la terre un trop petit intérêt que de se contenter de 2 1/2, de 2 pour 100? la terre n’est point si avare, elle ajoute à cela des biens inestimables, la considération, la parité avec ce qu’il y a de plus respecté, l’autorité, l’influence locale, des fonctions judiciaires, la puissance politique. Les noirs comptoirs de la Cité, les mines creusées aux profondeurs des montagnes, les docks où s’accumulent les produits du monde entier, les fumantes usines, ces milliers de navires qui sillonnent les mers, tout paie tribut au vieux sol anglais. Quels prodiges d’activité n’a-t-il point fallu pour achever tant de nobles demeures où, dans le calme des grands parcs, toute activité semble éteinte! Ces oasis de paix, ces épais gazons qui amortissent le bruit des pas de l’homme, ces arbres solennels qui ne craignent rien que du temps, sont la dernière métamorphose des énergies humaines. Dans le silence de Blenheim, j’entends les cris d’un champ de bataille; l’immobile et mélancolique douceur de tant de beaux lieux est un voile à travers lequel la pensée peut rechercher les fantômes remuans du passé, les luttes de l’éloquence, les angoisses de la spéculation, les efforts du travail, les souffrances de générations entières.

Le prix de la terre va toujours en grandissant, et la demande est toujours supérieure à l’offre en dépit d’une continuelle émigration dans le monde entier. La richesse essaie toujours d’arrondir ses domaines, et l’agriculture intensive, devenus une pure industrie, tend à étendre les fermes pour diminuer les frais généraux. Il en résulte que le nombre des fermiers diminue aussi bien que celui des propriétaires.

La population rurale se divise en trois classes : propriétaires, fermiers, ouvriers agricoles vivant de salaires. En aucun pays, cette division d’attributions ne se trouve aussi complète, aussi exclusive; bon ou mauvais, le système a droit au nom d’anglais. A première vue, il frappe par quelque chose d’artificiel; il sépare trois choses, la terre, les instrumens du labour, les bras, qui se lient cependant et se complètent. Le système sert pourtant d’idéal aux économistes, et ils l’offrent sans hésitation comme modèle; ils le croient plus favorable qu’aucun autre à une production abondante : il met l’agriculture au niveau de la grande industrie.

Les charges de la terre sont légères; la loi, faite jusqu’ici par des propriétaires, l’a toujours ménagée. Jusque dans les temps modernes, elle avait des préférences marquées pour la grande propriété. Au-delà d’une valeur de 100,000 livres sterling, le droit de mutation était fixe et non proportionnel à la valeur. Depuis 1850, il est devenu proportionnel; le parlement l’a fixé à 10 shillings pour 100 livres ou 1/2 pour 100; la propriété ne perd donc presque rien à changer de mains. Les droits de succession sont les suivans :


Pour le fils, la fille ou le successeur en droite ligne 1 pour 100 sur la valeur.
Pour le frère, la sœur ou leurs descendans 3 pour 100 —
Pour frère ou sœur de père ou de mère et leurs descendans 5 pour 100 —
Pour frère ou sœur de grand-père et grand’mère 6 pour 100 —
Aux autres degrés ou pour les étrangers 10 pour 100 —


II.

L’aristocratie anglaise a son fondement sur la richesse; sa puissance n’est pas seulement, comme celle des noblesses proprement dites, une puissance d’imagination. Ce qui donne le pouvoir, c’est la propriété, et de toutes les propriétés la plus robuste, la plus inébranlable, — ce ne sont pas des noms vains, des fictions, des symboles; sous les apparences idéales, il y a une trame ferme et résistante. L’esprit barbare a toujours respecté la force, la possession, le succès; il a vu dans la propriété la vraie garantie de la liberté. Est-on libre quand il faut tendre la main? D’où vient que l’église anglicane se sent indépendante des particuliers, des administrations locales, des représentans de l’état? C’est qu’elle est propriétaire. Ses biens sont sous la sauvegarde de l’état (l’on peut même ajouter à sa discrétion), mais elle ne reçoit pas, à proprement parler, de salaire. Pourquoi les églises dissidentes sont-elles indépendantes? C’est parce qu’elles possèdent des maisons, des églises, des revenus. On peut en dire autant des universités, des écoles, des corporations, des sociétés de tout genre. La chambre des pairs peut être considérée comme propriétaire, car l’ensemble des domaines attachés aux pairies est comme un trésor qui lui appartient. Sans le droit de propriété, il n’y a pas d’indépendance durable.

Le protestantisme a encore concouru à rattacher la race anglaise à la possession des biens terrestres. Avant toute autre nation d’Europe, l’Angleterre a connu le pouvoir de l’argent : la première, elle a eu de bonnes finances. L’économie politique, la science des richesses, a trouvé là sa terre bénie. Le catholicisme avait fait de la pauvreté une vertu et montrait dans le ciel la seule conquête digne de l’ambition humaine; il livrait la terre aux ordres religieux, qui la laissaient stérile. La misère aux pays latins est encore presque un signe de sainteté, une grâce terrestre. La route étroite du ciel ne doit avoir que des ronces, des pierres et des épines. Que sont les joies si courtes de la vie, ses triomphes si éphémères, auprès des bonheurs infinis, des consolations sans bornes de la foi qui s’oublie dans l’obéissance, et se laisse choir en quelque sorte dans les abîmes de l’espérance, du pardon, des richesses célestes? La foi écrase, brise les ressorts de l’ambition vulgaire, efface les pointes de l’envie, refroidit les instincts de l’animal humain. Quand un pays catholique adore la richesse, c’est le signe qu’il approche de la décadence.

Tout autre fut l’esprit de la réforme : le protestantisme est la religion de l’essor, et qui est capable de l’essor de la pensée le devient aisément de tous les efforts matériels. En rendant à la conscience toute liberté, le protestantisme lui donna le goût de la lutte; il dit à l’homme : Pense, agis. Ennemi de la mollesse, de la paresse, de l’effacement volontaire, il pousse l’homme dans la vie, non comme une victime, mais comme un combattant. Le royaume du Christ doit être fondé ici-bas; c’est tout de suite qu’une doctrine doit porter ses fruits. Les meilleurs, ceux qui possèdent la vérité, les saints, doivent être aussi les plus forts, les plus habiles, les plus heureux, disons crûment le mot, les plus riches. La pauvreté n’est que le signe de l’incurie. La conquête de la richesse indique un effort, une victoire de l’homme sur ses passions; elle suit l’économie, l’ordre, la règle. Les sociétés religieuses qui sont nées de la liberté ont une soif d’ordre qui va jusqu’à la tyrannie, et qui épouvante l’insouciance latine. Cette contradiction, qui n’est qu’apparente, a éclaté à Genève, en Ecosse, en Angleterre, dans l’Allemagne du nord, aux États-Unis. Sitôt que l’homme construit lui-même sa foi, il devient plus âpre en toutes ses entreprises; la volonté suit toujours la puissance, et la puissance la volonté.

De bonne heure, on cessa donc en Angleterre de mépriser la richesse, on y vit non pas un danger, mais une protection; on se persuada que la liberté ne peut aller sans la richesse. Ce n’est point par un profond calcul politique que l’aristocratie anglaise s’assimile toutes les grandes richesses et s’attire toutes les supériorités. Elle ne fait que suivre l’instinct barbare, toujours vierge et ingénu; en face d’une force nouvelle, elle songe moins à la détruire qu’à s’en emparer. Elle aime naïvement le succès. L’esprit anglo-saxon est un aimant qui tourne toujours son pôle attractif vers la puissance, la fortune, le bonheur, le hasard même. Il élève tout ce qui s’élève, il fortifie tout ce qui est fort; il ne donne pas au destin d’inutiles démentis. Il entoure ses favoris d’admirations sans réserve, déifie ses héros, ne voit jamais de taches dans son soleil. Il a moins d’envie à la fois et moins de générosité que l’esprit latin; celui-ci console la faiblesse par la pitié et meurtrit la grandeur par l’ironie. Sa vanité clément les faits, les annule, les insulte; une certaine finesse perverse l’éloigné des causes trop victorieuses et des triomphes trop pleins. Une certaine noblesse l’attache aux grandeurs d’illusion, d’imagination, aux chimères dont le temps inflexible emporte les lambeaux. L’Angleterre n’aime point à renverser ses idoles, elle les hisse devant l’humanité et cherche à les faire paraître plus grandes; elle prend tout au sérieux et n’a pas besoin du moindre effort pour admirer tout ce qui est heureux, tout ce qui est fort. En France, on ne courtise que ce qu’il y a de plus puissant; en Angleterre, on courtise tout ce qui est puissant. Tout ce qui surgit des classes moyennes est immédiatement absorbé par l’aristocratie. Celle-ci se rajeunit ainsi sans cesse : un peu de sang saxon vient constamment se mêler au vieux sang normand. L’aristocratie est comme une forêt dont les troncs laissent tomber les branches mortes et portent chaque année de nouveaux rameaux. Les filles nobles ne dérogent pas en épousant des hommes sans titre. Dans la même famille, les uns ont un titre qui confère un privilège politique, les autres des titres de simple courtoisie, les autres n’ont aucun titre, aucune particule. Des hommes nouveaux portent des titres anciens; des familles très anciennes n’ont aucun titre. Le rang est recherché, mais la fortune l’est encore plus; on ne comprend pas la noblesse dans la gueuserie. Les jouissances d’imagination ont peu de prix, séparées des plaisirs et des avantages que donne la richesse. Il y a des patriciens, il n’y a point de race patricienne. Le grand seigneur anglais ne ressemble pas plus au grand d’Espagne, dans les veines duquel ne coule plus qu’un mince filet de « sang bleu, » qu’aux valets anoblis des gouvernemens absolus, généraux d’antichambre, favoris de boudoir, gent sordide, mendiante et vénale.

Tout le monde ne peut pas devenir noble en Angleterre : cela n’est vrai que des riches, mais tout le monde peut espérer de devenir riche. Si la richesse ne mène pas toujours aux honneurs, elle en est le chemin le plus sûr. La possession d’un certain nombre d’hectares francs d’hypothèques semble à tout Anglais le titre le plus naturel à la pairie. Les pairs nommés par lord Palmerston, lord Derby ou M. Gladstone sont, comme ceux de M. Pitt, de grands propriétaires. Le mariage entre l’aristocratie et la richesse est devenu même plus intime de nos jours. Si noble qu’on soit, il faut être riche. Les chemins de fer, le grand commerce, l’industrie, font trop de parvenus heureux : il faut lutter avec eux. Aurait-on vu, il y a cinquante ans, dans un journal le paragraphe que je relève : « Le comte de L..., ayant été nommé pair représentatif d’Ecosse, se retire de la banque de M. M...; il est remplacé par son fils, lord K... 1866). » Aujourd’hui des fils de duc se font banquiers, ingénieurs, négocians.

L’aristocratie ne se trouve plus assez riche : le népotisme n’est plus aussi éhonté, aussi scandaleux que par le passé, bien que la naissance soit encore le meilleur titre pour l’armée, pour la marine, pour l’église, pour toutes les fonctions dont dispose le gouvernement. La richesse est la seule voie qui conduise à la puissance. Le commerçant enrichi va de son comptoir au parlement. Quand sa fortune est faite, il peut ambitionner l’honneur de représenter son pays. Il va aux agens parlementaires. — Qu’êtes-vous prêt à payer? — lui dit-on tout de suite. La main ouverte, il arrive dans quelque bourg ou comté où il sème l’argent. De mille façons on le lui extorque, souscriptions, charités, réparations d’églises, etc. Il y a des députés qui dépensent plusieurs milliers de livres à se faire élire, et continuent à payer une sorte d’impôt annuel de 1,000, 2,000 livres. Est-ce trop, s’ils arrivent à se hisser dans la pénombre aristocratique, à se mêler avec leur famille aux vieilles familles des comtés et au tourbillon mondain de la capitale?

Il ne faut pas longtemps pour découvrir que le manteau de la vieille aristocratie couvre aujourd’hui une ploutocratie. Sans fortune, on ne peut prétendre à rien, ni à la considération sociale, ni aux honneurs. On refuse de croire au mérite qui ne sait rien obtenir pour lui-même. Sans fortune, Robert Peel, Gladstone, Disraeli, Bright, auraient toute leur vie erré autour du parlement. Autrefois les bourgs-pourris étaient comme des canonicats politiques qu’un grand seigneur pouvait donner à un parent pauvre, qu’un riche achetait. La réforme les a supprimés. Robert Peel était fils d’un filateur qui mourut en 1860, laissant 60 millions de fortune. Cette fortune le mit de pair avec l’aristocratie. A vingt et un ans, en 1809, il acheta un bourg-pourri qui avait douze électeurs. La société anglaise est hermétiquement fermée à la pauvreté. Est-il étonnant que la poursuite de la richesse soit si ardente, que la vie soit, pour presque tous, comme une lutte et une bataille? On sent partout l’effort, la tension. Étrange spectacle pour un témoin désintéressé ! Tant d’efforts pour arriver souvent à de si petites fins, le sentiment du devoir transporté dans des choses artificielles et qui semblent superflues, des vies qui s’usent à soutenir de simples dehors, la vertu, le talent, le génie même, asservis à une inexorable tyrannie sociale! Mais, d’une autre part, une activité que rien ne lasse ni n’arrête et qui remue incessamment les choses matérielles comme les idées, une force qui cherche plutôt qu’elle n’évite les obstacles, tous ces beaux ouvrages enfin dont la grandeur fait oublier les misères et les souffrances de l’ouvrier ! Plus s’effacent les frontières vagues qui séparent l’aristocratie de la bourgeoisie opulente, plus la convoitise sociale devient ardente. L’être et le paraître se cherchent, se rapprochent, s’épousent. Dans un pays de privilèges, ce qui étonne, ce n’est point l’admiration que les enrichis éprouvent pour l’aristocratie, c’est plutôt le respect naïf que l’aristocratie ressent pour la richesse, et qu’elle ne cherche nullement à dissimuler. Ce sentiment vient du grossier bon sens de la race; elle respecte l’argent, elle sait que l’argent est une force, une réalité. Qui osera dire qu’un million soit une chimère, une valeur de caprice, une chose méprisable? L’imagination voit du premier coup ce qu’il y a dans ce mot, des maisons, des champs, le luxe, l’autorité, la pairie peut-être, c’est-à-dire le droit héréditaire à gouverner les hommes.

Le capital, qui sert de lien entre l’aristocratie et la bourgeoisie, grossit chaque jour avec une surprenante rapidité. En 1842, le revenu qui payait l’impôt à l’état (provenant de terres, maisons, chemins de fer, mines, commerce, actions industrielles, professions, corporations et établissemens privés) était de 3 milliards 900 millions. En 1862, l’impôt du revenu était payé par un revenu de 5 milliards 1/2 provenant des mêmes sources. De 1842 à 1852, en dix ans, le revenu taxé augmentait de 6 pour 100; de 1852 à 1861, dans les dix années suivantes, il augmente de 20 pour 100, du quart. En 1868, le revenu imposé dépasse 10 milliards. Quelle expansion du capital ! La classe qui en est dépositaire devient chaque jour plus nombreuse, plus ambitieuse. Tout remue, enfle, se transforme. La marée des classes moyennes monte toujours. Oter à ces âmes tendues vers la richesse la vue de grandeurs tangibles, éclatantes, serait leur ôter leur idéal.

L’Angleterre, la première, a connu la puissance des capitaux; elle a pu dès 1750 réduire l’intérêt à 3 pour 100. Elle n’a point tenu le capital d’une main avare enfoui dans les choses immobiles, elle lui a donné des ailes, cherché les aventures, les hasards; ses calculs ont rêvé la conquête de l’univers. A côté de l’aristocratie rayonnante, visible, maîtresse du sol, de la popularité, une autre s’est élevée lentement, d’abord humble et ignorée, cachée dans les comptoirs, derrière les gros livres au large dos de cuir, les murs de briques des usines. Dans l’horizon triste et fermé de la vie bourgeoise, pendant les journées sombres et taciturnes, les âmes sont illuminées par les visions de la noblesse, du luxe, de la puissance. La bourgeoisie tient les yeux fixés sur l’aristocratie, l’aristocratie cherche la richesse. Elle lui sert de patron, d’appui; elle la protège. « D’autres nations ont fait céder des intérêts de commerce à des intérêts politiques, celle-ci a toujours fait céder ses intérêts politiques aux intérêts de son commerce [2]. » Comme une ventouse, il faut que le commerce tire au cœur anglais le sang du monde entier.

Au XVIIe siècle, on était extrêmement riche avec 20,000 liv. st. par an. C’était le revenu des trois ducs les plus opulens, Ormond, Buckingham, Albemarle. Le chiffre moyen du revenu pour un pair était de 3,000 livres, pour un membre des communes de 800 livres. Les ministres ne reculaient devant aucun moyen pour enfler leurs appointemens. La corruption parlementaire était sans vergogne. Les chanceliers, les lords de la trésorerie, les lords lieutenans d’Irlande faisaient des fortunes rapides. Titres, places, commissions, tout se vendait. Sous Jacques II, Sunderland, le président du conseil, recevait de Louis XIV une pension de 8,000 livres; d’Irlande, Tyrconnel lui envoyait des sommes énormes, le roi l’accablait de ses dons. Aujourd’hui il y a des bourgeois presque inconnus, dont le nom n’est jamais prononcé hors de la Cité, des grands ports, des districts manufacturiers, qui sont aussi riches, plus riches que les descendans des vieilles familles. Cependant il n’y a aucune hostilité entre la richesse héréditaire et la richesse des parvenus. La classe nobiliaire s’étend à mesure que grandit la fortune publique. Pitt à lui seul fit 140 pairs; il dédaignait trop les honneurs pour n’en être pas prodigue. La pairie, à son avis, convenait naturellement à la grande fortune : c’était une vanité ajoutée à d’autres vanités. Il n’y a pas aujourd’hui moins de 462 pairs qui ont droit de siéger à la chambre des lords; il n’y a pas de limite constitutionnelle à ce chiffre. Par les mariages, les alliances, l’aristocratie résorbe continuellement la richesse produite par le travail. Le tiers-état, qui ne se sent pas séparé de la noblesse par une insurmontable barrière, n’éprouve pour elle aucune haine : il y a une noblesse non qualifiée qui est toujours mêlée au tiers. Le parlement dès longtemps a été l’assemblée d’un ordre mixte formé de nobles et de marchands. Les gens de finance, de loi, de commerce, s’y trouvaient mêlés aux porteurs des noms les plus antiques. Le tiers ne devint point, comme en France, ennemi de l’aristocratie, car, celle-ci étant plus démocratique que dans notre pays, la démocratie y est devenue plus aristocratique.

Il n’y a pas encore en Angleterre de lutte ouverte entre l’aristocratie et la démocratie; l’histoire du pays est remplie des luttes entre l’aristocratie et la royauté. Le triomphe de l’aristocratie n’a été si durable et si glorieux que parce qu’il était une victoire contre la tyrannie. Sous les deux premiers George, les whigs défendent les droits de la maison de Hanovre; ces défenseurs sont en réalité des maîtres. Sous George III, les tories reprennent quelque influence, mais ce n’est qu’au prix de l’abandon de leur fidélité à une cause détestée par le peuple. Le souvenir des grandes luttes contre le despotisme religieux et politique sert d’auréole à la classe aristocratique, et la nation assiste comme de loin à ce duel des partis qui se disputent le pouvoir, les places, les dignités, le patronage. Il lui suffit de voir la royauté séparée de Rome et docile aux parlemens. Peu lui importe que les uns réclament tous ces biens comme un droit, que les autres les achètent par un peu plus de complaisance envers la royauté. Cette complaisance n’est déjà plus que de la courtoisie. Les grandes familles whigs, nées dans la pourpre, se transmettent la puissance politique comme un héritage. Elles imposent au roi des ministres qu’il déteste.

Il y a déjà un peuple anglais, mais ce peuple n’a que des passions simples, élémentaires, la haine du pouvoir absolu, l’horreur de Rome, un patriotisme jaloux. Tant que ces passions sont satisfaites, il ne demande rien de plus. Il ne se mêle point au drame politique. Les whigs deviennent les ennemis de la royauté roidie contre leurs prétentions, ils sont les champions de la suprématie parlementaire; cependant leurs ministères sont, comme ceux des tories, des ministères de patriciens. Dans celui de lord North (de 1770 à 1782), il n’y a que des pairs et des fils aînés de pairs; North, fils aîné d’un comte, reste presque seul aux communes. M. Pitt, qui succéda au ministère de coalition, fut seul aussi dans la chambre basse; tous ses collègues étaient des pairs. Le ministère d’Addington, qui le remplace, renferme cinq pairs et quatre aînés. Dans le deuxième ministère de Pitt (1804), il n’y a avec lui à la chambre des communes que Castlereagh. La puissance politique était un monopole, un patrimoine. Elle ajoutait quelques émotions de plus aux plaisirs et aux enivremens de la jeunesse. A vingt-neuf ans, lord Shelburne est secrétaire d’état, Pitt à vingt-cinq ans premier ministre. Chesterfield n’avait pas atteint sa majorité quand il entrait à la chambre des communes, ni Fox, ni lord Liverpool : celui-ci, à trente ans, négociait, comme ministre des affaires étrangères, la paix d’Amiens.

La guerre avec la révolution française et avec l’empire servit les intérêts de l’aristocratie. Elle la grandit outre mesure; elle hissa Liverpool, Castlereagh, des hommes médiocres, à la hauteur de la gloire impériale, et, quand Napoléon tomba de ce sommet où l’avait porté son funeste génie, ils y demeurèrent dans les rayons de Trafalgar, de Waterloo, admirés, redoutés, pareils à des dieux. Si l’Europe vit avec un étonnement et un respect nouveaux les représentans d’une politique si heureuse, si ses souverains mêmes se firent les courtisans des hommes d’état de la Grande-Bretagne, le peuple anglais pouvait-il rester insensible à ces triomphes? La royauté n’y avait eu aucune part : l’Angleterre avait été sauvée par son parlement aristocratique, et non-seulement sauvée, mais portée à travers mille hasards et mille périls, par une volonté tenace et romaine, à un degré de puissance qui confond l’imagination et qui étonnera l’histoire, quand elle ne regardera qu’à l’étendue et à la population des îles britanniques.

Si la politique extérieure de l’aristocratie anglaise fut aussi heureuse que hardie, sa politique intérieure sut éviter les fautes qui ont ruiné la plupart des aristocraties. Elle ne contraignit jamais la nation à la regarder comme une ennemie; elle ne sépara jamais ouvertement, insolemment, ses intérêts des intérêts du peuple, son honneur de l’honneur anglais. Elle sut toujours plier pour ne jamais rompre. On ne la vit jamais se porter tout entière du même côté dans les grandes luttes de l’opinion : elle sut donner des soldats et des chefs à toutes les causes; on trouve quelque grand nom aristocratique mêlé à tous les mouvemens, à toutes les réformes, à toutes les luttes politiques, religieuses et sociales. Elle ne cherche jamais la gloire de se perdre, les plaisirs féminins de la vanité qui défie la nécessité, les joies amères de la défaite. Elle a des instincts plutôt que des principes, des préférences plutôt que des doctrines; elle obéit à des traditions plutôt qu’à des règles immuables.

Après la révolution, les deux partis dont l’un avait vaincu la royauté, dont l’autre avait été vaincu avec elle, se transformèrent graduellement. Les jacobites devinrent les tories : l’attachement ardent, personnel, chevaleresque, pour la royauté se transforma en fidélité raisonnée et attiédie pour des principes et des théories de gouvernement; quant aux whigs, défenseurs naturels de la dynastie étrangère, ils avaient eux-mêmes affaibli et comme neutralisé la royauté, ils lui accordaient une fidélité despotique, elle était leur ouvrage et leur créature pour ainsi dire. Entre ces triomphateurs jaloux, hautains et une royauté douteuse, de fraîche date, que pouvaient faire les tories? Ils résistèrent à la centralisation, défendirent les petits propriétaires, les paysans, contre les grandes familles opulentes et avides. L’insolence, le népotisme des vainqueurs, la corruption qui suit toujours les grandes révolutions politiques et qui atteignit moins les vaincus, les froideurs de la royauté, tout contribuait à rapprocher du peuple le parti dont les principes étaient pourtant le moins populaires. Ainsi se perpétua dans tous les rangs de l’aristocratie un sentiment de solidarité avec la nation, ici entretenu par les souvenirs de la révolution, ailleurs par une nécessité politique en même temps que par une plus grande rusticité, partout par la diffusion continuelle des idées et des intérêts. Un esprit commun pénétrait ces factions qui se disputaient le pouvoir : ne jamais changer que ce qu’il était impossible de conserver, conserver tout ce qui ne menaçait pas immédiatement ruine, réparer plutôt que renverser, céder toujours assez vite pour ne jamais paraître contraint, — opposer au spectacle des libertés anglaises les stériles agitations et les chutes lamentables des nations tourmentées du rêve de l’égalité, — maintenir enfin et exalter par tous les moyens le patriotisme de la nation, et lui faire voir dans son antique constitution la sauvegarde de sa grandeur et l’instrument de son ambition.

Ces sentimens, que personne ne discute, qui sont devenus comme des formes congénitales de la pensée, trop profondes pour être des calculs, ont acquis la puissance des instincts. Ils font de l’aristocratie anglaise la plus souple à la fois et la plus tenace, la plus fière et la moins entêtée, la plus solide et la moins immobile. Une double clientèle attache de toutes parts l’aristocratie à la nation, celle de la vanité et celle du besoin. Tous les fleuves de la richesse descendent vers la mer aristocratique, et les patriciens n’ont pas besoin, comme les sénateurs de Rome, de se faire un cortège de parasites. D’un autre côté, le droit d’aînesse tient autour des chefs de maison les cadets et leurs familles comme autant de satellites qui gravitent autour d’une pesante planète. Ces cercles concentriques de la richesse et de la pauvreté noble se mêlent, se traversent en tout sens comme des ondes, et vont expirer bien loin du centre. Aussi l’aristocratie se laisse toujours pénétrer à la longue par les idées nouvelles, elle n’oppose jamais au progrès ces barrières d’imagination que nul raisonnement, nul traité ne peut faire céder. En livrant, en détachant une à une les pièces de son armure féodale, elle n’a rien perdu de sa puissance morale; elle a toujours fait plus de cas de son autorité politique que de son prestige social : sa grande affaire a moins été le gouvernement que la jouissance de la terre anglaise. Le vieil esprit normand l’emporte encore sur l’ambition romaine. Jamais possession ne fut plus pleine, moins précaire, moins contrariée par les caprices et les hauteurs de ce qu’ailleurs on nomme l’état. On cherche partout l’état dans les provinces anglaises, on ne le trouve nulle part. Police locale^ justice, routes, prisons, asiles, écoles, tout relève des propriétaires. On ne croit pas aux autorités déléguées et de seconde main. Ce n’est point parce qu’un grand seigneur est lord lieutenant d’un comté qu’on le respecte : il est lieutenant du comté parce qu’il est un grand seigneur, parce qu’il a de grands domaines, un grand nom.

III.

Les parlemens ont été les serviteurs de cette puissance, appuyée au sol et seule visible pour le peuple; les splendeurs d’une cour comme celle de Versailles n’en ont jamais détourné les yeux. Que de châteaux plus beaux que les palais royaux, environnés de plus de majesté et d’autant de souvenirs! Les ministres restent de simples citoyens, ils vont à leur ministère comme à un bureau : ce sont des intendans, des hommes d’affaires; le pouvoir ne met pas en un jour tout à leurs pieds, rang, fortune, talent, beauté. Ils n’ont pas les enivremens d’un pouvoir qui reste absolu, quoiqu’il s’exerce au nom d’un maître. Pitt a eu des visées personnelles, il était consumé par une volonté solitaire, et sans confidens : seul, il a fait par exemple l’union de l’Irlande et de l’Angleterre; mais la plupart des ministres, et je parle des plus illustres, se sont moins regardés comme les maîtres que comme les serviteurs d’un parti, d’une classe. Walpole, Liverpool, Palmerston, n’ont jamais rien inventé. Walpole demeura vingt ans au pouvoir sans rien perdre de la rudesse joviale du gentilhomme campagnard, d’humeur facile, infatigable, toujours prêt; esprit délié d’ailleurs et plein de ressources, quoique sans nulle hauteur, il voulait surtout rester en place, et fit l’Angleterre plus grande, presque sans le savoir, presque sans le vouloir. Dans tous les cabinets, il y a les orateurs, les hommes d’affaires hissés au pouvoir et à côté d’eux des hommes que leur simple nom y porte naturellement, plus oisifs et aussi indispensables, d’ambition plus muette et cependant aussi impérieuse. Les batailles politiques de l’Angleterre font penser aux combats d’Homère, où il y a toujours deux sortes de combattans, les hommes et les dieux. Les passions sont presque les mêmes, les dieux sont quelquefois vulnérables; mais Troyens et Grecs se donnent des coups mortels, et quand leurs favoris ont mordu la poussière, les dieux remontent à l’Olympe. Dans les ministères de ce siècle, les Atrides ont été Fox, Perceval, Canning, Peel, Disraeli, Gladstone. On a vu des ministres assez hardis pour faire à leur parti une sorte de violence : avant les deux réformes parlementaires, il s’en est trouvé qui ont songé à ce grand peuple sans voix et véritablement sans représentans. Tout en servant leur parti, les meilleurs ont cherché à servir la nation; mais ils n’ont jamais prétendu le faire autrement qu’en convertissant leur propre parti à leurs idées, ils n’ont jamais montré au peuple un ennemi dans le parlement ni dans l’aristocratie.

« Vous autres, écrivait Burke au duc de Richmond en 1772, gens de grande maison et de grande fortune héréditaire, vous ne ressemblez pas à des hommes nouveaux comme moi. Quelque forts que nous puissions devenir, quelles que soient la dimension et l’exquise saveur de nos fruits, nous n’en sommes pas moins des plantes annuelles, nous naissons et nous mourons dans la même saison ; mais en vous, si vous êtes ce que vous devez être, mon regard se plaît à reconnaître ces grands chênes qui ombragent toute une contrée et qui perpétuent ces ombrages de génération en génération. » C’est ce même Burke qui appelait l’aristocratie « le chapiteau corinthien de la société anglaise. » Si, pour juger un pays, on examine l’idéal social qu’il s’est donné, et c’est le seul moyen de le bien juger, il faut voir ce qu’a produit dans l’ordre moral la primauté incontestée et séculaire de l’aristocratie. L’idéal social de, l’Angleterre se résume dans le type du gentleman, figure unique et presque indéfinissable, qui est comme le dernier fruit du système aristocratique : que de temps, de luttes et d’efforts, que de sang, de combats, n’a-t-il point fallu pour composer cet exemplaire idéal de la virilité anglaise! Comme un métal en fusion suinte à travers des monceaux de scories, ce type s’est lentement dégagé de la grossièreté, de l’avarice, de l’orgueil vulgaire des temps passés.

Paley ne pourrait plus définir aujourd’hui le point d’honneur « un système de règles établies par les gens du monde pour faciliter leurs rapports mutuels et non pour un autre objet; » il n’affirmerait plus que ce code n’est point blessé par « la cruauté envers les domestiques, la rigueur envers les dépendans, les fermiers, par le manque de charité vis-à-vis des pauvres, par les injustices que fait aux marchands l’insolvabilité ou le refus de paiement. » Ces paroles étaient peu injustes, adressées à la génération qui demandait la mode aux fils dissolus de George III, mais le triomphe des idées libérales a été aussi le triomphe des idées morales. Le mot de gentleman est pourtant bien ancien; il paraît déjà sous le règne d’Henry VI, seulement il s’applique moins pendant les siècles suivans à un caractère qu’à une condition sociale, il n’a encore qu’une partie de son sens moderne, et désigne ceux qui, sans avoir de titre, ne sont pas des plébéiens. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, les mœurs des gentilshommes campagnards étaient encore très grossières. Ils étaient élevés par des valets, des gardes-chasse, des chapelains réduits au rang de domestiques. Ils voyageaient peu, sortaient rarement de leur terre. La chasse et ses hasards, la guerre d’occasion, l’esprit de famille et de race, l’autorité du magistrat et la vanité du commandement militaire, entretenaient l’esprit d’indépendance. La hauteur patricienne se couvrait d’une rude étoffe plébéienne, les idées nouvelles avaient peine à pénétrer ces intelligences alourdies, ces vies matérielles, ces fidélités héréditaires et presque canines aux dogmes politiques et religieux les plus étroits; mais le temps, la culture, l’impérieuse histoire, ont graduellement transformé ce caractère, en gardant ses vertus et sa vigueur native, il s’est dépouillé de son âpreté. Le gentleman anglais n’est point le gentilhomme français : il a des qualités plus froides, plus sérieuses. Son courage n’est pas bouillant, téméraire et chevaleresque; il est toujours calme, et il ne cherche et n’aime les extrémités du péril que pour faire briller son indifférence. Ce n’est pas non plus l’honnête homme du temps de Louis XIV; il est moins courtisan, moins poli, moins facile. Il ne s’efface jamais complètement, se respecte trop lui-même pour prendre les airs de néant ou les aimer chez les autres. Ce qui chez le baron féodal était l’indomptable fierté barbare est devenu, en traversant les siècles, une assurance tranquille; par un retour naturel, l’égotisme, ce sentiment qui fait que chacun ose être soi, s’accompagne d’un respect scrupuleux du droit d’autrui, d’une réserve délicate qui va parfois jusqu’à la timidité.

Mais il n’y a pas dans ce caractère de plus beau trait que le viril amour de la vérité; l’âme s’y est attachée d’une force si invincible qu’elle s’en est pénétrée, et que tout mensonge y devient impossible. L’aristocratie anglaise est la plus authentique, la plus vraie qu’il y ait au monde. Un gentleman rougirait de changer de nom, d’usurper un titre. Il ne trouverait pas de dupes volontaires d’une si basse supercherie. Nulle part on n’a mieux calculé ni pesé ce que vaut la parole humaine. Il faut venir étudier dans les tribunaux anglais l’art de témoigner, de comprendre, d’interpréter les témoignages. Le mensonge anglo-saxon n’est point le mensonge naïf et fanfaron des peuples du midi, qui n’a pas de but et s’enivre de lui-même; il paraît, même à ceux qui s’en rendent coupables, une horrible extrémité. L’œil ne perd jamais la faculté de séparer l’ombre et la lumière, de distinguer le vrai du faux. L’âme va au vrai comme un trait bien lancé et ne s’en détourne qu’avec un grand effort. Tant de conventions, de préjugés, de fictions, sont comme des voiles dont l’esprit s’enveloppe pour ne pas trop apercevoir le vrai. Si l’on procède avec tant de lenteur, c’est qu’on n’aime point à se démentir. « Si un enfant, dit Johnson, déclare qu’il a regardé par cette fenêtre, et qu’il ait regardé par la fenêtre d’à côté, fouettez-le. » L’air de la liberté est mortel à la fraude : dire d’un homme qu’il est sûr (safe) est lie plus bel éloge qu’on en puisse faire. Le gentleman anglais n’a aucune peine à porter un secret : il est le secret vivant. Sa vie est tissée de prudence, de réserves; il a peu de confidens, n’aime point à faire voir à des yeux étrangers les faiblesses, les contradictions, les incohérences de la vie cachée. Il ne s’abandonne point aux plaintes vaines, aux indiscrètes imprécations des peuples du midi. On sent, on devine en tout homme une vie cachée; les cœurs ne sont point des portes dont les gonds sont usés. Les amours, les haines sont silencieuses. La conscience, enfermée sous des enveloppes plus épaisses, est plus délicate, plus tendre, plus morbide. Les mots sont mesurés, parce que les mots sont des actes. L’Anglais remplit les devoirs de l’amitié avec un soin scrupuleux qui fait trop penser au devoir, pas assez au plaisir. Il en est ainsi pour son hospitalité; il se doit à lui-même de bien traiter son hôte : il lui montre fleurs, tableaux, chevaux, tout ce qu’il possède, — de lui-même, peu de chose. Dans un pays d’aristocratie, le type du gentleman représente le principe d’égalité; la moindre nuance de servilité, de flatterie, l’émotion instinctive devant le titre ou la richesse, l’imitation, l’affectation, sont des dissonances. Toute imitation est vulgaire, toute affectation blesse la sincérité. Tout au plus peut-on admettre un certain genre de gaucherie qui ressemble à de la pudeur; mais l’idéal est dans le parfait équilibre entre l’être et le paraître, entre la pensée et l’action, dans une sécurité paisible qui ignore plus encore qu’elle ne dédaigna tous Les faux-semblans, les hommages injurieux, le luxe inutile des vanités. C’est ainsi que la vertu, l’honneur, la culture de l’esprit, ont fait naître une certaine égalité au sein même des privilèges. De même que dans l’ancienne noblesse militaire française tout gentilhomme valait un gentilhomme, dans la société anglaise un gentleman vaut un gentleman.

Vous trouverez le gentleman aux États-Unis comme en Angleterre ; toutefois il reste à la civilisation anglaise la gloire d’avoir produit l’idéal moral d’où ce type devait sortir. Il n’est pas vrai que l’aristocratie anglaise soit ouverte à tous : elle n’est ouverte qu’à la richesse. Il y a un certain degré de pauvreté, — qui ailleurs ne s’appellerait pas la pauvreté, — qui déclasse, qui rejette l’homme dans une espèce de gouffre où il s’enfonce, inconnu, non pas méprisé, mais oublié, pareil à une chose sans nom, épave humaine qui flotte quelque temps sur la misère; au-dessus, malgré la diversité des conditions, une sorte d’égalité peut naître, fondée sur quelque chose de presque indéfinissable, sur la culture de l’esprit, sur le raffinement des sentimens, sur une certaine vision morale qui se mêle aux visions grossières des sens. Je ne sais pas si l’on ne trouverait point dans la haute bourgeoisie anglaise les représentans les plus parfaits de l’idéal, bien qu’il ait été créé au sein de la société aristocratique. Comme une tache d’huile qui s’étend, l’idéal a depuis longtemps débordé l’aristocratie, il a gagné la bourgeoisie riche, puis la petite bourgeoisie elle-même. Les classes moyennes ont cherché à racheter ce qui leur manquait par des vertus plus achevées, par une culture plus intensive, si je puis me servir de ce mot; elles ont perdu à cet effort un peu de grâce, elles y ont gagné plus de finesse. Le type au reste est aujourd’hui indépendant; il ne tire plus rien de son origine, semblable à ces oliviers aux larges rameaux dont le tronc est réduit à une mince écorce.

Le propre d’un idéal, c’est de dominer la réalité, de servir aux faits de contraste en même temps que de modèle. Si l’on doit accorder à l’aristocratie anglaise le mérite de s’être tenue aux plus hauts étages et d’avoir en tout temps offert au pays des modèles dignes d’être suivis, il est juste aussi de la rendre responsable des maux qui sont toujours attachés aux privilèges. Si ces maux ne sont pas plus apparens, c’est qu’ils ne frappent directement que la partie la plus intelligente et la plus cultivée de la nation; encore celle-ci en a-t-elle à peine conscience. L’idée pure du droit et de l’égalité ne peut traverser les mailles serrées des notions artificielles; elle est sans cesse voilée par le respect, la fiction, par un certain genre de patriotisme superstitieux. On est tout surpris en Angleterre de n’entendre jamais attaquer le droit d’aînesse, qui chasse chaque année hors de leur pays tant d’hommes obligés de chercher fortune. Celui que le hasard de la naissance n’a point favorisé, le bâtard de la fortune, va sans se plaindre au-devant des combats et des aventures de la vie. L’effort perpétuel cesse d’être pour beaucoup une douleur et devient presque un besoin. Le marchand, le négociant, ne s’arrêtent pas volontiers sur le chemin de la richesse, ils veulent toujours monter plus haut; ils ne savent pas, ne veulent pas se reposer. A vingt ans, on est trop confiant et trop généreux pour accuser le droit d’aînesse ; à cinquante ans, on n’attaque pas ce qu’on a toute sa vie, de la bouche au moins, défendu. Le plaisir qu’on éprouve à défendre le droit est plus difficile à goûter que le plaisir de se sentir supérieur à l’injustice, joie négative, muette et hautaine, qui convient bien à des natures discrètes. Ainsi toutes les passions humaines, les meilleures comme les plus mauvaises, sont liguées pour soutenir le privilège, — la fierté, la générosité, l’esprit de famille et de caste, le besoin d’agrandir sans cesse cette Angleterre du dehors qui sert à la gloire et à la richesse de la vieille Angleterre, l’ardeur au travail, le besoin de se repaître au moins par la vue, si on ne peut le faire par la possession, de splendeurs matérielles éclatantes et de richesses qui nulle part n’ont d’égales.

Au-dessous du souverain, les lords sont ce qu’il y a de plus élevé dans la nation. Pour la multitude, pour le paysan, pour le boutiquier, pour le radical même, le lord n’est pas un homme comme un autre. On n’a pas d’autre nom à donner à Dieu. Le respect que les barons imposaient jadis par la force leur est offert aujourd’hui comme un tribut volontaire. Il n’y a pas d’égalité, même dans l’enfance. A Oxford, les étudians nobles se reconnaissent à un détail de costume. A Eton, quand un écolier va faire ses adieux au maître, il trouve dans l’antichambre un plat couvert de billets de banque. Il y dépose de 10 à 15 livres sterling, s’il est roturier; s’il est titré, il va jusqu’à 50. Les nobles paient tous les ans 12 guinées au head-master, le double de la rétribution ordinaire [3], traduction un peu plate du fameux adage « noblesse oblige. » Ces respects d’exception qui déforment la droiture naturelle de l’enfance, tant de détails vulgaires de préséance, de pantomime servile, sont devenus naturels. Les âmes sont pliées à l’admiration volontaire et à l’adoration naïve. Le spectacle de tant de vies qui sont des combats et ne se hissent au pouvoir et à la fortune qu’à travers les souffrances, les hasards, a moins de charme pour des imaginations naturellement sombres que celui d’existences pleines, faciles, heureuses, sans doutes et sans craintes. Les yeux se tournent volontiers vers les lampes dont la flamme égale ne vacille jamais.

On trouve le même sentiment mêlé aux instincts les plus bas dans cette partie très nombreuse de la petite bourgeoisie qui se plaît aux courses, aux paris, aux jeux de toute sorte. Elle voit, elle cherche dans le lord non pas l’homme politique, le législateur, mais l’homme de plaisir; elle l’aime prodigue, dissipé, beau joueur, un peu vicieux, d’allure insolemment familière. Les nouveaux riches envoient leurs enfans dans les grandes écoles, à Oxford, chercher la familiarité des enfans de l’aristocratie; ils encouragent bien plus qu’ils ne blâment toutes les extravagances que se permettent leurs aînés en bonne compagnie. Que leurs fils obtiennent des honneurs universitaires, ce n’est pas ce qui les touche le plus; ce qu’on leur demande, c’est de rapporter dans le cercle bourgeois des noms, des souvenirs. Les fils des nouveaux riches remplissent les universités : ils y donnent le ton autant qu’ils le reçoivent; c’est là qu’on peut étudier à sa source le principe fondamental de la société anglaise, qui est le mariage de l’aristocratie et de la richesse.

Et pourtant, si la noblesse a quelques ennemis, c’est dans la bourgeoisie qu’il faut les chercher; mais ce n’est pas dans la bourgeoisie à peine parvenue, c’est plutôt dans celle qui a elle-même déjà une sorte d’assiette et de tradition, dans les rangs de ceux qui reçoivent en plein visage les rayons du soleil aristocratique, qui connaissent le mieux la noblesse, ses défauts, qui sont le plus souvent contrariés par ses privilèges. Deux hommes ont été élevés ensemble, à la même école, à la même université; pour l’un des deux, un titre, un mot remplace trente années de luttes, de tourmens. Que de labeurs, d’humiliations, de dégoûts, avant d’obtenir une baronnie ecclésiastique ou temporelle! Et, pour un heureux qui monte à l’Olympe, combien d’autres restent parmi les dii inferiores de la finance, de la chicane, de l’administration! Les affaires, la politique, les laborieux plaisirs de Londres, confondent souvent les pairs, les gens de loi, les gens de finance. A la longue, l’homme actif, tenace, intelligent, honnête, est sûr de conquérir ce qu’on pourrait nommer la pairie morale; toutefois la patience a de sourdes colères, la générosité se lasse, et par momens glisse dans l’envie. Tous ces sentimens confus, qui peuvent naître de la lutte de l’ambition et de la faiblesse, qui se redressent contre des fortunes doucement insolentes et naïvement cruelles, sont des forces invisibles et muettes. On n’y saurait voir un danger réel pour l’institution aristocratique; la bourgeoisie, qui cache sous ses admirations et ses hommages des instincts vaguement hostiles, ne cherche point à lutter contre elle, ne l’attaque pas. Le peuple au contraire, qui ne la hait point, la détruira peut-être quelque jour. Il l’aperçoit de loin, ses admirations contiennent moins d’envie et plus de tolérance; il a moins de souci du prestige social de la noblesse que de sa puissance politique: aussi ce prestige pourra-t-il survivre longtemps à la perte de tous les privilèges. L’aristocratie gardera bien longtemps les immenses avantages que lui confèrent sa richesse territoriale, sa haute culture, ses traditions. Les puissances d’imagination sont les plus tenaces, les seules invincibles ; mais l’autorité politique de l’aristocratie est sans doute destinée en revanche à s’affaiblir de jour en jour. Les pairs ne jouent déjà plus ce rôle idéal qui dans la théorie constitutionnelle est assigné à une chambre haute. Le vice de leur situation tient à ce qu’ils semblent toujours moins défendre la justice et la vérité que leur propre privilège, les traditions d’une caste, des biens trop personnels. Leur impartialité est ainsi suspecte, et leur autorité politique est amoindrie par cela même qui établit leur autorité sociale. Quand le parti radical dénoncera la chambre haute comme hostile aux intérêts de la nation, la chambre haute sera en grand péril. On ne supporte plus de sa part, même aujourd’hui, une hostilité prolongée à la volonté des communes; on la représente comme un frein à la violence du nombre, des majorités populaires. Le frein serait brisé le jour où on le trouverait trop résistant.

Depuis bien longtemps, la chambre des lords ne tient que la seconde place dans le gouvernement du pays. La réalité a été plus forte que la fiction. Le talent parvenu battra toujours le talent héréditaire. Parmi les pairs mêmes, ce sont des parvenus qui font la loi. Les ducs, les comtes ne pourraient se passer de pairs juristes, sans apanage, sans naissance. Jusqu’au bill de réforme de 1832, les deux chambres, ayant une origine presque commune, n’en faisaient vraiment qu’une. Les pairs gouvernaient indirectement et par procuration dans la chambre des communes, y faisaient entrer leurs frères cadets, leurs fils, leurs cousins, leurs neveux, leurs créatures. Depuis cette époque, la chambre des lords a senti la puissance politique lui échapper par degrés. Tacitement elle s’est promis de savoir toujours céder à temps aux volontés des communes. Sa complaisance garantit sa durée; « céder pour exister » semble être devenu sa devise.

Les lords sont plutôt des correcteurs de législation que des législateurs. M. Bright les a nommés un jour « des rétameurs de lois; » mais la critique des lois est peut-être ce qui exige les capacités les plus variées, et l’esprit de la haute chambre est un peu trop uniforme pour cette tâche. Tout est jugé, compris, examiné, interprété à un point de vue trop exclusif. Dans les questions de politique extérieure, la critique de la chambre haute a plus de portée : l’histoire, la diplomatie, sont des besognes qui conviennent bien à ceux qui portent un grand nom historique; dans ces questions mêmes, la pompeuse fierté des discours, l’évocation des grands souvenirs, couvrent mal une autorité qui décline et des traditions qui s’effacent. L’âme des lords est plus chatouilleuse et plus guerrière que celle des communes : il semble que les premiers redoutent sans cesse de voir évanouir ce rêve de puissance, de force et de grandeur terrestre qui a pris corps en eux et avec eux; mais notre temps, qui change tout, méprise les longs calculs. La menace ne sied d’ailleurs pas longtemps à ceux qui ne tiennent pas l’épée. La chambre des communes, avare du sang et des trésors du pays, décide seule aujourd’hui de la paix et de la guerre, et n’obéit qu’aux volontés spontanées et directes de la nation.

Il est fort douteux que la chambre des lords puisse conserver longtemps encore un caractère judiciaire. En ce moment, elle est la plus haute cour d’appel du royaume : elle domine la hiérarchie des cours de comté et des cours supérieures; c’est le lucus, le bois sacré où l’on arrive après avoir traversé toutes les forêts de la jurisprudence. La logique moderne, habituée à la distinction des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, les trouve sans cesse confondus dans la constitution anglaise. Le pair est un législateur, héréditaire. Cette idée étonne moins que celle du juge héréditaire : c’est qu’il est plus facile de faire la loi que de l’interpréter. La loi arrive devant le législateur héréditaire, écrite par les communes, portée par l’opinion publique. Il la repousse ou la sanctionne; certes le privilège est grand, mais, pour le bien exercer, il ne faut guère que de l’honnêteté, une intelligence générale des besoins du pays, quelquefois du désintéressement. L’administration même de la justice demande de tout autres qualités, une intelligence bien plus aiguë, des habitudes et des aptitudes spéciales que le premier venu ne saurait posséder. Aussi en fait, quand la chambre des lords devient cour d’appel, elle ne se compose plus que du chancelier, des jurisconsultes de la chambre (les pairs légistes), disons le mot, des parvenus. Les autres pairs ont cependant le droit de siéger, et parfois ils en usent : cela est arrivé dans le procès de O’Connell; deux pairs ordinaires entraînèrent par leurs voix sa condamnation. A une époque troublée et dans une affaire qui passionnerait la multitude, les lords ordinaires ne pourraient plus sans doute revendiquer leurs privilèges judiciaires sans soulever des colères qui pourraient devenir fatales à tous leurs privilèges. Bornée aux pairs légistes, la chambre des lords est cependant une mauvaise cour d’appel. Elle siège si rarement en cette capacité, à des intervalles si irréguliers, qu’on ne peut jamais prévoir le jour ou même l’année où elle prononcera ses jugemens, et le mot de jugement ne s’applique à ses décisions que par un abus de langage, car il n’y a point de juge qui prononce un arrêt : chaque pair se contente d’exprimer ses vues dans un discours adressé à la chambre dans les formes ordinaires. Les jugemens de la cour suprême d’appel perdent ainsi leu, force principale : ce ne sont que les opinions d’une majorité balancée souvent par une minorité presque égale.

Enfin la juridiction de la chambre des lords a pour inconvénient de scinder l’exercice du droit d’appel. Certaines affaires vont aux lords, d’autres, en plus grand nombre, au conseil privé. Expliquez, par exemple, pourquoi les appels des cours ecclésiastiques anglaises sont du ressort du conseil privé, ceux des cours ecclésiastiques irlandaises du ressort de la chambre des lords, pourquoi la Grande-Bretagne n’a pas la même cour suprême que les colonies! Dans cette confusion, des conflits peuvent naître aisément. Si l’un des deux tribunaux doit être quelque jour sacrifié, ce sera plutôt la chambre des lords. Ce qui la protège encore, c’est la jalousie naturelle des partis, car le chancelier en fonction choisit les juges au sein du conseil privé, et dans les questions politiques il désigne de préférence ses partisans, tandis que le comité judiciaire de la chambre haute est permanent et semble promettre plus d’impartialité. En cessant d’être une cour d’appel ordinaire, la chambre des lords restera sans doute toujours la haute cour de justice politique. On n’en saurait imaginer de plus solennelle, de plus procédurière et de plus lente, — grand avantage quand les passions sont soulevées; qu’on se souvienne du fameux procès de Warren Hastings!

Il est admis en principe que les lords abandonnent aux communes tout ce qui concerne les finances. La loi du budget n’est pas en réalité une loi ordinaire. L’impôt est un don volontaire que la nation se fait à elle-même; elle le livre au pouvoir exécutif et en règle l’emploi par l’organe de la chambre élective. C’est pour cela que les lords ne peuvent amender la loi du budget ; si on la leur envoie, si cette loi reçoit également l’assentiment de la couronne, c’est qu’on n’a pas voulu lui donner dans la forme un caractère exceptionnel. Au fond, les mandataires élus de la nation ont seuls droit de disposer des trésors de la nation. Les lords toutefois, s’ils ne peuvent amender les lois de finance, peuvent les rejeter, de même que le souverain peut opposer son veto à une loi quelconque.

Les pairs ne peuvent être traduits que devant la chambre des lords pour crime de trahison et de félonie ; pour les simples délits et les contraventions, ils sont passibles des tribunaux ordinaires. On ne peut pas dire qu’ils aient tel ou tel privilège; ils n’en ont en réalité qu’un, qui est la pairie; mais peut-on imaginer un privilège plus grand que le droit héréditaire à gouverner les hommes?

Tout se transforme en Angleterre ; comment la chambre des lords pourrait-elle se transformer? A plusieurs reprises, on a songé à la création de pairs à vie. Cette innovation n’a jamais trouvé grande faveur. Une chambre qui renfermerait deux catégories de pairs serait trop divisée si la lutte s’établissait entre elles, trop dépendante de la couronne si les pairs à vie l’emportaient; si ces derniers tombaient sous la dépendance des pairs héréditaires, elle ne gagnerait rien à ce triomphe de la naissance sur le talent, sur l’éloquence, sur les grands services rendus au pays. Les esprits les plus radicaux ne vont pas encore bien loin sur le chemin des réformes; ils voudraient qu’il y eût des pairs représentatifs d’Angleterre, comme il y a déjà des pairs représentatifs d’Ecosse et d’Irlande. Dans chaque comté anglais par exemple, on élirait, parmi tous les pairs héréditaires du comté, celui ou ceux qui rempliraient les fonctions législatives pendant un temps donné. On espère pouvoir rendre ainsi à la chambre des lords l’activité, la vie qui lui échappe. Ce problème de la chambre haute, qui est une des difficultés capitales du gouvernement parlementaire, ne se posera toutefois clairement devant le pays que quand la réforme électorale aura porté tous ses fruits. En ce moment, il n’y a pas encore de divorce véritable entre les communes et les lords.


A. LAUGEL.

  1. Elle l’a été du moins jusqu’à l’année dernière.
  2. Montesquieu, Esprit des Lois, liv. XX, chap. VII.
  3. Papers on public school education in England in 1860, by M. J. Higgins.