L’Armée nouvelle/Chapitre 1

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Avertissement Chapitre premier Chapitre II




Force militaire et force morale




C'est par les questions relatives à la défense nationale et à la paix internationale que j'aborde l'exposé du plan d'organisation socialiste de la France que je veux soumettre au Parlement en formules législatives. Il y a urgence et pour le socialisme et pour la nation, à définir ce que doivent être, dans la pensée socialiste, l'institution militaire et la politique extérieure de la France républicaine. Pour hâter, pour accomplir son évolution vers l'entière justice sociale, pour instaurer et même préparer librement un ordre nouveau où le travail sera organisé et souverain, la France a besoin avant tout de paix et de sécurité. Il faut écarter d'elle la sinistre diversion des aventures extérieures ; il faut écarter d'elle la menace des violences étrangères. Le premier problème qui s'impose donc à un grand parti de transformation sociale qui est résolu à aboutir, c'est celui-ci :

Comment porter au plus haut, pour la France et pour le monde incertain dont elle est enveloppée, les chances de paix ? Et si, malgré son effort et sa volonté de paix, elle est attaquée, comment porter au plus haut les chances de salut, les moyens de victoire ?

Il serait enfantin et dérisoire de proposer un vaste programme de travail, un long et grand effort systématique de réforme à un pays qui ne disposerait pas de luimême, qui serait sans cesse à la merci ou des aventuriers du dedans en quête de conflits, ou des agresseurs du dehors, et toujours sous la menace ou dans le déchaînement de la guerre. Assurer la paix par une politique évidente de sagesse, de modération et de droiture, par la répudiation définitive des entreprises de force, par l'acceptation loyale et la pratique des moyens juridiques nouveaux qui peuvent résoudre les conflits sans violence ; assurer aussi la paix, vaillamment, par la constitution d'un appareil défensif si formidable que toute pensée d'agression soit découragée chez les plus insolents et les plus rapaces : il n'y a pas de plus haut objet pour le parti socialiste.

Ou plutôt c'est la condition même de son action et de sa vie. Il ne suffit pas qu'il ait cette double et indivisible volonté de paix internationale et d'autonomie nationale. Il faut qu'il persuade le pays tout entier, la démocratie tout entière, de la sincérité et de la force de son dessein : car comment pourrait-il inviter et entraîner la nation à des transformations sociales hardies si elle se croyait menacée par lui dans son existence même ? La France a besoin, pour l'œuvre de justice supérieure que le socialisme lui propose, de toute sa vie, c'est-à-dire de toute sa liberté : et comment faire monter la sève vers les fruits si l'on blesse la racine ? Comment surtout le parti socialiste pourrait-il proposer avec autorité les formes de défense nationale qui lui paraissent les plus efficaces, s'il pouvait être suspect aux yeux d'un seul homme de se désintéresser de la défense nationale elle-même ? Or, c'est par l'action et par l'action seule qu'il dissipera les malentendus créés par l'ignorance ou la perfidie, ou par les paradoxes inséparables des grands mouvements d'idées. Il ne désarmera certes pas la calomnie des charlatans de patriotisme qui couvrent d'un prétexte d'intérêt national les convoitises et les violences de l'esprit de classe ; mais il ralliera peu à peu les bons citoyens qui veulent épargner à la France les convulsions de la guerre et l'humiliation de la servitude.

Ce qui importe au socialisme, c'est donc de traduire en actes, par une application quotidienne, les résolutions essentielles de ses congrès nationaux et internationaux ; c'est de rendre visible et tangible sa pensée tout entière, sans mutilation, sans dénaturation. Que le socialisme lie sans cesse la libération des prolétaires à la paix de l'humanité et à la liberté des patries ; que le prolétariat organisé et pensant, éduquant peu à peu la masse, à demi inconsciente encore ou inerte, la guérisse des illusions chauvines et des entraînements belliqueux ; qu'il dénonce l'odieux et le ridicule de la guerre, dont le rôle dans l'histoire humaine fut terriblement ambigu, à la fois funeste et fécond, mais qui aujourd'hui, dans le monde de la démocratie et du travail, est pleinement surannée, absurde et criminelle ; qu'il menace sérieusement d'un acte de désespoir révolutionnaire, tout gouvernement assez insensé et coupable pour déchaîner un conflit sans avoir épuisé manifestement toutes les chances de paix, tous les moyens de conciliation arbitrale et sans avoir couvert la patrie du verdict d'approbation de la conscience universelle ; qu'il mette au service de cette salutaire menace, à la fois patriotique et humaine, la force accrue de ses organisations développées et fédérées ; qu'il noue avec les prolétaires de tous les pays des relations internationales toujours plus étroites et institue ainsi pratiquement un commencement d'humanité ouvrière capable de mettre un peu d'ordre et d'équité dans le chaos des rivalités nationales ; qu'il intervienne en toute occasion pour donner vérité et plénitude aux premières garanties de paix, si timidement, parfois si hypocritement ébauchées à La Haye par les gouvernements eux-mêmes ; qu'il demande dans tous les traités de pays à pays l'insertion de clauses d'arbitrage universel et aussi de clauses de réciprocité protégeant partout les salariés et créant, par le libre consentement des patries historiques, une patrie sociale du travail ; mais que, dans cette grande œuvre même et pour la conduire à sa fin, il veille constamment sur l'indépendance de la patrie et sur ses moyens de défense ; qu'il ne s'en tienne pas à la formule générale des milices, mais qu'il précise pour le pays le mode d'organisation très robuste, qu'il entend sous ce mot ; qu'il en démontre l'excellence et l'efficacité ; qu'il prouve par la conduite même de ses militants et par leur propagande dans le peuple ouvrier, par leur assiduité et leur zèle aux œuvres vivantes d'éducation militaire, aux sociétés de gymnastique et de tir, aux manœuvres de plein air et aux exercices en terrain varié dont l'efficacité se substituera à la stérile mécanique de l'enseignement de la caserne, qu'il démontre donc par son activité allègre que s'il combat le militarisme et la guerre, ce n'est point par égoïsme peureux, lâcheté servile ou paresse bourgeoise, mais qu'il est aussi résolu et prêt à assurer le plein fonctionnement d'un système d'armée vraiment populaire et défensif qu'à abattre les fauteurs de conflit : alors, il pourra défier les calomnies, car il portera en lui, avec la force accumulée de la patrie historique, la force idéale de la patrie nouvelle, l'humanité du travail et du droit.

C'est dans cet esprit, c'est pour concourir, selon mes forces, à cette action et éducation nécessaires, que j'essaie de définir au Parlement et les conditions dans lesquelles doit être organisée la défense de la patrie, et les garanties qui doivent être instituées pour le maintien de la paix.

Pour la nation aussi, il y a un intérêt vital à ce que tout malentendu entre elle et le socialisme soit dissipé. Un pays qui ne pourrait pas compter, aux jours de crise où sa vie même serait en jeu, sur le dévouement national de la classe ouvrière, ne serait qu'un misérable haillon. Par quelle aberration la démocratie française s'obstinerait-elle à calomnier la pensée de ce prolétariat de France qui proclame sans cesse le devoir et la volonté des prolétaires de défendre l'autonomie de la nation ? Ce qu'il demande à la nation, il a le droit et le devoir de le lui demander.

Il lui demande simplement de lui épargner un crime aussi funeste à la France qu'à la classe ouvrière elle-même, et ce crime c'est de jeter les ouvriers dans une guerre contre leurs frères des aùtre pays sans avoir iui du côté de la France l'évidence du droit. Or, au moment où la France prend à la conférence de La Haye, très mollement, la direction de la politique d'arbitrage, au moment où elle propose que tout pays, à la veille d'un conflit, saisisse du conflit la conférence de La Haye, la France prend l'engagement moral de pratiquer cette politique. Elle n'y saurait manquer sans scandale. Et les travailleurs de France n'abusent pas vraiment quand ils adjurent la France de ne pas déchirer étourdiment et cruellement le lien de solidarité qui les lie aux ouvriers de tous les pays. Ils l'adjurent de rester fidèle à ce qu'il y a de meilleur en elle, et en protégeant son idéal le plus haut contre la surprise des passions ou la manoeuvre d'intérêts subalternes, ils servent la patrie comme le prolétariat.

Ce qu'ils demandent encore, ce qu'ils ont le droit et le devoir de demander, c'est que la nation organise sa force militaire sans aucune préoccupation de classe ou de caste, sans autre souci que celui de la défense nationale elle-même.

J'ose prier les officiers eux-mêmes de méditer sans passion et sans préjugé l'idée générale du socialisme et l'application qu'il en fait à l'institution militaire. Il serait funeste, pour eux, j'entends pour la vie de leur esprit, de céder aveuglément à des préventions haineuses contre des hommes qu'ils ne connaissent pas, contre des systèmes de pensée qui heurtent d'abord leurs habitudes. Ils ontfait l'épreuve, dans le drame de l'Affaire Dreyfus, du péril de ces malentendus. Ils ont cru, sur la foi de quelques chefs compromis, sauver l'armée en luttant contre le vrai et le juste. Je ne sais quelle est la conclusion secrète qu'ils ont tirée de cette tragédie. Le pire serait que par une gageure insensée, ils aient persévéré silencieusement dans l'erreur première, ou que par dégoût d'un drame où leur conscience et leur raison furent engagées si à faux, ils en aient détourné leur pensée sans avoir déduit les conséquences nécessaires. Mais s'ils ont ce haut courage qui cherche dans les pluss douloureuses épreuves et les plus mortifiantes erreurs une leçon et un renouvellement, ils ont certainement conclu qu'ils devaient garder l'intelligence ouverte et la conscience libre. Le jour où l'existence nationale serait en jeu, ils auraient à conduire à la bataille des millions de prolétaires ; quelle faiblesse et quelle tristesse si entre eux et ces hommes il y a comme un divorce moral, un irréparable malentendu de la conscience et de la pensée !

Le ressort de confiance qui doit soulever à la fois toutes les âmes et leur donner un incomparable élan serait brisé ou faussé. Des chefs aux soldats, des soldats aux chefs, il doit y avoir, sous le regard obscur de la mort qui plane, échange de vie, communauté d'idéal, unité d'âme. Si les officiers de France fermaient les yeux à ce grand fait du socialisme national et international, s'ils ne démêlaient pas, s'ils ne ressentaient pas ce qu'il y a de généreux dans l'espérance ouvrière, la force morale, c'est-à-dire la force défensive de la nation serait divisée contre elle-même ; et 1a nation armée ne serait plus qu'une pauvre machine disloquée et impuissante. Il me paraît que beaucoup d'officiers, même parmi les meilleurs, même parmi ceux qui s'efforcent le mieux de comprendre notre temps, ne portent qu'un jugement superficiel sur le mouvement d'idées, sur le drame de conscience qui se développe dans le prolétariat. Ainsi M. le capitaine Jibé, dans le livre d'ailleurs utile et attachant qu'il a publié sur l'Armée nouvelle, répète sans cesse que l'armée, comme tout organisme, doit se prêter à la loi supérieure, à la loi « éternelle » de l'évolution. Il constate même que

… le monde et surtout la vieille Europe sont travaillés par un mouvement social des plus puissants,

et il veut que l'armée n'y reste pas étrangère ; elle doit s'y intéresser

… étant donné le rôle d'éducateur que l'on exige d'elle actuellement.

Mais ce mouvement social, il n'en saisit pas le sens et la noblesse. Il l'observe avec méfiance, surtout pour le surveiller et le contenir.

Il y voit pour l'armée non un principe de renouvellement, niais un péril.

Elle a, dit-il, tout intérêt à s'y intéresser, car il ne faut pas se le dissimuler, c'est seulement en se mêlant à ce mouvement social, surtout en y participant, qu'elle arrivera à endiguer le torrent qui, laissé à lui-même, pourrait fort bien compromettre l'existence de l'armée.

Et le suprême recours, ce sera, au jour de la déclaration de guerre, de supprimer par la force les mauvais éléments, les quelques réservistes infectés d'indiscipline et d'antimilitarisme. Mais ce mouvement social que M. le capitaine Jibé ne veut pas ignorer et dont il s'épouvante pour l'armée, qu'est-ce donc ? C'est l'effort des prolétaires pour conquérir non-seulement plus de bien-être, mais plus d'autonomie. Ils veulent cesser d'être des prolétaires, des salariés, c'est-à-dire des hommes à la fois exploités et asservis. N'ayant pas la propriété de l'entreprise, ils n'y sont que des rouages. Ils n'ont ni volonté directrice, ni responsabilité, ni initiative. Ils veulent donc, en s'élevant à la coopération sociale, cesser d'être un mécanisme pour devenir une liberté. Mais cet esprit nouveau d'autonomie qui pénètre peu à peu le système économique transformera de proche en proche tous les rapports sociaux et toutes les institutions, l'armée et la patrie elle-même, comme la propriété. À des hommes qui revendiquent la pleine liberté politique et sociale, il n'est pas possible d'imposer les vieilles formes d'obéissance, de discipline, de patriotisme même. Sous cette loi d'évolution dont parle volontiers M. le capitaine Jibé et qui n'est pas seulement éternelle, mais universelle, la patrie se transforme comme le reste.

À mesure que les citoyens deviennent plus complètement des personnes, ils ont de plus grands devoirs envers elle, elle a aussi de plus grands devoirs envers eux. Elle leur doit d'abord de ne pas les jeter sans une raison vitale dans les conflits où leur vie, mais surtout leur conscience, sera engagée. Et si elle est sincère, si elle ne déguise pas sous des prétextes d'intérêt national des combinaisons détestables de cupidité ou d'orgueil, si vraiment d'une âme loyale elle offre à l'adversaire la paix équitable par l'arbitrage de l'humanité civilisée, si c'est bien pour se défendre contre une agression injuste et meurtrière ou d'intolérables prétentions qu'elle appelle au combat ses libres citoyens, il n'y a pas un Français, il n'y a pas un prolétaire qui puisse résister à la sincérité de cet appel. Toutes les âmes tressailleront d'une volonté commune. Jamais source plus abondante et plus ardente de forces morales n'aura été mise à la disposition d'un pays menacé. Mais ce fleuve ardent de vie et de force, il ne faut pas le redouter.

Le mouvement prolétarien crée des libertés, il crée donc tout à la fois des difficultés et des puissances. Une nation faite de ces éléments ne pourra se gouverner par les procédés anciens d'autorité, de surprise, d'intrigue et de mensonge. Une armée faite de ces éléments ne pourra se conduire par les brutalités d'une discipline mécanique ou par les menaces d'un Code de mort. Mais la nation et l'armée qui sauront mettre en œuvre ces énergies nouvelles auront une telle puissance vitale qu'aucune entreprise contre elles ne sera possible et même concevable. En tout cas, ce que nous avons le droit, comme citoyens, de demander aux officiers, c'est d'étudier sans prévention ce mouvement social dont ils reconnaissent confusément la puissance et, s'il leur paraît enfin légitime en son principe, d'accepter ses inévitables effets sur l'institution militaire.

Plusieurs parmi eux ont comme le pressentiment d'un ordre nouveau, mais ils hésitent sur le seuil. L'esprit du général Langlois, par exemple, est un curieux amalgame de préjugés conservateurs et de tendances novatrices. C'est lui qui affirme, en des paroles où passe un renouveau d'optimisme révolutionnaire, que la France doit faire appel dans la guerre non seulement à la force de l'organisation, mais à la force de l'idée.

Certes, dit-il, le cas échéant, nous aurions devant nous un adversaire sérieux, digne de nous ; mais avec du courage, de la ténacité, avec la foi en nous-mêmes et en notre rôle social, nous aurons, il faut l'espérer, la force de vaincre, malgré des imperfections que du reste il est impossible d'atténuer.

Il écrit encore :

Si l'organisation et l'instruction sont des éléments de la plus grande importance dans la bataille, nous ne devons pas oublier que la force morale est encore le facteur principal et la force morale se puise dans la foi en une idée.

C'est M. le général Langlois qui souligne.

Les soldats d'Alexandre, de César, de Napoléon, avaient la foi en un homme avec la gloire pour idéal. Dans l'armée de Mahomet, c'est la foi religieuse. Avec Jeanne d'Arc, c'est une foi religieuse plus pure, plus noble, avec l'idée naissante de la patrie française. Pour les Allemands, en 1866 et en 1870, l'idée de l'unité allemande. Sous la Révolution, l'armée française a l'idéal de da liberté.

En ce moment les Japonais ont sur leurs adversaires la supériorité incontestable que leur donne la foi dans l'avenir de la race jaune, dans la suprématie du Japon sur toute l'Asie ; tandis que chez les Russes, la guerre n'est pas vraiment nationale.

Soyons-en certains ; si, au moment des grands chocs à prévoir, nous pouvons ranimer nos cœurs par la foi et avoir pour mobile une idée noble et haute, même avec une organisation défectueuse, nous pourrons encore faire de grandes choses. Combattons à outrance le scepticisme, élevons nos âmes et celles de nos soldats, et les défauts de notre loi militaire ne pèseront plus alors que d'un faible poids dans la balance.

C'est grand dommage vraiment que M. le général Langlois ne s'explique pas plus nettement. Quelle est donc cette idée qui doit soulever les enthousiasmes ? et où est la source profonde de ces forces morales dont le torrent, aux jours décisifs, doit tout emporter ? Voici un général de haute valeur qui proclame la nécessité pour vaincre d'une force morale résumée et condensée dans une idée, et il s'abstient d'indiquer, même par le propos le plus vague, quelle est cette idée. C'est le signe du désarroi de pensée et de l'impuissance intellectuelle à laquelle se condamnent tous ceux qui se détournent de la seule grande idée qui s'élabore en ce moment dans les sociétés humaines et qui puisse passionner les énergies françaises. Ils prétendent nous fortifier avec un cordial qu'ils n'ont pas. Ils nous disent : Regardez plus haut, et eux-mêmes ne voient que le vide. Car enfin, puisque nous avons la bonne fortune de recevoir les conseils d'un homme qui est une des plus hautes autorités techniques et morales de l'armée d'aujourd'hui, quelle est la foi dont il prétend nous animer, quelle est l'idée qui doit, sur ses larges ailes déployées, nous porter à la victoire ? Si nécessaire et sacrée que soit pour M. le général Langlois la patrie, ce n'est pas la seule idée de patrie, ce n'est pas, si l'on me passe le mot, l'idée brute de patrie qui suffit, selon lui, à exalter les âmes et à leur donner pour le combat la force d'un torrent qui tombe de haut. Pour que les hommes donnent tout leur effort et brisent par un élan supérieur les forces de l'adversaire, il ne suffit pas qu'ils appartiennent à un groupe historique et qu'ils s'appuient à une tradition même glorieuse. À en juger par les exemples mêmes que donne M. le général Langlois, il faut qu'une surexcitation, je veux dire une excitation très haute, développe toutes leurs énergies latentes. Il faut qu'en défendant la patrie traditionnelle, la patrie constituée, ils aient conscience de servir un dessein très vaste, de préparer un grand avenir ou de puissance ou de justice. Il faut qu'une ivresse ou de gloire, on de domination, on de liberté, ou de fanatisme, mette les âmes hors de l'ordre commun et renverse à leur profit l'habituel équilibre des forces.

La patrie telle qu'elle est donnée par l'histoire est donc le cadre et le point d'appui ; elle n'est pas à elle seule la force inspiratrice de la victoire. C'est la pierre du foyer, c'est le bois accumulé pour le sacrifice ; ce n'est pas la flamme. D'où viendra donc à la France, dans les conflits prévus ou possibles, la divine étincelle de foi qui fera flamber les âmes ? Ce ne sera pas la foi religieuse, car le général Langlois en parle comme d'une force du passé. et il sait bien que la croyance chrétienne, si tendre et sublime qu'elle soit, est trop combattue dans l'esprit de notre peuple par le rationalisme et par la critique pour être, aux temps difficiles, l'inspiratrice de la vie nationale.

Ce ne sera pas comme au temps de la Révolution l'enthousiasme de la liberté politique et l'orgueil de la communiquer au monde en la défendant contre lui car elle est pour nous une chose acquise, et l'expérience nous a appris qu'à la propager au dehors par les armes, on la compromet plus qu'on ne la sert. Ce n'est pas non plus, j'imagine, un rêve de primauté et de domination, hérité par nous de Louis XIV, ou des ivresses troubles de la Révolution, ou de la grande aventure napoléonienne, car ce rêve, qui fut monstrueux, serait par surcroît imbécile. La France sera-t-elle donc exaltée et enfiévrée par le dessein, par l'espérance de retrouver les provinces perdues ?

Grande tentation à coup sûr et grand objet, mais qui ne suffirait pas à légitimer et à idéaliser la guerre au point de solliciter, l'énergie française à cet effort moral qui contient seul la promesse de la victoire ; car les années qui, depuis la défaite, se sont accumulées sur le problème l'ont sensiblement surchargé et compliqué ; car il y aurait dans la réparation de la violence encore une part de violence ; car la guerre de revanche et de restitution, même victorieuse, ne fermerait pas l'ère des conflits sanglants et des attentats alternés qui, depuis des siècles, affligent la France et l'Allemagne ; car il serait impossible de rêver pour la victoire entrevue le couronnement sublime de la paix, et ainsi une part de trouble et de doute secrètement mêlée à l'effort de la France, le réduirait à des effets incertains. D'ailleurs, quand on compte pour la victoire sur la prodigieuse détente d'un ressort moral, il faut le fortifier et le tendre. Mais où est l'éducation, où est l'entraînement vers la guerre de revanche ? Prudence ou dignité, il est des silences trop longs qui finissent par endormir à demi la pensée ; et si elle se réveillait soudain au choc des événements, elle n'aurait point en elle les forces véhémentes et profondes qu'accumulent dans les âmes les méditations passionnées et exclusives. Quoi donc alors ? et quel est le secret de M. le général Langlois ? Car j'imagine qu'il ne s'en remet pas au hasard d'une inspiration subite, en pleine crise, du soin de nous révéler l'idée, la foi qui nous donnera la victoire.

Il ne compte pas sans doute sur la découverte soudaine d'un trésor inconnu, trouvé au hasard en fouillant le premier champ de bataille. Une seule lueur dans cette obscurité : c'est le mot sur notre rôle social, c'est-à-dire sur le rôle social de la France. C'est un grand mot qui pourrait être plein de sens et d'effet s'il était un peu plus précis.

Stendhal a écrit de Bonaparte : « Il ne disait jamais des choses vagues ». Est-ce à nous, les rêveurs, les idéologues, de rappeler à cet exemple les hommes d'action de l'armée d'aujourd'hui ? Le seul rôle social que la France puisse remplir dans le monde, le seul qui puisse donner à son action une valeur universelle, et exalter les âmes françaises d'une émotion supérieure où vibreront la vie de la France et la vie de l'humanité, c'est d'aider, en France même, par toutes les forces de la démocratie républicaine, à l'avènement du travail conquérant enfin la propriété.

C'est d'aider, dans le monde, par la répudiation décidée et éclatante de toute pensée offensive et par une propagande d'arbitrage et d'équité, à l'avènement de la paix. Un peuple qui, en se défendant contre l'agression, défendrait cet idéal, résumerait en soi toute la noblesse d'une grande tradition nationale, toute la grandeur de l'espérance humaine. Et cette prodigieuse concentration de vie morale rayonnerait victorieusement.

Si ce n'est pas là ce que le général Langlois a voulu dire, je cherche en vain quelle est l'idée, quelle est la foi dont il veut mettre en nous la force : et si c'est bien là la seule source vive où la nation menacée puiserait l'énergie de vaincre, comment tant d'officiers de haute conscience et de haute raison ont-ils encore, à l'égard du vaste mouvement ouvrier socialiste et internationaliste, une si déplorable défiance ? Dans l'intérêt même de la défense nationale, ii faut que ce malentendu disparaisse.

Il ne s'agit pas pour les officiers de souscrire à telle ou telle formule d'organisation sociale. Il s'agit pour eux de reconnaître l'admirable trésor de force morale que contient le socialisme ouvrier, aussi épris de liberté nationale que de solidarité humaine : car sans la puissance d'idéal et de foi qui est là et qui n'est que là, ils ne pourront pas accomplir leur œuvre propre, qui est de préserver de toute atteinte, et même de toute menace, l'indépendance de la patrie.

Gambetta n'avait ni dans l'intelligence ni dans l'âme aucun parti pris sectaire : pour le salut de la nation il faisait appel à toutes les forces de la nation, aux gloires du passé comme aux espérances de l'avenir, aux splendides souvenirs de la vieille monarchie comme aux souvenirs ardents de la Révolution. Mais il savait dès lors, et il proclamait en pleine tourmente, que la France était inséparable de la République. Il savait et il proclamait que seule la République pouvait offrir un centre de ralliement et d'action à toutes les énergies nationales. Les gloires du passé ne sont vivantes que pour les pays vivants. Ainsi la France républicaine et démocratique pouvait seule, étant la vie, la passion, la flamme, concilier et fondre pour la défense de la patrie les partis, les classes, les époques. Ce que Gambetta, si large que fût sa pensée, reprochait aux timides et inertes défenseurs de Paris, c'est precisement de n'avoir pas fait appel, pour le salut de la capitale investie, â l'élan républicain du peuple. Mais quand le général Chanzy donnait à Gambetta un concours loyal et passionné, quand il s'unissait à lui pour organiser la résistance, pour la prolonger, quand il proclamait avec lui, contre tous les conseils de sagesse ou de faiblesse, contre les désaveux répétés du destin, que rien n'était perdu tant que la France ne désespérait point d'elle-même, certes il ne faisait point par là profession de foi républicaine, il n'entrait pas dans toute la pensée politique de Gambetta ; mais il constatait, dans la tradition révolutionnaire de la France continuée en République, une grande force d'élan national que comme soldat il n'avait pas le droit de méconnaître. De même, dans les temps nouveaux où nous entrons, c'est comme soldats, c'est comme défenseurs de la nation, c'est comme chefs responsables du salut de la patrie et de l'autonomie de la France, que les officiers vraiment conscients de toute la grandeur de leur mission apprendront aussi à reconnaître les réserves d'énergie morale et de salut national concentrées dans le prolétariat socialiste et internationaliste, d'autant plus résolu à défendre la nation qu'il aura fait d'elle la nation de la paix.

Quand ils auront bien reconnu que la force de l'armée, comme institution de défense, est dans son union étroite avec la nation productrice, avec le peuple travailleur, avec la force idéaliste et enthousiaste du prolétariat, ils comprendront aussi l'excellence du système d'organisation militaire que propose le socialisme et qui a pour objet de confondre vraiment la nation et l'armée.

Ils comprendront l'excellence de la diplomatie de paix qu'il veut constituer selon des règles certaines. L'organisation de la défense nationale et l'organisation de la paix internationale, sont solidaires.

Tout ce que la France fera pour ajouter à sa puissance défensive accroîtra les chances de paix dans le monde. Tout ce que la France fera dans le monde pour organiser juridiquement la paix et la fonder immuablement sur l'arbitrage et le droit ajoutera à sa puissance défensive. C'est pourquoi je présente indivisément des projets organisant la défense et organisant la paix ; je ne veux pas seulement travailler de la sorte à propager des idées, à créer des tendances d'esprit. Je ne me livre pas simplement à une manifestation doctrinale, et mon unique objet n'est pas de dissiper des malentendus dont souffriraient également la noble patrie que j'aime et le grand parti que je sers. J'entends faire œuvre pratique, d'un intérêt immédiat et d'un effet prochain. Je suis convaincu que l'œuvre ébauchée à La Haye peut, si nous le voulons, se préciser et s'approfondir. Je suis convaincu que l'institution militaire de la France ne peut s'arrêter longtemps à l'état ambigu et contradictoire créé ou constaté par la loi de deux ans et qu'elle devra sans délai ou rétrograder vers des formes anciennes ou aboutir à un système fortement conçu de milices nationales. Et qu'on ne nous oppose pas dédaigneusement une fin de non-recevoir préalable. Qu'on ne se livre pas au jeu facile et puéril de railler mon inexpérience militaire et mon incompétence technique. Je ne décide pas, je propose. Il me serait d'ailleurs trop aisé de répondre qu'en un pays où c'est le Parlement, lequel n'est pas composé en majorité de techniciens militaires, qui décide de tout, il serait au moins étrange qu'une exception d'incompétence frappât aucun citoyen et discréditât aucune idée. Je pourrais ajouter qu'il m'a été loisible de m'informer et de m'instruire auprès d'officiers d'élite et que je n'y ai point manqué. Mais surtout j'ose dire que ce qui fait le plus défaut maintenant dans le travail de réorganisation militaire qui se poursuit au jour le jour dans notre pays, ce sont les vues d'ensemble ; c'est l'audace et la fermeté des constructions logiques.

Je suis de mon mieux, depuis des années, la vaste littérature militaire qui se développe ; et je sais que dans l'armée abondent les hommes de pensée, de travail, de vive curiosité. Si les officiers étaient libres de tout dire — j'entends toute leur pensée — sur tous les sujets, une critique très active et très utile s'exercerait sur tout le fonctionnement de notre système militaire et en préparerait la transformation. Mais est-ce l'effet d'une crainte paralysante ? Ou bien sont-ils trop près du formidable appareil qu'ils manient pour le juger d'ensemble ? J'ai observé que les plus clairvoyants, les plus hardis, hésitaient devant les conséquences nécessaires des principes posés par eux ou des faits par eux notés ; il manque presque à tous cette décision d'esprit qui va jusqu'au bout d'une idée. Ils marchaient d'un pas résolu, et soudain ils tournent court, comme s'ils étaient devant un abîme : et c'est pourtant le chemin de leur pensée qui continue. Le plus grand service peut-être que la pensée socialiste puisse leur rendre, c'est de les mettre en face d'un système cohérent et complet, qui oblige l'esprit à une démarche délibérée et à une résolution totale.

De même, quoique notre collègue M. Messimy, en deux rapports successifs vraiment remarquables, ait tenté une sorte de philosophie de la loi de deux ans, il me semble que faute d'une vue générale assez étendue, il en a forcé le sens et la portée. Il lui donne une valeur « révolutionnaire » qu'elle n'a pas. Non : elle n'est pas un révolution. Non, elle ne crée pas et ne prépare même pas, par sa vertu propre, l'ordre militaire nouveau qui seul convient à une démocratie politique s'efforçant en démocratie sociale. Elle n'est pas l'ouverture d'une ère nouvelle, mais la clôture de l'ère ancienne et c'est là d'ailleurs ce qui fait son importance. Elle est le dernier terme d'une série équivoque. Elle est la dernière combinaison possible de l'armée de métier et de caste et de la nation armée, le dernier produit d'un lignée de bâtardise. Au delà, il n'y a plus que la forme authentique et vraie de l'armée nationale.