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L’Armée nouvelle/Chapitre 3

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Chapitre II Chapitre III Chapitre IV




Défense mutilée et défense complète




Quand on entend sans cesse, au Parlement, discourir de la « nation armée », quand on constate que la plupart des chefs militaires, même ceux qui ont l'esprit le plus conservateur, déclarent accepter le principe de la « nation armée », on est amené à croire qu'en effet, au jour du péril, tous les citoyens vraiment capables de porter les armes et de marcher iront au-devant de l'ennemi. Quand on entend répéter, quand on lit dans des œuvres, comme celle du général Langlois, que la principale force de la France est dans ses réserves, on est tenté de supposer qu'en effet les onze classes de la réserve de l'armée active participeront activement à la défense du sol menacé. Ce serait un effectif formidable. Deux millions d'hommes, tous exercés, tous valides, tous jeunes, tous en pleine force, puisque les plus âgés d'entre eux n'auraient pas plus de trente-quatre ans, se lèveraient à l'appel de la patrie ; ce ne serait ni une élite restreinte, ni une multitude confuse et tumultueuse, mais une masse éduquée et disciplinée, joignant la force de l'organisation à la puissance du nombre. Il n'en est rien, et, dans les combinaisons présentes de nos états-majors, dans les plans actuels de mobilisation et de concentration, il n'y a que cinq classes de réserve sur onze, pas même la moitié, qui sont destinées à un rôle vraiment actif et de premier plan, à une œuvre décisive de choc et d'écrasement. Sept classes de réserves, tous les hommes de vingt-sept à trente-quatre ans, sont rejetées de l'armée de première ligne.

Ainsi, au jour de la mobilisation, les réservistes fantassins des classes les plus jeunes sont versés dans les 144 régiments d'infanterie de l'armée active ; ils en doublent l'effectif. Les autres sont affectés à des régiments de réserve qui seront en réalité des régiments de territoriale, et qui auront pour fonction éventuelle ou de garder des places fortes et des voies de communication, ou d'alimenter en hommes l'armée de première ligne à mesure que celle-ci subira des pertes par le feu ou par la maladie. C'est M. Messimy qui, dans ses rapports de 1906 et 1907, constate, pour ainsi dire officiellement, que les dirigeants de la France ont renoncé à utiliser, pour produire sur l'envahisseur un effet de masse, les sept dernières classes de la réserve, c'est-à-dire au moins un million d'hommes en pleine vigueur. Il écrit en 1906 :

Pour notre part, contrairement â l'opinion généralement admise jusqu'à ce jour, nous ne croyons pas qu'il soit nécessaire de faire faire aux réservistes deux périodes égales dans les troupes actives de première ligne. Ces hommes sont, en effet, affectés à des formations différentes suivant leur âge : de vingt-cinq à vingtsept ans, ils feraient partie de la mobilisation des régiments actifs ; de vingt-huit à trente-trois ans, ils appartiendraient aux régiments de réserve, formations sinon identiques, du moins très analogues aux régiments territoriaux.

Il insiste en 1907 :

La conséquence logique de la réduction de la seconde période à quinze jours serait le groupement de tous les réservistes anciens qui, dans la pratique, ne font plus partie, comme ceux des cinq ou six classes les plus jeunes, des formations de première ligne, en régiments de réserve, et leur envoi, non plus aux grandes manœuvres, mais dans les camps d'instruction que nous avons organisés à grands frais, mais dont nous ne savons pas encore convenablement tirer parti.

Certes, dès maintenant, la séparation des deux parties de la réserve est complète. Il y en a une, au moins égale à l'autre, qui n'est plus que de nom réserve de l'armée active. Elle n'aura avec celle-ci aucun rapport pendant la guerre ; il convient qu'elle n'en ait même point pendant la paix, et qu'elle apparaisse bien comme n'étant qu'une forme de l'armée territoriale destinée ou à un service sédentaire ou à un service d'arrière. La France a trop de réservistes ; elle a trop de citoyens capables de la défendre ; elle ne saurait qu'en faire ; elle en serait pirs encombrée que protégée.

C'est ce que dit, en substance, M. Messimy, qui croit pourtant être l'interprète de la nation armée et qui formule à son insu, avec une effrayante tranquillité, la plus dangereuse et la plus détestable conséquence de notre système militaire.

Nous croyons également, dit-il, qu'on apporterait un allègement sérieux aux charges des citoyens français en hâtant le moment où ils sont débarrassés de toutes leurs périodes et en réduisant, dans ce but, de onze à neuf ans le séjour dans la réserve. Onze classes donneraient, au moment d'une mobilisation, un effectif de réservistes trop considérable.

Voilà où conduit l'étroite conception présente de la défense nationale et de l'organisation militaire. C'est parce que les esprits mêmes qui se croient les plus novateurs sont obsédés par le souvenir de l'ancienne armée, c'est parce que l'armée de caserne est pour eux, inconsciemment la véritable armée, la seule ; c'est parce que les réserves n'ont pour eux quelque valeur que si elles sont solidement encadrées par une forte proportion de soldats de l'active ; c'est pour cela qu'ils retirent à la France le bénéfice de la force immense et accablante que lui donnerait la pleine utilisation de ses réserves, la mobilisation de toutes ses forces, débordant sur l'ennemi avec toute la puissance d'un océan soulevé, mais d'un océan qui obéirait à des règles et dont l'énorme flot accepterait une discipline. Ce qui est saisissant et caractéristique, c'est que la plupart des hommes qui acceptent cet appauvrissement, cette mutilation des forces défensives de la France s'imaginent qu'ils font aux réserves une grande place, la plus grande. Ils vont jusqu'à dire, avec M. le général Langlois, que la prédominance des réserves est le trait essentiel par où le système français s'oppose au système allemand. Le sacrifice partiel qu'ils ont fait de leurs vieux préjugés leur a semblé si cruel qu'ils s'imaginent avoir consenti un sacrifice complet.

Ce qui est frappant aussi, c'est que ces hommes, qui font allègrement abandon d'un million de soldats exercés et en pleine force, affirment, comme M. le général Langlois lui-même dans son recent article de la Revue des Deux-Mondes, que c'est sans doute du résultat des premiers chocs, du succès des premières batailles que dépendra tout le destin de la guerre. Il y aura presque tout de suite un grand heurt. Les meilleures forces des deux pays en lutte s'affronteront d'emblée ; et la défaite produira sans doute chez le vaincu une terrible dépression morale. Ce sera miracle sil revient de cet abîme où un grand coup, soudainement asséné, l'aura jeté. Ceux qui parlent ainsi se trompent. Même après une grave et cruelle défaite, même après le désastre de sa meilleure armée, un pays qui ne veut pas mourir n'est point perdu. Une armée qui se chiffre par des centaines et des centaines de mille hommes, quelque terribles que soient les pertes subies par elle, n'est pas détruite au point de ne pouvoir se reformer ; et il subsiste encore dans la nation bien des ressources pour un grand effort renouvelé et pour cette résistance tenace, infatigable, disciplinée, qui lasse enfin l'envahisseur obligé de se répandre et par là de s'affaiblir.

Mais il reste vrai qu'il importe beaucoup à la nation, pour éviter l'effet d'abattement d'un premier revers, de donner, dans le premier choc, de toute sa force. C'est le devoir de la France, et envers elle-même et envers les hautes idées du droit dont nous espérons bien qu'elle serait la gardienne ; c'est son devoir de mettre en ligne, en première ligne, les hommes exercés et robustes que peuvent lui fournir, avec les deux classes de l'active, les onze classes de la réserve. Pourquoi donc les dirigeants responsables lui dérobent-ils avant l'épreuve près de la moitié de ses forces actives ? Pourquoi, avant les premiers combats, qu'ils proclament eux-mêmes et à l'excès décisifs, brisent-ils un de ses bras et lui retirent-ils la moitié du sang de ses veines ? Ils ne peuvent alléguer que les hommes des sept dernières classes de la réserve seraient débiles ou pesants et qu'ils alourdiraient l'armée de combat : car de vingt-cinq à trente-trois ans, c'est l'âge précisément où l'organisme humain est le plus capable d'un grand effort, car il a presque toute la souplesse de la première jeunesse et plus de résistance.

Ils ne peuvent pas prétendre que les hommes trop éloignés de leur période de caserne sont déshabitués de l'état de soldat et de l'action militaire ; car s'il est vrai qu'un régime qui impose à tous les citoyens deux années de caserne et des appels périodiques est presque sans vertu au bout de quatre ans, et qu'il aboutit à faire des hommes de trente ans, même des hommes de vingt-sept ans, de quasi-indisponibles qui ne pourraient plus que se traîner. sur les béquilles de la territoriale et qui seraient incapables de courir au combat, d'ajouter à la masse et à la rafale des feux qui accueilleraient l'invasion, si cela est vrai, il n'y a pas de plus terrible condamnation du régime incohérent et absurde qui accable la première jeunesse d'un inutile fardeau de pseudo-éducation militaire et qui néglige ensuite beaucoup trop d'entretenir, chez les hommes libérés de la caserne, les facultés d'action.

Mais, même avec ce déplorable régime, cela n'est pas vrai, au point d'excuser le retranchement d'un million d'hommes, cette mutilation de la patrie combattante, amputée de la moitié de sa force et plus cruellement blessée, avant la bataille, par le système de ses chefs politiques et militaires qu'elle ne pourrait l'être, dans la bataille même et la plus désastreuse, par l'implacable effort de ses ennemis. Non : mais c'est le fantôme héroïque et étriqué de la vieille armée qui vient rôder sur les confins du champ de bataille et qui en écarte, au nom du passé, un million de combattants.

Ils disent, il est vrai, pour la France, comme l'a dit récemment pour l'Allemagne le ministre de la guerre allemand von Einem, comme l'avait dit avant lui, il y a une quinzaine d'années, le chancelier allemand de Caprivi, qu'il vaut mieux n'envoyer aux combats de premier choc que les hommes les plus jeunes, parce qu'ils sont à l'âge de l'insouciance et de l'aventure et que, n'ayant pas encore fondé une famille, il vont, sinon plus courageusement, du moins plus allègrement au péril.

C'est un peu ce que disait, il y a plus d'un siècle et demi, Maurice de Saxe dans cette curieuse partie des ses Rêveries où il propose le service militaire obligatoire et universel :

Ne vaudrait-il pas mieux établir par une loi que tout homme, de quelque condition qu'il soit, serait obligé de servir son prince et sa patrie pendant cinq ans ? Cette loi ne saurait être désapprouvée, puisqu'elle est naturelle et qu'il est juste que les citoyens s'emploient pour la défense de l'État. En les choisissant entre vingt et trente ans, il n'en résulterait aucun inconvénient. Ce sont les années de libertinage où la jeunesse va chercher fortune, court le pays et est de peu de soulagement â ses parents.

En vérité, on pourrait chicaner là-dessus. On pourrait se demander si aujourd'hui les hommes de vingt-trois à vingt-sept ans ne sont pas liés par des affections et par des intérêts quand sonne pour eux l'appel de mobilisation. Si l'on a le souci d'envoyer à la guerre des soldats qui soient engagés le moins possible dans la vie civile, il faut renoncer à tout l'emploi des réserves et entrer pleinement dans les vues de Maurice de Saxe, qui proposait de retenir tous les citoyens au service de la patrie pendant cinq années et de les libérer ensuite complètement. Mais, au fond, ce qui décide tout c'est l'idée qu'on se fait de la guerre. Car, si elle peut être déclarée par un souverain ou par une classe, ou si elle a pour objet la conquête et le pillage, si elle est déterminée par des calculs d'ambition ou de convoitise, il est sage d'avoir au moins une armée séparée de la nation et qui n'aurait d'autre idée, d'autre politique, d'autre morale, que l'obéissance, aveugle et cupide tout ensemble, à des chefs qui l'associent au butin, butin d'orgueil ou de profit.

Il est sage de ne pas arracher à la tranquillité de la vie coutumière une nation que l'incommodité et le péril d'une entreprise sans objet national arracherait peut-être aussi à son apathique résignation et éveillerait à la critique, sinon à la révolte. Il est prudent de ne pas traîner, sur les chemins d'aventure et les champs de combat, des millions d'hommes que n'animerait aucune passion, que n'exalterait aucune idée et qui fatigueraient de la lourde résistance de leurs habitudes et du poids de leurs âmes lassées l'élan de conquête furieuse et de violence sauvage. Le mieux serait, pour ces sortes d'entreprises, d'avoir une armée de métier qui serait une armée de proie.

Mais comme il est impossible de l'avouer aujourd'hui et qu'il faut faire à la démocratie au moins quelques concessions de forme, comme d'ailleurs les armées d'aventure et d'agression n'ont quelque chance de succès, dans l'état présent du monde, que si elles sont beaucoup plus nombreuses que les armées de mercenaires et de reîtres d'autrefois, et qu'elles ne peuvent se recruter que par le service obligatoire et universel, il convient de donner le rôle de premier plan à la portion de cette armée qui est rassemblée à la caserne à l'heure du conflit, que l'on tient sous sa main, qu'on peut, en l'isolant du pays, enfiévrer de passions brutales que le pays n'a pas, et jeter soudain aux aventures, en la fascinant de la couleur du drapeau, en obsédant, de la sonnerie du clairon ou des fifres, son oreille sourde désormais aux ridicules appels de la paix et du droit. C'est cetLe force brute, puissante déjà par la masse, mais aigu et pénétrante comme une avant-garde, qui fera la trouée.

C'est elle qui surprendra, par une offensive imprévue, les premières formations hésitantes de l'ennemi : et derrière elle, l'énorme stock des réserves nationales, qu'il eût été imprudent et malaisé d'ébranler au premier jour, suivra docilement par la brèche ouverte, soit pour ravitailler en hommes l'armée de première ligne entamée par les premiers combats, soit pour opposer en effet à l'ennemi, siceluici n'a pas été étourdi et accablé par les premiers coups et s'il tente de se sauver par la guerre de masses, des masses profondes aussi, que mettront plus facilement en branle les premières audaces heureuses des dirigeants et l'entraînement mécanique de la guerre. Voilà un système, voilà une méthode. C'est le système et la méthode des monarchies et des oligarchies, des gouvernements de brutalité et de rapine qui ont besoin, quand ils déchaînent une crise, de réduire la nation à n'être qu'un figurant de second plan, qui n'entrera en jeu que quand celui-ci sera déjà fortement engagé. Au contraire, si une nation est bien résolue à une politique de paix et de justice, si elle n'a vraiment d'autre ambition que de protéger sa propre vie, et si son gouvernement, dominé et inspiré par elle, ne néglige rien pour démontrer, et à tous les citoyens de ce peuple et à tous les peuples, la loyauté de son vouloir pacifique et juste, pourquoi cette nation, pourquoi ce gouvernement hésiteraient-ils à faire appel d'emblée, pour le salut commun, à toutes les forces viriles ?

Est-ce sa faute s'il est obligé d'appeler à la frontière tous les citoyens, ceux-là même qui ont fondé une famille, et qui sont retenus par la douceur tout ensemble et par les devoirs du foyer ?

La nation, en se défendant, défend toutes les familles, la liberté, la sécurité, la fierté de tous. Que tous répondent à l'appel. C'est la justice même qui crie vers eux. Ils ne désertent pas leur foyer : ils le protègent et l'ennoblissent, et d'ailleurs, pères, ils auront plus fait pour leurs enfants en leur assurant un avenir de liberté dans une patrie libre, qu'en leur ménageant, par une lâche tendresse, la protection précaire d'un chef de famille déshonoré, dans une nation asservie par sa faute et livrée par lui à tous le hasards.

Un gouvernement qui ne sera vraiment, manifestement, qu'un gouvernement de défense nationale et qui aura pour lui l'irrésistible évidence du droit, peut faire appel, dans la crise. à toute la nation valide. Si le citoyens s'éloignent avec douleur de ceux qu'ils aiment, cette douleur se convertira en colère contre l'agresseur, elle ajoutera â l'impétuosité irritée de la défense nationale. Ce sera à la patrie, défendue par tous, d'assurer la vie des familles qui auront perdu leur chef dans le combat. Quiconque veut pouvoir faire appel d'emblée aux masses profondes des réserves s'oblige â une politique de droiture et de paix. Il y aurait folie à compter sur toute la nation si elle n'était pas persuadée tout entière de la nécessité du combat qu'elle livre, de la justice de la cause qu'elle sert. Il ne doit y avoir rien de mauvais, rien d'obscur et de douteux dans la politique d'un gouvernement qui s'adresse à la nation tout entière et la jette tout entière dans le combat.

La moindre résistance secrète, le moindre doute caché en un repli du cœur, paralyseraient tout cet immense organisme. Ces masses, pour ne pas se dissoudre en cohues ou s'alanguir en je ne sais quoi de traînant et d'inarticulé, ont besoin non seulement d'une forte organisation, mais d'une puissante unité d'âme.

La nation armée signifie nécessairement la nation juste. Les gouvernements qui renoncent à l'emploi immédiat de toutes leurs réserves avouent par là même des arrière-pensées de violence inique et des desseins suspects. L'Allemagne impériale et militariste est logique lorsqu'elle met de plus en plus sa confiance et le centre de gravité de sa force militaire dans son armée active de caserne, quand elle tend à réduire de plus en plus, dans les premiers événements de guerre qu'elle imagine décisifs, le rôle des réserves, c'est-à-dire de la nation.

Elle se dispense par là de compter avec le sentiment national, avec un commencement de démocratie, avec un commencement de socialisme. M. le général Langlois est logique, détestablement logique lorsque, dans une même étude, il proclame à la fois que la France doit reprendre non seulement une tactique offensive, mais une politique agressive et qu'elle doit compter surtout sur des formations militaires où l'active dominera.

Lui aussi il a pour les citoyens mariés une touchante sollicitude. Admirable prétexte à discréditer les réserves, c'est-à-dire à tenir la nation même en dehors du drame et à remettre aux mains d'une armée professionnelle! savamment extraite de la nation armée, tout le destin de la patrie. Ah ! oui, M. le général Langlois a raison de crier à la fin de son article « Sits ans désorganisateurs! »

Il n'en est pas de pires que ceux qui désorganisent la défense nationale en la mutilant dans son corps et en l'abaissant dans son âme. Du même coup, ils lui prennent la force d'un million de soldats et la force du droit certain qui est dans la volonté de paix.

La France d'aujourd'hui aussi est logique, tristement logique avec sa propre incohérence et sa propre confusion, lorsqu'elle institue un système militaire équivoque qui répond à l'ambiguïté de ce régime, fait de démocratie politique et d'oligarchie sociale, de tradition conquérante et d'aspiration à la paix. C'est par un effet de ce désordre et de ce mélange qu'elle fait dans son armée de première ligne une part aux réserves plus grande que ne fait l'Allemagne, et qu'elle traite cependant les réserves en force subordonnée et presque suspecte dont on ne se sert qu'à demi, par contrainte, et avec une sorte d'appréhension ou de mépris.

Elle ne sera vraiment forte, elle ne sera invulnérable que le jour où elle aura pleinement conformé son organisation militaire à une politique de démocratie et de paix. Lorsque, comptant en effet sur les nécessaires restitutions du droit par la démocratie et la paix, elle aura le courage et la dignité de répudier définitivement devant le monde toute idée d'une revanche par les armes dont, au fond, elle ne vent pas et dont elle prolonge, par un faux orgueil, caricature de la fierté, la formule creuse ; quand elle aura délibérément, publiquement comme en secret et sans la moindre arrière-pensée, rejeté toute politique offensive ; quand elle aura donne à tous les peuples l'assurance répétée qu'elle est prête à soumettre à l'arbitrage international tous les litiges ; quand elle vivra ainsi en pleine lumière et dans le rayonnement de sa propre volonté de paix, elle pourra, si elle est menacée, faire appel au dévouement enthousiaste de tous ses citoyens, pour les grands chocs de première ligne comme pour la résistance innombrable et prolongée.

Ce jour-là, malheur vraiment à ceux qui oseront la menacer !, Mais quelle pitié de voir des hommes qui se proclament les premiers des patriotes, les gardiens patentés de l'esprit de sacrifice et de la vertu militaire, retirer à la France, par l'inutilisation de la moitié des réserves, cette puissance d'un million d'hommes et de l'élan national unanime !

Quelle pitié de les voir diviser la nation en citoyens célibataires et citoyens chefs de famille, avouant aux ennemis qu'ils sont incapables d'élever l'action militaire de la France à cette pure défense nationale où il n'y a plus de différence entre les citoyens, confondus en une seule âme, dans un même devoir, dans une même pensée, dans une même impossibilité de discerner les nuances du sacrifice. Quelle pitié aussi de les voir, à l'heure où ils gémissent sur la faible natalité de la France, sur la supériorité croissante de la population-de l'Allemagne, retirer à la France la seule supériorité militaire qui lui reste, je veux dire la pleine et soudaine utilisation de ses réserves ! La France, plus que l'Allemagne, en aurait la possibilité financière, car elle a de plus puissantes provisions d'or, de plus anciennes et de plus fortes accumulations de capitaux, une aisance plus générale et un équilibre plus sûr de puissance industrielle et de puissance agricole ; un plus grand effort d'argent lui serait permis.

La France, plus que l'Allemagne, aurait la possibilité morale d'appeler toutes ses réserves car dans l'hypothèse où je suis placé, elle serait manifestement l'objet d'une agression et les raisons politiques et sociales qui font que l'Allemagne impériale hésite à mobiliser ses réserves pour les premiers chocs seraient alors portées au maximum.

Plus que l'Allemagne, elle en aurait la possibilité stratégique, car c'est sur le territoire même de la France assaillie que se livrerait la bataille, et il est plus facile à un peuple de concentrer toutes ses réserves sur son propre terrain, à condition qu'il ait la clairvoyance et le courage de choisir des zones de concentration où il puisse, en effet, amener à temps toutes ses forces, qu'il n'est facile à l'envahisseur de porter en pays étranger, et d'un premier élan, toute sa force profonde, surtout là où elle est travaillée par le doute, par le malaise d'une lâche complicité dans une agression injuste.

À une partie qui s'engagerait de la sorte, j'ose dire que l'Allemagne militariste et absolutiste ne se risquerait pas ou qu'elle y subirait un de ces désastres qui sont, pour les régimes fondés sur la force seule, le prélude des révolutions.

Appuyée dès les premiers jours sur la totalité de ses réserves et sur l'unanimité des cœurs, la France serait si forte que les plus téméraires hésiteraient à la provoquer.

Cette politique de suprême défense nationale aboutirait bientôt, pour la France, non seulement â la paix mais â la certitude de la paix, c'est-à-dire au commencement de la plus nette et de la plus bienfaisante révolution qui se soit accomplie depuis longtemps parmi les hommes. Et c'est pour cela, c'est pour assurer la paix en assurant le plein de la défense nationale, que nous nous élevons contre le système absurde qui enlève à la France une si large part, la meilleure peut-être, de sa force défensive. Nous voulons restituer à la patrie un million de soldats que les professionnels du patriotisme et du militarisme sont en train de lui dérober obscurément, sournoisement, sans qu'elle s'en doute. Car c'est chose étrange combien peu la nation est avertie de tous ces problèmes où sa vie pourtant est engagée. Qui sait, parmi les citoyens, même à grands traits, en quoi consiste la mobilisation? Qui se demand, dans le Parlement et dans le pays, comment se posent les problèmes de la concentration et quel est, en gros, l'usage que feraient les états-majors, pour la défense du pays, de toutes ses forces armées ?

Le rapport de M. Messimy, les déclarations récentes du ministre de la Guerre, qui suppriment presque officiellement la moitié des réserves, ont passé à peu près inaperçus. Aucun Français ne se demande, ni tout haut, ni tout bas : Mais enfin, puisque la France exige de tous les hommes valides deux années de leur vie, puisqu'on nous répète que l'art de la guerre consiste à pouvoir toujours, sur le point décisif, opposer des forces supérieures à l'ennemi, puisque les chefs prétendent que les premiers événements de la guerre ont une influence décisive ou capitale sur toute la guerre, pourquoi les seize cent mille hommes valides des onze classes de réserves ne sont-ils pas concentrés dès les premiers jours avec les deux classes de l'active et pourquoi toute cette masse n'est-elle pas précipitée sur l'envahisseur comme un bloc d'airain ? Y a-t-il une impossibilité pratique, technique ? Qu'on le dise ou plutôt qu'on étudie. Ces sortes de problèmes techniques ne sont insolubles qu'aux pays qui ne veulent pas les résoudre.

La vérité est que la nation se désintéresse de ces problèmes et qu'elle permet ainsi aux professionnels de s'en désintéresser ou de les trancher arbitrairement, dans le sens des intérêts de caste les plus égoïstes, ou des préjugés les plus étroits, ou des routines les plus paresseuses.

L'éducation militaire de la nation n'est pas faite. Elle est à peine ébauchée ; l'essentiel y manque encore, le souci direct, passionné et constant de la nation elle-même pour sa propre sécurité, la discussion publique et le contrôle public des méthodes qui doivent le mieux la procurer. Il ne s'agit pas de livrer à l'ennemi le secret de tel ou tel plan de campagne, plus ou moins élaboré et d'une application d'ailleurs incertaine. Il s'agit de déterminer l'idée générale d'une stratégie qui permette à la nation armée de développer toute sa force défensive. La stratégie d'un peuple est aussi inséparable que son organisation militaire de son régime politique et social. À ce titre, la stratégie de la nation, comme son organisation politique et militaire, doit être soumise, non pas dans le détail de ses opérations, mais dans son principe, dans ses règles, dans ses méthodes, dans son objet, au contrôle de la nation. Il n'y a de défense nationale possible que si la nation y participe de son esprit comme de son cœur.

Tout autre sera la stratégie d'une politique défensive, tout autre la stratégie d'une politique offensive, tout autre encore et pleine de périls la stratégie ambiguë qui répondrait à une politique ambiguë, tiraillée de la défensive à l'offensive. Tout autre aussi sera la stratégie oligarchique et professionnelle qui ne comptera guère que sur l'armée de caserne et sur une faible part des réserves cousues à l'active, comme une méchante petite pièce d'étoffe à un drap solide ; tout autre la stratégie vraiment nationale et démocratique qui fera appel d'emblée à toutes les forces disponibles de la nation. Toutes ces questions, que le pays tout entier devrait connaître, débattre, résoudre, se débattent et se résolvent sans lui, hors de lui, peut-être contre lui. Peut-être, pendant qu'il s'habitue à abdiquer, pendant qu'il livre à des spécialistes ou à de prétendus spécialistes le soin de décider dans le secret, non seulement, je le répète, les détails, mais les règles mêmes de l'action nationale, peut-être les états-majors sont-ils occupés à abandonner, par esprit de système et par l'effet de doctrines surannées, un million de défenseurs ; peut-être renoncent-ils à l'emploi efficace des réserves, non point par impossibilité technique de manier d'aussi grandes masses, mais par préférence systématique pour les armées réduites, par hésitation paresseuse de l'esprit devant l'immense effort d'organisation et d'invention qu'exigerait la magnifique intensité de la défense nationale.

Un des effets du projet de réorganisation militaire que nous soumettons au Parlement et au pays, ce sera, en constituant vraiment la nation armée, dont nous n'avons encore qu'une faible et contradictoire ébauche, de poser en même temps les grands problèmes de stratégie qui sont liés â l'utilisation sérieuse des masses organisées. Il aura donc pour effet de secouer l'engourdissement de l'esprit public et, en créant la nation armée, de créer, dans les choses de l'armée, la nation pensante.

J'ai répondu d'avance d'une façon générale à ceux qui nous opposent l'exemple de l'Allemagne. Il est très vrai qu'elle tend à réduire au minimum le rôle actif des réserves. M. Klotz, dans une annexe de son substantiel rapport, qui reproduit une étude de la Revue militaire de l'étranger, en a donné des preuves multiples. Dans le système allemand ou, si l'on veut, dans la tendance allemande, elles ne sont guère plus, en effet, que des réservoirs destinés surtout, durant la guerre, à alimenter et tenir à un niveau constant les forces actives de combat. Même dans la suite des opérations, elles n'ont qu'un rôle secondaire, puisque c'est de l'ébranlement donné par les premiers combats, où elles ne sont pas, que dépend, selon la plupart des théoriciens allemands, le destin de la guerre. Attaquer rapidement, attaquer à fond et, avec une armée de première ligue composée presque exclusivement de la force armée active, additionnée tout au plus de quelques éléments, les plus jeunes, des réserves, chercher à frapper d'emblée un coup assommant, voilà la théorie allemande.

L'armée active est comme une forteresse mouvante qui va au-devant de l'ennemi pour l'accabler de ses feux; et la réserve n'est qu'une énorme carrière de matériaux déjà dégrossis, qui permettront à la forteresse vivante, selon le mot de Bossuet, de « réparer ses brèches ».

La pensée allemande a abouti officiellement à l'extrême formule du ministre de la Guerre, von Einem, qui disait, pour défendre et caractériser l'ensemble des projets de loi déposés par lui en 1905 :

J'ai voulu transformer de telle sorte l'organisation de l'armée que la mobilisation, actuellement difficile et compliquée, fût rendue plus simple et que l'on put éviter de faire entrer dans les troupes de ligne, c'est-à-dire dans les unités de premiere ligne, des formations de réserves, quelles qu'elles fussent.

Cela est clair, la tendance est nette, l'exemple est saisissant, et si nous sommes voués à copier en effet servilement l'Allemagne impériale, si la défaite de la France a été telle que sa pensée en soit accablée et qu'elle soit tenue, ayant une autre organisation politique que l'Allemagne, à avoir la même conception de la guerre et la même organisation de l'armée, nous n'avons plus qu'à rejeter à l'arrière-plan nos réserves.

On le croirait vraiment, à lire cet article de la Revue militaire de l'étranger. L'officier qui l'a écrit est tout à la merci et à la suite du militarisme allemand. Il y a deux Allemagnes, l'Allemagne nationale et enthousiaste de 1812 et 1813, l'Allemagne hiérarchique et féodale d'aujourd'hui. La première, meurtrie, blessée par le despotisme napoléonien, s'est sauvée par une armée de landwehr, beaucoup plus semblable à une armée de milices qu'à une armée de caserne. Cela, tous les Allemands ne l'ont pas oublié. Un article des Jahrbücher le rappelait en 1901. Mais l'écrivain militaire français a l'air gêné par ce souvenir. Il se hâte de rappeler que d'après même les Jahrbücher, cette armée de réserve, qui affranchit l'Allemagne et brisa la puissance de Napoléon, a surtout reçu sa force des cadres de l'ancienne armée. Je ne sais, et c'est un procès d'histoire où il est en ce moment inutile d'entrer. Je me demande si ces vieux cadres qui de Valmy à Iéna se montrèrent si prodigieusement incapables et débiles, ont vraiment été l'élément vigoureux des armées de la délivrance nationale et si ceux qui avaient perdu la Prusse sont précisément ceux qui onts auvé l'Allemagne.

Mais il n'importe : car il nous suffit de retenir qu'ainsi encadrées, et que ce fût ou non par la vertu de ces cadres, ces réserves, moins exercées pourtant que ne le sont en ce moment les réserves françaises et allemandes, ont formé une armée de première ligne admirable. Et il est dommage, vraiment, qu'à ceux de nos professionnels qui veulent ravaler et refouler les réserves et appuyer sur l'étroite armée de caserne toutes les destinées de la France, l'Allemagne elle-même ne fournisse pas les exemples conformes qu'ils attendent d'elle.

C'est un souffle égaré de révolution qui, un moment, en 1812, a fait frissonner la vieille forêt germanique. On dirait que ce mouvement profond de vie nationale où se mêlait une rumeur de liberté inquiète, scandalise à demi ceux qui, en pleine démocratie française, ne savent que faire, pour la défense de la nation, de la nation elle-même. Si la France, qui ne peut être sauvée que par une armée pleinement nationale et pleinement défensive, commettait la folie de copier les formules allemandes, de dédaigner ses réserves et de jouer sa vie sur la carte nécessairement plus faible d'une armée active moins nombreuse bientôt, elle se suiciderait par servitude d'imitation, par fétichisme de vaincu, adorant l'arme du vainqueur comme un objet magique. Il lui sera bientôt impossible, avec l'écart croissant de population, d'avoir un effectif de caserne égal à celui de l'Allemagne qui, pour des raisons budgétaires, n'incorpore pas tout son contingent, mais qui pourra, si ce dogme de la supériorité de l'active y développe ses effets. faire un effort en ce sens.

Dans cette sorte de lutte, la France est vaincue d'avance. Elle ne peut vivre, elle ne peut vaincre que par la puissance et l'élan des réserves, portées d'un bond au premier plan du combat. Elle ne peut se sauver, elle ne peut vaincre qu'en faisant, de la nation armée et pacifique, une vérité vivante. Aussi bien si elle prétendait copier, dans ses institutions et dans son esprit, l'Allemagne impériale et militaire, si elle mettait tout son espoir et toute sa force dans l'armée active, si elle ne voyiat dans ses réserves qu'un complément presque négligeable et un accessoire, et si, grisée par des alliances et l'apparente faveur des événements, elle se détournait de la politique de paix, si elle devenait offensive et aggressive et jetait sur l'Allemagne son armée active devenue à peu près la seule armée, il se pourrait, par un redoutable renversement des rôles, que l'Allemagne menacée retrouvât en cette commotion les forces nationales de 1812 et que ce fût elle qui nous apprît à nouveau la puissance défensive d'abord, offensive ensuite des réserves. Après tout, il se peut que pour l'Allemagne même, cette primauté aggravée de l'active, cette rupture décidée avec la grande tradition nationale de 1812 soit un signe d'affaiblissement militaire. Il se peut qu'elle marque le besoin de repliement d'un régime qui n'a plus en la nation, en toute la nation, docile à coup sûr et disciplinée, travaillée cependant de ferments nouveaux, la pleine confiance qui convient aux jours de crise. Tenir la force armée de l'Empire en vase clos, pour la préserver d'innombrables germes socialistes qui flottent dans l'air, ce n'est peut-être pas la meilleure prépajation à la guerre, ou, tout au moins, à la victoire.

Procéder au moyen d'une armée de première ligne restreinte à la brusque action de l'offensive contre une nation qui mettrait d'abord en jeu toutes ses réserves, c'est s'exposer sans doute à de cruels mécomptes si cette nation sait adopter la stratégie qui s'accorde avec son organisation militaire (je veux dire avec le fonctionnement effectif de la nation armée). Bien loin que la France doive se laisser entraîner par l'exemple de l'Allemagne à concentrer sa force militaire dans son armée de caserne et à dédaigner ses réserves ou à ne les utiliser qu'imparfaitement ; elle doit au contraire développer sa constitution militaire selon ses tendances, son génie propres, c'est-à-dire selon la loi idéale d'une pleine démocratie pleinement pacifique : elle doit élever toutes ses réserves à être la grande et véritable armée active. L'irréparable désastre de son esprit comme de son indépendance nationale, ce serait d'être une impuissante contrefaçon de l'Allemagne militaire ; la première et essentielle revanche, prélude de toutes celles qui suivront sans violence et par la seule force du droit, c'est de libérer des prises du militarisme allemand la pensée française. De fortes milices démocratiques réduisant la caserne à n'être qu'une école et faisant de toute la nation une immense et vigoureuse armée au service de l'autonomie nationale et de la paix ; voilà, dans l'ordre militaire, la vraie libération de la France. Elle n'est que là.