75%.png

L’Armée royale en 1789/03

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L’Armée royale en 1789
Revue des Deux Mondes3e période, tome 82 (p. 872-905).
◄  II

III. L’ADMINISTRATION. — LA DISCIPLINE. — LE CODE. — LA TACTIQUE. [1]


I. — L’ADMINISTRATION.

L’administration militaire était demeurée longtemps bien confuse et bien arriérée. De mauvais systèmes ou des systèmes mal appliqués, des moyens de contrôle insuffisans, une comptabilité défectueuse, trop de parties prenantes, d’employés, d’agens, de parasites, trop de gens intéressés dans les fournitures, ou simplement incapables, l’habitude du gaspillage, les mœurs du temps [2], tout se réunissait pour en faire une machine très coûteuse et très compliquée. Le roi dépensait pour son armée deux ou trois fois plus proportionnellement que les autres souverains [3], et cette armée n’était ni mieux nourrie, ni mieux vêtue, ni mieux équipée que les autres. Au dire de certains écrivains de la fin du XVIIIe siècle, elle l’était même beaucoup moins bien. Le service des vivres marchait encore d’une façon assez satisfaisante : celui du pain surtout, qui était entre les mains d’une compagnie relativement honnête [4]. Mais quelle insuffisance et quels désordres dans les autres parties, quelles difficultés et quelles complications en temps de guerre ! Sous Louis XIV, grâce au système d’approvisionnemens imaginé par le grand-vivrier, nos généraux avaient tout à profusion ; chaque frontière était pourvue de magasins immenses, placés dans les meilleures conditions pour demeurer toujours en communications rapides avec les armées, à l’intersection de plusieurs routes, sur un fleuve, une rivière, un canal. On n’entreprenait jamais rien de considérable sans que ces magasins fussent établis et pourvus, et l’on ne s’en éloignait guère. La guerre se passait presque toute en petites opérations prévues d’avance, en sièges auxquels le roi venait, de Versailles, comme pour une représentation ou pour un feu d’artifice. L’affaire terminée, le bouquet tiré, l’armée rentrait dans ses quartiers, et l’on s’ajournait d’un commun accord à la prochaine campagne.

Mais au fur et à mesure que les opérations s’étendirent, et que nos armées prirent l’habitude d’aller chercher l’ennemi jusqu’au cœur de ses états, comme dans les guerres de la succession d’Autriche et de sept ans, il avait bien fallu renoncer à ce système ruineux d’approvisionnemens échelonnés à 150 ou 200 lieues de la frontière, et qui, en cas de défaite, tombaient fatalement au pouvoir du vainqueur. Le génie de Louvois lui-même n’y eût pas suffi, à plus forte raison celui de ses faibles successeurs. On ne fit donc plus de ces magasins, on eut recours exclusivement aux entreprises. Le roi n’y gagna pas, car plus ses finances s’obéraient, plus les prétentions des compagnies augmentaient ; plus son crédit baissait, plus les exigences s’élevaient, a C’était, suivant l’expression d’un contemporain, l’usure qui prêtait à la nécessité [5]. » Encore si l’usure s’était contentée de faire sur ses marchés de gros bénéfices. Mais les inconvéniens pécuniaires n’étaient pas les seuls qui fussent attachés à notre système de subsistances : il faut voir combien ce système contrariait les opérations de nos armées. « Un officier-général arrive au commandement ne sachant rien du détail des subsistances. Comment les saurait-il ? Depuis qu’en France ces détails ne sont plus entre les mains des militaires, ils ne les étudient plus. Cet officier croit ce qu’il n’a pas étudié, un labyrinthe. Il demande au munitionnaire des résultats relatifs aux opérations qu’il médite ; mais, dans le fond, celui-ci, restant maître des détails, y étant seul initié, demeure despotique dans sa partie. Il exige moitié plus d’équipages, de vivres qu’il n’en faudrait, afin de mieux assurer son service. Peu lui importe que cette multiplicité d’attirail double les embarras et appesantisse l’armée… Ici, il suppose des difficultés, afin de se donner le mérite de les vaincre. Là, il fera pencher légèrement vers une opération dont le résultat sera commode, avantageux à ses propres dispositions. Presque toujours, faute de calculer l’ensemble des mouvemens, il regardera ses vivres comme le principal, et ils ne sont que l’accessoire… »

Tel est le portrait que Guibert, qui les avait vus de près, trace des munitionnaires au XVIIIe siècle. Ne le croirait-on pas écrit d’hier, et ne retrouverait-on pas encore aujourd’hui chez nos intendans quelques-uns des mêmes traits ? Et ce n’est pas ici la protestation isolée d’un théoricien : lisez la correspondance des généraux, elle est remplie des mêmes plaintes au sujet des subsistances et des incroyables prétentions de ceux qui les dirigeaient. Ainsi, dès le début de la guerre de sept ans, un grave conflit éclate entre d’Estrées et Paris-Duverney, le Louvois de l’époque : d’Estrées reprochant à Duverney de compromettre par ses lenteurs [6] sa marche entre le Rhin et le Weser, Duverney répliquant que « les subsistances doivent régler les mouvemens de l’armée. » Un peu plus tard, la querelle reprend sur le même sujet, avec Richelieu cette fois. Duverney voudrait l’obliger à « aller chercher les subsistances où elles sont. » Richelieu lui répond avec raison que « les positions militaires ont pourtant bien leur importance, et que c’est aux subsistances d’aller chercher les troupes. »

Et ainsi de suite : entre ces deux pouvoirs rivaux, celui du munitionnaire et celui du général en chef, entre l’administration qui prétend s’ingérer dans les opérations et même parfois les gouverner, et le commandement que ces prétentions paralysent, le conflit est à l’état permanent dans les armées.

Comment guérir cette plaie, faire cesser ce désordre ? Après bien des expériences et des tâtonnemens, le roi de Prusse en était venu, pour être moins volé, — ce qu’il n’aimait pas, — et pour être plus libre de ses mouvemens, à mettre les subsistances entre les mains d’un directoire de guerre, divisé en plusieurs commissariats qui avaient chacun leur partie : celui-ci la boulangerie, un autre la viande, un troisième l’habillement. Quand ces troupes étaient en quartier, elles vivaient sur le pays : la guerre nourrissait la guerre. Les états de consommation visés par les généraux commandant les arrondissemens et par le commissariat étaient ensuite envoyés au grand directoire établi à Torgau ou à Leipzig pour être déduit des impositions. Point d’employés, point de frais de magasins, point de déchets, point de non-valeurs. C’est ce système ou un système analogue que Guibert et quelques autres bons esprits, frappés comme lui de la complication de notre administration militaire, eussent voulu voir institué, et c’est en s’emparant de leur idée que Choiseul avait d’abord substitué la régie, c’est-à-dire l’administration par le gouvernement lui-même, à l’entreprise. Mais ce système, si supérieur qu’il fût à l’autre, n’en différait point encore assez. Pour faire ses régies, Choiseul avait dû recourir au personnel des anciennes compagnies, et la nouvelle administration, dans ces mains habituées au gaspillage, ne réalisa pas toutes les économies qu’on en attendait [7]. Pour que la réforme portât tous ses fruits, il l’eût fallu plus radicale. Il y fallait surtout un homme ayant tous les courages, mettant le bien public au-dessus de toutes les autres considérations, et prêt à lui sacrifier jusqu’à sa réputation d’honnête homme : j’ai nommé Saint-Germain. L’armée lui doit la première application de cette idée si simple : l’administration des corps par les corps eux-mêmes, et la suppression de tous les intermédiaires qui s’interposaient jadis entre le soldat et son tuteur naturel, au grand détriment de son bien-être et du trésor. Désormais, au lieu des diverses masses affectées, les unes à l’habillement, à l’entretien et aux réparations, les autres à l’équipement ou aux remontes, chaque régiment aura sa masse générale gérée par un conseil d’administration ainsi composé : le colonel, le colonel en second, le lieutenant-colonel, le major et le plus ancien capitaine.

Ce conseil s’assemblera chaque semaine, et ses délibérations seront consignées sur un registre. Il veillera au bon ordre et à l’économie des deniers communs. Il dressera l’état des fournitures nécessaires au corps, examinera ses marchés, et fera faire les achats par des officiers délégués à cet effet. Il pourvoira lui-même à l’habillement et à l’équipement de la troupe.

Saint-Germain eût été -jusqu’à lui donner l’administration des vivres, qui était retombée, sous les successeurs de Choiseul, aux mains des entrepreneurs, a Pourquoi, disait-il, les régimens ne feraient-ils pas eux-mêmes leur pain, au moins en temps de paix ? On trouve partout du blé et des moulins. Il n’y a rien de si aisé que de construire des fours où il n’y en a pas, et si les régimens n’ont pas de boulangers, ils peuvent en former ; c’est l’affaire de quatre jours [8]. » Mais les clameurs des intéressés furent telles ici que Saint-Germain dut reculer [9] et se contenter de rétablir la régie.

Un grand pas, toutefois, avait été fait, et cette réforme partielle ne devait pas tarder à trouver son complément. Dans le plan de réorganisation générale élaboré par le conseil de la guerre en 1788 figurent, en effet, plusieurs dispositions relatives : 1° à la manutention du pain par les troupes ; 2° à l’établissement de magasins contenant les 400,000 sacs de grains nécessaires à la subsistance de l’armée pendant quinze mois ; 3° à la création d’un directoire des subsistances composé de deux officiers-généraux assistés d’un commissaire ordonnateur des guerres et de six membres tirés des anciennes compagnies ; 4° à la suppression de la régie des fourrages et de l’habillement, et à leur remplacement par des conseils d’administration ; 5° à la création d’une direction de l’habillement, composée d’un officier supérieur ou général assisté de deux négocians en draperie [10], enfin à la réorganisation du corps des commissaires des guerres [11]. Ces innovations n’étaient pas toutes également heureuses, et l’on a pu, non sans raison, leur reprocher quelques erreurs de détail et quelques parties trop compliquées encore. Pressé par le temps, sollicité par le désir de réformer simultanément toutes les branches de l’administration militaire, il advint au conseil de la guerre ce qui arrive aux individus comme aux assemblées qui embrassent trop de choses à la fois : son œuvre, excellente en bien des points, aurait en besoin, dans quelques-unes de ses parties, d’une plus longue incubation. Telle qu’elle est, pour l’époque, elle avait bien pourtant son mérite ; que si, sans doute, elle ne réalisait pas le problème d’une administration militaire économique et rigoureusement honnête, il faut du moins lui savoir gré d’en avoir posé les principes essentiels et tracé les grandes lignes. Viennent des temps moins agités, et sur ces fondemens il sera facile d’élever un édifice parfaitement solide et régulier. Le service de santé ne pouvait être oublié dans le grand travail de réorganisation entrepris par le gouvernement de Louis XVI. A vrai dire, il ne l’avait jamais été, et peu de matières depuis deux cents ans avaient plus occupé nos rois [12]. En ne prenant acte de l’établissement des ambulances qu’au XVIe siècle, et de celui des hôpitaux militaires sédentaires qu’au XVIIe, la France, a dit un écrivain qui n’est pas suspect [13], « aurait encore la priorité sur toutes les autres nations ; car aucune, dans ces temps et même après l’exemple donné par la France, n’eut d’hôpitaux militaires. Tous les peuples continuèrent à traiter les blessés et les malades dans les tentes et dans les quartiers. Les Autrichiens, les Prussiens, les Danois, les Suédois n’imitèrent les Français que vers le milieu du XVIIIe siècle. »

Toutefois, cette priorité n’avait pas empêché le service de santé de demeurer pendant bien des années, de toutes les parties de l’administration militaire, la plus vicieuse et la plus arriérée. Nulle part les abus, les malversations, le brigandage, — le mot est de Guibert, — n’étaient plus communs et plus impudens ; nulle part la vie du soldat n’était plus exposée que dans ces charniers, où, sous prétexte de traitement, il était livré sans défense à l’avidité des entrepreneurs. « Les hôpitaux sont dans un état si pitoyable que le cœur le plus dur en serait touché, écrivait le comte de Clermont en 1758. Il y règne une saleté et une puanteur qui seules feraient périr l’homme le plus sain. Il n’y a ni lits, ni linge, ni médicamens, et souvent le bouillon manque… » Quelle conscience, en effet, attendre de gens uniquement occupés de faire fortune et qui ne pouvaient y parvenir qu’en volant !

L’entreprise des hôpitaux se donnait à l’enchère et se vendait comme un effet : on se la repassait de main en main, et comme chacun voulait naturellement gagner sur son contrat, il en résultait que le dernier acquéreur cherchait à se rattraper sur les malades du bas prix auquel il avait soumissionné.

La corruption était générale ; elle s’étendait a jusqu’aux contrôleurs pour le roi, honorés de la confiance du ministre de la guerre, lesquels, loin de tenir les entrepreneurs et les régimens dans leurs devoirs, concertaient ensemble les moyens de s’enrichir [14]. » Bien plus : ces entrepreneurs tarés, ces spéculateurs véreux, c’étaient eux, en temps de paix, qui avaient la haute main sur le personnel des médecins, des chirurgiens et des apothicaires, qui les choisissaient et même les rétribuaient [15] !

Telle était encore, en plein XVIIIe siècle, la triste situation du service de santé dans l’armée royale. Mais ici comme dans les autres parties de l’administration et de la constitution militaires, l’impulsion une fois donnée ne devait plus s’arrêter, et c’est à une véritable transformation que nous font assister les dernières années de l’ancien régime : création, en 1772, d’une commission de santé chargée d’inspecter les hôpitaux ; fondation à Strasbourg, Metz et Lille, en 1775, de trois grands amphithéâtres destinés à former des médecins et des chirurgiens ; établissement, en 1777, d’un concours entre les médecins, chirurgiens et apothicaires admis dans les amphithéâtres pour l’obtention des places vacantes dans les hôpitaux ; fondation, en 1781, de deux nouveaux amphithéâtres à Brest et à Toulon ; suppression, en 1788, de l’ancienne administration des hôpitaux, et création en son lieu et place d’un directoire des hôpitaux militaires chargé de toute la partie médicale, de manière que, « agissant séparément en ce qui les concerne, ces deux commissions puissent au besoin réunir leurs lumières. » La même ordonnance établissait qu’à l’avenir les hôpitaux seraient partagés en deux classes : les uns formés à la suite des régimens et sous le nom d’hôpitaux régimentaires et entretenus sous la surveillance des conseils d’administration au moyen d’une masse spéciale ; les autres placés dans les cinq grands hôpitaux déjà pourvus d’amphithéâtres, sous la désignation d’hôpitaux auxiliaires. Excellentes réformes inspirées par des vues justes et par le sentiment de haute philanthropie dont toute l’administration de Louis XVI était pénétrée. Elles ne devaient malheureusement pas aboutir, en fait, à des résultats aussi complets qu’on eût pu l’espérer. Il leur eût fallu, pour détruire tant d’abus invétérés et pour s’asseoir, le concours du temps, la durée, sans laquelle il ne se crée jamais rien de solide ; elles ne l’eurent pas. Avant d’être emporté, le gouvernement de Louis XVI eut pourtant la consolation de voir ses efforts couronnés par le suffrage des plus hautes autorités médicales et scientifiques. En 1787, l’Académie des Sciences, ayant recherché la proportion des soldats morts dans les hôpitaux militaires de France et d’Angleterre, trouva que la mortalité dans la dernière période quinquennale avait été de 1 sur 42 dans les premiers et de 1 sur 25 dans les seconds. Deux ans plus tard, en 1789, M. Coste, premier médecin des armées, établissait de son côté que, sur 3 malades portés à l’Hôtel-Dieu de Paris, il en mourait 1, tandis que sur 40 soldats entrés en temps de paix dans les hôpitaux militaires, il n’en mourait qu’un [16] ! Quel éloge vaudrait ces chiffres !
II. — LA DISCIPLINE.

A l’intérieur, elle avait toujours été bonne, et l’on ne trouve guère dans la correspondance générale, avant 1789 [17], de plaintes sérieuses au sujet de la conduite des troupes. Par-ci par-là, quelque acte de mutinerie individuelle, ou quelque querelle de cabaret, une rixe avec le guet ou le bourgeois, et c’est tout. Avec de bons cadres, il est toujours facile, en temps de paix, de maintenir le soldat. En campagne, le problème est moins simple, et l’ancien régime ne l’avait certes pas résolu. Quand une troupe souffre de la chaleur ou du froid, de la soif ou de la faim, qu’elle vient de se battre ou de faire une longue marche, et qu’elle est rompue de fadgue.il est bien difficile d’exiger d’elle une soumission absolue. Le droit des gens est certainement une belle chose : il condamne, — et il a raison, — l’abus de la force. Mais allez donc demander à des hommes qui ont déjà fait le sacrifice de leur vie d’y ajouter le respect de la propriété, le jeûne, et la chasteté ! Empêchez-les, quand ils en trouvent l’occasion, de se refaire aux dépens du pays et de ribauder un peu ! Bien peu de généraux y sont parvenus. Il y en a cependant plus d’un exemple au XVIIIe siècle, un surtout bien mémorable. A la prise de Prague, enlevé d’assaut la nuit, la troupe ne commit aucun excès. « Ce qui est incroyable, mandait à cette occasion M. de Mirepoix, c’est que nous ayons pu, — dans ces conditions, — contenir le soldat et empêcher le désordre. Il n’y a pas en une seule maison de pillée [18]. » Dans cette même guerre de la succession d’Autriche, plusieurs généraux rendent également hommage à la bonne tenue des troupes. « Il règne jusqu’à présent un très bon esprit dans le militaire, écrit M. de Montal ; à peine a-t-on encore entendu parler de maraudes ; aussi sommes-nous accueillis fort bien partout où nous passons [19] (de Sedan à Aix-la-Chapelle). » Et quelques jours après : « Il ne s’est pas pris une carotte dans le pays. »

« La bonne discipline s’est soutenue, et je puis sans exagération vous assurer qu’il n’y a pas eu la moindre occasion de plainte, » écrit M. de Polastron [20]. « Les habitans du pays (Pilsen), qui n’ont jamais vu de Français chez eux, sont étonnés de notre discipline et de l’exactitude avec laquelle nous payons les denrées, » écrit M. de Gassion [21]. M. de Sallières, M. de Neuville, M. d’Aubigné, font chorus. Le maréchal de Maillebois renchérit encore, et sa correspondance est plein d’éloges à l’adresse des troupes. Mais si flatteurs et si nombreux que soient ces témoignages, il ne faudrait pas s’en exagérer l’importance. Ils ne prouvent qu’une chose, c’est que le service de l’intendance et de la prévôté était fort bien fait aux armées ou corps d’armées commandés par MM. de Maillebois, de Gassion, de Montai et de Polastron en 1741 ; ils ne prouvent rien pour les autres corps [22] et surtout pour les années postérieures.

Or c’est précisément dans les années qui suivirent que le moral de la troupe eut à subir les plus rudes assauts et se perdit complètement sous l’empire de deux causes également dissolvantes : d’une part, le luxe des états-majors ; de l’autre, la défaite. Jusqu’à Louis XIV, et même pendant la première partie du régime de ce prince, le luxe n’avait guère été de mise aux armées. Turenne mangeait dans des assiettes de fer et n’entretenait en campagne qu’un très modeste équipage. Quand il allait à la frontière, ce n’était pas en berline qu’il s’y rendait, mais à cheval, et le roi, dans les premières années, faisait comme lui [23]. Malheureusement, cette modestie dans le train de la vie n’était plus dans le goût du siècle, et Turenne ne laissa pas plus d’imitateurs de sa simplicité que d’héritiers de son génie. Versailles avait déteint sur l’armée, et ce fut bientôt dans les états-majors à qui se signalerait par le plus nombreux domestique, les plus beaux équipages et la meilleure chère. A la tranchée devant Arras, en 1650, le marquis d’Humière se faisait déjà servir dans de la vaisselle plate. On le remarquait toutefois. Dans les armées de Louis XV, on ne compte plus les officiers-généraux qui ont de la vaisselle plate, on compterait bien plutôt ceux qui n’en ont pas. Et quel luxe de table ! Quels festins ! Il n’est pas rare de voir un général en chef entretenir journellement jusqu’à cent personnes [24], et tel brigadier ou maréchal de camp exiger pour leur consommation « de 40 à 60 livres de poisson par semaine, deux grandes bêtes fauves et une quantité non déterminée de petites pièces de venaison, sans compter les légumes assortis et le bois [25]. » Jusqu’en 1788, aucune ordonnance ne les limite, et c’est en 1788 seulement qu’un règlement du conseil de la guerre [26] interviendra pour réprimer ce pantagruélisme [27]. Il y avait longtemps que l’ordonnance de campagne établie par Frédéric II avait interdit aux feld-maréchaux prussiens une table de plus de dix couverts et de dix plats sans dessert ; aux lieutenans-généraux, plus de huit couverts et de six plats, et aux chefs d’états-majors-généraux plus de cinq couverts et de cinq plats, également sans dessert.

Le luxe des équipages était à l’avenant. « Je n’ai jamais vu sans une vive indignation, disait Belle-Isle à son fils, le brillant comte de Gisors, les jeunes chefs de nos régimens traîner après eux dans les camps et dans les garnisons le luxe et la noblesse de la cour, chercher à se distinguer par la richesse et le brillant des équipages, la multitude des valets et l’extrême beauté des chevaux [28]. » Mais les ministres de la guerre avaient beau s’indigner et se succéder, la mode était la plus forte. Vainement l’ordonnance du 20 juillet 1741 avait fixé le nombre des chevaux et des voitures accordés à chaque officier suivant son grade : trente chevaux et trois voitures aux lieutenans-généraux ; vingt chevaux et deux voitures aux maréchaux de camp ; seize chevaux et une voiture aux brigadiers, colonels et mestres de camp ; pas de voiture et le même nombre de chevaux que de rations réglementaires aux autres officiers ; ces prescriptions étaient devenues sans effet. A Prague, pendant l’investissement, on ne comptait pas moins de 2,525 domestiques et de 400 soldats occupés au service des officiers, et l’intendant Séchelles évaluait à 5,000 rations par jour la consommation des équipages [29]. Pendant la guerre de sept ans, beaucoup de lieutenans-généraux possédaient jusqu’à soixante chevaux. Gisors lui-même simple colonel, en entretenait vingt-trois, sept de plus que le chiffre réglementaire, et s’il n’avait ni berline ni chaise de poste, c’était uniquement par respect pour les ordres de son père [30] ; tous les autres colonels en avaient. Les officiers particuliers, naturellement, prenaient exemple sur leurs chefs, s’emparaient des charrettes autrefois réservées à l’intendance dans les pays qu’ils traversaient ; il n’était pas jusqu’aux soldats auxquels il fallait aussi fournir des chevaux pour le transport des tentes et des sentinelles. Pas un, dit l’Encyclopédie, qui pût porter tous ses effets. Ajoutez à ces diverses causes de démoralisation le déplorable exemple donné par quelques généraux concussionnaires ou débauchés. Tel le maréchal de Saxe, qui déjà tout hydropique traînait encore à sa suite, dans sa belle campagne de Flandre, une berline remplie de femmes, et que le médecin du roi, Senac, était obligé de faire garder la nuit par des sentinelles pour l’empêcher d’y courir [31] ; tel Richelieu, qui songeait plus à rétablir ses affaires qu’à soutenir l’éclat de son nom, et dont la principale occupation, aux armées, était de faire un riche butin et de lever des contributions dont il mettait la plus grande partie dans sa poche [32]. Tel encore, — car les intendans ont aussi leur part de responsabilité dans ce désordre, — le fameux Foulon, « ce barbare qui s’est immortalisé chez les Hessois et qu’on vit partout se signaler, dit Retzow, par des cruautés dont le détail affreux révolte l’humanité. » Ces excès sans doute étaient assez rares, et dans un temps où ce qu’on appelle les lois de la guerre autorisaient de si singulières libertés, où Frédéric II lui-même, si sévère sur le chapitre de la discipline, autorisait le pillage en pays conquis, pourvu qu’il fût méthodique et réglé [33], on peut à bon droit s’étonner de leur petit nombre. Mais ils n’en étaient pas moins du plus mauvais effet par le retentissement que leur donnaient déjà les gazettes, et, joints au reste, on ne saurait contester qu’ils aient exercé sur l’esprit et la tenue de la troupe la plus délétère influence. C’est par l’autorité morale et le prestige personnel au moins autant que par la sévérité que le commandement s’impose. Or quel prestige et quelle autorité morale pouvaient avoir des officiers-généraux qu’on savait et que l’on voyait plus occupés de leur table et de leurs équipages ou de leurs plaisirs et des contributions, comme quelques-uns, que de leur service, a II n’est pas possible, disait Pâris-Duverney, que ce goût n’influe sur l’armée [34]. » Encore s’ils eussent racheté, comme Vendôme autrefois, leurs écarts de conduite et leur mollesse par des coups d’éclat ; mais à part deux ou trois comme le maréchal de Saxe pendant la guerre de Flandre, comme Broglie, Saint-Germain et Condé pendant la guerre de sept ans, la plupart font triste figure et se laissent battre outrageusement ; toutes leurs combinaisons échouent, tous leurs plans avortent : ils ne sont pas seulement malheureux, ils sont ridicules. Après Rosbach, Frédéric ne se donne même plus la peine de les combattre en personne, il se réserve pour les Russes et les Autrichiens, laissant à ses lieutenans le soin de mettre à la raison ces écoliers. Si bien qu’à tous leurs autres torts, ils ajoutent l’impardonnable faute d’humilier le pays et l’armée qui, pour se venger, les chansonnent et les bafouent à qui mieux mieux [35]. Comment la discipline résisterait-elle à tant d’assauts ? La défaite, même accidentelle, est toujours une mauvaise conseillère ; à plus forte raison la défaite ininterrompue, constante, prévue d’avance. A ce mal-là, dans les armées, il n’y a guère de remèdes. La plus extrême sévérité n’y suffit même plus. Au début de la guerre de sept ans, le maréchal d’Estrées, un honnête et vaillant soldat celui-là, que la conduite des troupes indignait, avait fait pendre au-delà de mille maraudeurs[36]. L’an d’après, Saint-Germain écrivait à Pâris-Duverney : « Le pays, à trente lieues à la ronde, est saccagé et ruiné comme si le feu y avait passé ; à peine nos traîneurs et nos maraudeurs y ont-ils laissé exister les maisons… Il n’y a plus moyen de servir avec de pareilles troupes… Je ne regarde nos campagnes et celles des Autrichiens que comme des incursions de Tartares [37]. » Et de tous ainsi : pendant ces tristes années, la correspondance des armées n’est qu’une longue doléance sur le mauvais esprit et les excès de la troupe, et sur les ravages qu’y fait la désertion. N’exagérons rien pourtant : dans ce concert de plaintes et de récriminations il y a sans doute une part de vérité ; mais il faudrait se garder de juger la discipline française dans les armées de l’ancien régime sur le tableau qu’en ont tracé tous ces généraux vaincus et dégoûtés. Il en est ici comme du commandement et de la scandaleuse intervention des favorites : ce qui s’applique à cette lamentable époque ne convient nullement aux autres. Jusqu’à la guerre de sept ans, partout où la troupe avait été bien conduite et nourrie, elle n’avait commis aucun des graves excès par où elle se signala plus tard, à l’exemple des Pandours et des Russes. Après, sous l’action bienfaisante d’une administration plus honnête et grâce aux efforts réparateurs des Choiseul et des Saint-Germain, la discipline se rétablit très vite. De l’extrême relâchement, on passa même à l’extrême sévérité : on fatigua le soldat par des règlemens trop minutieux, on alla chercher dans le code militaire prussien des exemples et (les modèles, on le transposa trop servilement peut-être et sans tenir suffisamment compte de la différence des caractères et des esprits. On eut le tort de heurter l’opinion publique par des innovations qu’elle accueillit avec défiance et qui devinrent entre les mains des déclamateurs une arme redoutable. L’effet de ces mesures n’en fut pas moins généralement heureux, et c’est avec un légitime orgueil, lorsque la guerre d’Amérique éclata, que la France put offrir au monde le spectacle d’un corps d’armée dans lequel il n’y eut pas un seul acte de pillage ou de désordre à relever. « La discipline française est telle, écrivait Lafayette à Washington, que les poulets et les cochons se promènent au milieu de nos tentes sans qu’on les dérange. » Pareillement, dans ses Mémoires, Rochambeau rapporte que les Américains « n’en reviennent pas de voir leurs pommiers encore tout chargés de fruits au-dessus du camp que les soldats occupent depuis trois mois. » Quel plus bel éloge que cet étonnement des Yankees et quel argument en réponse aux nombreux historiens qui n’ont vu de l’ancien régime que ses excroissances et ses difformités, et qui se plaisent encore à dater de la révolution la renaissance de l’armée !


III. — LE CODE.

Par quels moyens, en dépit de toutes les causes de dissolution qu’on vient d’énumérer, et malgré l’esprit du temps, la discipline avait-elle pu se maintenir et demeura-t-elle, en somme, aussi forte, jusqu’aux derniers jours de la monarchie ? Est-ce par la sévérité de son code et de ses lois militaires, par la compression et la répression à outrance que l’ancien régime, débordé de tant d’autres côtés, sut ici se défendre et résister ? Aucune opinion n’est plus généralement reçue : répandue par le groupe des encyclopédistes et des écrivains de l’école de Rousseau, reprise et exploitée par les orateurs de la constituante, notre génération l’a trouvée dans le nombre des idées préconçues que l’école enseigne comme articles de foi. Rien de plus discutable pourtant. Dans ses études sur l’ancienne société française, Tocqueville signale avec infiniment de raison et de sagacité l’écart souvent énorme qui s’établit, au XVIIIe siècle, entre les mœurs et la loi : celle-ci, qui reste dure, vindicative ; celles-là, qui tempèrent, adoucissent, humanisent. J’ai déjà constaté dans cet ordre d’idées, à propos de la milice, l’action illégale mais bienfaisante des intendans et de leurs subdélégués, prenant sur eux de transgresser les ordonnances royales dans l’intérêt des populations, sans que l’administration centrale, beaucoup plus paternelle et beaucoup moins régulière alors qu’aujourd’hui, s’en émût. Ainsi du code militaire et des diverses autorités chargées de l’appliquer. Quand vous parcourez la longue série des ordonnances et des règlemens relatifs au service intérieur, au service en campagne, à la police ou aux peines, vous êtes frappé de la minutie, du nombre et de la sévérité de leurs prescriptions. A chaque pas qu’on fait dans cette lecture, on y trouve embusqués : la prison, les fers, la mutilation, la mort, sans compter les punitions plus légères, comme les baguettes, ou d’ordre moral, comme les cartouches jaunes. Vous éprouvez là quelque chose de l’impression qui vous saisit à la vue de certaines monstruosités, comme les plombs ou les oubliettes du palais ducal de Venise. Quoi ! cette armée si vantée n’était donc qu’une immense geôle, une autre bastille, pleine aussi de larmes et de malédictions ? Pour avoir pris un chou dans le champ voisin, en temps de guerre, la mort ou le tirage au billet [38] ; pour avoir frappé son sergent, les galères perpétuelles ; étant de garde ou de service, la mort ; pour s’être défendu contre les mauvais traitemens d’un officier, le poing coupé d’abord et la pendaison ensuite ; pour s’être battu en duel avec un camarade, les galères perpétuelles, pour vol d’ustensiles en route, la mort ; pour désertion, les oreilles et le nez coupés, les galères perpétuelles et à temps, ou la mort, suivant le cas. Voilà le régime pénal auquel était encore soumis le malheureux soldat à la fin du XVIIIe siècle ! Eh bien ! non : ouvrez la correspondance des armées, consultez les mémoires du temps, interrogez les témoins, et vous serez tout étonnés de constater le petit nombre de victimes que faisait en réalité ce terrible code. De loin, il se dresse comme un gibet ; approchez, ce n’est plus qu’un épouvantail. Louvois s’en plaignait déjà de son temps, et il faut voir de quel ton il gourmandait généraux et conseils de guerre : « Le roi a appris avec beaucoup de surprise ce qui s’est passé lorsque, par votre ordre, on a voulu exécuter un gendarme-Dauphin, écrivait-il à Schomberg, et Sa Majesté en a eu encore davantage quand, après une pareille révolte, vous vous êtes contenté d’en faire informer au lieu de faire prendre sur-le-champ tout ce qui s’est trouvé dans le camp de cette compagnie pour les faire tirer au billet et en faire pendre deux ou trois, n’y ayant que ces sortes de punitions qui fassent bon effet. » — « Le roi n’a pu voir sans indignation qu’un conseil de guerre composé d’un mestre de camp général et d’un brigadier de cavalerie aient cru que des cavaliers qui ont contrevenu formellement à un ban fait par le général en chef devaient être seulement condamnés à être attachés au poteau… Sa Majesté ordonne à M. Lepelletier de retenir 2,000 livres sur les appointemens de ceux qui ont assisté à ce conseil de guerre. »

Une autre fois, c’est à Créqui qu’il reproche sa mollesse. La garnison de Trêves s’étant mutinée, le conseil de guerre n’avait prononcé, dans un cas aussi grave, qu’une seule condamnation capitale, celle d’un officier qui avait levé son épée sur le maréchal. Louvois s’en indigne. Mais ce sera bien pis après lui, quand sa main de fer ne pèsera plus sur l’armée, quand des ministres et des généraux philosophes auront pris la place de ce grand commis et que la sensibilité du siècle aura détendu tous les ressorts du gouvernement. Dans le relâchement universel des mœurs, des idées et des croyances, il était fatal que la majesté de la loi subit le sort de la majesté royale. Fondées sur le même principe, elles étaient destinées à périr par les mêmes causes et sous l’empire du même mouvement d’opinion. Dès le milieu du XVIIIe siècle, on ne trouve plus personne aux armées pour concourir à la stricte exécution du code : commandant en chef, officiers-généraux ou particuliers, grand-prévôt, conseils de guerre, toutes les autorités mollissent ou ferment les yeux. Si les peines étaient plus douces, peut-être en requerrait-on l’application, mais leur sévérité même est cause que chacun se récuse et se dérobe. « On a, dit le maréchal de Saxe, une méthode pernicieuse qui est de toujours punir de mort un soldat pris en maraude ; cela fait que personne ne les arrête, parce que chacun répugne à faire périr un misérable. Si on le menait simplement au prévôt, qu’il y eût une chaîne comme aux galères et que les maraudeurs fussent condamnés au pain et à l’eau pour un, deux ou trois mois, qu’on leur fit faire les ouvrages qui se trouvent toujours à foire dans une armée, alors tout le monde concourrait à cette punition. A présent, il n’y a que les malheureux de pris. Le grand-prévôt, tout le monde détourne la vue quand ils en voient… [39]. » Qu’ajouter à cette peinture, et faut-il corroborer ce témoignage par d’autres exemples et d’autres preuves de l’adoucissement de la loi par les mœurs et des progrès de la philanthropie dans la législation militaire bien avant la révolution ? Je n’aurais que l’embarras du choix. Veut-on des textes encore ? Voici d’abord une ordonnance du 12 décembre 1775 qui substitue la chaîne à la peine de mort contre les déserteurs, et voici d’autre part celle du 1er juillet 1786 qui réduit leur châtiment à huit tours de baguettes [40] par cent hommes et à huit années de service supplémentaire en temps de paix ; à quinze tours par deux cents hommes et à seize années de service supplémentaire en temps de guerre. Ce n’est plus seulement de la douceur cela, c’est presque de la débonnaireté. Aussi laissez passer quelques années de ce régime, et vous en verrez les beaux résultats. A l’époque de Saint-Germain, la désertion n’était encore qu’inquiétante ; en 1788, « elle était devenue si effrayante [41] qu’il fallut pour la réprimer établir à la frontière un cordon de troupes, et que la France entière était infestée de soldats en rupture de bans, tout prêts à se jeter dans les pires excès. »

Le règlement du 1er juillet 1788 sur le service intérieur, la discipline et la police des troupes est plus remarquable encore, au point de vue des préoccupations dont il porte la marque et du souffle vraiment libéral qui l’anime d’un bout à l’autre. Lisez ; et cherchez ensuite, dans n’importe quel code militaire, à n’importe quelle époque, un langage et des préoccupations d’un caractère plus humain et plus élevé :

Article 1er. — L’intention de Sa Majesté est qu’il règne dans toutes les troupes d’infanterie une discipline qui soit à la fois contenue, ferme, juste et éclairée, et qui, en établissant toujours de l’inférieur au supérieur une obéissance passive, laisse en même temps à chaque grade intermédiaire sa portion d’autorité ou de surveillance, cette subordination venant par degrés aboutir au soldat, qui en est la base…

Art. 2. — Veut Sa Majesté que d’un côté l’obéissance de l’inférieur au supérieur soit toujours respectueuse, prompte, littérale et sans aucune réclamation qui retarde l’exécution de ce qui est ordonné ; mais son intention est en même temps que, de l’autre part, les ordres soient toujours donnés avec décence et fondés en raison ou conformes à la loi.

Art. 3. — Défend expressément Sa Majesté à tous chefs ou commandans, quelque grade qu’ils puissent avoir, de jamais se permettre vis-à-vis de leurs subordonnés aucun propos qui pourrait les injurier ou insulter, se proposant Sa Majesté de punir sévèrement et suivant l’exigence du cas toute transgression d’autorité de ce genre, qui, en mettant l’offense à la place de la réprimande ou de la punition, ôte au commandant toute sa dignité.

Art. 4. — Entend Sa Majesté que cette bienséance dans le commandement, dont la délicatesse et l’honneur doivent suffire pour faire un principe constant entre les officiers de tout grade, ait de même lieu des officiers aux bas officiers et soldats, en sorte que ceux-ci ne soient jamais ni tutoyés, ni injuriés, ni maltraités par eux ; que tous les châtimens qu’ils leur infligeront soient conformes à la loi ; et qu’enfin les officiers les conduisent, les dirigent et les protègent en toute occasion…

Art. 5. — Ce que Sa Majesté ordonne et impose ci-dessus à tous les officiers envers les bas officiers et soldats sera de même strictement observé par les bas officiers envers ces derniers.

Sans doute, il y a autre chose que ces belles prescriptions dans le règlement du 1er juillet, et tous les articles n’en sont pas frappés au même coin. Il en est un surtout contre lequel s’est déchaînée la colère des contemporains avec une telle violence, qu’il fut, on peut le dire, une des causes secondes de la révolution. Je veux parler de la fameuse punition des coups de plat de sabre, empruntée par Saint-Germain au code prussien, et contre laquelle une grande partie de l’armée, même parmi les officiers, avait toujours protesté. Comment le conseil de la guerre, car c’est encore de lui qu’émane ce règlement, comment des hommes comme Gribeauval et Guibert furent-ils amenés à maintenir cette pratique étrangère et souverainement antipathique au caractère français ? Comment ces grands esprits purent-ils croire qu’en réglant le mode d’application des coups de plat de sabre, ils en rendraient l’usage plus tolérable ? Sur les fesses [42] ou sur le dos, tendre l’un ou l’autre, la partie postérieure ou la supérieure, que pouvait bien importer au soldat ? « Je n’aime du sabre que le tranchant, » avait dit l’un d’eux, et toute l’armée de répéter le mot. Il eût fallu l’entendre, il eût fallu surtout comprendre qu’on ne discute pas avec les répulsions et les préjugés nationaux, qu’on les subit. Le conseil de la guerre ne vit pas cela ; il fut de l’avis de ce major du régiment de Nassau à qui Choiseul, un jour, demandait son avis sur les coups de bâton, et qui lui répondit : « Monsieur le duc, j’en ai beaucoup reçu, j’en ai beaucoup donné et je ne m’en suis jamais que bien trouvé… » Ils avaient fait merveille, en effet, dans l’armée prussienne, et ce que les vainqueurs de Rosbach avaient trouvé bon, on avait peut-être le droit de supposer que les vaincus ne le trouveraient pas si mauvais. C’est l’excuse du conseil de la guerre : il crut, dans sa naïveté, que l’honneur allemand n’était pas fait d’un plus vil métal que l’honneur français, qu’une nation qui avait si longtemps subi la torture et tant d’autres choses accepterait la bastonnade. Comme il connaissait mal ce peuple si mobile et si divers en ses impressions, capable, suivant les circonstances, de plus de résignation et de plus de révolte que les autres peuples ; tantôt insensible aux plus lourds fardeaux, tantôt rebelle à la moindre charge, subissant aujourd’hui la pire tyrannie, ingouvernable demain ; le plus aimable et le plus charmant, mais en même temps le plus insaisissable et le plus capricieux des peuples ! Quoi qu’il en soit, le règlement de 1788 méritait certes mieux que les colères des contemporains et que l’oubli dans lequel l’histoire en a laissé l’essentiel, pour ne s’attacher, dans cet ensemble de prescriptions à la fois si militaires et si humaines, qu’à une erreur de détail.

Lorsqu’on 1789, le rapporteur du conseil de la guerre se présenta devant les électeurs de son bailliage, ce fut un tolle général contre cet homme, éminent entre tous. Ni le nombre et l’importance de ses services, ni sa double célébrité de tacticien et d’écrivain ne le sauvèrent d’un, pitoyable échec. Dans toute son œuvre, on ne vit que les coups de plat de sabre [43] ; il paya pour Saint-Germain, qui les avait inventés, lui qui avait essayé d’en corriger l’abus. Alors, une grande amertume, un dégoût de vivre s’empara de Guibert ; il prit une dernière fois la plume pour venger, en quelques pages d’une fière allure, le conseil dont il avait été l’âme, puis il ferma les yeux et s’éteignit.


IV. — LA TACTIQUE.

La guerre de sept ans avait eu pour la tactique les mêmes conséquences que pour l’artillerie. Longtemps, en France, on ne s’était pas douté qu’il « se créait sur les bords de la Sprée une science nouvelle [44]. » On n’avait été frappé que des formes extérieures de la tenue des Prussiens, de leur pas cadencé et de la célérité de leur feu ; on ne comprenait pas qu’ils devaient leurs plus beaux succès à la supériorité de l’ordre adopté par Frédéric II. « En vain le maréchal de Saxe nous avertissait que nous étions dans les ténèbres ; en vain, il écrivait au comte d’Argenson cette lettre si connue dans laquelle il démontre que les Français, ignorans comme ils sont, devraient éviter toutes les affaires de plaine et de manœuvres et se réduire à des coups de main [45]. » Sa voix s’était perdue, et l’on en était encore après Rosbach à traiter de faiseurs et de têtes exaltées [46] les militaires assez osés pour réclamer des changemens à la vieille ordonnance française. Le mot même de tactique avait eu de la peine à s’acclimater : on le trouvait pédant, prétentieux. A la fin pourtant, il avait bien fallu se fendre à l’évidence, admettre que ce n’était pas seulement le hasard et une suite d’accidens de génie qui avaient fait de l’armée prussienne l’incomparable instrument qu’elle était. On avait étudié de plus près le fameux ordre mince et les larges déploiemens de Frédéric II, et l’on avait été frappé des avantages que ce prince en avait retirés dans presque toutes ses campagnes. Bref, il s’était formé petit à petit dans le militaire tout un parti qui ne jurait que par les Allemands et par la tactique allemande, et qui ne voyait de salut que dans l’imitation des grandes manœuvres de Postdam et de Breslau. De là, comme dans l’artillerie, deux écoles, deux systèmes en présence, et, par suite, entre ces deux écoles, ces deux systèmes, une scission profonde, une lutte et des contradictions passionnées. Pendant plus de quinze ans, de 1749 à 1778, l’armée royale eut proprement sa querelle des anciens et des modernes. Comme on était pour Vallière ou pour Gribeauval, pour les rouges ou pour les bleus, on tenait pour l’ordre profond, on pour l’ordre mince, pour l’ordre national ou pour l’ordre prussien, comme on disait. Ici, les partisans de la vieille tactique française et à leur tête le plus illustre de tous, le vainqueur de Bergen et de Sondershausen ; là, tout ce que l’armée comptait de jeunes esprits enclins aux nouveautés et séduits par le succès, derrière Guibert.

D’un côté, la tradition représentée par le premier capitaine du temps, l’expérience, l’âge, le rang, la gloire ; de l’autre, un jeune homme n’ayant pour soi ni l’éclat du nom ni la grandeur des services, mais admirablement doué, tacticien de naissance, écrivain de race et d’une conviction égale à son éloquence. Dans cette lutte mémorable entre deux hommes également faits pour entraîner l’opinion, l’un par l’autorité de sa personne et de son exemple, l’autre par le seul ascendant de sa parole et de sa dialectique serrée, à qui serait l’avantage ? Spectacle bien fait pour émouvoir et passionner les contemporains, et qui nous émeut encore aujourd’hui, car dans ce duel entre deux hommes, entre deux systèmes, sous ce problème d’art militaire agité par nos pères, ce n’était pas seulement la tactique, c’était l’honneur français qui était en jeu. C’était comme aujourd’hui l’existence même de ce pays en tant que grande puissance qui se débattait. Fallait-il, pour reprendre son rang dans le monde, qu’il renonçât aux vieilles traditions de ses plus illustres capitaines, aux dons les plus précieux de sa race et de son génie ? Devait-on, au contraire, en dépit des cruelles leçons de la guerre de sept ans, demeurer fidèle aux unes et ne s’appliquer qu’à développer les autres ?

Des deux parts, les bonnes raisons ne manquaient pas. « Prenez garde ! disaient les Du Mesnil-Durandistes [47], l’ordre profond, c’est l’ordre français par excellence, celui qui répond le mieux au caractère et au tempérament national. Y toucher serait toucher à l’arche sainte et s’exposer à nous enlever dans l’avenir le plus clair de nos avantages. C’est grâce à l’ordre profond que Turenne et ses élèves ont obtenu leurs plus beaux succès. Ces grands hommes, au lieu de se déployer sur quatre rangs et de s’étendre indéfiniment comme on le fait aujourd’hui par esprit d’imitation, laissaient toujours une grande épaisseur à leurs lignes. Alors tout se passait en sièges et en attaques de postes, où la vivacité de l’officier et du soldat français avait un avantage décidé, parce que sa nature le porte bien plus aux assauts, à l’attaque d’un retranchement où chacun se communique son ardeur, son enthousiasme, s’entraîne et se soutient, qu’à la froide bravoure nécessaire dans une bataille rangée, où rien ne dérobe le danger qu’on court et où le sang n’est point allumé [48]. »

« Sans doute, répondaient les Guibertistes, l’attaque à l’arme blanche par colonne sur trente-deux rangs de profondeur, comme dans le système du chevalier Folard ou de Du Mesnil-Durand, était excellente à l’époque de M. de Turenne. L’ordre profond avait sa raison d’être alors ; il n’était pas seulement le plus propre à seconder la vivacité française, il était d’une façon absolue le meilleur. Mais ne sentez-vous pas qu’il est impossible aujourd’hui, et ne l’avez-vous pas vu s’amincir au fur et à mesure et en proportion du progrès des armes à feu ? Sous Maximilien, l’ordonnance était de 30 à 40 hommes de profondeur. Les généraux de Charles-Quint la réduisirent à 25 ou 20 ; Gustave et Nassau, à 10 ; Montecuculli, Condé, Turenne, à 8 et sur la fin du siècle on n’était plus déjà qu’à 5… » Survint la guerre de 1741, et Frédéric II, « d’après ce principe que la longueur du fusil ne permet de tirer que sur trois rangs, donna le premier l’exemple de la réduction à trois hauteurs, exemple qui a été généralement suivi [49]. »

Comment faire autrement ? Comment ne pas opposer aux autres puissances une ordonnance à peu près analogue à la leur ?

Est-ce que les Macédoniens, quand ils inventèrent la phalange, et les Romains, quand ils imaginèrent la légion, se sont jamais inquiétés de l’ordonnance ennemie ? Ils n’en ont pas moins conquis le monde. D’accord, mais ils n’avaient affaire qu’à des peuples armés de sabres, de piques et de javelots. Avant même d’être en mouvement, la phalange aujourd’hui serait décimée par le feu de l’ennemi. Si légère et si mobile que vous la conceviez, votre légion n’y résisterait pas davantage. L’artillerie la mettrait en pièces avec ses canons de à qui portent maintenant à plus de 500 toises, et ses canons de 8 et de 12, devenus assez légers pour être transportés et mis en batterie sur tous les points d’attaque [50]. D’ailleurs, à supposer que vous échappiez à ces dangers, vous n’éviteriez pas celui d’être débordé ou tourné ; les corps profonds peuvent toujours l’être…

« En effet, répliquait Du Mesnil-Durand [51], c’est leur défaut, mais ne vaut-il pas encore mieux sur le champ de bataille risquer d’être tourné que risquer d’être enfoncé ? Supposez que ma colonne soit débordée ; de deux choses l’une : ou elle continue de charger avec impétuosité et renversera tout ce qui est devant elle, et, dans ce cas, c’est l’ennemi qui risque à son tour d’être tourné et qui s’arrête ; ou elle attend l’attaque qui la menace sur ses flancs, et rien ne dit qu’elle ne la repoussera pas ; car le propre de la colonne est d’être aussi forte sur ses flancs que sur son front. » Quant à la tirerie, souvenez-vous de ce qu’en pensait le maréchal de Saxe : « Elle fait plus de bruit que de mal et fait toujours battre ceux qui s’en servent. » Et souvenez-vous de ce précepte : « Il faut marcher fièrement à l’ennemi et défendre à l’infanterie de tirer : cela ne fuit que l’arrêter, et ce n’est pas le nombre d’ennemis tués qui vous donne la victoire, mais le terrain que vous avez gagné. »

Tels étaient les principaux argumens échangés, non sans aigreur parfois, entre les anciens et les modernes. Cependant la question n’avançait pas et la controverse menaçait de s’éterniser, lorsque heureusement Saint-Germain y mit fin par un coup d’autorité. L’ordonnance du 1er juin 1776 parut : il fallut bien s’incliner. L’an d’après, celle du 1er mai 1777 sur la cavalerie complétait la réforme. Rédigées sous l’inspiration des idées de Guibert par une commission où siégeaient entre autres M. de Jaucourt et de Rochambeau, ces ordonnances, sans proscrire nullement l’ordre profond, comme l’auraient souhaité quelques esprits absolus, attribuaient à l’ordre mince la part prépondérante qu’il avait conquise dans les autres armées. Elles retenaient de l’ancien ordre français ce qui avait fait de tout temps sa raison d’être, sa force : la marche en colonne à distance entière, à demi-distance ou à rangs serrés et en masse suivant les cas, laissant aux généraux sous leur responsabilité la faculté de recourir à ce genre de formation, soit pour enfoncer un point de la ligne ennemie, soit pour enlever un obstacle ou traverser un défilé. Mais en même temps l’ordre déployé, le seul qui puisse donner au feu toute sa puissance, s’exécutant au moyen d’une marche oblique et permettant à la ligne de bataille de s’étendre et de se déplacer, d’après les circonstances et le terrain, avec une grande promptitude, devenait l’ordre habituel et régulier.

Guibert l’emportait : c’était son système, beaucoup moins radical en somme qu’on l’avait cru, qui avait le dessus. C’était par une sage transaction que se terminait la querelle qui divisait depuis si longtemps les meilleurs esprits dans le militaire : heureux dénoûment qui, sans contrarier le caractère et les instincts nationaux, faisait toutefois une large et juste part à la nouvelle tactique. On avait pu craindre un moment, sous l’empire des exagérations que provoquent toujours l’esprit de système et le goût déréglé des nouveautés, que l’armée ne perdit la tradition française par excellence de l’offensive et de l’attaque à l’arme blanche. C’était l’écueil dont se préoccupaient avec raison les de Broglie. Les rédacteurs de l’ordonnance de 1776 étaient trop avisés pour ne pas respecter cette tradition dans ce qu’elle avait encore de compatible avec les progrès de la balistique. Mais on peut dire d’eux, — et c’est encore à Guibert que va l’éloge, — qu’ils rendirent à l’armée un signalé service en lui donnant une ordonnance qui lui permit d’affronter à chances égales les troupes les plus manœuvrières.

En 1791, dans le travail de révision auquel la Constituante soumit l’armée, il n’y eut qu’un très petit nombre de points où son ardeur révolutionnaire ne trouva pas l’occasion de s’exercer : l’ordonnance de 1776 fut l’un de ces points ; elle échappa, par bonheur, au vandalisme légal qui avait déjà fait tant de ruines ; et ce fut de ses principes que s’inspirèrent les auteurs du nouveau règlement sur le service en campagne. Quel plus bel éloge à l’adresse des Saint-Germain, des de Muy, des Guibert et de toute cette pléiade d’hommes éminens que l’ancien régime sut trouver pour illustrer ses derniers jours et réaliser en quelques années dans ses institutions militaires plus de progrès qu’on n’en avait fait depuis un siècle ?

L’opposition pourtant n’avait point désarmé, et, pour la vaincre, il fallut encore un dernier effort. Encouragée par la mort de Saint-Germain et par la nomination au secrétariat de la guerre d’un officier-général de la vieille roche, le prince de Montbarey, très brave, très brillant de sa personne, mais absolument réfractaire à toute idée de réforme, les de Broglie s’étaient remis en campagne et Du Mesnil-Durand avait repris sa prédication. Il avait même rédigé sous l’inspiration des deux frères un règlement destiné à remplacer l’ordonnance de 1776 ; C’était la revanche de l’ordre profond sur l’ordre mince qui se préparait, et, pour la rendre plus éclatante, le maréchal avait obtenu du ministre l’autorisation de profiter du rassemblement des troupes au camp de Vaussieux, en Normandie [52], pour faire sur le terrain la comparaison des deux systèmes. Le duel, — car c’en était bien un cette fois, — eut lieu sur les bords de la Saule, au printemps de 1778, au milieu d’un grand concours et dans des conditions de sincérité absolue. Très loyalement, le maréchal avait choisi pour adversaire un des officiers-généraux les plus hostiles à ses idées : Rochambeau. Avec un tel champion, il n’y avait pas de complaisance possible, et l’affaire nécessairement devait être sérieuse.

Elle le fut en effet, et ce dut être, à coup sûr, un attachant spectacle que celui de ces deux hommes également dévoués à leurs idées, et se donnant rendez-vous dans une sorte de tournoi pour en faire la démonstration devant on jury composé de tout ce que l’armée comptait de célébrités.

Pour la première fois, les deux écoles allaient se trouver en présence, non plus cette fois dans une lutte de plume, avec le raisonnement pour seule arme, mais sur le terrain, aux prises avec la réalité. Rochambeau nous a laissé dans ses Mémoires un piquant récit de ces manœuvres, où, malgré toute son habileté, le maréchal eut le dessous dans presque tous les mouvemens qu’il essaya de faire en ordre profond.

« Une seule fois, nous dit-il, il réussit à nous tourner, mais ce fut à condition de renoncer lui-même au système des colonnes serrées, de déployer sur un espace de cinq quarts de lieues, et de faire marcher sa première ligne contre ses principes, dans l’ordre mince. » L’épreuve était concluante, et jamais encore aussi complet hommage n’avait été rendu par une autorité pareille à la nouvelle tactique. Le duc de Broglie en conçut bien un peu d’humeur, et lorsque Rochambeau, l’affaire terminée, s’approcha « les larmes aux yeux et lui parla pathétiquement, il parut touché, mais ne voulut pas être convaincu. » Quoi qu’il en soit, l’armée l’était, elle, « et sa voix en faveur de l’ordonnance fut si forte qu’elle ne put être étouffée par la profonde vénération qu’elle avait pour le maréchal, et qu’elle s’élevait des tentes des soldats [53]. »

Le triomphe de Guibert était complet cette fois ; après quinze ans d’efforts, de résistances et d’obstacles vaincus, de luttes contre la routine, contre « cette subordination d’âge et de grade qui, dans l’année, s’étend jusque sur les pensées [54], » il touchait enfin la terre promise et tenait le succès. Encore un peu et c’était la gloire ; il y entrait de son vivant même. Mais ses jours étaient comptés, et l’on a vu sa triste fin. Il était de ceux que l’ingratitude tue tout aussi bien que la fièvre ; il en mourut en 1791, en pleine force intellectuelle, à quarante-sept ans. Deux ans plus tard, à défaut d’un grand commandement qu’on ne lui eût probablement pas donné, il aurait en la satisfaction de voir son admirable Essai de tactique entre les mains des généraux improvisés de la république, servant de guide à leur inexpérience et leur enseignant l’art de vaincre.

Tel était, à la veille de la révolution, l’état des principaux organes et services de l’armée royale. A présent, pour rassembler en un jugement d’ensemble les traits épars de l’étude qu’on vient de lire, il nous faut revenir en arrière et reprendre, l’une après l’autre, en les résumant, toutes les parties dont elle se compose.

Et d’abord, pour procéder par ordre, le nombre ? Sous ce rapport, l’armée royale était loin de compte : elle ne venait plus qu’au troisième ou quatrième rang en Europe, après avoir été si longtemps au premier. Sur une population de 26 millions d’âmes environ, son effectif n’était que de 150,000 hommes, tandis que l’Autriche et la Prusse, infiniment moins peuplées, la dernière surtout, entretenaient : l’une 180,000 et l’autre 160,000 hommes sous les drapeaux.

Aux troupes réglées venait, il est vrai, s’ajouter la milice, dont l’effectif pouvait atteindre 70,000 hommes, et qui avait toujours suffi, même dans les plus mauvais jours, à boucher les trous faits dans » les rangs de la troupe réglée par le feu et la maladie. Néanmoins, tout en tenant compte de ce renfort, la force de l’armée royale n’était plus en rapport avec le développement des autres grandes puissances militaires.

Le gouvernement n’ignorait pas cette situation, ni qu’il en était cause en grande partie ; car, avec une meilleure administration, il lui eût été facile de réaliser de notables économies sur l’armée, qui lui coûtait près du double de ce qu’elle aurait dû lui coûter [55], et d’appliquer ces économies à l’augmentation de son état militaire. Mais cette réforme était trop intimement liée à toutes celles dont il avait pris l’initiative pour être abordée séparément, comme l’avaient essayé Saint-Germain et le conseil de la guerre, et c’est aux états-généraux qu’était réservé l’honneur de l’accomplir. Le recrutement dans les troupes réglées n’était guère moins défectueux que l’effectif : la base en était beaucoup trop étroite. C’était par enrôlemens volontaires, à prix d’argent, qu’on entrait au service du roi. Tout ce qui exerçait un métier ou possédait seulement de quoi vivre, artisans, ouvriers, commerçans, petits rentiers, y échappait. Les engagemens se faisaient principalement dans les grandes villes, et portaient surtout sur la partie flottante et nomade de la population. On trouvait là toute une pépinière de gens ayant l’aptitude et le goût de la vie militaire, et qui faisaient, en général, aussi bien dans l’armée qu’ils eussent mal fait dans une autre carrière. Mais il n’y en avait jamais assez pour les besoins, et la plupart des compagnies, réduites à se recruter presque exclusivement dans cette catégorie d’individus, demeuraient le plus souvent incomplètes. De là de grands embarras pour les chefs de corps et une cause permanente de faiblesse pour l’armée. De là aussi beaucoup d’abus, de pratiques et de marchandises frauduleux que la sévérité des ordonnances ne parvenait pas toujours à réprimer.

Dans la milice, le système en vigueur était infiniment plus large : le sort désignait les partans. En principe, rien de plus équitable. Mais, en fait, l’abus des dispenses viciait complètement l’institution et en rejetait toute la charge sur le peuple des campagnes. Chose à noter : la bourgeoisie, si sévère pour d’autres inégalités, n’avait jamais réclamé contre celle-là.

La composition des troupes avait été longtemps fort irrégulière. L’armée, comme toutes les institutions de l’ancien régime, s’était formée peu à peu, de pièces et de morceaux, au fur et à mesure des circonstances et des besoins. Il en était résulté de grandes disparates et beaucoup de confusion, nos régimens n’ayant ni les mêmes effectifs, ni le même nombre de bataillons et d’escadrons, ni la même solde, ni les mêmes droits, avantages ou honneurs. Peu à peu cependant, ces différences s’étaient effacées, et les dernières ordonnances avaient ramené tous les corps, sauf l’infanterie légère et la maison du roi, à la même constitution.

La proportion des diverses armes avait également subi quelques retouches : éclairé par l’expérience des dernières campagnes, le conseil de la guerre s’était efforcé de donner plus d’importance aux corps légers, tant dans l’infanterie que dans les troupes à cheval. Excellente mesure, qui devait avoir pour effet de rendre l’armée plus mobile et plus capable de résister, en cas de nouvelle guerre, aux entreprises de la cavalerie ennemie.

La formation des troupes en divisions permanentes était, depuis bien des années déjà, le vœu de tous les hommes de guerre expérimentés. C’était le seul moyen de permettre aux divers corps de passer du pied de paix au pied de guerre, et d’arriver, par le contact de tous les jours, par des exercices et des manœuvres d’ensemble, sous des chefs permanens, à cette cohésion qui fait les armées solides et disciplinées. L’ordonnance capitale du 17 mars 1788 venait de réaliser cette grande réforme.

L’organisation des milices subsistait toujours telle qu’elle avait été réglée par l’ordonnance de 1778 et 1779 : à 78 bataillons de garnison, destinés à doubler les 78 régimens de ligne, à 14 régimens provinciaux et à 15 régimens de grenadiers royaux.

A dire vrai, cette organisation était plus importante sur le papier qu’en réalité ; car depuis la paix, à part les régimens de grenadiers royaux, qui avaient été rassemblés de loin en loin et partiellement, aucun appel n’avait eu lieu. Cependant, au premier danger de guerre, comme les cadres subsistaient toujours, la mise en activité des troupes provinciales n’eût souffert aucune difficulté.

La maison du roi, dans un temps où le souverain et les princes du sang avaient, à l’exception de Condé, cessé de paraître aux armées ou n’y faisaient que de malheureuses apparitions, comme le duc d’Orléans à Ouessant, n’était plus qu’un coûteux anachronisme, une troupe de parade, que de glorieux souvenirs ne protégeaient plus qu’imparfaitement contre la malignité publique. Elle avait déjà perdu plusieurs corps et elle était destinée, dans un temps prochain, à subir de nouvelles réformes, que l’état des finances commandait impérieusement. Mais le mal n’était pas bien grand ; c’était même une opinion fort répandue dans le militaire que, si l’armée gagnait à cette réforme la création de trois ou quatre bons régimens de ligne, sa force n’en serait nullement diminuée.

Le commandement, par suite de plusieurs causes, les unes fortuites et qui tenaient plus aux hommes qu’aux choses, les autres inhérentes à l’ancien régime, à sa constitution et à ses défauts, n’était pas toujours demeuré à la hauteur de sa tâche. La vénalité des emplois, l’absence d’une règle d’avancement, la multiplicité des grades, enfin et surtout le favoritisme en faisaient souvent la proie des incapables et des intrigans. Tant que le pouvoir s’était perpétué dans la main de princes tels qu’Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, et de ministres comme Sully, Richelieu et Louvois, l’armée n’avait pas eu trop à souffrir de ces vices d’organisation et de ces abus. Sous Louis XV, au contraire, à l’époque de la Pompadour, elle y avait perdu toute force et toute dignité, et, pendant plusieurs années, elle avait offert le spectacle des plus déplorables compétitions. La corruption de la cour s’était transportée dans les camps et les avait changés en autant de foyers d’intrigue et de lieux de plaisir. Vainement, quelques généraux de vieille roche, comme les d’Estrées, les de Broglie, les Saint-Germain, protestaient par leur exemple et se distinguaient, dans ce relâchement général, par leur caractère et leur fermeté. Le parti des petits-maîtres et des roués finissait toujours par l’emporter. Mais cette anarchie n’avait eu qu’un temps, et c’est une grave erreur historique, en même temps qu’une criante injustice, de juger, comme on l’a fait si souvent, les institutions militaires du XVIIIe siècle sur les tristesses et les scandales de cette lamentable époque. Dans la guerre de Flandre, la valeur française s’était illustrée par une suite de succès éclatans. La guerre de sept ans elle-même n’avait pas été sans gloire, et déjà du vivant de Louis XV, Choiseul était parvenu, dans une certaine mesure, à tirer l’armée du discrédit où elle était tombée sous l’influence des maîtresses. Avec Louis XVI, la politique d’alcôve n’était plus à craindre, et, pour rendre au commandement toute sa dignité, il avait suffi d’un retour d’honnêteté dans le gouvernement et de quelques bons choix, comme celui de l’intègre de Muy : si riche était encore en hommes de valeur et de talent cette grande noblesse si décriée par la faute de quelques-uns des siens ! Après deux siècles de guerres presque ininterrompues, on aurait pu la croire à bout de forces ; jamais, au contraire, elle n’avait été plus vivace et plus féconde ; jamais la source où la France avait déjà puisé tant et de si beau sang n’avait plus abondamment coulé. Quand l’envoi d’un secours aux Américains fut décidé, le roi n’eut qu’un embarras, celui de choisir entre tant de braves gens le chef de l’expédition : pour un qui obtint le commandement, vingt le méritaient et s’y fussent distingués à l’égal de Rochambeau.

Dans un état fortement constitué, les cadres importent au moins autant que le commandement ; ils avaient toujours été bons dans l’armée royale, et si haut qu’on remonte dans son histoire, on est frappé de la supériorité qu’elle offre en cette partie. Ce n’est plus ici l’élite, la fleur de la noblesse française, prodigue des talens et du génie de ses plus illustres enfans ; c’est la pauvre petite noblesse de province qui fournit modestement à l’armée son contingent héréditaire, qui donne au roi, sans compter, le meilleur de soi-même : sa mâle et forte progéniture, ses gars les plus solides et les mieux trempés ; de vrais lurons, destinés, dès le ventre de leur mère, au service, élevés dans cette idée, n’en concevant ni n’en pouvant imaginer d’autre, et préludant à leur futur métier par la rude existence du gentilhomme campagnard. A dix ans, avant même de leur mettre un livre entre les mains, on leur a déjà mis un cheval entre les jambes. A douze ou treize ans, pour achever leur éducation physique et leur donner quelque teinture de science, le père les conduit à l’école militaire ; au besoin il vendrait, pour en payer les frais, son dernier moulin. Ainsi faisait déjà l’aïeul, ainsi fera le petit-fils, et ainsi de suite, et : « Vive le roi ! »

Ainsi s’est formée et perpétuée sur toute la surface du sol une race de forts et de braves, nés pour la guerre, naturellement aptes à la faire. Une longue sélection les a doués pour l’action, taillés pour la lutte : jarret d’acier, poignet de fer et poitrine d’athlète, plus de muscles que de nerfs, ils ont tout ce qu’il faut pour courir à l’ennemi, le frapper et le terrasser. « En avant ! » telle est leur devise, et quand ils s’élancent au combat, leur emblème, c’est le coq gaulois se dressant sur ses ergots et poussant son cri de bataille. Voilà bien leur image, en effet. Un peu vains, un peu glorieux, raides, portant beau, formant une caste à part et fiers d’y appartenir, méprisant tout ce qui n’est pas d’épée, querelleurs, amoureux comme tout coq bien né, mais avec cela si brillans, d’une si chaude et si chevaleresque bravoure, aimant et faisant si bien leur métier, trouvant si naturel de donner leur vie pour la gloire assaisonnée d’un morceau de pain, de si bons coqs de combat enfin, de vieille et de pure race française, qu’on ne peut s’empêcher de les admirer et de saluer en eux plusieurs siècles de dévoûment et d’héroïsme.

Le cadre des bas officiers n’a pas derrière lui cette longue tradition d’honneur et de fidélité. Mais quel solide mérite ! Dans les régimens, ce sont eux qui expédient le gros de la besogne et règlent tout le détail du service. Blanchis sous le harnais, on peut s’en rapporter à leur expérience et se fier à leur autorité : ferrés sur le règlement, à cheval sur la discipline, on peut être sûr qu’ils sauront faire observer l’une et l’autre. Seulement, pourquoi les appeler « bas ? » Il n’y a rien de bas dans l’armée ! Et le fusil, tout comme l’épée, ne devrait-il pas anoblir ? Pourquoi surtout cette barrière infranchissable entre eux et les officiers particuliers ? Beaucoup seraient très capables de monter au commandement d’une section de compagnie et même d’une compagnie. Quelle sottise et quelle imprudence de les confiner dans leur médiocrité !

A présent, le soldat. Dans les troupes réglées, l’espèce en était généralement bonne. Pour dégrossir un paysan, il faut des mois ; en quelques semaines, on peut d’un gamin de Paris faire un militaire très présentable. Or c’était surtout dans la population et sur le pavé des grandes villes que se recrutaient les régimens de ligne. Dans le tas, sans doute, il se trouvait bien quelques drôles et beaucoup de gens sans foyer et sans aveu sur lesquels il fallait avoir l’œil. Mais le plus grand nombre, en somme, une fois dans le rang, s’amendaient et devenaient avec le temps d’excellens troupiers : entreprenans, adroits, industrieux, sachant s’arranger, se débrouiller, comme on dit, durs à la fatigue, solides au feu, calmes dans les retraites, ayant de la bonne humeur et la répandant tout autour d’eux, animant la tente ou la chambrée du récit de leurs exploits, et sachant sur le bout du doigt l’histoire du régiment, le type du vieux grognard, enfin. Prenez un grenadier de Charlet, mettez-lui sur le dos un habit à la française, sur la tête un tricorne et de la poudre ; c’est le même homme et, entre les deux, il n’y a que l’épaisseur d’une chanson de Béranger. De même, sous le conscrit de Grévin, vous retrouvez le milicien, avec son air ahuri et bon enfant, sa forte senteur rurale et sa gaucherie. Ici pourtant, la ressemblance n’est plus aussi frappante : le conscrit aujourd’hui monte en grade et rattrape les camarades ; le milicien, lui, reste toujours milicien. Triste et dur métier, sans honneur et sans récompense : rien que les charges, aucune des joies et des petits revenans-bons de l’uniforme ; pas un applaudissement, pas un regard de femme qui le paie de sa peine et soutienne son courage. C’est l’éternel sacrifié : au pays, le sort est tombé sur lui, chétif ; pourquoi ? Pourquoi lui et pourquoi pas Jean ? Au régiment, on ne l’aime guère, on dirait d’un intrus ; pourquoi ? En campagne, il marche, il souffre, il se bat, sans grand enthousiasme peut-être, mais, enfin, il se bat, il est frappé, il meurt, et ce sont toujours les autres : c’est Auvergne ou Picardie, c’est Chamboran ou Bercheny, ce sont les gardes-françaises ou les gendarmes qui en ont toute la gloire ; pourquoi ? Parce que c’est ainsi, pauvre être ; ne cherche pas le pourquoi des choses de la vie ! Peut-être un jour, dans bien des années, en songeant à la triste destinée, quelque vaincu du sort, comme toi, sentira-t-il une pitié dans son cœur et donnera-t-il un souvenir à la mémoire. En attendant, prends ton lot, fais la route, et si tu succombes à mi-chemin, tombe en priant pour la France et tais-toi.

Avec de bons cadres, en temps ordinaire, il n’y a pas de troupe indisciplinée. A l’intérieur, en effet, l’ordre ne laissait rien à désirer dans le militaire, et jusqu’aux premiers jours de la révolution, il se maintint parfaitement. La machine, supérieurement agencée, marchait toute seule. En campagne, il n’en allait pas toujours de même : il suffit d’une défaite, à la guerre, pour détraquer les plus solides ressorts. C’est la loi générale, plus encore pour le Français que pour les autres peuples. Il faut à son impressionnabilité le succès, la victoire, autrement il se dérange et se démoralise. Le bourgeois, de tout temps, s’en est fort indigné. Des soldats qui boivent, qui pillent et qui ribaudent, quelle horreur ! Effectivement, le dos au feu, le ventre à table, on a peine à comprendre ces choses-là : elles ont pourtant leur excuse.

L’armée royale au XVIIIe siècle, dans les dernières années de guerre surtout, ne pouvait échapper à toutes les causes de démoralisation qui se résumaient pour elle dans la suite ininterrompue de ses malheurs. Mais quelle armée, fût-elle de bronze, n’y eût payé son large tribut ? L’Autriche n’avait-elle pas ses Pandours, la Russie ses Cosaques et la triomphante Prusse elle-même ses fameux hussards de Seydlitz, qui n’étaient guère plus disciplinés, j’imagine, ni plus tendres aux populations que les troupes de Soubise ou de Biche-lieu, et Frédéric II, tout comme Broglie, n’était-il pas obligé de faire pendre de temps en temps « quelques-uns de cette canaille [56] ? » Il en est ici comme plus haut de la solde, des vivres ou des hôpitaux : si l’on s’en rapportait aux mémoires et relations du temps, et même à la correspondance des généraux, aigris par le malheur, on se ferait du soldat français l’idée d’un véritable monstre. En réalité, le plus souvent, quand il échappe à ses chefs, qu’il pille ou qu’il se livre à des excès, c’est tout bonnement un homme qui a faim, ou que la chair tourmente, et qui obéit à la loi de la nature en satisfaisant l’une et l’autre. La guerre développe les plus nobles ardeurs, élève l’homme au-dessus de lui-même, et sera toujours, en dépit des philosophes, la grande faiseuse de héros et de demi-dieux. Les plus beaux travaux de la paix, la science, l’art, ne parurent qu’après, et le Cedant arma togœ n’a jamais été qu’un mot de rhéteur. Mais il faut bien qu’elle paie sa rançon à l’humanité ; et, dans le même temps qu’elle exalte les plus nobles-facultés de l’homme, elle déchaîne en lui la bête et le ramène parfois à L’animalité primitive. Elle serait trop belle, autrement !

Quoi qu’il en soit et pour conclure sur la discipline, si l’on prend isolément l’armée royale dans les mauvaises années du XVIIIe siècle, on est frappé de sa démoralisation. Si l’on regarde aux autres armées, et dans les documens allemands, on demeure frappé de la ressemblance des situations. Ce qu’on ne voit pas, en revanche, chez le voisin, c’est une armée tombée, si bas, après une si extraordinaire accumulation de revers, se relever si vite et reprendre avec tant de vigueur, en si peu d’années, son ancienne vertu. Entre la fin de la guerre de sept ans et le commencement de la guerre d’Amérique, il n’y a que quinze ans ; entre les troupes de l’une et celles de l’autre, il y a tout un monde. Comment s’est opérée cette transformation ? Est-ce par la violence et la compression à outrance, par l’application maladroite et systématique de la discipline et des procédés prussiens ? Nullement ; jamais, à aucune époque, la loi militaire n’a parlé un langage plus humain et plus élevé qu’en ces dernières années de l’ancien régime. Depuis longtemps déjà, la sensibilité du siècle avait pénétré l’armée et tempérait la rigueur des ordonnances par l’excessive indulgence des autorités chargées de les appliquer. En 1788, des mœurs cette sensibilité passe dans le code lui-même et le transforme. Ce n’est pas à la force, en dépit de quelques, apparences contraires, que la royauté demande le rétablissement de l’ordre ; tout en maintenant énergiquement le principe tutélaire de l’obéissance passive, elle fait appel à la raison, à l’honneur du soldat, elle rend hommage à sa dignité d’homme et de citoyen, et le relève dans sa propre estime en imposant le respect de sa personne à ses chefs.

Dans les armes spéciales, Le génie n’avait jamais perdu la place éminente qu’il tenait depuis Vauban, et la création de l’école spéciale de Mézières avait achevé de le mettre tout à fait hors de pair en Europe. En revanche, l’artillerie s’était laissé dépasser par la plupart des puissances, et les dernières guerres n’avaient que trop montré son infériorité. Gribeauval parait : aussitôt tout change, et par un prodige d’activité dont on ne retrouve pas l’analogue dans notre histoire, voici l’armée qui, en quelques années, retrouve son ancienne supériorité. D’un bond, elle rattrape et même elle laisse bien loin derrière soi les artilleries rivales.

Pareillement la tactique : jusqu’à la guerre de sept ans, elle était demeurée fort arriérée, la vieille et classique théorie de l’ordre profond, reprise et rajeunie par d’ardentes controverses, tyrannisant encore la plupart des officiers-généraux, les empêchait de voir que les progrès de l’artillerie et les changemens apportés par Frédéric II à l’ordonnance impliquaient la réforme de la nôtre. Par bonheur, ici encore, de l’inépuisable fonds où la France monarchique a toujours trouvé l’homme qu’il lui fallait au moment décisif, des rangs de cette petite noblesse d’épée qui vient de lui donner Gribeauval, sort un autre et non moins illustre réformateur. Guibert surgit, et par son admirable Essai de tactique, il entreprend et bientôt achève fa conquête de l’opinion. L’ordre profond, la colonne si chers aux vieux soldats, si propres à seconder la vivacité française, gardent une place honorable dans la nouvelle ordonnance ; mais c’est l’ordre mince, sur quatre rangs de profondeur, qui devient la règle. Désormais, sous le rapport des déploiemens, l’armée royale est à la hauteur de l’armée prussienne elle-même ; encore quelques manœuvres d’ensemble dans le genre de celles de Metz ou de Vaussieux, et elle n’aura plus rien à lui envier.

Au total, et pour conclure, beaucoup plus de bon que de mauvais, quelques vices et de grandes vertus : un effectif insuffisant, quoique soutenu par un puissant système d’alliances offensives et défensives ; un mode de recrutement défectueux, trop étroit dans les troupes réglées, injuste dans les provinciales ; de grands abus dans le commandement ; des règles d’avancement insuffisantes ; trop de grades et de gradés ; un état-major surabondant et beaucoup trop coûteux ; une maison trop nombreuse ; une milice imparfaitement exercée et militarisée ; en revanche, une composition très solide fondée comme aujourd’hui sur l’ordre divisionnaire ; une bonne formation, des cadres incomparables, une excellente espèce de soldat, une discipline généralement exacte, un code fort humanisé, un génie sans égal, une artillerie redevenue la première du monde par le nombre et la perfection de son matériel, autant que par la valeur de son personnel ; une nouvelle tactique, œuvre de génie « la plus propre à former de grands hommes » pour les luttes à venir, a dit Napoléon, voilà l’aspect de l’armée royale en 1789, et voilà le bilan de l’ancien régime en matière militaire.

Vienne la guerre à présent, la revanche de Rosbach est prête ! A l’abri de ses forteresses, protégées par la muraille vivante de ses 218 bataillons d’infanterie, de ses 206 escadrons de troupes à cheval, de ses 7 régimens d’artillerie de ligne et de ses 76,000 hommes de milices, forte de sa population énorme pour l’époque et de sa jeunesse militaire plus belliqueuse que jamais [57], la France peut regarder froidement l’Europe. Car, sans compter ses propres ressources, contre l’Angleterre, elle a l’Espagne et sa marine ; contre la Prusse, elle a l’Autriche ; avec un peu de décision [58], elle aurait même la Russie, qui vient d’ouvrir la Baltique à son commerce ; à Constantinople, sans être prépondérante comme à l’époque de la paix de Belgrade [59], et malgré l’atteinte portée par les affaires de Hollande au prestige du gouvernement de Louis XVI, son influence ne le cède encore à nulle autre. Il n’y a qu’une ombre à ce tableau : l’argent qui manque, la détresse du trésor royal qui s’oppose à l’augmentation de l’effectif et qui paralyse notre diplomatie. Mais voici venir la Constituante, et ce que le conseil de la guerre n’a pu terminer, ce que les notables n’ont pas su faire, les représentans élus de la nation sauront bien, sans doute, eux, l’accomplir : détruire le gaspillage et les abus, créer des ressources et les administrer avec prudence. L’ancien régime a terminé sa tâche, achevé sa journée ; il laisse à ses successeurs un instrument d’une extrême solidité, encore que vicieux ou faussé dans quelques-unes de ses parties. A eux de le redresser, de le perfectionner, et de le porter à son maximum de puissance.


ALBERT DURUY.

  1. Voyez la Revue du 15 mai et du 1er juin.
  2. Sont-elles si changées ?
  3. La différence énorme de nos dépenses à celles des puissances étrangères tient sans doute à ce que toutes les denrées, fournitures et matières premières à l’usage des troupes coûtent plus cher en France que partout ailleurs. Mais elle tient aussi à des points plus décisifs : à la disette d’argent où se trouve tout de suite l’administration, et de là au besoin où nous sommes de nous mettre pieds et poings liés dans les mains des entrepreneurs ; à notre maladresse à tirer parti des moyens du pays où nous faisons la guerre ; à notre habitude de ne savoir rien faire qu’avec des attirails énormes et à prix d’argent ; enfin, a tant et tant d’abus, soit de routine, d’ignorance ou de malversation, que je ne puis ni n’ose m’y arrêter. » — (Guibert, Défense du système de guerre moderne.)
  4. Guibert, Essai général de tactique, II, 302.
  5. Guibert, Ibid.
  6. Rousset, le Comte de Gisors, p. 171.
  7. Elle avait cependant donné de bons résultats lors de l’expédition de Corse, où elle avait été pour la première fois expérimentée. (Guibert, Essai général, II, 308.)
  8. Mémoires de Saint-Germain.
  9. Voir sur ce point Mention, Saint-Germain et ses réformes.
  10. Titres II et X de l’ordonnance du 17 mars 1788 sur l’administration générale de l’armée.
  11. Édit du 17 avril 1788.
  12. Voir sur ce point la série des ordonnances.
  13. Xavier Audouin, Histoire de l’administration de la guerre.
  14. Servan, le Soldat-Citoyen.
  15. Jusqu’en 1750, il n’y eut pas de médecins ni de chirurgiens rétribués par le roi.
  16. Xavier Audouin, Histoire de l’administration de la guerre. Le même écrivain rappelle à ce sujet que la réputation des chirurgiens français était déjà si bien établie que Frédéric II, lorsqu’il organisa le service de santé, y créa deux places de chirurgiens français.
  17. Archives de la guerre. — Le premier acte d’indiscipline un peu grave qu’on y rencontre est une protestation des officiers du régiment de Busigny contre les ordres qu’ils avaient reçus du roi lors de la répression des troubles de Bretagne au moment de la convocation des états-généraux. Et c’est en vain que La Fayette, dans ses Mémoires, a tenté, pour se disculper, de rejeter sur la monarchie la responsabilité des graves désordres qui accompagnèrent et suivirent la convocation des états-généraux. Les deux ou trois faits qu’il cite n’ont pas, à beaucoup près, l’importance et le caractère de généralité qu’il cherche à leur attribuer.
  18. Détail de la prise de Prague, par M. de Mirepoix. (Extrait des campagnes de Broglie et de Belle-Isle.)
  19. Lettre à Breteuil du 7 septembre 1741.
  20. Lettre à Breteuil du 10 octobre 1741.
  21. Lettre à Breteuil du 1er novembre 1741.
  22. En 1742, après la reddition de Linz, le comte de Ségur se plaint du désordre qui s’est mis dans sa troupe, et déclare à Breteuil qu’il a dû pour le réprimer « faire casser la tête à quatre soldats, » et qu’il a pris le parti à l’avenir de ne plus les faire « tirer au billet. » Autant de maraudeurs pris, autant de fusillés. (Lettre du 16 février 1742.) — Lors de sa retraite de Bavière, en 1743, Broglie est obligé de recourir aux mêmes moyens expéditifs pour empêcher le pillage. Il enjoint à ses divisionnaires a de faire casser la tête aux délinquans, au défaut de l’exécuteur. »
  23. Servan, Encyclopédie méthodique.
  24. Encyclopédie méthodique.
  25. Camille Rousset, le Comte de Gisors, p. 334.
  26. D’après ce règlement (titre VIII, article 2), défense était faite aux commandons de division d’avoir plus de seize plats à leur table, aux maréchaux de camp plus de douze : « La chère, ajoutait le règlement, sera simple et militaire, sans aucune recherche de luxe ; on ne pourra faire usage ni de cristaux ni de fruits montés. »
  27. L’ordonnance de 1757 n’avait produit aucun effet, et tout de suite elle avait été transgressée. (Voir Roussel, le Comte de Gisors.) — Un autre règlement provisoire de 1778 sur le service en campagne contenait quelques dispositions restrictives, mais encore bien insuffisantes, dit Servan dans l’Encyclopédie.
  28. Instruction de Belle-Isle pour le comte de Gisors au moment où celui-ci devient colonel du régiment de Champagne.
  29. Lettre du maréchal de Broglie à l’intendant Séchelles, à Prague, le 13 mars 1742.
  30. Rousset, le Comte de Gisors.
  31. Voir la préface des Mémoires du maréchal de Saxe. Voir aussi Montbarey : « Le maréchal de Saxe avait introduit dans son quartier-général et à la suite de l’année tous les délassemens et toutes les facilités dont les officiers auraient dû jouir en temps de paix. Des vivandiers nombreux et bien approvisionnés pouvaient tous les jours de repos fournir à ces officiers les moyens de subsistance qu’ils auraient pu trouver dans leurs garnisons. Une troupe de comédiens, établie au quartier-général, assurait leur divertissement. Ce luxe ne se bornait pas au seul quartier-général du maréchal commandant ; il était imité par M. le comte de Clermont et M. le comte de Lowendal, lorsque ces deux lieutenans-généraux commandaient des corps détachés de la grande armée… » — La veille de Raucoux, il y avait grande représentation au quartier-général, à Tongres, et ce fut l’actrice chargée d’annoncer la représentation du lendemain qui prévint l’armée par un couplet qu’il y aurait relâche pour cause de bataille :
    Demain, nous donnerons relâche,
    Quoique le directeur s’en fâche ;
    Vous voir eût comblé nos désirs,
    Mais il faut céder à la gloire.
    Nous ne songeons qu’à vos plaisirs,
    Vous, ne songez qu’à la victoire !
    Apres ce couplet, l’aide-major-général, chargé du service, parut et dit tout haut que la retraite servirait, ce soir-là, de générale… (Montbarey, I, 31.)
  32. Tout cet argent n’était pas, il est vrai, perdu pour les pays conquis. Les officiers-généraux entre lesquels il était réparti, d’après un ancien usage, le consommaient le plus souvent sur place, et par le grand état de maison qu’ils tenaient « rendaient bien vite en consommations ce qu’ils retiraient en subsides. » (Montbarey, I, 68.)
  33. « Si la troupe a pris ses quartiers d’hiver en pays ennemi, le général principal aura 15,000 florins de gratification pris sur le pays ; ceux d’infanterie et de cavalerie, 10,000 ; les lieutenans-généraux, 7,000 ; les généraux-majors, 5,000 ; les capitaines de cavalerie, 2,000 ; les capitaines d’infanterie, 1,800 ; les subalternes, 100 ducats ; les soldats, pain, bière et viande gratis, mais point d’argent, parce que l’argent dit déserter. Il faut que le général tienne la main à ce que tout cela se fasse avec ordre. Point de pillage ; mais qu’il ne chicane pas trop les officiers pour quelques légers profits. »
  34. Observations de Pâris-Duverney (20 décembre 1757). — Ces désordres, au surplus, n’étaient pas particuliers à l’armée française. L’armée prussienne elle-même en souffrait : « Si le brigandage et le désordre des femmes et des goujats continue, écrivait Frédéric II au prince royal de Prusse son frère, le 5 juillet 1758. Il sera bon de faire un exemple et de faire pendre quelques-uns de cette canaille. »
  35. Ceci ne s’applique pas à la première année de la guerre de sept ans : Le début de la guerre, en 1757, dit Montbarey dans ses Mémoires, avait été brillant : l’avenir des états du roi de Prusse sur le Rhin, l’occupation presque sans combat du cercle de Westphalie, le passage du Necker, la victoire d’Hastembeck, la conquête de l’électoral de Hanovre, du duché de Brunswick et de tout le pays depuis Brème jusqu’aux portes de Magdebourg, enfin le triomphe et l’éclat spécieux de la capitulation de Closier-Seven, tout avait imprimé à cette campagne un caractère très propre à flatter l’amour-propre de la nation. »
  36. Retzow, Guerre de sept ans.
  37. Roussel, Comte de Gisors, p. 367.
  38. Le tirage au billet avait lieu quand plusieurs hommes avaient été pris en flagrant délit de maraude. On les faisait alors tirer au sort, et celui qui amenait le billet avait la tête cassée.
  39. Encyclopédie, au mot Voleurs.
  40. Cette punition consistait à faire administrer au délinquant, par un certain nombre de ses camarades, des coups de baguettes sur le dos.
  41. Xavier Audouin, Histoire de l’administration de la guerre.
  42. Article 55 : « Los coups de plat de sabre ne seront jamais donnés autrement que sur les fesses, l’homme condamné à les recevoir étant à cet effet couché sur le ventre, et allongé sur une botte de paille et sur le lit de camp. »
  43. N’alla-t-on pas jusqu’à l’accuser d’avoir proposé « d’infliger aux officiers la peine des fers et de taire subir aux soldats le supplice de leur couper les jarrets. » (Voir dans le premier volume du Journal d’un voyage en Allemagne, de Guibert, la notice historique de Toulongeon.)
  44. Guibert, Éloge du roi de Prusse.
  45. Ibid.
  46. Montbarey, Mémoires, passim.
  47. Du nom de Du Mesnil-Durand, le plus infatigable adversaire de Guibert et de l’ordre mince.
  48. Montbarey, Mémoires.
  49. Du Coudray, l’Ordre profond et l’ordre mince considérés par rapport aux effets de l’artillerie.
  50. Du Coudra, même ouvrage.
  51. Discours préliminaire des fragmens de tactique.
  52. A l’occasion de la guerre d’Amérique et d’un projet de descente en Angleterre.
  53. Guibert, t. III, p. 206.
  54. Essai de tactique, t. II, p. 347.
  55. « La France, écrirait Guibert à l’époque de la guerre d’Amérique, entretient à peine aujourd’hui 140,000 hommes de troupes réglées avec 106 millions, tandis que la Russie en entretient 150,000 avec 27 ou 28 millions, la Prusse environ 180,000 avec 50 millions, et l’Autriche à peu près autant avec 61 ou 62. » Il est vrai, et Guibert omet ce point important, que la matière première et les denrées étaient déjà beaucoup plus chères en France que dans le reste de l’Europe.
  56. Ce qui ne l’empêchait pas, à l’occasion, de donner à ces canailles les plus déplorables exemples. Guibert, qu’on ne peut se lasser de citer, raconte à ce propos le trait suivant : « Arrivés à Dresde. — Vu les jardins du comte de Brülh… Restes surprenais de la magnificence inouïe de ce ministre : galerie où il renfermait ses tableaux, immense et bien décorée… Ruines d’un kiosque, le plus beau qui existât en Europe. Le roi de Prusse, sans autre motif qu’une petite haine contre le comte de Brühl, l’a fait démolir (lors du siège de Dresde) ; il a de même fait tout dégrader dans le jardin : statues, peintures, tout est enlevé on mutilé. Anecdotes déshonorantes pour ce prince : il a fait brûler un château superbe du comte de Brühl, et il voyait des fenêtres de son quartier-général, avec un plaisir et une ironie barbares, la flamme de cette exécution ; il a fait couper les allées et le mail du grand jardin royal, hors la ville. Il donnait aux uns les vases, aux autres les statues. Qu’il est affreux que le génie se dégrade ainsi ! Jardins du comte de Brühl hors la ville un peu plus épargnés ; il lui en coûta pour cela 40,000 écus d’argent comptant… » Et ailleurs : « La route est par Hubertsbourg, maison de chasse de l’électeur ; c’est là que s’est conclue la paix dernière. Le château est bien situé : c’était la maison favorite du feu roi, et il l’avait magnifiquement meublée ; elle a été entièrement pillée par les Prussiens. On dit que ce fut par ordre exprès du roi ; les rois conquérons n’aiment pas les rois chasseurs. »
  57. La guerre d’Amérique avait complètement relevé le moral de l’armée. Ségur, qui l’avait faite, le constate à plusieurs reprises dans ses Mémoires : « Nous avions réussi : les États-Unis étaient indépendants ; l’Angleterre venait d’éprouver notre force ; les revers de la guerre de sept ans étaient effacés… La jeunesse, sans rester indifférente à ces importans débats (la lutte entre Colonne et Necker), se plaisait davantage à la politique, surtout à celle qui nous offrait encore quelques chances de guerre. On parlait déjà de différends assez sérieux qui s’élevaient entre la cour de Vienne et la république des Provinces-Unies. On disait que la guerre en serait peut-être le résultat, et que la France ne pourrait éviter d’y être entraînée… La jeunesse militaire en était charmée, et lorsque je rejoignis le régiment de Ségur, que je commandais, je le trouvai rempli d’ardeur. Chacun croyait qu’avant un an nous serions en campagne. Tous les corps qui n’avaient pu être employés ni dans l’Amérique ni dans l’Inde brûlaient du désir de sortir d’une inaction qui durait depuis vingt ans, inaction aussi insupportable pour les Français qu’elle l’était autrefois, selon les anciens auteurs, pour les Germains et pour les Francs. » — Lorsque le dissentiment s’accuse entre les Hollandais et les Autrichiens, en 1784, Ségur dit encore : « Quand je revins à Paris (après un voyage en Angleterre), je trouvai les esprits de plus en plus animés contre l’Autriche, qui menaçait la Hollande d’une invasion prochaine. La jeunesse ardente prenait vivement parti pour la cause des Hollandais, c’est-à-dire pour la guerre. » — Même note en 1787, lors de l’invasion de la Hollande par la Prusse : « La guerre eût été à cette époque une diversion utile, qui eût à la fois relevé notre influence et porté au dehors l’ardeur d’une jeunesse lasso de repos. » (III, 247.)
  58. Voir sur le projet de quadruple alliance négocié par Ségur pendant sa présence en Russie les Mémoires de ce diplomate et le Choiseul Gouffier de M. Pingaud.
  59. Voir sur nos relations avec l’empire ottoman à cette époque la substantielle et près intéressante étude de M. Albert Vandal sur la mission du marquis de Villeneuve.