L’Arroseur/Texte entier

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Juven et Cie (p. 5-123).


L’Arroseur


C’était le printemps !

Un printemps tard éclos, mais tout de suite redevenu radieux et peut·être même torride.

Les petites femmes enfin désemmitouflées — oh qu’enfin ! — trottinaient alertes, jolies comme des cœurs, avec leurs robes claires et leurs chapeaux où s’apâlissaient les rubans bleu tendre ou les plumes roses, si peu roses qu’on eût dit des plumes arrachées à des ailes d’âme. C’était le printemps  !

De leurs tables et chaises, les limonadiers encombraient tout l’asphalte ambiant, ne laissant à la passée des pédestres que l’insuffisante et granitique bordure des trottoirs. C’était le printemps !

Les dames de la petite bourgeoisie examinaient l’alpaga d’antan de leur mari et, non sans liesse, constataient qu’il pourrait encore aller très bien cette année. C’était le printemps !

Dans les cafés de la rive gauche, des jeunes hommes tumultueusement chevelus demandaient de quoi écrire, pour, en des vers brisés mais définitifs, dire la Gloire du Renouveau. C’était le printemps !

L’oxygène et l’azote de l’air avaient poliment fait place à l’arome volatilisé du tant doux lilas, et de toutes parts, dans la ramure, les bourgeons pétaient comme de petits malappris. C’était le printemps !

L’allégresse était peinte sur tous les visages, sauf un.

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Sauf un : celui d’un brave garçon, qui s’appelait et s’appelle encore, d’ailleurs, Gaston de Puyrâleux.

Récemment libéré du service militaire, Gaston avait eu juste le temps de dévorer l’héritage d’un oncle, lequel mérite en passant une courte mention.

Le vieux duc Loys de Puyrâleux, après une existence toute d’austérité et d’agronomie, tomba, au cours d’un de ses voyages à Paris, dans les lacs charmeurs d’une jeune femme sans conduite qu’on appelle la Môme-Pipi. Une nuit, le pauvre gentilhomme apoplectique succomba dans les bras de cette sirène enrouée, au troisième étage d’un garni de la rue Lamarck (XVIIIe arrondissement).

Très fin-de-siècle, Gaston fit un joli cadeau à la Môme-Pipi, organisa de décentes funérailles à son oncle Loys et ne connut point de répit que sa petite fortune n’eût passé dans les mains, moitié de cocottes, moitié de grecs.

— Quand je n’aurai plus d’argent, se disait-il, avec la philosophie de la vingt-cinquième année, je me ferai sauter le caisson.

L’heure arriva, plutôt qu’à son tour, et le caisson ne sauta pas.

Est-ce qu’on se fait sauter le caisson quand il fait ce temps-là ! (Car je crois avoir fait observer plus haut que c’était le printemps.)

Gaston de Puyrâleux en était là de ses réflexions, quand il rencontra sur le Boulevard un gros homme qu’il avait connu au Tréport.

— Tiens, monsieur de Puyrâleux !… Comment allez-vous ?

— Très bien, je vous remercie… c’est-à-dire, quand je dis très bien, vous savez…

— Seriez·vous souffrant ?

— Non, mais…

Et Gaston narra au gros homme sa triste situation.

Le gros homme se trouvait être, détail ignoré de Gaston, un fort entrepreneur d’arrosage de la ville de Paris. Il compatit vivement à la détresse du jeune homme.

— Si j’osais vous offrir une place dans mes bureaux ?

— Oh ! les bureaux, vous savez, ça n’est pas beaucoup mon affaire.

— Je ne peux pourtant pas vous proposer de mener un tonneau d’arrosage.

— Pourquoi pas ?

— Comment, vous consentiriez ?…

— Parfaitement !… Moi, pourvu que j’ai le cul sur un siège et des guides dans les mains, je me fiche du reste.

— !!!!

— Quant à ce qui est de la capacité, vous pouvez vous en rapporter à moi. Je sors du Royal-Cambouis, et je conduirais une prolonge de Paris à Orléans sur un fil télégraphique.

— Entendu alors.

— Entendu.

Et le lendemain matin, le dernier des Puyrâleux se mettait en devoir d’arroser copieusement la place de la Concorde, qui lui avait été assignée.

C’était le printemps !

Les petites femmes enfin désemmitouflées — oh ! qu’enfin !… (Voir plus haut.)

C’était si bien le printemps que Gaston perdit complètement la notion exacte des choses.

Les voitures affluaient au Bois.

Gaston, une fleur de marronnier à la boutonnière, crut qu’il en était encore à son époque de splendeur.

Il enveloppa d’un coup de fouet son robuste percheron et enfila l’avenue des Champs-Elysées. (Avez·vous remarqué que, dans les histoires, les percherons sont toujours de robustes percherons ?)

Maintenant, il allait au petit trot, sans souci des grandes eaux qu’il traînait derrière lui.

Tous ses vieux amis, toutes ses anciennes maîtresses le reconnaissaient, effarés. Lui les saluait gracieusement de la main : bonjour, bon ! Bonjour, chère ! Salut, vieux C… !

La vérité m’oblige à reconnaître que ses avances étaient accueillies plus froidement.

Le tonneau se vidait un peu sur tout le monde, sur les jambes des chevaux, sur les roues des voitures. Une famille qui se promenait dans une charrette fort basse fut totalement inondée.

C’est ainsi que Gaston arriva au Lac.

La présence d’un tonneau d’arrosage au trot parmi la carrosserie fine causa un scandale abominable.

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Un gardien du bois s’interposa et remit Gaston avec son appareil hydraulique à deux sergents de ville, qui conduisirent le tout à la fourrière.

Le jeune comte prit gaiement la chose ; mais tous les vieux Puyrâleux, depuis ceux d’Azincourt jusqu’à celui de la rue Lamarck, eurent en leur sépulcre un long frémissement (un joli alexandrin, ma foi !) : pour la première fois, on menait en fourrière l’équipage d’un des leurs.

C’était le printemps !


Colydor


Son parrain, un maniaque pépiniériste de Meaux, avait exigé qu’il s’appelât, comme lui, Polydore. Mais nous, ses amis, considérant à juste titre que ce terme de Polydore était suprêmement ridicule, avions vite affublé le brave garçon du sobriquet de Colydor, beaucoup plus joli, euphonique et suggestif davantage.

Lui, d’ailleurs, était ravi de ce nom, et ses cartes de visite n’en portaient point d’autre. Également, on pouvait lire en belle gothique Colydor sur la plaque de cuivre de la porte de son petit rez-de-chaussée, situé au cinquième étage du 327 de la rue de la Source (Auteuil).

Il exigeait seulement qu’on orthographiât son nom ainsi que je l’ai fait : un seul l, un y et pas d’e à la fin.

Respectons cette inoffensive manie.

Je ne suis pas arrivé à mon âge sans avoir vu bien des drôles de corps, mais les plus drôles de corps qu’il m’a été donné de contempler me semblent une pâle gnognotte auprès de Colydor.

Quelqu’un, Victor Hugo, je crois, a appelé Colydor le sympathique chef de l’école Loufoque, et il a eu bien raison.

Chaque fois que j’aperçois Colydor, tout mon être frémit d’allégresse jusque dans ses fibres les plus intimes.

— Bon, me dis-je, voilà Colydor, je ne vais pas m’embêter.

Pronostic jamais déçu.

Hier, j’ai reçu la visite de Colydor.

— Regarde-moi bien, m’a dit mon ami, tu ne me trouves rien de changé dans la physionomie ?

Je contemplai la face de Colydor et rien de spécial ne m’apparut.

— Eh bien, mon vieux, reprit-il, tu n’es guère physionomiste. Je suis marié.

— Ah bah !

— Oui, mon bonhomme. Marié depuis une semaine. Encore mille à attendre et je serai bien heureux !

— Mille quoi ?

— Mille semaines, parbleu !

— Mille semaines ? À attendre quoi ?

— Quand je perdrais deux heures à te raconter ça, tu n’y comprendrais rien !

— Tu me crois donc bien bête ?

— Ce n’est pas que tu sois plus bête qu’un autre, mais c’est une si drôle d’histoire !

Et, sur cette alléchance, Colydor se drapa dans un sépulcral mutisme. Je me sentais décidé à tout, même au crime, pour savoir.

— Alors, fis-je de mon air le plus indifférent, tu es marié…

— Parfaitement.

— Elle est jolie ?

— Ridicule.

— Riche ?

— Pas un sou.

— Alors quoi ?

— Puisque je te dis que tu n’y comprendrais rien.

Mes yeux suppliants le firent se raviser.

Colydor s’assit dans un fauteuil, n’alluma pas un excellent cigare et me narra ce qui suit :

« Tu te rappelles le temps infâme que nous prodigua le Seigneur durant tout le joli mois de mai ? J’en profitai pour quitter Paris, et j’allai à Trouville livrer mon corps d’albâtre aux baisers d’Amphitrite.

« En cette saison, l’immeuble, à Trouville, est pour rien. Moyennant une bouchée de pain, je louai une maison tout entière, sur la route d’Honfleur.

« Ah ! une bien drôle de maison, mon pauvre ami ! Imagine-toi un heureux mélange de palais florentin et de chaumière normande, avec un rien de pagode hindoue brochant sur le tout.

« Entre deux baisers d’Amphitrite, j’excursionnais vaguement dans les environs.

« Un dimanche entre autres, — oh ! cet inoubliable dimanche ! — je me promenais à Houlbec, un joli petit port de mer ma foi, quand des flots d’harmonie vinrent me submerger tout à coup.

« À deux pas, sur une place plantée d’ormes séculaires, une fanfare, probablement municipale, jetait au ciel ses mugissements les plus mélodieux.

« Et autour, tout autour de ces Orphées en délire, tournaient sans trêve les Houlbecquois et les Houlbecquoises.

« Parmi ces dernières…

« Crois-tu au coup de foudre ? Non ? Eh bien, tu es une sinistre brute !

« Moi non plus, je ne croyais pas au coup de foudre, mais maintenant !…

« C’est comme un coup qu’on reçoit là, pan ! dans le creux de l’estomac, et ça vous répond un peu dans le ventre. Très curieux le coup de foudre !

« Parmi ces dernières, disais-je donc, une grande femme brune, d’une quarantaine d’années, tournait, tournait, tournait.

Est-elle jolie ? Je n’en sais rien, mais à son aspect, je compris tout de suite que c’en était fait de moi. J’aimais cette femme, et je n’aimerais jamais qu’elle.

« Fiche-toi de moi si tu veux, mais c’est comme ça.

« Elle s’accompagnait de sa fille, une grande vilaine demoiselle de vingt ans, anguleuse et sans grâce.

« Le lendemain, j’avais lâché Trouville, mon castel auvergno-japonais, et je m’installais à Houlbec.

« Mon coup de foudre était la femme du capitaine des douanes, un vieux bougre pas commode du tout et joueur à la manille aux enchères, comme feu Manille aux enchères lui-même.

« Moi, qui n’ai jamais su tenir une carte de ma vie, je n’hésitai pas, pour me rapprocher de l’idole, à devenir le partenaire du terrible gabelou !

« Oh ! ces soirées au Café de Paris, ces effroyables soirées uniquement consacrées à me faire traiter d’imbécile par le capitaine, parce que je lui coupais ses manilles ou parce que je ne les lui coupais pas. Car, à l’heure qu’il est, je ne suis pas encore bien fixé.

« Et puis je ne me rappelais jamais que c’était le dix le plus fort à ce jeu-là. Oh ! ma tête, ma pauvre tête !

« Un jour enfin, au bout d’une semaine environ, ma constance fut récompensée. Le gabelou m’invita à dîner.

« Charmante, la capitaine, et d’un accueil exquis. Mon cœur flamba comme braise folle. Je mis tout en œuvre pour arriver à mes détestables fins, mais je pus me fouiller dans les grandes largeurs.

« Je commençais à me sentir tout calamiteux, quand un soir — oh : cet inoubliable soir !… Nous étions dans le salon : je feuilletais un album de photographies, et elle, l’idole, me désignait : Mon cousin Chose, ma tante Machin, une belle-sœur de mon mari, mon oncle Un Tel, etc., etc.

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« — Et celle-ci, la connaissez-vous ?

« — Parfaitement, c’est Mlle Claire.

« — Eh bien ! pas du tout ! C’est moi à vingt ans.

« Et elle me conta qu’à vingt ans, elle ressemblait exactement à Claire, sa fille, si exactement qu’en regardant Claire elle s’imaginait se considérer dans son miroir d’il y a vingt ans.

« Était-ce possible !

« Comment cette adorable créature, potelée si délicieusement, avait-elle pu être une telle fille sèche et maigre ?

« Alors, mon pauvre ami, une idée me vint qui m’inonda de clartés et de joies.

« Enfin, je tenais le bonheur !

« Si la mère a ressemblé si parfaitement à la fille, dis-je, il est certain qu’un jour, la fille ressemblera parfaitement à la mère.

« Et voilà pourquoi j’ai épousé Claire la semaine dernière.

« Aujourd’hui, elle a vingt ans, elle est laide. Mais dans vingt ans, elle en aura quarante, et elle sera radieuse comme sa mère.

« J’attendrai, voilà tout. »

Et Colydor, évidemment très fier de sa combinaison, ajouta :

— Tu ne m’appelleras plus loufoc, maintenant… hein !



Le moderne Financier


La soif de l’or — auri sacra fames — est devenue tellement impérieuse au jour d’aujourd’hui, que beaucoup de gens n’hésitent pas, pour se procurer des sommes, à employer le meurtre, la félonie, parfois même l’indélicatesse.

L’acquisition rapide d’un gros numéraire demeurera comme la caractéristique de notre fâcheuse époque.

De mon temps, les choses ne se passaient pas ainsi ; les gens travaillaient, touchaient leur modeste salaire, prélevaient sur ce pécule les pièces de monnaie nécessaires à l’achat de leur fricot et de leurs hardes, au paiement de leur bail, aux mois d’école des petits, etc.

Le reste de l’argent venait s’enfourner dans des bas de laine — pourquoi, de laine ? Et quand un brave homme avait son bas de laine plein d’écus, les voisins disaient de lui : « Voilà quelqu’un qui a du foin dans ses bottes ! »

Cet état de choses ne valait-il pas, entre nous, la mare de fange qui nous sert d’époque ? Ah ! si on pouvait remonter le cours du temps !

Pas plus tard qu’hier, on m’a montré un monsieur, dont l’aspect est celui d’un parfait gentleman, et qui, pourtant, a fait fortune, grâce à des procédés que ma plume se cabre à conter.

Ayant gagné quelques sous à Nice, voilà deux ou trois ans, dans le commerce des confetti et spirales noirs pour personnes en deuil, il alla passer un mois dans un petit watering-place du Calvados qui s’appelle Lion-sur-Mer.

L’idée lui vint de fonder dans cette localité une maison de banque, qu’il baptisa froidement : Crédit Lionnais.

L’idée est simple, me direz-vous.

Parfaitement, mais ne fallait-il pas moins y songer.

Tout de suite, son établissement prospéra comme un putois.

Les prospectus portaient ces mots alléchants : seule maison garantissant 15 ou 20 pour cent, sur les placements de père de famille.

Auriez-vous hésité, vous qui haussez les épaules, à porter vos quatre sous vers cette caisse bénie ? Vous auriez été le seul, alors.

Devant l’immense succès de son entreprise, notre financier dut ouvrir plusieurs succursales en province et à Paris, dans un des plus somptueux immeubles du quartier de la Bourse.

Son titre habilement choisi de Crédit Lionnais lui permettait d’établir de petits malentendus, non sans profit pour lui.

Apportait-on de l’argent ? Il l’acceptait sans que tressaillît un muscle de sa face.

En venait-on toucher ? « Pardon, disait-il gentiment, c’est avec un i que nous nous écrivons. Adressez-vous en face. »

En beaucoup moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, la place de Paris fut envahie par son papier (pour plus d’un million, m’affirmèrent les frères Cohen).

C’est alors qu’il imagina un petit truc, pas vertigineusement délicat, mais plutôt ingénieux, et qui d’ailleurs réussit à merveille.

La caisse du Crédit Lionnais (succursale W) fut installée dans une petite pièce habilement machinée.

Un garçon de la banque de France, supposons, arrivait dans le but de recouvrer un effet de 3 480 francs (trois mille quatre cent quatre-vingts francs) : l’indélicat banquier prenait le papier, puis comptait à haute voix :

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— Mille… deux mille… trois mille, ça fait trois mille… Cent, deux cents, trois cents, quatre cents, ça fait quatre cents… Vingt, quarante, soixante, quatre-vingts… Votre compte y est bien, mon ami ?

Imprudent, confiant, le garçon de banque passait sa tête dans le guichet.

À ce moment, un simple déclic abattait une lame très lourde et fort coupante, assez semblable à celle dont se sert la justice française pour déterminer la mort de ses criminels.

La tête, détachée du tronc, roulait dans une sébile placée ad hoc.

Un second déclic ouvrait une trappe et faisait béer le trou d’une cave, également ad hoc, où venait s’effondrer le tronc de l’infortuné.

Et à qui le tour ?

Un beau jour, disparurent trente-sept garçons de recette.

Comme il faisait très chaud, l’affaire transpira.

Heureusement pour lui, notre homme était protégé, moitié par les francs-maçons, moitié par les Jésuites.

Il s’en tira avec seize francs d’amende.


L’aventure de l’Homme-orchestre


— Voulez-vous prendre un verre avec moi, mon brave ?

— Très volontiers ! fit l’homme.

Et l’homme s’assit à ma table, en face de ce merveilleux panorama du golfe Juan, devant l’escadre mollement balancée sur ses ancres.

C’était bien le moins que je régalasse cet homme, qui venait de me régaler moi tout seul, lui tout seul, d’un splendide concert à plusieurs instruments.

Je dis moi tout seul, parce que j’étais à ce moment l’unique client de la terrasse du café (ma jeune compagne terminait sa toilette).

Je dis lui tout seul, parce qu’il était un homme-orchestre.

Pour qu’il bût plus à son aise, je l’invitai à se débarrasser tout au moins de sa vielle et de sa flûte de Pan.

Il accepta, eut un léger sourire et dit :

— Vous n’êtes pas comme la comtesse russe, vous !

— Comme la comtesse russe ?… Quelle comtesse russe ?

— Oh ! rien… Une histoire qui m’est arrivée la semaine dernière.

— Contez-moi cela.

— Il était midi. J’avais grand’hâte d’arriver à Menton, car je commençais à crever de faim et de soif. Tout à coup, je m’entends appeler : « Hé ! monsieur le musicien, monsieur le musicien ! » Je me retourne et j’aperçois une jolie petite bonne tout essoufflée d’avoir tant couru : « Madame la comtesse voudrait que vous veniez lui jouer quelque chose dans le jardin. »

Les affaires, ma foi, n’étaient pas si brillantes cette année : je ne crus pas devoir refuser une commande probablement avantageuse et je suivis la petite bonne.

La comtesse, c’est une bonne femme qui n’est pas très vieille, très vieille, mais qui n’est pas non plus très jeune, très jeune. Et puis, elle n’est pas très laide, mais elle n’est pas non plus très belle. Elle n’a qu’une chose pour elle : des yeux gris épatants ! Et surtout une façon de s’en servir ; avec elle on est fixé tout de suite.

Tout mon répertoire y passa, depuis le Trovatore jusqu’à Tararaboum de ay ! Et à chaque morceau, une pièce de cent sous qu’elle me faisait remettre par la petite bonne.

Quand j’eus égrené toute ma provision :

— Peut-être, dit la comtesse, voudriez-vous vous rafraîchir ?

— Ça ne serait pas de refus, noble dame ! Un verre d’absinthe, par exemple.

— Précisément j’en ai d’exquise. Carlotta, apporte la bouteille d’absinthe Cusenier !

Comme je me disposais à me mettre un peu à mon aise en me débarrassant de mon chapeau chinois, la comtesse prit un air désolé :

— Oh ! je vous en prie, mon ami, restez comme ça.

L’absinthe bue, la comtesse devint encore plus aimable :

— Voulez-vous me faire l’amitié de déjeuner avec moi, mon ami ?

Vous auriez accepté, n’est-ce pas ? Moi aussi.

Le déjeuner eût été tout à fait charmant, si cette diablesse de femme n’avait pas eu l’idée de me faire manger avec tout mon attirail sur le corps.

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— Vous êtes bien plus joli comme ça ! Restez comme ça !

Après déjeuner :

— Venez vous laver les mains dans mon cabinet de toilette.

Nous montons, et, en moins d’une minute, voilà ma comtesse passée dans un peignoir des plus suggestifs.

Les bras étendus vers moi, elle crie :

— Viens !

Pour le coup, je me crois autorisé à enlever mes instruments de musique. C’était vraiment l’occasion, avouez-le !

Mais elle, se tordant comme une panthère :

— Non !… Tu es beau comme ça !… Je t’aime comme ça !… Viens comme ça !…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le récit de mon homme-orchestre m’avait charmé. Un joli cas de comtesse russe ! pensais-je.

Et comme il n’achevait pas :

— Alors, vous êtes venu comme ça !

— Dame ! il a bien fallu ! Mais voyez-vous comme c’est commode d’être galant envers une dame avec un chapeau chinois sur la tête, une grosse caisse sur le dos, une vielle sur le ventre, une flûte de Pan sur la bouche, etc !

— Ça s’est bien passé tout de même ?

— Avec des natures comme cette comtesse-là, ça se passe toujours bien !



Pète-Sec


Ton ami Pète-Sec commence à devenir rudement rasant, affirma Trucquard en se jetant tout habillé sur son lit.

Rien n’était plus vrai : ce terrible Pète-Sec, lequel, d’ailleurs, n’avait jamais été son ami, commençait à devenir rudement rasant.

De son vrai nom, il s’appelait Anatole Duveau et était le fils de M. Duveau et Cie, scieries en gros (ancienne maison Hondiret, Duveau et Cie, rue Vivienne, à Paris.

Pour le moment, il exerçait les fonctions de sous-lieutenant de réserve dans la compagnie où j’évoluais, pour ma part, en qualité de réserviste de deuxième classe (ce n’est pas la capacité qui m’a manqué pour arriver, mais bien la conduite).

Dès le premier jour, ce Duveau mérita son sobriquet de Pète-Sec et fut notre bête noire à tous.

Alors que les officiers de l’active se conduisaient à notre égard comme les meilleurs bougres de la terre, lui, Pète-Sec, faisait une mousse de tous les diables et un zèle dont la meilleure part consistait à nous submerger de consigne, salle de police et autres apanages.

Comme nous n’étions pas venus, en somme, à Lisieux pour coucher à la boîte, nous résolûmes, quelques réservistes et moi, de mettre un frein à l’ardeur de ce soyeux en délire, et notre procédé mérite vraiment qu’on le relate ici.

Le colonel, ou plutôt le lieutenant-colonel, car la garnison de Lisieux ne comporte que le 4e bataillon et le dépôt, avait autorisé à coucher en ville tous les réservistes mariés et accompagnés de leur épouse.

Bien que célibataire à cette époque, je déclarai effrontément être consort et j’obtins mon autorisation.

Inutile d’ajouter qu’une foule de garçons dans mon cas agirent comme moi, et si la société des Lits Militaires avait tant soit peu de cœur, elle nous enverrait un joli bronze en signe de gratitude.

Le brave lieutenant-colonel avait ajouté au rapport que les réservistes couchant en ville devaient réintégrer leurs logements aussitôt après la retraite sonnée.

Cette dernière clause, bien entendu, resta pour nous lettre morte.

L’exercice fini, on rentrait chez soi se livrer à des soins de propreté, après quoi on dînait. Et puis on tachait vaguement de tuer la soirée au concert du café Dubois ou à l’Alcazar ( !) de la rue Petite-Couture.

Au commencement, tout alla bien : des officiers nous coudoyaient, nous reconnaissaient et nous laissaient parfaitement tranquilles. Mais voilà-t-il pas qu’un soir le terrible sous-lieutenant Pète-Sec s’avisa de faire un tour au concert.

Ce fut des lors une autre paire de manches. Nous ayant aperçus dans la salle, il nous invita, sans courtoisie apparente, à rompre immédiatement si nous ne voulions pas attraper quatre jours.

Cette perspective décida de notre attitude : nous rompîmes.

Mais nous rompîmes la rage au cœur, et bien décidés à tirer de Pète-Sec une éclatante vengeance.

Laquelle ne se fit pas attendre.

Quarante-huit heures après cette humiliation, voici ce qui se passait au Café Dubois, sur le coup de neuf heures et demie :

Pète-Sec entre et jette un regard circulaire pour s’assurer s’il n’y a pas d’hommes dans le public.

Comme par la force de l’habitude, un jeune homme se lève, porte gauchement la main à la visière de son chapeau (c’est une façon de s’exprimer) et semble fourré dans ses petits souliers.

L’œil de Pète-Sec s’illumine : voilà un homme en défaut !

— Qu’est-ce que vous f… ici, à cette heure-là ?

— Mais, mon lieutenant…

— Il n’y a pas de mon lieutenant ! Payez et rompez.

— Mais, mon lieutenant…

— Vous avez entendu, n’est-ce pas ? Payez et rompez !

— Mais, mon lieutenant, je ne fais de mal à personne en prenant un grog et en entendant de la bonne musique avant d’aller me coucher.

— Vous savez bien que le colonel…

— Le colonel ! Je m’en f…

— Vous vous f… du colonel !

— Oui, je me f… du colonel, et de toi aussi, mon vieux Pète-Sec !

C’en était trop !

Pète-Sec, suffoqué d’indignation, interpella deux sergents qui se trouvaient là, en vertu de leur permission de dix heures.

— Empoignez-moi cet homme-là et menez-le à la boîte !

Cet homme-là acheva de boire son grog, régla sa consommation et dit simplement :

— Vous avez tort de me déranger, mon lieutenant. Ça ne vous portera pas bonheur.

— Taisez-vous et donnez-moi votre nom.

— Je m’appelle Guérin (Jules).

— Votre matricule ?

— Souviens pas.

— Je vous en ferai bien souvenir, moi.

Les deux sous-officiers emmenèrent l’homme, pendant que Pète-Sec grommelait, indigné :

— Ah ! tu te f… du colonel !

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Le lendemain matin, ce fut du joli ! En arrivant au poste, Anatole trouva le sergent de garde en proie à la plus vive perplexité.

Mon lieutenant, qu’est-ce que c’est donc que ce civil que vous avez fait coffrer hier soir ? Ah ! il en a fait un potin toute la nuit !… Tenez, l’entendez-vous qui gueule ?

Anatole avait pâli.

Diable ! si l’homme d’hier n’était pas un réserviste…

Précisément, un caporal amenait le prisonnier.

— Ah ! c’est vous, mon petit bonhomme, s’écria le captif, qui m’avez fait arrêter hier sans l’ombre d’un motif ! Et bien, vous vous êtes livré à une petite plaisanterie qui vous coûtera cher !

Pète-Sec était livide.

— Vous n’êtes pas réserviste ?

— Ah çà, est-ce que vous me prenez pour un sale biffin comme vous ? Je sors des Chass’ d’Af’ moi !

— Vous me voyez au désespoir, monsieur…

— Vous m’avez arrêté illégalement et séquestré arbitrairement. Je vais de ce pas déposer une plainte chez le procureur de la République.

Pendant cette scène, des hommes s’étaient attroupés devant le poste, et un adjudant venait s’enquérir des causes du scandale.

Pète-Sec versa rapidement dans l’oreille du séquestré quelques paroles qui semblèrent le calmer.

Ils s’éloignèrent tous deux, causant et gesticulant.

Au bout de quelques minutes, dans un petit café voisin, Pète-Sec tirait de sa poche un objet qui ressemblait furieusement à un carnet de chèques, en détachait une feuille sur laquelle il traçait de fiévreux caractères et regagnait la caserne où il ramassait immédiatement huit jours d’arrêts, pour arriver en retard à l’exercice.

Le soir même, un fort lot de réservistes, après un copieux dîner en le meilleur hôtel de Lisieux, passaient une soirée exquise au café Dubois.

On payait du champagne aux petites chanteuses, en exigeant toutefois qu’elles le dégustassent aux cris mille fois répétés de : « Vive Pète-Sec ! »

C’était bien le moins !

À partir de ce jour, le redoutable Pète-Sec devint doux comme un troupeau de moutons. On lui aurait taillé une basane en pleine salle du rapport qu’il n’aurait rien dit.

Il s’abstint strictement de fréquenter les endroits vespéraux de Lisieux.

Seulement, quand ses vingt-huit jours furent finis, qu’il rentra chez lui, et qu’un personnel obséquieux s’empressa :

— Bonjour, mon lieutenant !… Comment ça va, mon lieutenant ?… Avez-vous fait un bon voyage, mon lieutenant ?

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Mon lieutenant, par-ci ! Mon lieutenant, par-là !

Anatole Duveau s’écria d’une voix sombre :

— Le premier qui m’appelle : Mon lieutenant, je le fous à la porte !


Curieux cas de sensibilité
chez un requin.


On causait de l’intelligence des bêtes et de leurs états d’âme possibles.

Chacun y était allé de sa petite histoire.

Moi, j’avais conté l’habituelle mienne qui me sert depuis tant d’ans, avec un succès jamais démenti, à savoir : le chien dont on oublie la pâtée, qui va dans le jardin et rentre avec, dans sa gueule, une touffe de myosotis, symbole de souvenance.

D’autres en avaient conté d’autres.

— Et Miss Kara, fit quelqu’un, vous ne dites rien ?

Miss Kara Bynn, effectivement, durant tout cet entretien, n’avait pas desserré les dents, de fort jolies dents, d’ailleurs.

(Miss Kara Bynn est une extraordinaire tireuse australienne auprès de laquelle

L’étonnant Ira Paine[1]
Tire à peine.)

Alors, miss Bynn daigna desserrer ses jolies dents, et voici ce qu’elle dit :

— Ah ! oui, les bêtes ? Un silence.

— Oui, les bêtes, insistâmes-nous.

— Et aussi les poissons ?

— Pourquoi pas ?

— Alors, écoutez mes paroles.

Et tous, nous nous suspendîmes aux rouges lèvres de Kara Bynn.

— C’était l’année dernière, quand je partis de Sydney à bord du steamer Creen Pig. Un requin accompagnait notre bateau, un seul requin, mais toujours un requin. Quelque fois, on le pêchait, et tout de suite il était remplacé par un autre. À croire, mesdames et messieurs, qu’il existe, dans les Océans, un Officiel très vigilant annonçant chaque matin : Le requin Un Tel est promu, en remplacement du requin Tel Autre (décédé). Bref, nous avions toujours, évoluant dans notre parage, un brave requin.

Après avoir humecté sa copieuse gorge d’un bon petit whisky, miss Kara Bynn continua :

— Par un beau matin, je vis s’approcher de moi un jeune matelot du bord, un beau garçon, un superbe garçon même. Il tenait à la main une petite bourse en toile à voile qu’il s’était amusé à me confectionner de ses propres mains. Mes initiales K. B. y étaient brodées en fil goudronné. Ce n’était peut-être pas un article bien parisien, mais venant tout droit du cœur de ce bel et brave garçon, la simple offrande alla tout droit au cœur de la belle et brave fille que je suis. Car, n’en doutez pas, je suis une belle et brave fille.

L’assentiment se peignit sur nos faces unanimes.

Miss Kara reprit :

— Tout de suite, je transbordai dans ma nouvelle bourse l’argent que j’avais dans mon préalable porte-monnaie, et pour bien prouver à mon beau donateur le prix que j’attachais à son présent, je jetai à la mer le porte-monnaie vide… Alors, il se passa une étrange chose. Le requin se précipita de toute sa vorace et terriblement armée gueule. Il allait avaler le porte-monnaie, quand, d’un vigoureux coup de nageoire, il recula de deux ou trois brasses. Puis, il revint sur la petite épave, la flaira, en contourna fébrilement les alentours, et… peut-être allez-vous douter ?

— Oh ! que non pas ! déniâmes-nous.

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— De grosses larmes s’échappèrent des yeux du monstre. Et puis, nous le vîmes virer lof pour lof et s’enfoncer dans l’horizon, en proie à une indéniable et poignante tristesse. Un vieux matelot du bord nous donna la clef de l’énigme. Dans la substance qui constituait la partie extérieure du porte-monnaie, notre requin avait reconnu la peau de sa mère.


Dressage


Dimanche dernier, aux courses d’Auteuil, je fis la rencontre du Captain Cap et je ressentis, de cette circonstance, une joie d’autant plus vive que je croyais, pour le moment, notre sympathique navigateur en rade de Bilbao.

La journée de dimanche dernier n’est pas tellement effondrée dans les abîmes de l’Histoire qu’on ne puisse se rappeler l’abominable temps qui sévissait alors.

— Mouillé pour mouillé, conclut Cap après les salutations d’usage, j’aimerais mieux me mouiller au sein de l’Australian Wine Store de l’avenue d’Eylau. N’est-ce point votre avis ?

— J’abonde dans votre sens, Captain.

— Alors filons !

Et nous filâmes.

Qu’est-ce qu’il faut servir à ces messieurs ? demanda la gracieuse petite patronne.

— Ah ! voilà, fit Cap. Que pourrait-on bien boire ?

— Pour moi, fis-je, il pleut dans mon cœur comme il pleut sur la ville, en sorte que je vais m’envoyer un bon petit corpse raviver.

— C’est une idée ! Moi aussi, je vais m’envoyer un bon petit corpse reviver. Préparez-nous, madame, deux bons petits corpse revivers, je vous prie.

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À ce moment, pénétra dans le bar un homme que Cap connaissait et qu’il me présenta.

Son nom, je ne l’entendis pas bien ; mais sa fonction, vivrais-je aussi longtemps que toute une potée de patriarches, je ne l’oublierai jamais.

L’ami de Cap s’intitulait modestement : chef de musique à bord du Goubet !

Notez que le Goubet est un bateau sous-marin qui doit jauger dans les 10 tonneaux. Vous voyez d’ici l’embarquement de la fanfare !

Cet étrange fonctionnaire se mit à nous conter des histoires plus étranges encore.

Il avait passé tout l’été, affirmait-il, à dresser des moules.

La moule ne mérite aucunement son vieux renom de stupidité. Seulement, voilà, il faut la prendre par la douceur, car c’est un mollusque essentiellement timide. Avec de la mansuétude et de la musique, on en fait ce qu’on veut.

— Allons donc !

— Parole d’honneur ! Moi qui vous parle (et le Captain Cap vous dira si je suis un blagueur), je suis arrivé, jouant des airs espagnols sur la guitare, à me faire accompagner par des moules jouant des castagnettes.

— Voilà ce que j’appelle un joli résultat !

— Entendons·nous !… Je ne dis pas positivement que les moules jouaient des castagnettes ; mais par un petit choc répété de leurs deux valves, elles imitaient les castagnettes, et très en mesure, je vous prie de le croire. Et rien n’était plus drôle, messieurs, que de voir tout un rocher de moules aussi parfaitement rythmiques !

— Je vous concède que cela ne devait pas constituer un spectacle banal.

Pendant tout le récit du chef de musique du Goubet, Cap n’avait rien proféré, mais son petit air inquiet ne présageait rien de bon.

Il éclata :

— En voila-t-y pas une affaire, de dresser des moules ! C’est un jeu d’enfant !… Moi, j’ai vu dix fois plus fort que ça  !

Le chef de musique du Goubet ne put réprimer un léger sursaut :

— Dix fois plus fort que ça ? Dix fois ?

— Mille fois ! j’ai vu en Californie un bonhomme qui avait dressé des oiseaux à se poser sur des fils télégraphiques selon la note qu’ils représentaient.

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— Quelques explications supplémentaires ne seraient pas inutiles.

— Voici : mon bonhomme choisissait une ligne télégraphique composée de cinq fils, lesquels fils représentaient les portées d’une partition. Chacun de ses oiseaux était dressé de façon à représenter un ut, un , un mi, etc. Pour ce qui est des temps, les oiseaux blancs représentaient les blanches, les oiseaux noirs les noires, les petits oiseaux les croches, et les encore plus petits oiseaux les doubles croches. Mon homme n’allait pas plus loin.

— C’était déjà pas mal !

— Il procédait ainsi : accompagné d’immenses paniers recelant ses volatiles, il arrivait à l’endroit du spectacle. Après avoir ouvert un petit panier spécial, il indiquait le ton dans lequel s’exécuterait le morceau. Une couleuvre sortait du petit panier spécial, s’enroulait autour du poteau télégraphique et grimpait jusqu’aux fils entre lesquels elle s’enroulait de façon à figurer la clef de fa ou une clef de sol. Puis l’homme commençait à jouer son morceau sur un trombone à coulisse en osier.

— Pardon, Cap, de vous interrompre. Un trombone à coulisse ?…

— En osier. Vous n’ignorez pas que les paysans californiens sont très experts en l’art de fabriquer des trombones à coulisse avec des brins d’osier ?

— Je n’ai fait que traverser la Californie sans avoir le loisir de m’attarder au moindre détail ethnographique.

— Alors, à chaque note émise par l’instrument un oiseau s’envolait et venait se placer à la place convenable. Quand tout ce petit monde était placé, le concert commençait, chaque volatile émettant sa note à son tour.

La petite patronne de l’Australian Wine Store semblait au comble de la joie d’entendre une si mirifique imagination, et comme nous manifestions une vague méfiance, elle se chargea de venir au secours de Cap avec ces mots qu’elle prononça gravement :

— Tout ce que vient de dire le Captain est tout à fait vrai. Moi, je les ai vus, ces oiseaux mélomanes. C’était, n’est-ce pas, Cap ? sur la ligne télégraphique qui va de Tahdblagtown à Loofock-Place.



Supériorité de la Vie américaine sur la nôtre


De mon dernier séjour en Amérique (si j’en excepte les deux paradisiaques mois passés en Canada), le meilleur souvenir que j’aie gardé, c’est Hotcock-City.

Je n’eus pas plus tôt posé les pieds sur le quai de la gare que j’adorai le pays.

Par la suite, plus je le connus et plus je l’aimai.

La première chose qui me frappa, c’est les trottoirs feutrés !

— Peste ! fis-je, que de luxe !

— N’allez pas croire à un faste frivole ! me répondit mon excellent hôte William H.-K. Canasson…

Avant de terminer cette affaire de trottoirs, laissez-moi vous présenter mon ami William H.-K. Canasson.

Un trait suffira à vous peindre ce vavasseur. (Pourquoi vavasseur ?)

William H.-K. Canasson prétend que son véritable nom est ainsi : Cana’s son, ce qui signifie : Fils de Cana.

Il descendrait de ce fameux Cana dont les noces, encore qu’elles remontent à une belle pièce de deux mille ans, sont présentes à toutes les mémoires.

Et puisque l’occasion me vient de parler de cette pénible histoire, je ne suis pas fâché de m’en expliquer très nettement et sans ambages (pour faire taire les bruits qui ont couru à mon sujet dans une certaine presse).

Jésus-Christ crut devoir accepter l’invitation de Cana : c’est son affaire et cela ne regarde que lui.

Mais l’attitude qu’il prit à table, les tours de passe-passe qu’il exécuta avec les breuvages, toutes — passez-moi le mot — galipettes auxquels il se livra pendant le repas, sont de la dernière incorrection et tout à fait indignes d’un Divin Sauveur.

Le fils de Dieu perdit là une belle occasion de rester tranquille.

Parlons d’autres choses, si vous voulez bien, parce que je sens que je me ficherais en colère !

… Mon ami William H.-K. Canasson me pilota dans Hotcock-City avec une bonne grâce digne du vieux monde.

— Les trottoirs feutrés ! reprit-il. Vous vous imaginez sans doute, pâle et ridicule Européen, que nous avons feutré nos trottoirs pour en faire comme qui dirait des instars de salons. Biffez cela de vos tablettes, goîtreux Français !… Ce feutre sur lequel vous appuyez mollement la plante de vos pieds recouvre tout un jeu ingénieux et charmant de ressorts. Chaque pas que vous faites, espèce d’imbécile du Vieux-Continent, se traduit par un travail qui ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd… Tout ce travail des pas humains (ou autres) est totalisé, centralisé, utilisé, sous forme d’électricité (accumulateurs qu’on charge)… Qu’est-ce que vous pensez de cela, imbécile de Parisien ?

— Je n’en pense que du bien, mais je trouve que vos propos ne perdraient rien à se dépouiller de quelques désobligeances nationaliteuses.

— C’est bon ! voulut bien Canasson. Je ne vous croyais pas l’entendement dans un état aussi voisin de la putréfaction. S’il n’y a que ça pour faire plaisir, je serai courtois comme un marquis.

— Je vous en prie, répliquai-je.

— Pas seulement les trottoirs enregistrent et accumulent le travail des passants. Aussi les chaussées. Chaque pavé de nos rues est monté sur ressort… Résultat : suppression de tressaut chez les voitures, travail gagné au profit de tout un chacun. Comprenez-vous, jeune et beau Celte ?

— Je comprends.

— Ah ! vous comprenez ? On est si subtil de l’autre côté de l’Atlantique !… Vous aimez les chevaux ?

— Ah ! les sales bêtes ! Elles ont du poil aux pattes !

— Ça tombe bien, parce que vous n’en verrez jamais la queue d’un à Hotcock-City !

— Il n’y a pas de chevaux à Hotcock-City ?

— Tous ceux précédemment en usage furent naguère rendus à leurs chères études. Automobilism ! Voilà de quel bois nous nous chauffons en matière de véhicule !… L’accumulateur est à l’œil à Hotcock-City ; on serait bien bon de se gêner !

— Gratuits, les accumulateurs ?

— Presque… On a 170 000 volts pour un sou.

— De bons volts ?

— Des volts épatants !… Alors, qu’arriva-t-il ! Il arriva que l’exclusive adoption des voitures électriques nous permit de doubler le nombre de nos rues.

— Je ne vois pas bien.

— Crétin !… Ah ! pardon… poète ! Vous ne voyez pas bien ?… C’est pourtant d’une simplicité biblique… Une voiture sans chevaux est de moitié moins longue qu’une voiture avec chevaux… Elle encombre de moitié moins la longueur des rues. Inutile donc d’avoir des rues si longues ! Alors, quoi !… D’une rue nous en avons fait deux. Et voilà !

Évidemment, c’est très simple, mais encore fallait-il y penser.

D’autres choses nouvelles me frappèrent encore dans cette admirable ville américaine de Hotcock-City.

C’est surtout ces mille robinets dans les appartements qui m’intriguèrent beaucoup.

Robinet pour l’eau froide, robinet pour l’eau chaude, cela se trouve dans les plus sordides coins de la miasmatique et purineuse Europe.

Mais le robinet à air froid ! Voilà du nouveau. Avez-vous trop chaud dans votre chambre ? Un simple tour de clef, et un air frais vous inonde jusqu’à ce que vous ayez obtenu la température qui vous sied.

Tant que je n’en connus pas l’emploi, un petit robinet marqué J.-C. m’énigmatisa beaucoup.

J.-C. ! Jésus-Christ, pensai-je d’abord, un instant.

Mais non ! On a mis le Christ à bien des sauces plus ou moins à l’abbé Chamel, mais à propos de quoi songerait-on à le canaliser ?

J.-C. ! Jules Claretie, peut-être ? Serait-ce point le fameux robinet par où fluèrent tous les impérissables chefs-d’œuvre de Jules Claretie, empreints d’un cachet si personnel et tant inoubliable ?

J’en étais là de mes réflexions quand William H.-K. Canasson pénétra dans mon room.

— Ah ! vous avez envie d’un John Collins ! Excellente idée ! Prenons un John Collins ! Tout à fait fameux pour le… Wooden mouth ! Comment dites-vous en français ?

— Ça dépend ! Le docteur Héricourt dit xylostome, les voyous prononcent gueule de bois.

Pendant cette courte explication, Canasson, tournant le robinet J.-C., avait rempli deux grands verres d’un liquide gazeux fleurant le Old Tom Gin et le citron, lequel n’est autre que le fameux John Collins.

Et ce fait donne bien une idée de l’ingéniosité américaine et de la supériorité de leur initiative sur la nôtre.

Une Société s’est formée à Hotcock-City (The Central John Collins C°) pour la canalisation et la conduite à domicile de ce délicieux breuvage dont les Américains font une ample consommation chaque matin.

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Pour que le liquide arrive très frais à destination, les tubes en argent qui le charroient sont insérés dans un plus gros tube en étain, sorte de gaine où circule une eau glycérinée toujours maintenue à la température 0°.

Inutile d’ajouter que The Central John Collins C° fait des affaires d’or.

Le lait est également l’objet d’une industrie pareille, ce qui permet à tout citoyen de Hotcock-City d’avoir, à n’importe quelle heure de jour et de nuit, une tasse de lait aussi exquis que celui qui sort du pis de la vache.

La société qui s’occupe de cette denrée (The Illimited Pneumatic Milk) possède dans toute la campagne périphérique de Hotcock-City une quantité énorme de vaches vivant à air libre ou dans des étables admirablement tenues au point de vue de l’hygiène.

À certaines heures, deux fois par jour, ces braves bêtes, averties par une sonnerie électrique à laquelle elles sont habituées, viennent se ranger dans un vaste hangar ad hoc et poser leurs mamelles sur des appareils en cristal, sorte de larges coupes communiquant à des tubes qui aboutissent eux-mêmes à une formidable machine pneumatique fonctionnant au centre de la ville.

En quelques coups de piston, les vaches sont débarrassées de leur lait. Ce dernier se trouve dirigé, par la force du vide, vers un immense réservoir central, où il est mis sous pression et envoyé vers les cent mille clients de The Illimited Pneumatic Milk.

Comme vous le voyez, mesdames et messieurs, il n’y a dans cette opération rien de sorcier ni même de bien compliqué.

Qu’attend-on pour en faire autant à Paris ? Que M. Paul Leroy-Baulieu ait compris un mot à la question sociale ? Ce sera bien long !

J’ai parlé plus haut de Jésus-Christ avec une familiarité qui va peut-être offusquer quelques lectrices.

Cela m’amène à féliciter le clergé américain de l’entrain avec lequel il adopte, à peine parues, toutes les fantastiques applications de la science actuelle.

Ah ! ce n’est pas pour les prêtres de Hotcock-City que William Draper pourrait récrire ses Conflits de la Science et de la Religion !

Pas une maison qui ne soit munie d’un théophone, instrument analogue à notre théâtrophone, sauf qu’au lieu de s’appliquer à des spectacles mondains, il opère la transmission des sermons ou des chants sacrés.

Une nouvelle église (véritablement réformée celle-là) vient de se fonder, qui proclame légitimes et valables les derniers sacrements administrés par téléphone.

Le clergé catholique n’en est pas encore là ; mais, néanmoins, il faut lui savoir gré de s’être vaillamment aventuré dans la voie du progrès.

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Quelques jours avant mon départ de Hotcock-City, je croisai sur la route un vertigineux tandem, monté par un digne ecclésiastique et son enfant de chœur, lesquels allaient porter l’extrême-onction à un vieux riche et moribond fermier des environs.


Avec des briques


La princière hospitalité que j’offre aux communications d’autrui semble décidément plaire à ce dernier, car, depuis quelques jours, il ne cesse de m’accabler de missives plus ou moins réussies.

L’une d’elles m’a semblé digne d’une flatteuse publicité.

« Rouen, le 10 juillet.
« Mon cher monsieur Allais,

« Je ne sais si vous m’avez rencontré parfois avec une vieille femme rousse, laide, mais obtuse, et qui était ma bonne petite amie ? Eh bien ! je l’ai tuée, hier.

« Ceux qui sont admis dans mon intimité savent que jamais une expression commune, un vocable argotique ne trouvent place en ma conversation. Aussi souffrais-je étrangement des termes vulgaires et des propos poissards de ma compagne : ma délicate nature se blessait aux aspérités de son langage hirsute.

« Une expression surtout avait le privilège de m’exacerber. Pour me reprocher mon éloquence relative et critiquer mon métier de poète peu rémunéré, Angélique ne cessait de dire : « Je ne peux pourtant pas me caler les joues avec des briques ! »

« Il est certain que ces humbles parallélépipèdes de terre cuite ne sauraient constituer une alimentation facile et profitable. Toutefois, la phrase sonnait funèbrement à mon oreille, plus funèbrement encore que cette autre : « Tu sais, j’en ai soupé, de ta fiole ! » qui revenait en ses propos avec une égale fréquence.

« Hier, ma douce amie s’était montrée particulièrement nerveuse et insupportable. J’avais eu le tort de lui payer à déjeuner le matin, et comme l’appétit vient en mangeant, elle avait la prétention de dîner !

« En proie à ses gourmandes préoccupations, Angélique grognait entre ses dents :

« Tu sais, j’en ai soupé, de ta fiole ! »

« Très embêté, j’eus l’envie de la gifler.

« Toutefois, — Messieurs de la cour, Messieurs les jurés, notez ce détail — j’eus assez de force pour dissimuler. J’observai même, spirituellement :

« — Puisque tu as soupé de ma fiole, tu ne dois plus avoir faim !

« Loin de se rendre à l’évidence de ce délicat à-propos, elle monologua lentement :

« — Je ne peux pourtant pas me caler les joues avec des briques !

« Voilà ce que je craignais.

« Le hasard voulut que mes yeux se portassent sur les briques qui forment la base de ma fenêtre. Parmi elles, deux ne tenaient plus que par la force de l’habitude, insuffisamment scellées par un frivole ciment qui s’effritait chaque jour davantage.

« Et la malheureuse répétait toujours la phrase fatale.

« Alors, je vis rouge (rouge brique, naturellement).

« — Soit ! fis-je, résigné. Il le faut…

« Et j’ajoutai :

« — Ah ! tu ne peux pas te caler les joues avec des briques !… Alors, je vais te les caler moi-même !

« Je détachai sans effort les deux briques précitées et les appliquai sur les joues et les tempes d’Angélique.

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« En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, j’écrasai sa face inexpressive.

« Elle n’eut pas le temps de dire ouf.

« Elle est morte en riant, sans comprendre, croyant sans doute à quelque spirituelle plaisanterie.

« Maintenant, messieurs de la Cour, messieurs les jurés, sans réclamer un verdict d’acquittement, permettez-moi de faire valoir cette circonstance, très atténuante en l’espèce : J’ai tué ma victime avec des briques.

« Qu’en pensez-vous, mon cher monsieur Allais ?

« Agréez, etc., etc.

« Hugues Delorme. »

Ce que j’en pense, mon cher Delorme ? C’est bien simple.

Vous avez agi comme tout homme de cœur eût fait à votre place et vous conserverez l’estime des honnêtes gens de tous les partis, moi le premier.



La langue et l’Armée française


À la terrasse du mastroquet départemental où j’étanchais ma soif, vinrent s’asseoir près de moi deux caporaux de ligne. Deux caporaux blonds avec des taches de rousseur, comme on les a toujours dépeints dans les récits dits naturalistes.

La bouteille de vin blanc entamée, ils s’informèrent gentiment des nouvelles du pays, des familles respectives, et du bien-être qu’ils éprouvaient chacun dans leur compagnie.

Je constatai avec joie, bien que les affaires de ces guerriers ne me concernassent en rien, que tout allait au gré de leurs vœux.

Seulement, l’un éprouvait nonobstant un visible petit souci.

L’autre s’en aperçut :

— Qu’est-ce que t’as ? T’as l’air un peu embêté ?

— Non, je t’assure, j’ai rien.

— Mais si ! T’as quéq’chose.

— Eh ben, oui, j’ai quéq’chose ! j’ai qu’il y a le ratichon qui s’est payé ma poire ce matin, et que j’voudrais bien en être sûr, parce qu’il n’y couperait pas, c’t’enfant de salaud-là !

— Un ratichon qui s’est payé ta poire ! Quel ratichon ?

— C’est un apprenti curé qu’on a dans la compagnie et qu’on appelle le ratichon. Y a pas plus rosse que lui ! Et tout le temps un air de se f… du monde !

— Et comment qu’il a fait pour se payer ta poire ?

— Je le commandais de corvée, ce matin, et lui ne voulait rien savoir. Il me donnait des explications qui n’en finissaient pas. Mais moi non plus, je ne voulais rien savoir. C’était à son tour de marcher, je voulais qu’il marche ! Je n’connais que ça, moi ! À la fin, impatienté, je lui dis : « Et puis, en v’là assez, vous pouvez romper ! »

(Explication pour les jeunes gens qui n’ont jamais fichu les pieds sous un drapeau : l’expression : Rompez ! est employée militairement pour désigner à un inférieur qu’on l’a assez vu et qu’il n’a plus qu’à se retirer.)

En prononçant : Vous pouvez romper ! le jeune caporal considéra attentivement son camarade pour juger de l’effet que produisaient ces mots sur lui.

Mais le camarade ne broncha pas.

— Et alors ? demanda-t-il.

— Alors, reprit l’autre, le ratichon s’est mis à rigoler comme une baleine. Je lui ai demandé ce qu’il avait à rigoler, et il m’a dit : « Caporal, on ne dit pas : Vous pouvez romper ! on dit : Vous pouvez rompre ! »

— Rompre ? s’étonna l’autre caporal. Qu’est-ce que ça veut dire ça, rompre ?

— C’est ce que je me suis demandé. As-tu jamais entendu parler de ça, toi, rompre ? Ça veut rien dire.

— Eh ben ! tu peux être tranquille : ton ratichon s’est payé ta bobine !

Les caporaux se versèrent un nouveau verre de vin, qu’ils burent à la santé des bonnes amies du pays, et la conversation reprit sur la question : Vous pouvez romper ! ou : Vous pouvez rompre !

— Tiens ! s’écrit soudain le caporal du ratichon, v’là Brodin !… On va l’appeler. Il va nous renseigner, lui est qui bachelier !

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— Te renseigner ! Oui, tu vas voir : il va t’envoyer aux p’lotes !

(Envoyer aux p’lotes : expression militaire pour inviter une personne à aller se faire fiche.)

— M’envoyer aux p’lotes, Brodin ! On voit bien que tu ne le connais pas. Je l’ai eu bleu dans mon escouade. C’est le meilleur gars de tout le régiment.

Pendant ce colloque, le dit Brodin s’approchait, le bras orné des deux galons de fourrier, la mine futée et imberbe d’un jeune rigolo à l’affût des joies de la vie.

— Hé ! Brodin !

— Tiens, Lenoir ! Comment ça va, mon vieux Noirot ?

— Ça s’maintient. Prends-tu quéque chose avec nous ?

— Volontiers ! Qu’est-ce que vous buvez là ?

— Tu vois, du vin blanc.

— Vous avez raison, c’est ce qu’on peut boire de meilleur de ce temps-là, d’autant plus qu’il est délicieux, ici. Un bon verre de vin blanc, ça vaut mieux que toutes ces cochonneries d’apéritifs qui vous démolissent la santé ! Garçon ! une absinthe pure !

— Je t’ai appelé, Brodin, pour te demander une petite consultation…

— Mais, je ne suis pas vétérinaire.

— Ça n’est pas rapport à la question de la santé, c’est pour un mot que je voudrais bien savoir si on le dit ou si on ne le dit pas.

— Quel mot ?

— Voilà l’affaire : est-ce qu’on dit « Vous pouvez romper ou vous pouvez rompre ?… »

Les yeux du fourrier Brodin s’allumèrent d’un petit feu intérieur.

Rompre ? s’écria-t-il. Qu’est-ce ça veut dire ? Je n’ai jamais entendu prononcer ce mot-là ! On doit dire : Vous pouvez romper ! Il n’y a pas d’erreur, parbleu !

— Ah ! je savais bien, moi !

— Une supposition, insista Brodin, que tu sois capitaine des pompiers et que tu veuilles dire à tes hommes de pomper, est-ce que tu leur diras : Vous pouvez pomper, ou vous pouvez pompre ?

— Je dirai : Vous pouvez pomper.

— Eh bien ! c’est exactement la même chose.

— Salaud de ratichon ! Crapule ! Crapule ! En v’là un qui ne va pas y couper dès demain matin.


Utilité à Paris du Bottin des Départements


Vraiment, j’avais beau chercher au plus creux de mes souvenirs, il m’était impossible de me rappeler le monsieur qui me tendait si cordialement la main. Ou plutôt, je me le rappelais vaguement, comme un monsieur qu’on peut avoir vu quelque part, mais où ? mais quand ? mais dans quelles circonstances ?

— Chacun son tour, alors, fit-il d’un ton enjoué. Il y a quelques années, c’est vous qui m’avez reconnu ; aujourd’hui, c’est moi !

Et il ajouta : — Monsieur Ernest Duval-Housset, de Tréville-sur-Meuse.

Je jouai la confusion, la honte d’un tel oubli ! Comment avais-je pu ne point me rappeler la physionomie de M. Ernest Duval-Housset que j’avais connu à Tréville-sur-Meuse, puis revu dans la suite à Paris ?…

Notez que, de ma vie, je n’ai mis les pieds à Tréville !

Cette histoire-là est toute une histoire…

Il y a quelques années, mon ami Georges Auriol et moi, nous nous arrêtâmes un jour à la terrasse du café d’Harcourt, et nous installâmes à une table voisine de celle où un monsieur buvait un bock.

Comme il faisait très chaud, le monsieur avait déposé sur une chaise son chapeau, au fond duquel mon ami Georges Auriol put apercevoir le nom et l’adresse du chapelier : P. Savigny, rue de la Halle, à Tréville-sur-Meuse.

Avec ce sérieux qu’il réserve exclusivement pour des entreprises de ce genre, Auriol fixa notre voisin ; puis, très poliment :

— Pardon, monsieur, est-ce que vous ne seriez pas de Tréville-sur-Meuse ?

— Parfaitement ! répondit le monsieur, cherchant lui-même à se remémorer le souvenir d’Auriol.

— Ah ! reprit ce dernier, j’étais bien sûr de ne pas me tromper. Je vais souvent à Tréville… J’y ai même un de mes bons amis que vous connaissez peut-être, un nommé Savigny, chapelier dans la rue de la Halle.

— Si je connais Savigny ! Mais je ne connais que lui !… Tenez, c’est lui qui m’a vendu ce chapeau-là.

— Ah ! vraiment ?

— Si je connais Savigny !… Nous nous sommes connus tout gosses, nous avons été à la même école ensemble. Je l’appelle Paul, lui m’appelle Ernest.

Et voilà Auriol parti avec l’autre dans des conversations sans fin sur Tréville-sur-Meuse, localité dont mon ami Georges Auriol ignorait jusqu’au nom, il y a cinq minutes.

Mais moi, un peu jaloux des lauriers de mon camarade, je résolus de corser sa petite blague et de le faire pâlir d’envie.

Un rapide coup d’œil au fond du fameux chapeau me révéla les initiales : E. D.-H.

Deux minutes passées vers le Bottin du d’Harcourt me suffirent à connaître le nom complet du sieur E. D.-H. — Entrepositaire : Duval-Housset (Ernest), etc.

D’un air très calme, je revins m’asseoir et fixant à mon tour l’homme de Tréville :

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— Excusez-moi si je me trompe, monsieur, mais ne seriez-vous pas M. Duval-Housset, entrepositaire ?

— Parfaitement, monsieur, Ernest Duval-Housset, pour vous servir.

Certes, M. Duval-Housset était épaté de se voir reconnu par deux lascars qu’il n’avait jamais rencontrés de son existence, mais c’est surtout la stupeur d’Auriol qui tenait de la frénésie.

Par quel sortilège avais-je pu deviner le nom et la profession de ce négociant en spiritueux ?

J’ajoutai :

— C’est toujours le père Roux qui est maire de Tréville ?

(J’avais à la hâte lu dans le Bottin cette mention : — Maire M. le docteur Roux, père).

— Hélas ! non. Nous avons enterré le pauvre cher homme, il y a trois mois.

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— Tiens, tiens, tiens ! C’était un bien brave homme, et par dessus le marché, un excellent médecin. Quand je tombai si gravement malade à Tréville, il me soigna et me remit sur pied en moins de quinze jours.

— On ne le remplacera pas de sitôt, cet homme-là !

Auriol avait fini, tout de même, par éventer mon stratagème.

Lui aussi s’absenta, revint bientôt, et notre conversation continua à rouler sur Tréville-sur-Meuse et ses habitants.

Duval-Housset n’en croyait plus ses oreilles.

— Nom d’un chien ! s’écria-t-il. Vous connaissez les gens de Tréville mieux que moi qui y suis né et qui l’habite depuis quarante-cinq ans !

Et nous continuions :

— Et Jobert, le coutelier, comment va-t-il ? Et Durandeau, est-il toujours vétérinaire ? Et la veuve Lebedel ? Est-ce toujours elle qui tient l’hôtel de la Poste ? etc., etc. Bref, les deux feuilles du Bottin concernant Tréville y passèrent (Auriol, moderne Vandale, les avait obtenues d’un délicat coup de canif et, très généreusement, m’en avait passé une.)

Duval-Housset, enchanté, nous payait des bocks — oh ! bien vite absorbés ! — car il faisait chaud (l’ai-je dit plus haut ?) et rien n’altère comme de parler d’un pays qu’on n’a jamais vu.

La petite fête se termina par un excellent dîner que Duval-Housset tint absolument à nous offrir.

On porta la santé de tous les compatriotes de notre nouvel ami, et le soir, vers minuit, si quelqu’un avait voulu nous prétendre, à Auriol et à moi, que nous n’étions pas au mieux avec toute la population de Tréville-sur-Meuse, ce quidam aurait passé un mauvais quart d’heure.



Une Maison prolifique


Je feuilletais, la semaine dernière, quelques numéros du Petit Bourguignon, que j’avais mis de côté pour les lire à tête reposée.

(Le Petit Bourguignon exige qu’on le savoure loin des bruits du monde.)

Mes yeux tomberent soudain en arrêt sur tout simplement ceci :

État Civil de Dijon
Du 29 octobre 1895.
naissances

Henri Clerc, rue Docteur-Chaussier, 7.

Lucien-James Ferrand, rue Docteur-Chaussier, 7.

Lucienne-Jeanne Valter, rue Docteur-Chaussier, 7.

Alice Poisot, rue Docteur-Chaussier, 7.

Marcelle-Jeanne-Marguerite Perret, rue Saint-Philibert, 11.

Soit, pour cinq naissances dans tout Dijon, quatre dans cette seule maison.

Quatre naissances par jour dans une maison, cette maison fût-elle un vaste immeuble, voilà, je crois, un résultat fort capable de réjouir les patriotes les plus désespérés !

Et si toutes les maisons de France étaient aussi prolifiques, notre beau pays pourrait, dans vingt-cinq ans, mettre en rang une armée de première ligne, dont le cocardier, Auguste Germain, mourrait d’orgueil, sûrement.

Un doute planait, pourtant, sur mon âme.

Pourquoi quatre naissances, à ce 7 de la rue Docteur-Chaussier, et seulement une dans tout le reste de Dijon ?

— Vous avez beau dire, la proportion ne me semblait pas équitable.

Je voulus en avoir le cœur net (j’ai la manie du cœur net, parfaitement net, jusqu’à, des fois, me le passer au tripoli).

Précisément, à Dijon même, sévit, en ce moment, un de mes bons amis, conseiller de préfecture.

Quand j’aurai ajouté que ce garçon pourrait bien passer sous-préfet plus tôt qu’on ne s’y attend, je croirai l’avoir suffisamment désigné.

« Mon ami, lui écrivis-je, sois assez bon pour m’expliquer, par retour du courrier, le mystère de la nativité du 29 octobre 1895, 7, rue Docteur-Chaussier, à Dijon (Côte-d’or), etc., etc. »

Il est probable que le courrier de Dijon était un peu souffrant ces jours-ci, car ce matin seulement j’ai reçu la réponse.

Une touchante histoire que celle de ces quatre simultanées naissances dans la même maison :

Il y a un an, vivaient, dans l’immeuble situé au nº 7 de la rue Docteur-Chaussier, quatre ménages parfaitement unis, s’entendant à merveille et vivant en paix.

Quelques lettres anonymes vinrent mettre bon ordre à tout cela, et bientôt l’harmonie fut rompue.

Rompue ? Que dis-je ! Elle fut cassée en mille miettes.

Non seulement les familles étaient fâchées entre elles, mais les femmes voulaient divorcer, les époux parlaient de tuer les femmes, et réciproquement.

Vous avez deviné, n’est-ce pas, Mesdames et Messieurs, que toute cette discorde était le fruit de la calomnie, de cette lâche calomnie qu’on ne saurait trop comparer au serpent qui rampe, mord, bave et tue ?

Un des locataires du 7 de la rue Docteur-Chaussier (dont le procureur général de Dijon m’a prié de taire le nom) souffrait, en son âme de brave homme, de ce consternant état de choses.

Au moyen d’autres lettres anonymes plus habiles que les premières (guérir le mal par le mal !), il parvint à réconcilier tout notre petit monde.

Quand fut accomplie son œuvre de concorde, et pour la fêter, il invita les quatre familles, Clerc, Ferrand, Valter et Poisot, à un petit dîner comme on n’en avait pas vu, en Bourgogne, depuis Anne d’Autriche.

La chair fut succulente et copieuse.

Quant aux vins, je ne vous dis que ça ! Les plus fameux crus du pays y étaient représentés par leurs plus poudreux échantillons.

Cela — notez bien la date — se passait le 29 janvier.

Neuf mois après, jour pour jour, la France comptait quatre petits défenseurs de plus.

Ce qui prouve que si la concorde est une bonne chose, la réconciliation est meilleure.

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Dernières nouvelles. — On m’avait indignement trompé. L’explication de ces faits est bien plus simple.

La maison sise au nº 7 de la rue Docteur-Chaussier n’est pas autre chose qu’un hospice de Maternité.



Le Vitrier



Encore un carreau d’cassé,
Voilà l’vitrier qui passe !

Au vitri…hîr !

Tous les mardis, entre dix et onze heures, ce cri retentissait d’un bout à l’autre de la rue Neuve-des-Philistins.

Au vitri…hîr !

Un cri vibrant, vrillant, inoubliable.

Et ce cri faisait résonner les tympans jusqu’à la moelle du cœur et frémir les vitres comme à l’approche d’une catastrophe prochaine.

(Avez-vous remarqué, disait Ignotus, comme les carreaux frémissent à l’approche des tremblements de terre ?)

Dès qu’on apercevait le pousseur de ce cri, on devinait en lui un vitrier jeune et intensif.

J’ajouterai qu’il existe à Paris peu de vitriers aussi jolis garçons que ce vitrier-là.

Ancien brigadier trompette dans un régiment de spahis du canton de Vaud, il avait conservé de son métier, je ne sais quelle désinvolture cavalière et surtout une façon d’effiler sa longue moustache qui cassait le cœur de toutes les bonnes et de quelques bourgeoises.

Ah ! voilà un type qui ne s’embêtait pas dans la vie !

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Un mardi matin, vers dix heures, Mme veuve de Puyfolâtre époussetait les bibelots sur l’étagère de son salon. (Elle ne confiait ce soin à personne, les bonnes d’aujourd’hui sont si sans soin !)

La porte s’ouvrit et parut Gertrude :

— Madame, je viens de casser un carreau dans la cuisine.

— Vous n’en faites jamais d’autres, ma fille.

J’en ai pas fait exprès, madame.

— Il ne manquerait plus que ça !

— C’est aujourd’hui que passe le vitrier… Faut-il l’appeler ?

— Bien sûr, qu’il faut l’appeler. Nous ne pouvons rester éternellement avec ce carreau cassé.

Au même instant, le cri retentit : Au vitri…hîr !

Gertrude dégringola l’escalier et, bientôt, ramena l’homme.

Décidément, c’était un très beau gars !

Mme veuve de Puyfolâtre parut favorablement impressionnée par l’aspect de cet humble industriel, et, quand le dégât fut réparé, lui offrit un bon verre de vin, suivi de plusieurs autres.

Toujours en effilant sa longue moustache, l’ancien brigadier trompette conta quelques épisodes de sa vie guerrière.

Ce joli garçon se doublait d’un héros modeste.

Les deux femmes écoutaient, ravies.

Mme de Puyfolâtre, brune, avec des bandeaux plats, très belle encore, malgré la dépassée quarantaine.

Gertrude, petite bonne frivole dont les mèches blondes s’envolaient à tous les zéphirs.

Et, ma foi, je ne sais pas trop lesquels, des bandeaux plats ou des frisons blonds, étaient les plus délicieusement émus au récit de ces aventures guerrières.

Toute la semaine, bandeaux et frisons rêvèrent du beau vitrier.

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Gertrude, elle, n’y put tenir, et, le mardi suivant, pan ! un coup de coude dans le carreau.

— Madame, j’ai encore cassé un carreau.

— Mais, ma pauvre fille, comment faites-vous donc votre compte ?

J’en ai pas fait exprès, madame.

— Il ne manquerait plus que ça !

— C’est en me retournant, avec ma castrole.

— Eh bien ! il faudra faire monter le vitrier.

— Bien, madame.

Gertrude exultait et Mme de Puyfolâtre ne savait se défendre d’un rayonnement intérieur.

Le beau vitrier, une fois accomplie sa tâche, reprit le cours de ses narrations héroïques et pénétra plus avant encore dans le cœur des deux femmes.

Dès lors, ce fut une habitude hebdomadaire ; tous les mardis, pan, un carreau cassé.

Cela coûtait à Mme de Puyfolâtre 104 francs par an, et 52 bouteilles d’excellent vin, mais qu’importe ? le bonheur ne se paye-t-il pas comme le reste, sur cette terre ?

Un mardi, Mme de Puyfolâtre crut s’apercevoir de quelque chose, et ma Gertrude fut immédiatement invitée à s’enquérir d’une autre place.

La belle veuve se sentait tellement outrée qu’elle préféra payer les huit jours à cette fille plutôt que de le garder une minute de plus.

Vif fut l’étonnement du vitrier en, le mardi suivant, ne retrouvant pas Gertrude :

— Tiens ! vous avez donc changé de bonne ?

— Oh oui ! Et il n’était pas trop tôt ! Une fille sale, menteuse, voleuse, gourmande. Et une conduite !… Tous les sergents de ville du quartier y ont passé.

— Ah !… On n’aurait pas cru ça à la voir… Alors, c’est votre nouvelle bonne qui a cassé ce carreau-là ?

Une pudeur virginale embrasa le joli visage de Mme de Puyfolâtre et c’est les yeux baissés qu’elle répondit :

— Non… c’est moi !

Quel aveu que cette pourpre !

Le vitrier comprit tout.

Il effila sa longue moustache et répondit bêtement (mais il se comprenait…) :

— Moi aussi, madame… depuis longtemps.

Et l’ancien brigadier-trompette épousa la belle veuve.

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Ils ont acheté la maison de Miroiterie et Dorure qui fait le coin de la rue du Bac et de l’avenue Trudaine.

Et ils sont bien heureux.

Au vitri… hîr !



Le Bouchon


Parmi toutes les désopilantes aventures survenues à mon ami Léon Dumachin, au cours de son voyage de noces, voici celle que je préfère :

— Après deux ou trois jours passés à Munich, — c’est mon ami Léon Dumachin qui parle — après deux ou trois, dis-je, jours passés à Munich, nous annonçâmes notre départ pour ce petit délicieux pays de Kleinberg.

Un excellent homme, devant qui j’avais émis cette détermination, me regarda, regarda ma jeune femme, et, tout à coup se mit à ressentir une allégresse muette, mais énorme, une allégresse qui secouait son bon gros ventre de Bavarois choucroutard.

— Quoi ? m’informai-je, qu’y a-t-il donc de si comique à ce que nous partions, ma femme et moi, pour Kleinberg ?

— Vous allez à Kleinberg, répondit le voleur de pendules (style patriote), et vous descendez sans doute à l’auberge des Trois-Rois ?

— C’est, en effet, celle qu’on nous a indiquée.

— Et, à l’auberge des Trois-Rois, on vous donnera certainement la belle grande chambre du premier.

— Je ne sais pas.

— Moi, je sais… C’est la chambre qu’on réserve toujours aux jeunes ménages, en évident voyage de noces.

— Ah !

— Parfaitement !… Eh bien ! méfiez-vous du bouchon.

— Le bouchon !… Quel bouchon ?

— Comment, vous ne connaissez pas la petite plaisanterie du bouchon ?

— Je vous avoue…

Ce vieux excellent bourgeois de Munich — car il était excellent — me raconta le coup du bouchon.

La chambre en question, celle qu’à l’auberge des Trois Rois on réserve aux jeunes ménages, est garnie d’un lit qui est précisément situé juste au-dessus d’une petite salle du rez-de-chaussée, laquelle sert d’estaminet privé, où, le soir, viennent s’abreuver, toujours les mêmes, quelques braves commerçants de Kleinberg.

Au sommier du lit est attachée une ficelle qui, passant à travers un trou pratiqué dans le parquet, pend dans la petite salle du dessous.

Au bout de la ficelle, un bouchon.

Vous devinez la suite, n’est-ce pas ?

Le moindre mouvement du sommier agite la ficelle et se traduit, en bas, par une saltation plus ou moins désordonnée du bouchon.

Voyez-vous d’ici la tête des calmes bourgeois de Kleinberg, buvant et fumant toute la soirée, sans quitter des yeux le folâtre morceau de liège.

D’abord, petit mouvement, quand la dame se couche.

Et puis plus gros mouvement, quand c’est le monsieur.

Et puis… le reste.

Des fois, paraît-il, le spectacle de ce bouchon gambilleur est tellement passionnant que les buveurs de bière des Trois-Rois ne s’en détachent qu’au petit jour.

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Je remerciai vivement mon obligeant vainqueur de sa révélation, et me promis d’échapper aux indiscrets constats des Kleinbergeois.

D’autre part, je ne me sentais pas le droit de priver ces braves gens d’une innocente distraction qui, en somme, ne fait de tort à personne.

Et j’imaginai un truc, un véritable truc d’azur, dont, à l’heure qu’il est, je me sens encore tout fier.

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Les choses se passèrent comme il était prévu.

Arrivé à l’auberge des Trois-Rois, le soir, je m’aperçus, d’un rapide coup d’œil, que la chambre à nous donnée était bien la chambre au-dessus de la petite salle.

Un autre coup d’œil plus rapide encore me révéla la présence de la ficelle transmetteuse.

Je pensai au bouchon momentanément immobile, mais prêt aux plus fous chahuts.

Je vis, dans mon imagination, les bonnes têtes des gens de Kleinberg doublement réjouis à l’idée que c’étaient des Français qui allaient leur donner la comédie, ce soir.

À la grande fureur d’Amélie, qui ne savait rien, je me mis à plat ventre, muni d’une paire de ciseaux et de notre réveil-matin de voyage.

Usant de mille précautions pour éviter tout mouvement intempestif à la ficelle, je la coupai, cette ficelle, et en attachai le bout à l’extrémité de l’aiguille des minutes de ma petite horloge, que je plaçai au bord du trou.

Et voilà !

Comprenez-vous ?

Et voyez-vous d’ici la tête de ces braves gens, en bas, avec leurs pots de grès et leurs pipes de porcelaine, assistant froidement à la montée et à la descente de leur bouchon !

Que se passa-t-il en l’âme de ces Allemands ? je l’ignore.

À six heures du matin, paraît-il, tout Kleinberg, les yeux démesurément fixés sur le bouchon, était encore dans l’estaminet.

Peut-être, ajouta mon ami Léon Dumachin, conclurent-ils que la fameuse furia francese n’était plus qu’un vain mot.



L’inattendue Fortune


Tel que vous me voyez, mesdames et messieurs, je suis détenteur d’une somme de 10 000 francs (je dis dix mille) qui glissa dans les replis de mon portefeuille, par une bien inhabituelle trémie.

Cet or (d’ailleurs en papier) n’est pas le fruit d’un âpre et incessant labeur.

Il ne me fut donné par aucune âme compatissante.

Il ne me vient ni du jeu, ni d’un heureux pari, ni d’un habile chantage.

Je ne l’ai ni volé, ni emprunté, ni trouvé dans la rue.

Alors, quoi ?

Ah ! voilà !

… Il y a quelques semaines, j’ai dû me mettre en quête d’un appartement (celui que je possédais auparavant ne convenait plus à mon nouveau genre d’industrie).

Ah ! que j’ai gravi d’étages ! J’en ai descendu beaucoup aussi, avant de découvrir le sweet home idéal !

Un jour, je visitais un appartement dans la rue Jules-Renard, un joli petit appartement confortable, propre et coquet.

Elle-même, la maîtresse de la maison, guidait mes pas.

Je me trompai tout d’abord sur l’étiage social et mondain de cette dame.

Une cossue bonne petite bourgeoise, conjecturais-je.

Je ne me trompais pas de beaucoup ; mon éventuelle hôtesse était, en effet, une cossue bonne petite bourgeoise, mais — horrendum ! — pas mariée et de posture analogue à celle de cette Mme Warner, que notre distingué Vandérem nous a si bien contée dans l’éminent Charlie.

Une demi-mondaine bien popote, bien sage et pratique au-delà de toute prévision.

Comme son bail n’était pas tout à fait fini, la dame avait hâte de trouver un brave locataire qui prît l’appartement tout de suite, et je goûtais vive joie à l’entendre déployer tant d’éloquence à me persuader les innombrables charmes de son logement.

« Toutes les pièces, disait-elle, se commandaient sans se commander. »

Elle avait placé son lit comme ça, mais on pouvait le placer autrement, comme ça, par exemple, sans que rien n’eut à flancher dans l’harmonie de la pièce.

Jolie, comme ça, la mâtine ! Un peu replète, mais très fraîche, malgré la trentaine à coup sûr dépassée.

En retraversant la salle à manger :

— Vous prendrez bien un doigt de Porto ? insinua-t-elle.

Une pas autrement déplaisante petite femme de chambre me débarrassa de mon chapeau, de mon pardessus, de ma canne et servit le Porto.

Nous en savourions le second verre, quand vibra la sonnerie de l’entrée.

— Qui est-ce ? s’enquit la dame.

— Monsieur Chicago, fit la désirable soubrette.

— Fais-le entrer au salon.

Correct, je me levai.

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C’était entendu, patati, patata, l’appartement me convenait ; je reviendrais, demain ou après-demain, rendre réponse.

Une heure après, je croisais dans la rue un de mes cousins.

— Très chic, ton nouveau chapeau ! disait l’adolescent admiratif.

— Mon nouveau chapeau ?… Je n’ai pas de nouveau chapeau.

Instinctivement, j’enlevais mon couvre-chef et constatais qu’il n’était pas mien.

Nul doute permis ! J’avais, par erreur, dans l’antichambre de la dame, coiffé le galurin du nommé Chicago.

Au fond dudit galurin, luisaient la marque d’or d’un chapelier de New-York et cinq ou six initiales, surtout des W et des K.

Je n’avais pas perdu au change : le chapeau du Yankee était un extraordinairement beau chapeau et qui m’allait comme un gant.

Une imperceptible boursouflure gonflait le cuir intérieur.

Grace à une légère enquête, je constatai bientôt la présence clandestine, à cet endroit, de dix jolis billets de mille.

Oh ! la chose ne comportait aucun mystère !

Avant de monter chez sa bonne amie, M. Chicago avait prudemment carré une somme de cinq cents louis, destinée sans doute à un autre emploi.

… Et moi, je me trouvais là, stupide, devant ces dix ridicules mille francs.

L’indélicatesse de l’Américain (car, enfin, ce n’est pas chic de se méfier ainsi de sa maîtresse) me suggéra un instant l’idée de m’assimiler froidement cette galette fortuite.

Mon atavique probité reprit le dessus.

— Cet argent n’est pas le mien ! Je le rendrai à son légitime propriétaire.

Toutes mes démarches pour retrouver le méfiant Chicago demeurèrent vaines.

La dame ne voulut me fournir aucune indication.

Une lettre à elle confiée pour être remise au monsieur resta sans réponse.

Je crois que je finirai par appliquer à des besoins personnels cet argent tombé du ciel.

Ça me rappellera une portion importante de ma jeunesse, où je vécus exclusivement des générosités de quelques braves courtisanes, qui m’aimaient bien parce que j’étais rigolo.



Une curieuse Industrie physiologique


Lors de mon dernier tour en Belgique, on me conseilla fortement de pousser jusqu’aux environs de La Haye, où j’aurais à voir quelque chose de curieux.

J’écoutai les objurgations de mes amis. Bien m’en prit ; je ne regrettai pas mon voyage.

Je vis quelque chose de curieux, quelque chose de réellement curieux.

Dans quel ordre d’idée ? vous inquiétez-vous.

Une curiosité naturelle ? Non.

Un musée, une œuvre d’art quelconque ? Non.

Un très antique et très beau monument ? Non.

Une étrange cité ? Non.

Zut ! dites-vous.

Et vous avez bien raison de dire zut !

Donnez votre langue au chat (il adore ça) et ne cherchez plus.

Ce que je vis de si réellement curieux dans les environs de La Haye, c’est une industrie.

Une simple industrie. Oui, mais quelle industrie !

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Tout d’abord, je supplie les âmes sensibles et les natures facilement impressionnables de ne point poursuivre la lecture de ce factum.

Il y a, en apparence, dans l’industrie que je vais décrire, un petit côté pénible et même cruel, très susceptible de déchaîner les plus douloureuses compatissances.

J’ai dit en apparence, car, dans la réalité, ce côté pénible et cruel n’existe pour ainsi dire pas du tout.

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Ce fut au mois de septembre dernier que l’industrie sus-indiquée vit le jour.

La petite Wilhelmine, la jeune reine de Hollande, était venue passer un mois dans l’île de Walcheren.

En ce pays, c’est une vieille coutume chez les enfants pauvres de galoper les routes et les grèves avec les pieds nus.

Il résulte de ce parti pris une économie de chaussures fort sensible dans les petits ménages où l’on ne roule pas sur les ducats.

La jeune reine prenait un vif plaisir à contempler les ébats des petits nécessiteux zélandais. Son plus âpre désir était d’en faire autant.

Mais sa gouvernante appartenait à cette vieille race de gouvernantes hollandaises qui ne veulent rien savoir.

Or, un jour, cette duègne, légèrement indisposée, fut remplacée momentanément par une jeune institutrice française qui accompagna dès lors Sa Petite Majesté dans ses promenades.

L’institutrice française en question appartenait à cette vieille race d’institutrices françaises qui, du prestige, n’ont qu’une notion rudimentaire.

Wilhelmine manifesta le désir de courir dans la dune avec ses pieds nus. L’institutrice française aida Sa Majesté à se déchausser.

Mais, hélas ! la charmante monarquette ne sut aller bien loin, la peau de ses pauvres et délicats petits pieds se refusant à un exercice aussi inhabituel.

— Que n’ai-je, ragea-t-elle, la rude peau des pieds de ces bébés indigents !

Un vieux courtisan qui passait par là entendit le royal propos et se jura d’exaucer, dans la mesure du possible, le vœu de sa jeune souveraine.

Il choisit, parmi les enfants du pays, une fillette dont la pointure était exactement celle de la reine, l’installa confortablement chez lui et fit venir un célèbre chirurgien de ses amis.

Si vous êtes un peu au courant des progrès de la chirurgie, vous savez que c’est maintenant un jeu d’enfant d’enlever la peau des gens en vie, aussi facilement, et sans plus de souffrance, qu’on dépiaute un lapin mort.

Ce fut l’opération qu’on fit à la petite pauvresse, préalablement nettoyée et blanchie.

On lui leva la peau des pieds jusqu’à la cheville, de façon à former deux mignonnes sandales.

Un léger tannage à l’alun et ça y était !

Quant à la petite opérée, grâce à d’habiles pansements antiseptiques, quinze jours après, elle était sur ses pieds… ses pieds garnis d’une peau toute neuve et toute rose.

La jeune reine, à la vue des sandales naturelles, manifesta une vive allégresse, et, tout de suite, elle voulut les chausser.

Fort heureusement, la vieille gouvernante hollandaise, toujours souffrante, était encore remplacée par l’institutrice française.

Sa Majesté s’amusa ce jour-là, avec ses sandales, comme elle ne s’était jamais amusée.

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En dépit de la lenteur qu’on prête au tempérament hollandais, la vogue des sandales en peau de pauvre s’accrut rapidement dans la noblesse d’abord, dans la riche bourgeoisie ensuite.

Elle s’accrut au point de devenir une industrie des plus florissantes.

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… La manufacture que j’ai visitée aux environs de La Haye se compose de deux bâtiments distincts.

Le premier ressemble beaucoup à une sorte d’hôpital.

C’est là qu’on enlève la peau des pieds aux pauvres.

Tous les pauvres décidés à l’opération y sont reçus, sans question d’âge, de sexe, de nationalité ou de religion. Il leur suffit de pouvoir établir qu’ils marchent pieds nus depuis un certain temps et que leur peau possède à la fois toute la souplesse et toute la fermeté désirables.

L’autre bâtiment sert à l’industrie proprement dite.

C’est là qu’on prépare et qu’on tanne légèrement les sandales ainsi obtenues.

Le peu de place dont je dispose ici me contraint à écourter des explications sur lesquelles j’aurais bien désiré m’étendre.

Terminons en apportant tous nos vœux à cette nouvelle industrie qui, si elle venait à s’acclimater chez nous, pourrait apporter une source de bénéfices aux déshérités français.



Royal-Cambouis


Il est de bon goût dans l’armée française de blaguer le train des équipages. Très au-dessus de ces brocards, les bons tringlots laissent dire, sachant bien, qu’en somme, c’est seulement au Royal-Cambouis où tout le monde a des chevaux et voitures.

Chevaux et voitures ! cet horizon décida le jeune Gaston de Puyrâleux à contracter dans cette arme, qu’il jugeait d’élite, un engagement de cinq ans.

Avant d’arriver à cette solution, Gaston avait cru bon de dévorer deux ou trois patrimoines dans le laps de temps qu’emploie le Sahara pour absorber, sur le coup de midi et demi, le contenu d’un arrosoir petit modèle.

Le jeu, les tuyaux, les demoiselles, les petites fêtes et la grande fête avaient ratissé jusqu’aux moelles le jeune Puyrâleux. Mais c’est gaiement tout de même et sans regrets qu’il « rejoignit » le 112e régiment du train des équipages à Vernon.

Un philosophe optimiste, ce Gaston, avec cet devise « La vie est comme on la fait ».

Il se chargeait de la faire drôle sa vie, drôle sans relâche, drôle quand même.

Adorant les voitures, raffolant des chevaux, Puyrâleux n’eut aucun mérite à devenir la crème des tringlots.

Son habileté proverbiale tint vite de la légende : il eût fait passer le plus copieux convoi par le trou d’une aiguille, sans en effleurer les parois.

Vernon s’entoure de charmants paysages, mais personnellement c’est un assez fâcheux port de mer. Pour ne citer qu’un détail, ça manque de femmes, oh combien ! De femmes dignes de ce nom, vous comprenez ?

Entre la basse débauche et l’adultère, Gaston de Puyrâleux n’hésita pas une seconde : il choisit les deux.

Il aima successivement des marchandes d’amour tarifé, des charcutières sentimentales, le tout sans préjudice pour deux ou trois épouses de fonctionnaires et une femme colosse de la foire.

Ajoutons que cette dernière passion demeura platonique et fut désastreuse pour la carrière du jeune et brillant tringlot.

La Belle Ardennaise était-elle vraiment la jolie femme du siècle, comme le déclarait l’enseigne de sa baraque ? Je ne saurais l’affirmer, mais elle en était sûrement l’une des plus volumineuses.

Son petit mollet aurait pu servir de cuisse à plus d’une jolie femme ; quant à sa cuisse, seule une chaîne d’arpenteur aurait pu en évaluer les suggestifs contours.

Sa toilette se composait d’une robe en peluche chaudron qui s’harmonisait divinement avec une toque de velours écarlate. Exquis, vous dis-je.

Et voilà-t-il pas que cet idiot de Gaston se mit à devenir amoureux, amoureux comme une brute de la Belle Ardennaise !

Mais la Belle Ardennaise ne pesait pas tant de kilos pour être une femme légère et Puyrâleux en fut pour ses frais de tendresse et ses effets de dolman numéro 1.

Ce serait mal connaître Puyrâleux que de le croire capable d’accepter une aussi humiliante défaite.

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Il s’assura que la Belle Ardennaise couchait seule dans sa roulotte, le barnum et sa femme dormant dans une autre voiture.

Le dessein de Gaston était d’une simplicité biblique.

Par une nuit sombre, aidé de Plumard, son dévoué brosseur, il arriva sur le champ de foire, lequel n’était troublé que par les vagues rugissements des fauves mélancholieux.

En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, il attela à la roulotte de la grosse dame deux chevaux appartenant au gouvernement français, déchaîna les roues, fit sauter les cales…

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Et les voilà partis à grande allure vers la campagne endormie.

Rien d’abord ne révéla, dans la voiture, la présence d’âme qui vive.

Mais bientôt, les dernières maisons franchies, une fenêtre s’ouvrit pour donner passage à une grosse voix rauque, coutumière des ordres brefs, qui poussa un formidable : Halte !

Les bons chevaux s’arrêtèrent docilement, et Puyrâleux se déguisa immédiatement en tringlot qui n’en mène pas large.

La grosse voix rauque sortait d’un gosier bien connu à Vernon, le gosier du commandant baron Leboult de Montmachin.

Prenant vite son parti, Puyrâleux s’approcha de la fenêtre, son képi à la main.

À la pâle clarté des étoiles, le commandant reconnut le brigadier.

— Ah ! c’est vous, Puyrâleux ?

— Mon Dieu ! oui, mon commandant.

— Qu’est-ce que vous foutez ici ?

— Mon Dieu ! mon commandant, je vais vous dire : me sentant un peu mal à la tête, j’ai pensé qu’un petit tour à la campagne…

Pendant cette conservation un peu pénible des deux côtés, le commandant réparait sa toilette actuellement sans prestige.

La Belle Ardennaise proférait contre Gaston des propos pleins de trivialité discourtoise.

— Vous allez me faire l’amitié, Puyrâleux, conclut le commandant Leboult de Montmachin, de reconduire cette voiture où vous l’avez prise… Nous causerons de cette affaire-là demain matin.

Inutile d’ajouter que ces messieurs ne reparlèrent jamais de cette affaire-là, mais Puyrâleux n’éprouva aucune surprise, au départ de la classe, de ne pas se voir promu maréchal-des-logis.

Et il le regretta bien vivement, car s’étant toujours piqué d’être dans le train, il espérait y fournir une carrière honorable.



Le pauvre Rémouleur rendu à la santé


Il y a longtemps que ce pauvre rémouleur excitait vivement ma pitié, avec sa figure minable et la veulerie évidemment anémique de son attitude.

— Pauvre rémouleur, lui répétais-je souvent, vous devriez vous soigner !

Mais le pauvre rémouleur haussait ses maigres et résignées épaules d’un air qui signifiait :

— Me soigner ? C’est bon pour les gens riches de se soigner ! Un pauvre rémouleur doit mourir à la peine.

Pourtant, je le décidai à voir un morticole, un stupide morticole qui ne trouva rien de mieux que de lui conseiller l’usage fréquent de la bicyclette.

Le pauvre rémouleur en fut quitte pour hausser à nouveau les épaules de tout à l’heure et pour s’éloigner, le cœur enflé du mépris des médecins.

— Faire de la bicyclette ! un pauvre rémouleur ! Idiot, va !

Quand le pauvre rémouleur me conta la chose, moi aussi je haussai les épaules et portai sur ce thérapeute un jugement des plus sévères.

Et puis, mon ingéniosité native reprenant le dessus, il me vint une idée à la fois simple et géniale.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Je suis sûr, astucieux lecteurs, que vous avez déjà deviné.

Sans dire un mot de mon projet au pauvre rémouleur, je pris l’express de Paris, et, de la gare, je ne fis qu’un bond, rue Brunel, chez le jeune et intelligent Comiot, mon constructeur ordinaire.

Ce jour-là une nouvelle machine était inventée, le vélo-meule !

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Imaginez-vous une bicyclette comme toutes les autres, avec cette différence que la roue de devant, au lieu d’être garnie d’un pneu, est habillée d’un revêtement en pierre meulière, la même qui sert à ces messieurs pour repasser les couteaux, les ciseaux, les rasoirs.

Évidemment, c’est très simple, mais encore fallait-il y songer.

Elle tint du délire, la joie du rémouleur, quand il aperçut le nouvel engin que je lui offrais de grand cœur !

Aussitôt il enfourcha son stratagème, ramassa un certain nombre de pelles et bientôt conquit le sens précieux de l’équilibre.

Il était sauvé !

Maintenant, il exerce son métier tout en pédalant selon la prescription du médecin.

Un petit filet est suspendu de chaque côté de sa machine, ce qui le dispense de s’arrêter à chaque porte.

Les gens lui jettent leurs couteaux, leurs ciseaux, leurs rasoirs.

Lui pédale, pédale à mort, utilisant la rotation de sa roue de devant pour affiler les dits outils.

Une heure après, il les rapporte à tout un chacun. Et c’est un spectacle réellement très curieux que celui de ce brave homme exerçant de si nouvelle façon une des plus vieilles industries de l’humanité.

Sans compter qu’il se porte infiniment mieux qu’avant.



Les Culs-de-jatte militaires


Une des causes — et non la moindre — du succès des troupes japonaises sur les armées chinoises, est dans l’utilisation faite par les Japonais des culs-de-jatte, considérés, jusqu’à présent, comme inaptes aux combats.

En France, comme, d’ailleurs, dans tous les pays occidentaux, lorsqu’un cul-de-jatte se présente au conseil de révision, une vieille coutume veut qu’on ne lui mesure pas la largeur du thorax, qu’on ne le fasse même pas se redresser sous la toise. Le médecin, tout de suite, le déclare impropre au service militaire.

Cette façon d’agir fut consacrée, voilà deux ou trois ans, par une éloquente circulaire du général Poilloüe de Saint-Mars, commençant par ces mots :

« Le pied est un organe des plus utiles au fonctionnement de tout bon fantassin. »

Au Japon, il en est tout autrement.

Les culs-de-jatte sont, au contraire, extrêmement recherchés par l’administration militaire.

On les incorpore dans un régiment japonais assez compliqué et dont je ne puis me souvenir. Cet oubli, que je compte bien réparer un de ces jours, est d’autant moins grave que je me rappelle la signification de ce mot japonais si compliqué. Il se traduit exactement ainsi : Régiment de culs-de-jatte.

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Dans l’organisation militaire du Japon, le cul-de-jatte est doublement utilisé comme éclaireur et comme combattant.

Les services qu’un cul-de-jatte peut rendre comme éclaireur n’échapperont à personne. Sa petite taille lui permet de dissimuler sa présence à l’ennemi et de passer inaperçu dans des endroits où un brillant état-major à cheval, chamarré de dorures et de décorations, se ferait forcément remarquer de l’ennemi le moins perspicace.

Une disposition des plus ingénieuses ajoute encore à l’invisibilité de ces éclaireurs ; chaque cul-de-jatte est muni d’une série de légers costumes en podh-ball[2], affectant la forme de cache-poussière et teints en nuances différentes. Selon la couleur des milieux dans lesquels il évolue, l’éclaireur revêt un costume d’un ton analogue, gris sur les routes, vert dans la campagne, couleur caca dans les tableaux de Bonnat.

Le cul-de-jatte est installé, non point sur une selle de bois, comme en Europe, mais bien sur une sorte de tout petit véhicule automobile qui lui permet de garder la libre disposition de ses bras et de ses mains.

Rien de plus confortable que cette minuscule voiture fort bien suspendue, ma foi, sur d’excellents ressorts (système A. Boudin), et dont les roues sont garnies de ces fameux pneus gordiens dont Alexandre le Grand n’eut raison qu’à coups de sabre.

La machine adoptée est le moteur à gaz, système Armand Silvestre, si simple, et si pratique à la fois, puisque, en dehors de son rôle tracteur, il permet de remettre immédiatement le pneu en état, au cas où un accident l’aurait dégonflé.

Avec ce moteur, pas de combustible à emporter, pas de piles électriques ! rien que cet accumulateur naturel qu’on nomme le haricot.

Au point de vue du combat, le cul-de-jatte n’est pas un auxiliaire moins précieux.

Dans le feu de salve, placé immédiatement devant la ligne des troupes, il évite aux premiers rangs la peine de se mettre à genoux. (Cette économie de fatigue permit souvent à l’armée japonaise de doubler les étapes et de tomber sur le poil des Chinois au moment où les fils du Ciel s’y attendaient le moins.)

En tirailleur, le cul-de-jatte devient un adversaire redoutable. Le moindre tronc d’arbre lui sert de rempart, la moindre taupinière de refuge.

De ces abris improvisés, il dirige sur l’ennemi un feu désastrifère et catastrophophore. Être frappé sans voir qui vous frappe ! Ô rage, ô désespoir !

Le bref espace dont je dispose me contraint malheureusement à écourter cette chronique militaire.

J’ai cru faire mon devoir en signalant à notre ministère de la guerre une innovation qui, bien comprise, pourrait faire de la France une nation prospère à l’intérieur, respectée au dehors.

Certes, je ne mets pas en doute le patriotisme du grand état-major ; mais osera-t-il secouer l’indolence légendaire des bureaux, et prendre sur lui d’accomplir quelque chose de véritablement neuf ? Je ne le crois pas.

Pauvre France !



Le Mystère de la Sainte-Trinité
devant la jeunesse contemporaine


Il y a deux ou trois jours, pas plus, j’ai rencontré mon jeune ami Pierre, dont j’eus l’heur de faire la connaissance à Nice, cet hiver.

Aux Champs-Élysées, mon jeune ami Pierre accompagnait, sans enthousiasme, le baby, sa sœur, qui jonchait, inerte, la copieuse poitrine de sa percheronne nounou.

Étendu sur deux chaises tangentes, Pierre affectait des attitudes plutôt asiatiques et ne semblait point s’amuser autrement.

Il m’aperçut, se décliqua, tel le ressort A. Boudin (voyez ce ressort) et vint vers moi, l’œil plein d’une rare désinvolture et, toute large ouverte, sa main loyale :

— Tiens, te v’là, toi !… j’suis pas fâché de te voir. Faudra venir nous dire bonjour… Tu sais que nous sommes revenus de Nice ?

— Je m’en doute un peu, à ta seule rencontre.

— C’est vrai !… je suis bête… Viens nous dire bonjour… Maman te gobe beaucoup… Elle dit que rien de voir ta bobine, ça la fait rigoler.

— Je remercierai Madame ta mère de la bonne opinion…

— Fais pas ça !… Tu seras bien avancé quand tu m’auras fait engueuler comme un pied !

— Et puis, je lui dirai aussi que tu te sers de la détestable expression engueuler, laquelle est l’apanage exclusif de gens de basse culture mondaine.

— Oh ! la la ! ousqu’est mon monok !… Et puis, tu sais, j’m’en fiche, tu peux lui dire tout ce que tu voudras, à maman. Quand elle est un peu fâchée, je n’ai qu’à lui passer mes bras autour du cou, je l’appelle p’tite mère chérie… je l’embrasse sur les yeux… Et elle ne me dit plus rien.

— Tu as de la chance d’avoir une mère comme ça.

— Eh ben ! il ne manquerait plus que ça… C’est vrai, tout de même, j’ai pas trop à me plaindre… Elle est très chouette, maman !

— Dis donc, mon vieux Pierre !…

— Mon vieux Alphonse !…

— Surtout, ne va pas t’offusquer de ce que je te dirai.

— Marche toujours !

— Il me semble que tu ne me tutoyais pas à Nice ?

— Ah ! oui… tu ne sais pas ?

— Non, je ne sais pas.

— Eh ben ! mon vieux, maintenant je tutoie tout le monde !

— Tout le monde ?

— Tout le monde !… Tiens, le pape arriverait, là, tout de suite, le pape lui-même, en bicyclette, et me demanderait de lui indiquer le boulevard Malesherbes, je lui dirais : « Prends la rue Royale, monte tout droit, et puis, au bout, à gauche, tu trouveras le boulevard Malesherbes. » Et, s’il n’était pas content, le Saint-Père, ce serait le même prix !

— À la suite de quelle évolution ce parti t’est-il venu ?

— Une nuit que je ne pouvais pas dormir… J’avais pris du café chez des gens qu’on avait dîné… Maman s’était pas aperçue… Et moi, avec tout ça, j’pouvais pas m’endormir… Alors, je pensais à des tas de trucs… Tout d’un coup, je me suis dit que c’était idiot d’employer le pluriel quand on n’avait affaire qu’à un seul type… Tu comprends ?

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— À merveille.

— Vois-tu, comme c’est bête, quand on n’a qu’un bonhomme ou qu’une bonne femme devant soi, de lui dire : Comment allez-vous ? Comme s’ils étaient trente-quatre mille. Alors, je me suis juré, dans ce cas-là, de lui dire, au bonhomme, ou à la bonne femme : Comment vas-tu ? Ceux que ça épate, je leur dis : Vous vous croyez donc des tas ?

— Bravo, mon vieux Pierre, tu te rapproches de la nature et de la raison.

— Et puis, tu sais, on m’en fait pas démordre !… Ainsi, l’autre jour, en plein catéchisme, j’ai tutoyé le ratichon.

— Le… ?

— Le ratichon… le curé, quoi ! Si t’avais vu sa bobine !…

— Tu vas donc au catéchisme ?

— Oh ! m’en parle pas ! C’est assez rasoir !… Je comprends pas que des parents, qui se vantent d’être des parents sérieux, peuvent abrutir des pauv’gosses comme nous à toutes ces… Tiens, j’allais encore employer un mot de basse culture mondaine, comme tu dis.

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— Ne te gêne pas avec moi.

— Ce matin, c’était le mystère de la Sainte-Trinité. Te souviens-tu du mystère de la Sainte-Trinité ?

— Brumeusement.

— C’est crevant !… Le Père, le Saint-Esprit, le Fils !… Le Père a engendré le Saint-Esprit en se contemplant lui-même… Toi, qui commences à être un vieux type, tu ne comprends pas grand’chose à ça, déjà ? Alors, quoi, nous, les mômes !… Et après, le père a contemplé le Saint-Esprit, et ils ont engendré le Fils !… C’est dommage, dis donc, qu’on n’ait pas organisé des trains de plaisir pour assister à ça, hein ?… Ils sont trois et ils ne sont qu’un… Ils ne sont qu’un et ils sont trois ! Arrange ça… Moi, encore, je ne suis pas trop bête, j’en prends et j’en laisse ; mais, autour de moi, au catéchisme, il y a un tas de petites gourdes qui en deviennent gaga. Tiens, veux-tu que je te dise Seulement, tu le répéteras pas à p’tite mère, qui coupe un peu dans ces godants-là ?

— Tu parles dans l’oreille d’un sépulcre.

— Eh ben ! le mystère de la Sainte-Trinité…

— Dis.

— Ça manque de femmes !



Véritable Révolution dans la Mousqueterie Française


À Nice, cet hiver, j’ai fait connaissance d’un ingénieux et téméraire lieutenant de chasseurs alpins, qui s’appelait Élie Coïdal.

J’eus même l’occasion de parler de lui dernièrement au sujet de sa géniale bicyclette de montagne (dis-moi, lecteur, dis-moi, t’en souviens-tu ?)

En se quittant, on s’était juré de s’écrire ; c’est lui qui a tenu parole.

« Camp de Châlons, 19 avril.
« Mon cher Allais,

« Hélas ! oui, mon pauvre vieux, cette lettre est datée du Camp de Châlons ! Un port de mer dont tu ne peux pas te faire une idée, même approchante. Comme c’est loin, Nice et Monte-Carlo, et Beaulieu !) Te rappelles-tu notre déjeuner à Beaulieu et la fureur de la dame quand, le soir, tu lui racontas qu’on avait déjeuné vis-à-vis de la Grande Bleue ? Elle la cherchait au Casino, cette Grande Bleue, pour lui crêper le chignon !)

« À te parler sérieusement, je te dirai que je suis détaché jusqu’au 15 juillet à l’école de tir, ce qui ne comporte rien de spécialement récréatif.

« Loin des plaisirs mondains et frivoles, je me retrempe à l’étude des questions techniques susceptibles de rendre service à la France.

« Je ne me suis pas endormi sur les lauriers de ma bicyclette de montagne, j’ai travaillé le fusil et j’ai la prétention d’être arrivé à ce qu’on appelle quelque chose.

« Un article publié au commencement de ce mois dans les journaux, parlait louangeusement d’une nouvelle balle évidée de calibre cinq millimètres.

« Si la réduction du calibre produit des résultats si merveilleux, pourquoi ne pas arriver carrément au calibre un millimètre ?

« Un millimètre ! vous récriez-vous. Une aiguille, alors ?

« Parfaitement, une aiguille !

« Et comme toute aiguille qui se respecte a un chas[3] et que tout chas est fait pour être enfilé, j’enfile dans le chas de mon aiguille un solide fil de 3 kilomètres de long, de telle sorte que mon aiguille traversant 15 ou 20 hommes, ces 15 ou 20 hommes se trouvent enfilés du même coup.

« Le chas de mon aiguille — j’oubliais ce détail — est placé au milieu (c’est le cas, d’ailleurs, de beaucoup de chas), de façon qu’après avoir traversé son dernier homme, l’aiguille se place d’elle-même en travers.

« Remarquez que le tireur conserve toujours le bon bout de fil.

« Et alors, en quelques secondes, les compagnies, les bataillons, les régiments se trouvent enfilés, ficelés, empaquetés, tout prêts à être envoyés vers des lieux de déportation.

« Le voilà bien, le fusil à aiguille, le voilà bien !

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(Suivent quelques détails personnels non destinés à la publicité et des formules de courtoise sympathie qui n’apprendraient rien de nouveau au lecteur.)

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« Élie Coïdal. »

Et dire que les Comités Supérieurs n’auront qu’un cri pour repousser l’idée, pourtant si simple et si définitive, de mon ami le lieutenant Élie Coïdal !

Et savez-vous pourquoi ?

Tout simplement, parce que le lieutenant Élie Coidal n’est pas de l’artillerie.

Il est défendu, paraît-il, à un chasseur alpin d’avoir du génie.

Voilà où nous en sommes après vingt-trois ans de République !



L’acide carbonique


C’était un vendredi soir, le dernier jour que je passais en Amérique, peu d’heures avant de m’embarquer, car la Touraine partait dans la nuit, à trois heures.

À une table voisine de celle où je dînais, dînaient aussi deux dames, ou plutôt, comme je l’appris par la suite, deux jeunes filles, dont une vieille.

Ou même, pour être plus précis, une miss et une demoiselle.

La miss était Américaine, jeune et très gentille. La demoiselle était Française, entre deux âges, et plutôt vilaine.

La miss avait, entre autres charmes, deux grands yeux noirs très à la rigolade. La demoiselle s’agrémentait de deux drôles de petits yeux tout ronds, de véritables yeux d’outarde (Bornibus).

Toutes deux parlaient français, la demoiselle très correctement (parbleu ! c’est une institutrice) ; la miss avait un accent et des tournures de phrases d’un comique ahurissant.

Je prêtai l’oreille…

(Je prête assez volontiers l’oreille, fâcheuse habitude, car, un de ces jours, on ne me la rendra pas, et je serai bien avancé !)

Ô joie ! Ces deux dames parlaient de la Touraine en termes qui ne laissaient aucun doute… J’allais les avoir comme compagnes de route.

Toute une semaine à voir, plusieurs fois par jour, les grands yeux noirs très à la rigolade de la petite miss !

Tout de suite, j’espérai qu’on enverrait la vieille outarde au lit, de bonne heure, alors que, très tard, la petite miss et moi nous dirions des bêtises dans les coins.

Cependant, se poursuivait la conversation des deux dames.

L’outarde était d’avis qu’on allât tout de suite après dîner au paquebot et qu’on se couchât bien tranquillement.

Miss Minnie (car enfin, voilà deux heures que je vous parle de cette jeune fille sans vous la présenter), miss Minnie disait d’un air résolu :

— Oh ! pas tout de suite, coucher ! Allons faire une petite tour avant embarquer !

— On ne dis pas une petite tour, mais on dit un petit tour.

— Pourtant on dit la tour Eiffel.

— Ce n’est pas la même chose. Dans le sens de monument, tour est du féminin ; dans le sens de promenade, ce mot est masculin.

Les questions de philologie m’ont toujours passionné, et je crois détenir, en cette partie, quelques records.

— Pardon, mademoiselle, intervins-je, la règle que vous venez de formuler n’est pas sans exception. Tour, dans le sens du voyage, n’est pas toujours masculin.

Les yeux de l’outarde s’arrondirent encore, interloqués.

— Il est masculin pour tous les pays, sauf le Cantal, le Puy-de-Dôme et la Haute-Loire.

Du coup, ces dames eurent un léger frisson de terreur. J’étais, sans nul doute, un fou, peut-être furieux, si on le contrariait.

— Parfaitement ! insistai-je. Ainsi, l’on dit le tour de France, le tour du monde, mais on dit la tour d’Auvergne.

Ma compatriote s’effondra de stupeur, mais j’eus la joie de voir que Minnie, en bonne petite humouriste yankee, s’esclaffait très haut de mon funny joke.

Alors, nous voilà devenus des camarades.

On fit un petit tour dans quelques roof-concerts, on but des consommations exorbitantes et, finalement, on s’échoua, près du port, dans une espèce de café français, où une clientèle assez mêlée tirait une tombola au profit d’un artiste.

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Minnie gagna douze bouteilles de champagne, qu’elle n’hésita pas à faire aussitôt diriger sur sa cabine.

Pas plutôt à bord, elle tint à constater la valeur de son breuvage. Vous me croirez si vous voulez, il était exquis et de grande marque.

(Rien ne m’ôtera de l’idée qu’il ne fût le fruit d’un larcin.)

Comme toutes les Américaines, Minnie adore le champagne, mais pas tant que son institutrice.

La vieille outarde se chargea, à elle seule, de faire un sort aux trois quarts de la bouteille.

Minnie était indignée. Elle me prit à l’écart.

— Est-ce qu’elle va boire toute ma champagne, cette vieux chameau ! Tâchez à lui faire une bonne blague pour qu’elle est dégoûtée de cette liquide.

— Si je réussis, miss, que me donnerez-vous ?

— Je vous embrasserai.

— Quand ?

— Le soir, sur le pont, quand tout le monde sont en allés coucher.

— Et vous m’embrasserez… bien ?

— Le mieux que je pouverai !

— Mazette ! espérai-je.

Dès le lendemain matin, devant l’institutrice, j’amenai la conversation sur le champagne.

— C’est bon, c’est même très bon ; mais il y a certains tempéraments auxquels l’usage du champagne peut être nuisible et même mortel.

— Ah ! vraiment ? fit la vieille fille.

— Mais oui. Ainsi, vous, mademoiselle, vous devriez vous méfier du champagne. Ça vous jouera un mauvais tour, un jour ou l’autre.

— Allons donc !

— Vous verrez… C’est de ça qu’est morte Mme Beecher-Stowe.

J’avais mon plan. Une vieille plaisanterie, faite jadis à Chincholle au cours d’un voyage présidentiel, me revenait en mémoire.

Le docteur Marion, dont je n’hésite pas à mêler le nom à cette plaisanterie du plus mauvais goût, me fournit une petite quantité d’acide tartrique et de bicarbonate de soude.

À sec, ces deux corps ne réagissent point l’un sur l’autre. Dissous, ils se décomposent : l’acide tartrique se jette sur la soude avec une brutalité sans exemple, chassant ce pauvre bougre d’acide carbonique qui se retire avec une vive effervescence, à l’instar de ces maris trompés qui claquent les portes pour faire voir qu’ils ne sont pas contents.

C’est ce mécontentement bien naturel de l’acide carbonique que les fabricants d’eau de seltz utilisent pour produire leurs eaux gazeuses.

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Où plaçai-je ces deux poudres ?

Ici, il me faudrait employer l’ingénieux stratagème auquel eut recours naguère Georges Auriol pour éviter les mots shocking.

Malheureusement je n’ai pas, comme ce jeune maître, un joli bout de crayon attaché à ma lyre. La seule ressource me reste donc de la périphrase.

Je plaçai mes produits chimiques au fond d’un vase d’ordre tout intime à l’usage coutumier de la vieille outarde, et j’attendis.

Le lendemain, je m’amusai beaucoup au récit du docteur.

Dès le matin, elle l’avait fait mander, et, folle de terreur, lui avait raconté son étrange indisposition.

— Ça moussait ! ça moussait ! Et ça faisait pschi, pschi, pschi, pschi.

— N’auriez-vous pas bu des boissons gazeuses, hier ? demanda-t-il.

— Si, du champagne.

— C’est bien cela. Vous ne pouvez pas digérer l’acide carbonique. Ne buvez plus de champagne, ni soda, ni rien de gazeux.

Minnie trouva la farce à son goût. Elle me récompensa en m’embrassant le mieux qu’elle put. Et quand les Américaines vous embrassent du mieux qu’elles peuvent, je vous prie de croire qu’on ne s’embête pas.

Et encore j’emploie le mot embrasser pour rester dans la limite des strictes convenances.


Simplement


Le jeune homme qui remontait ainsi l’avenue de l’Opéra, avait l’air de s’embêter dans les grandes largeurs. Et il n’en avait pas que l’air, le pauvre gars, il en avait fichtre bien la chanson, la triste et consternante chanson.

Et pour éviter tout malentendu avec lui-même, parfois il se murmurait :

— Mon Dieu, que je m’embête !

Il parvint, en cet état d’âme, jusqu’aux boulevards, tourna à droite et vint s’affaler à la terrasse de Julien, où il commanda un sherry-gobbler.

Des hommes et des femmes passaient devant lui, et même des vieillards et des jeunes enfants ; des fois, un ecclésiastique piquait cette coulée humaine de sa note noire.

Les hommes lui paraissaient communs et d’esprit bas ; les femmes vilaines et pas rythmiques pour un sou ; les vieillards odieux et les bébés intolérables. Quant au prêtre, il lui rappelait le mot de Gambetta : Le cléricalisme, voilà l’ennemi.

— Mon Dieu, que je m’embête ! Mon Dieu, que je… !

Il n’eut pas le temps de finir.

Une jeune femme en grand deuil passait lentement.

Vous avez probablement, mesdames et messieurs, vu, à de fréquentes reprises, passer des jeunes femmes en grand deuil. Je doute que vous en ayez seulement aperçu une capable de dénouer les cordons des souliers de celle-là !

Ah ! mes pauvres amis, la jolie femme en deuil !

L’amour, comme la foudre, et aussi comme le génie, procède volontiers par brusques lueurs.

Ce fut le cas.

Le jeune spleenétique, sans se donner la peine de terminer son sherry-gobbler, se précipita sur les traces de cette jeune femme blonde (ai-je dit qu’elle était blonde ?) Ses traits (au jeune homme) s’étaient modifiés du tout au tout ! Il rayonnait de bonheur espéré !

Très poliment, son chapeau à la main, il aborda la petite dame et lui dit :

— Pardon, madame, je crois m’apercevoir que vous êtes en deuil.

— Votre remarque est on ne peut plus juste.

— Serait-ce point de votre défunt mari ?

— De lui-même, monsieur.

— Ah ! je respire !… Alors, madame, une seule ressource nous demeure à tous les deux : c’est de nous épouser dans les délais légaux.

— Mon Dieu, monsieur, cette proposition n’a rien qui me répugne particulièrement, j’y réfléchirai.

— Non, madame, pas de réflexion. Votre parole tout de suite !

— Eh bien ! soit, nous nous marierons dans huit mois.

— Huit mois ! Comme c’est long !

— Ah ! dame, si vous voulez obtenir qu’on change la loi !…

Comme il faisait extrêmement chaud, la jeune femme en deuil accepta un bock.

Et puis, les deux fiancés allèrent dîner aux Ambassadeurs, après quoi ils terminèrent leur soirée dans des endroits gais.

— Au fait, dit brusquement la jeune femme, comment vous appelez-vous ?

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— Je m’appelle Hippolyte Cosmeau, pour vous servir, madame.

— Vos amis ne vous ont-ils jamais appelé, pour se divertir, Cosmeau (Polyte) ?

Ce simple petit calembour les mit tous deux en belle humeur.

Au moment de se quitter, Cosmeau demanda à la jeune femme, simplement :

— Si on prenait, dès ce soir, un léger acompte sur notre bonheur futur ?

— Pourquoi pas ? répondit-elle simplement.



Maldonne


— Quant à moi, ajoutai-je, il y a bien longtemps, bien longtemps que je n’ai passé le premier jour de l’An à Paris.

— Vous regrettez de vous y trouver, cette année ?

Un regard — mais quel regard ! — fut ma réponse.

— Où étiez-vous l’année dernière ?

— À Cannes.

— Et l’autre année dernière ?

— L’autre année dernière !… j’étais à Anvers.

— À Anvers !… Que faisiez-vous donc à Anvers ?

— Ah ! voilà ! je ne saurais pas vous narrer cette histoire à la fois comique follement et sinistrement ridicule… D’ailleurs, à proprement parler, ce n’est pas à Anvers que j’ai passé le premier de l’An, mais à Bruxelles. Seulement, j’étais parti de Paris à destination d’Anvers ; je vous raconterai ça un de ces jours.

Ne faisons point poser davantage ma sympathique interlocutrice et disons-lui tout de suite ma pénible mésaventure.

C’était le 30 décembre 1895.

Il pouvait être dix heures.

Je procédais aux premiers détails de ma toilette, quand un coup de sonnette déchira l’air de mon vestibule.

Ma femme de chambre était profondément endormie.

Mon groom, complètement ivre, ronflait dans les bras de la cuisinière, très prise de boisson elle-même.

Quant à mon cocher et mon valet de pied, j’avais perdu l’habitude de leur commander quoi que ce fût, tant ils recevaient grossièrement la plus pâle de mes suppliques.

Je me décidai donc à ouvrir ma porte de mes propres mains.

Le sonneur était un monsieur dont le rôle épisodique en cette histoire est trop mince pour que je m’étale longuement sur la description de son aspect physique et de sa valeur morale.

Du reste, je l’ai si peu apercu, que si j’écrivais seulement quatre mots sur lui, ce seraient autant de mensonges.

— Monsieur Alphonse A… ? fit-il.

— C’est moi, monsieur.

— Eh bien ! voilà, je suis chargé par Mme Charlotte de vous remettre une lettre.

Mme Charlotte ? m’inquiétai-je.

— Oui, monsieur. Mme Charlotte, une ancienne petite amie à vous, de laquelle ma femme et moi sommes les voisins. Cette dame, ignorant votre adresse actuelle, m’a prié de vous retrouver coûte que coûte et de vous remettre cette missive.

Je pris la lettre, remerciai le monsieur et fermai ma porte.

Charlotte ! Était-ce possible que Charlotte pensât encore à moi ! Oh ! cette Charlotte, comme je l’avais aimée ! Et — ne faisons pas notre malin — comme je l’aimais encore !

(Pas un mot de vrai dans cette passion, uniquement mise là pour dramatiser le récit.)

Charlotte ! Ce ne fut pas sans un gros battement de cœur que je reconnus son écriture, une anglaise terriblement cursive, virile, presque illisible, mais si distinguée !

« Mon chéri, disait-elle, mon toujours chéri, mon jamais oublié, je m’embête tellement dans ce sale cochon de pays que la plus mince diversion, fût-ce une visite de toi, me ferait plaisir. Viens donc enterrer cette niaise année 95 avec moi. Nous boirons à la santé de nos souvenirs, j’ai comme un pressentiment qu’on ne s’embêtera pas.

« Celle qui n’arrêtera jamais d’être Ta

« Charlotte.
« 158, rue de Pontoise, Anvers. »

— Anvers ! me récriai-je. Qu’est-ce qu’elle peut bien fiche à Anvers, cette pauvre Charlotte ? À la suite de quelles ténébreuses aventures s’est-elle exilée dans les Flandres ?

Oui, mais faut-il qu’elle m’adore, tout de même, pour n’hésiter point à me faire exécuter cette longue route, dans sa joie de me revoir !

Le lendemain, à midi quarante, je m’installais dans un excellent boulotting-car du train de Bruxelles.

À sept heures trente-neuf, je débarquais à Anvers, salué par l’unanime rugissement des fauves du Zoologique, sans doute avisés de ma venue par l’indiscrétion d’un garçon.

— Cocher, 158, rue de Pontoise !

Après un court silence, le cocher me pria de réitérer mon ordre :

— 158, rue de Pontoise.

Une mimique expressive m’avertit de l’ignorance où croupissait l’automédon anversois relativement à la rue de Pontoise. Et même il ajouta :

— Ça existe pas !

Ses collègues, consultés, branlèrent le chef d’un air qui ne me laissa aucun doute.

Un garde-ville (c’est leur façon de baptiser là-bas les gens de police), m’assura que la rue de Pontoise n’existait pas à Anvers, ou que, si elle existait, elle n’avait jamais porté ce nom-là, et alors, c’est comme si, pour moi, elle n’existait pas, savez-vous !

Moi, je m’entêtais ! Pourquoi la rue de Pontoise n’existerait-elle pas à Anvers ? Nous avons bien, à Paris, la place d’Anvers et la rue de Bruxelles.

Il fallut bientôt me rendre à la cruelle réalité, et je réintégrai le train de Bruxelles, métropole où je comptais, à ce moment, plus d’amis qu’à Anvers. (Mes relations anversoises se sont, depuis lors, singulièrement accrues.)

Pas plutôt débarqué à Bruxelles, voilà que je tombe sur les frères Lynen, les braves et charmants qui m’emmènent chez l’un deux, où nous dînâmes et soupâmes en tant bonne et cordiale compagnie, jusqu’au petit jour. Cette nuit demeure un de mes bons souvenirs.

Oui, mais Charlotte !

Charlotte, je la revis quelques mois plus tard, au vernissage du Champ-de-Mars.

Une Charlotte méprisante, hautaine, mauvaise et pas contente.

— Vous auriez pu m’écrire, au moins, mon cher.

— Mais pourquoi écrire, puisque je suis venu ?

— Vous êtes venu, vous ?

— Bien sûr, je suis venu, et personne ne connaissait la rue de Pontoise.

— Personne ne connaissait la rue de Pontoise ?

— Personne ! J’ai demandé à tous les cochers d’Anvers…

— À tous les cochers… d’où ?

— À tous les cochers d’Anvers.

Je n’avais pas fini de prononcer ces mots, que j’éprouvai une réelle frayeur.

Charlotte s’appuya contre une statue de Meunier et devint la proie d’un spasme.

Et ce ne fut que bien longtemps par la suite qu’elle put articuler :

Allais - L’Arroseur-117.jpg

— Alors, espèce de grand serin, tu es allé à Anvers, en Belgique ?

— Dame !

— Et moi qui t’attendais à Auvers, à Auvers-sur-Oise, à une heure de Paris !

Elle ajouta, narquoise :

— Tu as eu tort de ne pas venir, tu sais !… Tu ne te serais pas embêté une minute !

Si jamais je remplace mon vieux camarade Leygues à l’Instruction publique, j’insisterai pour que, dans les maisons d’éducation de jeunes filles, on leur apprenne à faire des u qui ne ressemblent pas à des n.



Trépidation


Pour des raisons qu’il me serait pénible d’avouer publiquement, je viens d’accomplir un léger voyage dans le nord du Palatinat.

Au cours d’un trajet entre une petite cité que je ne nommerai pas et une grande ville que je vous demanderai la permission de ne pas désigner plus clairement, je vis une chose, une drôle de chose.

Oui, réellement, une drôle de chose.

Un homme et une dame se trouvaient sur le quai de la gare, disposés, sans nul doute, à partir quelque part.

La dame, une dame jeune et mince, détenait le record de la beauté piquante. (Je n’ajouterai pas un mot de plus à cette désignation ; je dirais des bêtises.)

Le monsieur, un monsieur mûr, adorné de favoris grisonnants très soignés, me fit l’effet d’un diplomate autrichien.

Pourquoi, diplomate ? Pourquoi, autrichien ! Hé ! le saurais-je dire.

Depuis mon enfance la plus reculée, tous les messieurs entre deux âges, flanqués de favoris grisonnants très soignés, me font l’effet de diplomates autrichiens.

Vous me direz qu’à ce compte-là, la diplomatie autrichienne serait à la tête d’un personnel plus nombreux que de raison.

Vous me direz aussi…

Vous me direz tout ce que vous voudrez.

Moi, je vous répondrai simplement ces paroles :

— Je ne vous ai jamais assuré que ce monsieur fût un diplomate autrichien : je disais simplement qu’il me faisait l’effet d’en être un.

Et puis, vous savez, assez là-dessus, hein ?

Le diplomate autrichien — je ne le désignerai pas autrement, en dépit de vos criailleries de sectaires — le diplomate autrichien, dis-je, conduisit la suggestive jeune femme à la portière d’un coupé-lit, dans lequel elle pénétra avec la légèreté de l’oiseau lancé d’une main sûre.

Jusqu’à présent, rien que de très naturel.

À partir de ce moment, les incrédules peuvent apprêter leurs faciles haussements d’épaules.

Le diplomate autrichien, après un petit salut qui signifiait à tout à l’heure, se dirigea vers le fourgon aux bagages, y grimpa d’un air d’ankylose et s’assit sur une malle.

Le sifflet de la locomotive déchira l’air de sa stridence ; je n’eus que le temps de regagner ma place.

Une grande stupeur lotissait mon âme inquiète ; quelle étrange fonction de diplomate autrichien peut-il bien remplir dans ce fourgon à bagages ?

Surveillerait-il point le traité d’alliance de la Triplice ? Pourquoi pas, mais tout de même rigolo !

Et la petite bonne femme, là, dans son coupé-lit, avec ses drôle de-z-yeux ?

Comme elle doit s’embêter toute seule.

Un des trucs les plus répandus pour faire cesser la solitude d’une jeune femme, consiste à la partager (la solitude, pas la jeune femme).

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Oui, mais voilà. Le coupé est réservé. Et puis, le diplomate autrichien ne l’entendrait peut-être pas de cette oreille-là ?

Bref, je crus devoir ne pas rater l’occasion que j’avais de rester tranquille.

À quelques stations plus loin, le diplomate autrichien descendit de son fourgon et vint regagner la jeune personne.

De petites lueurs que j’aperçus dans les yeux de l’homme m’en apprirent plus long que les plus longs discours.

Et me revinrent en souvenance les vers de mon ami Paul Marot :

 La trépidation excitante des trains
Vous glisse des désirs dans la moelle des reins.

Il est évident qu’on est plus trépidé dans un fourgon à bagages que dans un car de luxe, mais comme c’est triste, d’en être réduit là, même pour un diplomate autrichien !



La flamme éteinte


Dans les temps où j’étais un tout petit jeune homme, j’eus l’occasion de venir habiter dans un hôtel de la rue Oberkampf.

— Pourquoi la rue Oberkampf ? me direz-vous.

— Pourquoi pas la rue Oberkampf ? vous répondrai-je froidement. La rue Oberkampf ne vaut-elle point telle ou telle autre artère ?

Et puis, d’ailleurs, je crois bien que ce n’était pas la rue Oberkampf que j’habitais alors, mais bien la rue Notre-Dame-de-Nazareth.

Il y a longtemps !

Mon humble chambrette me revenait, — ô temps bénis de ma jouvence — à quelque chose comme vingt-cinq francs par mois.

Elle ne comportait, je l’avoue, ni l’eau, ni le gaz, ni le reste. (Ne me contraignez point à insister.)

Pour le reste, je devais enfiler, dans toute sa longueur, un noir corridor se terminant par une porte peinte en brun sur laquelle, en bleu, s’enlevait cette inscription lapidaire : ICI.

J’ai oublié de vous dire, mais peut-être en est-il temps encore, qu’à ces époques reculées j’étais timide comme un jabiru.

Un hanneton, dans la campagne, me regardant un peu fixement, me faisait piquer un fard éblouissant.

Quant aux femmes, la seule idée de frôler une de ces créatures me mettait au cœur des tombereaux d’angoisses.

Pauvre petit moi que j’étais alors ! Et comme la pratique constante du proxénétisme change un homme, tout de même !

Le premier jour de mon installation dans ce susdit hôtel de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, l’envie bien naturelle me vint d’aller… ICI.

J’enfilai le noir corridor.

Une porte, à droite, était ouverte.

Je jetai dans la chambre un œil machinal et j’aperçus, cousant à la fenêtre, une jeune fille belle comme le jour.

Nos regards se croisèrent. Une sueur froide m’inonda tout.

Le coup de foudre !

Je dormis mal, et, le lendemain, je me levai tôt, à l’espoir de contempler les traits de la déjà tant chérie.

Mais ma timidité ! Ma chameau de timidité !

L’amour me disait : « Vas-y, imbécile ! Va la voir, ta chérie ! »

La timidité objectait : « Tu n’iras pas ! tu n’iras pas ! »

L’amour fut génial : « Ah ! tu ne veux pas y aller ? Eh bien, nous verrons ! »

Et pour me contraindre à aller ICI et voir ma belle, l’amour me fit acheter une bouteille d’eau de Sedlitz d’une force de trente chevaux, au bas mot.

Ah ! cette fois, la timidité s’avoua vaincue.

J’allais ICI et j’y retournai, et j’y revins encore, et, chaque fois, je m’enchantais à la vue de l’adorée.

Que comprit-elle à ce manège ? que je l’aimais ? Eh, parbleu !

Et voici que ses regards se firent gentils comme tout, pleins d’accortises, avec, au fond, un peu de rigolade.

Le lendemain, nouvelle et irrésistible bouteille d’eau de Sedlitz.

Les regards de la petite devinrent sourires engageants, puis mines impatientes : « Quand vous voudrez ! »

Et le soir de ce jour, sans que j’aie jamais su comment cela se fit, j’entrais chez l’idole, bien décidé à faire couronner ma flamme.

Pauvre flamme !

Elle eut une piteuse allure, ma flamme, ou plutôt elle n’eut point lieu !

Noyée, éteinte sous l’eau de Sedlitz, ma flamme !

Je m’étais trop purgé !




  1. Vous êtes trop jeune pour vous rappeler ça ; mais Ira Paine était un prodigieux tireur qui fit, voilà tantôt quinze ans, courir tout Paris aux Folies-Bergère.
  2. Tissu extrêmement souple, dont plusieurs mètres tiendraient dans le creux de la main.
  3. Beaucoup de personnes, dévorées par le Démon de l’Analogie, disent le chat d’une aiguille. Ces personnes ont tort : on doit écrire le chas.

    Bescherelle, que je viens de consulter pour illuminer ma religion, ajoute une notice rétrospective et suggestive éminemment :

    « Se disait autrefois de la fente entre deux poutres. On dit maintenant travée.

    Travée… j’aurais beaucoup de peine à me faire à ce mot-là.