L’Art ancien, un espace de polémique à l’Exposition universelle de 1905

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L’Art ancien, un espace de polémique à l’Exposition universelle de 1905

Il existe à Liège une tradition de salons artistiques depuis celui de 1779 à la Société libre d’Émulation. Pourtant, c’est curieusement la toute nouvelle Belgique bilingue qui va être mise en avant par la rétrospective de l’Art ancien au pays de Liège du Xe au XVIIIe s. organisée dans le cadre de l’Exposition universelle.Le comité mis sur pied à cette occasion va se révéler une parfaite caisse de résonance pour le milieu clérical liégeois en phase avec le gouvernement de Bruxelles, mais réduit depuis longtemps à un rôle d’opposition au niveau local.

L’Art ancien. Fondé le 4 mars 1850, l’Institut archéologique liégeois se veut au service de la recherche archéologique et historique de l’ancien Pays de Liège, afin de renouer avec le temps passé. Suite à un accord négocié par l’échevin Alfred Micha et finalisé le 22 juillet 1909, cette société exposera peu après ses collections au Musée Curtius.La rétrospective de l’art ancien voulue par les organisateurs de 1905 est dirigée par le baron Robert de Sélys-Fanson.Désigné commissaire spécial, celui-ci a choisi de scinder la présentation en deux sections. La première traitant de l’art religieux est confiée au très entreprenant vicaire-général Émile Schoolmeesters, ancien doyen de Saint-Jacques, qui est secondé avec efficacité par Paul Lohest, ingénieur féru d’archéologie et conseiller communal catholique. En 1907, ce dernier dirigera avec talent une campagne de fouilles sur le site Saint-Lambert. Quant à la seconde section consacrée à la production civile, elle est gérée par le professeur de l’U.Lg J.-E. Demarteau et E.Jamar du Comité provincial de la Commission des Monuments.

Le baron de Sélys s’est donné comme mission d’illustrer "l’art mosan ou liégeois, celui qui s’est développé sur les bords de la Meuse, dans ce diocèse et dans cette principauté [...] placés sous l’autorité religieuse ou politique du même chef, et dont Liège fut à la fois le centre constant, la ville épiscopale et la capitale princière", énonce son porte-parole, qui n’est autre que le directeur de La Gazette de Liége Joseph Demarteau (le deuxième de la lignée, 1842-1910).Les œuvres d’art choisies sont celles "dont le travail peut faire connaître le développement des Arts" de l’ancien pays. Le journaliste poursuit:"Diocèse, principauté et beaux-arts de Liége ont d’ailleurs offert, dès l’origine, cette ressemblance avec la Belgique moderne:le mélange, la fusion de deux races, la Wallonne et le Flamande”. Romantique Mathieu Polain, un des compagnons de Charles Rogier, écrit en 1842: "Maintenant nous faisons partie d’un État que nous avons aidé à constituer[…] Soyons Belges, c’est encore être Liégeois, et repoussons l’invasion de quelque côté qu’elle se présente". Le propos de l’historien libéral est clair et à ce moment l’opinion catholique partage à quelques nuances près cette conception, puisque la constitution de 1831 résulte d’un compromis entre le conservatisme catholique et le protolibéralisme.Après avoir combattu ensemble l’absolutisme de Guillaume 1er avec l’aide d’éléments plus radicaux, les deux tendances bourgeoises se sont parfaitement entendues pour neutraliser ces derniers.Dès lors quand il a fallu s’investir dans la défense du territoire national, mêmes les nostalgiques de l’ancien régime liégeois, plus proches de la position ultra-conservatrice du Saint-Siège que les autres catholiques belges, ont considéré comme un devoir de servir leur nouvelle patrie, la Constitution leur offrant la possibilité d’étendre leurs activités en matière d’enseignement et de charité.

Plus tard, quand le bilinguisme de la Belgique est institué par le pouvoir catholique en place depuis 1884, c’est encore l’histoire ancienne de la principauté qui à Liège justifie a posteriori la métamorphose du royaume.Alors disparu depuis un siècle, l’État liégeois a toujours compté des administrés de rôles linguistiques différents; maintenant amalgamé au royaume, celui-ci apparaît aux yeux de ces conservateurs comme une préfiguration de la Belgique nouvellement réformée.La symbiose entre les ’races’ belges peut d’ailleurs être reconnue en la personne même de saint Lambert, un "enfant du pays flamand, père du chef-lieu de la Wallonie" (Joseph Demarteau, 1896).

Autre constat: l’antériorité de Liège par rapport au martyre de 705 attestée très tôt par l’archéologie, des tombes des VIe et VIIe s. sont déjà mises à jour en 1861, n’a été reconnue que récemment et du bout des lèvres par les historiens de la mouvance catholique. "Au début du VIIIe siècle, saint Lambert, évêque de Tongres, fut assassiné à Liège qui n’était alors qu’un petit village.Comme de nombreux pélerins venaient sur les lieux de son trépas, son successeur Hubert y transféra sa résidence. Ce fut l’origine de la Cité de Liège", écrivent encore L. Gothier et G.Moreau, dans la 5e édition (1963) de leur manuel d’histoire utilisé dans l’enseignement officiel.Il n’y a aucune divergence de vue avec l’exposé de Félix Magnette de l’U.Lg dans son Précis d’histoire liégeoise à l’usage de l’enseignement moyen (3e éd. 1928): "Cette fin tragique […] eut pour le petit village liégeois des suites immédiates.Le prélat devenu martyr, le lieu de sa passion s’entoura d’une auréole de vénération, et désormais les fidèles allèrent en foule y prier, faisant de l’endroit […] un véritable lieu de pèlerinage, qui fut même assez souvent appelé Saint-Lambert". Ni d’ailleurs avec celle de Godefroid Kurth, fondateur du séminaire d’histoire de la même université et ardent militant de la démocratie chrétienne:"L’humble village sans murailles, sans monuments, sans souvenirs, eut plus de charmes pour les évêques que la vieille cité romaine [Tongres] qui avait vu naître la foi chrétienne, que la belle ville mosane [Maastricht] sur laquelle planait le souvenir de saint Servais"(La Cité de Liège au Moyen Âge, 1882).

Cette négation constante de l’origine de Liège, dont l’existence liée au commerce et à l’artisanat est prouvée au VIe s. à un point de rupture de charge déjà utilisé à cette fin au Bas Empire romain, au profit d’une vision hagiographique et presque féérique des conséquences d’une brutale vendetta politique, imprègne encore l’imagerie populaire.

On peut s’interroger aussi sur l’utilisation du mot ’village’ dans des écrits scientifiques récents à propos de Liège au VIIIe s. Primo, le terme est utilisé dans le langage courant par opposition à la notion de ville.Or, selon la théorie du grand historien Henri Pirenne longtemps reconnue en Belgique comme une vérité intangible, les villes d’Europe du nord n’existaient plus à la fin de l’Époque mérovingienne. Secundo, n’ayant pas été constituée autour d’une villa, un domaine agricole laïque comme Jupille ou Avroy, ni ecclésiastique comme Saint-Hubert, Nivelles ou Gembloux, Liège n’a jamais été non plus un village au sens historique du terme.Dans le cas précis d’une ville d’accession, les géographes définissent à juste titre ces groupements humains avec les locutions ’noyau pré-urbain’ ou ’germe urbain’, qui conviennent parfaitement pour désigner Liège vers 705.

Le faune mordu, encore un outrage aux bonnes mœurs. C’est le vicaire général É. Schoolmeesters qui, dès l’ouverture de l’Exposition en avril 1905, orchestre une campagne virulente contre Le Faune mordu par la nymphe qu’il agresse de Jef Lambeaux exposé à la Boverie, non loin de la retrospective de l’art ancien qu’il parraine.Le dignitaire ecclésiastique obtient gain de cause: le retrait de l’œuvre est ordonné le 10 mai 1905 par le Comité exécutif de la S.A. Liège-Exposition.Cette fois donc, du moins dans un premier temps, les cléricaux parviennent à leur fin contrairement à d’autres tentatives antérieures, dont deux campagnes dirigées l’une contre le Dompteur de taureau de Mignon et l’autre contre les statues dénudées de Rousseau à Fragnée. Ces épisodes méritent d’être analysés. Sous l’influence d’Albert-Ernest Carrier-Belleuse et d’Auguste Rodin, qui lors de leur séjour à Bruxelles après la Commune ont participé en 1871-73 au chantier de la Bourse de l’architecte Léon-Pierre Suys, le sculpteur Mignon (1847-1898) s’affranchit clairement de l’idéalisme classique.Son dompteur nu reproduit d’après nature obtient en 1880 une médaille d’or au Salon de Paris, mais l’année suivante son installation aux Terrasses fait scandale. Pour la raison même qui depuis lors sert de joyeux prétexte aux libations estudiantines chaque printemps à la Saint-Toré, la vue de l’homme et de la bête va choquer les ultra-conservateurs liégeois.La Gazette de Liège stigmatise l’œuvre réaliste, dont l’exposition au regard des femmes constitue une offense à la bienséance publique.

Il faut savoir que pour combattre l’influence du libéralisme anticlérical, les francs-maçons sont excommuniés par mandement épiscopal depuis février 1838, l’évêque R.-A. Van Bommel, un ultramontain autoritaire prônant clairement un retour à l’organisation sociale d’avant 1789, a favorisé à Liège l’essor d’une presse catholique très conservatrice; son successeur monseigneur Montpellier a poursuivi avec persévérance dans la même voie.Fondée par les Demarteau, la Gazette de Liège est le fleuron de ce courant.L’opinion pudibonde défendue en 1881 par ce journal est particulièrement raillée par Le Rasoir, périodique satirique illustré de nombreuses caricatures.L’urbaniste Blonden, concepteur ’dirigiste’ du quartier bourgeois édifié à l’emplacement du port de Commerce, en a lui aussi souvent fait les frais.Le parti libéral anticlérical, qui domine encore en 1881 la vie politique liégeoise et belge, maintient l’œuvre de Mignon à son emplacement dans le square des Terrasses: la tentative catholique a dans ce cas échoué.

Victor Rousseau, né à Feluy en 1865 et mort à Forest en 1954, a perfectionné son art à Florence après avoir débuté tout jeune comme tailleur de pierre sur le chantier du palais de Justice à Bruxelles dirigé par Joseph Poelaert.En 1903, il est choisi comme collaborateur principal par l’architecte Paul Demany en charge de la décoration du pont de Fragnée, symbole de l’Exposition de 1905. Il réalise ainsi des Néréïdes et Tritons installés à l’aplomb des piles, des Naïades et des Poseïdons au pied des fûts, ainsi que des Renommées dorées au sommet de ceux-ci.Une fois dévoilées à l’automne 1904, ces statues de bronze sont elles aussi l’objet d’une polémique animée par une Ligue contre la nudité des statues de Fragnée, émanation du milieu clérical.

Pour contenter son électorat tout en réalisant des économies, le Gouvernement catholique, auquel participe le Liégeois Francotte, décide purement et simplement de retirer du projet les bronzes décoratifs jugés indécents.Cette modification assez radicale n’est pas admise par le Collége échevinal, dont les membres tant libéraux que progressistes sont anticléricaux.La ville de Liège participe au chantier en finançant notamment les expropriations, elle peut donc faire valoir son point de vue.Après consultation à titre d’expert des architectes Charles Soubre, garant de l’esthétique à l’Exposition universelle, et Joseph Lousberg, fonctionnaire communal, la coalition libérale-progressiste propose aux conseillers communaux de voter le maintien de toutes les statues des divinités païennes comme prévu initialement.

Victor Rousseau est parfois considéré par les analystes comme l’antithèse de Jef Lambeaux aux œuvres sensuelles et naturalistes; Jules Bosmant estime ainsi qu’il recherche la grâce classique en modernisant la statuaire hellénique.En fait, Rousseau possède deux natures constrastées qui se retrouvent parfaitement dans ses réalisations de Fragnée.Les gracieuses Renommées d’inspiration classique s’inscrivent pleinement dans l’analyse du conservateur du Musée d’Art wallon, mais ses symboles aquatiques sont puissants et sensuels.En illustrant une forme dionysiaque de la vie, ses divinités mythologiques installées à Fragnée reflètent avec force la seconde nature de l’artiste.De plus, toujours d’après le même auteur, Rousseau est un artiste typique d’atelier, qui est trop individualiste et n’accepte que "de mauvaise grâce de se soumettre aux contraintes d’une symphonie conçue par un autre”.Pourtant, les statues du pont de 1905 s’intègrent parfaitement à une œuvre collective remarquable de cohésion en démontrant l’exact contraire de cette affirmation d’individualisme.

Né en 1852, Jeff Lambeaux s’est après un apprentissage chez un fabricant de proues de navire à Anvers formé sous la direction de Joseph Geefs, puis à Paris; il meurt à Bruxelles en 1908.Peu avant l’Exposition de Liège en 1899, un courant d’opinion créé par des "offusqués bien-pensants" (Daniel Couvreur) a obtenu la fermeture du Pavillon des Passions humaines peu de temps après son inauguration. Édifié par Victor Horta au Cinquantenaire, ce petit temple antique n’a comme unique destination que de servir d’écrin à un haut-relief sensuel de Lambeaux, dont Léopold II a admiré à Gand dès 1886 le fusain préparatoire et dont il a commandé la réalisation à l’artiste ce Calvaire de l’humanité (titre initial).Au premier regard n’apparaît dans cette œuvre qu’un enchevêtrement désordonné de corps, dont se détachent progressivement différentes allégories marquant les phases initiatiques de l’existence: la Maternité, la Séduction, la Débauche, la Guerre, le Meurtre, le Remords, la Mort, le Suicide et le Viol, thème que l’on retrouve avec le Faune mordu de 1905. A Bruxelles, le sculpteur mécontent de la lumière éclairant son marbre ne s’opposa pas à la fermeture provisoire du pavillon le temps de remédier au problème technique. Cette situation passagère dura cependant plus d’un siècle, la mesure n’ayant été définitivement levée qu’en mai 2004 !

Quand le vicaire-général Schoolmeesters prend la tête de la cabale contre le Faune mordu de Lambeaux, le milieu catholique liégeois a donc déjà subi à Liège en moins d’un quart de siècle deux échecs sur des questions d’art public. Cette fois cependant, il a dans son camp des intervenants de poids, qui au début vont lui permettre d’obtenir gain de cause. Dans cette affaire comme dans les précédentes, le directeur de La Gazette de Liège, est tout dévoué à la hiérarchie religieuse; Joseph Demarteau qui s’est déjà illustré en combattant l’idée même d’une Exposition à Liège, est en l’occurrence le porte-parole du Comité de l’Art ancien. Mais, il y a aussi l’avocat et conseiller communal Nicolas Goblet, un orateur redoutable qui siége au Comité exécutif en tant que directeur du Contentieux de la S.A. Liège-Exposition, et le sénateur Richard Lamarche, commissaire du Gouvernement.Chargés de mission par les autorités épiscopales, ils réussisent par un coup de force à obtenir le déboulonnage de l’œuvre.Surpris les libéraux, y compris les libres penseurs, se sentent obligés pour garder, le temps des festivités, la cohésion du Comité exécutif d’avaliser cette décision rétrograde et pour le moins surprenante dans le chef d’une institution libérale, se voulant ouverte sur le monde. Mais le 21 juin 1905, la polémique rebondit au Conseil communal: les progressistes, dont Célestin Demblon et Jules Seeliger emmenés par l’esthète Alfred Micha, et les libéraux, dont les francs-maçons Charles Magnette et Xavier Neujean, obtiennent le rachat par Liège du Faune mordu à titre de réparation de l’affront fait au sculpteur à l’Exposition de Liège.Fait significatif, les plus tièdes des défenseurs de la liberté de l’artiste font référence à Léopold II.Le roi a clairement encouragé Lambeaux à persévérer dans la voie choisie pour son œuvre et fournit un point de repère jugé incontestable au niveau du bon goût.L’argument fait mouche et met mal à l’aise les catholiques: tout en étant offusqués par l’étalage de la nudité, ceux-ci craignent néanmoins de déplaire en haut lieu.

Du côté libéral, l’effet de surprise a joué au Comité exécutif, si bien que ses mandataires ont avalisé la proposition des ultra-conservateurs, alors qu’elle ne correspond nullement à leur option habituelle en matière d’art.Pourtant se considérant comme engagé par la décision prise sous sa présidence, Émile Digneffe décide de s’abstenir lors du vote au Conseil. Réinstallé à la Boverie longtemps après la clôture des festivités de 1905, le Faune mordu vient d’avoir l’honneur de figurer sur un timbre postal de la série Lîdge todi mise en œuvre par l’artiste Jacques Charlier.

L’historicisme ou le médiévisme intransigeant.Dans son Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe s., Viollet le Duc (1814-1879) s’exprime ainsi:"La construction gothique n’est point comme la construction antique tout d’une pièce absolue dans ses moyens; elle est souple, libre et chercheuse comme l’esprit moderne".En 1830, l’indépendance belge marque un tournant en architecture, il faut se démarquer du passé, du néo-classisisme qui apparaît alors comme un art imposé par des autorités étrangères."Pour tous ces Belges d’alors, il semblait qu’une nouvelle ère allait s’ouvrir; la Belgique indépendante créerait de nouveau un art national, héritier de celui qui a bâti nos hôtels de ville, nos halles aux marchands, nos églises”, écrit l’architecte Paul Santenoy dans le Livre d’or du Centenaire de l’Indépendance belge (1930).

Un bel exemple de cette volonté de retour à une esthétique symbolisant le jeune État porteur d’un riche héritage est le monument funéraire de Walthère Frère-Orban.Incarnant la Belgique libérale dans les années 50-80, mais ensuite dépassé par les événements y compris l’évolution de son propre parti, l’homme d’État a encore voulu à l’extrême fin du siècle une sépulture exceptionnelle.Il a ainsi fait édifier au centre du cimetière de Robermont une haute tour-lanterne néo-gothique ornée de statues personnifiant les symboles chers à son cœur tant politiques que maçonniques, comme la fraternité, l’équité, la vérité, la beauté et la liberté.Au niveau de son style gothique primitif, ce monument s’inspire de clochers de l’ancien diocèse de Liège; il n’est pas plus à rapprocher de deux monuments conçus Outre-Manche de 1840 à 1846, celui d’Édimbourg dédié à Walter Scott (architecte G.M.Kemp) et celui de Londres connu sous le nom de l’Albertmemorial (architecte G.G. Scott), que de celui de Laeken dessiné par l’architecte Louis De Curte à la gloire de Léopold Ier dans un style plus flamboyant.

Voulant effacer aux yeux du monde la défaite de 1870 en provoquant un sursaut nationaliste, les organisateurs de l’Exposition de Paris ont eu en 1878 l’idée d’obliger les participants à faire réaliser par l’architecte de leur choix une façade dans un style national.L’architecte Émile Janlet, élève d’Henri Beyaert, est chargé de dessiner le pavillon officiel de la Belgique.Sa construction en style Renaissance flamande secondaire inspirée de l’hôtel de ville d’Anvers va provoquer dans le pays un engouement formidable.Au XIXe siècle, est donc réapparu un certain intérêt pour la ville médiévale, en réaction à la référence néo-classique faite de rectitude et de symétrie, la spontanéité du bâti ancien retrouve des défenseurs.Dans son Esthétique des villes parue en 1893, Charles Buls, bourgmestre libéral progressiste de Bruxelles qui s’opposa aux travaux projetés par Léopold II au Mont des Arts, rejoint tout à fait l’opinion déjà exprimée à ce sujet par le théoricien socialiste Louis Blanc dans Le Paris-Guide de Victor Hugo (Paris,1867 ); tous deux ont prôné aussi bien un aménagement urbain de type éducatif (Art public) qu’un habitat sain à la portée de toutes les bourses.

En Angleterre, il existe un raccord entre le gothique tardif et le néo-gothique:le revival avec ses constructions issues de la recherche archéologique peut donc être confondu avec le survival ou bâti traditionnel.Ailleurs l’attrait renouvelé pour ce style ancien n’est pas toujours innocent.Ainsi en Allemagne, il est exalté par le nationalisme bismarckien, comme à Cologne où on achève la cathédrale en chantier depuis 1248 pour affirmer la continuité impériale.En France, le chantre de l’historicisme raisonné, Viollet le Duc, s’est alimenté au romantisme de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris paraît en 1831, mais il n’est pas possible d’affirmer non plus que le retour aux sources médiévales est de ce côté du Rhin dénué de tout esprit nationaliste.En compagnie de son ami Prosper Mérimée, inspecteur des Monuments historiques, l’architecte-restaurateur repère des édifices anciens en danger, les purifie des ajouts récents, puis les complète en les marquant de son empreinte:la cité de Carcassonne, le château de Pierrefonds... En suivant les conseils de son collègue français, Henri Beyaert fait de même à Bruxelles avec la vieille porte de Hal. La restauration a rendu ce monument conforme à une utopie, à un Moyen Âge idéalisé, car "restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné", estime Viollet le Duc. A la même époque, les historiens romantiques ont créé les mythes, ces légendes qui soudent la nation en cristallisant un sentiment patriotique autour de pseudo-héros.Le culte historique implose littéralement, puisque chaque région désire glorifier un enfant du cru ou conserver en l’améliorant un monument exemplatif de l’âme des lieux.

La référence incontestée de l’historicisme liégeois est Jules Helbig, ce peintre qui a bataillé ferme aux côtés de Godefroid Kurth pour empêcher toute célébration du centenaire de la révolution de 1789.Le néo-gothique cherche à retrouver l’âge d’or de la société chrétienne et cet élément identitaire est en Belgique porté par le pouvoir catholique. A Liège, il ’surfe’ en plus sur la vague revancharde de la disparition de la cathédrale, la Révolution impie et haïe étant définitivement associée à cette absence, "au trou de mémoire" (Michel Vovelle).

L’architecture étant perçue comme le reflet de la société qui la porte, et non plus comme un dictat du pouvoir, il faut pour bien faire que le style utilisé soit dans le ton, bien dans la couleur locale.En 1905, à la demande des négociants en vin et spiritueux de Liège, Paul Jaspar (1859-1945) reconstitue en marbre et presque grandeur nature le perron de la place du Marché, symbole principautaire par excellence.Répondant à une commande spécifique, cette réalisation anecdotique ne reflète nullement le savoir-faire, ni la pensée de l’architecte,qui estime qu’avec l’émergence des matériaux modernes, "la personnalité de l’artiste et de sa race se dégagera, car le monument qu’il fera sera le fait de sa conception et ne résultera plus directement de la géologie de son pays.”(Sentiment wallon dans l’art et l’architecture).Après le premier conflit mondial, l’architecte Jaspar sera chargé par le gouvernement, d’établir une typologie des styles vernaculaires wallons en vue d’une reconstruction respectueuse de l’identité régionale.

En concertation avec la Commission provinciale des Monuments et l’Institut archéologique liégeois, Paul Jaspar tente en 1902/3 de sauver la belle maison du Lombard Bernardin Porquin. Édifiée au milieu du XVIe s. entre le Saucy et les Oies, la vaste bâtisse de plan carré constitue un exemple remarquable du style mosan. Devenue propriété du prince Ernest de Bavière, qui y fonde en 1616 un hôpital, elle gardera cette destination jusqu’en 1890, date du transfert des services médicaux de la Commission des Hospices civils et de l’Université dans le nouvel hôpital construit au Pré Saint-Denis. En fait, pour créer la place de Bavière (Yser depuis 1918), la ville veut démolir ce bâtiment.Exposée au vandalisme sans protection depuis une décennie déjà, la partie la plus ancienne est déjà dans un triste état, quand sous la pression des spécialistes, le monde politique liégeois prend enfin conscience de sa valeur patrimoniale.Mais, le coût élevé d’une restauration envisagée tardivement ne permettra pas de sauver la maison Porquin, les tenants d’une vaste place dégagée la font disparaître. Seule la chapelle de style gothique tardif sera démontée par l’architecte Laurent Demany et reconstruite le long de la rue des Bonnes Villes.

A partir de 1884 et l’arrivée au pouvoir des catholiques après la chute du cabinet libéral de Frère-Orban, on a vu fleurir dans le pays les églises néo-gothiques, dont à Liège Saint-François de Sales construite par l’architecte Helleputte (1891), Saint-Léonard et Victor par Léonard et Froment (1905) et Saint-Pholien par Jamar (1913).Au moment de leur reconquête du pouvoir central, les catholiques ont aussi entrepris une campagne nationale de construction de postes et de gares, qui a imposé à la Belgique entière des bâtiments publics de style néo-gothique brugeois prôné par les écoles Saint-Luc en réaction à l’esprit anti-chrétien des académies officielles.Ainsi au tout début du XXe s., Ed. Jamar construit dans cet esprit à Liège la grand’poste.Conçu en 1903, ce bâtiment, qui est le premier à Liège à posséder une structure entièrement métallique, participe au mouvement néogothique archéologique.

Au moment donc, où un monument caractéristique de la région mosane disparaît, on édifie pour le compte de l’État un autre en faux-vieux dans un style imposé arbitrairement.On ne parvient pas à protéger ce qui existe depuis des siècles d’une vision autoritaire de l’aménagement urbain faisant violence aux vestiges historiques pour créer une place vide sans caractère. Le dégagement et la restauration de la maison Porquin de style mosan aurait cependant pu valoriser ce quartier, où l’assainissement n’a laissé comme trace du passé que des toponymes énigmatiques.

Mais qui est l’architecte Jamar? Formé à l’Académie de Liège (1867-74), puis à l’École Saint-Luc de Gand (1876-77), il est le continuateur wallon de l’œuvre de son maître Auguste Van Aasche, qui bien soutenu par la Commission des Monuments a restauré les églises Saint-Jacques, Saint-Martin, Saint-Gilles, Saint-Servais et Saint-Christophe de Liège.La carrière de Jamar débute au moment où le pouvoir catholique impose le néo-gothique saint-luquiste pour les constructions civiles. On lui doit la métamorphose néo-gothique de l’hôtel bien connu de la famille de Sélys-Longchamps au Mont Saint-Martin dans la ligne de l’historicisme raisonné de Viollet-le-Duc.Mais cet architecte subira aussi d’autres influences: il a dessiné quelques maisons éclectiques au Pont d’Avroy et conçu la gare du Palais (1894) qui est à rapprocher du rationalisme de Beyaert (Programme de bâtiments administratifs).

A l’Exposition de 1905, E.Jamar est membre du très influent Comité de l’Art ancien, il a pu imposer ses choix.Pour accueillir cette rétrospective, ses collègues Hasse et Soubre, concepteurs officiels du champ de foire,ont dû édifier un bâtiment très hétéroclite.Fait d’éléments de différents monuments liégeois porteurs d’une certaine ’idéologie’, ce palais dit de l’Art ancien concurrence la mission officielle de la S.A. le Vieux Liège, à savoir reconstituer dans un but didactique une ville entre Meuse et Ourthe.Grâce à des immeubles régionaux soigneusement restitués et formant un bel ensemble, cette section présente "une synthèse de l’architecture wallonne aussi bien urbaine que rurale de toutes les époques et de toutes provenances".

L’entrée monumentale du curieux palais voulu par Jamar et installé à la Boverie reproduit la troisième Violette gothique du XVIe s., le mythe de l’historicisme liégeois.Les ailes extérieures s’inspirent l’une de l’entrée de l’abbaye Saint-Laurent et l’autre de la résidence d’été des évêques à Seraing (château Cockerill), tandis qu’à l’arrière, on reconnaît l’abside de la collègiale Saint-Martin (1520-1525) d’Arnold van Mulcken.Ce dernier choix est hautement symbolique, puisque l’attentat anarchiste du 1er mai 1892 a précisément endommagé cette abside.

En 1905, l’architecte municipal Joseph Lousberg reçoit un grand prix dans le groupe 1. Éducation-Enseignement pour ses constructions scolaires fonctionnelles réalisées pour le compte de l’Échevinat de l’Instruction publique.Avec Hubert Blonden, la direction des travaux urbains réservée jusqu’au milieu du siècle à un architecte (Vivroux, Chevron, Rémont) a été assumée selon la méthode de planification urbaine à l’allemande par un ingénieur.Cependant au départ de Blonden en 1880, ses compétences ont été réparties entre un ingénieur Mahiels et un architecte Lousberg.Quand échoit à ce dernier la mission de dessiner le pavillon de la ville de Liège pour 1905, ce défenseur du style mosan est précisément en train de réhabiliter la maison Curtius afin d’y installer un musée archéologique.Cette restauration est d’ailleurs menée sous l’étroite surveillance de Jamar et Ruhl du Comité provincial des Monuments.En toute logique donc, Lousberg s’inspire de l’édifice qui occupe son esprit pour concevoir le bâtiment symbolique de Liège à l’Exposition: ce beau pavillon met donc en évidence le style caractéristique de la vallée de la Meuse moyenne aux XVIe-XVIIe s. Le caractère élancé et l’harmonie générale de cette reconstitution d’une demeure patricienne sont à souligner.L’ensemble souffre cependant d’une certaine surcharge, comme si l’architecte avait voulu trop bien faire pour démontrer à ses collègues imposant le néo-gothique qu’à Liège le style historique à utiliser est bien le Mosan.Les autres constructions, où Lousberg a utilisé ce style caractéristique de la région mosane, étaient éphémères, puisque destinées à des expositions: Bruxelles en 1910 et Gand en 1913.On a heureusement conservé l’école communale de Cointe, la seule du genre dans ses nombreuses constructions scolaires.

Ce n’est pas cependant dans ce palais de la ville de Liège qu’a été exposé son plan en relief fixant son état au début du XVIIIe s., mais au palais de l’Art ancien dans la section des Estampes. Œuvre du juriste féru d’archéologie déjà cité Gustave Ruhl, cette maquette réalisée dans une perspective scientifique restitue Liège en 1743 immeuble par immeuble. Conservée à la bibliothèque de l’Université, elle a été développée par son auteur jusqu’en 1910.