L’Art dans l’ombre de la maison brune

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L’Art dans l’ombre de la maison brune
René Crevel

Revue Commune, deuxième année, n°21
(mai 1935)



L’ART DANS L’OMBRE DE LA MAISON BRUNE




  Engels a dénoncé les méfaits de l’analyse, lorsque, des sciences dont elle avait permis les immenses progrès, elle fut passée à la philosophie. Ainsi par la faute d’une méthode féconde à l’origine, les objets et les idées qui en naissent chez l’homme furent considérés non dans leurs rapports mais dans leur isolement, non dans leur mouvement mais dans leur repos.

D’où l’étroitesse métaphysique avec, entre autres formes et formules, la théorie nouménale de l’art pour l’art. Or, pas plus que la chose à peindre, la chose peinte n’est chose en soi. Intermédiaire entre les hommes, elle leur permet de communiquer à travers le temps et l’espace. Et même alors que l’exhibitionnisme n’est si souvent qu’un simulacre, la manière de s’effacer (et non moins du reste celle de simuler) constitue un aveu. Il n’y a point d’œuvre abstraite qui d’un trait concret ne définisse son auteur.

Conscience est à prendre de ce qu’affirme la négation. Par exemple, la tendance à tout égarer (donc à tout refuser, à tout nier) permet de diagnostiquer le narcissisme et ses suites. Suites mortelles. Voilà déjà Narcisse à l’état de cadavre, faute d’avoir pris notion de ce et ceux qui l’entourent, faute d’avoir su imaginer des rapports vivants de lui à eux. Il croyait arrêter à son profit, à sa gloire, le cours du ruisseau. Il s’en est fait un tombeau définitif. Sans insister sur ce cas limite, rappelons pour mémoire l’immobilité des littérateurs d’avant crise occupés à rafistoler le mal du siècle. Bien assis dans des fauteuils de style N.R.F., à housses d’inquiétude, ils se regardaient le nombril sans cesser de pontifier, béatifier, bêtifier sur l’objet perdu.

Du point de vue de la phénoménologie de l’esprit, il importait de réduire à la transparence ces paravents dont l’ombre propice aux vêpres introspectives abritait l’individualisme et ses chapelets de contradictions.

Quand il donne poids et corps à ses plus impondérables particularités, l’artiste affirme sa volonté d’agir sur l’univers, en riposte à l’action de l’univers sur lui. Sa pensée ne saurait se limiter aux contours, aux couleurs qui l’habillent. Elle est fonction de l’heure, du lieu, des problèmes qui les agitent. Se prétendre neutre équivaut à tolérer, donc, dans l’état présent des choses, à se faire complice des exploiteurs contre les exploités.

Dans l’antagonique et double fait de momifier ses minuscules secrets ou d’asservir ses yeux à quelque déchet de paysage, se trahit une opposition au devenir commun du monde extérieur et du monde intérieur, entre lesquels il y a non à choisir mais à établir des rapports.

Une photographie qui serait pure passivité n’est pas concevable. Décrire c’est fatalement s’exprimer entre le décrit et la description. Qui s’exprime se transforme du fait même qu’il s’exprime. L’élan de sa métamorphose le porte vers un horizon neuf. Il veut dépasser telle forêt qui ne se contente pas d’être métaphorique. De par tout le monde capitaliste, de vrais arbres en vrai bois de vraie potence répandent une ombre dont les profondeurs sont à sonder, non pour s’y perdre ou s’y complaire, mais afin d’y porter le jour. Par-delà l’obscurité patibulaire s’allume un libre soleil. Que l’imagination cependant n’aille point prétendre à l’exercice d’un pouvoir absolu. L’esprit dont elle est l’une des parties intégrantes a pour tremplin la matière. Par un bond en avant, l’hypothèse du poète aussi bien que celle du savant se proposent de rejoindre et d’éclairer la nécessité aveugle tant qu’elle n’est pas connue. Or, de nécessité aveugle en nécessité connue, de fil noir en aiguille de feu, il ne semble pas que la culture puisse atteindre jamais le terme de sa course. L’ordre, la lumière ont-ils été mis dans un paysage, celui-ci aussitôt se repeuple de points d’interrogation plus prompts à éclater que crocus à la fonte des neiges. Ici, aujourd’hui, que cette image florale ne donne point l’illusion de quelque idylle. La connaissance ne saurait aller sans combat. Depuis plus de vingt ans, la pensée, son expression dans l’art et dans la science ont été en butte à tous les coups. Que de têtes fracassées, d’yeux crevés, de membres arrachés, que d’effondrements, de livres brûlés, de tableaux condamnés, de sculptures brisées. Plus que jamais la grandeur d’une œuvre apparaît fonction du pouvoir de lutte de son auteur. Dans les remous d’un talent, d’une technique, d’un style en face de la vie que propose aux uns et aux autres l’économie d’une société, se jugent non seulement tels manieurs de plume ou de pinceau mais encore, grâce au jeu réciproque d’action et de réaction, toute une époque, tout un monde au travers des heures, des lieux, des objets, des êtres et des secousses qu’auront fixés plume et pinceau sur un papier et sur une toile au filigrane de qui les tient.

Dans un temps de décomposition violente, la mesure à elle-même complaisante, l’extrême bon goût, l’opportunisme de la mignardise, feront figure d’agents provocateurs. Signalons pour mémoire le défi de Trianon, l’infamie d’une mauvaise conscience qui singe en robe d’exploiteuse ceux qu’elle exploite. Tout près de nous, l’hitlérisme a voulu imposer le retour au folklore édulcoré. En fait de théâtre, par exemple, il ne fallait plus que des pastorales. Ordre fut donné aux auteurs, aux décorateurs et aux acteurs de prendre une encre, une palette, un fond de teint bucoliques. Devant le résultat, le ministre de l’Agriculture a dû interdire ces bergeries.

De cette démonstration par l’absurde, une conclusion est à tirer pour la théorie et la pratique : dans la cascade des mots, des formes et des couleurs, les dansantes flammes de la colère sont les seuls miroirs où la vie puisse encore frémir et tresser, de la surface des choses au secret de l’homme, un pont de reflets à la fois mouvement et chemin du mouvement, route qui s’anime, s’ouvre aux plus légitimes tentations de voir et de savoir. Les brouillards sanglants du racisme, les sauterelles en pluie de la superstition s’obstinent contre cette liane, veulent la couper des bords que son élan s’est proposé de joindre. L’obscurantisme, rideau de gluantes ténèbres, a pour chambranle la raison d'État. Et l'État, comme l’a constaté Lénine dans l'État et la Révolution, « l'État est le produit et la manifestation de l’antagonisme des classes. L'État apparaît là où les contradictions ne peuvent être objectivement conciliées et dans la mesure où elles ne peuvent l’être ».

Au nom de l'État hitlérien, Johst a osé écrire : « Quand j’entends le mot de culture je tire mon revolver. » En contrepartie, un vieux de la vieille garde nazie, Ewald Banse, professeur de géopolitique à l’école polytechnique de Brunswick, a inventé une science nouvelle, la science militaire qui prévoit et systématise l’utilisation soldatesque de toutes les sciences et de tous les arts. Mais défense d’imaginer. Dans Propagande et Puissance nationales, un certain Eugen Hadanovsky déclare : « Après des siècles de liberté artistique et d’absence de contrainte, nous exigeons aujourd’hui de l’intelligence artistique qu’elle soit conforme aux tendances de la volonté nationale. En art, l’ère de l’indiscipline est révolue. »

Parce que l’intelligence artistique doit être conforme aux tendances de la volonté nationale, c’est en grande pompe, avec un luxe inouï de discours que fut inaugurée, à Berlin, l’exposition du professeur Vollbehn, un grand génie doublé d’un grand héros, puisqu’il n’avait pas craint de monter en ballon (et captif, s’il vous plaît) pour exécuter, entre 1914 et 1918, d’exquises peintures du front allemand et du front français. Parce que l’ère de l’indiscipline est révolue, Klee, Kokoschka et bien d’autres n’ont eu qu’à plier bagage.

Dans l’Allemagne d’avant le Troisième Reich, un tout petit bourgeois, au lieu d’acheter à sa femme un faux diamant ou un buffet Henri II, lui donnait de belles reproductions de Van Gogh. Au contraire de ceux de France les musées offraient un admirable choix de peintures contemporaines. Impossible, dès lors, de ne pas opposer des œuvres spécifiquement nationales-socialistes aux formes les plus récentes de l’expression humaine que, dans Mein Kampf, le Führer a condamnées comme produits marxistes. Et voilà pourquoi, de juin à octobre 1934, la Nouvelle Pinacothèque a été vidée et mise à la disposition des peintres et sculpteurs qui n’avaient pas été priés de faire un petit tour à l’étranger. Pour être justes, rappelons que Paris venait d’avoir son Salon des artistes anciens combattants. Réponse du berger à la bergère : à Munich il semblait plutôt que l’on eût affaire à des futurs combattants.

Dès l’entrée, la plus agressive niaiserie triomphait, sous l’aspect d’un grand saint Michel terrassant le démon qui ressemblait à saint Georges terrassant le dragon, comme un œuf pourri à un autre œuf pourri. Pas un des maîtres de l’heure qui n’eût son portrait. De face, bien entendu. Ces messieurs portent en effet sur leurs chemises brunes de jolis petits minois en pomme de terre bouillie. Par système de compensation, Mussolini travaillait du profil. Après l’assassinat de Dollfus et la mobilisation italienne au Brenner il fut sans doute décroché et prié de se reposer. Entre impérialismes complices, naissent de ces soudains conflits que la propagande par le barbouillage ne saurait prévoir, ni résoudre. Pour faire contrepoids à ces petites zizanies internationales, la réaction avait réussi son accord national malgré les polémiques de nazis à curés et de curés à nazis. De par toute la Bavière, les plus riants paysages étaient pollués de machinisme chrétien. Cet hiver, après la trahison des catholiques sur l’injonction de l’évêque de Trèves (quelque horreur que puisse inspirer toute prophétie a posteriori), il fallut bien se rappeler ces banderoles, le long des routes, qui ordonnaient aux Allemands de penser à la Sarre, sans craindre le voisinage des panneaux-réclames pour la guignolesque passion d’Oberammergau. Sur ces affiches, par un jeu d’images à donner la mort, sabre et croix se confondaient. L’instrument de supplice divinisé se faisait épée de feu, à même le ciel, au-dessus de ce pays où la superstition est entretenue aux plus basses fins commerciales et contraint les montagnards à la misérable folie de se croire Jésus, saint Jean-Baptiste, Dieu le Père, la Sainte Vierge, Marie-Madeleine et autres godelureaux et pimbêches de la même farine. Mais le voyageur n’avait même pas à prendre l’autocar pour tomber en pleine bondieuserie. À la Nouvelle Pinacothèque ce n’était que crucifixions et descentes de croix. Pour l’éclaircissement du peuple et la propagande, le Reich s’était dépêché d’acheter une bonne douzaine d’apôtres. L’un des pèlerins d’Emmaüs profitait de l’aurore pour envoyer un de ces coups de pied de vache au soleil à peine éveillé. Symbole ou pas symbole, le fait y était. Après un saint François tout à sa nigauderie, c’était un saint Sébastien venu se faire un peu entrelarder dans la capitale. La manière que son caleçon de bain avait de ne pas lui tenir aux hanches et tout dans sa contenance (non moins d’ailleurs que les bouffissures trop roses de nombre de jeunes hitlériens gloutonnement portraiturés) prouvaient qu’il ne suffit pas de brûler les documents du juif Hirschfeld pour résoudre les questions sexuelles. Libre à certain docteur Erick d’écrire dans une étude sur l’éducation artistique : « Nous ne voulons plus rien de tout ce qui appartient au domaine de la pathologie. » Une toile intitulée « Plongée mystique » prouve que ce docteur aurait bien tort de prendre ses désirs pour des réalités : une malheureuse, l’une de celles que l’idéologie du régime condamne aux trois K (Küche, Kinder, Kirche) tend vers le néant ses mains en racine de ménopause. Les yeux se révulsent. Une boule d’hystérie, un œuf sur un jet d’eau, saute de la clavicule au menton. Et voilà pour la femme. Quant aux enfants, malgré le délire raciste, ils ne promettent guère. Le ciseau d’un sculpteur n’a pas eu de chance avec deux petits crétins qui s’empoignent.

La Vieille Pinacothèque n’est pas loin de la Nouvelle. Une famille du XVe siècle a donc été invitée à se rendre de l’une à l’autre. Chemin faisant, elle s’est arrêtée au magasin de confection. Et maintenant, une petite fleur d’idiotie dans la main du garçonnet, le garçonnet entre Papa et Maman, et il n’y a plus qu’à s’attendrir sur un trio de demeurés.

La couverture du catalogue et les affiches de l’exposition présentaient une colonne par trop dépourvue de chapiteau, à même un fond aussi noir que l’uniforme des S.S. Un casque de légionnaire y mettait une tache de cette couleur de scorie intestinale choisie pour la tenue des S.S. C’est dans le passé que le fascisme va toujours chercher les accessoires de son cotillon sinistre. Obsession antisémite qui ramène à la vieille Judée, délire spartiate, rêve d’impérialisme colonisateur, goût de la superstition médiévale. Pour ranimer les thèmes les plus déteints, quels bouquets de déchets ! Tel tableau représente un laboureur bel et bien attelé à sa charrue. Relativité du temps, malgré l’exil d’Einstein : le plus biblique des arcs-en-ciel couronne les bœufs d’un roi fainéant, un instrument aratoire lacédémonien et une recrue pour le service militaire obligatoire, le tout traité selon la recette du plus plat académisme.

En face de ce qui se crispe, argue de traditions pour mieux se défendre d’inventer et se retenir aux branches mortes, comment ne pas répéter la phrase si souvent et jamais assez citée d’Héraclite : « L’on ne se baigne jamais deux fois de suite dans le même fleuve… » Et le fleuve ne baigne jamais deux fois de suite le même « on ». Voilà pourquoi les baigneurs qui se sentent fondre et tomber en morceaux recherchent les fontaines pétrifiantes. Ils font en sorte qu’un caillou leur tienne lieu de cervelle. Ils ne veulent que bornes frontières et cloisons étanches. Et quoi de plus abominablement imperméable que cette suffisance calcaire qui servit de méninges à la France victorieuse. La démocratie bourgeoise au cœur de silex sut unir à ses vieillards les mieux endurcis d’autres menhirs d’une granitique souplesse. Et ces antiquailles de piétiner, tailler, rogner à vif, à même l’Europe du Centre et de l’Est, pour y organiser la misère intellectuelle. Si l’hitlérisme est l’enfant maudit du traité de Versailles, jamais père n’apparut à ce point responsable des méfaits de son fils.

Brouet de peste brune, sauce de terreur blanche ou potage tricolore au fond de l’assiette réactionnaire, c’est toujours le même os de seiche. Et s’il pouvait parler ce rebut des marées, il ne tiendrait pas un autre langage que cette vieille carcasse de Charles X qui, de 1789 à 1815, se vantait de ne rien avoir appris. Et encore ce manque de vergogne dans l’imbécillité vaut-il mieux que toutes les hypocrisies classiques et néoclassiques. Si, un siècle et demi après la mort d’André Chénier, Charles Maurras s’acharne à en célébrer le culte, c’est que l’homme aux alcyons demeure celui d’un vers.

« Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. »

Jugez plutôt du penser nouveau. Le lendemain même de l’assassinat de Marat, le fabricant d’Oarystis, le ci-devant cadet gentilhomme au régiment d’Angoumois et attaché d’ambassade à Londres, l’élégiaque, publiait une ode à la gloire de Charlotte Corday comme si la mégère poignardeuse avait été colombe poignardée. De ce fait, la jeune Tarentine prenait figure de harpie. Elle et son chromo de mer Ionienne s’en allaient rejoindre, dans le cul-de-sac des sanglants « et ron et ron petit patapon » artistiques, Mme Veto née Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine, son Trianon et ses félonies. Un penser nouveau ne saurait se vêtir à l’antique. Son premier élan crève la baudruche mythique. Sinon ce sera la même mascarade autour de la même vieille poire tapée de feinte, de la même vieille noix d’hypocrisie. Pour mettre un terme au distinguo des cuistres entre fond et forme, il est temps de remplacer le fameux « Dis-moi qui tu hantes… » par certain petit « Dis-moi comment tu contiens, je te dirai ce que tu contiens ». Nous savons tous que les ascenseurs mérovingiens de la plaine Monceau n’ont pas été faits pour hisser les fines fleurs de l’audace. Dans les quartiers de résidence, ces immeubles, dont les façades s’ornent de guirlandes Louis XVI, comme d’une veine trop saillante le front de l’artério-sclérosé, ne sont-ils pas les dignes écrins des rêves que peuvent faire ces petits bijoux d’actionnaires de Suez.

À Munich, une publicité monstre force à visiter certain « Siedlung », colonie d’habitations à bon marché, aux abords de la ville. Or ces suites de maisons en série se trouvent uniformément coiffées de toits pointus, monotone sottise d’autant moins excusable que les vieux pignons de Rothenburg, par exemple, auront permis de mieux comprendre et de mieux aimer une poétique Allemagne et sa manière architecturale de s’exprimer. Mais à quoi bon, en 1935, ce grenier où la dactylo, l’employé de bureau, de magasin, le petit boutiquier n’auront rien à ranger. Toute cette place perdue quand tant et tant n’ont pas où s’abriter, tout ce vide en robe d’ardoise, quel symbole !

C’est un mal foncier que révèlent et prolongent l’idolâtrie du motif périmé, la vénération des cadavres formels et la rage à les ressusciter. Il ne veut certes point la transformation du monde celui qui replâtre le vieux gâchis, consolide les façades écaillées et rafistole les ruines qui s’opposent au libre jeu des choses et de leur reflet dans l’homme. Derrière les murs sempiternellement rabâchés, il y a un désordre dont il s’agit de prendre conscience en vue d’un ordre nouveau. Si la censure vise l’art dans ses plus originales expressions, c’est que l’art, c’est que les artistes ont encore et toujours beaucoup à dire, beaucoup trop à dire au gré de la réaction.