L’Art de greffer/Définition et but du greffage

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G. Masson Éditeur (p. 1-5).

I. — Définition et but du greffage

[1.1]

définition du greffage

Le greffage est une opération qui consiste à souder un végétal ou une portion de végétal à un autre qui deviendra son support, et lui fournira une partie de l’aliment nécessaire à sa croissance.

L’opérateur se nomme greffeur ; l’opération, dans son ensemble, greffage, et le travail terminé constitue la greffe. Le végétal qui reçoit la greffe est généralement complet et doit puiser la nourriture dans le sol pour la transmettre à la partie greffée ; on l’appelle sujet. Quelquefois cependant, le sujet est un simple fragment de branche, de rameau ou de racine, en un mot une bouture ; mais il est de nature à développer lui-même des racines aussitôt le greffage accompli, aussitôt sa plantation en pépinière ou en place.

L’autre végétal ou le fragment de l’autre végétal, que l’on greffe sur le sujet, devra posséder au moins un bourgeon ou un œil, et se trouver en bon état, c’est-à-dire ni desséché, ni moisi, ni pourri, ni pénétré d’humidité étrangère. On lui a donné le nom de greffon ; on l’appelle vulgairement greffe.

Tout en unifiant leur existence, le sujet et le greffon conservent chacun une constitution propre, leurs couches ligneuses et corticales continuent à se développer sans que les fibres et les vaisseaux de l’un viennent s’entremêler avec les fibres et les vaisseaux de l’autre. C’est en quelque sorte l’unité fédérative laissant aux intéressés leur autonomie. Il y a contact intime, soudure, vie commune ; il n’y a ni fusion ni alliage. Aussi n’est-il pas rare — mais exceptionnellement — que la juxtaposition des deux parties greffées entraîne une rupture nette au point de contact, par suite du volume des branches, de la violence des vents ou de tout autre accident.

Pour compléter cette définition, ajoutons que le végétal, ou plutôt le fragment du végétal soudé à un autre, conserve ses qualités originaires, ses propriétés caractéristiques. Il produira soit un branchage pyramidal, buissonneux ou retombant, soit un feuillage vert, pourpre, argenté ou panaché ; la fleur viendra blanche, rose, lilas ou pourpre, simple ou double, rare ou abondante ; le fruit, gros ou petit, vert, jaune ou rouge, bon ou médiocre en qualité, mûrira promptement ou se gardera jusqu’à l’année suivante, exactement comme son type, et sans être influencé par le voisinage ni par le contact de plusieurs sortes dissemblables groupées sur le même sujet.

On pourrait dire : le greffon commande, le sujet obéit ; celui-ci plonge ses racines dans le sol et apporte à celui-là plus ou moins de vigueur en respectant, chez lui, ses principes essentiels. Il est donc permis d’affirmer ici qu’un simple bourgeon rudimentaire, un œil, porte en lui les qualités typiques de son espèce et ne les modifie pas même dans les milieux que lui procure le greffage.

Presque tous les végétaux dicotylédonés peuvent être soumis au greffage. Jusqu’ici les plantes monocotylédones ont été essayées sans succès. Serait-ce parce que leur structure, où manquent la couche cambiale et le parenchyme cellulaire, n’offre pas la moindre prise à l’agglutination de fragments ainsi rapprochés ? Or, sans cette liaison intime, le greffage est impossible.

[1.2]

but du greffage

Le greffage a pour but :

1° De changer la nature d’un végétal en modifiant le bois, le feuillage, la floraison ou la fructification qu’il était appelé à donner ;

2° De provoquer l’évolution de branches, de fleurs ou de fruits sur les parties de l’arbuste qui en étaient privées ;

3° De restaurer un arbre défectueux ou épuisé, par la transfusion de la sève nouvelle d’un arbre sain et vigoureux :

4° De rapprocher sur la même souche les deux sexes des végétaux dioïques, afin de faciliter la fécondité de l’espèce, ou de transformer complètement le sexe de la plante ;

5° De conserver, de propager un grand nombre de variétés d’arbres d’utilité ou d’agrément qui ne peuvent être reproduites par aucun autre procédé de multiplication.

Sans le greffage, nos vergers ne posséderaient pas d’aussi riches collections de fruits pour chaque saison, nos forêts seraient privées de certaines essences importantes, le vignoble périrait miné par un ennemi souterrain, et nous n’éprouverions pas le plaisir de rencontrer dans nos parcs une aussi brillante série d’arbrisseaux indigènes ou exotiques, et leurs variétés si nombreuses.

Nous pourrions même citer l’exemple de végétaux qui, étant greffés, sont plus vigoureux qu’à l’état franc de pied, c’est-à-dire non greffés : le Pavier, le Ragouminier, le Sorbier, le Libocedrus, quelques Sapins, Pins et Thuias, des Dacrydiums, Podocarpus, Dammaras, etc. ; la majorité de nos arbres fruitiers sont dans ce cas. D’autres y acquièrent plus de rusticité, tels sont le Bibacier, l’Osmanthe, le Photinia ; d’autres encore y modifient leurs formes naturelles ou primitives.

Une plus grande floribondité devient, avec le Camellia ou l’Azalée, une conséquence de la greffe. À son tour, l’acclimatement profite de ses bienfaits. Combien de cépages jusqu’alors réfractaires ont pu, grâce au greffage, fournir leur jus et apporter un bouquet inconnu à la cuvée ?

N’avons-nous pas enfin des végétaux comme le Mélèze de Kæmpfer, l’Exochorda, rebelles au bouturage, qui se reproduisent par la greffe sur leurs propres racines ?

Si maintenant on considère que le greffage est facile à pratiquer, qu’il n’implique qu’une légère fatigue corporelle et développe la passion du jardinage, on conviendra que c’est là une opération utile et agréable.