L’Artillerie française avant et depuis la guerre

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L’artillerie
avant et depuis la guerre


Une nation qui s’est endormie sur ses lauriers, s’estimant invincible, et qui est arrachée à ses rêves aussi brusquement que vient de l’être la nôtre, ne se résigne pas aisément à reconnaître les vraies causes de ses désastres. Elle se sent coupable, et il lui faut des victimes expiatoires. Dans un moment de surprise et de douleur, il a plu à l’opinion publique de faire du corps de l’artillerie un bouc émissaire. En attendant l’heure de la justice et de la vérité, il nous semble utile de faire un exposé de la situation de l’artillerie avant et depuis la guerre. Quelques esprits difficiles se méfieront, pensant que je suis artilleur. Cela est vrai, et je ne saurais qu’y faire… Ce qui me rassure et me décide, c’est que d’autres esprits, probablement en majorité, seront d’avis que ce n’est pas là un motif suffisant, et seront disposés à m’écouter avec la bienveillance et l’attention que l’on paraît quelquefois accorder aux personnes qui sont étrangères à la question qu’elles traitent.

Je n’ai nulle envie d’analyser les causes profondes et diverses qui ont déterminé cet état d’anémie dans lequel notre pays était tombé, et dont il se relèvera, grâce au stimulant du malheur. C’est aux philosophes et aux historiens qu’il appartiendra de faire plus tard cet examen ; mais cet affaissement général s’était transmis à l’armée française, qui, plus que toute autre armée, reflète les vertus et les vices de la nation dont elle émane. C’est de l’armée seule qu’il s’agit ici.

I.

Il y a trois ans, un officier-général, plus préoccupé du sort de Rome que de celui de César, alarmé comme tant d’autres du terrible orage qu’il voyait se former à l’horizon, dévoilait dans un livre célèbre la décadence de l’esprit de discipline chez nos soldats et celle de l’esprit de responsabilité chez les officiers de tous grades, jusqu’aux plus élevés. Il dénonçait la tendance du gouvernement à favoriser les officiers agréables aux dépens des officiers fiers et instruits, à préférer le brillant au solide, ce qui conduisait en peu de temps à n’avoir au premier rang que des têtes infatuées et absolument vides, et au second rang que des cœurs jaloux ou insouciant. Il y a trois ans aussi, un habile ministre laissait entrevoir, avec les précautions que sa situation politique exigeait, la nécessité de prendre de promptes mesures de défense. Il démontrait l’insuffisance de nos cadres et de nos effectifs généraux, cherchait par l’institution de la garde nationale mobile à combler l’effrayant écart qui existait entre notre puissance militaire et celle de notre ennemi probable, et voulait par-dessus tout relever le niveau moral des défenseurs du pays, descendu aussi bas que possible, par un mode de recrutement qui n’amenait dans les rangs de l’armée que les fils des familles les plus misérables, les plus indifférentes à la sécurité et à l’honneur de la France. Dans le même temps, un homme d’état, auquel personne ne conteste la clairvoyance et l’ardent amour de la patrie, se séparait nettement de ses alliés politiques toutes les fois qu’il s’agissait de l’armée ; il affirmait qu’en vue de la crise ménagée à l’Europe par l’ambition prussienne, notre pays ne pouvait pas faire un plus utile et plus prudent emploi de son argent qu’en le consacrant à développer l’organisation de ses forces et à en compléter le matériel. Le général Trochu, le maréchal Niel et M. Thiers ont parlé à des sourds.

Pendant que la monarchie prussienne, mécontente du lot qui lui était échu en 1815, irritée du contre-coup humiliant que la révolution de 1848 lui avait fait subir à Berlin, travaillait sourdement et avec persévérance à perfectionner ses institutions militaires, à enseigner à ses troupes l’art de combattre les Français, à élever son peuple dans une haine farouche pour la France, — pendant que la Prusse préludait à l’exécution de ses desseins par l’écrasement du Danemark, puis par la ruine de l’Autriche, suivie de l’absorption violente des petits états du nord de l’Allemagne et de l’absorption moins brutale, mais tout aussi impérieuse, des états du sud, — pendant que la Prusse triplait en six ans le nombre de ses soldats et nous dénonçait effrontément à l’Europe comme des ambitieux insatiables, il y avait en France des gens, trop honnêtes pour admettre l’idée du mal, trop sincères pour n’être pas convaincus de la valeur de leurs idées et de l’efficacité de leurs théories, qui prêchaient incessamment à la tribune, dans les journaux et dans les réunions, le retour aux mœurs innocentes des temps primitifs, la fraternité universelle, l’abolition de la guerre, et comme point de départ celle de l’armée permanente.

La guerre est assurément une affreuse chose, et l’armée coûte cher. Les argumens irrésistibles ne leur manquaient certes point pour porter dans les esprits la conviction qui les animait. L’entretien de l’armée absorbait le plus clair du revenu de la France. L’armée enlevait au vieux père son appui, à la mère sa consolation, à la jeune fille son fiancé. L’armée était la vraie, l’unique cause de l’arrêt de développement remarqué dans la population de la France. L’armée, et non pas l’industrie, dépeuplait les campagnes et menaçait de compromettre l’essor de notre agriculture. L’armée était une école de fainéantise, d’ignorance, d’abrutissement et de mauvaises mœurs. L’armée était une perpétuelle menace à la liberté. Toutes ces belles choses, commentées, accentuées, envenimées dans les cafés et les cabarets, ont naturellement produit peu à peu l’effet qu’on pouvait attendre, et cet effet a certainement dépassé les espérances des philanthropes naïfs qui ont commencé l’agitation contre l’armée. Ils ne voulaient pas que la France devînt une caserne. Ils doivent aujourd’hui reconnaître qu’ils ont admirablement réussi.

Les idées du maréchal Niel sur le recrutement de l’armée et sur l’institution de la garde mobile ayant échoué contre les théories humanitaires et économiques des amis de la paix, par l’égoïsme de la masse des représentans du pays, uniquement préoccupés de leur popularité et de leur situation électorale, nous sommes entrés en campagne avec 240,000 combattans, chiffre net d’un effectif général de sept classes de 100,000 hommes, réduites par les exemptions légales et le service de la flotte à 530,000 hommes, — par les non valeurs organiques, états-majors des places et des établissemens, gendarmes, cavaliers de remonte, vétérans, soldats d’administration, compagnies de discipline, à 450,000, — par les garnisons d’Afrique et d’Italie, à moins de 400,000, — enfin, par les dépôts nécessaires des régimens et par le déchet produit en sept ans sur l’ensemble des inscrits, au chiffre de 270,000, dont 30,000 au moins étaient encore en route au moment de nos premiers et irréparables revers à Reischofen et Forbach. Et ces 240,000 hommes étaient disséminés depuis Lyon jusqu’à Thionville ! La garde impériale, les 2e, 3e, 4e et 5e corps occupaient le long département de la Moselle de Longwy à Bitche. Le 1er corps était à Strasbourg, le 7e avait deux divisions dans le Haut-Rhin et la 3e à Lyon ; le 6e corps tout entier était à 50 lieues en arrière, au camp de Châlons. Pour obtenir ces 240,000 hommes en quinze jours, temps que l’on se plaisait à croire nécessaire aux Prussiens pour être prêts eux-mêmes, il avait fallu appeler 96 régimens d’infanterie sur 115,20 bataillons de chasseurs sur 21,55 régimens de cavalerie sur 63, et toutes les batteries montées et à cheval de l’artillerie, moins 7 restées en Afrique et à Civita-Vecchia, 157 batteries sur 164. Ces 157 batteries, avec les 942 bouches à feu qu’elles servaient, formaient une imposante artillerie pour une armée de 240,000 hommes et même de 270,000. C’était sensiblement la proportion de quatre bouches à feu par 1,000 hommes, proportion égale à celle usitée en Prusse, et supérieure à la proportion admise parmi les petits états alliés.

L’armée du Rhin, forte de 240,000 hommes, avec 942 bouches à feu, 8 parcs, 7 équipages de ponts et 2 équipages de siège, était donc une armée bien constituée et bien pourvue. En tant qu’armée, elle n’avait qu’un défaut, c’était d’être trop petite pour défendre 100 lieues de frontières vulnérables contre l’avalanche de 700,000 Allemands qui tombait sur elle, et ce défaut d’être trop petite était sans remède. Il n’y avait plus de cadres organisés derrière elle, plus d’autre ressource que l’improvisation des troupes de marche.

En se ménageant par les moyens diplomatiques un mois ou six semaines de répit, on eût pu, par la rentrée de tous les hommes de la réserve, par les engagemens volontaires et par l’incorporation de la classe de 1870, porter à 400,000 le chiffre des combattans, mais ce chiffre eût été encore très inférieur à celui de l’armée allemande, et il eût fait ressortir d’une manière plus sensible l’insuffisance des cadres de l’artillerie.

Il eût fallu faire d’avance ces calculs, savoir dévorer un affront, dissimuler jusqu’au moment où la nation, éclairée sur le danger terrible dont elle était menacée, eût compris que son premier intérêt, son plus sérieux devoir vis-à-vis d’elle-même était, sauf à régler plus tard ses comptes et venger ses griefs, de répondre à l’armement intégral des Allemands par l’armement intégral des Français. Le gouvernement impérial ne pouvait pas compter dans un avenir prochain sur un pareil concours, et la Prusse avait habilement étudié le défaut de la cuirasse. Elle s’était dit en décochant la flèche : Ou l’homme laissera passer la candidature du prince de Hohenzollern au trône d’Espagne, et il sera déshonoré aux yeux d’un peuple chatouilleux, ou bien il relèvera le gant, et nous écraserons une nation qui nous gêne, qui, depuis trois quarts de siècle, nous fait vivre sur des épines. Napoléon a dit à Sainte-Hélène : « Dans cinquante ans, l’Europe sera républicaine ou cosaque. » Le temps est venu : l’Europe sera cosaque.

Quant aux chefs de l’armée française, les uns n’étaient pas en mesure de donner des conseils, et ne pouvaient voir dans la guerre que l’occasion d’accomplir leur devoir ; les autres, véritables petit-fils des preux d’Azincourt, de Crécy et de Poitiers, marchaient joyeux, en pleine confiance, ne doutant pas un seul instant que la bravoure tient lieu de tout, qu’un Gaulois vaut dix Germains, et certains qu’il n’y avait parmi eux que des Turenne et pas un seul Soubise. En résumé, l’armée française de 1870 était prête, comme elle l’avait été en 1854 et 1859, pour faire la guerre à une armée russe ou autrichienne. Elle n’était pas organisée pour combattre la confédération groupée autour du roi de Prusse. Le maréchal Niel l’avait compris. Il avait fait les plus louables efforts pour dessiller les yeux du pays et de la chambre. Que ce soit par esprit d’économie, par sentimentalisme philosophique ou par toute autre cause, on a fait précisément ce qu’il y avait à faire pour avoir certainement la guerre et pour être ruiné par la guerre. On s’était réduit à ne pouvoir mettre immédiatement en ligne que 240,000 hommes en face de 700,000 ; on avait condamné cette armée à être écrasée au premier échec, si la moindre faute était commise.


II.

En ce qui regarde particulièrement l’artillerie, la loi de finances autorisait l’entretien de 164 cadres de batteries de campagne, 126 batteries montées et 38 batteries à cheval de la garde et de la ligne, pouvant atteler et servir 984 bouches à feu, pas une de plus, et encore fallait-il pour cela rappeler les 10 batteries montées stationnées en Italie et en Afrique. Ces 984 bouches à feu ne pouvaient pas même être mises sur pied instantanément, car le budget ne permettait de payer et d’entretenir que 34,000 hommes et 16,000 chevaux, tandis qu’il fallait 58,000 hommes et 39,000 chevaux pour le complet du pied de guerre des troupes de l’artillerie, qui se composaient, comme on sait, de deux régimens d’artillerie et d’un escadron du train d’artillerie de la garde, de 19 régimens d’artillerie, d’un régiment de pontonniers, de 10 compagnies d’ouvriers, de 5 compagnies d’artificiers et de 2 régimens du train d’artillerie de la ligne. Grâce à l’empressement des canonniers de la réserve à rentrer dans le rang, grâce aux mesures prises pour faire nourrir par les cultivateurs 12,000 chevaux, grâce à l’activité du service des remontes, favorisée par le haut prix des fourrages, la différence entre le pied de paix et le pied de guerre fut rapidement comblée, et l’artillerie de l’armée du Rhin, qui avait appelé à elle les régimens de Toulouse et de Rennes comme ceux de Metz et de Strasbourg, et qui comptait 3 batteries de montagne venues de l’Algérie, fut complètement réunie à la date du 10 août, vingt-cinq jours après les premiers ordres partis du ministère, sans autre incident que celui gravement dénoncé par la commission des papiers des Tuileries, et relatif à 600 colliers signalés à Saint-Omer comme trop étroits pour les encolures des gros chevaux belges achetés par la remonte.

C’est donc un fait avéré, certain : l’armée du Rhin n’avait que 942 canons, et il eût été impossible de lui en donner plus de 984 à ce moment par l’unique et péremptoire raison que le budget n’admettait que 164 cadres de personnel[1]. Les 700,000 hommes de l’armée allemande, en supposant qu’ils eussent seulement trois bouches à feu en moyenne par 1,000 hommes, devaient en posséder plus de 2,000, ce qui explique suffisamment pourquoi cette armée a pu constamment combattre avec une artillerie supérieure à la nôtre. Est-ce à dire que nous fussions pauvres en matériel, que les canons nous aient fait défaut ? C’est une idée très répandue dans Paris ; elle console un grand nombre de citoyens honnêtes, et elle fait aujourd’hui le bonheur de quelques autres citoyens très avisés. Comme cette idée est parfaitement fausse, il vaut la peine de la combattre, car elle a pesé d’un poids très lourd sur l’esprit public et sur le bon emploi des ressources qui nous restent, surtout sur nos finances. En d’autres temps, ce que je vais dire serait une indiscrétion ; mais aujourd’hui, depuis que tant de canons se sont acheminés les uns après les autres vers les places de l’Allemagne, après les pertes immenses subies à Sedan, à Strasbourg et à Metz, les chiffres que je donne ne représentent plus rien. Ils ont été terriblement modifiés par ces pertes et aussi par l’énorme travail accompli à Paris et dans les provinces sous l’énergique impulsion du patriotisme et de notre résolution de résister à tout prix.

À la date du 1er juillet 1870, nous possédions 3,216 canons rayés de campagne de 4, de 8 et de 12, et 190 canons à balles ou mitrailleuses, au total 3,406 bouches à feu, avec 3,175 affûts et 7,436 caissons à munitions, c’est-à-dire le matériel nécessaire pour mettre en ligne, si l’on avait pu les servir et les atteler, 3,000 canons de bataille ou 500 batteries de 6 pièces, chiffres correspondans à une armée de 750,000 combattans, à raison de 4 bouches à feu par 1,000 hommes. À ce nombre de 3,406 canons de campagne, il faut ajouter 581 canons rayés de montagne également pourvus de tout l’attirail correspondant, ce qui portait le nombre total des bouches à feu rayées de bataille à 3,987. On s’expliquera maintenant par ces chiffres comment, malgré la perte de toute l’artillerie de l’armée du Rhin et celle du 12e corps formée au mois d’août et prise à Sedan, malgré l’occupation des grands arsenaux de Strasbourg et de Metz, le gouvernement de Tours a eu l’agréable surprise de constater qu’il y avait encore des canons dans les provinces non envahies par l’ennemi, et comment dans Paris cerné, réduit à lui-même, il s’est dès le premier jour trouvé assez de matériel de campagne pour composer deux fois autant de batteries qu’il était possible d’en utiliser.

Si l’on demandait pourquoi, avec 164 batteries de personnel organisées, l’artillerie possédait 500 batteries de matériel rayé de campagne et 90 batteries de matériel rayé de montagne, on répondrait qu’il est nécessaire d’avoir en réserve ce qui ne peut être improvisé, et que la dangereuse parcimonie de la chambre, tout-puissante à l’égard du personnel entretenu, est impuissante à mal faire vis-à-vis de la sévère et minutieuse économie qui est dans les traditions et les habitudes du corps de l’artillerie. En effet, malgré la dérisoire allocation de 320,000 francs annuellement accordée par le budget pour la transformation de l’artillerie de campagne lisse en artillerie de campagne rayée, allocation à peine suffisante pour remplacer les canons, les voitures et les affûts usés, comme les munitions consommées dans les exercices des troupes, l’artillerie trouvait moyen, en faisant flèches de tout bois, d’augmenter notablement chaque année son matériel rayé aux dépens de l’ancien matériel lisse, qui lui-même, en attendant, constituait une réserve respectable pour des troupes de seconde ligne. Au 1er juillet 1870, cette artillerie lisse de campagne se composait encore de 5,379 canons et obusiers, avec 3,554 affûts et 4,627 caissons à munitions, nombres correspondans à la composition de 360 batteries de 6 pièces au moins. Les canons de cette catégorie étaient et sont journellement rayés, et c’est avec les canons-obusiers de 12, dont l’on a depuis 1867 étudié la transformation en canons se chargeant par la culasse, que l’on obtient ces canons de 7, qui ont salué pour la première fois les Prussiens, dans la journée du 30 novembre, du haut du plateau d’Avron, où ils étaient en position.

Quant au gros matériel destiné au service des sièges, des places et des côtes, canons, obusiers et mortiers, il existait, au 1er juillet 1870,12,336 bouches à feu, dont 4,407 canons rayés de 30, de 24 et de 12, des types de l’artillerie de terre et de 19e et 16e des types adoptés par l’artillerie de la marine[2]. En résumé, l’artillerie de terre possédait 21,702 bouches à feu. Les Prussiens nous ont pris, avec les deux armées de Mac-Mahon et de Bazaine, 1,000 canons de bataille, et dans les places de l’Alsace, de la Lorraine et des Ardennes, 3,000 bouches à feu de tous modèles et de tous calibres. Il nous en restait assez pour parler haut encore, si malheureusement nos excellens cadres d’officiers et de sous-officiers et nos braves canonniers n’avaient pas suivi le sort de leurs pièces.

Sur un chiffre total de 1,600 officiers d’artillerie, 1,000 sont actuellement morts ou prisonniers, avec la presque totalité des sous officiers et des hommes instruits. C’est là, c’est dans l’absence presque complète de candidats capables de constituer de nouveaux cadres de batteries montées, qu’était notre misère au commencement du siège. C’est aussi là qu’il faut chercher l’explication des difficultés éprouvées dans les provinces pour former l’artillerie de leurs armées. S’il est vrai, comme on l’assure, que l’armée de la Loire possède à elle seule 85 batteries, c’est un résultat superbe. Il restait, on s’en souvient, après la formation de l’armée du Rhin, sept cadres de batteries disponibles en Afrique et en Italie. Il fallut trouver ou créer, dès les premiers jours du mois d’août, les 15 batteries nécessaires au 12e corps, qui sont allées disparaître, elles aussi, dans le gouffre de Sedan, puis 30 autres batteries pour les 13e et 14e corps, qui combattent depuis trois mois devant Paris. Toutes ces batteries de campagne, moins 7, sont des batteries improvisées soit avec des fractions de batteries à pied, soit de toutes pièces. Depuis l’investissement de Paris, 42 autres batteries de personnel ont été formées avec les seules ressources que renfermait la capitale. Au petit nombre d’officiers que comptaient encore les dépôts des 4e et 11e régimens, ou qui étaient parvenus à s’échapper des mains des Prussiens, sont venus se joindre nos camarades de l’artillerie de marine, quelques officiers de la flotte, d’autres sortis de la retraite ou relevés de la démission, des ingénieurs, des élèves des écoles. Appel a été fait aux anciens sous-officiers et brigadiers d’artillerie, devenus gendarmes, douaniers, forestiers. Grâce à l’admirable élan et au dévoûment absolu de tous, il s’est formé une nouvelle artillerie, qui a déjà donné et qui donnera encore des preuves de sa solidité. Il est inutile, je pense, d’affirmer que les approvisionnemens en munitions à canon étaient en rapport avec les besoins de l’armée, et que les places fortes étaient en état de se défendre. Les assertions produites sur ces deux points se sont contredites les unes les autres et se sont annulées. Il n’en reste que ces faits certains, c’est que, malgré la perte immédiate des lignes de chemin de fer se dirigeant du centre de la France vers l’est, l’armée bloquée sous Metz a pu y livrer plusieurs batailles avant d’avoir épuisé ses munitions, et que des bicoques comme Toul, Phalsbourg et Montmédy, ont résisté pendant plusieurs mois avant d’ouvrir leurs portes.


III.

L’armement particulier des troupes, sans être aussi largement établi que l’était le matériel spécial de l’artillerie, était cependant assuré. Il ne faut pas perdre de vue que l’objet principal de cet armement, le fusil d’infanterie, a été soumis depuis trente ans à d’incessantes modifications dans les modèles et depuis quatre ans à un changement radical de système. Il faut se souvenir aussi qu’il n’entrait pas dans les intentions du gouvernement impérial d’arriver à l’armement général de la nation, et que les députés de 1867, lorsque le maréchal Niel leur demandait le crédit nécessaire pour fabriquer rapidement 1,800,000 fusils Chassepot, ne lui ont accordé que la somme correspondante à 1,200,000. Malgré cela, et défalcation faite de 30,000 fusils cédés au département de la marine, il existait au 1er juillet 1,007,555 fusils du modèle 1866, et les trois manufactures d’armes de Saint-Étienne, Châtellerault et Tulle étaient montées pour une production mensuelle de 30,000 armes au moins. Pour l’armement de quelques corps spéciaux et pour celui des gardes nationales mobile et sédentaire, on possédait 342,115 fusils ou carabines du modèle 1867, dit à tabatière, 1,673,734 armes à percussion rayées, et 315,667 armes à percussion lisses, au total 3,339,071 fusils, carabines et mousquetons, avec 287,215,135 cartouches et 251,749 pistolets. Il est vrai que deux cinquièmes seulement de ces armes étaient à chargement rapide, mais l’artillerie n’est pas un pouvoir dans l’état : elle ne peut fabriquer que ce qu’elle est en mesure de payer. Par elle-même, elle avait toute sorte de motifs de diminuer le nombre des armes démodées et de se soustraire aux difficultés compromettantes que présente la diversité des modèles et des calibres pour les approvisionnemens en pièces de rechange et en cartouches.

Bien qu’on ait fait évacuer à temps, dès la déclaration de guerre, les fusils Chassepot que possédaient les arsenaux de Strasbourg et de Metz au-delà des besoins des troupes d’opérations, fusils qui, dirigés d’abord sur Douai et Lafère, puis sur Paris, ont permis d’en fournir ici à près de 200,000 hommes, on ne peut pas évaluer à moins de 250,000 le nombre des fusils de cette espèce et à moins de 600,000 le nombre total des armes à feu tombées successivement aux mains des Prussiens depuis la frontière jusqu’à Paris. Il devait donc y avoir au 18 septembre environ 3 millions d’armes à feu disponibles pour la défense. En compensation des pertes, les manufactures d’armes ont dû produire depuis le 1er juillet 150,000 fusils Chassepot, et la majeure partie des 600,000 armes de fabrication étrangère pour lesquelles des marchés ont été passés à Paris depuis le 23 août jusqu’au 4 septembre doivent être maintenant dans les mains des troupes de province. Quelques milliers seulement de ces fusils ont pu arriver à Paris. Défalcation faite des 450,000 armes qui existent ici et des pertes qu’ont pu éprouver les provinces depuis que nous sommes séparés d’elles, j’estime que les départemens libres possèdent 3 millions de fusils, sans compter le résultat des mesures dont la délégation de Tours aura certainement pris l’initiative. Quoi qu’il en soit, il existait avant la guerre un million de fusils modèle 1866, nombre suffisant pour l’entretien d’une armée dont les divers corps de troupes à pied ne pouvaient pas encadrer au-delà de 500,000 hommes, plus de 2 millions d’armes à feu de différens types pour les gardes nationales et plus de 700,000 armes blanches.

Quant à ce fusil Chassepot, critiqué d’une manière si acerbe à l’origine par des hommes que n’excitait point le seul et pur amour de la vérité, qui en tout cas n’avaient pas la conscience du mal qu’ils faisaient à leur pays en semant la méfiance jusque dans les derniers rangs des troupes, il est aujourd’hui complètement réhabilité, sans qu’on sache au juste la cause et l’occasion de ce revirement de l’opinion à son égard. L’explication de cette singularité serait facile, si le fusil Chassepot avait eu la vertu de nous assurer la victoire… Mais pourquoi, lâchant prise sur le chassepot, au sujet duquel on a pendant quatre ans injurié le comité de l’artillerie, les Parisiens se sont-ils rejetés sur le canon rayé, car ils ne connaissent pas plus celui-ci qu’ils ne connaissaient celui-là ? Ils ont entendu dire à des soldats en déroute que l’artillerie française n’était pas de force à se mesurer contre l’artillerie prussienne. Ne suffisait-il pas, pour apprécier la valeur de ces rumeurs, de se souvenir que les Français ont eu partout et toujours à lutter dans la proportion d’un contre trois sans accuser nos canons d’être mauvais ? Pense-t-on qu’il a été bon et utile pour la défense de Paris, pour raffermir le cœur de nos jeunes troupes, de répéter, comme on le fait depuis trois mois, même dans des documens d’origine officielle, que nos canons sont insuffisans, sont surannés ? Croit-on avoir bien travaillé pour la délivrance en proclamant dès le premier jour qu’il n’y a d’espérance de salut que dans le canon se chargeant par la culasse, alors que ce canon n’existait encore qu’à l’état de modèles ramenés de Meudon ? Qui oserait affirmer que cette fatale idée, répandue avec tant de verve et de succès, n’a pas fait hésiter les chefs de la défense et manquer de belles occasions de relever notre drapeau ? Les canons de 7 commencent enfin à paraître, mais voilà trois mois que nous les attendons, et depuis trois mois Paris s’est défendu sans eux avec les moyens qu’il avait, moyens qui ont paru assez respectables à l’armée prussienne pour que celle-ci, malgré ses canons Krupp, malgré ses victoires et ses prétentions à l’héroïsme, se soit tenue jusqu’ici à distance, se contentant de s’enfermer dans des lignes formidables, de nous lancer de là des obus perdus, et attendant patiemment que la famine nous fasse tomber les armes des mains.

On commence à s’inquiéter de la question du pain et de la viande, et personne ne semble songer à celle de la poudre et des projectiles, du pain et de la viande des bouches à feu. Personne ne se préoccupe de savoir comment on a pu faire pour amener dans Paris, après Sedan, tant de poudre et tant de boulets, et ce qu’il en reste après tant de vaines canonnades, de fusillades abusives. Personne ne se demande comment on s’y prendra pour nourrir et rassasier 300 nouvelles bouches à feu, dont l’estomac ne digère pas notre maigre pitance de siège, qui veulent des mets délicats, c’est-à-dire l’impossible, des cartouches et des boulets d’une forme particulière et très compliquée, dans une ville qui ne possède plus ses ressources normales de production.

Il y avait à Paris le jour où les Prussiens sont arrivés et ont intercepté les communications 2,627 bouches à feu de place et de siège, chiffre supérieur à celui de l’armement réglementaire des forts et de l’enceinte, armement étudié à fond pendant l’année 1868 par une commission mixte d’officiers de l’artillerie et du génie présidée par le général de Bentzman. Cette commission avait déterminé, pour chaque bastion de la fortification, non-seulement le nombre et l’espèce de bouches à feu qui devaient lui être attribuées, mais aussi le rôle de chacune d’elles, comme tout le monde peut le constater par la planchette suspendue à côté de chaque pièce, planchette où sont consignés les points à battre, les distances exactes de ces points à la pièce et les hausses à donner pour atteindre ces points. Disons en passant que ces planchettes indiscrètes réduisent à leur juste valeur les récits fantastiques que l’on se plaît à faire sur les merveilleuses aptitudes de certains pointeurs. Les pièces de la défense fixe ont été mises en batterie au fur et à mesure de l’achèvement des travaux préparatoires, à l’exception de quelques centaines restées à la disposition du commandement pour être envoyées sur les points qui auraient besoin d’être renforcés. La défense mobile était représentée par 92 batteries de campagne et à batteries de montagne : soit 2,627 bouches à feu de position et 576 bouches à feu mobiles, ensemble 3,203. Ces bouches à feu étaient en moyenne approvisionnées à 400 coups, et la réserve de poudre en barils s’élevait à 2,600,000 kilogrammes.

Depuis l’investissement, l’artillerie, plus préoccupée du soin d’améliorer et d’augmenter ses approvisionnemens que d’allumer de nouveaux feux, a rayé un grand nombre de pièces de 8, de 12 et de 24 lisses, et modifié le matériel correspondant ; elle a construit ou fait construire sous sa direction 425 affûts et 152 voitures diverses, fait couler 205,000 projectiles, fabriqué 368,000 fusées et 97,000 boîtes à mitraille. Elle a organisé une poudrerie produisant 5,000 kilogrammes par jour, des ateliers de cartouches qui en ont fourni journellement jusqu’à 1 million ; enfin elle a réinstallé dans Paris les ateliers qu’elle possédait à Meudon, et y a livré 8 batteries de canons à balles et 4 batteries de canons se chargeant par la culasse, ce qui porte à 108 le nombre des batteries de campagne disponibles, à 648 celui des bouches à feu mobiles, et à 3,275 le chiffre total des bouches à feu fournies par elle à la défense de Paris. De son côté, le génie civil a porté au fonds commun 50 mortiers de 15 centimètres destinés à la défense rapprochée des remparts, 110 canons de 7 et 200 caissons avec 25,000 obus. Les cartouches sont faites par l’artillerie. Les nombres portés ici représentent seulement les objets reçus et disponibles pour le service.


IV.

On n’attend pas ici une appréciation raisonnée des avantages et des défauts des deux types de bouches à feu qui occupent si fort aujourd’hui les imaginations. Ce n’est ni le moment ni le lieu. Il y faudrait d’ailleurs tout un livre.

On se souvient de ce qui s’est dit après Sadowa. Les Autrichiens, battus comme nous le sommes et froissés dans leur orgueil militaire, ont attribué leur défaite au fusil à tir rapide des Prussiens. Le fusil à aiguille, avec la dose de mystère que ce nom emportait alors avec lui, suffit à tout couvrir. Le canon prussien ne remua nullement les imaginations ; on s’accordait même à affirmer que l’artillerie prussienne n’avait pas fait merveille en face de l’artillerie autrichienne. Or à Sadowa les Prussiens avaient déjà le canon qu’ils emploient en ce moment contre nous, et les Autrichiens après Solferino avaient adopté un canon rayé imité du canon français. Ce sont là des faits à noter, non pas comme argumens pour ou contre le mérite du canon se chargeant par la culasse, mais comme exemples de l’inconvénient qu’il peut y avoir à porter un jugement précipité en pareilles matières.

Loin de nous la pensée de blâmer les mouvemens de l’opinion ; mais, quand surgit une question nouvelle, il est rare que l’opinion l’envisage dans son ensemble. C’est un aspect particulier qui la frappe et l’impressionne. Il y a jugement sans examen suffisant, il y a même quelquefois préjugé. Si, après trois mois de blocus courageusement supporté, mais subi dans toutes ses conséquences, on attache à la possession de quelques nouveaux canons l’idée d’un palladium capable de rendre Paris imprenable, c’est un préjugé. Dussé-je scandaliser quelques personnes croyantes, j’oserai dire que, si Paris venait à être pris, sa chute aurait été causée en partie parce qu’il aura possédé dès les premiers jours quelques centaines de canons à longue portée et par l’abus qu’on a fait du tir à grande distance. Ils ont dévoré et dévorent incessamment des masses de poudre et de fer dont nous pourrons avoir à regretter la perte. C’est peut-être là ce que les Prussiens attendent, comme ils attendent l’épuisement de nos vivres. Si l’on veut voir dans le canon de 7 une espèce de cheveu de Samson qui, en lui donnant le temps de pousser, nous procurera la force d’écraser les Philistins, c’est un préjugé. On peut faire quelques coups heureux, mais on n’écrase rien de loin. La campagne est large, et les bois sont obscurs. L’ennemi s’y promène, et nous ne savons jamais à un kilomètre près où il faut lancer le boulet pour le rencontrer et lui nuire en proportion de notre poudre dépensée. Si l’on croit que les nouveaux canons sont, comme le fusil Chassepot, des armes à chargement et à tir rapides, c’est encore un préjugé. Ce qui est vrai pour le fusil ne l’est pas pour le canon. La grosseur et le poids des pièces du mécanisme de fermeture, de la cartouche et du boulet, expliquent cette divergence. En fait, l’avantage est pour l’ancien canon, et cet avantage, assez faible quand tout est en bon état, devient considérable par les dérangemens qui se produisent fréquemment dans le mécanisme du canon nouveau, tel qu’il est aujourd’hui. Si l’on pense que les boulets de 7 kilogrammes ont une vertu particulière, que ne possèdent pas les boulets de 8 et de 12 kilogrammes, pour renverser les fortes barricades et les murs crénelés de l’ennemi, c’est plus qu’un préjugé, c’est une faute de calcul. Si l’on ne considère que la portée, la justesse et la tension de la trajectoire, on a grandement raison d’attribuer sous ce rapport une notable supériorité au canon à boulet forcé sur le canon à boulet libre ou semi-libre. Ce fâcheux comité de l’artillerie est lui-même entièrement de cet avis, tant est grande la force de la vérité ; mais la portée, la justesse et la tension ne sont pas tout, et lorsqu’on fait abstraction du reste, on prononce un jugement sans examen suffisant.

Les officiers d’artillerie, dont l’opinion devrait avoir quelque valeur en pareille matière, puisqu’en définitive c’est à eux qu’appartient jusqu’ici la responsabilité de l’emploi des canons, préfèrent unanimement les canons se chargeant par la culasse pour le service des batteries fixes, dont l’emplacement a été étudié et choisi pour commander au loin la campagne, où chaque pièce a un objectif fixe, déterminé, dont la distance est exactement connue d’avance, où l’on a le temps et les moyens de réparer les avaries. Cette unanimité est loin d’exister entre eux pour le service du champ de bataille, où tout est mobile, imprévu, urgent, où il faut toujours finir par s’aborder et s’engager dans les limites de la portée des fusils d’infanterie, et leurs opinions sur ce point convergent vers l’admission des deux espèces de bouches à feu, — les canons commodes, toujours prêts, tirant jusqu’à 3,500 mètres avec les divisions d’infanterie pour les opérations courantes, — les canons portant jusqu’à 5,500 mètres, mais sujets à se détraquer, à la réserve pour les cas particuliers. On pourrait objecter ici, avec quelque apparence de raison, que, si le comité d’artillerie reconnaît la supériorité du canon se chargeant par la culasse dans un certain nombre de circonstances de guerre, il a eu tort de ne rien faire. Il est facile de répondre à cette accusation d’inconséquence. Dans la disposition où se trouvaient les esprits après la campagne d’Italie, après les expéditions de Chine et du Mexique, après la guerre de 1866, et en face des appréhensions qu’inspirait la politique du gouvernement, pense-t-on que la chambre des députés, qui venait de voter 113 millions pour le changement radical de l’armement des troupes, ait été disposée à donner encore au ministre de la guerre une centaine de millions pour exécuter le changement, également radical, d’une grande partie, de la plus coûteuse partie du matériel de l’artillerie, quand l’opinion n’était pas fixée sur ce point, et n’exerçait pas de pression ? Pense-t-on aussi que le bronze et la fonte fussent des métaux convenables pour la fabrication des grosses bouches à feu de ce système, et, s’ils étaient insuffisans, s’il fallait l’acier fondu, un acier fondu d’une qualité supérieure, croit-on que l’industrie française fût en mesure de produire cet acier en masses capables de fournir un canon de 24 ou de 30 ? Sait-on les tentatives qui ont été faites dans ce sens ? Peut-être n’a-t-on été arrêté que par des questions de minerais et d’outillage, et surtout par l’absence de marteaux-pilons assez puissans, de marteaux-pilons comme en possède M. Krüpp, et dont probablement le roi de Prusse a fait les premiers frais, sans permission de sa chambre, avec son trésor de guerre. En fait, dans cette question du canon se chargeant par la culasse comme dans celle du fusil à tir rapide, l’artillerie a fait ce qu’elle devait et ce qu’elle pouvait. Elle avait étudié en temps utile ces nouveaux types d’armes, et les modèles se sont trouvés prêts aux momens précis où l’opinion publique les a réclamés avec assez de force pour contraindre les députés ou le gouvernement à délier les cordons de la bourse. Le fusil Chassepot existait avant Sadowa, le canon se chargeant par la culasse existait avant Forbach. On ne peut pas exiger davantage.

Tout finit, et dans un pays constitutionnel on peut dire que tout commence par une question d’argent. Le corps de l’artillerie n’a point, et n’aura probablement jamais qualité pour se voter à lui-même les fonds qu’il croit lui être nécessaires. Il est donc irresponsable des dépenses qu’il n’a pas faites parce qu’il n’avait pas les moyens de les faire. Le pouvoir législatif accorde annuellement au ministre de la guerre une somme d’un peu plus de 8 millions de francs pour l’entretien et le renouvellement du matériel de l’artillerie, qui représente une valeur de plus de 500 millions, et l’emploi de ce crédit est déterminé, spécifié jusque dans ses détails, tant pour les bâtimens, tant pour les machines et outils, tant pour les canons, les affûts, les voitures de service, les projectiles, la poudre, le harnachement, tant pour les armes portatives, les munitions, les drapeaux et étendards de l’armée et des gardes nationales… Environ 300,000 francs étaient accordés au dépôt central de l’artillerie, qui est chargé, parmi beaucoup d’autres attributions, des travaux de recherches et de perfectionnement. Ce n’est pas avec cela que l’artillerie pouvait faire des largesses à la légion des inventeurs, ou ménager d’heureuses surprises à la nation.

On nous permettra de chercher encore à redresser une erreur assez généralement répandue, qui est de temps en temps ravivée par des personnes que je ne crois pas complètement désintéressées. On essaie de faire un crime à l’artillerie de construire elle-même son matériel, et, pour faire mieux entrer le dard, on insinue que ce corps orgueilleux juge le génie civil incapable de bien faire. Il faudrait d’abord s’entendre et faire une distinction. Il y a génie civil et génie civil. Je connais un grand nombre de chefs d’industrie, grands et petits, qui travaillent, souvent de père en fils, pour l’artillerie, et auxquels celle-ci fait chaque année de nombreuses et importantes commandes. Je ne pense pas que ce soient ces honorables industriels qui se plaignent du corps de l’artillerie, qui les a souvent sauvés de la ruine en temps de crise, surtout les maîtres de forges ; mais l’industrie a, elle aussi, ses fruits secs, et je me méfierais plutôt de ces industriels aigris.

Établissons d’abord la situation du comité, cet épouvantail des possesseurs du secret du feu grégeois, qui n’a jamais été perdu, — de la recette des poudres blanche, jaune ou verte, qui font crever les armes, — des inventeurs de cuirasses qui garantissent le fantassin des feux de l’ennemi, attendu qu’elles le mettent hors d’état de s’en approcher, de paraballes, de parapets mobiles que les bataillons poussent devant eux comme des brouettes, de projectiles et d’engins terribles capables d’anéantir une armée ennemie en cinq minutes, si celle-ci veut bien y mettre un peu de complaisance. Le comité a, cela est vrai, la charge et le devoir pénible de détruire beaucoup d’illusions et de condamner ce qui est inapplicable.

Quant aux idées justes et pratiques, je n’en connais pas une seule que le comité n’ait étudiée et signalée avec bienveillance à l’attention du ministre, qui, dans ce cas, ordonne une étude plus approfondie, bien entendu dans les limites des ressources financières dont il dispose, et suivant l’intérêt et l’opportunité du moment. C’est là malheureusement le cas qui se présente le plus rarement, mais à qui la faute ? Si dans l’avenir, à propos de la réorganisation inévitable des services de l’armée, on jugeait à propos de nous demander un avis, nous donnerions énergiquement celui d’affranchir l’artillerie du devoir d’examiner les élucubrations des inventeurs, parce que la plupart de ces élucubrations sont insensées, que l’examen de ces prétendues découvertes fait perdre un temps précieux, que presque tous les malheureux qui se livrent à cette industrie ont pour but, soit de mendier une récompense, soit de se procurer les élémens d’une réclame. Dans un pays libre, un homme libre, quand il a une idée, doit s’efforcer de la réaliser à ses risques et périls. Si son idée est bonne, il doit en faire lui-même la preuve, comme il doit en avoir l’honneur et le profit.

Le comité d’artillerie fonctionne pendant six mois, du 1er janvier au 1er juillet. Pendant les six autres mois, les officiers-généraux qui le composent voyagent ; ils sont occupés aux inspections générales. C’est pourquoi tant de personnes se plaignent du retard apporté dans l’expédition d’affaires qui ont un grand intérêt pour elles. Elles auraient tout à fait raison de se plaindre, si le comité de l’artillerie avait été spécialement et exclusivement créé pour examiner les propositions qu’on lui soumet ; mais il est loin d’en être ainsi, et l’on ne serait que juste en lui laissant le temps de s’occuper des intérêts de l’arme. Ai-je besoin d’ajouter qu’en ce moment il n’y a pas de comité de l’artillerie ? Sur treize membres dont il était composé au 1er juillet, un, le général Liedot, a été tué à Sedan, huit sont prisonniers en Allemagne ; les quatre autres, parmi lesquels se trouvait le général de Bentzman, qui vient de mourir, exercent des commandemens dans l’armée de Paris.

Prenons le comité en fonctions, chargé de donner au ministre des avis sur toutes les questions qui se présentent. Je n’étonnerai personne en disant que les généraux mettent rarement la main à la besogne ; on la leur prépare. Ils ont pour cela des aides-de-camp, qui sont jeunes, des officiers adjoints, également jeunes ou d’âge moyen, choisis parmi ceux qui ont montré des aptitudes particulières dans les diverses branches du service de l’artillerie. Un avis du comité n’est donc pas l’avis d’un aréopage sénile, c’est la résultante des opinions d’hommes encore dans l’âge où l’esprit va de l’avant, modérées par l’expérience d’hommes arrivés au sommet de la carrière. Si ce mélange n’était pas trouvé conforme à ce qu’exige la vraie pratique des affaires, il faudrait admettre que tout homme âgé de plus de trente-cinq ans est frappé d’incapacité civile et militaire.

Ceci posé, l’artillerie tient en principe à surveiller et à diriger elle-même la construction de son matériel, et elle a de très bonnes raisons pour y tenir. D’abord c’est son droit. Se considérant comme une branche spéciale de l’industrie, il lui parait aussi naturel de conduire ses propres opérations qu’il l’est aux compagnies de chemins de fer, aux messageries nationales, à la plupart des grandes entreprises industrielles, de régler les leurs. C’est aussi le seul moyen connu et efficace de former des officiers d’artillerie. Un officier qui n’a pas mis la main à la construction du matériel, qui n’a pas eu l’occasion d’étudier de près les matières premières, la préparation, la mise en œuvre, les transformations qu’elles subissent, l’ajustage et l’assemblage des pièces, l’emmagasinage, la conservation et la réparation du matériel, n’est pas un officier d’artillerie. C’est un officier de canonniers, ce qui est différent, quoique très honorable aussi.

Le but final de l’artillerie est de tirer le canon. C’est une opération fort simple, à la portée de tout le monde et sans danger, quand on n’a pas les oreilles trop délicates et que le matériel est bon. Il n’en est pas de même, si le matériel est mauvais ou seulement défectueux. Il arrive alors de graves accidens, ou tout au moins des dérangemens capables d’avoir les conséquences les plus fâcheuses sur le champ de bataille. Dans ce cas, c’est l’artillerie qui est responsable, comme elle est aussi responsable de la bonne qualité des armes et des munitions de toutes les troupes. Quand on, est responsable, on aime à voir ; de très près avec quoi et comment les choses se fabriquent, et le moyen le plus sur de le voir est de fabriquer, soi-même.

Mais si l’artillerie tient au principe, elle est plus large qu’on n’affecte de le dire dans l’application. De tout temps, elle a demandé à l’industrie ses projectiles, ses fers ébauchés, ses cordages, ses harnais, ses machines, une grande partie de ses outils et mille menus articles d’approvisionnement. Depuis les merveilleux progrès accomplis dans le traitement de la fonte, de l’acier et du fer, progrès auxquels elle n’est pas restée étrangère, elle a renoncé à forger elle-même ses essieux, ses chaînes et un grand nombre de ferrures nécessaires aux voitures et aux équipages de ponts. Elle est entrée d’elle-même, sans incitation, dans cette voie, et elle y persévérera certainement pour tous les objets dont la matière et, la bonne exécution sont faciles à contrôler. Les nombreuses commandes faites par elle dans Paris depuis le commencement de la guerre en sont la preuve, et l’empressement qu’elle a mis à fournir ses modèles, ses tables de construction, ses instrumens de vérification, ses chefs d’atelier et ses officiers au ministère des travaux publics, quand celui-ci a, voulu justement et avec raison, prendre sa part à l’œuvre de la défense, devrait lui être compté. Elle s’est prêtée à tout ce que l’on a désiré, elle ne trouve même pas mauvais que l’on dise que le canon de 7 est un produit du génie civil. Il y a bien encore pour, l’état deux motifs de préférer le travail de l’artillerie à celui de l’industrie privée, mais je n’appuierai point sur ces motifs parce qu’ils n’intéressent que l’état, et parce qu’ils entrent un peu trop dans le vif de la querelle qui est faite au corps de l’artillerie par quelques individualités remuantes de l’industrialisme. Je me contenterai de soulever discrètement un coin du voile.

Le contrôle sévère que le corps de l’artillerie exerce sur lui-même, sur ses agens secondaires et sur ses fournisseurs, est excessivement gênant. C’est pourquoi l’état fera bien de laisser la surveillance de ses dépenses pour le matériel de guerre à un corps dont les membres sont par leurs idées et par leurs mœurs sans tendance à la transaction. D’autre part, un capitaine d’artillerie qui construit aujourd’hui une batterie et qui demain va la commander sous le feu de l’ennemi reçoit de l’état pour tout cela 3,300 francs par an, sous la condition, bien entendu, de s’entretenir en bon équipage d’armes, d’habits et de chevaux. C’est excessivement commode et avantageux pour l’état, c’est-à-dire pour la bourse commune ; mais cela est d’un mauvais exemple. C’est une face particulière de la grande question du travail dans les prisons et les hospices, avec une nuance cependant : c’est que l’officier d’artillerie ne travaille pas de ses mains, que l’artillerie, indépendamment de ses dix compagnies d’ouvriers dont elle a absolument besoin pour entretenir et réparer son matériel dans les arsenaux, et dans les parcs des armées, emploie et fait vivre de 15,000 à 20,000 familles d’ouvriers qui lui sont fort attachées. La querelle se réduit donc à une querelle d’ingénieurs, ou plutôt c’est une querelle faite à l’artillerie par un très petit nombre de personnages vaniteux et indiscrets qui ont cru avoir trouvé une belle occasion de se faire jour, et qui devraient au moins nous savoir gré de les avoir charitablement avertis toutes les fois qu’ils ont failli faire fausse route.

Au lieu de nous accuser les uns les autres, au lieu d’apporter dans les graves circonstances où nous sommes cet esprit de désunion et de défiance qui a été si fatal à notre pays, groupons-nous au drapeau, travaillons à la délivrance avec les lumières et les forces que chacun possède. L’œuvre est grande, difficile ; elle a besoin du concours de toutes les énergies, de toutes les aptitudes, mais l’espérance est au bout. Nous avons déjà, grâce au bon sens, au vigoureux élan de Paris et des provinces, grâce à la paix qui s’est faite dans tous les cœurs de bonne volonté, reconquis notre honneur, compromis au début, de la guerre. Persévérons, et nous aurons mérité la victoire et reconquis notre patrie.

Général Susane.
  1. La direction de l’artillerie prit en cette circonstance la seule mesure qui fût en son pouvoir. Elle commença la transformation en batteries montées de deux des quatre batteries à pied qui entraient dans la composition de chacun des quinze régimens montés de la ligne. Cette opération lui procura trente nouvelles batteries, qui furent prêtes à la fin d’août.
  2. On sait que le système d’artillerie rayée a été adopté à la fin de 1858, et qu’il a servi pour la première fois en 1859 dans la campagne d’Italie. En 1860, la chambre accorda les crédits suivans pour la transformation de l’artillerie lisse en artillerie rayée, opération qui comportait la fabrication directe des canons de 4 et le rayage des canons de 8, de 12 et de 24, les modifications à faire subir aux affûts et voitures, un nouveau compartimentage des coffres à munitions, la confection des munitions nouvelles et la fonte des projectiles oblongs :
    1" Pour l’artillerie de campagne et de montagne 14,000,000
    2° Pour l’artillerie de siège et de place 800,000
    3° Pour l’artillerie de côtes 1,100,000
    4° Pour confection de munitions d’approvisionnement 260,000
    5" Pour fabrication de projectiles 6,100,000
    Total 20,260,000

    Toutefois la disposition de ces crédits n’a été concédée que par annuités, et ces annuités sont ainsi réglées depuis plusieurs années :

    Artillerie de campagne et montagne 320,000
    Artillerie de siège et place 80,000
    Artillerie de côtes 50,000
    Projectiles 290,000
    Total du crédit annuel 740,000