L’Asile, caractères et récits du temps

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L’ASILE



I.

L’histoire qu’on va lire a été mille fois racontée et le sera mille fois encore en produisant même indignation chez ceux-ci, même attendrissement chez ceux-là. Tu ne te doutes guère, ma pauvre Lucette, toi qui atteins à peine tes vingt ans, que depuis dix-huit siècles et plus on médit de ton cœur où un dieu cependant a savouré le premier sacrifice des tendres repentirs et des larmes sacrées. Tu as touché en secret plus d’un docteur, mais tu ne désarmeras jamais les belles pharisiennes. — Comment, diront-elles, peut-on aimer de pareilles créatures? En vérité les attachemens qu’elles inspirent tiennent de la dégradation et de la folie. — Chacun de nous connaît ces aménités, et peut en retrouver toute la série dans sa mémoire. Voici par quel récit on pourrait leur répondre, si ce qui suit toutefois peut s’appeler un récit, car lettres, entretiens, rêveries, tout ce que je pourrai prendre d’une existence où j’ai pénétré, je le jetterai dans cette page intime que je voudrais rendre par excellence vivante et animée. J’imiterai l’artiste florentin jetant tout ce qui se rencontre sous sa main dans la fournaise d’où doit sortir sa statue.

« En avançant dans la vie, disait récemment Jacques de Mesrour, il y a bien des jalousies que je ne comprends plus, ou, pour parler avec plus de justesse, que je ne pratique plus. J’ai en horreur les tortures que nous imposons à nos premières maîtresses par toutes nos questions indiscrètes, suivies de fureurs et de lamentations. J’accepte avec résignation cette pensée que les femmes ont un passé tout comme nous, bagage un peu moins lourd que le nôtre, mais d’une nature encore fort embarrassante et très désobligeante surtout, quand il s’agit de se lancer dans les grands pèlerinages amoureux. Eh bien! voyez l’étrange chose : l’inquiète délicatesse que j’ai perdue à l’endroit de ces créatures vivantes d’où naissent toutes les grandes souffrances aussi bien que toutes les grandes joies de l’âme et des sens, je l’ai conservée pour des objets inanimés. Certains lieux m’inspirent encore une sorte de tendresse farouche; il y a des noms assurément dont le mystère me semble moins sacré que celui de quelques contrées où je me suis réputé heureux. » J’obéirai à ce sentiment, qui me fut confié, en rendant le plus vague qu’il me sera possible le théâtre de cette histoire. Je dirai pourtant que la maison qui joue dans tout ceci un grand rôle était située dans un village appartenant à cette merveilleuse campagne, semblable en diversité et en charme à l’esprit même de notre nation, qui réunit à quelques lieues de Paris des attraits de toute nature. Placez-le, si vous voulez, à l’entrée de cette vallée de Chevreuse dont l’austère mélancolie fait songer de Philippe de Champagne et du Poussin, ou tout près de la forêt de Fontainebleau, forêt divine, ici d’une rêverie germanique et là d’une fierté espagnole. Ce que je voudrais, c’est que ce village fût pour vous ce qu’il a été pour celui dont je découvre aujourd’hui les pensées, un lieu tout rempli d’émotions, un de ces sites où je ne sais quel trouble s’empare tout à coup de votre cœur, un de ces pays enfin qui ont la puissance de ces airs étranges dont l’âme est en même temps meurtrie et caressée. Tout au bout de Sainte-Marcelle, — par des motifs d’harmonie secrète que je n’ai pas envie d’expliquer j’appellerai mon village ainsi, — il y a une maison qui a été plus aimée que bien des êtres faits de chair et de sang. Il est vrai que cette maison semble toute remplie d’une existence singulière et je dirais volontiers surnaturelle. Un des hôtes charmans qui l’ont habitée, cette jolie Anna de Frédy, qui est morte dans la première année de son mariage, l’appelait une maison-fée, et je ne sais rien de plus vrai que cette expression. Imaginez une sorte de pavillon élancé d’une remarquable blancheur, tout environné de grands arbres épais et sombres, se dressant à l’extrémité d’un gazon d’une verdure sérieuse, comme une apparition au bord d’un lac. Quoique séparée par un espace bien étroit d’une route assez passagère, cette retraite est parée d’un indicible attrait de solitude. Le jardin qui l’entoure est clos de tous côtés par de hautes murailles couvertes de lierre, première enceinte qui elle-même est presque partout cachée par une seconde enceinte de charmilles. On sent dans ce lieu tout un système de savantes défenses contre le bruit et le grand jour, les indiscrétions des regards humains et celles du soleil. Ce fut devant cette demeure digne de la Philomèle de La Fontaine que s’arrêta entre quatre et cinq heures du soir, il y a de cela une année à peine, un personnage à la tournure dégagée, au visage résolu, qui peut avoir eu quelquefois la tristesse, mais qui n’a jamais eu la mine des Werther et des Saint-Preux.

Au bout de quelques instans, la maison déserte avait repris une sorte d’animation. Ses fenêtres s’ouvraient l’une après l’autre comme les yeux d’une personne qui se réveille. Dans une grande pièce située au premier, toute peuplée de livres, où régnait cette espèce de mélancolie que les bibliothèques de campagne partagent avec les cimetières de village, un homme était assis à un bureau, et voici ce qu’il écrivait :

« Il y a une demi-heure à peine que je suis à Sainte-Marcelle, dans cette maison que j’aimais si ardemment, que je vous décrivais sans cesse en ces entretiens disparus avec les meilleurs jours de ma jeunesse. Cette maison, je suis décidé à la vendre; c’est pour cela que j’y reviens aujourd’hui. Elle me cause des émotions dont je ne veux plus, car j’ai pris en aversion tout ce qui arrache mon cœur à ce sommeil de malade où j’essaie incessamment de le plonger. A l’époque où j’entrais dans la vie, que votre regard et votre sourire doraient pour moi d’une lumière si chaude, vous rappelez-vous mes projets? C’était là que je voulais aller m’ensevelir avec vous. Je vous enlevais à tout ce qui vous entourait, à ce monde où j’éprouvais toute sorte de joies et de souffrances dont j’ai perdu le secret, et c’était une idylle dont le souvenir m’émeut encore. Je vous offrais en cette retraite un royaume plus vaste que celui du ciel, mon amour; oui, madame, mon amour, qui m’inspirait tant de fierté, qui me semblait la vraie région de l’immortel et de l’infini. Malheureusement la maison de Sainte-Marcelle ne m’appartenait pas plus alors que vous ne vous apparteniez à vous-même. C’était ce que vous me répondiez en riant. La plus jeune de mes plus jeunes affections, l’aube fraîche, souriante et pure de la lumière brûlante qui devait m’envahir, Anna, ma cousine Anna, s’était envolée de cette demeure; mais sa mère, ma chère tante de Frédy, l’habitait toujours, et mon cousin Gaston, qui était au service depuis six mois, prétendait qu’il y passerait les années de sa retraite. Quand plus tard Anna, Gaston, puis celle qui m’avait élevé comme eux, aimé comme eux, ne furent plus pour moi que de chers et cruels souvenirs, quand le malheur m’eut rendu maître des lieux où le bonheur m’avait bercé, j’avais en vous cette adorable amie dont je cherche instinctivement la main, si je viens à sentir autour de moi des ténèbres trop froides et trop épaisses; depuis longtemps, l’héroïne de mes églogues m’avait quitté... Vous savez de quelles magiciennes j’ai été l’esclave. Celles-là se seraient bien moquées de moi si je leur avais proposé de me suivre à Sainte-Marcelle; mais je songeais à cet asile, et je me disais : Si jamais je puis renoncer aux bruyans sabbats où elles me conduisent toutes les nuits, c’est là assurément que je viendrai.

« Au lieu de m’enfuir à Sainte-Marcelle, j’ai pris ma course à travers le monde. J’ai assisté aux grands spectacles de la guerre. Il y a quelques années, quand je suis revenu dans mon pays, je m’imaginais sortir d’une fontaine de Jouvence. J’avais oublié maintes choses qui s’offraient à moi toutes resplendissantes d’illusions. C’est alors que je voulais me confiner à Sainte-Marcelle avec Augusta. Vous savez comment s’est terminé un chapitre qui m’a l’air d’une transposition faite par un esprit moqueur dans le roman de ma vie. J’ai eu un désespoir plein de jeunesse, suivi d’un chagrin plein de maturité, d’un de ces chagrins profonds, graves, raisonnes, qui mettent l’arme du suicide entre les mains des hommes sans énergie et sans foi. Heureusement ce qui m’a déjà sauvé si souvent me sauve encore aujourd’hui. Je me suis jeté avec emportement dans mon métier, le meilleur des refuges assurément contre tous les dégoûts et toutes les tristesses de ce monde. J’aurai quitté prochainement l’Europe, qui me paraît mériter de plus en plus le jugement que portait sur elle le jeune vainqueur de l’Egypte, qui me semble vieille et ennuyeuse. Je sais bien que l’Afrique, où je compte aller, manque aussi de jeunesse et même d’imprévu. Notre globe sera bientôt une geôle qu’on aura parcourue en quelques instans, et qui rendra sensible pour tous le mystère de la patrie céleste; mais j’ai choisi pour mon prochain séjour un pays où l’on meurt de mainte manière : je vais rejoindre un corps qui fait la guerre au Sénégal. Le danger conserve ces vagues et attrayans horizons que les voyages ne nous offrent plus. Avant de m’éloigner, j’ai voulu vous écrire dans les seuls lieux qui parlent vivement à mon cœur. Je vous écrirai encore de pays bien différens, dans des situations bien variées. Je garde souvent vis-à-vis de vous d’inexplicables silences; puis tout à coup, n’importe en quelle contrée, n’importe en quelle circonstance, je me trouve, je me mets à vous écrire en cet instant où les poètes se mettent, dit-on, à faire des vers, quand je me sens l’âme toute remplie de trouble, quand j’entends au fond de moi le frémissement de ces pensées qui ont des ailes et qui s’envolent, les unes pour chercher Dieu, les autres pour aller vers ceux que nous aimons. »

Après avoir écrit cette lettre, Mesrour descendit dans une salle à manger, où bien souvent il avait fait de joyeux repas. Il était seul à cette table de chêne qu’il avait vue entourée de figures animées et gracieuses. Une lumière, qui semblait s’être empreinte de mystère et de tristesse en glissant à travers les ombrages du jardin, entrait par une fenêtre ouverte : elle éclairait quatre murailles décorées de tableaux sans grande valeur pour un artiste, mais où Jacques retrouvait toutes ces rêveries que nous envoyons errer sur les vieilles toiles à l’époque où nous possédons dans toute sa plénitude l’incomparable poésie de l’enfance. Un seul domestique le servait, c’était le gardien de cette maison délaissée, l’honnête Magloire, bien connu dans Sainte-Marcelle, où il est venu se marier et chanter au lutrin après avoir porté vaillamment le nom français en Afrique et en Crimée. Mesrour, par instans, adressait la parole à ce brave garçon, qui lui rappelait des temps et des lieux bien loin de lui; puis il s’abîmait dans le silence. L’heure des repas ne peut jamais être une heure indifférente; il faut qu’elle soit marquée par ce qu’a de plus intime et de plus profond soit la gaieté, soit la tristesse. Le repas habituel, journalier, est bien souvent, pour nombre d’entre nous, le signal de mille mouvemens invisibles. Quand nous sommes à table au milieu des nôtres, nous sentons quelquefois tout à coup une sorte de joie attendrie et presque solennelle; quand nous sommes à une table solitaire, les chères ombres viennent s’asseoir en face de nous, et suivent nos mouvemens distraits de leurs longs regards.


II.

Depuis longtemps déjà le repas dont nous avons parlé était fini. La nuit était venue. Jacques se sentit envahi par une de ces tristesses qu’aucune nature ne peut impunément supporter. Cet instinct impérieux qui tout à coup nous pousse hors de la solitude, nous force à rechercher une société vivante, n’importe laquelle, avec autant d’avidité que, sous l’empire de l’effroi et des ténèbres, nous recherchons l’air et le jour, cet instinct s’éveilla en lui. Tout près de Sainte-Marcelle était un petit château, appelé Coudray, qu’habitait M. de Fernelles. M. de Fernelles avait servi dans le même régiment que Mesrour. C’était un vaillant officier, mais qui un jour, dans un accès inattendu de courage civil, prit le parti énergique de se marier. Ge jour-là, il dit adieu aux aventures lointaines pour se consacrer tout entier au nouvel état dans lequel il venait d’entrer. Mme de Fernelles avait de quoi occuper l’esprit le plus fécond et le plus varié. J’ai rarement rencontré plus aimable femme. Elle ressemblait à celle dont chacun de nous a dit : Voilà une personne que je préfère aux plus merveilleuses beautés. Son corps, un peu frêle, était l’enveloppe transparente d’une âme toute remplie à la fois de puissance et de douceur. Elle était singulièrement douée pour tous les arts. J’ai vu d’elle quelques paysages empreints d’une poésie si passionnée que la charmante Mme de S... disait en riant : « Je ne les laisserai point voir à ma fille. » Elle ne s’est jamais brouillée avec aucune des amies dont elle a reproduit les traits, et son pinceau pourtant n’avait pas cette flatterie qui, en caressant les vanités individuelles, cause de vraies douleurs à la conscience publique. Ses portraits étaient touchés avec une grâce si habile, qu’ils forçaient Alceste et Philinte à se réunir dans une commune admiration. Fernelles n’avait jamais eu pour lui qu’une assez agréable figure dont les années avaient très vite altéré l’expression. C’était un beau vieilli. Le petit parfum romanesque qu’il avait offert à sa femme aux premières heures de leur mariage s’était évaporé depuis longtemps. C’est ce que Mesrour avait parfaitement compris à une époque où il avait été appelé à voir sans cesse Mme de Fernelles; mais quoiqu’on lui ait souvent reproché ce qu’on nomme pompeusement et vaguement une absence de tout principe, il s’est plusieurs fois piqué en amitié d’une sorte de religion. Aussi avait-il avec la femme de son compagnon une de ces intimités qui ne causent à l’hymen que de légers et réparables dégâts. Il se livrait vis-à-vis d’elle à ces confessions que les femmes écoutent avec tant de douceur; elle avait un certain sourire dont il recevait toujours, assurait-il, un soulagement immédiat, qu’il appelait une manière de donner l’absolution. Malheureusement le soir dont je parle aucun sourire, aucun regard, aucune parole dorée d’intelligence ou parfumée de bonté n’aurait pu enlever à Jacques le poids implacable qui l’oppressait. Dans cette bataille incessante de la vie, il y a certaines défaites qui nous donnent la morne attitude d’un sauvage réduit en captivité. C’était une de ces défaites-là que Mesrour croyait avoir subies. Cependant il se dirigea vers le Coudray, qui lui parut bien différent de la maison d’où venait de l’exiler un élan de douloureux ennui.

Le Coudray semblait être le toit de l’homme marié insultant au toit du célibataire. Un bruit de piano, un jeu de lumière, des éclats de voix s’échappaient d’une vaste pièce dont les fenêtres étaient ouvertes sur un perron bordé de fleurs. Il y avait une réunion assez nombreuse chez Mme de Fernelles, et à la seule manière dont les hommes et les femmes étaient groupés on sentait un salon régi par des lois intelligentes. Une jeune fille faisait de la musique; mais ce n’était pas une de ces virtuoses domestiques imposant, de par la volonté maternelle, le supplice d’une sonate à ses auditeurs contristés; la jolie musicienne semblait jouer pour son propre plaisir, et laissait courir ses doigts sur les touches du piano, comme elle aurait laissé ses pieds courir sur un gazon. L’écoutait qui voulait. Tandis que deux ou trois personnes attentives voyageaient avec elle dans la région de l’harmonie, d’autres parcouraient en toute liberté des régions moins idéales. Une femme assez élégante, et qui semblait très versée dans l’art antique de la coquetterie, déployait une singulière prestesse de paroles et de regards pour répondre en même temps à deux hommes, tous deux armés également d’un sourire vainqueur sur leurs lèvres, d’une brioche dans leur main gauche, et d’une tasse de thé dans leur main droite.

Fernelles accueillit Mesrour avec de grandes exclamations de joie, et Mme de Fernelles, en abordant notre ami, eut un de ces attrayans sourires que les plus honnêtes femmes ne s’interdisent pas. Camille, c’est ainsi qu’elle s’appelait, eut bientôt trouvé le moyen de s’établir avec Jacques dans cet isolement que favorisent les dispositions de certains salons. — Comment êtes-vous ? que devenez-vous ? dit-elle d’une voix qui pénétrait comme un souffle bienfaisant dans les solitudes mornes et embrasées de cette âme.

— Je suis résigné, répondit Mesrour, et je cherche à devenir le plus promptement possible le je ne sais quoi que nous deviendrons tous, c’est-à-dire à m’en aller de cette vie où il me semble que je commence à compter parmi les attardés. J’ai rompu depuis que je vous ai vue avec toutes les illusions. Je suis encore en coquetterie avec l’espérance ; mais l’espérance est pour moi un personnage masqué dont je craindrais de voir le visage. Je ne saurais plus dire nettement ce que je désirerais.

Elle lui adressa en riant cette question banale : Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? — En ce moment, les regards de Jacques se portèrent machinalement sur la jeune fille qui était au piano. C’était une personne délicate, au visage pâle, aux traits doux et fins, à l’air discret ; son expression avait quelque chose de tendre et de rassurant. Toutefois on n’aurait peut-être pas dit d’elle ce que tant d’hommes disent des femmes, suivant la Marianne d’Alfred de Musset : Voilà une belle nuit qui passe. — Non, mais elle semblait promettre toute une série d’heureux jours.

— Pourquoi je ne me marie pas ? repartit Mesrour en la regardant. Parce que j’ai déjà laissé s’envoler dans ma vie la seule heure où le mariage me paraisse une chose honnête et sensée. Notre femme doit toujours être faite d’une de nos côtes, Dieu l’a voulu ainsi. Or ma chair à moi est trop corrompue pour que je me soucie d’y tailler une compagne. Je ne connais pas cette jeune fille qui est là-bas au piano ; je sens toutefois que sa personne m’est sympathique, et peut-être aurais-je pu trouver en elle, il n’y a pas encore bien longtemps, une source de joies sérieuses. Aujourd’hui ce me semblerait une mauvaise action de l’associer à mes destinées et à mes pensées surtout ; pourtant elle est réservée, suivant toutes les probabilités, à un homme qui vaudra moins que moi. Elle appartiendra peut-être à quelque sot, et cet éden, ce paradis terrestre d’où elle aurait été bientôt chassée avec moi par l’esprit de trouble et d’inquiétude, mais où au moins je l’aurais promenée un instant, elle ne le connaîtra même pas. Vous souriez, vous me trouvez une mélancolie passée de mode, et vous regardez cette Célimène qui m’a l’air de traiter une question sentimentale entre cette brioche et cette tasse de thé. Voilà qui devrait vous attirer : n’est-ce pas ce que vous voulez me dire? Eh bien! ce côté-là de la vie m’est, je crois, plus insupportable que tous les autres. Il y a de par le monde une galanterie encore plus fade que la vertu, qui procède avec la même monotonie et la même régularité d’allures. Du reste, je suis de triste humeur ce soir, laissons un peu de côté ce que je puis penser sur toute chose. Et vous, madame, que devenez-vous?

Ainsi s’engagea entre eux une de ces conversations qui sont choses infiniment plus dangereuses que l’objet des vieilles malédictions jalouses, cette pauvre valse, si cruellement traitée par Werther. C’est au sortir de ces entretiens que l’esprit est tout rempli de ces vertiges malsains qui nous jettent dans les insondables abîmes. Quand Jacques se sépara de Camille, il était merveilleusement disposé aux ardentes et irréparables folies. Il n’aimait aucune femme en ce moment, c’est vrai : celle qu’il venait de quitter, malgré ce qu’elle avait de séduisant, ne s’était pas emparée de son cœur; mais il sentait dans toute son âme ce trouble qui, suivant les pères de l’église, annonce les apparitions. L’apparition allait venir; elle était déjà entrée dans son logis.


III.

L’honnête Magloire, qui vint, un flambeau à la main, lui ouvrir la porte, avait un visage mystérieux. On sentait une nouvelle sur ses lèvres. — Une jeune dame, dit-il à son maître, vous a demandé il n’y a pas deux heures; elle a écrit un mot sur la table verte.

Jacques courut à la table et lut ces deux lignes : « Hier j’ai songé à vous, aujourd’hui je viens vous trouver. Attendez-moi demain matin à neuf heures. » Ces deux lignes étaient signées Luce.

— Et où est-elle? s’écria Mesrour. Pourquoi n’est-elle pas restée?

— Elle était descendue, à ce qu’elle m’a dit, à l’hôtel du Lièvre-d’Or, elle a voulu y retourner.

Mesrour avait une violente envie de courir à cette hôtellerie; mais l’aiguille d’une grande pendule du XVIIIe siècle, revêtue par le temps d’une grâce pensive et surannée, marquait une heure. Il se résolut à attendre. Il se coucha et ne put s’endormir. Il éprouvait une émotion dont il ne pouvait se rendre compte. — Ce qui m’arrive, se disait-il, n’a rien de bien étrange cependant. Cette pauvre Luce aura eu quelque mésaventure ; elle vient frapper à mon logis, car elle sait que j’ai toujours été un refuge pour les affligés de son espèce. Serait-ce une vieille blessure qui se rouvrirait? Est-ce par hasard le fantôme de l’Augusta qui surgit encore dans mon cœur? Non assurément, je ne le crois pas. Ce ne peut être pourtant, à coup sûr, la pensée de voir cette petite personne, dont je n’ai jamais été épris, qui éveille en moi de si singuliers tressaillemens.

Il chercha alors dans ses souvenirs tout ce qui avait trait à Luce ou Lucette, comme vous voudrez, et voici ce qu’il y trouva.

Il y avait de cela près d’une année, il était dans la lune de miel de son dernier amour, et qu’est-ce donc que la lune de miel de l’amour, quand celle du mariage a déjà tant de charmante puissance! Il était livré à tout ce que cette passion défendue, qui nous sépare en même temps du ciel et des hommes, a de plus délicieux et de plus brûlant. Elle l’avait emmené dans une retraite où elle jouait vis-à-vis de lui le rôle cher aux Marion de Lorme, car elle aimait, comme ses semblables, ces contrastes qui donnent un attrait éternel aux histoires de ces brigands romanesques, une nuit spectres sinistres des grands chemins, et l’autre hôtes gracieux des salons. Elle déployait à son endroit un luxe inouï de coquetteries virginales. C’étaient des robes blanches, des bouquets blancs, des regards dont l’ardeur se cachait sous un voile de tendresse ingénue. Malgré sa longue pratique des Armides de toute nature, Mesrour savourait une espèce inconnue d’enchantement. Mais ce n’est pas l’histoire d’Augusta que je veux raconter; c’est uniquement de Lucette qu’il s’agit. Lucette alors avait à peine dix-neuf ans. Elevée dans le même couvent qu’Augusta, elle avait eu pour cette séduisante créature une de ces amitiés printanières qui, dans quelques âmes, annoncent et précèdent l’amour. Elle avait vu cette compagne bien-aimée, plus âgée qu’elle de quelques années, disparaître tout à fait de sa vie. On sait où Augusta s’élança du premier bond. Lucette semblait destinée à une existence aussi paisible que celle de son amie était agitée. Malheureusement son père, employé subalterne dans je ne sais quelle administration, vint à mourir tout à coup; elle avait une mère coquette qui avait toujours placé toutes ses tendresses hors de la maison. Au lieu d’éviter Augusta, devenue l’arbitre d’une certaine espèce d’élégance, Mme D... La rechercha avec empressement. Dans le village où elle avait emmené Mesrour, Augusta était un personnage important. Elle occupait une habitation des plus compliquées, tenant du cottage, du chalet et du manoir; cette résidence éblouit la mère de Lucette, qui était venue tout près de là s’établir sous un toit modeste. Elle conclut avec Augusta la vieille alliance qui se forme si vite, d’une part entre l’indigence et la vanité, de l’autre entre le luxe et le vice. Pour Augusta, Mme D... était une manière de femme honnête, et pour Mme D..., Augusta était une sorte de grande dame. Lucette fut tout simplement heureuse de retrouver une amie. Quelles étranges scènes se sont passées dans cet été, disparu maintenant comme tant d’autres étés, entre Augusta, Lucette et Mesrour! L’amour, qui n’a pas dans son sac autant de tours qu’on veut bien le dire, usa de cette éternelle malice qu’il emploie contre l’amitié dès qu’elle essaie, n’importe sous quelle forme, d’intervenir dans un des couples où il règne : il mit dans le cœur de Lucette une secrète inclination pour Jacques. C’était la première fois que la pauvre fille approchait autant du feu où brûlent leurs ailes tous ceux d’entre nous qui sont choses légères et ailées; puis Augusta ne lui ménageait ni les confidences pleines de trouble, ni les tableaux pleins de danger. La passion de Mesrour était un joyau dont elle aimait tant à se parer! Jacques, ma foi! trouvait alors sa vie assez heureusement ordonnée. Quoiqu’il ne répondît pas à la tendresse de Lucette, cette tendresse le flattait, je dois le dire, puisqu’avant tout je veux la vérité dans ce récit : il trouvait que c’était une fleur agréablement éclose dans la solitude où une grande passion l’avait confiné. Parfois, le soir, Mesrour, assis sur un banc de gazon, entre deux femmes couronnées de beauté et de jeunesse, savourait l’heure présente en homme qui craint les trahisons de l’avenir et qui sait à quoi s’en tenir sur le passé. Je sais un soir surtout où il retenait son haleine pour ne pas faire envoler ce songe d’une nuit d’été au milieu duquel il se trouvait. Il était donc entre elles deux, au fond d’un bosquet tout rempli de charmantes ténèbres; il tenait la main d’Augusta et la portait de temps en temps à ses lèvres, quand tout à coup, sur sa main à lui, il sentit un baiser, mais quel baiser! quelque chose de brûlant et de léger qui fit pénétrer comme le souffle d’une caresse inconnue dans son cœur. C’était Lucette, dont l’âme parlait. Il eut alors la révélation brusque et soudaine de ce qu’il devait éprouver plus tard; mais rien de passager comme ces violens élans du cœur qui interrompent l’ordre du temps et nous portent tout à coup vers les heures encore voilées de notre vie! Il retomba dans le fatal amour auquel ce baiser imprévu l’avait un instant arraché.

« Jacques, je vous aime, vous le savez. Maintenant je déteste Augusta, dont cette cruelle passion est l’œuvre. Si vous ne m’aimez pas, Dieu sait ce que je deviendrai. Je mène ici une vie odieuse et insensée qui perd pour toujours mon bonheur en ce monde. Vous avez compris, j’en suis sûre, que je n’ai pas de mère. Vous seul pouvez peut-être me sauver. Le voulez-vous? » C’est ainsi qu’elle lui parla un jour, la pauvre Luce. Il était quatre heures. Augusta, qui faisait une excursion dans le village, avait prié son amie, avec une insolente confiance, de tenir compagnie à son amant. On était à la fin d’une chaude journée de septembre; il y avait dans l’air, sur le gazon et sur le feuillage une couleur dorée. Lucette écrasait entre ses doigts une rose rouge qui semblait l’image de ce cœur odorant et déchiré. Mesrour eut envie de la prendre dans ses bras et de s’enfuir avec elle; mais une conjuration de choses extravagantes et sensées, dépravées et honnêtes, le retint avec une force invincible.

— Il me répugnerait de vous mentir, ma chère enfant, lui répondit-il, en ce moment surtout où vous êtes si touchante et si belle. A coup sûr, je me sens attiré vers vous et avec une extrême puissance, mais je ne puis pas vous donner l’amour que vous souhaitez et que vous méritez. Je suis rivé plus que jamais à Augusta. Et si cette passion, sur laquelle je ne comptais plus, a le sort que tant de passions ont eu déjà dans ma vie, je dirai enfin un suprême adieu à tous les rêves cruels et charmans qui ont jusqu’à présent occupé ma pensée. Vous savez peindre, chère Luce, vous avez même une singulière intelligence de l’art. Eh bien! songez à ces tableaux des maîtres allemands qui représentent une belle jeune fille donnant le bras à un squelette. Vis-à-vis de vous je serais ce hideux fantôme. Le bonheur que vous me demandez aujourd’hui, j’y crois à peine, et dans un peu de temps je n’y croirai plus. Ah! Luce, il y a cependant des paroles que je voudrais bien vous dire et entendre sortir de vos lèvres !

Augusta rentra pendant qu’il parlait ainsi. Elle avait ce double et bizarre attrait de réserve et de volupté qui agissait sur lui avec tant de violence. C’était en même temps sainte Elisabeth revenant de visiter les pauvres et Ninon s’échappant pour un rendez-vous. Il ne pensa plus à Lucette, qui se retira en se disant soudainement malade, et il passa auprès d’Augusta quelques-unes de ces heures ardentes, où lui semblaient alors enfermées les plus grandes joies de ce monde.

Plus tard, un soir de cet hiver où, battu chaque jour par toute sorte d’orages maudits, cet amour, qui portait, disait-il, toute sa vie, vint enfin à sombrer, on lui remit une petite lettre dont il ne connaissait pas l’écriture. Cette lettre contenait une invitation à laquelle il n’eut même point la pensée de se rendre. Elle n’était pas signée. Il ne s’inquiéta guère de savoir qui lui donnait ainsi rendez-vous. Il était alors le jouet d’une funeste ivresse qui mettait entre toutes choses et lui un rideau de vapeurs brûlantes. Seulement, quinze jours après qu’il eût reçu ce billet, Augusta vint par hasard à lui dire : « Savez-vous ce qu’est devenue cette petite Luce que vous rencontriez si souvent chez moi cet été et qui a tout à coup cessé de me voir? Elle est une des plus célèbres entre ces femmes dont vous parlez parfois si durement, malgré ce que cette dureté, après tout, a de désobligeant pour moi. Elle a entrepris de ruiner lord Simwood. » Cette nouvelle fut apprise à Mesrour dans cette affreuse nuit où il éprouva contre l’objet de son culte insensé une colère dont aujourd’hui encore il a honte et regret. Quand il rentra chez lui par une triste matinée de janvier, pâle, défait, brisé, l’âme toute remplie de ce dégoût sans nom et sans mesure qui est la plus poignante punition de certaines attaches, il ne songea pas assurément à Lucette. Puis arriva cette époque de sa vie qu’il traversa délivré pour la première fois d’une de ces chaînes dont il avait trouvé le moyen, avec un esprit libre et presque sauvage, d’être toujours garrotté. Ce fut alors qu’il tomba dans cet état moral tout nouveau pour lui, qui certainement ne l’a pas préparé au bonheur tel que l’entend et le pratique la sagesse humaine, mais qui l’a formé peut-être pour des jouissances d’un ordre élevé et secret dont je le crois digne. Si son âme fut envahie par l’immense dédain de ce qui fait le soin, le souci, l’anxiété de bien des hommes, il ne se fit pas en lui pourtant une de ces mornes solitudes où toute pensée généreuse cesse de s’épanouir. Toutes ces affections ardentes et déréglées qu’il a portées tour à tour sur un si grand nombre d’idoles se convertirent en un besoin de dévouement qu’il satisfera un jour, je l’espère, suivant les fins de sa nature et les vues de Dieu. Je crains bien cependant qu’on le trouve fort loin des voies où il me semble destiné à marcher quand on aura lu cette histoire, que je poursuis.

Il passa donc une nuit pleine de fièvre et d’insomnie. Ce fut seulement à l’heure où s’envolent tous les souilles brûlans dont sont chargées les ténèbres qu’il parvint à goûter quelques instans de sommeil. Quand il se réveilla, le soleil avait envahi sa chambre, et dessinait, du pied de son lit à la dernière vitre de sa fenêtre, un de ces larges sillons lumineux qui invitent la pensée à de joyeuses ascensions. Tout à coup la porte s’ouvrit, et il aperçut Lucette, qui s’avança dans cette atmosphère dorée comme une vision matinale, et vint s’asseoir en face de lui.


IV.

En vérité, si je traçais d’elle le portrait que je comprends, que je vois, qui me tient en ce moment sous le charme, je pourrais cesser ensuite ce récit. Ce serait bien assez d’avoir rendu cette aimable figure. Malheureusement il n’appartient qu’à quelques grands peintres de produire ces images solitaires plus remplies d’émotions et de pensées que les toiles aux innombrables personnages. J’essaierai pourtant de vous dire comment elle était, ou plutôt comment il la voyait, car ma Lucette, la vraie Lucette, était celle qu’éclairait si bien la chaude lumière de ce cœur. Elle avait à peine vingt ans, et ne semblait guère en avoir que seize. Un de ses plus vifs attraits était son grand air de jeunesse. Quand il l’appelait mon enfant, ma chère enfant, c’était bien le visage qu’il contemplait, et non pas une convention du langage galant qui mettait ces mots-là sur ses lèvres. Elle offrait un genre de délicatesse qui ne tenait ni à la pâleur, ni à la maigreur, car elle avait au contraire des formes arrondies et des teintes fraîches. Sa délicatesse était celle d’une fleur. Elle avait un petit pied qui le faisait toujours sourire et une taille qui l’attendrissait, disait-il, parce qu’elle était si fine et si mince, qu’elle éveillait une idée de protection. C’était en prenant cette taille entre ses deux mains qu’il lui disait : « Mon cher petit Chaperon-Rouge, tant que je te tiendrai ainsi, je défie aucun loup de te croquer. » Quant à son visage, imaginez-vous une tête de Greuze qui aurait été retouchée par Murillo. C’était quelque chose de gai, de souriant, d’enfantin, et en même temps de passionné. Ce n’est pas du reste tout à coup que Mesrour a compris sa beauté, car le charme de la femme qu’on aime est un philtre qui ne se vide pas d’un seul trait; il pénètre peu à peu dans toutes les parties de votre être. Ce matin-là pourtant elle l’émut profondément, quoiqu’il trouvât un grand changement dans toute sa personne. Elle était aussi pâle que peut l’être une créature appartenant, comme elle, à l’espèce des roses, et son joli visage était chargé de toute la mélancolie qu’il pouvait supporter. Elle avait dans les yeux une tristesse d’enfant malade. Quand elle lui eut tendu une main qu’il baisa longuement et tendrement, voici à peu près ce qu’elle lui dit :

— Je viens de faire un cruel apprentissage de la vie, et Dieu sait quelles épreuves m’attendent. J’ai quitté, dans un moment de dégoût, l’homme à qui je m’étais donnée; mais je sais fort bien qu’à présent je suis marquée d’un sceau indélébile. J’ai dû accepter la seule servitude que rien ne peut détruire, sauf pourtant, ajouta-t-elle en souriant, quelque grand et miraculeux amour sur lequel je ne compte pas. J’appartiens à un maître dont le nom et le visage changeront, mais dont les exigences ne changeront point, et qui me réclamera quand il voudra. J’accepte une condition où je me suis jetée. Seulement j’ai voulu mettre dans cette existence quelques jours de repos. Je me suis souvenue que chez Augusta je vous avais entendu parler de ce village où vous voici. Sainte-Marcelle a d’ailleurs une célébrité qu’il mérite. Vous savez que je me suis occupée un peu de peinture; eh bien! tous les peintres prétendent que Sainte-Marcelle est un des pays où la nature se montre sous sa forme la plus attrayante. Enfin j’avais quelque espoir de vous trouver. Seulement, en ce cas, je m’étais proposé de vous dire ce que je vous supplie de vouloir bien écouter. Bien loin de vous demander cette passion que j’ai un jour si follement implorée de vous, je vous conjure, au contraire, de ne me faire entendre aucune parole qui ressemble à une parole d’amour. Je voudrais de la paix et de l’amitié. Seraient-ce encore des chimères que je poursuivrais! Laissez-moi croire que non. Oh ! quelle reconnaissance j’aurais pour vous si pendant quelques jours je menais une vie qui ressemblât un peu à cette vie de campagne que les écoliers rêvent pour leurs vacances! Comprenez-vous mon caprice et obéirez-vous à ma prière ?

Mesrour lui jura en toute sincérité de lui obéir, et il ne la comprenait que trop bien. Il devinait toutes les misères dont la pauvre enfant ne voulait pas lui parler.

— Pour me servir de la vieille comparaison, répondit-il, vous êtes un oiseau battu par l’orage en quête d’un refuge. Ce refuge-là, vous l’avez trouvé. Établissez-vous dans mon logis et restez tant que le gîte ne vous déplaira pas. Moi aussi, je suis de triste humeur, et la vie m’a en définitive assez maltraité. Cependant je tâcherai d’être gai pour être plus sûr d’agir suivant vos désirs, car la mélancolie, voyez-vous, attire l’amour comme la nuit attire les fantômes. Si nous ne voulons pas voir rôder autour de nous ce cher et cruel ennemi du genre humain, appelons la gaieté à notre aide. Du reste, tenez, je me sens ce matin dans une disposition que depuis longtemps je ne connaissais plus. Vous êtes arrivée chez moi à l’heure des rêves roses, et vous m’avez réveillé de concert avec le soleil. Allez faire une promenade dans mon jardin, chère enfant, et tout à l’heure nous déjeunerons ensemble. Envoyez quérir vos hardes au Lièvre d’or, où vous n’auriez pas dû passer un seul instant. L’honnête Magloire, mon domestique et mon intendant, vous ouvrira une chambre où je ne pénétrerai jamais, si vous le voulez. Regardez-moi à la fois comme une manière de camarade et de tuteur, de tuteur sans despotisme, bien entendu, et aussi sans prétentions amoureuses. Si plus tard vos yeux, votre bouche, un signe, me disaient que je puis changer de rôle, croyez que cela ne me serait pas difficile; mais, poursuivit-il avec un sourire plein de bonté, laissons de côté la galanterie comme l’amour. Ne songeons qu’à ce qui vous amène, qu’aux besoins actuels de votre esprit et de votre cœur. Encore une fois, Luce, vous êtes dans l’asile que vous cherchiez.

Le lendemain, ils étaient assis l’un en face de l’autre dans cette pièce où Mesrour avait dîné si tristement le jour de son arrivée. Cette vieille salle à manger avait repris l’air de gaieté que Jacques lui avait jadis connu. Un lait d’une blancheur éclatante riait dans un grand vase de terre brune, à côté d’un bouquet doucement sentimental de roses pâles. Suivant un usage de bivouac dont Lucette ne s’offensait pas, Mesrour fumait tout en portant à ses lèvres une tasse remplie d’un café brûlant et noir comme des yeux de houris. A travers la fumée de son cigare, il regardait le visage de sa compagne, et il lui semblait qu’il se passait dans son cœur quelque chose de semblable à ce qui s’était passé dans sa chambre la veille au matin, à l’heure où il avait aperçu la gracieuse apparition dont sa vue était encore égayée. Le regard de Luce lui envoyait des rayons de soleil. Tout à coup une expression douloureuse se peignit sur les traits de Jacques. — Quand j’aurai repris ma vie parisienne,... avait dit étourdiment la jeune fille en essuyant quelques gouttes de lait suspendues à sa bouche vermeille. — Vous la reprendrez donc, Lucette, dit-il avec un long soupir, cette exécrable vie? — Elle lui tendit entre le vase brun et le bouquet de fleurs une main qu’il embrassa, et tout en faisant ce mouvement produit par une inspiration soudaine, elle attacha sur lui des yeux voilés par un nuage de tendresse d’où jaillit un adorable sourire. — Vous savez bien que tout nous sépare, lui dit-elle, mon passé et votre avenir. — Vous avez raison, répondit-il, je manque à nos conventions d’hier plus gravement que je ne l’ai fait encore. Pardonnez-moi, jouissons de l’heure présente, et allons faire un tour dans notre jardin, oui dans notre jardin, Lucette; que je profite au moins du temps où je pourrai dire ce mot-là!

Il la regardait courant à travers les gazons quand on lui apporta une lettre de Mme de Fernelles. C’était une invitation à diner pour le soir même. Mesrour sentit une sorte de piqûre en recevant ce billet. — Déjà! pensa-t-il. C’était en effet la première irruption des nécessités sociales dans ce monde à part, où depuis quelques heures il essayait de s’ensevelir. Son logis lui paraissait trop agréablement habité pour qu’il songeât à s’en absenter une soirée entière. Toutefois il ne pouvait se dispenser de répondre avec une tendre politesse à l’aimable personne qui s’inquiétait de lui. Il résolut d’aller sur-le-champ porter lui-même ses excuses à Mme de Fernelles.

Il la trouva dans un assez vaste salon, à demi couchée sur une chaise longue. Quoiqu’il régnât autour d’elle une de ces lumières savantes que les moins coquettes d’entre les femmes se ménagent quand elles commencent à dépasser l’âge rapide où leur est permise la confiance dans le grand jour, Jacques fut saisi d’une pensée qui ne laissa pas d’avoir quelque influence sur son esprit. Il songea, sans le vouloir, au contraste qui existait entre ce visage fin et gracieux assurément, mais où se projetait déjà l’ombre attristante des années, et ce visage de Lucette qu’il venait de laisser rayonnant de fraîcheur et de jeunesse sous la plus indiscrète des clartés. Pourquoi, me direz-vous, ces songeries à propos de l’honnête Camille, dont il n’avait jamais été que l’ami? Ces songeries sont dans notre nature à tous; l’amitié, quand elle veut nous persuader sous les traits d’une femme, ne doit pas faire mépris de la beauté.

Quoi qu’il en soit, Mme de Fernelles ne lui parut pas en ce moment armée de tous ses avantages pour le prêcher, ce qu’elle ne devait pas tarder à faire. Les femmes ont un incroyable instinct pour reconnaître l’amour qu’elles inspirent et celui dont une autre est l’objet; partout on les trouve toujours prêtes à combattre l’un avec les armes émoussées, l’autre avec l’épée acérée, le poignard de miséricorde, tous les instrumens de mort. Il avait suffi à Camille d’un seul regard jeté sur Jacques pour être certaine qu’il était sous l’empire de quelque tendre et puissante fantaisie dont elle devait être blessée. Du reste, au bout de quelques instans, elle était maîtresse du secret dont elle avait eu la prescience. Mesrour n’avait pas su perdre une occasion de savourer ce charme suprême que trouvent les hommes dans les amitiés féminines, le plaisir de la confession. Sans cet aveu, que lui aurait dit ce jour-là Camille? Je n’en sais trop rien. Jamais, je crois, l’aphorisme le plus brutal de M. de La Rochefoucauld n’a été et ne sera plus vrai qu’il ne l’était en ce moment pour cette créature vertueuse et découragée. Elle trahissait la lassitude de son métier par un abandon d’expression et une nonchalance de poses qui auraient frappé l’esprit le moins observateur; mais quand les confidences de Mesrour eurent tout à coup dissipé, comme un souffle cruel, les douces vapeurs où flottait sa pensée, elle eut secoué en un instant la langueur qui l’avait envahie, et Jacques trouva debout devant lui une intelligence nette, lucide, disposée à employer contre sa passion naissante les moyens les plus énergiques.

— Savez-vous, dit-elle, ce que vous refusez ce soir pour les beaux yeux de cette demoiselle errante qui prend votre maison pour un couvent, confusion, à mon sens, beaucoup plus difficile à accepter que celle de don Quichotte prenant les hôtelleries pour des châteaux? Apprenez que j’avais engagé, tout exprès pour vous permettre de l’apprécier, cette belle jeune fille au regard rêveur qui était au piano le jour de votre arrivée. Vous auriez vu que son air de muse ne l’empêche pas d’être dans la vie habituelle une des plus agréables personnes qu’on puisse rencontrer. Tous les mauvais argumens que vous avez entassés pour défendre cette exécrable situation, flottant entre la servitude et la licence, que vous appelez votre liberté, n’auraient pas tenu contre elle, j’en suis sûre. Croyez-moi, Jacques : c’est la seule femme qui pourrait maintenant vous donner le bonheur sérieux dont vous êtes digne. — Et elle continua sur ce ton avec une éloquence que vous connaissez. Point de célibataire qui n’ait eu à subir ces sortes de catilinaires empruntant leur pompe aux lois publiques méconnues et leur violence à des sentimens intimes outragés. Aussi Mesrour, en sortant de cet entretien, était-il dans un état de trouble. — Après tout, se disait-il, elle a raison, et je suis un grand fou. Que l’on se jette dans les sentiers âpres et solitaires pour chercher la vertu, rien de mieux; mais qu’on s’engage dans ces détestables routes à la suite d’une fantaisie, quand on pourrait cheminer si commodément dans les voies ouvertes et faciles qui conduisent au bonheur permis et aux plaisirs tolérés, c’est une insigne extravagance à coup sûr. — Tandis qu’il devisait en lui-même de cette façon, ses pas le portaient vers son logis. En franchissant le seuil de sa porte, il aperçut au bout de son jardin Lucette qui se dirigeait vers lui. Dans sa démarche, dans son sourire, elle lui apportait un bonheur d’une espèce nouvelle et inattendue qui mit en une seconde tous les discours de Mme de Fernelles à néant. Quand elle l’eut rejoint, elle s’appuya sur son bras, et lui, l’homme aux grandes tristesses, il se sentit au cœur quelque chose de léger, de vif et de doux comme l’être gracieux qui marchait à ses côtés. La puissance de cette créature charmante, il l’ignorait encore; dans quelques instans, il allait l’éprouver.


V.

Vous avez peut-être connu le prince Ottavio Ligoni, à qui les Vénitiens ne peuvent pardonner de porter l’uniforme autrichien, quoiqu’il le porte à merveille cependant. Dans les conditions où Dieu l’a placé, il m’a rappelé plus d’une fois ces pâtres dans lesquels un voyageur découvre un maître de la musique ou de la peinture. C’est un grand artiste qui s’ignore. Sous ce rapport uniquement, il est naïf, car il a du reste une science assez complète de la vie. Sa jeunesse ne se trahit guère que par ce scepticisme un peu exagéré qui est une marque des âmes printanières quand elles ne sont pas buissons en fleurs où viennent s’abattre les illusions. Ottavio est un esclave du plaisir, il le déteste comme Lovelace détestait l’amour; seulement il a le malheur de croire que c’est le seul souverain possible de ce monde. Son génie est en insurrection constante contre cette foi naturelle ou acquise. Rien de plus profond, de plus tendre et de plus rêveur. Son imagination est une prisonnière romanesque dans un repaire de bandits. Dès qu’elle trouve un peu de solitude et de liberté, elle se plaint aux anges dans leur langage. Quelquefois, à ce moment des orgies où naît du bruit, du tumulte, de la folie, une sorte d’indépendance et d’isolement, où chacun peut à son gré s’ensevelir dans un caprice, s’envoler dans un rêve ou même se recueillir dans une pensée, je l’ai vu se mettre au piano et en tirer des accens qui m’emportaient tantôt dans les retraites secrètes et chéries du monde terrestre où j’ai déjà vécu, tantôt dans les radieuses demeures du monde divin où j’espère vivre. Mesrour avait un goût très vif pour Ligoni, dont il était bien loin pourtant de partager les bruyantes dissipations, car c’est aux folies sentimentales que ce pauvre Jacques s’est presque toujours consacré. Ce qui l’attachait à ce jeune homme, c’était l’intelligence d’un talent s’ignorant lui-même et ignoré de presque tous. Il jouissait de ce don inconnu comme on jouit d’un beau paysage que les admirations vulgaires n’ont point souillé. Souvent il avait parlé à Ottavio de Sainte-Marcelle, et l’Italien lui avait dit qu’il viendrait un jour visiter ce logis. Tous deux s’étaient promis les joies intimes des soirées passées entre la fumerie, les longs entretiens et les improvisations au piano. Aucune époque toutefois n’avait été assignée à ces réunions, et Jacques aurait juré à coup sûr qu’elles appartenaient au monde des chimères, quand tout à coup, le jour même où il venait de sacrifier à Lucette les projets matrimoniaux de Mme de Fernelles, il aperçut son ami le Vénitien qui envahissait sa retraite.

Ottavio n’était pas seul, il donnait le bras à une grande personne fort connue, que l’on a, je crois, surnommée Mandoline, parce que son parrain dans le monde où elle a acquis une sorte de célébrité fut don Sanche de Terzio, gentilhomme, poète et député espagnol. Excepté la couleur de sa chevelure et de ses yeux. Mandoline n’avait rien d’une Andalouse : c’était une robuste fille normande. Il y avait dans le choix que Ligoni avait fait d’elle pour sa compagne habituelle comme une arrière-pensée insolente à l’endroit des amours délicates et rêveuses. Mesrour fit un accueil cordial à Ligoni, et le soir la maison de Sainte-Marcelle prit vraiment un aspect insolite. C’étaient deux couples qui étaient à table dans cette salle à manger jadis si triste, deux couples fort différens à coup sûr. Ce contraste, qui frappa Jacques, le jeta dans de singulières rêveries.

Tandis que Mandoline s’abandonnait à ses allures habituelles et devisait bruyamment, en son langage, des seules choses qui lui fussent familières dans la vie parisienne, une sorte de tristesse s’était emparée de Lucette. Elle eut tout à coup un regard qui fit tressaillir Jacques dans les plus secrètes parties de son cœur. Il lui sembla que cette rêveuse enfant, assise à sa table, était sa chair, et que l’on froissait en elle, par les propos qu’elle était obligée de subir, ses délicatesses les plus sacrées. Elle ressemblait si peu à cette femme dont le hasard l’avait rapprochée! A une allusion grossière que lui fit Mandoline sur ses amours avec Jacques, elle répondit par quelques mots d’un embarras presque candide, qui commencèrent à troubler entièrement l’âme déjà fort ébranlée de notre ami. Plus Ligoni traitait sa compagne avec une familiarité moqueuse, plus Mesrour affectait vis-à-vis de la sienne une déférence pleine de tendresse. A la fin du repas, il lui dit à voix basse : « Je vous demande pardon, Lucette, de la soirée que je vous fais passer. Ah! si vous saviez combien vous me devenez chère par cette épreuve que je vous impose malgré moi ! » Et il baisa furtivement la main que lui tendit la jeune fille avec un respect dont vous vous moquerez tant que vous voudrez, mais qui le rendit heureux.

On entra dans le salon, où était un piano, muet depuis bien des années. Ottavio s’assit devant l’instrument, tandis que Mandoline roulait une cigarette. Jacques et Lucette s’assirent dans le fond de la pièce sur un sofa placé entre deux croisées. Le salon de Sainte-Marcelle se prêtait, il faut en convenir, aux émotions dont il allait être le théâtre. Ses grandes fenêtres, dont on n’avait point poussé les volets, laissaient voir les solitudes embaumées du parc. On apercevait sur le gazon une clarté de lune qui ressemblait à un voile de fée. Une partie de la vaste salle, d’où l’on pouvait s’unir par la vue à cette nature sereine et recueillie, était toute remplie d’obscurité. Un candélabre chargé de pâles bougies, et placé au milieu d’une table entre deux grands vases de fleurs hautes et sombres, soutenait une lutte malheureuse contre les clartés nocturnes qui venaient du dehors et contre l’ombre qui régnait paisiblement sur tous les points où ne pénétraient pas ces clartés. Ottavio tira du piano des sons merveilleusement en harmonie avec le lieu où il se trouvait. Il improvisa une sorte de valse en même temps ardente et songeuse, qui fit d’abord tourbillonner devant les yeux de Jacques toute sorte de fantômes tristes et gracieux, évoqués de son propre cœur. — Je les sentais, m’a-t-il dit souvent en me racontant cette soirée, je les sentais, ces ombres légères, se lever une à une au fond de mon âme, puis la quitter et s’enlacer, devant mon regard noyé et fixe, dans de véritables danses de willies. Tout à coup, par je ne sais quel accord, le magicien qui disposait de ma pensée fit évanouir toutes ces visions : quelque chose d’aussi puissant, d’aussi matinal, mais de plus brûlant que l’aurore, avait conjuré tous ces spectres; c’était un nouvel amour se levant en moi, d’abord rose et voilé, bientôt rouge et étincelant. Je me penchai vers Luce, et je lui dis : « Luce, m’entends-tu? me comprends-tu? Je t’aime de toute mon âme, comme je n’avais jamais aimé, ni pensé aimer jamais aucune femme en ce monde! » Si j’ai été trompé, que le destin me laisse mon erreur! si je suis fou, que Dieu me garde ma folie ! mais je crus trouver sur ses lèvres la pensée qui venait de traverser mon cœur.


VI.

Le lendemain, Ligoni regagnait Paris avec sa compagne, et Mesrour restait dans sa retraite avec sa passion. Depuis cet instant que je viens de raconter, où tout à coup il sentit passer devant sa face l’esprit mystérieux, le souffle embrasé d’où naissent ici-bas toute grande pensée, toute noble action, toute folie charmante ou sacrée, il s’était abandonné à cette joie d’aimer une fois encore une créature humaine de tout son cœur, comme on dit si bien, sans défiance, sans arrière-pensée, avec cette foi vaillante qui était le fond de sa nature. On était alors à la fin de l’été, et il visitait avec elle ces admirables paysages toujours prêts à se faire si chaleureusement complices des jeunes et fortes amours. Il y avait un coin de forêt où Mesrour était saisi par des éblouissemens de verdure. Ce coin de forêt, s’il vit encore et s’il veut un jour le revoir, le retrouvera-t-il sans Lucette? C’était une sorte de clairière étroite et couverte, un véritable antre de feuillage où se passait un miracle de lumière presque semblable à l’enchantement napolitain de la grotte d’azur; mais le vert tendre, le vert charmant, le vert de la robe de Daphné, des atours de la nature, du voile magique de l’espérance qui, là, remplaçait le bleu de la grotte italienne, n’altérait en rien les couleurs de Lucette. Elle était éblouissante de fraîcheur, au pied de ces grands arbres, comme une de ces roses qui, au détour des allées solitaires, ont l’air d’apparitions de fées. J’ai dit, je crois, qu’elle dessinait. Quelquefois elle s’arrêtait devant un buisson, devant un tronc d’arbre, devant une fontaine, qu’elle essayait de reproduire. Comment rendrai-je alors les joies de Mesrour et ses profondes admirations pour ces esquisses? Il lui disait : « Ma Lucette, tu as plus de génie que Poussin, Ruysdaël et tous les grands peintres dont tous les siècles et tous les pays se soient occupés. Tu vois et tu rends ces choses secrètes dont les Allemands exigent l’intelligence chez le paysagiste. Tu attaches ce que ton regard embrasse à ce que sent ton cœur. Ce n’est pas seulement la grâce de la nature que tu fixes sous ton crayon, c’est aussi l’attrait de notre amour. » Elle lui répondait en lui souriant et en livrant à ses baisers la main d’où lui semblaient sortir toutes ces merveilles.

Le fait est que Jacques était enivré par la moindre avance que faisait cette séduisante enfant au monde aimable et austère de l’intelligence. Si elle prenait goût à une lecture, il la regardait avec des yeux tout remplis de reconnaissance. Il embrassait quelquefois le crayon qu’il lui donnait, car, il le sentait, chaque pas qu’elle essayait de faire, appuyée à son bras, dans ce divin pays où l’on rencontre des illusions plus vraies que la plupart des réalités, des fantômes plus vivans que la plupart des hommes, chacun de ces pas mettait d’immenses distances entre elle et l’affreuse région où elle avait un moment vécu. N’allez pas croire cependant que le passé de Luce l’amenât jamais à des tristesses grondeuses, à des colères iniques et stériles ! Le seul fruit qu’eût laissé tomber pour lui l’arbre si vainement ébranlé de l’expérience, c’était une douceur sensée à l’endroit des femmes, la haine de ces bizarres et absurdes martyres d’où la victime et le bourreau sortent également brisés après avoir cent fois échangé leurs rôles.

D’ailleurs, ce cruel passé de sa maîtresse, s’il eût pu le mettre à néant, je crois vraiment qu’il ne l’eût point voulu, car c’est ici qu’il faut bien parler du terrible attrait de certaines amours. Manon a fait verser plus de larmes, de larmes brûlantes surtout, que Virginie. Si la sérénité d’une nature ingénue est un charme puissant, cette langueur que laisse après elle la première épreuve des passions humaines est un philtre bien plus puissant encore. Une singulière destinée avait réuni chez Lucette les deux moyens opposés de séduction. Une saine fraîcheur et un éclat fébrile se disputaient tour à tour sa beauté. Si la robe des Laïs, qu’elle avait portée un instant, l’avait imprégnée de ces irritans parfums qui s’évaporent avec tant de peine, elle avait conservé aussi la douce odeur du foyer, de sorte que Jacques se prenait cent fois par jour à l’adorer pour les motifs les plus contraires. Quelquefois il ressentait à son propos tous les attendrissemens maladifs qu’inspirent les créatures égarées. Puis, en d’autres instans, ce qu’il chérissait dans sa Lucette, c’était une grâce enfantine dont il se sentait touché avec une force qui l’étonnait. « Tu m’as fait connaître, lui a-t-il dit bien souvent, un sentiment que je ne pensais jamais éprouver. Quand tu marches, quand tu parles, je comprends le mystère qui se passe entre la mère et son enfant. Quand tu souris, oh ! vois-tu? quand tu souris d’un certain sourire, je me sens pénétré d’une émotion à la fois grave et joyeuse, d’un caractère si vif, si doux et si puissant, que j’ai envie d’en remercier Dieu. »

Tels étaient les élans auxquels s’abandonnait cette âme. Plus d’un a senti ces transports, mais sans les exprimer avec cette franchise et s’y livrer avec cette confiance. Lucette méritait-elle une passion semblable? Que de problèmes seraient résolus, si je pouvais répondre à cette question! Ce dont je suis toutefois bien convaincu, c’est qu’elle a compris et partagé souvent, sinon toujours, les sentimens dont elle était la cause. Jacques, qui en était venu à regarder son visage comme les marins regardent le ciel, pour y épier le moindre changement, Jacques a vu bien des fois cette charmante petite figure avoir tout à coup comme une dignité imposante. A l’instant même où elle se sent pénétrée par les rayons d’un véritable amour, point de femme qui ne prenne quelque chose d’auguste. Les véritables visions en ce monde, ce sont les aspects pleins de variété et d’éclat sous lesquels une même femme apparaît sans cesse à celui dont elle est aimée.

Parmi les mauvaises puissances qui pèsent sur notre vie et qui composent ce personnage sinistre que les anciens nommaient la fatalité, il en est une dont je n’aime pas à parler, et que je suis bien forcé pourtant de faire intervenir dans ce récit. Lucette ne pouvait se dissimuler qu’en entrant dans la voie où la noblesse de ses nouveaux sentimens la poussait, elle devenait la promise de la misère. Une vieille tradition conservée dans les Pyrénées rapporte qu’un Mesrour trouva autrefois un trésor en Terre-Sainte. Si le fait est vrai, il y a longtemps que ce trésor n’existe plus. Jacques se demandait parfois avec anxiété ce que deviendrait sa maîtresse. Il s’était dit aux premières heures de cette liaison, transformée plus tard par un enchantement subit en un redoutable amour, il s’était dit : « Voilà une voyageuse à qui je donne un asile, je la renverrai ensuite au pays d’où elle vient. » Le moment était arrivé bien vite où il n’aurait point pu se tenir sans horreur de semblables discours. Luce elle-même avait changé. Cet avenir, qu’elle envisageait naguère avec une insouciante mélancolie, elle ne pouvait plus maintenant le regarder sans qu’un effroi douloureux se peignît sur son visage. Tous deux se taisaient sur leurs craintes; mais quand tout à coup, entre des paroles d’amour, leurs regards devenaient inquiets et sombres, ils comprenaient, sans se rien dire, qu’ils apercevaient le même spectre.

Un matin, on remit une lettre à Luce au moment où elle déjeunait avec Jacques. C’était un grand événement. Sainte-Marcelle semblait être devenu l’univers de Lucette. Qui pouvait lui écrire dans cette retraite? Mesrour éprouva un trouble qui alla en augmentant, et dont il lui fut bien impossible de cacher la violence, quand il vit sa compagne, à la lecture de cette missive, devenir embarrassée et songeuse. Une de ces lois qui dominent chez certaines natures les sentimens les plus tumultueux l’empêchait d’étendre la main vers cette lettre; mais Luce ne pouvait pas feindre d’ignorer ce qu’exprimaient ses yeux. — Jacques, mon cher Jacques, lui dit-elle, je vous en supplie, ne me demandez pas à voir ce qu’on m’écrit. — A ces paroles, il devint si pâle, je puis vous affirmer le fait, qu’il pensa tomber en défaillance, lui qui a reçu pourtant plus d’une blessure sans que la douleur ait jamais pu mettre son énergie à néant. Lucette eut un élan de tendresse et de terreur; elle vint à lui, toute tremblante, et lui jeta la lettre en l’embrassant. Jacques fut quelques instans sans pouvoir lire les mots qui étaient sous ses yeux. Quand le trouble qui l’avait envahi avec tant de violence se fut un peu dissipé, voici ce qu’il apprit.

Entre les créatures dont ses mauvais destins avaient rapproché la pauvre Luce, il en était une qui lui avait paru douée d’une certaine sensibilité, et, chose plus rare, exempte de toute moquerie. Or elle avait imaginé de s’adresser au seul être un peu sympathique qu’elle eût trouvé sur la liste restreinte et malheureuse de ses relations. Un moyen, même dur, même laborieux, d’aller à la conquête du pain quotidien sans engager pour cela des trésors dont maintenant elle connaissait le prix, voilà ce qu’elle avait demandé à cette femme en lui racontant sa situation. On lui répondait par la triste démonstration de l’impuissance dont toutes ses honnêtes combinaisons étaient atteintes. Son talent de « grand maître, » comme disait Jacques, n’avait point rencontré chez les marchands de tableaux la même appréciation que chez son amant. Une esquisse qu’elle avait envoyée en secret avait subi des critiques telles qu’on jugeait inutile de les lui raconter. Quant à ces humbles travaux dont elle avait courageusement embrassé la pensée, ils exigeaient de cruelles épreuves pour n’amener que des résultats stériles. On finissait par lui conseiller timidement et tristement, il est vrai, de revenir à ce qu’elle avait quitté. On lui prêchait avec une sorte d’onction douloureuse une résignation qui n’avait rien de moral. Telle était en définitive la conclusion de la lettre qu’elle avait provoquée.

Lorsqu’il eut fini cette lecture, Jacques se leva impétueusement et serra Lucette entre ses bras. « Mon cher amour, s’écria-t-il, j’ai eu le cœur serré tout à l’heure par des craintes si cruelles, par de si terribles soupçons, que tout me semble maintenant sans amertume en songeant à ce que j’ai éprouvé. Tu m’aimes, voilà ce que cette lettre me révèle, et malgré ce qu’elle a de pénible et de vulgaire, elle ne me cause ni tristesse ni courroux. Quoi! tu voulais, mon enfant adorée, engager pour moi, pour notre amour, ces cruelles luttes avec la vie qui brisent les plus fortes volontés? Va ! n’aie plus aucune inquiétude : tu es venue à moi, je te garde. Que Dieu me maudisse si je te chasse jamais de l’asile où sa volonté t’a conduite! » Ce disant, il eut une de ces émotions douces comme l’illusion, ardentes comme l’enthousiasme, qu’elle seule, cette Lucette, l’objet de maints jugemens sévères, je le sais bien, a eu le secret de lui donner.


VII.

« Parlez-moi donc de Mme de Fernelles, me disait une personne qui a déjà entendu cette histoire; c’est elle seule qui m’intéresse. Votre Jacques était trop heureux d’avoir une semblable amie. » Mme de Fernelles, c’est en effet, dans ce récit du moins, la gracieuse incarnation de la sagesse mondaine. Aussi la voyons-nous reparaître à l’heure fatale et suprême des pauvres amours que j’ai essayé de raconter. Mesrour, qui s’efforçait de s’ensevelir dans le sommeil passager où nous plonge le seul bonheur qui appartienne à cette terre, reçut un matin un petit billet de Camille. On avait à lui parler de choses importantes; on l’engageait à venir sur-le-champ. Il trouva Mme de Fernelles armée de son maintien le plus imposant. Il n’y avait pas à se tromper sur les paroles qui allaient sortir de sa bouche. Elle avait cet air onctueux et solennel que prennent nos amis quand ils vont se faire à notre endroit les ministres de la raison humaine. Avec cette rapide intuition de toute chose qui est son immense charme, Jacques comprit qu’il allait subir une de ces tortures qu’aucune loi ne pourra jamais abolir.

— Allons, lui dit-il, vous vous préparez à m’imposer la question ordinaire et extraordinaire; en ce moment, vous faites chauffer vos instrumens.

— Mon cher Jacques, répondit-elle, ne riez pas; le sujet que je veux aborder avec vous aujourd’hui est un de ceux qu’aucun homme n’a le droit de traiter avec légèreté... On m’a écrit de Paris...

Mais pourquoi transcrire tout ce discours? Vous l’avez entendu ou vous l’entendrez; il vous a été ou il vous sera profondément pénible. C’était le combat éternel livré par cette imposante et lourde phalange des argumens que vous savez aux rapides et enthousiastes insurrections du cœur. « Tous ceux qui aimaient Jacques se lamentaient, et ses chefs commençaient à s’indigner... » Mesrour l’interrom pit. — Il y a des paroles, s’écria-t-il, qui m’irritent comme le rouge irrite les taureaux ; épargnez-les-moi, je vous en supplie. Ma décision est prise depuis ce matin sur ce qui est le point essentiel de tout ce discours; demain ou après-demain, je vous l’apprendrai. Votre raison s’indignera peut-être, mais votre cœur m’approuvera, j’en suis sûr. Maintenant laissons là le côté le plus triste peut-être de cette vie où les aspects désolés ne manquent pas. Otez votre casque de Minerve, que vous avez cru devoir coiffer pour cette circonstance, et redevenez tout simplement une des femmes que j’ai le mieux aimées.

Cela fut dit avec tant de calme et de fermeté, que Mme de Fernelles reprit en effet l’aimable et indulgente physionomie qui lui était habituelle. Jacques resta quelques instans auprès d’elle, parlant de maintes choses avec abandon et une sorte de gaieté. Camille eut soudain un soupçon terrible au moment où il prit congé d’elle. Jacques la devina et lui dit en souriant : — N’allez pas vous imaginer au moins que je médite un dessein sinistre. Il y a dans le suicide à la Werther quelque chose de printanier qui ne me siérait plus. Rassurez-vous : si jamais je meurs de mort violente, ce sera par le fait de mon prochain et non par le mien. Adieu et serrez ma main sans épouvante, ce n’est pas celle d’un homme qui se dispose à se transformer en fantôme. Quelques jours après cet entretien, voici la lettre que reçut Mme de Fernelles :

« Je suis arrivé à Paris ce soir; demain je pars pour le Sénégal, Il me semble que je vous écris d’outre-tombe, car j’ai dit adieu à Lucette dans la journée. La pauvre enfant n’a rien soupçonné. Cependant elle avait des larmes dans les yeux quand je suis parti. Depuis plusieurs mois, c’était la première fois que je la quittais. Elle toujours si résignée et si soumise, elle m’a dit: « Ne t’en va pas, » avec un accent où il y avait une tendresse impérieuse et presqu’irritée. Elle s’efforçait de sourire, mais tout à coup son regard a pris un éclat humide qui a failli amener chez moi une explosion de passion et de douleur. Son visage tel qu’il était en ce moment, je l’emporte dans mon cœur; c’est un portrait vivant fait par un maître immortel que je garderai tant que j’appartiendrai à ce monde. Je n’ai pas voulu qu’elle m’accompagnât. J’avais hâte de la quitter. J’éprouvais ce sentiment terrible qu’inspire l’agonie des êtres aimés. J’avais le désir et la terreur d’en finir avec ce déchirement suprême. Quand je me suis trouvé seul en voiture, je me suis mis à sangloter. Je sentais tomber le long de mes joues ces larmes abondantes et chaudes qui nous donnent une sorte de volupté pendant qu’elles coulent, parce qu’elles sont toutes chargées de notre bonheur, de notre bonheur qu’elles emportent comme les pluies d’orage emportent les fleurs ou la verdure d’un champ dévasté.

« Puisque je l’aimais ainsi, comment ai-je pu la quitter? Voilà ce que je veux vous dire en quelques mots. J’ai songé à la prendre hardiment pour ma femme. J’ai rejeté cette pensée, non point certainement par déférence pour l’opinion d’autrui : ceux qui m’auraient le plus sévèrement blâmé contractent tous les jours, aux applaudissemens de tous, les seules unions que je trouve vraiment dignes de mépris; mais, quoique profondément pénétré de certaines vérités qui ne peuvent être niées de nos jours que par des vanités intéressées ou puériles, j’ai gardé pour mon nom, pour mon nom que je ne désire transmettre à personne, une sorte de respect solitaire et farouche. Je suis le dernier rejeton d’une longue lignée où l’on a toujours suivi, en vue d’un certain idéal, à coup sûr, car ce n’est pas en vue de la fortune, qui n’a jamais rien eu à démêler avec aucun de nous, où l’on a toujours suivi, dis-je, des lois que je ne veux pas enfreindre. Je n’insisterai pas sur ce point-là davantage; vous qui me connaissez, vous m’avez compris. Seulement voici ce que je me suis dit et ce que je répéterais à la face du monde entier, sûr d’être cette fois avec la vérité, avec l’honneur : c’est qu’il ne peut s’élever contre moi ni d’entre les vivans, ni d’entre les morts, aucun blâme dont je doive avoir cure : s’il est vis-à-vis de ma chère idole, de cette idole faite de ce que mon âme a de plus passionné, mon sang de plus chaud, de mon amour en un mot, un sacrifice que je ne puis ni ne veux faire, il en est un autre qui m’est permis et que je ferai. On m’a bien des fois accusé d’être un homme léger, sans mœurs, disaient quelques bouches sévères : eh bien ! ce qui est vrai, c’est qu’il n’est pas une seule femme, parmi celles mêmes dont m’a rapproché pour le moins d’instans ce qu’on est convenu d’appeler le caprice, qui n’ait fait naître en moi les émotions les plus profondes et les plus sérieuses pensées. Quand je crois avoir surpris chez une créature humaine la moindre étincelle de ce feu mystérieux que Dieu s’était réservé, qu’il nous a donné à regret, qui a la toute-puissance à la fois de sa bonté et de sa colère, cette créature-là, même en dépit de tous mes vouloirs, prend pour moi quelque chose de sacré. Comment donc devais-je traiter celle qui m’a fait connaître de cette flamme divine tout ce qu’une âme peut enfermer? Rejeter dans le néant un être que j’en avais tiré pour en faire mon bien, ma joie, mon trésor, rendre à toutes les misères, à toutes les abjections de la vie celle à qui j’avais donné l’hospitalité dans mon cœur, cela m’eût été impossible. Madame, un certain Jacques de Mesrour, avant de se croiser, laissa tout ce qu’il possédait aux pauvres. J’ai fait pour mon amour ce que mon ancêtre fit pour la charité. Luce, en apprenant mon départ, saura demain qu’elle est en possession du peu qui m’appartenait. Je lui laisse ma maison de Sainte-Marcelle, cette maison où elle est venue me demander asile. Que fera cette créature bien-aimée, à qui je donne tout ce que je puis donner? Je n’en sais rien. La goutte d’eau que j’ai recueillie dans ma main, et dont je désire aujourd’hui qu’un miracle fasse une perle, tombera probablement dans la poussière. Vous le pensez, n’est-ce pas? Moi, je veux en douter; en tout cas, je suis la loi de toute ma vie, j’obéis à tout mouvement de mon cœur, n’importe comment vous voudrez l’appeler, élan, inspiration, fantaisie, qui ne froisse pas l’honneur, c’est-à-dire la seule idée humaine dont j’aie gardé le souci, car chaque jour, madame, je vous l’avouerai, je me sens plus étranger à toutes les choses de ce monde. Est-ce une bonne ou mauvaise pensée? Je l’ignore, mais je me dis: N’importe à quel brasier on l’enlève, point de charbon qui ne purifie les lèvres. Qui sait ce que je devrai peut-être à la passion qui indignait tant, me disiez-vous l’autre jour quand je vous ai interrompue, tous les cœurs honnêtes et tous les esprits sensés?... »


PAUL DE MOLENES.