L’Astrée

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L’Astrée
1607


Au Roy[1][modifier]

Sire,

Ces Bergers oyans raconter tant de merveilles de vostre grandeur n’eussent jamais eu la hardiesse de se presenter devant Vostre Majesté, si je ne les eusse asseurez que ces grands Roys, dont l’antiquité se vante le plus, ont esté Pasteurs, qui ont porté la houlette et le Sceptre d'une mesme main. Ceste consideration, et la connoissance que depuis ils ont euë, que les plus grandes gloires de ces bons Roys ont esté celles de la paix et de la justice, avec lesquelles ils ont heureusement conservé leurs peuples, leur a fait esperer que comme vous les imitiez et les surpassiez en ce soing paternel, vous ne mespriseriez non plus ces houlettes, et ces troupeaux qu'ils vous viennent presenter comme à leur Roy, et Pasteur souverain.

Et moy (Sire) voyant que nos Peres, pour nommer leur Roy avec plus d’honneur et de respect, ont emprunté des Perses le mot de SIRE, qui signifie Dieu, pour faire entendre aux autres nations combien naturellement le François ayme, honore, et revere son Prince: j’ay pensé que ne leur cedant point e n céte naturelle devotion, puis que les Anciens offroient à leurs Dieux en action de graces, les choses que les mesmes Dieux avoient inventées ou produittes pour la conservation de l’estre ou du bien-estre des hommes, j’estois obligé pour les imiter, d’offrir ASTRÉE à ce grand Roy, la valeur et la prudence duquel l’a rappellé du Ciel en terre pour le bon-heur des hommes.

Recevez la donc (Sire) non pas comme une simple Bergere, mais comme une œuvre de vos mains : car veritablement on vous en peut dire l’Autheur, puis que c’est à V.M. à qui toute l’Europe doit son repos, et sa tranquillité. Puissiez vous à longues années jouir du bien que vous donnés à chacun. Vostre regne soit à jamais aussi heureux, que vous l’avez rendu admirable: Et Dieu vous remplisse d’autant de contentemens et de gloire, que par vostre bonté vous obligez tous les peuples qui sont à vous, de vous benir, aimer et servir. Ce sont (SIRE) les souhaits que je fais pour V.M. attendant que par l’honneur de vos commandemens je vous puisse rendre quelque meilleur service, au prix de mon sang et de ma vie, ainsi que la nature et la volonté m’y obligent, et le tiltre qu’en toute humilité je prends,

Sire,

De tres-humble, tres affectionné, et tres-fidelle sujet et serviteur de V.M.

Hororé d’Urfé.

  1. Dédicace publiée pour la première fois dans la deuxième partie de l’Astrée en l6l0.

=== L’Autheur à la bergère Astrée ===

Il n’y a donc rien, ma bergere, qui te puisse plus longuement arrester pres de moy ? Il te fasche, dis tu, de demeurer plus longtemps prisonniere dans les recoins d’un solitaire Cabinet, et de passer ainsi ton aage inutilement. Il ne sied pas bien, mon cher enfant, à une fille bien née de courre de ceste sorte, et seroit plus à propos que te renfermant ou parmy des chastes Vestales et Druydes, ou dans les murs privez des affaires domestiques, tu laissasses doucement couler le reste de ta vie ; car entre les filles celle-là doit estre la plus estimée dont l’on parle le moins. Si tu sçavois quelles sont les peines et difficultez, qui se rencontrent le long du chemin que tu entreprens, quels monstres horribles y vont attendans les passants pour les devorer, et combien il y en a eu peu, qui ayent rapporte du contentement de semblable voyage, peut-estre t’arresterois-tu sagement, où tu as este si longuement et doucement cherie. Mais ta jeunesse imprudente, qui n’a point d’experience de ce que je dis, te figure peut-estre des gloires et des vanitez qui produisent en toy ce desir. Je voy bien qu’elle te dit, que tu n’es pas si desagreable, ny d’un visage si estrange, que tu ne puisses te faire aimer à ceux qui te verront, et que tu ne seras pas plus mal receue du general, que tu l’as esté des particuliers qui t’ont desja veue. Je le souhaitterois, ma bergere, et avec autant de desir que toy ; mais bien souvent l’amour de nous mesme nous deçoit, et nous opposant ce verre devant les yeux, nous fait voir à travers tout ce qui est en nous beaucoup plus avantageux qu’il n’est pas. Toutesfois, puis que ta resolution est telle, et que si je m’y oppose, tu me menaces d’une prompte desobeissance, ressouviens toy pour le moins, que ce n’est point par volonté, mais par souffrance que je te le permets.

Et pour te laisser à ton despart quelques arrhes de l’affection paternelle que je te porte, mets bien en ta memoire ce que je te vay dire.

Si tu tombes entre les mains de ceux qui ne voyent rien d’autruy, que pour y trouver sujet de s’y desplaire, et qu’ils te reprochent que tes bergers sont ennuyeux, respons leur qu’il est à leur choix de les voir ou ne les voir point : car encor que je n’aye pû leur oster toute l’incivilite du village, si ont ils cette consideration de ne se presenter jamais devant personne qui ne les appelle.

Si tu te trouves parmy ceux qui font profession d’interpreter les songes, et descouvrir les pensées plus secrettes d’autruy, et qu’ils asseurent que Celadon est un tel homme, et Astre une telle femme, ne leur reponds rien, car ils sçavent assez qu’ils ne sçavent pas ce qu’ils disent ; mais supplie ceux qui pourroient estre abusez de leurs fictions, de considerer que si ces choses ne m’importent point, je n’eusse pas pris la peine de les cacher si diligemment, et si elles m’importent, j’aurois eu bien peu d’esprit de les avoir voulu dissimuler, et ne l’avoir sceu faire. Que si en ce qu’ils diront, il n’y a guere d’apparence, il ne les faut pas croire, et s’il y en a beaucoup, il faut penser que pour couvrir la chose que je voulois tenir cachée et ensevelie, je l’eusse autrement déguisée. Que s’ils y trouvent en effet des accidents semblables à ceux qu’ils s’imaginent, qu’ils regardent les paralleles, et comparaisons que Plutarque a faites en ses Vies des hommes illustres.

Que si quelqu’un me blasme de t’avoir choisi un Theatre, si peu renommé en Europe, t’ayant esleu le Forests, petite contrée, et peu conneue parmy les Gaules, responds leur, ma bergere, que c’est le lieu de ta naissance, que ce nom de Forests sonne je ne sçay quoy de champestre, et que le pays est tellement composé, et mesme le long de la riviere de Lignon, qu’il semble qu’il convie chacun à y vouloir passer une vie semblable. Mais qu’outre toutes ces considerations encor j’ay juge qu’il valoit mieux que j’honorasse ce pays où ceux dont je suis descendu, depuis leur sortie de Suobe, ont vescu si honorablement par tant de siecles, que non point une Arcadie comme le Sannazare. Car n’eust esté Hesiode, Homere, Pindare, et ces autres grands personnages de la Grece, le mont de Parnasse, ny l’eau d’Hippocrene, ne seroient pas plus estimez maintenant, que notre Mont d’Isoure, ou l’onde de Lignon. Nous devons cela au lieu de nostre naissance et de nostre demeure, de le rendre le plus honore et renomme qu’il nous est possible.

Que si l’on te reproche que tu ne parles pas le langage des villageois, et que toy ny ta trouppe ne sentez gueres les brebis ny les chevres, responds leur, ma bergere, que pour peu qu’ils ayent cognoissance de toy, ils sçauront que tu n’es pas, ny celles aussi qui te suivent, de ces bergeres necessiteuses, qui pour gagner leur vie conduisent les trouppeaux aux pastufages, mais que vous n’avez toutes pris cette condition, que pour vivre plus doucement et sans contrainte. Que si vos conceptions et paroles estoient veri-tablement telles que celles des bergers ordinaires, ils auroient aussi peu de plaisir de vous escouter, que vous auriez beaucoup de honte à les redire. Et qu’outre cela, la pluspart de la trouppe est remplie d’Amour, qui dans l’Aminte fait bien paroistre qu’il change et le langage et ]es conceptions, quand il dit :


Queste selve hoggi raggionar d’Amore
Sudranno in nova guisa, e ben parrassi
Che la mia deità sia qui presente


In se medesma, non ne suoi ministri
Spireró nobil senzi à rozi petti Radolciró
de le lor lingue il suono.

Mais ce qui m’a fortifié d’avantage en l’opinion que j’ay, que mes bergers et bergeres pouvoient parler de cette façon sans sortir de la bien-seance des bergers, c’a esté, que j’ay veu ceux qui en representent sur les theatres, ne leur faire pas porter des habits de bureau, des sabots ny des accoustremens malfaits, comme les gens de village les portent ordinairement. Au contraire, s’ils leur donnent une houlette en la main, elle est peinte et dorée, leurs juppes sont de taffetas, leur pannetiere bien troussée, et quelque fois faite de toile d’or ou d’argent, et se contentent, pourveu que l’on puisse reconnoistre que la forme de l’habit a quelque chose de berger. Car s’il est permis de déguiser ainsi ces personnages à ceux qui particulierement font profession de representer chasque chose le plus au naturel que faire se peut, pourquoy ne m’en sera t’il permis autant, puis que je ne represente rien à l’oeil, mais à l’ouye seulement; qui n`est pas un seps qui touche si vivement l’ame ?

Voilà, ma bergere, dequoy je te veux advertir pour ce coup, afin que s’il est possible, tu rapportes quelque contentement de ton voyage. Le Ciel telle rende heureux, et te donne un si bon Genie, que tu me survives autant de siecles que le sujet qui t’a fait naistre me survivra en m’accompagnant au cercueil.


Première partie[modifier]

Deuxième partie[modifier]

Troisième partie[modifier]

Quatrième partie[modifier]

Cinquième partie[modifier]