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L’Athéisme/Chapitre 4

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Ernest Flammarion (p. 98-113).
« Les hommes ne raisonnent et ne se conduisent presque jamais suivant leurs principes. »
(Voltaire.)



§ 21. — PAS DE BUT, PAS DE DÉSIRS, PAS D’INTÉRÊT

J’ai exprimé au chapitre précédent, l’opinion que des athées vrais ne pouvaient pas vivre en société ; non pas pour les raisons que donne Voltaire, mais pour des raisons opposées, parce que l’absence de principes absolus les désarme dans la lutte pour l’existence ; une société est basée à la fois sur l’entente et sur la lutte.

Je voudrais dire maintenant quelques mots des conditions de vie de l’athée considéré seul, sans me préoccuper de ses rapports sociaux ; je parlerai naturellement toujours de l’athée vrai, monstre rare, et non de cette humanité médiocre[1] qui court les rues, et qui n’est ni complètement athée ni complètement fanatique.

L’idée de justice absolue manque à l’athée, non pas que l’idée de justice vienne directement de l’idée de Dieu ; tous les dieux qu’on a vénérés depuis que le monde est habité sont souverainement injustes ; tous ont des préférences et des passions, comme les hommes ; mais la croyance en un juge est nécessaire à l’idée humaine de justice ; l’athée ne peut croire qu’à des résidus héréditaires d’erreurs ancestrales.

Sans posséder l’idée de justice, l’idée de mérite, l’idée de responsabilité, qui sont les principaux mobiles des actions humaines, comment un homme peut-il vivre ?

Je crois qu’il ne peut pas vivre !

Il y a des erreurs fondamentales dans la nature de l’homme actuel, et ces erreurs sont aussi indispensables à sa vie que son nez, sa bouche ou son cœur. Heureusement pour l’athée, les ordres de la conscience morale ne se discutent pas ; l’athée le plus raisonneur ne raisonne pas tous les actes de sa vie ; il mourrait. Il agit instinctivement suivant sa nature ; il obéit à sa conscience sans se demander si sa conscience est d’accord avec la logique.

Cependant, petit à petit, à force de raisonner et de discuter tous les problèmes philosophiques, il acquiert quelques certitudes paralysantes, qui prennent place dans son mécanisme à côté de sa conscience morale, et qui la neutralisent plus ou moins ; cela détend les ressorts de la vie. Un athée qui a beaucoup raisonné ne saurait être ambitieux, et l’ambition est un puissant mobile. S’il allait vraiment jusqu’au bout des conséquences de son athéisme, il n’aurait plus aucun désir, aucun but, il ne ferait plus aucun effort ! À quoi bon ? Heureusement, je le répète, il n’y a pas d’athée parfait, et certains sentiments violents font partie de notre organisme indépendamment de tous les raisonnements. J’ai beau savoir quelle est l’origine ancestrale de l’amour, cela ne m’empêche pas d’être amoureux, et ma logique n’y peut rien. Et si j’ai mal aux dents, la philosophie ne me servira pas de grand’chose. L’idée de Dieu me serait-elle plus secourable ? Dirais-je avec une secrète volupté, comme la nonnain du bon conteur : « Seigneur ! je vous l’offre ! » Un fanatique doit se réjouir de ses souffrances corporelles ; de là est né l’ascétisme ; un athée, au contraire, n’a aucune joie à souffrir et doit l’éviter le plus soigneusement qu’il peut. Une souffrance intolérable conduirait fatalement l’athée au suicide ; un athée ne doit vivre que s’il est heureux ; j’examinerai tout à l’heure l’attitude logique de l’athée vis-à-vis de la mort ; mais je dois affirmer ici, en toute sincérité, que je ne vois aucun raisonnement capable d’arrêter l’athée parfait que le suicide tente. Seulement, il n’y a pas d’athée parfait ; la conscience morale impose au plus libéré des athées des devoirs qu’il ne sait pas éviter ; l’athée qui est fils, frère, mari, est retenu, à défaut de raisonnement valable, par le souci du chagrin qu’il causerait, et du besoin qu’ont de lui des êtres chers. Un athée qui serait capable de renoncer à ses devoirs envers le monde, comme le font les moines, se suiciderait fatalement au moindre accroc.

Et personne ne s’en plaindrait.

L’athée logique ne peut prendre aucun intérêt à la vie ; c’est là la vraie sagesse, mais c’est, à mon avis, trop de sagesse ; c’est l’indifférence du fakir. Je suis fort aise, pour ma part, d’avoir, à côté de mon athéisme logique, une conscience morale résultant d’une quantité d’erreurs ancestrales, et qui me dicte ma conduite dans des cas où ma raison me laisserait noyer.

Quoi qu’il en soit de l’existence de cette conscience morale qui corrige l’effet de la raison, la vie de l’athée logique a certainement moins de piment que celle de l’homme dont la conduite est sans cesse dirigée par des principes absolus ; l’athée ne saurait ni haïr ni se venger, ce qui est, dit-on, le plaisir des dieux (et même du Dieu des Chrétiens, si l’on en croyait le père Ollivier !). L’athée peut avoir une vie incomplète ; il ne saurait être méchant.


§ 22. — ATTITUDE DE L’ATHÉE DEVANT LA MORT

La mort est le triomphe de l’athée.

De nombreux écrivains religieux, et non des moindres par le talent et l’autorité, ont prétendu qu’en présence de la mort, l’athée, pris de peur, ferait venir un prêtre. C’est là une absurdité impardonnable. Elle a cependant été redite souvent ; et d’ailleurs les hommes de talent qui l’ont soutenue ont une excuse : ils ne pensaient pas aux athées vrais, mais à ces fanfarons de l’anticléricalisme qui, par un sentiment de gloriole inadmissible chez un athée, ont voulu étonner leurs contemporains par le spectacle de leur bravoure. C’est une bravoure chez un anticlérical rempli (il le démontre par ses actes mêmes) de superstitions religieuses, de percer une hostie d’un poignard ou de manger du gras-double le vendredi-saint ; ces actes, pour un athée, sont aussi naturels que de couper son pain ou d’aller au cabinet ; il ne saurait en tirer gloire ; celui qui le fait avec ostentation, ou bien possède sans s’en douter un vieux levain de croyance dont il se moque jusqu’à ce qu’il y succombe, ou bien veut contrister ceux de ses congénères qui respectent les croyances dont il se raille, sentiment qui ne saurait s’allier avec l’athéisme proprement dit, puisque l’athéisme ne laisse place ni à la haine ni à la vengeance.

La mort est, je le répète, le triomphe de l’athée.

Si ses raisonnements l’ont amené à trouver moins de prix à la vie, et cela est incontestable, il a naturellement d’autant moins de peine à la quitter. Mais cette manière sentimentale de raisonner est insuffisante ; l’athée ne redoute pas la mort, puisqu’il est convaincu que la différence n’est pas essentielle entre la vie et la mort ; il croit au néant qui suit la vie, et l’on ne saurait redouter le néant ; l’athée ne craint pas de devenir rien parce qu’il est convaincu qu’il n’est rien qu’un mouvement momentané de matériaux ayant subi par hérédité un certain arrangement. Pour le croyant, au contraire, à moins qu’il n’ait de ses mérites une opinion extravagante, la mort est pleine de la terreur qui précède le jugement. Si l’on me donnait à choisir, pendant ma vie, entre l’athéisme et la foi, j’hésiterais sans doute ; à l’heure de la mort je n’hésiterais pas ; l’athéisme est infiniment préférable. Cela n’empêcherait pas d’ailleurs que j’acceptasse la visite d’un prêtre si cela faisait plaisir aux miens ; ce geste m’est trop indifférent pour que je refuse.

C’est l’une des plus curieuses d’entre les conquêtes de la science humaine que la certitude de la mort. La mort est le phénomène à venir dont l’homme est le plus certain, et cependant, il n’y croit pas. Il n’y croit pas pour lui-même parce que jamais, dans la lignée ascendante dont il dérive, aucun de ses ancêtres n’est mort. Tous mes ancêtres sont morts, il est vrai, mais après avoir engendré ceux qui les ont suivis dans la lignée ininterrompue dont je suis le dernier terme, après avoir transmis par conséquent à leurs descendants tous les caractères résultant de leur expérience ; rien donc n’a été transmis jusqu’à moi qui ait rapport à l’expérience de la mort ; je n’ai, ni par moi-même, ni par mes ancêtres, l’expérience de la mort. Aussi je n’y crois pas, et cependant je sais bien que je mourrai ! C’est encore l’histoire de la verticale absolue ; ma raison contredit mon sentiment. On pourrait dire que l’idée de l’immortalité, si générale chez l’homme (et les animaux), est le résultat héréditaire de la continuité des lignées qui n’ont jamais, jusqu’aux animaux actuels, été interrompues par la mort. Il est plus simple d’exprimer la même pensée d’une autre manière : l’homme n’ayant pas l’expérience de la mort ne peut y croire pour lui-même. Il a donc inventé naturellement le dogme de l’immortalité.

La notion de continuité est l’équivalent de celle d’immortalité. Un homme qui croit avoir eu une personnalité continue pendant 70 ans, ne peut admettre que sa personnalité n’est pas éternelle. Toute autre est la croyance de celui qui a compris l’extemporanéité de sa personnalité caduque. Je suis, en ce moment précis, un assemblage de matériaux agencés d’une certaine manière ; dans un instant, je serai un autre assemblage différent du premier, et cette différence se traduira, si mon enveloppe extérieure n’a pas suffisamment varié, par le changement considérable introduit dans mes pensées, dans mon mécanisme cérébral. La continuité entre ces deux états différents est établie par la mémoire, grâce à laquelle des états passés de l’individu sont représentés dans son état présent, grâce à laquelle on peut employer le mot je pour représenter ces organismes différents. Je est immortel, fatalement[2].

Une fois qu’on a compris cela, si l’on veut bien admettre que la mort consiste à cesser d’être ce qu’on est, on ne doit plus avoir aucune peur de la mort finale, car, au point de vue subjectif, on meurt à chaque instant[3], et la mort définitive qui est la mort objective n’est pas plus importante, subjectivement, que les autres.

L’athée sachant combien il est caduc et qu’il cesse, à chaque instant, d’être lui-même, ne saurait donc avoir peur de la mort.

Je ne dirai pas pour cela qu’il ne redoutera pas la douleur qui accompagne la mort ; c’est une autre question. On a peur de se faire arracher une dent à cause de la douleur de l’opération, et l’on peut être athée sans être brave devant la souffrance.

Indépendamment donc de la question de douleur (et je ne serais pas éloigné de penser que le croyant est mieux armé contre la douleur que l’athée ; un fanatique se fait hacher avec joie pour gagner le ciel), indépendamment de la question de douleur, l’athée n’a aucune peur de la mort ; il est sans cesse prêt à mourir, n’ayant pas besoin, avant le néant, de mettre ses affaires en ordre.

Mais, pour être athée, on n’en est pas moins homme ; on a des sentiments d’affection pour d’autres êtres ; qui, eux, ne sont pas ordinairement athées, et n’envisagent pas la mort avec la même indifférence ; là encore, la conscience morale empêche l’athée d’agir rigoureusement suivant son athéisme : il n’a pas à mettre ses affaires en ordre, mais il peut avoir à s’occuper des affaires de ceux de ses proches auxquels il est utile, et qui pourraient souffrir de sa mort, dans leur sensibilité ou dans leurs intérêts.

Dans une société de gens non athées, l’athée doué de sensibilité et de conscience morale, ne peut jamais agir en athée parfait, car il doit faire entrer en ligne de compte, dans ses déterminations, l’erreur qui fait le fond des raisonnements de ses congénères. Dans une société de gens vraiment athées, le suicide anesthésique serait évidemment en honneur ; la société disparaîtrait probablement par ce moyen.


§ 23. — L’ATHÉE ET LA PEUR

Si l’athée a peur de la douleur, il doit avoir aussi d’autres peurs instinctives, des peurs inexpliquées qui sont, comme sa conscience morale, le résultat héréditaire de caractères ancestraux. Je ne parle pas de la peur du danger réel ; cette peur est indispensable ; elle fait partie de l’instinct de la conservation, pourvu qu’elle se borne à la conscience du péril et conduise à trouver les moyens de l’éviter. Nuisible est au contraire la peur stupide qui, devant le danger imminent, paralyse l’individu et le livre à son ennemi, désarmé par un fatalisme impuissant.

Cette peur stupide et nuisible ressemble, par beaucoup de points, à la peur mystique, à la peur héréditaire de dangers irréels, dont les enfants en particulier souffrent si violemment ; c’est la peur des animaux devant la foudre, la peur des personnes faibles devant l’obscurité où « on ne sait pas ce qu’il y a ». Certainement, cette peur est héréditaire ; c’est un reste atavique des croyances de nos ancêtres qui se trouvaient désarmés, malgré tous leurs efforts, devant les caprices de dieux inconnus et autoritaires ; la peur mystique est le sentiment de l’impuissance humaine devant la volonté des dieux, des êtres surnaturels qu’enfanta l’imagination de nos aïeux. L’athéisme guérit de cette peur, quelque fortement fixée qu’elle soit dans notre hérédité ; la certitude que rien de surnaturel n’agit sur nous, et que, par un acte intelligent, nous pouvons essayer de lutter contre tous les dangers qui nous menacent, met un effort raisonné et conscient à la place d’un tremblement convulsif.

Que l’athéisme guérisse de la peur mystique, alors qu’elle coexiste avec une conscience morale dont les indications sont cependant en contradiction avec la logique, cela prouve que la peur n’est pas aussi fortement ancrée dans notre hérédité ; il est vraisemblable, en effet, que la peur provient seulement des premiers âges de l’humanité, tandis que la conscience morale, relative aux conditions de la vie sociale, n’a pu que se renforcer à chaque génération.

À vrai dire, ce n’est pas l’athéisme, c’est la science, qui guérit l’humanité de la peur héréditaire, en lui donnant chaque jour des moyens nouveaux de lutter contre des causes naguère mystérieuses de destruction ; le développement de la science a limité les caprices des dieux. Chose curieuse, pour un athée au moins, le développement de la science, donnant des explications déterministes de la plupart des phénomènes, n’a pas fait disparaître la croyance religieuse, quoique ayant réduit, le plus souvent, le rôle des dieux à celui de témoins impuissants. Il est vrai qu’il reste le miracle ! Pour ma part, si je croyais au miracle, je mourrais de peur, ne trouvant jamais dans un déterminisme irrégulier des raisons précises de faire tel ou tel effort en face de tel ou tel danger. Il est vrai que le miracle est considéré comme rare ; les croyants se conduisent ordinairement comme si le miracle n’existait pas ; sans cela ils seraient fatalistes. Il est possible que la différence entre les athées et les croyants ne soit, dans la plupart des cas, qu’une question de mots !

Une des peurs les plus répandues est celle du cadavre.

Je me suis souvent demandé si la peur de la mort ne prendrait pas, chez les hommes, un caractère moins obsédant, dans le cas où nous ne laisserions pas de trace morphologique de notre existence éphémère, dans le cas où nous nous évanouirions dans les gaz atmosphériques comme la flamme d’un feu follet qui s’éteint. Je crois que le cadavre, avec la rigidité de ses colloïdes coagulés, avec la décomposition hideuse qui défigure des traits naguère chéris, fait plutôt horreur que peur ; et cette horreur, plus sentimentale que raisonnée, ne disparaît pas fatalement devant le développement de la science, car elle est du domaine de la conscience métaphysique ou morale, et non de celui de la logique ; c’est l’habitude seule qui en vient à bout, indépendamment des croyances religieuses, comme le prouve l’indifférence des médecins, croyants ou non, qui ont passé longtemps à l’amphithéâtre. Il est regrettable qu’un texte de loi religieuse, peut-être mal interprété, appliqué, en tout cas, sans l’ombre de raison, s’oppose, dans notre pays, à la mesure d’hygiène physique et morale que serait la crémation.

Si la science a guéri l’humanité de la peur, c’est une raison suffisante pour que nous aimions la science. Il y en a peut-être d’autres pour que nous ne l’aimions guère ! Qui de nous n’a envié, un jour ou l’autre, le bonheur de la vache ruminant paisiblement à l’ombre d’un châtaigner ? Qui n’a désiré un jour abdiquer sa souveraineté humaine en échange d’une bienheureuse inconscience ? Sans la peur, la peur stupide qui devait empoisonner le bonheur de vivre chez les ancêtres des vaches comme elle le fait aujourd’hui chez les gazelles et autres animaux timorés, quelle joie ne trouverions-nous pas à oublier tout ce que nous savons, à ne retenir de nos acquisitions ancestrales que les mécanismes instinctifs qui nous amènent à éviter le danger. La science engendre des questions, des préoccupations de toutes sortes.

Le cheval sait-il qu’il mourra ? Rien ne nous force à le croire ; il craint la douleur et non la mort ; je pense qu’il doit avoir le sentiment héréditaire de son immortalité ; il n’a donc pas la ressource du suicide, mais peut-il être assez malheureux pour souhaiter n’être pas ? Le suicide n’est compréhensible que chez celui qui croit au néant ; il est absurde chez un être convaincu de son immortalité.

Autre question : le cheval sait-il qu’il engendre quand il fait l’acte générateur ? Le roussin sait-il qu’en roussinant, comme dit Rabelais, il fait un poulain à sa jument ? Combien différente serait la vie de l’homme s’il satisfaisait son besoin génésique sans en connaître les conséquences lointaines ? Il n’est pas absurde de se demander cela, car l’homme qui sait pourtant, depuis des milliers de siècles, comment il engendre, n’en a pas la notion héréditaire ; les enfants héritent de l’instinct sexuel, mais ignorent ses conséquences, tant qu’on ne les leur a pas apprises. Vaudrait-il mieux qu’ils les ignorassent toujours ? J’écris ces réflexions au hasard, pour montrer que l’arbre de la science donne peut-être quelques fruits amers, et que Dieu fut vraiment sévère en punissant si cruellement Adam d’y avoir goûté !


§ 24. — RÉSUMÉ

De toutes les considérations précédentes, on peut conclure, en résumé, ce qui suit :

1° Dans une société comme la nôtre, où la plupart des gens sont croyants ou indifférents, mais acceptent en tout cas, comme ayant une valeur absolue, les indications de leur conscience morale, un athéisme logique, accompagné d’une conscience normale, ne peut nuire qu’à celui qui en est porteur ; l’athée logique est désarmé dans la lutte ; la certitude qu’il a de l’origine historique de ses principes moraux l’empêche de se reconnaître des droits ; mais les exigences de sa conscience lui imposent, malgré sa raison, des devoirs auxquels il ne peut pas se soustraire, puisqu’il vit avec des gens qui croient à la valeur absolue de ces devoirs ; c’est l’erreur de ses congénères qui le désarme vis-à-vis d’eux. Il ne peut être sévère pour eux, au nom des principes dont il ne reconnaît pas l’essence divine, mais il est sévère pour lui-même, parce que ces principes, bien que n’ayant que la signification de résidus héréditaires, existent en lui ; il n’y peut contrevenir sans être malheureux. Débarrassé de toute terreur vaine en ce qui concerne l’avenir, l’athée logique doit puiser dans sa conscience morale une immense pitié pour ceux de ses semblables qui tremblent sans cesse devant l’échéance prochaine. L’athée logique ne peut avoir ni ambition, ni haine, ni but lointain ; la vie perd pour lui beaucoup de son prix, puisqu’il ne croit pas au mérite, mais il ne craint pas la mort ;

2° Dans une société dont tous les membres seraient de purs athées, allant jusqu’au bout des conclusions logiques de leur athéisme, la conscience morale de chacun perdrait toute valeur en tant que sentiment social ; chaque athée se soumettrait aux ordres de sa conscience pour le seul plaisir de sa satisfaction personnelle, mais les croyances de ses voisins ne lui imposeraient pas de devoirs ; une telle société, formée exclusivement d’athées, finirait naturellement par une épidémie de suicide anesthésique ;

3° Après avoir essayé de mettre en relief les avantages et les inconvénients incontestables de l’athéisme, il faudrait essayer d’exécuter les mêmes recherches pour la foi religieuse ; je n’en suis pas capable pour ma part, et je laisse la besogne à un croyant ; je doute cependant qu’on puisse faire un tel travail sans passion.

  1. Médiocre veut dire « moyenne » et n’est pas pris en mauvaise part, au contraire.
  2. J’ai longuement étudié cette question dans Le Conflit. Armand Colin.
  3. Il ne faut pas confondre cette manière de parler avec le paradoxe de Claude Bernard « la vie c’est la mort ». Il s’agit, pour Claude Bernard, de mort objective.