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L’Athéisme/Dédicace

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Ernest Flammarion (p. i-iii).

Au Professeur Alfred GIARD



Dieu merci, mon cher maître (voilà, je l’avoue, un début bizarre pour un livre sur « l’athéisme », mais il faut bien parler français), Dieu merci, l’on n’est plus brûlé aujourd’hui pour ses opinions philosophiques ; on n’a plus besoin d’héroïsme pour dire ce que l’on pense. Sans cela, vous devriez vous faire de sanglants reproches le jour de mon autodafé, car vous ne pouvez vous dissimuler la grande part que vous avez prise à ma formation intellectuelle.

Non pas que, malgré votre penchant bien connu pour le monisme, je veuille vous forcer de souscrire par avance aux opinions exposées dans ce livre ; ces opinions ne me viennent pas de vous ; mais sans vous, je ne les aurais jamais exprimées.

Les mathématiciens m’avaient appris la précision du langage, et c’était déjà beaucoup ; ce n’était pas assez, et je serais resté probablement toute ma vie un excellent élève, si je n’avais eu la bonne fortune de suivre vos leçons. Je ne croyais pas qu’il y eût autre chose à faire que de bien pénétrer la pensée de son professeur et de se l’assimiler sans y rien changer. Cela doit arriver d’ailleurs fatalement à ceux qui suivent un enseignement mathématique, car les mathématiques sont finies ; la biologie, au contraire, commence ou va commencer.

Je n’oublierai jamais la première conférence que vous nous fîtes à l’École Normale en arrivant de Lille ; si vos conceptions me séduisirent, me charmèrent profondément, je fus encore plus émerveillé de la leçon d’indépendance que vous nous donnâtes en terminant : vous nous proposiez, nous dîtes-vous, ces manières de voir comme étant celles qui vous paraissaient les meilleures, mais vous ne prétendiez pas qu’elles fussent définitives ; vous nous engagiez à réfléchir nous-mêmes, et à nous faire des idées personnelles sur tous les sujets.

Ç’aura été un des grands événements de ma vie, d’avoir rencontré, à dix-huit ans, un maître qui, pratiquant la liberté de penser, l’enseignait aux autres. Le grain que vous avez semé en moi ce jour-là a bouleversé ma nature de disciple soumis. Avant d’avoir reçu votre empreinte, j’étais tout disposé à me faire un reproche de ce que, sur beaucoup de points, je ne pensais pas comme tout le monde ; j’avais honte de ne pas trouver claires des propositions que la majorité compacte déclarait admirables de netteté ; je faisais des efforts pour comprendre, et, quand je n’y arrivais pas, je renfermais dans un silence attristé mon humilité d’élève insuffisant.

J’ai pris ma revanche depuis que vous m’avez guéri du dogmatisme ; peut-être même ai-je dépassé la saine mesure (mais les oscillations sont dans la nature de l’homme comme dans celle du pendule). Peut-être, après avoir vraiment souffert de ne pas penser comme les autres, ai-je pris soin, au contraire, de cultiver les côtés singuliers de mon cerveau. Je suis trop bon déterministe pour croire qu’il eût pu en être autrement ; je suis trop bon déterministe aussi pour me faire un mérite d’avoir pensé « suivant ma nature ». Du moins y ai-je trouvé de grandes joies, et je vous serai éternellement reconnaissant d’avoir écarté de moi le spectre stérilisant de l« Autorité ».


Ty-Plad, 20 septembre 1906.