L’Atlantide (Pierre Benoit)/Texte entier

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L’ATLANTIDE



DU MÊME AUTEUR

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Diadumène, poèmes.
Kœnigsmark, roman.
Pour Don Carlos, roman.
Les Suppliantes, poèmes.
Le Lac Salé, roman.
La Chaussée des Géants, roman,
L’Oublié, roman.
Mademoiselle de la Ferté, roman.
La Châtelaine du Liban, roman.
Le Puits de Jacob, roman.
Alberte, roman.

À PARAÎTRE :

Le Roi Lépreux, roman.
Axelle, roman.
Monsieur de la Ferté, roman.


―――

PIERRE BENOIT

――――


L’ATLANTIDE

ROMAN


« Je dois vous en prévenir d’abord, avant d’entrer en matière, ne soyez pas surpris de m’entendre appeler des barbares de noms grecs. »

Platon, Critias.



PARIS

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR

22, RUE HUYGHENS, 22




IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

50 exemplaires sur papier du Japon

170 exemplaires sur papier de Hollande


TOUS NUMÉROTÉS À LA PRESSE




1920





À André Suarès








LETTRE LIMINAIRE[1]


Hassi-Inifel, 8 novembre 1903,


Si les pages qui vont suivre voient un jour la lumière du soleil, c’est qu’elle m’aura été ravie. Le délai que je fixe à leur divulgation m’en est un assez sûr garant.

Cette divulgation, qu’on ne se méprenne pas sur mon but quand je la prépare, lorsque je la réclame. On peut me croire, si j’affirme que je n’attache aucun amour-propre d’auteur à ce cahier fiévreux. D’ores et déjà, je suis loin de toutes ces choses ! Mais, vraiment, il est inutile que d’autres s’engagent sur la route par laquelle je ne serai pas revenu.

Quatre heures du matin. — Bientôt, l’aurore va mettre sur le hamada son incendie rose. Autour de moi le bordj sommeille. Par la porte de sa chambre entr’ouverte, j’entends la respiration calme, si calme, d’André de Saint-Avit.

Dans deux jours, lui et moi, nous partons. Nous quittons le bordj. Nous nous enfonçons là-bas, vers le Sud. L’ordre ministériel est arrivé hier matin.

Maintenant, même si j’en avais l’envie, il serait trop tard pour reculer. André et moi avons sollicité cette mission. L’autorisation que j’ai demandée, de concert avec lui, est à l’heure actuelle devenue un ordre. La voie hiérarchique parcourue, des influences mobilisées au ministère, tout cela pour ensuite avoir peur, renâcler devant l’entreprise !…

Avoir peur, ai-je dit. Je sais que je n’ai pas peur. Une nuit, dans le Gourara, quand j’ai trouvé deux de mes sentinelles massacrées, avec, au ventre, l’ignoble incision cruciale des Berabers, j’ai eu peur. Je sais ce que c’est que la peur. Aussi maintenant, quand je fixe l’immensité ténébreuse d’où tout à l’heure surgira brusquement l’énorme soleil rouge, je sais que ce n’est point de peur que je tressaille. Je sens lutter en moi l’horreur sacrée du mystère et son attrait.

Fumées, peut-être. Imaginations d’un cerveau surchauffé et d’un œil affolé par les mirages. Un jour viendra sans doute où je relirai ces pages avec un sourire de pitié gênée, le sourire de l’homme de cinquante ans qui relit de vieilles lettres.

Fumées. Imaginations. Mais ces fumées, ces imaginations me sont chères. « Le capitaine de Saint-Avit et le lieutenant Ferrières, dit la dépêche ministérielle, s’appliqueront à dégager, au Tassili, les relations statigraphiques des grès albiens et des calcaires carbonifériens… Ils en profiteront pour se renseigner, éventuellement, sur les modifications d’attitude des Azdjer vis-à-vis de notre influence, etc. ». Si ce voyage devait, à la fin, n’avoir trait qu’à d’aussi pauvres choses, je sens que je ne partirais pas…

Donc, je souhaite ce que je redoute. Je serai déçu si je ne me trouve pas face à face avec ce qui me fait étrangement frémir.

Au fond de la vallée de l’Oued Mia, un chacal aboie. Par intervalles, quand un rayon de lune, crevant d’argent les nuages gonflés de chaleur, lui fait croire au jeune soleil, une tourterelle roucoule dans les palmeraies.

Un pas au dehors. Je me penche à la fenêtre. Une ombre vêtue d’étoffes noires et luisantes glisse sur le pisé de la terrasse du fortin. Un éclair dans la nuit électrique. L’homme vient d’allumer une cigarette. Il s’est accroupi, face au Midi. Il fume.

C’est Cegheïr-ben-Cheïkh, notre guide targui, celui qui dans trois jours va nous entraîner vers les plateaux inconnus du mystérieux Imoschaoch, à travers les hamadas de pierres noires, les grands oueds desséchés, les salines d’argent, les gours fauves, les dunes d’or mat que surmonte, quand souffle l’alizé, un tremblant panache de sable blême.

Cegheïr-ben-Cheïkh ! C’est cet homme. Elle me revient à l’esprit, la tragique phrase de Duveyrier : « Le colonel met le pied à l’étrier et reçoit au même moment un coup de sabre[2]… » Cegheïr-ben-Cheïkh !… Il est là. Il fume paisiblement une cigarette, une cigarette du paquet que je lui ai donné… Mon Dieu ! pardonnez-moi cette félonie.

Le photophore jette sur le papier sa lumière jaune. Bizarre destinée, celle qui, à seize ans, sans que j’aie su au juste pourquoi, a décidé un jour que je me préparerais à Saint-Cyr, a fait de moi le camarade d’André de Saint-Avit. J’aurais pu étudier le droit, la médecine. Je serais aujourd’hui quelqu’un de bien tranquille, dans une ville, avec une église et des eaux courantes ; et non pas ce fantôme vêtu de coton, accoudé, avec une anxiété inexprimable, sur le désert qui va l’engloutir.

Un gros insecte est entré par la fenêtre. Il bourdonne, rebondit des murs crépis au globe du photophore, et enfin, vaincu, les ailes brûlées par la bougie encore haute, il s’abat sur la feuille blanche, là.

C’est un hanneton d’Afrique, énorme, noir, avec des taches d’un gris livide.

Je songe aux autres, à ses frères de France, aux hannetons mordorés que, par les soirs orageux d’été, je voyais s’élancer comme de petites balles du sol de ma campagne natale. Enfant, je passais là mes vacances ; plus tard, mes permissions. Lors de la dernière, dans cette même prairie, à côté de moi marchait une mince forme blanche, avec une écharpe de mousseline, à cause de l’air du soir, si frais là-bas. Maintenant, c’est à peine si, effleuré par ce souvenir, je laisse, une seconde, mon regard s’élever vers un coin sombre de ma chambre, sur le mur nu où brille la vitre d’un portrait imprécis. Je comprends combien ce qui a pu me sembler devoir être toute ma vie a perdu de son importance. Ce mystère plaintif est désormais sans intérêt pour moi. Si les chanteurs ambulants de Rolla venaient sous cette fenêtre de bordj murmurer leurs fameux airs nostalgiques, je sais que je ne les écouterais pas, et s’ils se faisaient trop pressants, que je leur signifierais leur chemin.

Qu’est-ce qui a suffi pour cette métamorphose ? Une histoire, un conte peut-être, conté en tout cas par quelqu’un sur qui pèse le plus monstrueux des soupçons.

Cegheïr-ben-Cheïkh a terminé sa cigarette. Je l’entends qui regagne à pas lents sa natte, dans le bâtiment B, près du poste de garde, à gauche.

Notre départ devant avoir lieu le 10 novembre, le manuscrit joint à cette lettre a été commencé le dimanche 1er et terminé le jeudi 5 novembre 1906.

Olivier Febrières,
Lieutenant au 3e spahis.




CHAPITRE PREMIER


UN POSTE DU SUD


Le samedi 6 juin 1903 rompit la monotone vie qu’on menait au poste de Nassi-Inifel par deux événements d’inégale importance : l’arrivée d’une lettre de Mlle Cécile de C… et celle des plus récents numéros du Journal Officiel de la République française.

— Si mon lieutenant le permet ? — dit le maréchal des logis chef Châtelain, se mettant à parcourir les numéros dont il avait fait sauter les bandes.

D’un signe de tête, j’acquiesçai, déjà tout entier plongé dans la lecture de la lettre de Mlle de C…

« Lorsque ceci vous parviendra, écrivait en substance cette aimable jeune fille, maman et moi aurons sans doute quitté Paris pour la campagne. Si, dans votre bled, l’idée que je m’ennuie autant que vous peut vous être une consolation, soyez heureux. Le Grand Prix a eu lieu. J’ai joué le cheval que vous m’aviez indiqué, et, naturellement j’ai perdu. L’avant-veille, nous avons dîné chez les Martial de la Touche. Il y avait Élias Chatrian, toujours étonnamment jeune. Je vous envoie son dernier livre, qui fait assez de bruit. Il paraît que les Martial de la Touche y sont peints nature. J’y joins les derniers de Bourget, de Loti et de France, plus les deux ou trois scies à la mode dans les cafés-concerts. En politique, on dit que l’application de la loi sur les congrégations rencontrera de réelles difficultés. Rien de bien nouveau dans les théâtres. J’ai pris un abonnement d’été à l’Illustration. Si ça vous chante… À la campagne, on ne sait que faire. Toujours le même lot d’idiots en perspective pour le tennis. Je n’aurai aucun mérite à vous écrire souvent. Épargnez-moi vos réflexions à propos du petit Combemale. Je ne suis pas féministe pour deux sous, ayant assez de confiance en ceux qui me disent jolie, et en vous particulièrement. Mais enfin, j’enrage à l’idée que si je me permettais vis-à-vis d’un seul de nos garçons de ferme le quart des privautés que vous avez sûrement avec vos Ouled-Naïls… Passons. Il y a des imaginations trop désobligeantes. »

J’en étais à ce point de la prose de cette jeune fille émancipée, lorsqu’une exclamation scandaleuse du maréchal des logis me fit relever la tête.

— Mon lieutenant !

— Qu’y a-t-il ?

— Eh bien ! Ils en ont de bonnes au ministère. Lisez plutôt.

Il me tendit l’Officiel. Je lus :

« Par décision en date du 1er mai 1903, le capitaine de Saint-Avit (André), hors cadres, est affecté au 3e spahis, et nommé au commandement du poste de Hassi-Inifel. »

La mauvaise humeur de Châtelain devenait exubérante :

— Le capitaine de Saint-Avit, commandant du poste ! Un poste auquel on n’a jamais eu rien à redire ! On nous prend donc pour un dépotoir !

Ma surprise égalait celle du sous-officier. Mais en même temps, je vis la mauvaise figure de fouine de Gourrut, le joyeux que nous employions aux écritures ; il s’était arrêté de griffonner et écoutait avec un intérêt sournois.

— Maréchal des logis, le capitaine de Saint-Avit est mon camarade de promotion, — dis-je sèchement.

Châtelain s’inclina, prit la porte ; je le suivis.

— Allons, vieux, — dis-je en lui frappant sur l’épaule, — pas de moue. Rappelez-vous que dans une heure nous partons pour l’oasis. Préparez les cartouches. Il faut sérieusement améliorer l’ordinaire.

Rentré dans le bureau, je congédiai d’un geste Gourrut. Resté seul, je terminai rapidement la lettre de Mlle de C…, puis ayant pris de nouveau l’Officiel, je relus la décision ministérielle qui donnait au poste un nouveau chef.

Voilà cinq mois que j’en faisais fonction, et, ma foi, je supportais bien cette responsabilité et goûtais fort cette indépendance. Je puis même affirmer, sans me flatter, que, sous ma direction, le service avait marché autrement que sous celle du capitaine Dieulivol, le prédécesseur de Saint-Avit. Brave homme, ce capitaine Dieulivol, colonial de la vieille école, sous-officier des Dodds et des Duchesne, mais affecté d’une effroyable propension aux liqueurs fortes, et trop enclin, quand il avait bu, à confondre tous les dialectes et à faire subir à un Haoussa un interrogatoire en sakalave. Personne ne fut jamais plus parcimonieux des ressources en eau du poste. Un matin qu’il préparait son absinthe, en compagnie du maréchal des logis chef, Châtelain, les yeux fixés sur le verre du capitaine, vit avec étonnement la liqueur verte blanchir sous une dose d’eau plus forte qu’à l’ordinaire. Il releva la tête, sentant que quelque chose d’anormal venait de se produire. Raidi, la carafe inclinée à la main, le capitaine Dieulivol fixait l’eau qui dégouttait sur le sucre. Il était mort.

Cinq mois durant, après la disparition de ce sympathique ivrogne, on avait semblé se désintéresser en haut lieu de son remplacement. J’avais même espéré un moment qu’une décision serait prise, m’investissant en droit des fonctions que j’exerçais en fait… Et aujourd’hui, cette soudaine nomination…

Le capitaine de Saint-Avit… À Saint-Cyr, il était de mes recrues. Je l’avais perdu de vue. Puis mon attention avait été rappelée sur lui par son avancement rapide, sa décoration, récompense méritée de trois voyages d’exploration particulièrement audacieux, au Tibesti et dans l’Aïr ; et soudain, le drame mystérieux de son quatrième voyage, cette fameuse mission entreprise avec le capitaine Morhange, et d’où un seul des explorateurs était revenu. Tout s’oublie vite, en France. Il y avait bien six ans de cela. Je n’avais plus entendu parler de Saint-Avit. Je croyais même qu’il avait quitté l’armée. Et maintenant, voici que je me trouvais l’avoir pour chef.

« Allons, pensai-je, celui-là ou un autre !… À l’École, il était charmant, et nous avons toujours eu les meilleurs rapports. D’ailleurs je n’ai pas les annuités voulues pour passer capitaine. »

Et je sortis du bureau en sifflotant.


Nous étions maintenant, Châtelain et moi, nos fusils posés sur la terre déjà moins chaude, auprès de la mare qui tient le milieu de la maigre oasis, dissimulés derrière une sorte de claie d’alfa. Le soleil couchant faisait roses les petits canaux stagnants où s’irriguent les pauvres cultures des sédentaires noirs.

Pas un mot durant le parcours. Pas un mot durant l’affût. Châtelain visiblement, boudait.

En silence, nous abattîmes tour à tour quelques-unes des misérables tourterelles qui venaient, leurs petites ailes traînantes sous le poids de la chaleur du jour, étancher leur soif à la lourde eau verte. Quand une demi-douzaine de minces corps ensanglantés furent alignés à nos pieds, je mis la main sur l’épaule du sous-officier.

— Châtelain !

Il tressaillit.

— Châtelain, je vous ai rudoyé tout à l’heure. Il ne faut pas m’en vouloir. La mauvaise heure avant la sieste. La mauvaise heure de midi.

— Mon lieutenant est le maître, — répondit-il d’un ton qu’il voulait bourru, et qui n’était qu’ému.

— Châtelain, il ne faut pas m’en vouloir… Vous avez quelque chose à me dire. Vous savez de quoi je veux parler.

— Je ne vois pas vraiment. Non, je ne vois pas.

— Châtelain, Châtelain, soyons sérieux. Parlez-moi un peu du capitaine de Saint-Avit.

— Je ne sais rien, — dit-il avec brusquerie.

— Rien ? Alors, ces mots de tout à l’heure ?…

— Le capitaine de Saint-Avit est un brave, — murmura-t-il, le front obstinément baissé. — Il est parti seul pour Bilma, pour l’Aïr, tout seul dans des endroits où personne n’a jamais été. C’est un brave.

— C’est un brave, sans doute, — dis-je avec une infinie douceur. — Mais il a assassiné son compagnon, le capitaine Morhange, n’est-ce pas ?

Le vieux maréchal des logis trembla.

— C’est un brave, — s’obstina-t-il.

— Châtelain, vous êtes un enfant. Craignez-vous donc que je ne rapporte vos paroles à votre nouveau capitaine ?

J’avais touché juste. Il sursauta.

— Le maréchal des logis Châtelain n’a peur de personne, mon lieutenant. Il a été à Abomey, contre les Amazones, dans un pays où, de chaque buisson, sortait un bras noir qui vous saisissait la jambe, tandis qu’un autre, d’un coup de coutelas, vous la tranchait, raide comme balle.

— Alors, ce qu’on dit, ce que vous-même…

— Alors, tout cela, ce sont des mots.

— Des mots, Châtelain, qu’on répète en France, partout.

Il courba le front plus bas encore, sans répondre.

— Tête de bourrique, — éclatai-je, — parleras-tu !

— Mon lieutenant, mon lieutenant, — supplia-t-il, — je vous jure que ce que je sais ou rien…

— Ce que tu sais, tu vas me le dire, et tout de suite. Sinon je te donne ma parole que, d’un mois, je ne t’adresse plus un mot que dans le service.

Hassi-Inifel : Trente goumiers indigènes. Quatre Européens, moi, le maréchal des logis, un brigadier et Gourrut. La menace était terrible. Elle fit son effet.

— Eh bien, voilà ! mon lieutenant, — fit-il avec un gros soupir. — Mais du moins, après, vous ne me reprocherez pas de vous avoir rapporté sur un chef des choses qui ne sont pas à dire, surtout quand elles ne reposent que sur des propos de mess.

— Parle.

— C’était en 1899. J’étais alors brigadier-fourrier, à Sfax, au 4e spahis. J’étais bien noté, et comme, en outre, je ne buvais pas, le capitaine adjudant-major m’avait désigné pour la popote des officiers. Vraiment, une bonne place. Le marché, les comptes, marquer les livres de la bibliothèque qui sortaient (il n’y en avait pas beaucoup), et la clef de l’armoire aux liqueurs, parce que, pour cela, on ne peut se reposer sur les ordonnances. Le colonel, étant garçon, prenait ses repas au mess. Un soir, il arriva en retard, le front un peu soucieux, et s’étant assis, réclama le silence :

« — Messieurs, — dit-il, — j’ai une communication à vous faire et vos avis à recueillir. Voici de quoi il s’agit. Demain matin, la Ville-de-Naples arrive à Sfax. Elle a à son bord le capitaine de Saint-Avit qui vient d’être affecté à Feriana et qui rejoint son poste.

« Le colonel s’arrêta : « Bon, pensai-je, c’est le menu de demain à soigner. » Car vous connaissez la coutume, mon lieutenant, suivie depuis qu’il y a en Afrique des cercles d’officiers. Quand un officier est de passage, ses camarades vont le chercher en bateau et l’invitent au cercle pour la durée de l’escale. Il paie son écot en nouvelles du pays. Ce jour-là, on fait bien les choses, même pour un simple lieutenant. À Sfax, un officier de passage, cela voulait dire : un plat de plus, du vin bouché et de la meilleure fine.

« Or, cette fois, je compris, au regard qu’échangèrent les officiers que peut-être la vieille fine resterait dans son armoire.

« — Vous avez tous, je pense, messieurs, entendu parler du capitaine de Saint-Avit, et de certains bruits qui courent à son sujet. Nous n’avons pas à apprécier ces bruits, et l’avancement qu’il a reçu, sa décoration, nous permettent même d’espérer qu’ils n’ont rien de fondé. Mais, entre ne pas suspecter d’un crime un officier, et recevoir à notre table un camarade, il y a une distance que nous ne sommes pas obligés de franchir. C’est à ce sujet que je serais heureux d’avoir votre avis.

« Il y eut un silence. Les officiers se regardèrent, soudain devenus graves, tous, jusqu’aux plus rieurs des petits sous-lieutenants. Dans le coin où je me rendais compte qu’on m’avait oublié, je faisais mon possible pour qu’aucun bruit ne vînt rappeler ma présence.

« — Nous vous remercions, mon colonel, — dit enfin un commandant, — d’avoir eu la bonté de nous consulter. Tous mes camarades, je pense, savent à quels bruits pénibles vous faites allusion. Si je me permets de prendre la parole, c’est qu’à Paris, au Service géographique de l’armée, où j’étais avant de venir ici, bien des officiers, et des plus qualifiés, avaient, sur cette triste histoire, une opinion qu’ils évitaient de formuler, mais qu’on sentait défavorable au capitaine de Saint-Avit.

« — J’étais à Bammako, à l’époque de la mission Morhange-Saint-Avit, — dit un capitaine. — L’opinion des officiers de là-bas diffère, hélas ! bien peu de celle qu’exprime le commandant. Mais je tiens à ajouter que tous reconnaissaient n’avoir que des soupçons. Et des soupçons, vraiment, sont insuffisants, quand on songe à l’atrocité de la chose.

« — Ils peuvent en tout cas suffire amplement, messieurs, — répliqua le colonel, — à motiver notre abstention. Il n’est pas question de porter un jugement ; mais s’asseoir à notre table n’est pas un droit. C’est une marque de fraternelle estime. Le tout est de savoir si vous jugez devoir l’accorder à M. de Saint-Avit.

« Ce disant, il regardait ses officiers, à tour de rôle. Successivement, ils firent de la tête un signe négatif.

« — Je vois que nous sommes d’accord, — reprit-il. — Maintenant notre tâche n’est malheureusement pas terminée. La Ville-de-Naples sera dans le port demain matin. La chaloupe qui va chercher les passagers part à huit heures du port. Il faut, messieurs, qu’un de vous se dévoue et se rende au paquebot. Le capitaine de Saint-Avit pourrait avoir l’idée de venir au cercle. Nous n’avons nullement l’intention de lui infliger l’affront qui consisterait à ne pas le recevoir, s’il s’y présentait, confiant dans la coutume traditionnelle de la réception. Il faut prévenir sa venue. Il faut lui faire comprendre qu’il vaut mieux qu’il reste à bord.

« Le colonel regarda de nouveau les officiers. Ils ne purent qu’approuver ; mais comme on voyait que chacun d’eux n’était pas à son aise !

« — Je n’espère pas trouver parmi vous un volontaire pour une mission de cette sorte. Force m’est de désigner quelqu’un d’office. Capitaine Grandjean, M. de Saint-Avit est capitaine. Il est correct que ce soit un officier de son grade qui lui fasse notre communication. Par ailleurs, vous êtes le moins ancien. C’est donc à vous que je suis contraint de m’adresser pour cette pénible démarche. Je n’ai pas besoin de vous demander de la faire avec tous les ménagements possibles.

« Le capitaine Grandjean s’inclina, tandis qu’un soupir de soulagement s’échappait de toutes les poitrines. Tant que le colonel fut là, il resta à l’écart, sans mot dire. Ce n’est que lorsque le chef se fut retiré qu’il laissa échapper cette phrase :

« — Il y a des choses qui devraient bien compter pour l’avancement.

« Le lendemain, au déjeuner, tout le monde attendait avec impatience son retour.

« — Eh bien ? — interrogea brièvement le colonel.

« Le capitaine Grandjean ne répondit pas tout de suite. Il s’assit à la table où ses camarades étaient en train de se fabriquer leurs apéritifs, et lui, l’homme dont on raillait la sobriété, il but, presque d’un trait, sans attendre que le sucre fût fondu, un grand verre d’absinthe.

« — Eh bien, capitaine ? — répéta le colonel.

« — Eh bien, mon colonel, c’est fait. Vous pouvez être tranquille. Il ne descendra pas à terre. Mais, vrai Dieu, quelle corvée !

« Les officiers n’osaient souffler mot. Seuls, leurs regards disaient leur anxieuse curiosité.

« Le capitaine Grandjean se versa une gorgée d’eau.

« — Voilà, j’avais bien préparé ma phrase, en route, dans la chaloupe. En montant l’escalier, je sentis que tout s’était envolé. Saint-Avit était au fumoir, avec le commandant du paquebot. Il me sembla que je n’aurais pas la force de lui dire la chose, d’autant que je le voyais prêt à descendre. Il était en tenue de jour, son sabre sur la banquette, et il avait des éperons. On ne garde pas d’éperons à bord. Je me présentai, nous échangeâmes quelques paroles, mais je devais avoir l’air bien emprunté, car, dès la première minute, je compris qu’il avait deviné. Sous un prétexte quelconque, ayant quitté le commandant, il me conduisit à l’arrière, près de la grande roue du gouvernail. Là, j’osai parler : mon colonel, qu’ai-je dit ? Ce que j’ai dû bafouiller ! Il ne me regardait pas. Accoudé au bastingage, il laissait ses yeux errer au loin, avec un sourire. Puis, soudain, quand je me fus bien empêtré dans mes explications, il me fixa froidement et me dit :

« — Je vous remercie, mon cher camarade, de vous être donné tout ce dérangement. Mais vraiment, c’était bien inutile. Je suis fatigué, et n’ai pas l’intention de débarquer. J’aurai eu du moins l’agrément de faire votre connaissance. Puisque je ne peux profiter de votre hospitalité, vous me ferez la grâce d’accepter la mienne, tant que la chaloupe sera au flanc du paquebot.

« — Alors, nous sommes revenus au fumoir. Il a préparé lui-même des cocktails. Il m’a parlé. Nous nous sommes retrouvé des amis communs. Jamais je n’oublierai ce visage, ce regard ironique et lointain, cette voix triste et douce. Ah ! mon colonel, messieurs, j’ignore ce qu’on peut raconter au Service géographique ou dans les postes du Soudan. Mais il ne peut y avoir là qu’une horrible équivoque. Un tel homme, coupable d’un tel crime, croyez-moi, ce n’est pas possible. »

— C’est tout, mon lieutenant, — acheva Châtelain après un silence. — Jamais je n’ai vu repas plus triste que celui-là. Les officiers dépêchèrent leur déjeuner, sans mot dire, dans une impression de malaise contre laquelle personne n’essaya de lutter. Et, parmi ce grand silence, on voyait les regards revenir sans cesse, à la dérobée, vers la Ville-de-Naples, qui dansait là-bas, sous la brise à une lieue en mer.

« Elle y était encore le soir, quand ils se trouvèrent pour le dîner, et ce ne fut que lorsqu’un coup de sirène, suivi de volutes de fumée s’échappant de la cheminée rouge et noire, eut annoncé le départ du paquebot pour Gabès, ce fut seulement alors que reprirent les causeries, mais pas aussi gaies que d’habitude.

« Depuis, mon lieutenant, au cercle de Sfax, on a fui, comme la peste, tout sujet qui risquait de ramener la conversation sur le capitaine de Saint-Avit. »


Châtelain avait parlé à voix presque basse, et le petit peuple de l’oasis n’avait pas entendu sa singulière histoire. Il y avait une heure que notre dernier coup de fusil avait résonné. Autour de la mare, les tourterelles rassurées s’ébrouaient. De grands oiseaux mystérieux volaient sous les palmiers assombris. Un vent moins chaud berçait en frémissant les palmes mornes. Nous avions posé à côté de nous nos casques, pour que nos tempes pussent recevoir la caresse de cette maigre brise.

— Châtelain, — dis-je, — il est l’heure de rentrer au bordj.

Lentement, nous ramassâmes les tourterelles tuées. Je sentais le regard du sous-officier peser sur moi et, dans ce regard, un reproche, comme un regret d’avoir parlé. Mais, pendant tout le temps que dura notre retour, je ne pus trouver la force de rompre, par un mot quelconque, notre silence désolé.

La nuit était presque tombée quand nous arrivâmes. On voyait encore, affaissé contre sa hampe, le drapeau qui surmontait le poste, mais, déjà, on n’en distinguait plus les couleurs. À l’occident, derrière les dunes ébréchées sur le violet noir du ciel, le soleil avait disparu.

Quand nous eûmes franchi la porte du fortin, Châtelain me quitta.

— Je vais aux écuries, — dit-il.

Resté seul, je regagnai la partie du fort où se trouvent le logement des Européens et le magasin à munitions. Une inexprimable tristesse courbait mon front.

Je pensai à mes camarades des garnisons françaises : à cette heure, ils devaient être en train de rentrer chez eux, où les attendait, disposée sur le lit, leur tenue de soirée, le dolman à brandebourgs, les épaulettes étincelantes.

« Dès demain, me dis-je, j’adresserai une demande de mutation. »

L’escalier de terre battue était déjà noir. Mais quelques lueurs pâles rôdaient encore dans le bureau quand j’y pénétrai.

Penché sur les registres d’ordre, un homme était accoudé à ma table. Il me tournait le dos. Il ne m’avait pas entendu venir.

— Eh bien, Gourrut, mon garçon, je vous en prie, ne vous gênez pas. Faites comme chez vous.

L’homme s’était levé, je le vis, assez grand, svelte et pâle.

— Lieutenant Ferrières, n’est-ce pas ?

Il s’avança et me tendit la main.

— Capitaine de Saint-Avit. Enchanté, mon cher camarade.

Au même moment, Châtelain apparaissait sur le seuil du bureau.

— Maréchal des logis chef, — dit sèchement le nouveau venu, — je n’ai pas de compliments à vous faire sur le peu que j’ai vu. Il n’y a pas une selle de mehari à laquelle il ne manque des boucles, et les plaques de couche des lebels sont dans un état à faire croire qu’il pleut à Hassi-Inifel trois cents jours par an. En outre, où étiez-vous cet après-midi ? Sur quatre Français que compte le poste, je n’ai trouvé, quand je suis arrivé, qu’un joyeux attablé devant un quart d’eau-de-vie. Tout cela changera, n’est-ce pas ? Rompez.

— Mon capitaine, — dis-je d’une voix blanche, tandis que Châtelain médusé restait au garde à vous, — je tiens à vous dire que le maréchal des logis était avec moi, que c’est moi qui suis responsable de son absence du poste, qu’il est un sous-officier irréprochable, à tous points de vue, et que si nous avions été prévenus de votre arrivée…

— Évidemment, — dit-il avec un sourire de froide ironie. — Aussi, lieutenant, n’ai-je pas l’intention de le rendre responsable des négligences qui doivent rester à votre actif. Il n’est pas obligé de savoir que l’officier qui abandonne, ne fût-ce que deux heures, un poste comme Hassi-Inifel, risque fort de ne pas trouver grand’chose à son retour. Les pillards Chaamba, mon cher camarade, aiment fort les armes à feu, et, pour s’adjuger les soixante fusils de vos râteliers, je suis sûr qu’ils n’auraient aucun scrupule à profiter, au risque de le faire passer en conseil de guerre, de l’absence d’un officier dont je connais, par ailleurs, les excellentes notes. Mais suivez-moi, voulez-vous. Nous allons compléter la petite inspection à laquelle je n’ai pu me livrer que trop rapidement tout à l’heure.

Il était déjà dans l’escalier. J’emboîtai le pas sans mot dire. Châtelain fermait la marche. Je l’entendis qui murmurait, sur un ton d’humeur que je laisse à imaginer :

— Eh bien, vrai, ça va être drôle, ici.




CHAPITRE II


LE CAPITAINE DE SAINT-AVIT


Peu de jours suffirent à nous convaincre que les craintes de Châtelain étaient vaines, relativement aux rapports de service avec notre nouveau chef. Souvent, j’ai pensé que, par la brusquerie dont il avait fait montre au premier abord, Saint-Avit avait voulu prendre barre sur nous, nous prouver qu’il savait porter tête haute le poids de son lourd passé… Toujours est-il que, le lendemain de son arrivée, il se révéla très différent, fit même des compliments au maréchal des logis chef sur la tenue du poste et l’instruction des hommes. À mon égard, il fut charmant.

— Nous sommes de la même promotion, n’est-ce pas ? — me dit-il. — Je n’ai pas à t’autoriser à employer le tutoiement traditionnel. Il est de droit.

Vaines marques de confiance, hélas ! Faux témoignages de liberté d’esprit, l’un vis-à-vis de l’autre. Quoi de plus accessible, en apparence, que l’immense Sahara, ouvert à tous ceux qui veulent s’y engloutir ? Quoi de plus fermé que lui ? Après six mois d’une cohabitation, d’une communion de vie telles qu’en offre un poste du Sud, je me demande si le plus extraordinaire de mon aventure n’est pas de partir demain, vers les solitudes insondées, avec un homme dont la pensée véritable m’est sans doute aussi inconnue que ces solitudes, auxquelles il a réussi à me faire aspirer.


Le premier sujet de surprise qui me fut donné par ce singulier compagnon, je le dus aux bagages dont il s’était fait suivre.

Quand il nous arriva inopinément, seul, d’Ouargla, il avait confié au mehari de race qu’il montait uniquement ce que peut porter sans déchoir un aussi susceptible animal : ses armes, sabre et revolver d’ordonnance, plus une solide carabine, et quelques effets strictement réduits. Le reste n’arriva que quinze jours plus tard, par le convoi chargé du ravitaillement du poste.

Trois caisses de dimensions respectables furent successivement montées dans la chambre du capitaine, et les grimaces des porteurs en disaient assez sur leur poids.

Par discrétion, je laissai Saint-Avit à son emménagement, et me mis à dépouiller le courrier que m’apportait le convoi.

Il rentra peu après dans le bureau, et jeta un coup d’œil sur les quelques revues qui venaient de me parvenir.


Il parcourait en même temps le dernier numéro de la Zeitschrift der Gesellschaft für Erdkunde in Berlin.

— Oui, répondis-je. — Ces messieurs veulent bien s’intéresser à mes travaux sur la géologie de l’Oued Mia et du haut Igharghar.

— Cela peut m’être utile, — murmura-t-il, continuant à feuilleter la revue.

— À ta disposition.

— Merci. Je crains bien de n’avoir rien à t’offrir en échange, à part Pline peut-être. Et encore… Tu connais certainement aussi bien que moi ce qu’il dit de l’Igharghar, d’après le roi Juba. Au reste, viens m’aider à mettre en place tout cela, et tu verras si quelque chose te convient.

J’acceptai sans me faire prier davantage.

Nous commençâmes par mettre au jour divers instruments météorologiques et astronomiques : des thermomètres Baudin, Salleron, Fastré, un anéroïde, un baromètre Fortin, des chronomètres, un sextant, une lunette astronomique, une boussole avec lunette… En résumé, ce que Duveyrier appelle le matériel le plus simple et le plus facilement portatif à dos de chameau.

À mesure que Saint-Avit me les tendait, je rangeais ces instruments sur l’unique table de la pièce.

— Maintenant, — m’annonça-t-il, — il n’y a plus que des livres. Je vais te les faire passer. Mets-les en tas, dans un coin, en attendant qu’on me fabrique des rayons.

Deux heures durant, je l’aidai à empiler une véritable bibliothèque. Et quelle bibliothèque ! comme jamais poste du Sud n’en aura vu.

Tous les textes consacrés, à un titre quelconque, par l’antiquité aux régions sahariennes, étaient réunis entre les quatre murs crépis de cette chambre de bordj. Hérodote et Pline, naturellement, et aussi Strabon et Ptolémée Pomponius Mela et Ammien Marcellin. Mais, à côté de ces noms qui rassuraient un peu mon impéritie, j’apercevais ceux de Corippus, de Paul Orose, d’Ératosthène, de Photius, de Diodore de Sicile, de Solin, de Dion Cassius, d’Isidore de Séville, de Martin de Tyr, d’Ethicus, d’Athénée… Les Scriptores Historiæ Augustæ, l’Itinerarium Antonini Augusti, les Geographi latini minores de Riese, les Geographi græci minores de Karl Müller… Depuis, j’ai eu l’occasion de me familiariser avec les Agatarchide de Cos et les Artémidore d’Éphèse, mais j’avoue qu’en cet instant la présence de leurs dissertations dans les cantines d’un capitaine de cavalerie ne fut pas sans me causer quelque émoi.

Je note encore la Descrittione dell’ Africa, de Léon l’Africain ; les histoires arabes d’Ibn-Khaldoun, d’Al-Iaqoub, d’El-Bekri, d’Ibn-Batoutah, de Mohammec El-Tounsi… Au milieu de cette Babel, je ne me souviens que de deux volumes portant les noms de savants français contemporains. Encore étaient-ils les thèses latines de Berlioux[3] et de Schirmer[4].

Tout en procédant à des empilements aussi équilibrés que possible de ces multiples formats, je me disais :

« Et moi qui croyais que, dans sa mission avec Morhange, Saint-Avit était surtout chargé des observations scientifiques. Ou ma mémoire me trompe de façon étrange, ou, depuis, il a joliment changé son fusil d’épaule. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’y a rien pour moi, au milieu de tout ce fatras. »

Il devait lire sur mon visage des traces par trop apparentes de surprise, car il dit, sur un ton où je crus deviner une pointe de défiance :

— Le choix de ces livres te surprend, peut-être ?

— Je n’ai pas le droit de dire qu’il me surprend, — répliquai-je, — puisque j’ignore le travail en vue duquel tu t’es entouré d’eux. En tout cas, je crois pouvoir affirmer, sans crainte d’être démenti, que jamais officier des bureaux arabes n’a possédé de bibliothèque où les humanités fussent aussi bien représentées.

Il sourit évasivement, et, ce jour-là, nous ne poussâmes pas plus loin cet entretien.


Parmi les livres de Saint-Avit, j’avais remarqué un volumineux cahier muni d’une solide serrure. À plusieurs reprises, je le surpris en train d’y jeter des notes. Quand un motif quelconque l’appelait hors de sa chambre, il enfermait soigneusement cet album dans une petite armoire en bois blanc, due à la munificence de l’administration. Lorsqu’il n’écrivait pas, et que le service ne réclamait pas absolument son concours, il faisait seller le mehari qui l’avait amené, et, quelques minutes plus tard, de la terrasse du fortin, je pouvais voir la double silhouette, à grandes enjambées, disparaître à l’horizon, derrière un pli de terrain rouge.

Chaque fois, ces courses devenaient plus longues. De chacune, il rapportait une espèce d’exaltation qui me faisait le regarder au moment des repas, le seul que nous passions véritablement ensemble, avec une inquiétude chaque jour grandissante.

« Mauvais ! me dis-je, un jour que ses propos avaient brillé plus encore que de coutume par leur décousu. Il n’est pas agréable d’être à bord d’un sous-marin dont le commandant pratique l’opium. Quelle peut être sa drogue, à celui-là ? »

Le lendemain, j’avais jeté un rapide coup d’œil dans les tiroirs de mon camarade. Cette inspection, que je jugeais de mon devoir, me rassura momentanément. « À moins, toutefois, pensai-je, qu’il ne porte sur lui ses tubes et sa seringue de Pravaz. »

J’en étais encore à l’époque où je pouvais me figurer que les imaginations d’André avaient besoin de stimulants artificiels.

Une observation méticuleuse me détrompa. Rien de suspect, sous ce rapport. D’ailleurs, il ne buvait guère, fumait à peine.

Et pourtant, pas moyen de nier les progrès de cette inquiétante fièvre. De ces randonnées, il revenait toujours les yeux plus brillants ; il était plus pâle, plus expansif, plus irritable.

Un soir, il quitta le poste vers six heures, à la tombée de la grosse chaleur. Nous l’attendîmes toute la nuit. Mon anxiété était d’autant plus forte que, depuis quelque temps, les caravanes signalaient, dans les environs du poste, des bandes de rôdeurs.

À l’aube, il n’était toujours pas de retour. Il ne rentra que vers midi. Son chameau s’abattit plutôt qu’il ne s’agenouilla.

Son premier coup d’œil fut pour le détachement que j’avais commandé afin d’aller à sa rencontre, et qui, hommes et bêtes, était déjà rassemblé dans la cour, entre les bastions.

Il comprit qu’il avait à s’excuser. Mais il attendit que nous fussions tous deux seuls, pour le déjeuner.

— Je suis navré d’avoir pu vous causer de l’inquiétude. Mais les dunes sous la lune étaient si belles !… Je me suis laissé entraîner assez loin…

— Mon cher, je n’ai pas de reproches à te faire. Tu es libre, et le chef ici. Permets-moi, cependant, de te rappeler certaine phrase sur les pillards Chaamba, et sur les inconvénients qu’il peut y avoir pour un commandant de poste à s’absenter trop longtemps.

Il eut un sourire.

— Je ne déteste pas qu’on ait de la mémoire, — répondit-il simplement.

Il était de bonne, de trop bonne humeur.

— Il ne faut pas m’en vouloir. J’étais parti pour un petit tour, comme d’ordinaire. Puis, la lune s’est levée. Et alors, j’ai reconnu le paysage. C’est par là, il y aura en novembre prochain vingt-trois ans, que Flatters s’est acheminé vers sa destinée, dans une volupté que la certitude de ne pas revenir faisait plus âcre et plus immense.

— Drôle de mentalité pour un chef de mission, — murmurai-je.

— Ne dis pas de mal de Flatters. Nul homme comme lui n’a aimé le désert… à en mourir.

— Palat et Douls, entre tant d’autres, l’ont aimé ainsi, — répliquai-je. — Mais ceux-là étaient seuls à s’exposer. Responsables de leur vie seule, ils étaient libres. Flatters, lui, portait la responsabilité de soixante existences. Et tu ne peux nier qu’il ait fait massacrer sa mission.

À peine eus-je prononcé cette dernière phrase que je la regrettai. Je songeai au récit de Châtelain, au cercle des officiers de Sfax où l’on évitait, comme la peste, toute conversation susceptible d’aiguiller les pensées vers certaine mission Morhange-Saint-Avit.

Heureusement, je vis que mon camarade n’avait pas écouté. Ses yeux brillants étaient ailleurs.

— Quelle a été ta première garnison ? — demanda-t-il brusquement.

— Auxonne.

Il eut un rire saccadé.

— Auxonne. Côte-d’Or. Arrondissement de Dijon, six mille habitants, chemin de fer P.-L.-M. L’école de peloton et les revues de détail. La femme du chef d’escadron qui reçoit le jeudi, et celle du capitaine adjudant-major le samedi. Les permissions du dimanche : le premier du mois, à Paris ; les trois autres, à Dijon. Cela m’explique ton jugement sur Flatters.

« À moi, mon cher, ma première garnison a été Boghar. C’est là que je suis débarqué un matin d’octobre, sous-lieutenant de vingt ans au 1er bataillon d’Afrique, avec sur ma manche noire le galon blanc… « Les tripes au soleil », comme disent les bagnards en parlant des insignes de leurs gradés. Boghar !… Deux jours plus tôt, du pont du paquebot, j’avais commencé à apercevoir la terre d’Afrique. Je les plains, ceux qui, lorsqu’ils voient pour la première fois les pâles rochers, ne sentent pas un grand coup à leur cœur en songeant que cette terre se prolonge des milliers et des milliers de lieues… J’étais presque un enfant, j’avais de l’argent. J’étais en avance. J’aurais pu rester trois ou quatre jours à Alger, à m’amuser. Eh bien, le soir même, je prenais le train pour Berrouaghia.

« Là, à cent kilomètres à peine d’Alger, plus de voie ferrée. En droite ligne, on ne rencontrera la première qu’au Cap. La diligence voyage de nuit, à cause de la chaleur. Dans les côtes, je descendais et marchais à côté de la voiture, m’efforçant de goûter, dans cette nouvelle atmosphère, le baiser avant-coureur du désert.

« Vers minuit, à Camp des Zouaves, qui est un humble poste sur la route en remblai, dominant une vallée desséchée d’où montent les fiévreux parfums des lauriers roses, on relaya. Il y avait là une troupe de joyeux et de disciplinaires, conduite par des tirailleurs et des tringlots vers les tas de cailloux du Sud. Les uns, suppôts des geôles d’Alger et de Douéra, en uniforme, sans arme, naturellement ; les autres, en civil — quels civils ! les recrues de l’année, les jeunes souteneurs de la Chapelle et de la Goutte-d’Or.

« Ils repartirent avant nous. Puis, la diligence les rattrapa. De loin, je vis, dans une flaque de lune, sur la route jaune, la masse noire et égrenée du convoi. Puis, j’entendis une mélopée sourde, les misérables chantaient. Un, d’une voix triste et gutturale, disait le couplet, qui se traînait, sinistre, au fond des ravins bleus :


                Maintenant qu’elle est grande,
                Elle fait le trottoir,
                Avec ceux de la bande
                  À Richard-Lenoir.

« Et les autres reprenaient en chœur l’horrible refrain :


                À la Bastille, à la Bastille,
                On aime bien ; on aime bien
                  Nini Peau d’Chien ;
                Elle est si belle et si gentille
                  À la Bastille.

« Je les vis tout contre moi, quand la diligence les dépassa. Ils étaient terribles. Sous la hideuse viscope, les yeux brillaient d’un feu sombre dans les visages blêmes et rasés. La poussière brûlante étranglait les voix rauques dans les gorges. Une affreuse tristesse s’emparait de moi.

« Quand la diligence eut laissé derrière elle ce cauchemar, je me ressaisis.

« — Plus loin, plus loin, — m’écriai-je, — vers le Sud, jusqu’aux endroits où n’atteint pas l’ignoble marée de gravats de la civilisation.

« Quand je suis fatigué, que j’ai une minute d’angoisse et l’envie de m’asseoir sur la route que je me suis choisie, je pense aux joyeux de Berrouaghia, et je ne songe plus alors qu’à repartir.

« Mais quelle récompense, lorsque je suis dans un de ces lieux où les pauvres animaux ne pensent pas à s’enfuir, parce qu’ils n’ont jamais vu d’homme, quand le désert s’étend à l’entour, si profondément, que le vieux monde pourrait crouler sans qu’une seule ride de la dune, un seul nuage au ciel blanc vînt m’en avertir.

— C’est vrai, — murmurai-je, — moi aussi, une fois, en plein désert, au Tidi-Kelt, j’ai senti cela.

Jusque-là, je l’avais laissé s’exalter sans l’interrompre. Je compris trop tard la faute que j’avais commise en plaçant cette malheureuse phrase.

Son mauvais rire nerveux l’avait repris.

— Ah ! vraiment, au Tidi-Kelt ? Mon cher, je t’en conjure, dans ton intérêt, si tu ne veux pas te ridiculiser, évite ce genre de réminiscence. Tiens, tu me rappelles Fromentin, ou ce pauvre Maupassant, qui a parlé du désert parce qu’il était allé jusqu’à Djelfa, à deux jours de la rue Bab-Azoun et de la place du Gouvernement, à quatre jours de l’avenue de l’Opéra ; — et qui, pour avoir vu près de Bou-Sâada un malheureux chameau en train de crever, s’est cru en plein Sahara, sur l’antique voie des caravanes… Le Tidi-Kelt, le désert !

— Il me semble pourtant qu’In-Salah… — dis-je, un peu vexé.

— In-Salah ? Le Tidi-Kelt ! Mais, mon pauvre ami, la dernière fois que j’y suis passé, il y avait autant de vieux journaux et de boîtes de sardines vides que le dimanche, au bois de Vincennes.

Une partialité, un si évident désir de me froisser me firent oublier ma réserve.

— Évidemment, — répondis-je avec aigreur, — je ne suis pas allé, moi, jusque…

Je m’étais arrêté. Mais il était déjà trop tard.

Il me regardait, bien en face.

— Jusqu’où ? — dit-il avec douceur.

Je ne répondis pas.

— Jusqu’où ? — répéta-t-il encore.

Et, comme je m’empêtrais dans mon mutisme :

— Jusqu’à l’Oued Tarhit, n’est-ce pas ?

C’était sur la berge est de l’Oued Tarhit, à cent vingt kilomètres de Timissao, par 23°5 de latitude Nord, disait le rapport officiel, qu’était enterré le capitaine Morhange.

— André, — m’écriai-je maladroitement, je te jure…

— Qu’est-ce que tu me jures ?

— Que je n’ai jamais eu l’intention…

— De parler de l’Oued Tarhit ? Pourquoi ? Pour quelle raison ne parlerait-on pas devant moi de l’Oued Tarhit ?

Devant mon silence plein de supplications, il haussa les épaules.

— Idiot, — dit-il simplement.

Et il me quitta, sans que je songeasse même à relever le mot.


Tant d’humilité cependant ne l’avait pas désarmé. J’en eus la preuve le lendemain, et la façon dont il me manifesta son humeur fut même marquée au coin du plus mauvais goût.

Je venais à peine de me lever qu’il pénétra dans ma chambre.

— Peux-tu m’expliquer ce que cela signifie ? — demanda-t-il.

Il avait en main un des registres administratifs. Dans ses crises de nervosité, il se mettait à les éplucher, avec l’espoir d’y trouver prétexte à se montrer militairement insupportable.

Cette fois, le hasard l’avait servi à souhait.

Il ouvrit le registre. Je rougis violemment en y apercevant l’épreuve à peine virée d’une photographie que je connaissais bien.

— Qu’est-ce que cela ? — répéta-t-il dédaigneusement.

Trop souvent, je l’avais surpris en train d’examiner dans ma chambre, sans aucune bienveillance, le portrait de Mlle de C… pour n’être pas, en cette minute, fixé sur la mauvaise foi qu’il mettait à me chercher querelle.

Je me contins, toutefois, et serrai dans un tiroir la pauvre petite épreuve.

Mais mon calme ne faisait pas son compte.

— Dorénavant, — dit-il, — veille, je t’en prie, à ne pas laisser traîner tes souvenirs galants dans les papiers administratifs.

Il ajouta avec le plus insultant des sourires :

— Il ne faut pas fournir de sujets d’excitation à Gourrut.

— André, — dis-je, blême, — je t’ordonne…

Il se redressa de toute sa hauteur :

— Eh bien, quoi ? En voilà, une affaire. Je t’ai autorisé à parler de l’Oued Tarhit, n’est-ce pas ? J’ai bien le droit, moi, je suppose…

— André !

Il regardait, maintenant, au mur, d’un air narquois, le portrait dont je venais de soustraire la petite épreuve à cette pénible scène.

— Là, là, je t’en prie, ne te fâche pas. Mais, vraiment, entre nous, avoue qu’elle est un peu maigre.

Et, avant que j’eusse trouvé le temps de lui répondre, il s’éclipsa, en fredonnant son honteux refrain de la veille :


             À la Bastille, à la Bastille,
             On aime bien, on aime bien
             Nini Peau d’Chien…

De trois jours, nous ne nous adressâmes pas la parole. Mon exaspération était indicible. Étais-je donc responsable de ses avatars ! Y avait-il de ma faute si, sur deux phrases, une semblait toujours quelque allusion…

« Cette situation est intolérable, me dis-je. Elle ne peut durer davantage. »

Elle devait cesser bientôt.

Une semaine après la scène de la photographie, le courrier nous arriva. À peine avais-je jeté les yeux sur le sommaire de la Zeitschrift, la revue allemande dont j’ai parlé déjà, qu’un sursaut d’étonnement me secoua. Je venais d’y lire : Reise und Entdeckungen zwei französischer offiziere, Rittmeisters Morhange und Oberleutnant de Saint-Avit, im westlichen Sahara.

Au même instant, j’entendis la voix de mon camarade.

— Y a-t-il quelque chose d’intéressant dans ce numéro ?

— Non, — dis-je négligemment.

— Montre.

J’obéis. Que pouvais-je faire d’autre ?

Il me sembla qu’il avait pâli, en parcourant le sommaire. Et pourtant, ce fut sur le ton le plus naturel qu’il me dit :

— Tu me prêtes cela, n’est-ce pas ?

Et il sortit, en me jetant un regard de défi.


La journée passa, lentement. Je ne le revis que le soir. Il était gai, très gai, d’une gaieté qui me fit mal.

Quand nous eûmes fini de dîner, nous allâmes nous accouder à la balustrade de la terrasse. De là, on embrassait le désert, que l’obscurité rongeait déjà vers l’Est.

André rompit le silence.

— Ah ! à propos, je t’ai rendu ta revue. Tu avais raison, rien d’intéressant.

Il avait l’air de s’amuser énormément.

— Qu’as-tu ? Mais qu’as-tu donc ?

— Rien, — répondis-je, la gorge serrée.

— Rien ? Veux-tu que je te dise, moi, ce que tu as ?

Je le regardai d’un air suppliant.

Il haussa les épaules. Idiot ! devait-il répéter encore.

La nuit tombait avec rapidité. Seule, la berge sud de l’Oued Mia était encore jaune. Dans les éboulis, un petit chacal dévala brusquement, avec un cri plaintif.

— Le dib pleure sans raison, mauvaise affaire, dit Saint-Avit.

Il reprit, impitoyablement :

— Alors, tu ne veux pas parler ?

Je fis un grand effort, pour proférer cette pitoyable phrase :

— Quelle journée écrasante ! Quelle nuit, lourde, lourde ?… On ne se sent plus soi-même ; on ne sait plus…

— Oui, — dit la voix lointaine de Saint-Avit, une nuit lourde, lourde ; aussi lourde, vois-tu, que celle où j’ai tué le capitaine Morhange.




CHAPITRE III


LA MISSION MORHANGE-SAINT-AVIT


— J’ai donc tué le capitaine Morhange, — me disait André de Saint-Avit le lendemain, à la même heure, à la même place, avec un calme qui ne tenait aucun compte de la nuit, de l’effroyable nuit que je venais de passer. — Pourquoi t’ai-je dit cela ? je n’en sais rien. À cause du désert, peut-être. Es-tu l’homme qu’il faut pour supporter le poids de cette confidence, et ensuite, au besoin, pour accepter les conséquences qu’elle comporte ? Je n’en sais rien non plus. L’avenir le dira. Pour l’instant, il n’est donc qu’un fait certain, c’est, je le répète, que j’ai tué le capitaine Morhange.

Je l’ai tué. Et, puisque ton désir est que je précise à quelle occasion, tu penses bien que je ne vais pas me mettre la cervelle à l’envers pour t’arranger un roman, ni commencer par te raconter afin d’être dans la tradition naturaliste, de quelle étoffe furent faites mes premières culottes, ou, comme le veulent les néo-catholiques, si, enfant, je me confessais souvent, et le plaisir que j’y prenais. Je n’ai aucun goût pour les exhibitions inutiles. Tu trouveras donc bon que ce récit commence strictement à l’époque où j’ai connu Morhange.

Et d’abord, je te dirai que, malgré ce qu’il a pu en coûter à ma tranquillité et à ma réputation, je ne regrette pas de l’avoir connu. En somme, indépendamment de toute question de mauvaise camaraderie, j’ai fait preuve d’une assez noire ingratitude en l’assassinant. C’est à lui, c’est à sa science des inscriptions rupestres, que je dois la seule chose par laquelle ma vie aura été plus intéressante que les misérables petites vies traînées par mes contemporains, à Auxonne ou ailleurs.

Ceci posé, voici les faits :

C’est au bureau arabe d’Ouargla, où j’étais lieutenant, que j’ai, pour la première fois, entendu prononcer ce nom, Morhange. Et je dois ajouter que ce fut pour moi le sujet d’un joli accès de mauvaise humeur. On était à une époque plutôt mouvementée. L’hostilité du sultan du Maroc était latente. Au Touat, où s’étaient déjà ourdis les assassinats de Flatters et de Frescaly, cette majesté prêtait la main aux manigances de nos ennemis. C’était, ce Touat, le grand centre des complots, des razzias, des défections, en même temps que le lieu de ravitaillement des insaisissables nomades. Les gouverneurs de l’Algérie, Tirman, Cambon, Laferrière, en réclamaient l’occupation. Les ministres de la Guerre, tacitement, étaient du même avis… Mais voilà, il y avait le Parlement qui ne marchait pas, à cause de l’Angleterre, de l’Allemagne, à cause surtout d’une certaine Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, qui prescrit que l’insurrection est le plus sacré des devoirs, même lorsque les insurgés sont des sauvages qui vous coupent proprement la tête. Bref, l’autorité militaire en était réduite à augmenter discrètement les garnisons du Sud, à créer de nouveaux postes ; celui-ci, ceux de Berresof, Hassi-el-Mia, fort Mac-Mahon, fort Lallemand, fort Miribel… Mais, comme dit Castries, « on ne tient pas les nomades avec des bordjs, on les tient par le ventre. » Le ventre, c’étaient les oasis du Touat. Il fallait convaincre de la nécessité de s’emparer des oasis du Touat ces messieurs les avocats de Paris. Le mieux était de leur présenter un tableau fidèle des intrigues qui s’y tramaient contre nous.

Les principaux auteurs de ces intrigues étaient et sont encore les Senoussis, dont le chef spirituel à été contraint par nos armes de transporter le siège de la confrérie à quelque mille lieues de là, à Schimmedrou, dans le Tibesti. On eut, — je dis on par modestie, — l’idée de repérer les traces laissées par ces agitateurs sur leurs parcours favoris : Rhât, Temassinin, la plaine d’Adjemor et In-Salah. C’était, tu le vois, du moins à partir de Temassinin, sensiblement le même itinéraire que celui suivi, en 1864, par Gérard Rohlfs.

Je m’étais déjà acquis quelque notoriété par deux promenades menées l’une à Agadès, l’autre à Bilma, et passais, parmi les officiers des bureaux, pour un de ceux qui connaissaient le mieux la question Senoussis. On me demanda donc d’assumer cette nouvelle tâche.

Je fis alors remarquer qu’il y aurait intérêt à faire d’une pierre deux coups, et à jeter, en cours de route, un coup d’œil sur le Hoggar septentrional, afin de s’assurer si les Touareg d’Ahitarhen avaient toujours avec les Senoussis des rapports aussi cordiaux qu’à l’époque où ils s’entendirent pour massacrer la mission Flatters. On me donna immédiatement raison. La modification de mon trajet primitif consistait en ceci : c’est qu’arrivé à Ighelaschem, à six cents kilomètres sud de Temassinin, au lieu de gagner directement le Touat par la route de Rhât à In-Salah, je devais, m’enfonçant entre les massifs du Mouydir et du Hoggar, piquer au Sud-Ouest jusqu’à Shikh-Salah. Là, je remonterais au Nord, vers In-Salah, par la route du Soudan et d’Agadès. Soit à peine huit cents kilomètres de plus, sur un voyage total d’environ sept cents lieues, mais la certitude d’exercer une surveillance aussi complète que possible sur les routes suivies pour se rendre au Touat par nos ennemis, les Senoussis du Tibesti et les Touareg du Hoggar. En chemin, — chaque explorateur ayant son violon d’Ingres — je n’étais pas fâché de songer que je pourrais examiner un peu la constitution géologique de ce plateau d’Éguéré, sur laquelle Duveyrier et les autres sont si désespérément brefs[5].

Tout était prêt pour mon départ d’Ouargla. Tout, c’est-à-dire peu de chose. Trois meharâ : le mien, celui de mon compagnon Bou-Djema, — un fidèle Chaamba, que j’avais eu avec moi dans ma randonnée vers l’Aïr, moins guide, dans des pays que je connais, que machine à bâter et à débâter les chameaux, — plus un troisième, portant les vivres et outres d’eau potable, très petites, les haltes avec puits ayant été, par mes soins, suffisamment repérées.

Des gens sont partis, pour ces sortes de voyages, avec cent réguliers, et même du canon. Moi, j’en suis pour la tradition des Douls et des René Caillié : j’y vais seul.

J’en étais à cet instant délicieux où l’on ne tient plus que par un fil au monde civilisé, lorsqu’une dépêche ministérielle arriva à Ouargla.

« Ordre au lieutenant de Saint-Avit, y était-il dit brièvement, de surseoir à son départ jusqu’à l’arrivée du capitaine Morhange qui doit l’accompagner dans son voyage d’exploration. »

Je fus plus que désappointé. J’avais eu seul l’idée de cette excursion. J’avais eu toutes les difficultés que tu penses pour en faire agréer en haut lieu le principe. Et voilà qu’au moment où je me faisais une fête de ces longues heures à passer tête à tête avec moi seul, en plein désert, on m’adjoignait un inconnu, et qui plus était, un supérieur !

Les condoléances de mes camarades décuplèrent ma mauvaise humeur.

L’Annuaire, immédiatement consulté, leur avait donné les renseignements suivants :


« Morhange (Jean-Marie-François), promotion de 1881. Breveté. Capitaine hors cadres (Service géographique de l’Armée) ».


— Voilà l’explication, — dit l’un. — C’est un pistonné que l’on t’envoie pour tirer les marrons du feu, dans une chose où tu auras eu tout le mal. Breveté ! La belle affaire. Les théories d’Ardant du Picq ou rien, par ici, c’est kif-kif.

— Je ne suis pas tout à fait de votre avis, — opina notre commandant. Ils ont su, au Parlement — il y a, hélas ! toujours des indiscrétions — le but véritable de la mission de Saint-Avit : leur forcer la main pour l’occupation du Touat. Et ce Morhange doit être un homme à la dévotion de la Commission de l’Armée. Tous ces gens-là, voyez-vous, ministres, parlementaires, gouverneurs, se surveillent entre eux. Il y aura un jour à écrire une jolie histoire paradoxale de l’expansion coloniale française, qui s’est toujours faite à l’insu des pouvoirs, quand ce n’a pas été malgré eux.

— Quoi qu’il en soit, le résultat sera le même, — dis-je amèrement : nous allons être deux Français à nous épier nuit et jour, sur les routes du Sud. Aimable perspective, alors qu’on n’a pas trop de toute son attention pour déjouer les facéties des indigènes. Quand va-t-il être ici, ce Monsieur ?

— Après-demain, sans doute. Un convoi m’est annoncé de Ghardaïa. Il est vraisemblable qu’il en profitera. Tout porte à croire qu’il ne doit pas savoir très bien voyager seul.


Le capitaine Morhange arriva en effet le surlendemain à la faveur du convoi de Ghardaïa. Je fus la première personne qu’il demanda à voir.

Quand il pénétra dans ma chambre, où je m’étais retiré dignement, sitôt que le convoi avait été en vue, j’eus la surprise désagréable de constater qu’il me serait assez difficile de lui tenir longtemps rigueur.

Il était grand, le visage plein et coloré, les yeux bleus rieurs, la moustache petite et noire, les cheveux déjà presque blancs.

— J’ai mille excuses à vous adresser, mon cher camarade, — dit-il aussitôt, avec une franchise que je n’ai connue qu’à lui. — Vous devez bien en vouloir à l’importun qui a dérangé vos projets — et retardé votre départ.

— Nullement, mon capitaine, — répondis-je froidement.

— Prenez-vous-en un peu à vous-même. C’est votre science des routes du Sud, célèbre à Paris, qui m’a fait désirer vous avoir pour initiateur, quand les ministères de l’Instruction publique et du Commerce et la Société de Géographie se sont concertés pour me charger de la mission qui m’amène ici. Elles m’ont en effet confié, ces trois honorables personnes morales, le soin de reconnaître l’antique voie des caravanes qui, dès le ixe siècle, trafiquaient entre Tunis et le Soudan, par Tozeur, Ouargla, Es-Souk et le coude de Bourroum, en étudiant la possibilité de restituer à ce parcours son antique splendeur. Mais en même temps, au Service géographique, j’apprenais le voyage que vous entrepreniez. D’Ouargla à Shikh-Salah, nos deux itinéraires sont communs. Or, il faut vous avouer que c’est le premier voyage de ce genre que j’entreprends. Je ne craindrais pas de disserter une heure sur la littérature arabe dans l’amphithéâtre de l’École des langues orientales, mais je me rends compte que je serais assez emprunté pour demander, dans le désert, s’il faut tourner à gauche ou à droite. Une occasion unique s’offrait de me mettre au courant, tout en étant redevable de cette initiation à un compagnon charmant. Il ne faut pas m’en vouloir si je l’ai saisie, si j’ai usé de tout mon crédit pour retarder votre départ d’Ouargla jusqu’à l’instant où je pourrais vous y joindre. À ceci, je n’ai plus à ajouter qu’un mot. Je suis chargé d’une mission que ses origines rendent essentiellement civile. Vous, vous êtes investi par le ministère de la Guerre. Jusqu’au moment donc où, arrivés à Shikh-Salah, nous nous tournerons le dos pour gagner, vous le Touat, et moi le Niger, tous vos conseils, tous vos ordres, seront suivis à la lettre par un subalterne et, je l’espère, aussi par un ami.

À mesure qu’il parlait avec une si aimable franchise, je sentais une immense joie à voir mes pires craintes de tout à l’heure se dissiper. J’éprouvais néanmoins la mauvaise envie de lui marquer quelque réserve, pour avoir ainsi disposé, à distance, sans que j’eusse été consulté, de ma compagnie.

— Je vous suis très reconnaissant, mon capitaine, d’aussi flatteuses paroles. Quand désirez-vous que nous quittions Ouargla ?

Il eut un geste de complet désintéressement :

— Mais, quand vous voudrez. Demain, ce soir. Je vous ai retardé. Vos préparatifs doivent être achevés depuis longtemps.

Ma petite manœuvre s’était retournée contre moi, qui n’avais pas mis dans mes projets de partir avant la semaine suivante.

— Demain, mon capitaine ? Mais… vos bagages ?

Il eut un bon sourire.

— Je croyais qu’il fallait se faire suivre du moins d’objets possible. Quelques effets, du papier : mon brave chameau n’a pas eu de peine à porter cela. Pour le reste, je m’en remets à vos conseils et aux ressources d’Ouargla.

J’étais battu. Je n’avais plus rien à objecter. Et d’ailleurs, une telle liberté d’esprit et de manières me séduisait déjà étrangement.

— Eh bien, — dirent mes camarades, quand l’heure de l’apéritif nous eut rassemblés. — Il a l’air tout à fait épatant, ton capitaine.

— Tout à fait.

— Tu n’auras sûrement pas d’histoires avec lui. À toi seulement de veiller à ce qu’il ne tire pas à lui, après, toute la couverture.

— Nous ne travaillons pas dans la même partie, — répondis-je évasivement.

J’étais pensif, uniquement pensif, je le jure. Dès ce moment, je n’en voulais plus à Morhange. Et pourtant, mon silence les persuada que je lui conservais de la rancune. Et tous, tu m’entends, tous, se sont dit, plus tard, quand ont commencé à courir les soupçons sur la chose :

« Coupable, il l’est sûrement. Nous qui les avons vus partir ensemble, nous pouvons l’affirmer. »

Coupable, je le suis… Mais, pour ces bas motifs de jalousie… Quelle nausée !

Après cela, il n’y a plus qu’à fuir, fuir, jusqu’aux lieux où l’on ne rencontre plus des hommes qui pensent et raisonnent.

Morhange survint, son bras passé sous celui du commandant, qui avait l’air enchanté de cette nouvelle connaissance.

Il le présenta bruyamment :

— Capitaine Morhange, messieurs. Un officier de la vieille école, sous le rapport de la gaîté, je vous en donne ma parole. Il veut partir demain. Mais il faut que nous lui fassions une réception telle que cette idée, avant deux heures, ait quitté sa tête. Voyons, capitaine, vous avez bien huit jours à nous donner.

— Je suis à la disposition du lieutenant de Saint-Avit, — répondit Morhange en souriant doucement.

La conversation était devenue générale. Les verres et les rires s’entre-choquaient. J’entendais mes camarades se pâmer aux histoires qu’avec une inaltérable bonne humeur ne cessait de leur raconter le nouveau venu. Et moi, jamais, jamais, je ne m’étais senti aussi triste.

L’heure vint de passer à la salle à manger.

— À ma droite, capitaine, — cria le commandant, de plus en plus radieux. — Et j’espère que vous allez continuer à nous en servir de bonnes, sur Paris. Ici, on n’est plus au courant, vous savez.

— À vos ordres, mon commandant, — dit Morhange.

— Asseyez-vous, messieurs.

Les officiers obéirent, dans un brouhaha joyeux de chaises remuées.

Je ne quittai pas des yeux Morhange, toujours debout.

— Mon commandant, messieurs, vous permettez, — dit-il.

Et, avant de prendre place à cette table, où, pas une minute, il ne devait cesser de se montrer le plus gai des convives, à mi-voix, les yeux clos, le capitaine Morhange récita le Benedicite.




CHAPITRE IV


VERS LE VINGT-CINQUIÈME DEGRÉ


— Vous voyez, — me disait, une quinzaine de jours plus tard, le capitaine Morhange, — que vous êtes beaucoup plus instruit des anciennes routes du Sahara que vous n’aviez voulu me le laisser supposer, puisque vous connaissez l’existence des deux Tadekka. Mais celle de ces deux villes dont vous venez de me parler est la Tadekka d’Ibn-Batoutah, placée par cet historien à soixante-dix jours du Touat, et que Schirmer, situe avec raison dans le pays inexploré des Aouelimmiden. C’est par cette Tadekka que passaient, au xixe siècle, les caravanes sonrhaï qui faisaient, chaque année, le voyage d’Égypte.

« Ma Tadekka, à moi, est l’autre, la capitale des gens du voile, placée par Ibn-Khaldoun à vingt jours au sud d’Ouargla, à trente jours par El-Bekri, qui l’appelle Tadmekka. C’est vers cette Tadmekka que je me dirige. C’est cette Tadmekka qu’il faut reconnaître dans les ruines d’Es-Souk. C’est par Es-Souk que passait la route commerciale qui, au ixe siècle, reliait le Djerid tunisien au coude que le Niger fait à Bourroum. C’est pour étudier la possibilité de remettre en valeur cet antique parcours que les ministères m’ont chargé de la mission qui me vaut l’agrément d’être votre compagnon.

— Vous aurez sans doute des désillusions, — murmurai-je. — Tout me dit que le commerce qui emprunte aujourd’hui cette voie est insignifiant.

— Nous verrons bien, — fit-il avec placidité.


Ceci, tandis que nous longions les bords unicolores d’une sebkha. La large étendue saline luisait, bleu pâle, sous le soleil levant. Les enjambées de nos cinq meharâ y projetaient leurs ombres mouvantes, d’un bleu plus foncé. Par moment, seul habitant de ces solitudes, un oiseau, espèce de héron indéterminé, s’enlevait et planait dans l’air, comme suspendu à un fil, pour se reposer sitôt que nous étions passés.

J’allais devant, attentif à l’itinéraire. Morhange suivait. Enveloppé dans son immense burnous blanc, coiffé de la chéchia droite des spahis, avec, au cou, un grand chapelet à gros grains alternés noirs et blancs, terminé par une croix de même, il réalisait le type parfait des Pères blancs du cardinal Lavigerie.

Nous venions d’abandonner, pour obliquer vers le Sud-Ouest, la route suivie par Flatters, après une halte de deux jours à Temassinin. J’ai l’honneur d’avoir, avant Foureau, signalé l’importance de Temassinin, point géométrique du passage des caravanes, et d’avoir indiqué l’endroit où le capitaine Pein vient de construire un fort. Croisement des routes qui vont au Touat du Fezzan et du Tibesti, Temassinin est le siège futur d’un merveilleux bureau de renseignements. Ceux que, pendant ces jours, j’y recueillis sur les menées de nos ennemis senoussis furent d’importance. J’y notai en outre le détachement complet avec lequel Morhange me vit procéder à mes enquêtes.

Ces deux jours, il les passa en conversation avec le vieux gardien nègre du turbet qui conserve, sous sa coupole de plâtre, les restes du vénéré Sidi-Moussa. Les entretiens qu’ils eurent, lui et ce fonctionnaire, je regrette qu’ils me soient sortis de l’esprit. Mais, à l’étonnement admiratif du nègre, je compris l’ignorance où je me trouvais des mystères de l’immense Sahara, et combien ils étaient familiers à mon compagnon.

Et si tu veux avoir idée de l’extraordinaire originalité qu’apportait dans une telle équipée ce Morhange, toi qui as malgré tout une certaine habitude des choses du Sud, écoute. Ce fut précisément à quelque deux cents kilomètres d’ici, en pleine région de la Grande Dune, dans l’horrible trajet des six jours sans eau. Il ne nous en restait que pour deux jours, avant d’atteindre le premier puits, et tu sais que ces puits-là, comme l’écrivait Flatters à sa femme, « il faut y travailler pendant des heures pour les déboucher et parvenir à faire boire bêtes et gens ». Eh bien, nous rencontrâmes là une caravane qui allait vers l’Est, vers Rhadamès, et qui avait pris un peu trop au Nord. Les bosses des chameaux, réduites à rien et ballottées, disaient les souffrances de la troupe. Par derrière venait un petit âne gris, un pitoyable bourricot, butant à chaque pas, et que les marchands avaient délesté, parce qu’ils savaient bien qu’il allait mourir. Instinctivement, de ses dernières forces, il suivait, sentant que quand il ne pourrait plus, ce serait la fin, et le grand frou-frou des vautours chauves. J’aime les animaux, que j’ai de solides raisons de préférer aux hommes. Mais jamais je n’aurais eu la pensée de faire ce que fit Morhange. Il faut te dire que nos outres étaient presque à sec, et que nos propres chameaux, sans lesquels on n’est plus rien dans le désert vide, n’avaient pas été abreuvés depuis de longues heures. Morhange fit agenouiller le sien, délia une outre et fit boire le bourricot. J’avais certes du contentement à voir sursauter de bonheur les pauvres flancs pelés de cette misérable bête. Mais j’avais la responsabilité, je voyais aussi l’air éberlué de Bou-Djema, et l’air désapprobateur des assoiffés de la caravane. Je fis donc une observation. Comme je fus reçu ! « Ce que j’ai donné, répondit Morhange, c’est ce à quoi j’avais droit. Nous serons aux puits d’El-Biodh demain soir, vers six heures. D’ici là, je sais que je n’aurai pas soif. » Et cela sur un ton où, pour la première fois, je sentais apparaître le capitaine. « C’est facile à dire, pensai-je d’assez mauvaise humeur. Il sait que, quand il le voudra, mon outre et celle de Bou-Djema seront à sa disposition. » Mais je ne connaissais pas encore bien Morhange, et il est vrai que, jusqu’au lendemain soir où nous atteignîmes El-Biodh, opposant à nos offres une obstination souriante, il ne but pas.

Ombre de saint François d’Assise ! Collines d’Ombrie, si pures au soleil levant ! Ce fut par un lever de soleil analogue au bord d’un pâle ruisseau coulant à pleines cascades d’une échancrure des rocs gris d’Eguéré, que Morhange s’arrêta. Les eaux inattendues roulaient sur le sable, et nous voyions, sous la lumière qui les doublait, des petits poissons noirs. Des poissons au milieu du Sahara ! Nous restions tous les trois muets devant ce paradoxe de la nature. L’un s’était égaré dans une minuscule crique de sable. Il restait là, barbotant en vain, son ventre blanc en l’air… Morhange le prit, le considéra une seconde, et le restitua à la mince eau vive… Ombre de saint François. Collines d’Ombrie… Mais j’ai juré de ne point rompre par des digressions intempestives l’unité de cette narration…

— Vous voyez, — me disait une semaine plus tard le capitaine Morhange, — que j’avais raison, en vous conseillant de marcher un peu vers le Sud avant de rejoindre votre Shikh-Salah. Quelque chose me disait que ce massif d’Eguéré n’avait pas d’intérêt, au point de vue qui vous importe. Ici, vous n’avez qu’à vous baisser pour ramasser des cailloux qui vous permettront d’établir, de façon plus péremptoire que ne le firent Bou-Derba, des Cloizeaux et le docteur Marrès, l’origine volcanique de cette région.

Ceci, tandis que nous longions le versant occidental des monts Tifedest, vers le vingt-cinquième degré de latitude Nord.

— J’aurais en effet mauvaise grâce à ne pas vous remercier, — dis-je.

Je me souviendrai toujours de cet instant. Nous avions quitté nos chameaux et étions en train de procéder à la cueillette des fragments de roches les plus topiques. Morhange s’y employait avec un discernement qui en disait long sur ses connaissances en géologie, science qu’il s’était si souvent défendu de posséder le moins du monde.

Ce fut alors que je lui posai la question suivante :

— Puis-je vous manifester ma reconnaissance en vous faisant un aveu ?

Il releva la tête et me regarda.

— Je vous en prie.

— Eh bien, je ne vois pas très bien l’intérêt pratique du voyage que vous avez entrepris.

Il eut un sourire.

— Comment cela ? L’exploration de l’antique voie des caravanes ; la démonstration qu’un lien a existé dès la plus haute antiquité entre le monde méditerranéen et le pays des noirs, cela ne compte pas à vos yeux ? L’espoir de liquider une fois pour toutes la controverse séculaire qui a mis aux prises tant de bons esprits : d’Anville, Heeren, Berlioux, Quatremère d’un côté ; de l’autre, Gosselin, Walekenaer, Tissot, Vivien de Saint-Martin, vous le jugez dénué d’intérêt ? Peste, mon cher, vous êtes difficile.

— J’ai parlé d’intérêt pratique, — dis-je. — Vous ne nierez pas que cette controverse soit uniquement affaire de géographes de cabinet et d’explorateurs en chambre.

Morhange souriait toujours.

— Mon cher ami, ne m’accablez pas. Daignez vous rappeler que votre mission vous a été confiée par le ministère de la Guerre, et que, moi je tiens la mienne du ministère de l’Instruction publique. Cette origine différente justifie nos buts divergents. Elle explique en tout cas, je vous le concède aisément, que celui que je poursuis n’ait en effet aucun caractère pratique.

— Vous êtes également mandaté par le ministère du Commerce, — répliquai-je, piqué au jeu. — De ce chef, vous vous êtes engagé à étudier la possibilité de restaurer l’ancienne route commerciale du ixe siècle. Or, sur ce point, n’essayez pas de m’abuser : avec votre science de l’histoire et de la géographie du Sahara, avant de quitter Paris, vous étiez fixé. La route de Djerid au Niger est morte, bien morte. Vous saviez qu’aucun trafic important ne passerait plus par le trajet dont vous acceptiez cependant d’étudier les possibilités de restauration.

Morhange me regarda bien en face.

— Et quand cela serait, — dit-il avec la plus aimable désinvolture, — quand j’aurais eu, avant de partir, la conviction que vous me prêtez, savez-vous ce qu’il faudrait en conclure ?

— Je serais heureux de vous entendre me le dire.

— Tout simplement, mon cher ami, que j’ai eu moins d’habileté que vous à trouver un prétexte à mon voyage, que j’ai habillé de moins bonnes raisons les motifs véritables qui me conduisent par ici.

— Un prétexte ? Je ne vois pas…

— À votre tour, je vous en prie, soyez sincère. Vous avez, j’en suis persuadé, le plus vif désir de renseigner les bureaux arabes sur les menées des Senoussis. Mais avouez que ces renseignements à fournir ne sont pas le but exclusif et intime de votre promenade. Vous êtes géologue, mon cher. Vous avez trouvé dans cette mission une occasion de satisfaire votre penchant. Nul ne songerait à vous en blâmer, puisque vous avez su concilier ce qui est utile à votre pays et agréable à vous-même. Mais, pour l’amour de Dieu, ne niez pas : je ne veux d’autre preuve que votre présence ici, au flanc de ce Tifedest, fort curieux sans doute du point de vue minéralogique, mais dont l’exploration ne vous a pas moins rejeté à quelque cent cinquante kilomètres au sud de votre itinéraire officiel.

Il était impossible de me river mon clou avec une grâce meilleure. Je parai en attaquant.

— Dois-je conclure de tout ceci que j’ignore les motifs véritables de votre voyage, et qu’ils n’ont rien à voir avec ses motifs officiels ?

J’étais allé un peu loin. Je le sentis au sérieux dont fut, cette fois, empreinte la réponse de Morhange.

— Non, mon cher ami, vous ne devez pas conclure ainsi. Je n’aurais eu aucun goût pour un mensonge qui se fût doublé d’une escroquerie à l’égard des estimables corps constitués qui m’ont jugé digne de leur confiance et de leurs subsides. Les buts qui m’ont été assignés, je ferai de mon mieux pour les atteindre. Mais je n’ai aucune raison de vous cacher qu’il en est un autre, tout personnel, qui me tient infiniment plus à cœur. Disons, si vous le voulez bien, pour employer une terminologie d’ailleurs regrettable, que ce but-là est la fin, tandis que les autres ne sont que les moyens.

— Y aurait-il quelque indiscrétion ?

— Aucune, — répondit mon compagnon. — Shikh-Salah n’est plus qu’à peu de jours. Bientôt, nous allons nous quitter. Celui dont vous avez guidé les premiers pas dans le Sahara avec tant de sollicitude ne doit avoir rien de caché pour vous.

Nous nous étions arrêtés dans la vallée d’un petit oued desséché où poussaient quelques maigres plantes. Une source, près de là, avait autour d’elle comme une couronne de verdure grise. Les chameaux, débâtés pour la nuit, s’escrimaient, à grandes enjambées, à brouter d’épineuses touffes de had. Les parois noires et lisses des monts Tifedest montaient, presque verticales, au-dessus de nos têtes. Déjà, dans l’air immobile, s’élevait la fumée bleue du feu sur lequel Bou-Djema cuisait notre dîner.

Pas un bruit, pas un souffle d’air. La fumée, droite, droite, gravissait lentement les degrés pâles du firmament.

— Avez-vous entendu parler de l’Atlas du Christianisme ? — demanda Morhange.

— Je crois que oui. N’est-ce pas un ouvrage de géographie publié par les Bénédictins, sous la direction d’un certain Dom Granger ?

— Votre mémoire est fidèle. — dit Morhange. — Souffrez néanmoins que je précise des choses auxquelles vous n’avez pas eu les mêmes raisons que moi de vous intéresser. L’Atlas du Christianisme s’est proposé d’établir les bornes de la grande marée chrétienne, au cours des âges, et cela pour toutes les parties du globe. Œuvre digne de la science bénédictine, digne du prodigieux érudit qu’est Dom Granger.

— Et ce sont ces bornes que vous êtes sans doute venu constater par ici ? murmurai-je.

— Ce sont-elles, en effet, — répondit mon compagnon.

Il se tut, et je respectai son silence, bien décidé d’ailleurs à ne m’étonner de rien.

— On ne peut entrer à demi, sans ridicule, dans la voie des confidences, — reprit-il après quelques instants de méditation, d’une voix redevenue, tout à coup, très grave, et d’où avait disparu jusqu’au reflet de cette bonne humeur qui avait, un mois plus tôt, causé tant de joie aux jeunes officiers d’Ouargla. — J’ai commencé les miennes. Je vous dirait tout. Fiez-vous néanmoins à ma discrétion pour ne pas insister sur certains événements de ma vie intime. Si, il y a quatre ans, à la suite de ces événements, je résolus d’entrer au cloître, peu vous importe de savoir quelles furent mes raisons. Je puis admirer, moi, que le passage dans la vie d’un être absolument dénué d’intérêt ait suffi pour modifier la direction de cette vie. Je puis admirer qu’une créature, dont le seul mérite fut d’être belle, ait été commise par le Créateur pour agir sur ma destinée dans un sens aussi inattendu. Le monastère, à la porte duquel je vins frapper, avait, lui, les motifs les plus valables pour douter de la solidité d’une telle vocation. Ce que le siècle perd de cette façon, il le reprend trop souvent de même. Bref, je ne peux désapprouver le Père Abbé pour m’avoir interdit de donner alors ma démission. J’étais capitaine, breveté de l’année précédente. Sur son ordre, je demandai et obtins ma mise en congé d’inactivité pour trois ans. Au bout de ces trois ans d’oblature, on devait bien voir si le monde était définitivement mort pour votre serviteur.

« Le premier jour de mon arrivée au cloître, je fus mis à la disposition de Dom Granger, et affecté par lui à l’équipe du fameux Atlas du Christianisme. Un bref examen lui permit de juger quel genre de services j’étais susceptible de lui rendre. C’est ainsi que j’entrai dans l’atelier chargé de la cartographie de l’Afrique du Nord. Je ne savais pas un mot d’arabe, mais il se trouvait que, en garnison à Lyon, j’avais suivi, à la Faculté des lettres, les cours de Berlioux, géographe illuminé sans doute, mais plein d’une grande idée : l’influence exercée sur l’Afrique par les civilisations grecque et romaine. Ce détail de ma vie suffit à Dom Granger. Incontinent, je fus pourvu par ses soins des vocabulaires berbères de Venture, de Delaporte, de Brosselard, de la Grammatical sketch of the Temâhaq, par Stanhope Fleeman, et de l’Essai de grammaire de la langue temâchek, par le commandant Hanoteau. Au bout de trois mois, j’étais en mesure de déchiffrer n’importe quelle inscription tifinar. Vous savez que le tifinar est l’écriture nationale des Touareg, l’expression de cette langue temâchek qui nous apparaît comme la plus curieuse protestation de la race targui vis-à-vis de ses ennemis mahométans.

« Dom Granger avait en effet la conviction que les Touareg furent chrétiens, à partir d’une époque qu’il s’agit de déterminer, mais qui coïncide sans doute avec la splendeur de l’église d’Hippone. Mieux que moi, vous savez que la croix est chez eux un motif d’ornementation fatidique. Duveyrier a constaté qu’elle figure dans leur alphabet, sur leurs armes, parmi les dessins de leurs vêtements. Le seul tatouage qu’ils portent sur le front, sur le dos de la main, est une croix à quatre branches égales ; le pommeau de leurs selles, les poignées de leurs sabres, de leurs poignards, sont en croix. Et faut-il vous rappeler que, malgré la proscription des cloches considérées par l’islamisme comme un symbole chrétien, les harnachements des chameaux touareg ont pour garniture des clochettes ?

« Ni Dom Granger, ni moi n’attachions une importance exagérée à de telles preuves, trop semblables à celles qui font florès dans le Génie du Christianisme. Mais, enfin, il est impossible de refuser toute valeur à certains arguments théologiques. Le Dieu des Touareg, Amanaï, incontestablement l’Adonaï de la Bible, est unique. Ils ont un enfer, tîmsi-tan-elâkhart, le dernier feu, où règne Iblis, notre Lucifer. Leur paradis, où ils reçoivent la récompense de leur bonnes actions, est habité par les andjeloûsen, nos anges. Et ne nous objectez pas les ressemblances de cette théologie avec celle du Koran, car je vous opposerais, moi, les arguments historiques, et vous rappellerais que les Touareg ont lutté au cours des âges, jusqu’à une quasi-extermination, pour maintenir leurs croyances contre les empiètements du fanatisme mahométan.

« Maintes fois, avec Dom Granger, j’ai étudié cette formidable épopée où l’on voit les aborigènes tenir tête aux conquérants arabes. Avec lui, j’ai vu l’armée de Sidi-Okha, un des compagnons du Prophète, s’enfoncer dans le désert pour réduire les grandes tribus touareg et leur imposer le rudiment musulman. Ces tribus étaient alors riches et prospères. C’étaient les Ihoggaren, les Imededren, les Ouadelen, les Kel-Guéress, les Kel-Aïr. Mais les querelles intestines énervèrent leur résistance. Elle se montra cependant redoutable, et ce ne fut qu’après une longue et atroce guerre que les Arabes réussirent à s’emparer de la capitale des Berbères. Ils la détruisirent après en avoir massacré les habitants. Sur ses ruines, Okha construisit une nouvelle cité. Cette cité, c’est Es-Souk. Celle que Sidi-Okha détruisit est la Tadmekka berbère. Ce que me demande Dom Granger fut précisément que j’allasse essayer d’exhumer des ruines de l’Es-Souk musulmane les vestiges de la Tadmekka berbère, et peut-être chrétienne.

— Je comprends, — murmurai-je.

— Très bien, — dit Morhange. — Mais ce qu’il faut maintenant que vous saisissiez, c’est le sens pratique de ces religieux, mes maîtres. Souvenez-vous que, même après trois années de vie monastique, ils conservaient des doutes sur la solidité de ma vocation. Ils trouvèrent à la fois le moyen de l’éprouver une fois pour toutes et celui de faire concourir les facilités officielles et leurs visées particulières. Un matin, je fus appelé chez le Père Abbé, et voici comment il me parla, en présence de Dom Granger qui opinait silencieusement :

« — Votre congé de non-activité expire dans quinze jours. Vous allez rentrer à Paris et solliciter au ministère votre réintégration. Avec ce que vous avez appris ici, et les quelques relations que nous avons pu conserver à l’état-major, vous n’aurez aucune difficulté à être affecté au Service géographique de l’armée. Quand vous serez rue de Grenelle, vous recevrez nos instructions.

« J’étais étonné de leur confiance en mon savoir. Redevenu capitaine au Service géographique, je compris. Au monastère, la fréquentation journalière de Dom Granger et de ses émules m’avait tenu dans la conviction continuelle de la débilité de mes connaissances. Au contact de mes camarades, je compris la supériorité de l’enseignement que j’avais reçu là. Des détails de ma mission je n’eus même pas à me préoccuper. Ce furent les ministères qui vinrent me solliciter afin que je l’acceptasse. Mon initiative ne s’exerça en tout ceci qu’à une seule occasion : ayant appris que vous alliez quitter Ouargla pour le voyage que voici, et possédant quelques raisons de récuser ma valeur pratique d’explorateur, j’agis de mon mieux pour retarder votre départ, afin de me joindre à vous. J’espère que vous avez cessé de m’en vouloir.


La lumière fuyait vers l’ouest, où le soleil était tombé dans un luxe inouï de draperies violettes. Nous étions seuls dans cette immensité, au pied des rocs noirs et rigides. Rien que nous. Rien, rien que nous.

Je tendis à Morhange une main qu’il serra. Puis il dit :

— S’ils me paraissent infiniment longs, les quelques milliers de kilomètres qui me séparent de l’instant où, ma tâche accomplie, je pourrai enfin trouver au cloître l’oubli des choses pour lesquelles je n’étais pas fait, permettez-moi de vous dire ceci : ils me semblent à cette heure, infiniment courts, les quelque cent kilomètres qui me restent, avant d’atteindre Shikh-Salah, à parcourir en votre compagnie…


Sur l’eau pâle de la petite source, immobile et fixe comme un clou d’argent, une étoile venait de naître.

— Shikh-Salah, — murmurai-je, le cœur plein d’une indéfinissable tristesse, patience ! Nous n’y sommes pas encore.


Effectivement, nous ne devions jamais y parvenir.



CHAPITRE V


L’INSCRIPTION


D’un seul coup de sa canne ferrée, Morhange fit sauter un morceau de roche du flanc noir de la montagne.

— Qu’est ceci ? — demanda-t-il, me l’ayant tendu.

— Un basalte à péridot, — dis-je.

— Ce n’est pas intéressant : vous n’y avez jeté qu’un coup d’œil.

— C’est très intéressant, au contraire. Mais pour l’instant, j’avoue que j’ai d’autres sujets de préoccupation.

— Quoi ?

— Regardez un peu de ce côté, — lui dis-je, désignant vers l’Ouest, à l’horizon, un point sombre, de l’autre côté de la plaine blanche.

Il était six heures du matin. Le soleil était né. Mais on le cherchait en vain au ciel étonnamment lisse. Et pas un souffle d’air, pas un souffle.

Soudain, un de nos chameaux piaula. Une énorme antilope venait de surgir et s’en était allée donner de la tête, affolée, contre la muraille rocheuse. Elle restait là, hébétée, à quelque pas de nous, grelottant sur ses minces jambes.

Bou-Djema nous avait rejoints.

— Quand les jambes du mohor vacillent, c’est que les colonnes du firmament ne sont pas loin de s’ébranler, — murmura-t-il.

Les yeux de Morhange me fixèrent, puis se reportèrent vers l’horizon, sur le point noir maintenant doublé.

— Un orage, n’est-ce pas ?

— Oui, un orage.

— Et vous voyez là un motif de vous inquiéter ?

Je ne lui répondis pas tout de suite. J’étais en train d’échanger quelques brèves paroles avec Bou-Djema, occupé lui-même à maîtriser les chameaux qui devenaient nerveux.

Morhange réitéra sa question. Je haussai les épaules.

— De l’inquiétude ? Je n’en sais rien. Je n’ai jamais vu d’orage au Hoggar. Mais je me méfie. Et tout me porte à croire que celui qui se prépare va être d’importance. Au reste, voyez déjà.

Sur la roche plate, une légère poussière s’était élevée. Dans l’atmosphère immobile, quelques grains de sable se mirent à tourner en rond, avec une vitesse qui s’accrut jusqu’à devenir vertigineuse, nous donnant par avance le spectacle microscopique de ce qui allait fondre tout à l’heure sur nous.

Poussant d’aigres cris, un vol d’oies sauvages passa. Très basses, elles venaient de l’Ouest.

— Elles fuient vers la Sebkha d’Amandghor, — dit Bou-Djema.

— Il n’y a plus d’erreur possible, — pensai-je.

Morhange me considérait avec curiosité.

— Que devons-nous faire ? — demanda-t-il.

— Remonter immédiatement sur nos chameaux, nous hâter de chercher abri sur quelque élévation de terrain. Rendez-vous compte de notre situation. Il est commode de suivre le lit d’un oued desséché. Mais, avant un quart d’heure peut-être, l’orage aura éclaté. Avant une demi-heure, c’est un véritable torrent qui va se ruer par ici. Sur ce sol, à peu près imperméable, les pluies roulent comme un seau d’eau projeté sur un trottoir bitumé. Rien en profondeur, tout en hauteur. Au reste, voyez plutôt.

Et je lui désignai, à une dizaine de mètres en l’air, au flanc du couloir rocheux, longues traînées creuses et parallèles, de vieilles traces d’érosion.

— Dans une heure, les eaux ruisselleront à cette hauteur-là. Voilà les marques de la précédente inondation. Allons, en route. Il n’y a plus un instant à perdre.

— En route, — fit placidement Morhange.

Nous eûmes toutes les peines du monde à faire agenouiller nos chameaux. Lorsque chacun de nous fut juché sur le sien, ils filèrent à une allure que la terreur faisait de plus en plus désordonnée.

Brusquement, le vent s’éleva, un vent formidable, et presque en même temps le jour sembla s’éclipser du ravin. Au-dessus de nos têtes, le ciel était devenu, en un clin d’œil, plus ténébreux que les parois noires du couloir où nous dévalions à perdre haleine.

— Un gradin, un escalier dans la roche, — criai-je dans le vent à mes compagnons. — Si nous n’en atteignons pas un avant une minute, c’est fini.

Ils ne m’entendirent pas, mais, m’étant retourné, je vis qu’ils ne perdaient pas leurs distances, Morhange immédiatement derrière moi. Bou-Djema le dernier, poussant devant lui, avec une admirable maîtrise, les deux chameaux porteurs de nos bagages.

Un éclair aveuglant déchira l’obscurité. Un coup de tonnerre, répercuté à l’infini par la muraille rocheuse, retentit, et, aussitôt, d’énormes gouttes tièdes se mirent à tomber. En un instant, nos burnous, tendus par la vitesse horizontalement derrière nous, furent collés à nos corps ruisselants.

Brusquement, sur notre droite, une faille venait de s’ouvrir au milieu de la muraille. C’était le lit presque à pic d’un oued, affluent de celui où nous avions eu la malencontreuse idée de nous engager le matin. Un véritable torrent s’en écoulait déjà avec fracas.

Jamais je n’ai mieux apprécié l’incomparable sûreté des chameaux à gravir les endroits les plus abrupts. Se raidissant, distendant leurs immenses jambes, s’arc-boutant parmi les roches qui commençaient à se desceller, les nôtres firent en cette minute ce que n’auraient peut-être pas réussi des mulets pyrénéens.

Au bout de quelques instants d’efforts surhumains, nous nous trouvâmes enfin hors de danger, sur une espèce de terrasse basaltique qui dominait d’une cinquantaine de mètres le couloir de l’oued où nous avions failli rester. Le hasard avait bien fait les choses : une petite grotte s’ouvrait derrière nous. Bou-Djema réussit à y abriter les chameaux. De son seuil, nous eûmes le loisir de contempler en silence le prodigieux spectacle qui s’offrait à notre regard.

Tu as, je pense, assisté, au camp de Chalons, aux tirs d’artillerie. Tu as vu, sous l’éclatement des percutants, cette terre de craie de la Marne entrer en effervescence, comme les encriers où, au lycée, nous jetions un morceau de carbure de calcium. Cela s’enfle, monte, bouillonne, parmi le vacarme des obus qui éclatent. Eh bien, ce fut à peu près ainsi, mais au milieu du désert, mais au milieu de l’obscurité. Les eaux se précipitaient, blanches, au fond de ce trou noir, montaient, montaient vers notre socle. Et c’était, sans interruption, le fracas du tonnerre, et celui, plus fort encore, de pans entiers de murailles rocheuses, sapées par l’inondation, qui s’écroulaient d’un seul coup et se dissolvaient en quelques secondes au milieu du flot déferlant.

Tout le temps que dura ce déluge, une heure, deux peut-être, Morhange et moi demeurâmes, sans un mot, penchés sur cette fantastique cuve, anxieux de voir, de voir toujours, de voir quand même, nous complaisant avec une espèce d’horreur ineffable à sentir osciller, sous les coups de bélier de l’eau, le piton de basalte où nous avions trouvé refuge. Je crois que pas un instant nous ne songeâmes, tant ce fut beau, à souhaiter la fin de ce gigantesque cauchemar.

Enfin, un rayon de soleil brilla. Alors, seulement, nous nous regardâmes.

Morhange me tendit la main.

— Merci, — me dit-il simplement.

Et il ajouta en souriant :

— Finir noyés au beau milieu du Sahara eût été prétentieux et ridicule. Vous nous avez, grâce à votre esprit de décision, évité cette fin paradoxale.

Ah ! que n’a-t-il, son chameau ayant buté, roulé pour toujours au milieu de ce flot ! Ce qui est arrivé ensuite ne serait pas arrivé : voilà à quoi je songe aux heures de faiblesse. Mais je te l’ai dit, je me reprends bien vite. Non, non, je ne regrette pas, je ne peux pas regretter que ce qui a eu lieu depuis ait eu lieu.

Morhange me quitta pour pénétrer dans la petite grotte, où s’entendaient les gloussements satisfaits des chameaux de Bou-Djema. Je restai seul à contempler le torrent qui montait, montait sans cesse, sous l’apport impétueux de ses affluents déchaînés. Il ne pleuvait plus. Le soleil brillait au ciel redevenu bleu. Je sentais sécher sur moi, avec une incroyable rapidité, mes vêtements, une minute auparavant tout trempés.

Une main se posa sur mon épaule. Morhange était de nouveau à côté de moi. Un étrange sourire de satisfaction éclairait son visage.

— Venez, — me dit-il.

Assez intrigué, je le suivis. Nous pénétrâmes dans la grotte.

L’ouverture, suffisante pour en avoir permis l’accès aux chameaux, laissait passer le jour. Morhange me conduisit devant un pan de roche lisse, en face.

— Regardez, — dit-il avec une joie mal contenue.

— Eh bien ?

— Eh bien, vous ne voyez-donc pas ?

— Je vois qu’il y a là plusieurs inscriptions touareg, — répondis-je, un peu déçu. — Mais je croyais vous avoir dit que je lisais mal l’écriture tifinar. Ces inscriptions ont-elles plus d’intérêt que celles que nous avons déjà, à plusieurs reprises, rencontrées ?

— Regardez celle-ci, — dit Morhange.

Il y avait un tel accent de triomphe dans sa voix que, cette fois, toute mon attention se trouva fixée.

Je regardai.

C’était une inscription dont les caractères étaient disposés en forme de croix. Elle tient dans cette aventure une place assez considérable pour que je n’omette pas de te la retracer.

Voici :

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Elle était dessinée avec beaucoup de régularité, les caractères assez profondément entaillés dans la roche. Sans avoir, à cette époque, une grande science des inscriptions rupestres, je n’eus pas de peine à reconnaître celle-là comme très ancienne.

Morhange la considérait avec un air de plus en plus radieux.

Je lui jetai un regard interrogateur.

— Eh bien ! Qu’en dites-vous ? — fit-il.

— Que voulez-vous que je dise ? Je vous répète que je sais à peine déchiffrer le tifinar.

— Voulez-vous que je vous aide ? — proposa mon compagnon.

Ce cours d’épigraphie berbère, après les émotions par lesquelles nous venions de passer, me semblait pour le moins inopportun. Mais la joie de Morhange était tellement visible que je me serais fait un scrupule de la lui gâter.

— Eh bien donc, — commença mon compagnon, aussi à son aise que devant un tableau noir, — ce que vous remarquerez d’abord dans cette inscription, c’est sa répétition en forme de croix. C’est-à-dire qu’elle contient deux fois le même mot de bas en haut, et de droite à gauche. Le mot qui la compose étant de sept lettres, la quatrième lettre, W, se trouve figurer naturellement au centre. Cette disposition, unique dans l’épigraphie tifinar, est déjà assez remarquable. Mais il y a mieux. Déchiffrons maintenant.

Me trompant trois fois sur sept, j’arrivai, avec l’aide patiente de Morhange, à épeler le mot.

— Y êtes-vous ? — fit, avec un clignement d’œil, Morhange, quand je fus au bout de mon exercice.

— Moins que jamais, — répondis-je un peu agacé, — j’ai épelé le mot : a, n, t, i, n, h, a : Antinha. Antinha, je ne vois aucun mot de ce genre, ni qui s’en rapproche, dans tous les dialectes sahariens que je connais.

Morhange se frotta les mains. Sa jubilation prenait des proportions insolites.

— Vous avez trouvé. C’est précisément en quoi cette découverte est unique.

— Comment ?

— Il n’y a rien en effet, ni en arabe, ni en berbère, d’analogue à ce mot.

— Alors ?

— Alors, mon cher ami, c’est que nous sommes en présence d’un vocable étranger traduit en caractères tifinar.

— Et ce vocable appartient, selon vous, à quelle langue ?

— Vous commencerez par vous souvenir que la lettre e ne figure pas dans l’alphabet tifinar. Ici, elle a été remplacée par le signe phonétique qui en est le plus proche : h. Restituez-le, à la place qui lui appartient dans ce mot, et vous obtiendrez.

Antinéa.

— Antinéa, parfaitement. Nous nous trouvons en présence d’un vocable grec reproduit en tifinar. Et je pense que maintenant vous êtes d’accord avec moi pour reconnaître que ma trouvaille a un certain intérêt.


Ce jour-là, nous n’expliquâmes pas plus avant ces textes. Un grand cri, angoissé, effrayant, venait de retentir.

Au dehors, où nous nous étions immédiatement précipités, un bizarre spectacle nous attendait.

Bien que le ciel fût redevenu tout à fait pur, le torrent roulait toujours ses eaux d’écume jaune sans qu’on pût encore présager sa prochaine décrue. Au milieu, une extraordinaire épave, grisâtre, molle et ballottée, filait désespérément dans le courant.

Mais ce qui, de prime abord, nous combla d’étonnement, fut de voir, bondissant parallèlement dans les éboulis des rochers de la berge, comme à la poursuite de l’épave, Bou-Djema, d’habitude si calme, et qui, en cette minute, semblait atteint de parfaite folie.

Tout à coup, je saisis le bras de Morhange. La chose grisâtre s’animait. Il en sortit un long cou pitoyable, avec un navrant appel de bête affolée.

— Le maladroit, — criai-je, — C’est un de nos chameaux qu’il a laissé échapper et que le torrent emporte.

— Vous vous trompez, — dit Morhange. — Nos chameaux sont au complet dans la caverne. Celui après lequel Bou-Djema est en train de courir n’est pas à nous. J’ajouterai que le cri d’angoisse que nous venons d’entendre, ce n’est pas Bou-Djema qui l’a poussé, Bou-Djema est un brave Chaamba qui, à l’heure actuelle, n’a qu’une idée : s’approprier le capital en déshérence que constitue ce chameau à vau-l’eau.

— Qui a crié alors ?

— Essayons, voulez-vous, — dit mon compagnon, — de remonter le cours de ce torrent, que notre guide est en train de descendre à si belle allure.

Et sans attendre ma réponse, il s’était déjà engagé le long de la rive rocheuse fraîchement saccagée…


En ce moment, on peut bien dire que Morhange est allé au-devant de sa destinée…


Je le suivi. Nous eûmes toutes les peines du monde à faire deux ou trois cents mètres. Enfin, nous aperçûmes, à nos pieds, une petite crique clapotante, où le flot était en train de baisser.

— Regardez, — dit Morhange.

Un paquet noirâtre se balançait sur les eaux de la crique.

Quand nous fûmes au bord, nous vîmes que c’était le corps d’un homme vêtu des longs voiles bleu foncé des Touareg.

— Donnez-moi une main, — dit Morhange, — et arc-boutez-vous de l’autre à la roche, ferme.

Il était fort, très fort. En un instant, comme se jouant, il avait ramené le corps sur la berge.

— Il vit encore, — constata-t-il avec satisfaction. — Maintenant il s’agit de le conduire à la grotte. Cet endroit ne vaut rien pour ranimer un noyé.

Il souleva le corps entre ses bras puissants.

— C’est étonnant comme il pèse peu, pour un homme de sa taille.

Quand nous eûmes fait en sens inverse le chemin de la grotte, les cotonnades du Targui étaient à peu près sèches. Mais elles avaient abondamment déteint ; et c’était un homme indigo que Morhange était en train de rappeler à la vie.

Lorsque je lui eus administré un quart de rhum, il ouvrit les yeux, nous dévisagea tous deux avec surprise, puis les ayant refermés, murmura, en arabe, d’une voix à peine intelligible, cette phrase dont nous ne devions comprendre le sens que quelques jours plus tard :

Se peut-il que je sois arrivé au terme de ma mission !

— De quelle mission veut-il parler ? — dis-je.

— Laissez-le revenir tout à fait à lui, — répondit Morhange. — Tenez, ouvrez une boîte de conserve. Avec des gaillards de cette trempe, on ne doit pas observer les précautions prescrites pour nos noyés européens.

C’était en effet à une espèce de géant que nous venions de sauver la vie. Le visage, quoique très maigre, était régulier, presque beau. Le teint était clair, la barbe rare. Les cheveux déjà blancs révélaient un homme d’une soixantaine d’années.

Quand j’eus déposé devant lui une boîte de corn-beef, un éclair de joie vorace passa dans ses yeux. Cette boîte renfermait bien les portions de quatre solides mangeurs. Elle fut vidée en un clin d’œil.

— Là, — dit Morhange, — voilà un robuste appétit. Nous allons maintenant pouvoir poser nos questions sans scrupule.

Déjà, le Targui avait ramené sur son front et sur son visage le voile bleu rituel. Il fallait même qu’il fût bien affamé pour n’avoir pas accompli plus tôt cette formalité indispensable. Seuls, maintenant, étaient visibles ses yeux, qui nous regardait avec une flamme de plus en plus sombre.

— Officiers français, — murmura-t-il enfin.

Et, ayant pris la main de Morhange, il la posa contre sa poitrine, puis la porta à ses lèvres.

Soudain, une expression d’anxiété courut dans son regard.

— Et mon Mehari ? — demanda-t-il.

Je lui expliquai que notre guide était en train d’essayer de sauver la bête. À son tour, il nous conta comment celle-ci ayant buté, puis dégringolé dans le torrent, il y avait roulé lui-même en s’efforçant de la retenir. Son front avait heurté un rocher. Il avait crié. Ensuite, il ne se souvenait plus de rien.

— Tu t’appelles ? — demandai-je.

— Eg-Anteouen.

— À quelle tribu appartiens-tu ?

— À la tribu des Kel-Tahat.

— Les Kel-Tahat sont bien les serfs de la tribu des Kel-Rhelâ, les grands nobles du Hoggar ?

— Oui, — répondit-il en me jetant un regard de biais. On aurait dit que des questions si précises, sur les choses du Hoggar, n’étaient pas de son gré.

— Les Kel-Tahat, si je ne me trompe, sont installés sur le flanc sud-ouest de l’Atakor[6]. Que faisais-tu, si loin de vos terrains de parcours, quand nous t’avons sauvé la vie ?

— J’allais, par Tît, vers In-Salah, — dit-il.

— Qu’allais-tu faire à In-Salah ?

Il était sur le point de répondre. Mais, soudain, nous le vîmes tressaillir. Ses yeux fixes ne quittaient plus un point de la caverne. Notre regard s’y porta. Il rencontra l’inscription rupestre qui avait, une heure plus tôt, donné tant de joie à Morhange.

— Tu connais cela ? — interrogea celui-ci avec une soudaine curiosité.

Le Targui ne proféra pas un mot, mais ses yeux eurent un éclair étrange.

— Tu connais cela ? — insista Morhange. Et il ajouta :

— Antinéa ?

— Antinéa, — répéta l’homme.

Et il se tut.

— Réponds donc au capitaine, — criai-je, sentant une bizarre colère me gagner.

Le Targui me regarda. Je crus qu’il allait parler. Mais ses yeux devinrent tout à coup durs. Sous le voile lustré, je sentis ses traits qui se raidissaient.

Morhange et moi, nous nous retournâmes.

Sur le seuil de la caverne, haletant, déconfit, fourbu par une heure de course vaine, Bou-Djema venait de surgir.




CHAPITRE VI


LES INCONVÉNIENTS DE LA LAITUE


À l’instant où Eg-Antenouen et Bou-Djema se trouvèrent face à face, il me sembla surprendre chez le Targui comme chez le Chaamba un tressaillement, aussitôt réprimé de part et d’autre. Ce ne fut, je le répète, qu’une impression toute fugitive. Elle suffit, néanmoins, pour me donner la résolution d’interroger d’un peu près, dès que nous serions tous deux seuls, mon guide sur notre nouveau compagnon.

Ce début de journée nous avait assez fatigués. Nous décidâmes donc de la terminer là, et même de passer la nuit dans la grotte, afin d’attendre la complète décrue.

Au réveil, tandis que j’étais en train de repérer sur la carte notre itinéraire de la journée, Morhange s’approcha de moi. Je remarquai son air un peu gêné.

— Nous serons dans trois jours à Shikh-Salah, — lui dis-je. — Peut-être même après-demain soir, pour peu que nos chameaux marchent bien.

— Nous allons peut-être nous séparer avant, — articula-t-il.

— Comment cela ?

— Oui, j’ai modifié légèrement mon itinéraire. Je n’ai plus l’intention de marcher directement sur Timissao. Auparavant, je serais heureux de pousser une petite pointe à l’intérieur du massif du Hoggar.

— Je fronçai le sourcil :

— Qu’est-ce que cette nouvelle idée ?

En même temps, mes yeux cherchaient Eg-Anteouen, que, la veille et quelques instants plus tôt, j’avais pu voir s’entretenant avec Morhange. Il était en train de raccommoder placidement une de ses sandales avec du fil poissé donné par Bou-Djema. Il ne releva pas la tête.

— Voici, — expliqua Morhange, de moins en moins à l’aise. — La présence d’inscriptions analogues m’est signalée par cet homme dans plusieurs cavernes du Hoggar occidental. Ces cavernes se trouvent à proximité du chemin qu’il a à faire pour rentrer chez lui. Il doit passer par Tit. Or, de Tit à Timissao, par Silet, il y a à peine deux cents kilomètres. C’est un parcours quasi classique[7], de moitié plus court que celui que j’aurais à faire seul, quand nous nous serions quitté, de Shikh-Salah à Timissao. Vous voyez, c’est aussi un peu la raison qui me pousse à…

— Un peu ? Très peu, — répliquai-je, — Mais votre parti est-il absolument arrêté ?

— Il l’est, — me fut-il répondu.

— Quand comptez-vous me quitter ?

— J’aurais intérêt à le faire aujourd’hui même. La route par laquelle Eg-Anteouen compte pénétrer dans le Hoggar coupe celle que voilà à environ quatre lieues d’ici. J’ai même, à ce propos, une petite requête à vous adresser.

— Je vous en prie.

— Ce serait, mon compagnon Targui ayant perdu le sien, de me laisser un des deux chameaux de charge.

— Le chameau qui porte vos bagages vous appartient au même titre que votre mehari, — répondis-je froidement.

Nous demeurâmes quelques instants sans parler. Morhange gardait un silence gêné. Moi, j’étais en train d’examiner ma carte. Un peu partout, mais surtout vers le Sud, les régions inexplorées du Hoggar y faisaient, parmi le bistre des montagnes supposées, de nombreuses, de trop nombreuses taches blanches.

Je dis enfin :

— Vous me donnez votre parole qu’après avoir vu ces fameuses grottes, vous rallierez Timissao par Tit et Silet ?

Il me regarda sans comprendre.

— Pourquoi une telle question ?

— Parce que, si vous me donnez cette parole, et pour peu naturellement que ma compagnie ne vous soit pas désagréable, je vous accompagnerai. Je n’en suis plus à deux cents kilomètres près. Je rallierai Shikh-Salah par le Sud, au lieu de le rallier par l’Ouest, voilà tout.

Morhange me regarda avec émotion.

— Pourquoi faites-vous cela ? — murmura-t-il.

— Mon cher ami, — c’était la première fois que je donnai ce nom à Morhange, — mon cher ami, j’ai un sens qui prend dans le désert une merveilleuse acuité, le sens du danger. Je vous en ai donné un petit exemple hier matin, au moment de l’orage. Avec toute votre science rupestre, vous me paraissez ne pas vous faire une idée très nette de ce qu’est le Hoggar, ni des rencontres qu’on y peut faire. Ceci posé, j’aime autant ne pas vous laisser courir seul au-devant de certains risques.

— J’ai un guide, — fit-il avec son adorable naïveté.

Toujours accroupi, Eg-Anteouen continuait à rapetasser sa savate.

Je marchai vers lui.

— Tu as entendu ce que je viens de dire au capitaine ?

— Oui. — répondit le Targui avec calme.

— Je l’accompagne. Nous te quitterons à Tit, où tu t’arrangeras pour nous faire arriver sans encombre. Où est l’endroit où tu as proposé au capitaine de le conduire ?

— Ce n’est pas moi qui le lui ai proposé, c’est lui qui me l’a demandé, — fit remarquer froidement le Targui. — Les grottes où sont les inscriptions sont à trois jours de marche, au Sud, dans la montagne. La route est d’abord assez rude. Mais ensuite elle s’infléchit, et l’on gagne sans peine Timissao. Il y a de bons puits, où les Touareg Taïtoq, qui aiment les Français, vont faire boire leurs chameaux.

— Et tu connais bien le chemin ?

Il haussa les épaules. Ses yeux eurent un sourire méprisant.

— Je l’ai fait vingt fois, — dit-il.

— Eh bien, alors, en avant.


Pendant deux heures, nous allâmes. Je n’échangeai pas une parole avec Morhange. J’avais l’intuition nette de la folie que nous étions en train de commettre en nous risquant avec cette désinvolture dans la région la moins connue, la plus dangereuse du Sahara. Tous les coups qui, depuis vingt ans, travaillent à saper l’avance française sont sortis de ce Hoggar redoutable. Mais quoi ! c’était de plein gré que j’avais apporté mon adhésion à cette folle équipée. Je n’avais plus à y revenir. À quoi m’eût servi de gâter mon geste par une apparence continuelle de mauvaise humeur ? Et puis, il fallait bien me l’avouer, la tournure que commençait à prendre notre voyage n’était point pour me déplaire. J’avais, dès cet instant, la sensation que nous nous acheminions vers quelque chose d’inouï, vers quelque monstrueuse aventure. On n’est pas impunément des mois, des années, l’hôte du désert. Tôt ou tard, il prend barre sur vous, annihile le bon officier, le fonctionnaire timoré, désarçonne son souci des responsabilités. Qu’y a-t-il derrière ces rochers mystérieux, ces solitudes mates, qui ont tenu en échec les plus illustres traqueurs de mystères ?… On va, te dis-je, on va.


— Êtes-vous au moins bien sûr que cette inscription possède un intérêt de nature à justifier ce que nous allons tenter ? — demandai-je à Morhange.

Mon compagnon tressaillit agréablement. Je compris la crainte où il était, depuis le départ, que je ne l’accompagnasse à contre-cœur. Du moment où je lui offrais l’occasion de me convaincre, ses scrupules n’existaient plus et son triomphe lui paraissait certain.

— Jamais, — répondit-il d’une voix qu’il voulait mesurée, mais sous laquelle perçait l’enthousiasme, — jamais une inscription grecque n’a été découverte sous une latitude aussi basse. Les points extrêmes où elles ont été mentionnées appartiennent au sud de l’Algérie et de la Cyrénaïque. Mais au Hoggar ! Rendez-vous donc compte. Il est vrai que celle-ci est traduite en caractères tifinar. Mais cette particularité ne diminue pas l’intérêt de la chose : elle l’accroît.

— À votre avis, quel est le sens de ce mot ?

— Antinéa ne peut être qu’un nom propre, — dit Morhange. — À qui s’applique-t-il ? J’avoue l’ignorer, et si, à l’heure actuelle, je marche vers le Sud en vous y entraînant, c’est que je compte sur un supplément d’informations. Son étymologie ? Il n’y en pas une, il y en a trente possibles. Songez bien que l’alphabet tifinar est loin de cadrer avec l’alphabet grec, ce qui multiplie les hypothèses. Voulez-vous que je vous en soumette quelques unes ?

— J’allais vous en prier.

— Eh bien, il y a d’abord ἀντί et ναῦς, la femme qui est placée en face du vaisseau, explication qui eût bien plu à Gaffarel et à mon vénéré maître Berlioux. Ceci s’appliquerait assez aux figures sculptées à l’avant des navires. Il y a un nom technique que je ne retrouverais pas en ce moment, même si l’on me donnait cent cinquante coups de bâton[8].

« Il y a ensuite ἀντινῆα, qu’il faudrait rattacher à ἀντί et ναός, celle qui se tient devant le ναός, le ναός du temple, celle qui est en face du sanctuaire, la prêtresse par conséquent. Interprétation qui charmerait de tout point Girard et Renan.

« Il y a, ensuite ἀντινέα, de ἀντί et νέος, neuf, ce qui peut signifier deux choses : ou celle qui est le contraire de jeune, c’est-à-dire vieille ; ou celle qui est l’ennemie de la nouveauté, ou l’ennemie de la jeunesse.

« Il y a encore un autre sens de ἀντί, en échange de, qui survient à propos pour compliquer les possibilités ci-dessus ; il y a également quatre sens au verbe νέω, qui signifie tour à tour aller, couler, filer ou tisser, amonceler. Il y a de plus… Et remarquez que je n’ai à ma disposition, sur la bosse d’ailleurs confortable de ce méhari, ni le grand dictionnaire d’Estienne, ni les lexiques de Passow, de Pape ou de Liddel-Scott. Ceci uniquement, mon cher ami, pour vous prouver combien l’épigraphie est science relative toujours subordonnée à la découverte d’un texte nouveau, qui contredit les données antérieures, quand elle n’est pas à la merci des humeurs des épigraphistes et de leurs conceptions particulières de l’univers[9].

— C’est un peu mon avis, — dis-je, — Mais laissez-moi m’étonner qu’avec une vue aussi sceptique des buts que vous poursuivez, vous n’hésitiez pas à affronter des risques qui peuvent être assez grands.

Morhange eut un pâle sourire.

— Je n’interprète pas, mon ami, je collige. De ce que je lui rapporterai, Dom Granger a la science qu’il faut pour tirer des conclusions qui échapperaient à mes faibles connaissances. J’ai voulu m’amuser un peu. Pardonnez-moi.

En cet instant, la sangle d’un des chameaux de charge, sans doute insuffisamment serrée, tourna. Une partie du chargement bascula et tomba à terre.

Déjà Eg-Anteouen était descendu de sa bête et aidait Bou-Djema à réparer le dommage.

Quand ils eurent terminé, je fis marcher mon mehari à côté de celui de Bou-Djema.

— Il faudra mieux sangler les chameaux, à la prochaine halte. Ils vont avoir à marcher en montagne.

Le guide me regarda avec étonnement. Jusque-là, j’avais jugé inutile de le tenir au courant de nos nouveaux projets. Mais je me figurais qu’Eg-Anteouen l’en aurait informé.

— Mon lieutenant, la route de la plaine blanche jusqu’à Shikh-Salah n’est pas montagneuse, — dit le Chaamba.

— Nous ne prenons plus la route de la plaine blanche. Nous allons descendre vers le Sud, par le Hoggar.

— Par le Hoggar, — murmura-t-il. — Mais…

— Mais quoi ?

— Je ne connais pas la route.

— C’est Eg-Anteouen qui nous conduira.

— Eg-Anteouen !

Je regardai Bou-Djema, qui venait de pousser cette exclamation sourde. Ses yeux se portèrent avec un mélange de stupeur et d’effroi sur le Targui.

Le chameau d’Eg-Anteouen cheminait une dizaine de mètres en avant, côte à côte avec celui de Morhange. Les deux hommes conversaient. Je compris que Morhange devait entretenir Eg-Anteouen des fameuses inscriptions. Mais nous n’étions pas si en arrière qu’ils ne pussent entendre nos paroles.

De nouveau, je regardai mon guide. Je le vis blême.

— Qu’y a-t-il, Bou-Djema, qu’y a-t-il ? — demandai-je à voix basse.

— Pas ici, mon lieutenant, pas ici, — murmura-t-il.

Ses dents claquaient. Il ajouta, comme dans un souffle :

— Pas ici. Le soir, à la halte, lorsqu’il sera tourné vers l’Orient, en train de faire sa prière, quand le soleil disparaîtra. Alors, appelle-moi près de toi. Je te dirai… Mais pas ici. Il parle, mais il écoute. Va-t’en. Rejoins le capitaine.

— En voilà bien d’une autre, — murmurai-je, pressant du pied le col de mon mehari pour rattraper Morhange.


Il était environ cinq heures du soir, lorsque Eg-Anteouen, qui allait en tête, s’arrêta.

— C’est ici, — dit-il, mettant pied à terre.

L’endroit était sinistre et beau. À notre gauche, une fantastique muraille de granit découpait son arête grise sur le ciel rouge. Cette muraille était, de haut en bas, fendue par un couloir sinueux, haut de mille pieds peut-être, d’une largeur parfois à peine suffisante pour laisser passer trois chameaux de front.

— C’est ici, — répéta le Targui.

Vers l’Ouest, droit devant nous, dans la lumière du couchant, la piste que nous allions quitter déroulait son ruban pâle. La plaine blanche, la route de Shikh-Salah, les haltes sûres, les puits connus… Et, du côté opposé, cette muraille noire sur le ciel mauve, ce couloir sombre.

Je regardai Morhange.

— Arrêtons-nous, — dit-il simplement, — Eg-Anteouen nous conseille de refaire au grand complet notre provision d’eau.

D’un commun accord, nous décidâmes de passer la nuit là, avant de nous engager dans la montagne.

Il y avait une source, dans une cuvette ténébreuse, où tombait une belle petite cascade ; quelques arbustes, quelques plantes.

Déjà, les chameaux, à l’entrave, s’étaient mis à brouter.

Bou-Djema déposait sur une grosse pierre plate notre couvert de campagne, gobelets, assiettes d’étain. Une boîte de conserve ouverte par ses soins fut placée à côté d’un plat de laitue qu’il venait de cueillir sur les bords humides de la source. Je voyais, aux gestes saccadés avec lesquels il disposait sur la roche ces divers objets, combien son trouble était grand.

À un moment qu’il s’était penché vers moi pour me tendre une assiette, il me désigna d’un geste le lugubre couloir ténébreux où nous allions nous enfoncer.

Blad-el-Khouf ! — murmura-t-il.

— Que dit-il ? — demanda Morhange, qui avait surpris son geste.

— Blad-el-Khouf. Voici le pays de la peur. C’est ainsi que les Arabes appellent le Hoggar.

Bou-Djema était revenu s’asseoir à l’écart, nous laissant à notre dîner. Accroupi, il se mit à manger quelques feuilles de laitue, qu’il avait réservées pour lui.

Eg-Anteouen était immobile.

Tout à coup, le Targui se leva. Le soleil à l’Ouest n’était plus qu’un tison rouge. Nous vîmes Eg-Anteouen s’approcher de la fontaine, étendre à terre son burnous bleu, s’agenouiller.

— Je ne croyais pas les Touareg si respectueux de la tradition musulmane, — dit Morhange.

— Moi non plus, — dis-je pensivement.

Mais j’avais autre chose à faire, en cette minute, qu’à m’étonner.

— Bou-Djema, — appelai-je.

En même temps, je regardai Eg-Anteouen. Absorbé dans sa prière, tourné vers l’Ouest, il ne m’accordait visiblement aucune attention. Il était en train de se prosterner, lorsque, à voix plus forte, je criai de nouveau.

— Bou-Djema, viens avec moi vers mon mehari, j’ai quelque chose à prendre dans la fonte.

Lentement, posément, toujours agenouillé, Eg-Anteouen murmurait sa prière.

Bou-Djema, lui, n’avait pas bougé.

Seul, un gémissement sourd me répondit.

Morhange et moi avions immédiatement sauté sur nos pieds et couru auprès du guide. Eg-Anteouen y parvint en même temps que nous.

Yeux clos, extrémités déjà froides, le Chaamba râlait entre les bras de Morhange. J’avais saisi une de ses mains. Eg-Anteouen avait pris l’autre. Chacun avec nos moyens, nous nous efforcions de deviner, de comprendre…

Soudain, Eg-Antouen sursauta. Il venait d’apercevoir la pauvre gamelle bosselée que l’Arabe tenait, une minute plus tôt entre ses genoux, et qui, maintenant, gisait à terre, renversée.

Il s’en saisit, écarta, les examinant rapidement l’une après l’autre, les quelques feuilles de laitue qui y restaient encore, et poussa une rauque exclamation.

— Bon, — murmura Morhange, — au tour de celui-là maintenant, va-t-il devenir fou !

L’œil fixé sur Eg-Anteouen, je le vis sans mot dire se précipiter vers la pierre où était disposé notre couvert ; une seconde après, il était de nouveau à nos côtés, tenant le plat de laitue auquel nous n’avions pas encore touché.

Il prit alors dans la gamelle de Bou-Djema une feuille verte et charnue, large et pâle, et la rapprocha d’une autre feuille qu’il venait de saisir dans notre plat, à nous.

Afahlehlé ! — dit-il simplement.

Un frisson me secoua, ainsi que Morhange — c’était donc là l’afahlehlé, le falesiez des Arabes sahariens, la terrible plante qui avait frappé de mort, plus vite et plus sûrement que les armes touareg, une partie de la mission Flatters.

Eg-Anteouen était maintenant debout. Sa haute silhouette se profilait en noir sur le ciel devenu tout à coup d’un lilas très pâle. Il nous regardait.

Et, comme nous nous empressions auprès du malheureux guide :

— Afahlehlé, — répéta le Targui en secouant la tête.

Bou-Djema mourut au milieu de la nuit, sans avoir repris connaissance.




CHAPITRE VII


LE PAYS DE LA PEUR


— Il est curieux, — dit Morhange, — de constater combien notre expédition, si dénuée d’incidents depuis Ouargla, tend maintenant à devenir mouvementée.

Cette phrase, il la prononça comme il se relevait, après s’être agenouillé un instant sur la fosse péniblement creusée, où nous avions déposé le corps du guide, et y avoir prié.

Je ne crois pas en Dieu. Mais si jamais quelque chose peut influer sur une puissance, qu’elle soit du mal ou du bien, de la lumière ou des ténèbres, c’est la prière murmurée par un tel homme.

Deux jours durant, nous cheminâmes à travers un gigantesque chaos de roches noires, dans un paysage lunaire à force de dévastation. Rien que le bruit des pierres roulant sous le pied des chameaux, et tombant au fond des précipices, comme des détonations.

Curieuse marche, en vérité. Pendant les premières heures, avec la planchette à boussole, j’avais essayé de relever la route que nous suivions. Mais mon tracé s’était vite emmêlé : sans doute une erreur dans l’étalonnage du pas des chameaux. Alors, j’avais remisé la planchette dans une de mes fontes. Désormais, sans contrôle, Eg-Anteouen était notre maître. Nous n’avions plus qu’à lui faire confiance.

Il allait devant, Morhange le suivait. Je fermais la marche. Les plus curieux spécimens de roches éruptives s’offraient à chaque moment à mes regards, mais en vain. Je ne m’intéressais plus à ces choses. Une autre curiosité s’était emparée de moi. La folie de Morhange était devenue mienne. Si mon compagnon était venu me dire : « Ce que nous faisons est insensé ; revenons en arrière, vers les pistes tracées, revenons. » Je lui aurais, dès cette minute, répondu : « Vous êtes libre. Moi, je continue. »

Vers le soir du deuxième jour, nous nous trouvâmes au pied d’une montagne noire, dont des contreforts déchiquetés se profilaient à deux mille mètres au-dessus de nos têtes. C’était un énorme bastion ténébreux, aux arêtes de donjon féodal, qui se dessinait avec une incroyable netteté sur le ciel orange.

Un puits se trouvait là, avec quelques arbres, les premiers que nous rencontrions depuis que nous nous étions enfoncés dans le Hoggar.

Un groupe d’hommes l’entourait. Leurs chameaux, à l’entrave, cherchaient une problématique nourriture.

À notre vue, les hommes se resserrèrent, inquiets sur la défensive.

Eg-Anteouen, se retournant vers nous, dit :

— Touareg Eggali.

Et il se dirigea vers eux.

C’étaient de beaux hommes, ces Eggali. Les plus grands Touareg que j’eusse jamais rencontrés. Avec un empressement inattendu, ils s’étaient écartés du puits, nous en abandonnant l’usage. Eg-Anteouen leur adressa quelques paroles. Ils nous regardèrent, Morhange et moi, avec une curiosité voisine de la peur, en tout cas avec respect.

Étonné d’une telle discrétion, je me vis refuser par leur chef les menus cadeaux que j’avais retirés des fontes de ma selle. Il avait l’air de redouter jusqu’à mon regard.

Quand ils furent partis, j’exprimai à Eg-Anteouen la stupéfaction où me plongeait une réserve à laquelle mes rapports antérieurs avec les populations sahariennes ne m’avaient guère habitué.

— Ils t’ont parlé avec respect, avec crainte même, — lui dis-je. — Et pourtant, la tribu des Eggali est noble. Et celle des Kel-Tahat, à laquelle tu m’as dit appartenir, est une tribu serve.

Un sourire passa dans les sombres yeux d’Eg-Anteouen.

— C’est vrai, — dit-il.

— Alors ?

— Alors, c’est que je leur ai dit qu’avec toi et le capitaine nous marchions vers le Mont des Génies.

D’un geste, Eg-Anteouen désignait la montagne noire.

— Ils ont eu peur. Tous les Touareg du Hoggar ont peur du Mont des Génies. Tu as vu, rien qu’à entendre prononcer son nom, comme ceux-ci ont détalé ?

— C’est vers le Mont des Génies que tu nous conduis ? — demanda Morhange.

— Oui, — répondit le Targui. — C’est là que sont les inscriptions dont je t’ai parlé.

— Tu ne nous avais pas prévenus de ce détail.

— À quoi bon ? Les Touareg redoutent les ilhinen, les génies au front cornu, qui ont une queue, du poil pour vêtement, font mourir les troupeaux et tomber les hommes en catalepsie. Mais je sais que les Roumis n’en ont pas peur, et que même ils se moquent des craintes des Touareg à ce sujet.

— Et toi, — dis-je, — tu es Targui, et tu ne crains pas les ilhinen ?

Eg-Anteouen me désigna un sachet de cuir rouge qui pendait d’un chapelet à grains blancs sur sa poitrine.

— J’ai mon amulette, — répliqua-t-il gravement, — bénie par le vénéré Sidi-Moussa lui-même. Et puis, je suis avec vous. Vous m’avez sauvé la vie. Vous avez voulu voir les inscriptions. Que la volonté d’Allah soit faite.

Ayant ainsi parlé, il s’accroupit, tira sa longue pipe de roseau à couvercle de cuivre, et, gravement, se mit à fumer.

— Tout ceci commence à devenir bien étrange — murmura Morhange, qui venait de se rapprocher de moi.

— Il ne faut rien exagérer, — lui répondis-je. — Vous vous rappelez aussi bien que moi le passage où Barth raconte son excursion à l’Idinen, qui est le Mont des Génies, des Touarez Azdjer. L’endroit avait si mauvaise réputation qu’aucun Targui ne consentit à l’accompagner. Il en revint, pourtant.

— Il en revint, sans doute, — répliqua mon camarade, — mais il commença par s’égarer. Sans eau, sans vivres, il faillit périr de faim et de soif, à ce point qu’il dut s’ouvrir une veine pour boire le sang. Cette perspective n’a rien de bien attrayant.

J’eus un haussement d’épaules : après tout, ce n’était pas ma faute si nous en étions là.

Morhange comprit mon mouvement, et crut devoir s’excuser.

— Je serais d’ailleurs curieux, — reprit-il avec une gaieté un peu forcée, — d’entrer en relation avec ces génies et de vérifier les informations de Pomponius Mela, qui les a connus, et les place effectivement dans les montagnes des Touareg. Il les appelle Égipans, Blemyens, Gamphasantes, Satyres… « Les Gamphasantes, dit-il, sont nus ; les Blemyens n’ont pas de tête, leur visage étant placé sur leur poitrine ; les Satyres n’ont rien de l’homme que la figure. Les Égipans sont faits comme on le dit communément. » Satyres, Égipans… vraiment, n’est-il pas curieux, d’entendre ces noms grecs appliqués aux génies barbares de par ici ? Croyez-moi, nous sommes sur une piste curieuse : je suis sûr qu’Antinéa va nous être la clef de découvertes bien originales.

— Chut, — lui dis-je, un doigt sur les lèvres, — écoutez.

De bizarres bruits, dans le soir qui tombait à grands pas, venaient de naître autour de nous. Espèces de craquements suivis de plaintes longues et déchirantes, qui se répercutaient à l’infini dans les ravins environnants. Il semblait que la montagne noire tout entière se fût mise soudain à gémir.

Nous regardâmes Eg-Anteouen. Il fumait toujours, sans broncher.

— Les Ilhinen s’éveillent, — dit-il simplement.

Morhange écoutait, sans m’adresser une parole. Comme moi, il comprenait, sans doute : les rochers surchauffés, le craquement de la pierre, toute une série de phénomènes physiques, le souvenir de la statue chantante de Memnon… Mais ce concert imprévu n’en influait pas moins de façon pénible sur nos nerfs surexcités.

La dernière phrase du pauvre Bou-Djema me revint à la mémoire.

— Le pays de la peur, — murmurai-je à voix basse.

Et Morhange répéta de même :

— Le pays de la peur.

Le singulier concert cessait, comme parurent au ciel les premières étoiles. Avec une émotion infinie, nous les vîmes s’allumer l’une après l’autre, les minuscules flammes d’azur pâle. En cette minute tragique, elles nous accordaient, nous, les isolés, les condamnés, les perdus, nous reliaient à nos frères des latitudes supérieures, ceux qui, à cette heure, dans les villes où surgit tout à coup la blancheur des globes électriques, se ruent dans une frénésie délirante à leurs plaisirs étriqués.

Chét-Ahadh esa hetîsenet
Mâteredjrê d-Erredjeâot,
Mâteseksek d-Essekâot,
Mâtelahrlahr d’Ellerhâot
Ettâs djenen, barâd tît-ennit abâtet.

Lente et gutturale, c’était la voix d’Eg-Anteouen qui venait de s’élever. Elle résonnait avec une majesté grave et triste dans le silence maintenant total.

Je touchai le bras du Targui. D’un geste de tête, il me montra au firmament une constellation clignotante.

— Les Pléiades, — murmurai-je à Morhange, lui désignant les sept pâles étoiles, tandis qu’Eg-Anteouen, de la même voix monotone, reprenait sa lugubre chanson :

Les Filles de la Nuit sont sept :
Mâteredjré et Erredjeâot,
Mâteseksek et Essekâot,
Mâtelahrlahr et Ellerhâot,

La septième est un garçon dont un œil s’est envolé.

Un brusque malaise s’empara de moi. Je saisis le bras du Targui, alors que, pour la troisième fois, il s’apprêtait à psalmodier son refrain.

— Quand serons-nous à la grotte aux inscriptions ? — lui demandai-je brutalement.

Il me regarda et me répondit avec son calme habituel :

— Nous y sommes.

— Nous y sommes ? Qu’attends-tu alors pour nous la montrer ?

— Que vous me l’ayez demandé, — répondit-il, non sans impertinence.

Morhange avait sauté sur ses pieds.

— La grotte, la grotte est là ?

— Elle est là, — répéta posément Eg-Anteouen, qui se relevait.

— Mène-nous à la grotte.

— Morhange, — dis-je, soudain inquiet, — la nuit tombe. Nous n’y verrons rien, Et c’est peut-être encore loin.

— Il y a à peine cinq cents pas, — répliqua Eg-Anteouen ; — la grotte est pleine d’herbes sèches. On les allumera, et le capitaine y verra comme en plein jour.

— Allons, — répéta mon compagnon.

— Et les chameaux ? — hasardai-je encore.

— Ils sont à l’entrave ; — dit Eg-Anteouen, — et nous ne serons pas longtemps absents.

Il était déjà en route vers la montagne noire. Morhange, nerveux à faire frémir, suivait ; je suivais aussi, dès cette minute en proie à un profond malaise. Mes tempes battaient : « Je n’ai pas peur, me répétai-je ; je jure que ce n’est pas de la peur. »

Non, vraiment, ce n’était pas de la peur. Et pourtant, quel étrange vertige ! Une taie était sur mes yeux. Mes oreilles bourdonnaient. J’entendis à nouveau la voix d’Eg-Anteouen, mais multipliée, mais immense, et cependant, sourde, sourde :

Les Filles de la Nuit sont sept…


Et il me semblait que les voix de la montagne lui faisant écho, répétaient à l’infini le sinistre vers final :

La septième est un garçon dont un œil s’est envolé.


— C’est ici, — dit le Targui.

Un trou noir s’ouvrait dans la paroi. Eg-Anteouen y pénétra en se baissant. Nous le suivîmes. Les ténèbres s’emparèrent de nous.

Une flamme jaune. Eg-Anteouen avait battu le briquet. Il mit le feu à un tas d’herbe, près du seuil. D’abord, nous ne pûmes rien voir. La fumée nous aveuglait.

Eg-Anteouen était resté à côté de l’orifice de la grotte. Il s’était assis, et plus calme que jamais, avait recommencé à tirer de sa pipe de longues bouffées grises.

Une lumière pétillante sortait maintenant des herbes embrasées. J’entrevis Morhange. Il me parut extraordinairement pâle. Appuyé des deux mains à la muraille, il travaillait à déchiffrer un fatras de signes que je n’entrevoyais qu’à peine.

Je crus voir néanmoins que ses mains tremblaient.

« Diable, serait-il aussi mal en point que moi », me dis-je, ressentant une peine de plus en plus grande à coordonner deux idées.

Je l’entendis crier avec violence, il me sembla, à Eg-Anteouen :

— Mets-toi de côté : Laisse entrer l’air. Quelle fumée !

Il déchiffrait, il déchiffrait toujours.

Soudain, je l’entendis de nouveau, mais mal. Il me sembla que les sons, eux aussi, étaient dans la fumée.

— Antinéa… Enfin… Antinéa… Mais pas gravé dans la pierre… signes tracés à l’ocre… il n’y a pas dix ans, pas cinq peut-être… Ah !…

Il avait pris sa tête dans ses mains. Il poussa un grand cri.

— C’est une mystification. Une tragique mystification !

J’eus un petit rire goguenard :

— Allons, allons, ne vous fâchez pas.

Il m’avait saisi par le bras et me secouait. Je vis ses yeux agrandis d’épouvante et d’étonnement.

— Êtes-vous fou ? — me hurla-t-il en plein visage.

— Ne criez pas si fort, — répondis-je avec mon petit rire.

Il me regarda encore, et s’assit, accablé, sur une pierre, en face de moi. À l’embouchure de la grotte, Eg-Anteouen fumait toujours avec la même placidité. On voyait dans le noir luire le couvercle rouge de sa pipe.

— Fou ! fou ! — répétait Morhange, dont la voix parut s’empâter.

Brusquement, il se pencha vers le brasier qui jetait ses dernières flammes, plus hautes et plus claires. Il saisit une herbe non encore consumée. Je le vis l’examiner avec attention puis la rejeter au feu avec un grand rire strident.

— Ah ! ah ! Elle est bien bonne !

En chancelant, il s’approcha d’Eg-Anteouen et lui désigna le feu.

— Du chanvre, hein ! Hachich, hachich. Ah ! Ah ! elle est bien bonne.

— Elle est bien bonne, — répétai-je en éclatant de rire.

Eg-Anteouen approuve par un rire discret. Le feu mourant éclairait sa face voilée et brillait dans ses terribles yeux sombres.

Il s’écoula une seconde, puis, tout à coup, Morhange saisit le bras du Targui.

— Je veux fumer, moi aussi, — dit-il, — donne-moi une pipe.

Imperturbable, le fantôme tendit à mon compagnon ce qu’il lui demandait.

— Ah ! Ah ! une pipe européenne…

— Une pipe européenne, — répétai-je, de plus en plus gai.

— Avec une initiale, M… Comme un fait exprès, M capitaine Morhange.

— Capitaine Masson, — rectifia tranquillement Eg-Anteouen.

— Capitaine Masson, répétai-je avec Morhange.

Nous rîmes de nouveau.

— Ah ! Ah ! Ah ! capitaine Masson… Le colonel Flatters… Le puits de Garama. On l’a tué pour lui prendre sa pipe, cette pipe-ci. C’est Cegheïr-ben-Cheïkh qui a tué le capitaine Masson.

— C’est effectivement Cegheïr-ben-Cheïkh, — répondit, avec son inébranlable placidité, le Targui.

— Le capitaine Masson, avait quitté le convoi avec le colonel Flatters, pour aller reconnaître le puits, — dit Morhange en s’esclaffant.

— C’est alors que les Touareg les ont assaillis, — complétai-je, riant de plus belle.

— Un Targui Hoggar saisit la bride du cheval du capitaine Masson, — dit Morhange.

— Cegheïr-ben-Cheïkh tenait celle du cheval du colonel Flatters, — dit Eg-Anteouen.

— Le colonel met le pied à l’étrier et reçoit en même temps un coup de sabre de Cegheïr-ben-Cheikh, — dis-je.

— Le capitaine Masson tire son revolver et fait feu sur Cegheïr-ben-Cheïkh, à qui il coupe trois doigts de la main gauche, — dit Morhange.

— Mais, — achève Eg-Anteouen imperturbable, — Cegheïr-ben-Cheïkh, d’un coup de sabre, fend le crâne au capitaine Masson.

Il a un petit rire silencieux et satisfait en prononçant cette phrase. La flamme mourante l’éclaire. Nous voyons le tuyau de sa pipe noir et luisant. Il la tient de la main gauche. Un doigt, deux doigts seulement à cette main. Tiens, je n’avais pas encore remarqué ce détail.

Morhange aussi vient de s’en apercevoir, car il termine, dans un rire strident.

— Alors, après lui avoir fendu le crâne, tu l’as dévalisé, tu lui a pris sa pipe. Bravo, Cegheïr-ben-Cheïkh !

Cegheïr-ben-Cheïkh ne répond pas. Mais on sent son contentement intime. Il fume toujours. Je ne distingue plus ses traits que mal. La flamme du feu pâlit, la flamme est morte. Jamais je n’ai tant ri que ce soir. Morhange, non plus, j’en suis sûr. Il va peut-être en oublier le cloître. Tout cela parce que Cegheïr-ben-Cheïkh a volé sa pipe au capitaine Masson… Fiez-vous donc aux vocations religieuses.

Encore cette maudite chanson. La septième est un garçon dont un œil s’est envolé. On n’a pas idée de paroles aussi idiotes. Ah ! très drôle, vraiment ; voici que nous sommes quatre maintenant, dans cette cave. Quatre, que dis-je, cinq, six, sept, huit… Ne vous gênez pas, mes amis. Tiens, il n’y en a plus… Je vais enfin savoir comment sont faits les esprits de par ici, les Gamphasantes, les Blemyens… Morhange dit que les Blemyens ont le visage au milieu de la poitrine. Celui qui me saisit entre ses bras n’est sûrement pas un Blemyen. Voilà qu’il m’emporte au dehors. Et Morhange. Je ne veux pas qu’on oublie Morhange…

On ne l’a pas oublié : je l’aperçois, hissé sur un chameau, qui marche devant celui sur lequel je suis attaché. On a bien fait de m’attacher, car autrement je dégringolerais, c’est certain. Ces génies ne sont vraiment pas de mauvais diables. Mais que ce chemin est long ! J’ai envie d’être étendu. Dormir ! Nous avons sûrement suivi tout à l’heure un long couloir, puis nous avons été à l’air libre. Nous voici de nouveau dans un couloir interminable, où l’on étouffe. Voici de nouveau les étoiles… Est-ce que cette course ridicule va continuer longtemps encore ?…

Tiens, des lumières… Des étoiles, peut-être. Non, des lumières, je dis bien. C’est un escalier, ma parole, en roches, si l’on veut, mais un escalier. Comment les chameaux peuvent-ils… Mais ce n’est plus un chameau, c’est un homme qui me porte. Un homme tout vêtu de blanc, pas un Gamphasante, ni un Blemyen. Morhange doit en faire une tête, avec ses inductions historiques, toutes fausses, je le répète, toutes fausses. Brave Morhange. Pourvu que son Gamphasante ne le laisse pas tomber, dans cet escalier qui n’en finit plus. Au plafond, quelque chose brille. Mais oui, c’est une lampe, une lampe en cuivre, comme à Tunis, chez Barbouchy. Bon, voilà que, de nouveau, on n’y voit plus rien. Mais je m’en moque, je suis allongé ; maintenant, je vais pouvoir dormir. Quelle journée stupide !… Ah ! messieurs, je vous assure, c’est bien inutile de me ficeler, je n’ai pas envie de descendre sur les boulevards.

Encore une fois, l’obscurité. Des pas s’éloignent. Le silence.

Pour un moment seulement. On parle à côté de nous. Qu’est-ce qu’ils disent… Non, pas possible ! Ce bruit métallique, cette voix. Savez-vous ce qu’elle crie, cette voix, savez-vous ce qu’elle crie, et avec l’accent de quelqu’un qui a l’habitude ? Eh bien, elle crie :

— Faites vos jeux, messieurs, faites vos jeux. Il y a dix mille louis en banque. Faites vos jeux, messieurs.


Enfin, suis-je oui ou non au Hoggar, sacré nom de Dieu ?




CHAPITRE VIII


LE RÉVEIL AU HOGGAR


Il faisait grand jour quand j’ouvris les yeux. Immédiatement, je pensai à Morhange. Je ne le vis pas, mais je l’entendis, tout près de moi, qui poussait de petits cris de stupéfaction.

Je l’appelai. Il accourut.

— Ils ne vous avaient donc pas attaché ? lui demandai-je.

— Je vous demande bien pardon. Mais mal : j’ai réussi à me débarrasser.

— Vous auriez pu me détacher aussi, — remarquai-je, de très mauvaise humeur.

— À quoi bon, je vous aurais réveillé. Et je pensais bien que votre premier cri serait pour m’appeler. Là ! voilà qui est fait.

Je chancelai en me mettant sur mes jambes.

Morhange sourit.

— Nous aurions passé toute la nuit à fumer et à boire que nous ne serions pas en plus piteux état, — fit-il. — N’importe, cet Eg-Anteouen, avec son hachich, est un beau scélérat.

— Cegheïr-ben-Cheïkh, — rectifiai-je.

Je passai la main sur mon front.

— Où sommes-nous ?

— Mon cher ami, — répondit Morhange, — depuis que je suis réveillé de cet extraordinaire cauchemar qui va de la grotte enfumée à l’escalier aux lampadaires des Mille et une Nuits, je marche de surprise en surprise, d’ahurissement en ahurissement. Regardez plutôt autour de vous.

Je me frottai les yeux, regardai. Et je saisis la main de mon compagnon.

— Morhange, — suppliai-je, — dites-moi que nous continuons à rêver.

Nous nous trouvions dans une salle arrondie, d’un diamètre de cinquante pieds environ, d’une hauteur presque égale, éclairée par une immense baie, ouverte sur un ciel d’un azur intense.

Des hirondelles passaient et repassaient avec de petits cris joyeux et hâtifs.

Le sol, les parois incurvées, le plafond étaient d’une espèce de marbre veiné comme du porphyre, plaqués d’un bizarre métal, plus pâle que l’or, plus foncé que l’argent, recouvert en cet instant de la buée de l’air matinal qui entrait à profusion par la baie dont j’ai parlé.

Je marchai en chancelant vers cette baie, attiré par la fraîcheur de la brise, par la lumière dissipatrice des songes, et m’accoudai à la balustrade.

Je ne pus retenir un cri d’admiration.

Je me trouvais sur une sorte de balcon, surplombant le vide, taillé au flanc même d’une montagne. Au-dessus de moi, l’azur ; au-dessous, ceint de toutes parts par des pics qui lui faisaient une ceinture continue et inviolable, un véritable paradis terrestre venait de m’apparaître, à quelques cinquante mètres plus bas. Un jardin s’étendait là. Les palmiers berçaient mollement leurs grandes palmes. À leurs pieds, tout le fouillis des petits arbres qu’ils protègent dans les oasis, amandiers, citronniers, orangers, d’autres, beaucoup d’autres, dont je ne discernais pas encore, d’une telle hauteur, les essences… Un large ruisseau bleu, alimenté par une cascade, aboutissait à un lac charmant, aux eaux duquel l’altitude prêtait sa merveilleuse transparence. De grands oiseaux tournaient en cercle dans ce puits de verdure ; on voyait, sur le lac, la table rose d’un flamant.

Quant aux montagnes, qui, tout à l’entour, dressaient leurs hautes cimes, elles étaient complètement recouvertes de neige.

Le ruisseau bleu, des palmes vertes, les fruits d’or, et par-dessus cette neige miraculeuse, tout cela, dans l’air immatériel à force de fluidité, composait quelque chose de si pur, de si beau, que ma pauvre force d’homme n’en put supporter plus longtemps l’image. J’appuyai mon front sur la balustrade, toute ouatée elle-même de cette divine neige et je me mis à pleurer comme un enfant.

Morhange aussi était un autre enfant. Mais, réveillé avant moi, il avait eu le temps sans doute de se familiariser avec chacun des détails dont le fantastique ensemble m’écrasait.

Posant sa main sur mon épaule, il me contraignit doucement à revenir dans la salle.

— Vous n’avez encore rien vu, — dit-il. — Regardez ; regardez.

— Morhange, Morhange !

— Eh ! mon cher, que voulez-vous que j’y fasse ? Regardez !

Je venais de m’apercevoir que l’étrange salle était meublée — Dieu me pardonne — à l’européenne. Il y avait bien, de-ci, de-là, des coussins touaregs, ronds, en cuir violemment bariolé, des couvertures de Gafsa, des tapis de Kaïrouan, des portières de Caramani que j’aurais, en cet instant, frémi de soulever. Mais un panneau, entr’ouvert dans la muraille, laissait apercevoir une bibliothèque bondée de livres. Aux murs était accrochée toute une série de photographies représentant les chefs-d’œuvre de l’art antique. Il y avait enfin une table qui disparaissait sous un invraisemblable amoncellement de papiers, de brochures, de livres. Je crus m’effondrer en apercevant un numéro — récent — de la Revue Archéologique.

Je regardai Morhange. Il me regarda, et soudain un rire, un rire fou, s’empara de nous, nous secoua une bonne minute.

— Je ne sais pas, — put enfin articuler Morhange, — si nous regretterons un jour notre petite excursion au Hoggar. Avouez, en attendant, qu’elle s’annonce fertile en péripéties imprévues. Cet ineffable guide qui nous endort à seule fin de nous soustraire aux désagréments de la vie de caravane et qui me permet de connaître, en tout bien tout honneur, les extases tant préconisées du hachich ; cette fantastique chevauchée nocturne, et pour finir cette grotte d’un Noureddin qui aurait reçu à l’École normale l’enseignement de l’athénien Bersot, il y a de quoi, ma parole, faire dérailler les esprits les plus pondérés.

— Sérieusement, que pensez-vous de tout cela ?

— Ce que j’en pense, mon pauvre ami ? Mais ce que vous pouvez en penser vous-même. Je ne comprends rien, rien, rien. Ce que vous appelez gentiment mon érudition est à vau-l’eau. Et comment voulez-vous qu’il n’en soit pas ainsi ? Ce troglodytisme m’effare. Pline parle bien d’indigènes vivant dans des cavernes, à sept jours de marche au sud-ouest des pays des Amantes, à douze jours à l’ouest de la grande Syrte. Hérodote dit aussi que les Garamantes chassaient, sur leurs chars à chevaux, les Éthiopiens troglodytes, mais enfin, nous sommes au Hoggar, en plein pays targui, et les Touareg nous sont présentés par les meilleurs auteurs comme ne consentant jamais à séjourner dans une grotte. Duveyrier est formel à ce sujet. Et qu’est-ce, je vous prie, que cette caverne aménagée en cabinet de travail, avec au mur des reproductions de la Vénus de Médicis et de l’Apollon Sauroctone ? Fou, je vous dis, il y a de quoi devenir fou.

Et Morhange, se laissant tomber sur un divan, recommença à rire de plus belle.

— Voyez, — dis-je, — du latin.

Je m’étais saisi de feuillets épars sur la table de travail qui tenait le milieu de la salle. Morhange me les prit des mains et les parcourut avidement. La stupéfaction peinte sur son visage fut alors sans bornes.

— De plus fort en plus fort, mon cher ! Il y a ici quelqu’un en train de composer, à grand renfort de textes, une dissertation sur les îles des Gorgones : de Gorgonum insulis. Méduse, d’après lui, fut une libyenne sauvage, qui habitait les environs du lac Triton, notre Chott Melhrir actuel, et c’est là que Persée… Ah !

La voix de Morhange s’était étranglée dans sa gorge. Au même instant, une voix, aigre et flûtée, venait de retentir dans l’immense salle.

— Je vous en prie, monsieur. Laissez mes papiers tranquilles.

Je me retournai vers le nouveau venu.


Une des portières de Caramani s’était écartée, livrant passage au plus inattendu des personnages. Si résignés que nous fussions aux éventualités saugrenues, cette apparition dépassait en incohérence tout ce qu’il peut être permis de concevoir.

Sur le seuil de la porte se tenait un petit homme, au crâne chauve, à la figure jaune et pointue à demi-cachée par une énorme paire de lunettes vertes, avec une petite barbe poivre et sel. Peu de linge apparent, mais une impressionnante cravate à plastron cerise. Un pantalon blanc, du genre appelé flottard. Des babouches de cuir rouge constituaient le seul détail oriental de son costume.

Il portait, non sans ostentation, la rosette d’officier de l’Instruction publique.

Il ramassa les feuillets que, dans son ébahissement, Morhange avait laissé choir, les compta, les reclassa, et, nous ayant jeté un regard courroucé, agita une sonnette de cuivre.

La portière se souleva de nouveau. Un gigantesque Targui blanc entra. Il me sembla reconnaître en lui un des génies de la caverne[10].

— Ferradji, — demanda avec colère le petit officier de l’Instruction publique, — pourquoi a-t-on conduit ces messieurs dans la bibliothèque ?

Le Targui s’inclina respectueusement.

— Cegheïr-ben-Cheïkh est revenu plus tôt qu’on ne l’attendait, sidi, — répondit-il, — et les embaumeurs n’avaient pas terminé hier soir leur besogne. On les a conduits ici en attendant, acheva-t-il en nous désignant.

— C’est bon, tu peux te retirer, — fit rageusement le petit homme.

Ferradji gagna la porte à reculons. Sur le seuil, il s’arrêta et dit encore :

— J’ai à te rappeler, sidi, que la table est servie.

— C’est bon, va-t’en.

Et l’homme aux lunettes vertes, s’asseyant devant le bureau, se mit à paperasser fébrilement.

Je ne sais pourquoi, en cet instant, une folle exaspération s’empara de moi. Je marchai vers lui.

— Monsieur, — lui dis-je, — nous ne savons, mon compagnon et moi, ni où nous sommes, ni qui vous êtes. Nous voyons seulement que vous êtes Français, puisque vous portez une des plus estimables distinctions honorifiques de notre pays. Vous avez pu faire, de votre côté, le même raisonnement, — ajoutai-je en désignant le mince ruban rouge que j’avais sur ma veste blanche.

Il me regarda avec une surprise dédaigneuse :

— Eh bien, monsieur ?…

— Eh bien, monsieur, le nègre qui vient de sortir a prononcé un nom, Cegheïr-ben-Cheïkh, le nom d’un brigand, le nom d’un bandit, d’un des assassins du colonel Flatters. Connaissez-vous ce détail, monsieur ?

Le petit homme me dévisagea froidement et haussa les épaules.

— Certes. Mais qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse ?

— Comment ! — hurlai-je, hors de moi. — Mais qui êtes-vous, alors ?

— Monsieur, — dit avec une dignité comique le petit vieux en se tournant vers Morhange, — je vous prends à témoin des façons singulières de votre compagnon. Je suis ici chez moi, et je n’admets pas…

— Il faut excuser mon camarade, monsieur, — fit Morhange en s’avançant. — Ce n’est pas un homme d’étude, comme vous. Un jeune lieutenant, vous savez, cela a la tête chaude. Et vous devez d’ailleurs comprendre que nous avons quelques motifs, l’un et l’autre, de ne pas posséder tout le calme désirable.

Furieux, j’étais sur le point de désavouer les paroles si étrangement humbles de Morhange. Mais un regard me convainquit que l’ironie tenait sur son visage une place maintenant au moins égale à celle de la surprise.

— Je sais bien que la plupart des officiers sont des brutes, — bougonna le petit vieux, — mais ce n’est pas une raison…

— Je ne suis moi-même qu’un officier, monsieur, — repartit Morhange, d’un ton de plus en plus humble, — et, si j’ai jamais souffert de l’infériorité intellectuelle que comporte cet état, je vous jure que ce fut bien tout à l’heure, en parcourant — indiscrétion dont je m’excuse — les doctes pages que vous consacrez à la passionnante histoire de la Gorgone, d’après Proclès de Carthage, cité par Pausanias.

Un étonnement risible distendit les traits du petit vieux. Il essuya ses conserves avec précipitation.

— Comment ? — s’écria-t-il enfin.

— Il est bien regrettable, à ce propos, — continua imperturbablement Morhange, — que nous ne soyons pas en possession du curieux traité consacré à la brûlante question dont il s’agit par ce Statius Sebosus, que nous ne connaissons que par Pline, et que…

— Vous connaissez Statius Sebosus ?

— Et que mon maître, le géographe Berlioux…

— Vous avez connu Berlioux, vous avez été son élève ! — balbutia, éperdu, le petit homme aux palmes.

— J’ai eu cet honneur, — répondit Morhange, maintenant très froid.

— Mais, alors, mais, monsieur, alors, vous avez entendu parler, vous êtes au courant de la question, du problème de l’Atlantide ?

— Je ne suis pas, effectivement, sans avoir pris connaissance des travaux de Lagneau, de Ploix, d’Arbois de Jubainville, — fit Morhange, glacial.

— Ah ! mon Dieu, — et le petit homme était dans la plus extraordinaire des agitations, — monsieur, mon capitaine, que je suis heureux, que d’excuses !…

Au même instant, la portière se soulevait de nouveau. Ferradji reparut.

— Sidi, ils te font dire que, si vous n’arrivez pas, ils vont commencer sans vous.

— J’y vais, j’y vais, Ferradji, dis que nous y allons. Ah ! monsieur, si j’avais pu prévoir… Mais c’est si extraordinaire, un officier qui connaît Proclès de Carthage et Arbois de Jubainville. Encore une fois… Mais, que je me présente : M. Étienne Le Mesge, agrégé de l’Université.

— Capitaine Morhange, — fit mon compagnon.

Je m’avançai à mon tour.

— Lieutenant de Saint-Avit. Il est effectif, monsieur, que je suis très susceptible de confondre Arbois de Carthage avec Proclès de Jubainville. Je verrai plus tard à combler ces lacunes. Pour le moment, je désirerais savoir où nous sommes, mon compagnon et moi, si nous sommes libres, ou quelle puissance occulte nous détient. Vous avez l’air, monsieur, de posséder suffisamment vos aises dans la maison pour me fixer sur ce point, que j’ai la faiblesse de considérer comme capital.

M. Le Mesge me regarda. Un assez vilain sourire erra sur ses lèvres. Il ouvrit la bouche…

Au même instant, un timbre impatient retentissait.

— Tout à l’heure, messieurs, je vous apprendrai, je vous expliquerai. Mais pour l’instant, voyez, il faut nous hâter. C’est l’heure du déjeuner, et nos commensaux commencent à se lasser d’attendre.

— Nos commensaux ?

— Ils sont au nombre de deux, — expliqua M. Le Mesge. — Nous constituons à nous trois le personnel européen de la maison, — le personnel fixe, — crut-il devoir compléter, avec son inquiétant sourire. Deux originaux, messieurs, avec qui vous préférerez sans doute avoir le moins de rapports possible. L’un est un homme d’église, esprit étroit, quoique protestant. L’autre, un homme du monde dévoyé, un vieux fou.

— Permettez, demandai-je, — ce doit être lui que j’ai entendu la nuit dernière. Il était en train de tailler une banque ; avec vous et le pasteur, sans doute ?…

M. Le Mesge eut un geste de dignité froissée.

— Y pensez-vous, monsieur, avec moi ! C’est avec les Touareg qu’il joue. Il leur a appris tous les jeux imaginables. Tenez, c’est lui qui frappe furieusement sur le timbre, pour que nous nous hâtions. Il est 9 h. 1/2, et la salle de trente-et-quarante s’ouvre à 10 heures. Faisons vite. Je pense que vous ne serez d’ailleurs pas fâchés de vous restaurer un peu.

— Ce ne sera en effet pas de refus, — répondit Morhange.


Par un long couloir sinueux, avec des marches à chaque pas nous suivîmes M. Le Mesge. Le parcours était sombre. Mais, par intervalles, dans de petites niches ménagées en plein roc, brillaient des veilleuses roses et des brûle-parfums. Les émouvantes odeurs orientales embaumaient l’ombre et faisaient un doux contraste avec l’air froid des pics neigeux.

De temps à autre, un Targui blanc, fantôme muet et impassible, nous croisait, et nous entendions décroître, derrière nous, le claquement de ses babouches.

Devant une lourde porte bardée du même métal pâle que j’avais remarqué aux murs de la bibliothèque, M. Le Mesge s’arrêta, et, ayant ouvert, s’effaça pour nous laisser entrer.

Bien que la salle à manger où nous venions de pénétrer n’eût que peu d’analogie avec les salles à manger européennes, j’en connais beaucoup qui pourraient lui envier son confortable. Comme la bibliothèque, une grande baie l’éclairait. Mais je me rendis compte qu’elle était exposée vers l’extérieur, tandis que la bibliothèque avait vue sur le jardin situé à l’intérieur de la couronne montagneuse.

Pas de table centrale, ni ces meubles barbares qu’on appelle des chaises. Mais une infinité de crédences en bois doré, comme vénitiennes, des tapis en masse, aux couleurs lointaines et assourdies, des coussins, touareg ou tunisiens. Au milieu, une immense natte où était disposée, dans des paniers de fine vannerie, parmi des buires d’argent et des bassins de cuivre emplis d’eau odorante, une collation dont la vue seule nous prodigua un réconfort enfantin.

M. Le Mesge, s’avançant, nous présenta aux deux personnages qui avaient déjà pris place sur la natte.

— Monsieur Spardek, — dit-il — et je compris combien notre interlocuteur se mettait, par cette simple phrase, au-dessus des vains titres humains.

Le révérend Spardek, de Manchester, nous fit un salut compassé, et nous demanda l’autorisation de conserver sur la tête son haut-de-forme à larges bords. C’était un homme sec et froid, grand et maigre. Il mangeait avec une onction triste, énormément.

— Monsieur Bielowsky, — dit M. Le Mesge, après nous avoir présentés au second convive.

— Comte Casimir Bielowsky, hetman de Jitomir, — rectifia ce dernier avec une bonne grâce parfaite, tandis qu’il se levait pour nous serrer la main.

Tout de suite, je me sentis pris d’une certaine sympathie pour l’hetman de Jitomir, qui réalisait le type parfait du vieux beau. Une raie séparait ses cheveux de couleur chocolat (j’ai su plus tard que l’hetman les teignait à l’aide d’une décoction de khol). Il avait de splendides favoris à la François-Joseph, également chocolat. Le nez était un peu rouge, sans doute, mais si fin, si aristocratique. Les mains étaient des merveilles. Je mis quelque temps à évaluer la date de la mode à laquelle se rapportait l’habit du comte, vert bouteille, à revers jaunes, adorné d’un gigantesque crachat argent et émail bleu. Le souvenir d’un portrait du duc de Morny me fit opter pour 1830 ou 1862. La suite de ce récit montrera que je ne m’étais guère trompé.

Le comte me fit asseoir à côté de lui. Une des premières questions qu’il me posa fut pour me demander si je tirais à cinq.

— Cela dépend de l’inspiration, — répondis-je.

— Bien dit. Moi je ne tire plus, depuis 1866. Un serment. Une peccadille. Un jour, chez Walewski, une partie d’enfer. Je tire à cinq. Je m’embarque, naturellement. L’autre avait quatre. « Idiot ! », me crie le petit baron de Chaux-Giseux, qui pontait sur mon tableau des sommes vertigineuses. V’lan, je lui lance une bouteille de champagne à la tête. Il se baisse. C’est le maréchal Vaillant qui reçoit la bouteille. Tableau ! La chose s’arrangea, parce que nous étions tous deux francs-maçons. L’empereur me fit jurer de ne plus tirer à cinq. J’ai tenu ma promesse. Mais il y a des moments où c’est dur, dur.

Il ajouta, d’une voix noyée de mélancolie :

— Un peu de ce Hoggar 1880. Excellent cru. C’est moi, lieutenant, qui ai enseigné aux gens d’ici l’usage du jus de la vigne. Le vin de palmier, estimable quand on l’a fait convenablement fermenter, deviendrait, à la longue, insipide.

Il était puissant, ce Hoggar 1880. Nous le dégustions dans de larges gobelets d’argent. Il était frais comme un vin du Rhin, sec comme un vin de l’Ermitage. Et puis, soudain, remembrance des vins brûlés du Portugal, il se faisait sucré, fruiteux ; un vin admirable, te dis-je.

Il arrosait, ce vin, le plus spirituel des déjeuners. Peu de viandes, à la vérité, mais toutes remarquablement épicées. Beaucoup de gâteaux, crêpes au miel, beignets aromatisés, bonbons au lait caillé et aux dattes. Et surtout, dans les grands plats vermeils ou dans les jarres d’osier, des fruits, des masses de fruits, figues, dattes, pistaches, jujubes, grenades, abricots, énormes grappes de raisin, plus longues que celles qui firent ployer les épaules des fourriers hébreux dans le pays de Chanaan, lourdes pastèques ouvertes en deux, à la chair humide et rose, avec leurs régimes de grains noirs.

J’achevais à peine de déguster un de ces beaux fruits glacés que M. Le Mesge se leva.

— Messieurs, si vous voulez bien, — dit-il, s’adressant à Morhange et à moi.

— Le plus tôt que vous le pourrez, quittez ce vieux radoteur, — me glissa l’hetman de Jitomir. — La partie de trente-et-quarante va commencer. Vous verrez, vous verrez. Beaucoup plus fort que chez Cora Pearl.

— Messieurs, — répéta d’un ton sec M. Le Mesge.

Nous le suivîmes. Quand nous fûmes de nouveau tous trois dans la bibliothèque :

— Monsieur, — me dit-il, s’adressant à moi, — vous m’avez demandé tout à l’heure quelle puissance occulte vous détient ici. Vos façons étant comminatoires, j’aurais refusé d’obtempérer, n’eût été votre ami, que sa science met mieux à même que vous d’apprécier la valeur des révélations que je vais vous faire.

Ce disant, il avait fait jouer un déclic dans la paroi de la muraille. Une armoire apparut, bondée de livres. Il en prit un.

— Vous êtes, tous les deux, — continua M. Le Mesge, — sous la puissance d’une femme. Cette femme, la reine, la sultane, la souveraine absolue du Hoggar, s’appelle Antinéa. Ne sursautez pas, monsieur Morhange, vous finirez par comprendre.

Il ouvrit le livre et lut cette phrase :


« Je dois vous en prévenir d’abord, avant d’entrer en matière : ne soyez pas surpris de m’entendre appeler des barbares de noms grecs. »


— Quel est ce livre ? — balbutia Morhange, dont la pâleur, en cet instant, m’épouvanta.

— Ce livre, — répondit lentement, pesant ses mots, avec une extraordinaire impression de triomphe, M. Le Mesge, — c’est le plus grand, le plus beau, le plus hermétique des dialogues de Platon, c’est le Critias ou l’Atlantide.

— Le Critias ? Mais il est inachevé, — murmura Morhange.

— Il est inachevé en France, en Europe, partout, — dit M. Le Mesge. — Ici, il est achevé. Vérifiez l’exemplaire que je vous tends.

— Mais quel rapport, quel rapport, — répétait Morhange, tandis qu’il parcourait avidement le manuscrit, — quel rapport y a-t-il entre ce dialogue, complet, il me semble, oui, complet, quel rapport avec cette femme, Antinéa ? Pourquoi est-il en sa possession ?

— Parce que, — répondit imperturbablement le petit homme, — parce que ce livre, à cette femme, c’est son livre de noblesse, son Gotha, en quelque sorte, comprenez-vous ? Parce qu’il établit sa prodigieuse généalogie ; parce qu’elle est…

— Parce qu’elle est ? — répéta Morhange.

— Parce qu’elle est la petite-fille de Neptune, la dernière descendante des Atlantes.




CHAPITRE IX


L’ATLANTIDE


M. Le Mesge considéra Morhange victorieusement. Il était visible qu’il ne s’adressait qu’à lui, qu’il le jugeait seul digne de ses confidences.

— Nombreux sont, monsieur, — dit-il, — les officiers français ou étrangers, que le caprice de notre souveraine, Antinéa, a conduits ici. Vous êtes le premier à qui je fais l’honneur de mes révélations. Mais vous avez été l’élève de Berlioux, et je dois tant à la mémoire de ce grand homme qu’il me semble lui rendre hommage en faisant part à l’un de ses disciples des résultats uniques, j’ose dire, de mes recherches particulières.

Il agite sa sonnette. Ferradji parut.

Du café pour ces messieurs, — commanda M. Le Mesge.

Il nous tendit un coffret, peinturluré de couleurs voyantes, plein de cigarettes égyptiennes.

— Je ne fume jamais, — expliqua-t-il, — mais Antinéa vient quelquefois ici. Ces cigarettes sont les siennes. Prenez, messieurs.

J’ai toujours eu horreur de ce tabac blond, qui permet à un garçon coiffeur de la rue de la Michodière de se donner l’illusion des voluptés orientales. Mais, en l’espèce, ces cigarettes musquées n’étaient pas sans attrait. Et il y avait longtemps que ma provision de caporal était épuisée.

— Voici la collection de la Vie Parisienne, monsieur, me dit M. Le Mesge, — usez-en, si elle vous intéresse, tandis que je m’entretiendrai avec votre ami.

— Monsieur, — répondis-je assez vertement, il est vrai que je n’ai pas été l’élève de Berlioux. Vous me permettrez néanmoins d’écouter votre conversation : je ne désespère pas de la trouver intéressante.

— À votre aise, — dit le petit vieux.

Nous nous installâmes confortablement. M. Le Mesge s’assit devant le bureau, tira ses manchettes et commença en ces termes :


— Si épris que je sois, monsieur, d’une complète objectivité en matière d’érudition, il ne m’est pas possible d’abstraire totalement mon histoire propre de celle de la dernière descendante de Clito et de Neptune. C’est à la fois mon regret et mon honneur.

« Je suis fils de mes œuvres. Dès l’enfance, la prodigieuse impulsion donnée aux sciences historiques par le xixe siècle me frappa. Je vis où était ma voie. Je l’ai suivie, envers et contre tous.

« Envers et contre tous, je dis bien. Sans autres ressources que celles de mon travail et de mon mérite, je fus reçu agrégé d’histoire et de géographie au concours de 1880. Un grand concours. Sur les treize admis, il y eut des noms qui depuis sont devenus illustres : Jullian, Bourgeois, Auerbach… Je n’en veux pas à mes collègues aujourd’hui parvenus au faîte des honneurs officiels ; je lis avec commisération leurs travaux, et les pitoyables erreurs auxquelles les condamne l’insuffisance de leur documentation me dédommageraient amplement de mes déboires universitaires et me combleraient d’une ironique joie, si, depuis longtemps, je n’étais au-dessus de ces satisfactions d’amour-propre.

« Professeur au lycée du Parc, à Lyon, c’est là que je connus Berlioux, et que je suivis avec passion ses travaux sur l’histoire de l’Afrique. Dès cette époque, j’eus l’idée d’une très originale thèse de doctorat. Il s’agissait d’établir un parallèle entre l’héroïne berbère du viie siècle, qui lutta contre l’envahisseur arabe, la Kahena, et l’héroïne française qui lutta contre l’envahisseur anglais, Jeanne d’Arc. Je proposai donc à la Faculté des Lettres de Paris ce sujet de thèse : Jeanne d’Arc et les Touareg. Ce simple énoncé souleva dans le monde savant un tolle général, un éclat de rire inepte. Des amis m’avertirent discrètement. Je me refusais à les croire. Force m’en fut, pourtant, le jour où, appelé chez mon recteur, celui-ci, après avoir manifesté pour mon état de santé un intérêt qui m’étonna, me demanda finalement s’il me déplairait de prendre un congé de deux ans, à demi-traitement. Je refusai avec indignation. Le recteur n’insista pas, mais, quinze jours après, un arrêté ministériel, sans autre forme de procès, me nommait dans un des lycées de France les plus infimes, les plus reculés, à Mont-de-Marsan.

« Comprenez bien que j’étais ulcéré, et vous excuserez les déportements où je me livrai dans ce département excentrique. Et que faire, dans les Landes, si on ne mange ni ne boit ? Je fis, ardemment, l’un et l’autre. Mon traitement fila en foies gras, en bécasses, en vins de sable. Le résultat fut assez prompt : en moins d’un an, mes articulations se mirent à craquer comme les moyeux trop huilés d’une bicyclette qui a fourni une longue course sur une piste poussiéreuse. Une bonne crise de goutte me cloua sur mon lit. Heureusement, dans ce pays béni, le remède est à côté du mal. Je partis donc, aux vacances, pour Dax, en vue de faire fondre ces douloureux petits cristaux.

« Je louai une chambre au bord de l’Adour, sur la promenade des Baignots. Une brave femme venait faire mon ménage. Elle faisait également celui d’un vieux monsieur, juge d’instruction en retraite et président de la Société Roger-Ducos, vague magma scientifique, où des savants d’arrondissement s’appliquaient, avec une prodigieuse incompétence, à l’étude des questions les plus hétéroclites. Une après-midi, j’étais chez moi, à cause d’une forte pluie. La brave femme était en train d’astiquer avec frénésie le loquet de cuivre de ma porte. Elle employait une pâte appelée tripoli, qu’elle étendait sur un papier, et frottait, et frottait… L’aspect particulier du papier m’intrigua. J’y jetai un coup d’œil. « Grands dieux ! Où avez-vous pris ce papier ? » Elle se trouble : « Chez mon maître, il y en a comme ça des tas. J’ai arraché celui-ci à un cahier. — Voilà dix francs, allez me chercher ce cahier. »

« Un quart d’heure plus tard, elle revint, me le rapportant. Bonheur ! Il n’y manquait qu’une page, celle dont elle avait astiqué ma porte. Ce manuscrit, ce cahier, savez-vous ce que c’était ? tout simplement le Voyage à l’Atlantide, du mythographe Denys de Milet, cité par Diodore, et dont j’avais si souvent entendu déplorer la perte par Berlioux[11].

« Cet inestimable document contenait de nombreuses citations du Critias. Il reproduisait l’essentiel de l’illustre dialogue, dont vous avez eu entre les mains tout à l’heure le seul exemplaire qui subsiste au monde. Il établissait de façon indiscutable la position du château des Atlantes, et démontrait que ce site, nié par la science actuelle, n’a pas été submergé par les flots, ainsi que se le figurent les rares défenseurs timorés de l’hypothèse atlantide. Il le nommait « massif central mazycien. » Vous savez qu’il ne subsiste plus de doute sur l’identification des Mazyces d’Hérodote avec les peuplades de l’Imoschaoch, les Touareg. Or, le manuscrit de Denys identifie péremptoirement les Mazyces de l’histoire avec les Atlantes de la prétendue légende.

« Denys m’apprenait donc que la partie centrale de l’Atlantide, berceau et demeure de la dynastie neptunienne, non seulement n’avait pas sombré dans la catastrophe contée par Platon, et qui engloutit le reste de l’île Atlantide, mais encore que cette partie correspondait au Hoggar targui, et que, dans ce Hoggar, du moins à son époque, la noble dynastie neptunienne était réputée se perpétuer encore.

« Les historiens de l’Atlantide estiment à neuf mille ans avant l’ère chrétienne la date du cataclysme qui anéantit tout ou portion de cette contrée fameuse. Si Denys de Millet, qui écrivait il n’y a guère plus de deux mille ans, juge qu’à son époque la dynastie issue de Neptune donnait encore ses lois, vous concevrez que j’eus vite l’idée suivante : ce qui a subsisté neuf mille ans peut subsister onze mille ans. Dès ce moment, je n’eus plus qu’un but : entrer en relations avec les descendants possibles des Atlantes, et si, comme j’avais maintes raisons de le croire, ils étaient bien déchus et ignorants de leur splendeur première, leur révéler leur illustre filiation.

« Il est également compréhensible que je n’aie pas fait part de mes intentions à mes supérieurs universitaires. Solliciter leur concours ou même leur autorisation, étant données les dispositions que j’avais pu constater chez eux à mon égard, c’eût été, de façon à peu près certaine, risquer gratuitement le cabanon. Je réalisai donc mes petites économies et m’embarquai pour Oran sans tambour ni trompette. J’arrivai le 1er octobre à In-Salah. Mollement étendu sous un palmier, dans l’oasis, j’avais un plaisir infini à penser que, le même jour, le proviseur de Mont-de-Marsan, affolé, contenant avec peine vingt horribles marmots hurlants devant la porte d’une salle de classe vide, lançait de tous côtés des télégrammes à la recherche de son professeur d’histoire.

M. Le Mesge s’arrêta et nous lança un regard satisfait.

J’avoue que je manquai alors de dignité, et ne me souvins pas de l’affectation perpétuelle qu’il avait marquée de ne se mettre en frais que pour Morhange.

— Excusez-moi, monsieur, si votre récit m’intéresse plus que je ne m’y attendais. Mais vous savez que bien des éléments me font défaut pour vous comprendre. Vous avez parlé de la dynastie neptunienne. Qu’est cette dynastie, dont vous faites, je crois, descendre Antinéa ? Quel est son rôle dans l’histoire de l’Atlantide ?

M. Le Mesge sourit avec condescendance, tout en clignant de l’œil du côté de Morhange. Celui-ci, sans sourciller, sans mot dire, menton dans la main, coude sur le genou, écoutait.

— Platon vous répondra pour moi, monsieur — dit le professeur.

Et il ajouta, avec un accent de pitié indicible :

— Est-il donc possible que vous n’ayez jamais eu connaissance du début du Critias ?

Il avait pris sur la table le manuscrit dont la vue avait tant ému Morhange. Il ajusta ses lunettes, se mit à lire. On eût dit que la magie platonicienne secouait, transfigurait ce petit vieillard ridicule.


« Ayant tiré au sort les différentes parties de la terre, les dieux obtinrent, les uns une contrée plus grande, les autres une plus petite… C’est ainsi que Neptune, ayant reçu en partage l’île Atlantide, plaça les enfants qu’il avait eus d’une mortelle dans une partie de cette île. C’était, non loin de la mer, une plaine située au milieu de l’île, la plus belle, assure-t-on, et la plus fertile des plaines. À cinquante stades environ de cette plaine, au milieu de l’île, était une montagne. Là habitait un de ces hommes qui, à l’origine des choses, naquirent de la terre, Evénor avec sa femme, Leucippe. Ils engendrèrent une fille unique, Clito. Elle était nubile lorsque son père et sa mère moururent, et Neptune, s’en étant épris, l’épousa. La montagne où elle demeurait, Neptune la fortifia en l’isolant tout autour. Il fit des enceintes de mer et de terre, alternativement, les unes plus petites, les autres plus grandes, deux de terre et trois de mer, et les arrondit au centre de l’île, de manière que toutes leurs partis s’en trouvassent à une égale distance… »


M. Le Mesge interrompit sa lecture.

— Cette disposition ne vous rappelle-t-elle rien ? — interrogea-t-il.

Je regardai Morhange, abîmé dans des réflexions de plus en plus profondes.

— Ne vous rappelle-t-elle rien ? — insista la voix incisive du professeur.

— Morhange, Morhange, — balbutiai-je, — souvenez-vous, hier, notre course, notre enlèvement, les deux couloirs qu’on nous a fait traverser avant d’arriver dans cette montagne… Des enceintes de terre et de mer… Deux couloirs, deux enceintes de terre…

— Hé ! hé ! — fit M. Le Mesge.

Il souriait en me regardant. Je compris que son sourire signifiait : « Serait-il moins obtus que je n’aurais-cru ? »

Comme en un grand effort, Morhange rompit le silence.

— J’entends bien, j’entends bien… Les trois enceintes de mer… Mais alors, monsieur, vous supposez, dans votre explication, dont je ne conteste pas l’ingéniosité, vous supposez exacte l’hypothèse de la mer Saharienne !

— Je la suppose et je la prouve, — répondit l’irascible petit vieillard, avec un coup sec frappé sur le bureau. Je sais bien ce que Schirmer et les autres ont avancé contre elle. Je le sais mieux que vous. Je sais tout, monsieur. Je tiens à votre disposition toutes les preuves. En attendant, ce soir au dîner, vous vous régalerez sans doute avec de succulents poissons. Et vous me direz si ces poissons-là, pêchés dans le lac que vous pouvez apercevoir de cette fenêtre, vous semblent des poissons d’eau douce.

« Comprenez bien, — poursuivit-il plus calme, — l’erreur des gens qui, croyant à l’Atlantide, se sont mêlés d’expliquer le cataclysme où ils ont jugé que l’île merveilleuse avait tout entière sombré. Tous, ils ont cru à un engloutissement. En l’espèce, il n’y a pas eu immersion. Il y a eu émersion. Des terres nouvelles ont émergé du flot atlantique. Le désert a remplacé la mer. Les sebkhas, les salines, les lacs Tritons, les sablonneuses Syrtes sont les vestiges désolés des flots mouvants sur lesquels cinglèrent jadis les flottes partant à la conquête de l’Attique. Le sable, mieux que l’eau, engloutit une civilisation. Aujourd’hui, de la belle île que la mer et les vents faisaient orgueilleuse et verdoyante, il ne reste que ce massif calciné. Seule a subsisté, dans cette cuvette rocheuse isolée à jamais du monde vivant, l’oasis merveilleuse que vous avez à vos pieds, ces fruits rouges, cette cascade, ce lac bleu, témoignages sacrés de l’âge d’or disparu. Hier soir, en arrivant ici, vous avez franchi les cinq enceintes : les trois enceintes de mer, pour jamais desséchées ; les deux enceintes de terre, creusées d’un couloir où vous avez passé à dos de chameau, et où, jadis, voguaient les trirèmes. Seule, dans cette immense catastrophe, s’est maintenue semblable à ce qu’elle fut alors, dans son antique splendeur, la montagne que voici, la montagne où Neptune enferma sa bien-aimée Clito, fille d’Evénor et de Leucippe, mère d’Atlas, aïeule millénaire d’Antinéa, la souveraine sous la dépendance de laquelle vous venez d’entrer pour toujours.

— Monsieur, — dit Morhange, avec la plus exquise politesse, — le souci n’aurait rien que de très naturel qui nous pousserait à nous enquérir des raisons et du but de cette dépendance. Mais voyez à quel point m’intéressent vos révélations : je diffère cette question d’ordre privé. Ces jours-ci, dans deux cavernes, il m’a été donné de découvrir une inscription tifinar de ce nom, Antinéa. Mon camarade m’est témoin que je l’avais tenu pour un nom grec. Je comprends maintenant, grâce à vous et au divin Platon, qu’il ne faille plus m’étonner d’entendre appeler une barbare d’un nom grec. Mais je n’en reste pas moins perplexe sur l’étymologie de ce vocable. Pouvez-vous éclairer ma religion à ce sujet ?

— Monsieur, — répondit M. Le Mesge, — je n’y manquerai certainement pas. Que je vous dise à ce propos que vous n’êtes pas le premier à me poser une telle question. Parmi les explorateurs que j’ai vus entrer ici depuis dix ans, la plupart y ont été attirés de la même manière, intrigués par ce vocable grec reproduit en tifinar. J’ai même dressé un catalogue assez exact de ses inscriptions, et des cavernes où on les rencontre. Toutes, ou presque, sont accompagnées de cette formule : Antinéa. Ici commence son domaine. J’ai moi-même fait repeindre à l’ocre telle ou telle qui commençait à s’effacer. Mais, pour en revenir à ce que je vous disais tout d’abord, aucun des Européens conduits ici par ce mystère épigraphique n’a plus eu, dès qu’il s’est trouvé dans le palais d’Antinéa, cure d’être éclairé sur cette étymologie. Ils ont tous eu immédiatement autre martel en tête. À ce propos, ils y aurait bien des choses à dire sur le peu d’importance réelle qu’ont les préoccupations purement scientifiques même pour les savants, et comme ils les sacrifient vite aux soucis les plus terre à terre, celui de leur vie, par exemple.

— Nous y reviendrons une autre fois, voulez-vous, monsieur, — fit Morhange toujours admirable de courtoisie.

— Cette digression n’avait qu’un but, monsieur, vous prouver que je ne vous compte pas au nombre de ces savants indignes. Vous vous inquiétez en effet de connaître les racines de ce nom, Antinéa, et cela avant de savoir quelle sorte de femme est celle qui le porte, ou les motifs pour quoi, vous et monsieur, êtes ses prisonniers.

Je regardai fixement le petit vieux. Mais il parlait avec le plus profond sérieux.

« Tant mieux pour toi, pensai-je. Autrement, j’aurais tôt fait de t’envoyer par la fenêtre ironiser à ton aise. La loi de la chute des corps ne doit pas être modifiée, au Hoggar. »

— Vous avez sans doute, monsieur, — continua, imperturbable sous mon regard ardent, M. Le Mesge s’adressant à Morhange, — formulé quelques hypothèses étymologiques, lorsque vous vous êtes trouvé la première fois en face de ce nom, Antinéa. Verriez-vous un inconvénient à me les communiquer ?

— Aucun, monsieur, — dit Morhange.

Et, très posément, il énuméra les étymologies dont j’ai parlé plus haut.

Le petit homme au plastron cerise se frottait les mains.

— Très bien, — apprécia-t-il, avec un accent de jubilation intense. — Excessivement bien, du moins pour les médiocres connaissances helléniques qui doivent être vôtres. Tout ceci n’en est pas moins faux, archi-faux.

— C’est bien parce que je m’en doute que je vous questionne, — fit doucement Morhange.

— Je ne vous ferai pas languir davantage, — dit M. Le Mesge. — Le mot Antinéa se décompose de la façon suivante : ti n’est autre chose qu’une immixtion barbare dans ce nom essentiellement grec : Ti est l’article féminin berbère. Nous avons plusieurs exemples de ce mélange. Prenez celui de Tipasa, la ville nord-africaine. Son nom signifie l’entière, de ti et de πᾶσα. En l’espèce, tinea signifie la nouvelle, de ti et de νέα.

— Et le préfixe an ? — interrogea Morhange.

— Se peut-il, monsieur, — répliqua M. Le Mesge, — que je me sois fatigué une heure à vous parler du Critias pour aboutir à un aussi piètre résultat ? Il est certain que le préfixe an, en lui-même, n’a pas de signification. Vous comprendrez qu’il en a une, lorsque je vous aurai dit qu’il y a là un cas très curieux d’apocope. Ce n’est pas an qu’il faut lire, c’est atlan. Atl est tombé, par apocope ; an a subsisté. En résumé, Antinéa se décompose de la manière suivante : Τί — νέα — ἀτλ᾿Aν. Et sa signification, la nouvelle Atlante, sort éblouissante de cette démonstration.

Je regardai Morhange. Son étonnement était sans bornes. Le préfixe berbère ti l’avait littéralement sidéré.

— Avez-vous eu l’occasion de vérifier cette très ingénieuse étymologie, monsieur ? — put-il enfin proférer.

— Vous n’aurez qu’à jeter un coup d’œil sur ces quelques livres, — fit dédaigneusement M. Le Mesge.

Successivement, il ouvrit cinq, dix, vingt placards. Une prodigieuse bibliothèque s’amoncela à notre vue.

— Tout, tout, il y a tout ici, — murmura Morhange, avec une étonnante inflexion de terreur et d’admiration.

— Tout ce qui vaut la peine d’être consulté, du moins, — dit Le Mesge. — Tous les grands ouvrages dont le monde réputé savant déplore aujourd’hui la perte.

— Et comment sont-ils ici ?

— Cher monsieur, comme vous me navrez, moi qui vous avais cru au courant de certaines choses ! Vous oubliez donc le passage où Pline l’Ancien parle de la bibliothèque de Carthage et des trésors qui y étaient entassés ? En 146, quand cette ville succomba sous les coups du bélître Scipion, l’invraisemblable ramassis d’illettrés qui avait nom le Sénat romain eut pour ces richesses le plus profond mépris. Il en fit don aux rois indigènes. Ce fut ainsi que Mastanabal recueillit le merveilleux héritage ; il fut transmis à ses fils et petits-fils, Hiempsal, Juba Ier, Juba II, le mari de l’admirable Cléopâtre Séléné, fille de la grande Cléopâtre et de Marc-Antoine. Cléopâtre Séléné engendra une fille qui épousa un roi atlante. C’est ainsi qu’Antinéa, fille de Neptune, compte au nombre de ses aïeules l’immortelle reine d’Égypte. C’est ainsi que, par ses droits d’héritage, les vestiges de la bibliothèque de Carthage, enrichis des vestiges de la bibliothèque d’Alexandrie, se trouvent actuellement sous vos yeux.

« La Science fuit l’homme. Alors qu’il instaurait ces monstrueuses Babels pseudo-scientifiques, Berlin, Londres, Paris, la Science s’est reléguée dans ce coin désertique du Hoggar. Ils peuvent bien, là-bas, forger leurs hypothèses, basées sur la perte des ouvrages mystérieux de l’antiquité : ces ouvrages ne sont pas perdus. Ils sont ici. Ici les livres hébreux, chaldéens, assyriens. Ici, les grandes traditions égyptiennes, qui inspirèrent Solon, Hérodote et Platon. Ici, les mythographes grecs, les magiciens de l’Afrique romaine, les rêveurs indiens, tous les trésors, en un mot, dont l’absence fait des dissertations contemporaines de pauvres choses risibles. Croyez-m’en, il est bien vengé, l’humble petit universitaire qu’ils ont pris pour fou, dont ils ont fait fi. J’ai vécu, je vis, je vivrai dans un perpétuel éclat de rire, devant leur érudition fausse et tronquée. Et, quand je serai mort, l’erreur, grâce aux précautions jalouses prises par Neptune pour isoler sa bien-aimée Clito du reste du monde, l’erreur, dis-je, continuera à régner en maîtresse souveraine sur leurs pitoyables écrits.

— Monsieur, — dit Morhange d’une voix grave, — vous venez d’affirmer l’influence de l’Égypte sur la civilisation des gens de par ici. Pour des raisons que j’aurai peut-être un jour l’occasion de vous expliquer, je tiendrais à avoir la preuve de cette immixtion.

— Qu’à cela ne tienne, monsieur, — répondit M. Le Mesge.

Alors, à mon tour, je m’avançai.

— Deux mots, s’il vous plaît, monsieur, — dis-je brutalement. — Je ne vous cacherai pas que ces discussions historiques me paraissent absolument hors de saison. Ce n’est pas ma faute, si vous avez eu des déboires universitaires, et si vous n’êtes pas aujourd’hui au Collège de France ou ailleurs. Pour l’instant, une seule chose m’importe : savoir ce que nous faisons, ce que je fais ici. Beaucoup plus que l’étymologie grecque ou berbère de son nom, il m’importe de savoir ce que me veut au juste cette dame, Antinéa. Mon camarade désire connaître ses rapports avec l’Égypte antique : c’est très bien. Pour ma part, je désire être surtout fixé sur ceux qu’elle entretient avec le Gouvernement général de l’Algérie et les bureaux arabes.

M. Le Mesge eut un rire strident.

Je vais vous faire une réponse qui vous donnera satisfaction à tous deux, — répondit-il.

Et il ajouta :

— Suivez-moi. Il est temps que vous appreniez.




CHAPITRE X


LA SALLE DE MARBRE ROUGE


Nous traversâmes derechef une interminable suite d’escaliers et de couloirs à la suite de M. Le Mesge.

— On perd tout sentiment de l’orientation, au milieu de ce labyrinthe, — murmurai-je à Morhange.

— On perdrait surtout la tête, — répondit à mi-voix mon compagnon. — Ce vieux fou est incontestablement fort savant. Mais Dieu sait où il veut en venir. Enfin, il a promis que nous allions savoir.

M. Le Mesge s’était arrêté devant une lourde porte obscure, toute incrustée de signes bizarres. Ayant fait jouer la serrure, il ouvrit.

— Messieurs, je vous en prie, — dit-il, — passez.

Une bouffée d’air froid nous frappa en plein visage. Il régnait une véritable température de cave dans la nouvelle salle où nous venions de pénétrer.

L’obscurité me permit d’abord assez mal d’apprécier ses proportions. L’éclairage, volontairement restreint, consistait en douze énormes lampes de cuivre, formant colonnes, posées à même le sol, brillantes de larges flammes rouges. Quand nous entrâmes, le vent du corridor fit osciller ces flammes qui agitèrent, une minute, autour de nous, nos ombres agrandies et étrangement déformées. Puis, le souffle se tassa, et les flammes redevenues rigides dardèrent de nouveau parmi les ténèbres leurs immobiles becs rouges.

Ces douze lampadaires géants (chacun avait environ trois mètres de hauteur) étaient disposés en une sorte de couronne, dont le diamètre avait pour le moins cinquante pieds. Au milieu de cette couronne, un tas sombre m’apparut, tout strié de tremblants reflets rouges. En m’approchant, je discernai une source jaillissante. C’était cette eau fraîche qui entretenait la température dont j’ai parlé.

D’immenses sièges naturels étaient taillés à même le rocher central, d’où s’épandait la murmurante et ténébreuse fontaine. Ils étaient matelassés par de soyeux coussins. Douze brûle-parfums, à l’intérieur de la couronne de flambeaux rouges, dessinaient une seconde couronne, d’un diamètre moitié moins long. On ne voyait pas, dans l’obscurité, monter leur fumée vers la voûte, mais leur alanguissement, combiné avec la fraîcheur et le bruit de l’eau, bannissait de l’âme tout désir autre que celui de demeurer là, toujours.

M. Le Mesge nous avait fait asseoir au centre de la salle, sur les fauteuils cyclopéens. Lui-même prit place entre nous.

— Dans quelques instants, — dit-il, vos yeux se seront accoutumés à l’obscurité.

Je remarquai que, comme dans un temple, il parlait bas.

Peu à peu, nos yeux se firent en effet à cette lumière rouge. Il n’y avait guère que la partie inférieure de l’énorme salle qui fût éclairée.

Toute la voûte était noyée dans l’ombre, et l’on n’en pouvait dire la hauteur. Vaguement, au-dessus de nos têtes, j’apercevais un grand lustre dont l’or était léché, comme tout le reste, par de sombres lueurs rouges. Mais rien ne permettait d’évaluer la longueur de la chaîne qui le suspendait au plafond obscur.

Le pavé de marbre était d’un grain si poli que les grandes torchères s’y reflétaient.

Cette salle, je le répète, était ronde, cercle parfait dont la fontaine à laquelle nous tournions le dos était le centre.

Nous faisions donc face aux parois arrondies. Bientôt, nos regards ne purent s’en détacher. Voici ce qui rendait ces parois remarquables : elles se divisaient en une série de niches sombres, dont la ligne noire était coupée, devant nous, par la porte qui venait de s’ouvrir pour nous livrer passage ; derrière nous, par une seconde porte, trou plus noir que je devinai dans l’ombre en me retournant. D’une porte à l’autre, je comptai soixante de ces niches, soit, au total, cent vingt. Chacune d’elles était haute de trois mètres, large d’un. Chacune d’elles contenait une espèce d’étui, plus large du haut que du bas, fermé seulement dans sa partie inférieure. Dans ces étuis, dans tous sauf dans deux qui me faisaient face, je crus discerner une forme brillante, une forme humaine à n’en pas douter, quelque chose comme une statue d’un bronze très pâle. Dans l’arc de cercle que j’avais devant moi, je comptai nettement trente de ces bizarres statues.

Qu’étaient ces statues ? Je voulus voir, je me levai.

La main de M. Le Mesge se posa sur mon bras.

— Tout à l’heure, — murmura-t-il à voix toujours très basse, — tout à l’heure.

Les regards du professeur étaient fixés sur la porte par laquelle nous avions pénétré dans la salle, et derrière laquelle un bruit de pas de plus en plus distinct se faisait maintenant entendre.

Elle s’ouvrit en silence et livra passage à trois Touareg blancs. Deux d’entre eux portaient sur leurs épaules un long paquet ; le troisième me parut être le chef.

Sur ses indications, ils déposèrent le paquet sur le sol et retirèrent d’une des niches dont j’ai parlé, l’étui oblong que, toutes, elles contenaient.

— Vous pouvez approcher, messieurs, — nous dit alors M. Le Mesge.

Sur un signe de sa part, les trois Touareg se retirèrent de quelques pas en arrière.

— Vous m’avez demandé tout à l’heure, — dit M. Le Mesge, s’adressant à Morhange, — de vous donner une preuve des influences égyptiennes sur ce pays. Que dites-vous de cette caisse, d’abord ?

Disant ces mots, il désignait l’étui que les serviteurs venaient d’allonger sur le sol, après l’avoir retiré de sa niche.

Morhange poussa une sourde exclamation.

Nous avions devant nous une de ces caisses destinées à conserver les momies. Même bois luisant, même peinture de vives couleurs avec cette seule différence qu’ici les caractères tifinar remplaçaient les hiéroglyphes. La forme, étroite du bas, large du haut, eût dû, à elle seule, immédiatement nous en avertir.

J’ai déjà dit que la moitié inférieure de ce grand étui était close, donnant à l’ensemble l’aspect d’un sabot rectangulaire.

M. Le Mesge s’agenouilla et fixa sur la partie antérieure de la caisse un rectangle de carton blanc, une large étiquette, qu’il avait prise sur son bureau quelques instants plus tôt, en quittant la bibliothèque.

— Vous pouvez lire, — dit-il simplement, mais toujours à voix basse.

Je m’agenouillai aussi, car la lueur des grands candélabres ne permettait qu’à peine de déchiffrer l’étiquette, où je reconnus néanmoins l’écriture du professeur.


Elle portait ces simples mots, en grosse ronde :

Numéro 53. Major Sir Archibald Russell. Né à Richmond, le 5 juillet 1860. Mort au Hoggar, le 3 décembre 1896.


Je m’étais relevé d’un bond.

— Le major Russell ! — m’écriai-je.

— Plus bas, plus bas, — fit M. Le Mesge. — Personne n’a le droit d’élever la voix, ici.

— Le major Russell, — répétai-je, obéissant comme malgré moi à cette injonction, — qui partit, l’année dernière, de Khartoum, pour explorer le Sokoto ?

— Lui-même, — répondit le professeur.

— Et… où est-il le major Russell ?

— Il est ici, — répondit M. Le Mesge.

Le professeur fit un signe. Les Touaregs blancs se rapprochèrent.

Un silence poignant régnait dans la salle mystérieuse, que troublait, seul, le glou-glou frais de la fontaine.

Les trois nègres s’étaient mis en devoir de défaire le paquet qu’ils avaient déposé en entrant près de la caisse peinte. Courbés sous le poids d’une indicible horreur, Morhange et moi, nous regardions.

Bientôt, une forme raidie, une forme humaine nous apparut. Un éclair rouge brilla sur elle. Nous avions devant nous, allongée sur le sol, enveloppée d’une espèce de pagne de mousseline blanche, une statue de bronze pâle, une statue semblable à celles qui, tout autour de nous dans les niches, droites, paraissaient fixer sur nous un impénétrable regard.

— Sir Archibald Russell, — murmura lentement M. Le Mesge.

Morhange, muet, s’approcha, il eut la force de soulever le voile de mousseline. Longuement, longuement, il dévisagea la morne statue de bronze.

— Une momie, une momie, — dit-il enfin, — vous vous trompez, monsieur ce n’est pas une momie.

— À proprement parler, non — répliqua M. Le Mesge, — ce n’est pas une momie. C’est bien pourtant la dépouille mortelle de Sir Archibald Russell, que vous avez devant vous. Je dois, en effet, cher monsieur, vous faire remarquer que les procédés d’embaumement employés pour le compte d’Antinéa diffèrent des procédés usités dans l’ancienne Égypte. Ici, point de natron, point de bandelettes, point d’aromates. L’industrie du Hoggar, du premier coup, est parvenue à un résultat que la science européenne n’a obtenu qu’après de longs tâtonnements. Quand je suis arrivé ici, quel n’a pas été mon étonnement en constatant qu’on y pratiquait une méthode que je croyais connue uniquement du monde civilisé.

M. Le Mesge, de son index ployé, frappa un petit coup sur le front mat de Sir Archibald Russel. Un tintement métallique retentit.

— C’est du bronze, — murmurai je. — Ce n’est pas là un front humain. C’est du bronze.

— M. Le Mesge haussa les épaules.

— C’est un front humain, — affirma-t-il, tranchant, — et ce n’est pas du bronze. Le bronze est plus foncé, monsieur. Ce métal-ci est le grand métal inconnu dont parle Platon dans le Critias, et qui tient le milieu entre l’or et l’argent ; c’est le métal particulier à la montagne Atlantide. C’est l’orichalque.

Me penchant davantage encore, je constatai que ce métal était le même que celui dont étaient revêtues les parois de la bibliothèque.

— C’est l’orichalque, — continua M. Le Mesge. — Vous n’avez pas l’air de comprendre comment un corps humain peut vous apparaître sous l’espèce d’une statue d’orichalque. Capitaine Morhange voyons, vous à qui je faisais crédit d’un certain savoir, n’avez-vous donc jamais entendu parler du procédé du docteur Variot pour conserver le corps autrement que par l’embaumement ? N’avez-vous jamais lu le livre[12] de ce praticien ? Il y expose la méthode dite galvanoplastique. Les tissus cutanés, en vue d’être rendus conducteurs, sont enduits d’une couche de sel d’argent, très légère. Le corps est ensuite trempé dans un bain de sulfate de cuivre, et la polarisation fait son œuvre. Le procédé avec lequel on a métallisé le corps de cet estimable major anglais est le même. Le même, à cela près que le bain de sulfate de cuivre a été remplacé par un bain de sulfate d’orichalque, matière autrement rare. C’est ainsi qu’au lieu d’une statue de pauvre hère, d’une statue de cuivre, vous avez devant vous, une statue d’un métal plus précieux que l’or et l’argent, une statue, en un mot, digne de la petite-fille de Neptune.

M. Le Mesge fit un signe. Les esclaves noirs saisirent le corps. En quelques instants ils eurent glissé le fantôme d’orichalque dans sa gaine de bois peint. Celle-ci, mise droite, fut placée dans sa niche, à côté de la niche où une gaine toute pareille portait l’étiquette n° 52.

Puis, leur tâche achevée, sans mot dire, ils se retirèrent. L’air froid de la mort balança une fois de plus les flammes des torchères de cuivre et fit danser autour de nous de grandes ombres.

Morhange et moi étions restés aussi figés que les spectres de métal pâle qui nous entouraient. Soudain, je fis un effort, et m’approchai en chancelant de la niche voisine de celle où l’on venait de dresser la dépouille du major anglais. Mes yeux cherchèrent l’étiquette, l’étiquette n° 52.

M’appuyant contre le marbre rouge de la paroi je lus :

Numéro 52. Capitaine Laurent Deligne. Né à Paris, le 22 juillet 1861. Mort au Hoggar, le 20 octobre 1896.

— Le capitaine Deligne, — murmura Morhange, — parti en 1895 de Colomb-Béchar pour Timmimoun, et dont on n’avait plus eu de nouvelles !

— Parfaitement, — dit M. Le Mesge, avec un petit signe de tête approbateur.

Numéro 51, — lut Morhange, claquant maintenant des dents, — Colonel von Wittmann, né à Iéna en 1855. Mort au Hoggar le 1er mai 1896. Le colonel Wittmann, l’explorateur du Kanem, disparu du côté d’Agadès !

— Parfaitement, — dit encore M. Le Mesge.

Numéro 50, — lus-je à mon tour, m’agrippant à la muraille pour ne pas tomber. — Marquis Alonze d’Oliveira, né à Cadix le 21 février 1868. Mort au Hoggar, le 1er février 1896… Oliveira, qui marchait vers Araouan !

— Parfaitement, — dit toujours M. Le Mesge. — Cet Espagnol était des plus instruits. J’ai eu avec lui des discussions intéressantes sur la position géographique exacte du royaume d’Antée.

Numéro 49, — dit Morhange, et sa voix n’était plus qu’un souffle. — Lieutenant Woodhouse, né à Liverpool, le 16 septembre 1870. Mort au Hoggar, le 4 octobre 1895.

— Presque un enfant, — dit M. Le Mesge.

Numéro 48, — dis-je. — Sous-lieutenant Louis de Maillefeu, né à Provins, le

Je n’achevai pas. L’émotion étrangla ma voix.

Louis de Maillefeu, mon meilleur ami, mon ami d’enfance, à Saint-Cyr, partout… Je le regardais, je le reconnaissais sous la croûte métallique, Louis de Maillefeu !…

Et, le front collé à la muraille froide, les épaules secouées, je me mis à pleurer à longs sanglots.

J’entendis la voix oppressée de Morhange, s’adressant au professeur.

— Monsieur, cette scène a assez duré. Finissons-en.

— Il a voulu savoir, — répondit M. Le Mesge. — Qu’y puis-je ?

Je marchais sur lui. Je le saisis aux épaules.

— Comment est-il ici ? De quoi est-il mort ?

— Comme tous les autres. — répondit le professeur, — comme le lieutenant Woodhouse, comme le capitaine Deligne, comme le major Russell, comme le colonel von Wittmann, comme les quarante-sept d’hier, comme tous ceux de demain.

— De quoi sont-ils morts ? — dit à son tour impérativement Morhange.

Le professeur regarda Morhange ; je vis mon camarade pâlir.

— De quoi sont-ils morts, monsieur ? Ils sont morts d’amour.

Et il ajouta d’une voix très basse et très grave :

— Maintenant vous savez.

Doucement, avec des précautions que nous n’aurions guère pu lui soupçonner, M. Le Mesge nous arracha au regard fixe des statues de métal. Un instant après, nous nous trouvions, Morhange et moi, assis de nouveau, effondrés plutôt, parmi les coussins, au centre de la pièce. La plainte de la fontaine invisible murmurait à nos pieds.

M. Le Mesge était entre nous.

— Maintenant, vous savez, — répéta-t-il. — Vous savez, mais vous ne comprenez pas encore.

Alors, à voix très lente, il laissa tomber ces paroles.

— Vous êtes, comme ils l’ont été, des prisonniers d’Antinéa… Et Antinéa a à se venger.

— À se venger, — dit Morhange, dont le calme était revenu. — Et de quoi, je vous prie ? Qu’avons-nous fait, le lieutenant et moi, à l’Atlantide ? En quoi avons-nous encouru sa haine ?

— C’est une vieille, une très vieille querelle, — répondit gravement le professeur. — Une querelle qui vous dépasse, monsieur Morhange.

— Expliquez-vous, je vous prie, monsieur le professeur.

— Vous êtes les Hommes. Elle est la Femme. — dit la voix songeuse de M. Le Mesge. — Tout est là.

— Vraiment, monsieur, je ne vois… nous ne voyons pas bien.

— Vous allez comprendre. Avez-vous réellement oublié à quel point les belles reines barbares de l’antiquité ont eu à se plaindre des étrangers que la fortune poussa vers leurs rivages ? Le poète Victor Hugo a exprimé assez bien leurs détestables agissements dans son poème colonial intitulé la Fille d’O-Taïti. Si loin que nous reportent nos souvenirs, nous ne voyons que procédés semblables de grivèlerie et d’ingratitude. Ces messieurs usaient largement de la beauté de la dame et de ses richesses. Puis, un matin, ils disparaissaient. Bien heureuse encore si le quidam, ayant fait soigneusement le point, ne revenait pas avec des navires et des troupes d’occupation.

— Votre érudition me ravit, monsieur, — dit Morhange, — continuez.

— Vous faut-il des exemples ? Hélas, ils foisonnent. Songez à la façon cavalière dont se comportèrent Ulysse vis-à-vis de Calypso, Diomède à l’égard de Callirhoé. Que dire de Thésée avec Ariane ? Jason fut avec Médée d’une légèreté inconcevable. Les Romains ont continué la tradition, avec plus de brutalité encore. Énée, qui a tant de traits communs avec le Révérend Spardek, a traité Didon de la façon la plus indigne. César fut pour la divine Cléopâtre un goujat lauré. Tite, enfin, cet hypocrite de Tite, après avoir vécu une année entière en Idumée à ses crochets, n’a emmené à Rome la plaintive Bérénice que pour mieux la bafouer. Il était temps que les fils de Japhet payassent aux filles de Sem ce formidable arriéré d’injures.

« Une femme s’est rencontrée pour rétablir au profit de son sexe la grande loi hégelienne des oscillations. Séparée du monde aryen par la formidable précaution de Neptune, elle évoque vers elle les hommes les plus jeunes et les plus vaillants. Son corps est condescendant, si son âme est inexorable. De ces jeunes audacieux, elle prend ce qu’ils peuvent donner. Elle leur prête son corps tandis qu’elle les domine de son âme. C’est la première souveraine que la passion n’ait jamais faite, même un instant, esclave. Jamais elle n’a eu à se ressaisir, car elle ne s’est jamais abandonnée. Elle est la seule femme qui ait réussi la dissociation de ces deux choses inextricables, l’amour et la volupté.

M. Le Mesge se tut un moment, puis reprit :

— Elle vient, une fois par jour, dans cet hypogée. Elle s’arrête devant ces stalles. Elle médite devant ces statues rigides. Elle touche ces poitrines froides, qu’elle a connues si brûlantes. Puis, après avoir rêvé autour de la stalle vide où bientôt il dormira pour toujours dans sa froide gaine d’orichalque, nonchalante, elle s’en retourne vers celui qui l’attend.

Le professeur cessa de parler. La fontaine s’entendit de nouveau au milieu de l’ombre. Mes poignets battaient, ma tête était en feu. Une fièvre immense me brûlait.

— Et tous, tous, — criai-je, sans souci du lieu, — ils ont accepté ! Ils ont plié ! Ah ! Elle n’a qu’à venir, elle verra bien.

Morhange se taisait.

— Cher Monsieur, — dit M. Le Mesge d’une voix très douce, — vous parlez comme un enfant. Vous ne savez pas. Vous n’avez pas vu Antinéa. Dites-vous bien une chose, c’est que, parmi eux, — et d’un geste, il embrassa le cercle muet des statues, — il y avait des hommes aussi courageux que vous, et moins nerveux peut-être. L’un, celui qui repose sous l’étiquette numéro 32, je me rappelle, était un Anglais flegmatique. Quand il parut devant Antinéa, il fumait son cigare. Comme les autres, cher monsieur, il s’est courbé sous le regard de sa souveraine.

« Ne parlez pas, tant que vous ne l’avez pas vue. L’état universitaire qualifie peu pour discourir des choses de la passion, et je me sens emprunté pour vous dire ce qu’est Antinéa. Je vous affirme seulement ceci, c’est que, dès que vous l’aurez vue, vous ne vous souviendrez plus de rien. Famille, patrie, honneur, tout, vous renierez tout pour elle.

— Tout, monsieur, — interrogea d’un ton très calme Morhange.

— Tout, — affirma avec force M. Le Mesge. — Vous oublierez tout, vous renierez tout.

De nouveau, un léger bruit retentit. M. Le Mesge consulta sa montre.

— Au reste, vous allez voir.

La porte s’ouvrit. Un grand Targui blanc, le plus grand de ceux que nous ayons encore aperçus dans cette redoutable demeure, entra et se dirigea vers nous.

Il me toucha légèrement le bras, après s’être incliné.

— Suivez-le, monsieur, — dit M. Le Mesge.

Sans mot dire, j’obéis.




CHAPITRE XI


ANTINÉA


Nous longeâmes, mon conducteur et moi, un nouveau corridor. Ma surexcitation grandissait. Je n’avais qu’une hâte, être en face de cette femme, lui dire… Pour le reste, j’avais fait le sacrifice de ma vie.

Je me trompai en espérant voir immédiatement cette aventure prendre une tournure héroïque. Dans la vie, les genres ne sont jamais délimités. J’aurais dû me rappeler, par une infinité de détails précédents, que le burlesque était, dans mon équipée, régulièrement enchevêtré avec le tragique.

Étant arrivé devant une petite porte claire, mon guide s’effaça pour me laisser entrer.

Je me trouvai alors dans le plus confortable des cabinets de toilette. Un plafond de verre dépoli déversait sur le dallage de marbre une lumière gaie et rose. Le premier objet que je vis fut une pendule, accrochée au mur, et dont les chiffres étaient remplacés par les signes du Zodiaque. La petite aiguille n’avait pas encore atteint le signe du Bélier.

Trois heures, trois heures seulement !

Cette journée m’avait déjà paru longue d’un siècle… Et je n’en avais parcouru qu’un peu plus de la moitié.

Puis une autre idée traversa mon cerveau, et un rire convulsif me secoua.

« Antinéa tient à ce que je lui sois présenté avec tous mes avantages. »

Une grande glace d’orichalque tenait tout un côté de la chambre. En y jetant un coup d’œil, je compris que, décemment, la prétention n’avait rien d’exagéré.

Ma barbe inculte, une effroyable couche de crasse plombant mes yeux, descendant en rigoles sur mes joues, mon costume maculé par toutes les glaises sahariennes, déchiré par toutes les brousses du Hoggar, faisaient de moi, à la vérité, un assez piteux cavalier.

J’eus tôt fait de me dévêtir et de me plonger dans la baignoire de porphyre qui tenait le milieu du cabinet de toilette. Un engourdissement délicieux me saisit dans l’eau tiède et parfumée. Devant moi dansaient mille petits pots dispersés sur une précieuse coiffeuse de bois sculpté. Ils étaient de toutes les dimensions et de toutes les couleurs, taillés dans une sorte de jade extrêmement transparent. La douce moiteur de l’atmosphère amortit mon énervement.

« Au diable l’Atlantide, et l’hypogée, et M. Le Mesge », eus-je encore la force de penser.

Et je m’endormis dans mon bain.

Quand je rouvris les yeux, la petite aiguille de la pendule atteignait presque le signe du Taureau. Devant moi, ses mains noires appuyées au bord de la baignoire, se tenait un grand nègre, visage découvert, bras nus, front serré dans un immense turban orange. Il me regardait, en riant silencieusement de toutes ses dents blanches.

— Qu’est-ce que c’est encore que ce particulier ?

Le nègre rit plus fort. Sans mot dire, il m’empoigna et me souleva comme une plume hors de mon eau parfumée, maintenant d’une teinte sur laquelle je préfère ne pas insister.

En un rien de temps, je me trouvai allongé sur une table de marbre inclinée.

Le nègre se mit à masser avec une vigueur extraordinaire.

— Eh là ! plus doucement, animal.

Mon masseur ne répondit pas, mais il se mit à rire et à me frotter plus fort.

— D’où es-tu, toi ? Du Kanem ? du Borkou ? Tu ris trop pour être un Targui.

Même silence. Ce nègre était aussi muet qu’hilare.

« Après tout, je m’en moque, me dis-je, en désespoir de cause. Tel qu’il est, je le trouve plus sympathique que M. Le Mesge, avec son érudition cauchemardesque. Mais, vrai Dieu, quelle recrue il ferait pour le Hammam de la rue des Mathurins ! »

— Cigarette, sidi.

Sans attendre ma réponse, le nègre m’avait introduit dans la bouche une cigarette qu’il alluma, et se remit derechef à m’astiquer sur toutes les coutures.

« Il parle peu, mais il est obligeant », pensai-je.

Et je lui envoyai une bouffée de fumée en plein visage.

Cette plaisanterie parut infiniment de son goût. Il manifesta aussitôt son contentement en m’appliquant de grandes claques.

Quand il m’eut dûment étrillé, il prit sur la coiffeuse un petit pot, et se mit à m’oindre le corps d’une pâte rose. Toute fatigue parut s’envoler de mes muscles rajeunis.

Un coup de marteau frappé sur un timbre de cuivre. Mon masseur disparut. Entra une vieille négresse rabougrie, vêtue des plus criards oripeaux. Elle était bavarde comme une pie, mais je ne compris d’abord pas un traître mot dans l’interminable chapelet qu’elle dévidait, tandis que, s’étant emparée de mes mains, puis de mes pieds, elle polissait leurs ongles avec des grimaces convaincues.

Un nouveau coup de timbre. La vieille fit place à un second nègre, celui-ci grave, tout de blanc vêtu, avec une calotte de coton tricoté sur son crâne oblong. C’était le barbier, et sa main était douée d’une prodigieuse dextérité. Il eut tôt fait de couper mes cheveux, fort convenablement, ma foi. Puis, sans me demander si je n’avais pas une taille préférée, il me rasa complètement.

Je considérai avec plaisir mon visage tout entier réapparu.

« Antinéa doit aimer le genre américain, pensai-je. Quel affront à la mémoire de son digne grand-père, Neptune ! »

Au même instant, le nègre gai entra, et déposa un paquet sur le divan. Le barbier s’éclipsa. J’eus quelque étonnement à constater que le paquet, déployé soigneusement par mon nouveau valet de chambre, contenait un costume complet de flanelle blanche, pareil en tous points à ceux que portent, l’été, les officiers français d’Algérie.

Le pantalon ample et souple paraissait fait sur mesure. La tunique était sans reproche, et avait même, ce qui acheva de me combler de stupéfaction, les deux galons d’or mobiles, insignes de mon grade, retenus de chaque côté des manches par deux ganses. Comme chaussures, une paire de hautes pantoufles de maroquin rouge soutaché d’or. La lingerie, toute de soie, semblait venir en droite ligne de la rue de la Paix.

— Le dîner était délectable, — murmurai-je, en me considérant dans la glace d’un œil satisfait. — Le gîte est parfaitement ordonné. Oui, mais voilà, il y a le reste.

Je ne pus réprimer un petit frisson, en repensant, pour la première fois, à la salle de marbre rouge.

Au même instant, la pendule sonna la demie avant cinq heures.

On frappa discrètement à la porte. Le grand Targui blanc qui m’avait conduit parut sur le seuil.

S’étant avancé, il me toucha de nouveau le bras et fit un signe.

De nouveau, je le suivis.

Nous enfilâmes encore de longs corridors. J’étais ému, mais j’avais retrouvé au contact de l’eau tiède une certaine désinvolture. Et puis, surtout, plus, beaucoup plus que je ne voulais me l’avouer, je sentais grandir en moi une immense curiosité. Dès ce moment, si on était venu me proposer de me reconduire sur la route de la Plaine blanche, près de Shikh-Salah, aurais-je accepté ? Je ne crois pas.

J’essayai de me faire honte de cette curiosité. Je songeai à Maillefeu :

« Lui aussi, il a suivi le couloir que je suis à présent. Et maintenant, il est là-bas, dans la salle de marbre rouge. »

Je n’eus pas le temps de prolonger cette réminiscence. Brusquement, comme par une sorte de bolide, j’étais bousculé, projeté à terre. Le couloir était noir, je ne vis rien. J’entendis seulement un hurlement railleur.

Le Targui blanc s’était effacé, le dos collé à la muraille,

— Bon, — murmurai-je en me relevant, — voilà les diableries qui commencent.

Nous continuâmes notre route. Bientôt une lueur autre que celle des veilleuses roses commença à éclairer le couloir.

Nous arrivâmes ainsi devant une haute porte de bronze, toute découpée à jour par de bizarres dentelles lumineuses. Un timbre pur tinta, les deux battants s’entr’ouvrirent. Le Targui resté dans le couloir les referma derrière moi.

Machinalement, je fis quelques pas dans la salle où je venais de pénétrer seul ; puis, je m’arrêtai, figé sur place, portant la main à mes yeux.

J’étais ébloui de l’azur qui venait de m’apparaître.

Il y avait plusieurs heures que les lumières tamisées m’avaient déshabitué du grand jour. Il entrait à flots, par tout un côté de l’immense salle.

Elle était située dans la partie inférieure de cette montagne, plus taraudée de couloirs et de galeries qu’une pyramide égyptienne. De plain-pied avec le jardin que j’avais, le matin, aperçu du balcon de la bibliothèque, elle paraissait le continuer. La transition était insensible : si des tapis s’étendaient sous les grands palmiers, des oiseaux voletaient à travers la forêt des colonnes de la salle.

Le contraste la faisait obscure, dans toute la partie que ne baignait pas directement le jour de l’oasis. Le soleil, en train de mourir derrière la montagne, peignait de rose les graviers des allées, et de rouge sanglant le flamant hiératique posé, une patte en l’air, au bord du petit lac de profond saphir.

Soudain, une seconde fois, je roulai à terre. Une masse brusque venait de tomber sur mes épaules. Je sentis un chaud contact soyeux sur mon cou, une haleine brûlante sur ma nuque. En même temps, le hurlement moqueur qui m’avait si fort troublé dans le couloir retentissait de nouveau.

D’un tour de reins, je m’étais dégagé, envoyant au hasard un solide coup de poing dans la direction de mon assaillant. Le hurlement jaillit encore, de douleur et de colère cette fois.

Il eut pour écho un long éclat de rire. Furieux, je me redressai cherchant des yeux l’insolent pour lui dire son fait. Et alors, mon regard devint fixe, fixe.

Antinéa était devant moi.


Dans la partie la moins éclairée de la salle, sous une espèce de voûte rendue artificiellement lumineuse par le jour mauve de douze vitraux myrrhins, sur un amoncellement de coussins bariolés et de tapis de Perse blancs, — les plus précieux, — quatre femmes étaient allongées.

Je reconnus dans les trois premières des femmes touareg, à la beauté splendide et régulière, vêtues de magnifiques blouses de soie blanche, bordées d’or. La quatrième, très brune de peau, presque négrillonne, était la plus jeune, et sa blouse de soie rouge rehaussait la sombre teinte de son visage, de ses bras, de ses pieds nus. Toutes quatre, elles entouraient l’espèce de tour de tapis blancs, recouverte d’une gigantesque peau de lion, sur laquelle Antinéa était accoudée.

Antinéa ! chaque fois que je l’ai revue, je me suis demandé si je l’avais bien regardée alors, troublé comme je l’étais, tellement, chaque fois, je la trouvais plus belle. Plus belle ! pauvre mot, pauvre langue. Mais vraiment est-ce la faute de la langue, ou de ceux qui galvaudent un tel mot ?

On ne pouvait se trouver en présence de cette femme sans évoquer celle pour qui Ephractœus soumit l’Atlas, pour qui Sapor usurpa le sceptre d’Osymandias, pour qui Mamylos subjugua Suze et Tentyris, pour qui Antoine prit la fuite…

Ô tremblant cœur humain, si jamais tu vibras,
C’est dans l’étreinte altière et chaude de ses bras.

Le klaft égyptien descendait sur ses abondantes boucles, bleues à force d’être noires. Les deux pointes de la lourde étoffe dorée atteignaient les frêles hanches. Autour du petit front bombé et têtu, l’uræus d’or s’enroulait, aux yeux d’émeraude, dardant au-dessus de la tête de la jeune femme sa double langue de rubis.

Elle avait une tunique de voile noir glacé d’or, très légère, très ample, resserrée à peine par une écharpe de mousseline blanche, brodée d’iris en perles noires.

Tel était le costume d’Antinéa. Mais elle, sous ce charmant fatras, qu’était-elle ? Une sorte de jeune fille mince, aux longs yeux verts, au petit profil d’épervier. Un Adonis plus nerveux. Une reine de Saba enfant, mais avec un regard, un sourire, comme on n’en a jamais vu aux Orientales. Un miracle d’ironie et de désinvolture.

Le corps d’Antinéa, je ne le voyais pas. Vraiment, ce fameux corps, je n’aurais pas pensé à le regarder, même si j’en avais eu la force. Et c’est peut-être ce qu’il y eut de plus extraordinaire dans cette première impression. Songer aux suppliciés de la salle de marbre rouge, aux cinquante jeunes gens qui avaient pourtant tenu entre leurs bras ce mince corps : rien que cette pensée m’eût paru, en cette seconde inoubliable, la plus horrible des profanations. Malgré sa tunique audacieusement fendue sur le côté, sa fine gorge découverte, les bras nus, les ombres mystérieuses devinées sous le voile, cette femme, en dépit de sa monstrueuse légende, trouvait le moyen de demeurer quelque chose de très pur, que dis-je de virginal.

Pour l’instant, elle était toute au rire qui l’avait saisie, quand, en sa présence, j’avais roulé à terre.

— Hiram-Roi, — appela-t-elle.

Je me retournai. J’aperçus mon ennemi.

Sur le chapiteau d’une des colonnes, à vingt pieds du sol, un splendide guépard était agrippé. Son regard était furieux encore du coup de poing que je lui avais décoché.

— Hiram-Roi, — répéta Antinéa, — ici !

La bête se détendit comme un ressort. Elle se trouvait maintenant blottie aux pieds de sa maîtresse. Je vis la langue rouge lécher les fines chevilles nues.

— Demande pardon au monsieur, — dit la jeune femme.

Le guépard me regardait haineusement. La peau jaune de son mufle se fronça autour de la moustache noire.

— Fftt, — grogna-t-il, à la façon d’un gros chat.

— Allons, — ordonna Antinéa, impérative.

À regret, le petit fauve rampa vers moi. Humblement, il mit sa tête entre ses pattes, et attendit.

Je caressai le beau front ocellé.

— Il ne faut pas lui en vouloir, — dit Antinéa. — Il est d’abord ainsi avec tous les étrangers.

— Il doit être alors bien souvent de mauvaise humeur, — dis-je simplement.

Ce furent mes premières paroles. Elles amenèrent un sourire sur les lèvres d’Antinéa.

Elle promena sur moi un long et tranquille regard, puis :

— Aguida, — dit-elle, s’adressant à une des femmes touareg, — tu auras soin de faire compter vingt-cinq livres d’or à Cegheïr-ben-Cheïkh.

— Tu es lieutenant ? — demanda-t-elle, après une pause.

— Oui.

— D’où es-tu ?

— De France.

— Je pouvais m’en douter, — fit-elle avec ironie. — Mais de quel pays de France ?

— D’un pays qui s’appelle le Lot-et-Garonne.

— De quel endroit, dans ce pays ?

— De Duras.

Elle réfléchit un instant.

— Duras ! Il y coule une petite rivière, le Dropt. Il y a un grand vieux château.

— Vous connaissez Duras, — murmurai-je, abasourdi.

— On y va de Bordeaux, par un petit chemin de fer, — poursuivit-elle. — C’est une route encaissée, avec des coteaux pleins de vignobles, que couronnent des mines féodales. Les villages ont de beaux noms : Monségur, Sauveterre-de-Guyenne, la Tresne, Créon… Créon, comme dans Antigone.

— Vous y êtes allée ?

Elle me regarda.

— Dis-moi tu, — fit-elle avec une sorte de lassitude. — Il faudra, tôt ou tard, que tu me tutoies. Commence tout de suite.

Cette promesse menaçante me combla sur l’heure d’un immense bonheur. Je songeai aux paroles de M. Le Mesge : « Ne parlez pas tant que vous ne l’aurez pas vue. Dès que vous l’aurez vue, vous renierez tout pour elle. »

— Si je suis allée à Duras ? — poursuivit-elle avec un éclat de rire. — Tu t’amuses. T’imagines-tu la petite fille de Neptune dans un compartiment de première classe, sur une ligne d’intérêt local ?

Étendant la main, elle me montra l’énorme rocher blanc qui dominait les palmiers du jardin.

— Il est tout mon horizon, — dit-elle gravement.

Parmi plusieurs livres qui traînaient autour d’elle, sur la peau de lion, elle en prit un, qu’elle ouvrit au hasard.

— C’est l’indicateur des chemins de fer de l’Ouest, — dit-elle. — Quelle lecture admirable pour quelqu’un qui ne bouge pas ! Actuellement, il est cinq heures et demie du soir. Un train, un train omnibus, est arrivé, il y a trois minutes, à Surgères, dans la Charente-Inférieure. Il en repartira dans six minutes. Dans deux heures, il arrivera à la Rochelle. Comme c’est bizarre ici, de songer à ces choses. Tant de distance !… Tant de mouvement ! Tant d’immobilité !…

— Vous parlez bien le français, — fis-je.

Elle eut un petit rire nerveux.

— Je suis bien obligée. Comme l’allemand, comme l’italien, comme l’anglais, comme l’espagnol. C’est mon genre de vie qui m’a faite une fameuse polyglotte. Mais c’est le français que je préfère, au touareg et à l’arabe même. Il me semble que je l’ai toujours su. Et crois bien que je ne dis pas cela pour te faire plaisir.

Il y eut un silence. Je songeai à son aïeule, à celle dont Plutarque disait : « Il y avait peu de nations avec qui elle eût besoin d’interprète ; Cléopâtre parlait dans leur propre langue aux Éthiopiens, aux Troglodytes, aux Hébreux, aux Arabes, aux Syriens, aux Mèdes et aux Parthes. »

— Ne reste pas ainsi planté au milieu de la salle. Tu me fais de la peine. Viens t’asseoir, là, à mon côté. Poussez-vous, monsieur Hiram-Roi.

Le guépard obéit avec humeur.

— Donne ta main, — commanda-t-elle.

Il y avait à son côté une grande coupe d’onyx. Elle y prit un anneau d’orichalque, très simple. Elle le passa à mon annulaire gauche. Je vis alors qu’elle portait le même.

— Tanit-Zerga, offre à monsieur de Saint-Avit un sorbet à la rose.

La négrillonne de soie rouge s’empressa.

— Ma secrétaire particulière, — présenta Antinéa, — mademoiselle Tanit-Zerga, de Gâo, sur le Niger. Sa famille est presque aussi antique que la mienne.

Disant cela, elle me regardait. Ses yeux verts pesaient sur moi.

— Et ton camarade, le capitaine, — interrogea-t-elle d’une voix lointaine, — je ne le connais pas encore. Comment est-il ? Est-ce qu’il te ressemble ?

Alors, pour la première fois depuis que j’étais auprès d’elle, je songeai à Morhange. Je ne répondis pas.

Antinéa sourit.

Elle s’allongea tout à fait sur la peau de lion. Sa jambe droite devint nue.

— Il est l’heure d’aller le retrouver, — dit-elle languissamment. — Tu recevras d’ici peu mes ordres. Tanit-Zerga, reconduis-le. Montre-lui d’abord sa chambre. Il ne doit pas la connaître.

Je me levai et lui pris la main pour la baiser. Cette main, elle l’appuya fortement à mes lèvres à les faire saigner sous cette espèce de marque de possession.


J’étais maintenant dans le couloir sombre. La petite fille à la tunique de soie rouge allait devant.

— Voilà ta chambre, — dit-elle.

Elle reprit :

— Maintenant, si tu veux, je te mènerai vers la salle à manger. Les autres vont s’y réunir pour le dîner.

Elle parlait un adorable français zézayant.

— Non. Tanit-Zerga, non, je préfère rester ici, ce soir. Je n’ai pas faim. Je suis fatigué.

— Tu te rappelles mon nom, — fit-elle.

Elle en paraissait fière. Je sentis que j’aurais en elle, le cas échéant, une alliée.

— Je me rappelle ton nom, petite Tanit-Zerga, parce qu’il est beau[13].

J’ajoutai :

— Maintenant, laisse-moi, petite, je veux être seul.

Elle s’éternisait dans la pièce. J’étais touché et agacé. Un immense besoin de me replier sur moi-même m’avait saisi.

— Ma chambre est au-dessus de la tienne, — dit-elle. — Sur cette table, il y a un timbre de cuivre, tu n’auras qu’à frapper, si tu veux quelque chose. Un Targui blanc viendra.

Cette recommandation, une seconde, m’amusa. J’étais dans un hôtel, au milieu du Sahara. Je n’avais qu’à sonner pour le service.

Je regardai ma chambre. Ma chambre ! pour combien de temps serait-elle mienne ?

C’était une pièce assez large. Des coussins, un divan, une alcôve taillée dans le roc, le tout éclairé par une vaste haie que voilait un store de paille.

J’allai vers cette fenêtre, je levai le store. La lueur du soleil couchant entra.

Le cœur plein de pensées inexprimables, je m’accoudai à l’appui rocheux. La fenêtre était orientée vers le Sud. Elle dominait le sol d’au moins soixante mètres. La muraille volcanique filait au-dessous, vertigineusement lisse et noire.

Devant moi, à deux kilomètres environ, s’élevait une autre muraille : la première enceinte de terre du Critias. Puis, très loin, au delà, j’aperçus l’immense désert rouge.




CHAPITRE XII


MORHANGE SE LÈVE ET DISPARAÎT


Ma fatigue était telle que je ne fis qu’un somme jusqu’au lendemain. Je me réveillai vers trois heures de l’après-midi.

Immédiatement, je songeai aux événements de la veille, et ne manquai pas de les trouver très étonnants.

— Voyons, me dis-je. Procédons par ordre. Il faut d’abord consulter Morhange.

En outre, je me sentais un formidable appétit.

Le timbre indiqué par Tanit-Zerga était à portée de ma main. Je le heurtai. Un Targui blanc parut.

— Mène-moi à la bibliothèque, — commandai-je.

Il obéit. En traversant de nouveau un labyrinthe d’escaliers et de couloirs, je compris que je ne saurais jamais me retrouver sans aide.

Morhange était effectivement dans la bibliothèque. Il lisait avec intérêt un manuscrit.

— Un traité perdu de Saint-Optat, — me dit-il. — Ah ! si Dom Granger était ici ! Voyez : de l’écriture semi-onciale.

Je ne répondis pas. Sur la table, à côté du manuscrit, un objet avait immédiatement fixé mon attention. C’était une bague d’orichalque, identique à celle qu’Antinéa m’avait remise la veille, et à celle qu’elle-même portait.

Morhange sourit.

— Eh bien ? — dis-je.

— Eh bien ?

— Vous l’avez vue ?

— Je l’ai vue effectivement, — répondit Morhange.

— Elle est bien belle, n’est-ce pas ?

— La chose me paraît difficile à contester, — répondit mon compagnon. — Je crois même pouvoir affirmer qu’elle est aussi intelligente que belle.

Il y eut un silence. Morhange, très calme, faisait tourner entre ses doigts l’anneau d’orichalque.

— Vous savez quel doit être notre destin ici ? — demandai-je.

— Je le sais. M. Le Mesge nous l’a expliqué hier en termes discrets et mythologiques. C’est évidemment une très extraordinaire aventure.

Il se tut, puis, me regardant bien en face :

— Mon repentir est immense de vous y avoir entraîné. Une seule chose pourrait l’adoucir, c’est de voir que vous prenez assez facilement, depuis hier soir, votre parti de tout cela.

Où Morhange avait-il puisé cette science du cœur humain ? Je ne répondis pas, lui fournissant ainsi la meilleure preuve qu’il avait vu juste.

— Que comptez-vous faire ? — murmurai-je enfin.

Il referma son manuscrit, se carra confortablement dans un fauteuil, alluma un cigare et me répondit en ces termes :

— J’y ai mûrement réfléchi. Un peu de casuistique aidant, j’ai découvert ma ligne de conduite. Elle est simple, et ne souffre pas de discussion.

« La question ne se pose pas pour moi tout à fait comme pour vous, à cause de mon caractère quasi-religieux qui, je dois le reconnaître, est embarqué dans une inquiétante galère. Je n’ai pas prononcé de vœux, c’est entendu, mais outre que je me vois interdire par le vulgaire neuvième commandement des relations avec une personne qui n’est pas ma femme, j’avoue que je n’ai aucun goût pour l’espèce de service commandé en vue duquel cet excellent Cegheïr-ben-Cheïkh a bien voulu nous recruter.

« Ceci posé, il reste cependant à considérer que ma vie ne m’appartient pas en propre, avec faculté d’en disposer comme pourrait le faire un explorateur privé, voyageant pour des buts à lui et par ses propres moyens. Moi, j’ai une mission à remplir, des résultats à recueillir. Si je pouvais donc reconquérir ma liberté, après avoir payé le singulier droit de péage qui est de coutume ici, je consentirais à donner satisfaction à Antinéa, dans la mesure de mes moyens. Je connais assez l’esprit large de l’Église, et en particulier celui de la congrégation à laquelle j’aspire : cette façon de procéder serait immédiatement ratifiée, et, qui sait ? peut-être approuvée. Sainte Marie l’Égyptienne a livré son corps aux bateliers dans une circonstance analogue. Elle n’en a retiré que glorifications. Mais, ce faisant, elle avait la certitude d’atteindre son but, qui était saint. La fin justifiait les moyens.

« Or, en ce qui me concerne, rien de semblable. Que j’obtempère aux caprices les plus saugrenus de cette dame, cela ne m’empêchera pas d’être bientôt catalogué dans la salle de marbre rouge avec le numéro 54, ou 55 si elle préfère s’adresser d’abord à vous. Dans ces conditions…

— Dans ces conditions ?

— Dans ces conditions, je serais impardonnable d’acquiescer.

— Que comptez-vous faire, alors ?

— Ce que je compte faire ?…

Morhange appuya sa nuque sur le dossier du fauteuil, lança au plafond une bouffée de fumée, sourit.

— Rien, — dit-il, — et c’est assez. Voyez-vous, l’homme a, sur la femme, en la matière, une incontestable supériorité. De par sa conformation, il peut opposer la plus complète des fins de non-recevoir. La femme pas.

Et il ajouta, avec un regard ironique :

— N’est contraint que qui le veut bien.

Je baissai la tête.

— J’ai essayé, — reprit-il, — vis-à-vis d’Antinéa, de tous les trésors de la plus subtile dialectique. Peine perdue. « Mais enfin, ai-je dit, à bout d’arguments, pourquoi pas M. Le Mesge ? » Elle s’est mise à rire. « Pourquoi pas le pasteur Spardek ? a-t-elle répondu. MM. Le Mesge et Spardek sont des érudits que j’estime. Mais

Maudit soit à jamais le rêveur inutile,
Qui voulut, le premier, dans sa stupidité,
S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté.

« En outre, a-t-elle ajouté, avec ce sourire qu’elle a réellement charmant, il est probable que tu ne les as ni l’un ni l’autre bien regardés. » Ont suivi quelques compliments sur ma plastique, auxquels je n’ai rien trouvé à répondre, tant ces quatre vers de Baudelaire m’avaient désarçonné.

« Elle a daigné m’expliquer encore : « M. Le Mesge est un savant qui m’est utile. Il connait l’espagnol et l’italien, classe mes papiers et s’efforce de mettre en ordre ma généalogie divine. Le révérend Spardek sait l’anglais et l’allemand. Le comte Bielowsky possède à fond les langues slaves ; en outre je l’aime comme un père. Il m’a connue petite du temps que je ne songeais pas encore aux bêtises que tu sais. Ils me sont indispensables dans les rapports que je peux avoir avec des visiteurs de nationalités différentes, quoique je commence à user assez bien des dialectes dont j’ai besoin… Mais voilà bien des mots, et c’est la première fois que je donne des explications sur ma conduite. Ton ami n’est pas si curieux. » Là-dessus, elle m’a congédié. Drôle de femme, en vérité. Je la crois un peu renanienne, mais avec plus d’habitude que le maître des choses de la volupté. »

— Messieurs, — dit tout à coup M. Le Mesge survenant, — que tardez-vous ? On vous attend pour le dîner.

Le petit professeur était ce soir particulièrement de bonne humeur. Il avait une rosette violette neuve.

— Alors ? — interrogea-t-il d’un petit air gaillard. — Vous l’avez vue ?

Ni Morhange, ni moi ne lui répondîmes.

Le révérend Spardek et l’hetman de Jitomir avaient déjà commencé de dîner quand nous arrivâmes. Le soleil à son déclin mettait sur les nattes crème des reflets framboise.

— Asseyez-vous, messieurs, — fit bruyamment M. Le Mesge. — Lieutenant de Saint-Avit, vous n’étiez pas des nôtres hier soir. Vous allez goûter pour la première fois de la cuisine de Koukou, notre cuisinier bambara. Vous m’en direz des nouvelles.

Un serviteur nègre déposa devant moi un superbe grondin, émergeant d’une sauce au piment rouge comme tomate.

J’ai déjà dit que je mourais de faim. Le mets était exquis. La sauce me donna aussitôt soif.

— Hoggar blanc, 1879, — me souffla l’hetman de Jitomir, en emplissant mon gobelet d’une fine liqueur topaze. — C’est moi qui le soigne : rien pour la tête, tout pour les jambes.

Je vidai d’un trait mon gobelet. La société commença à m’apparaître charmante.

— Hé, capitaine Morhange, — cria M. Le Mesge à mon compagnon qui dégustait posément son grondin, — que dites-vous de cet acanthoptérygien ? Il a été pêché aujourd’hui dans le lac de l’oasis. Commencez-vous à admettre l’hypothèse de la mer Saharienne ?

— Ce poisson est un argument, — dit mon compagnon.

Et il se tut, soudain. La porte venait de s’ouvrir. Le Targui blanc entra. Les convives firent silence.

Lentement, l’homme voilé alla vers Morhange. Il toucha son bras droit.

— Bien, — dit Morhange.

Et, s’étant levé, il suivit le messager.

La buire de Hoggar 1879 était entre moi et le comte Bielowsky. J’en emplis mon gobelet, — un gobelet d’un demi-litre, — et le vidai nerveusement.

L’hetman me jeta un regard sympathique.

— Hé ! hé ! — dit M. Le Mesge, me poussant le coude, — Antinéa respecte l’ordre hiérarchique.

Le révérend Spardek eut un pudique sourire.

— Hé ! hé ! — répéta M. Le Mesge.

Mon gobelet était vide. Une seconde, j’eus la tentation de le lancer à la tête de l’agrégé d’histoire. Mais, baste ! je le remplis et le vidai de nouveau.

— M. Morhange ne goûtera que par cœur à ce délicieux rôti de mouton, — fit le professeur, du plus en plus égrillard, en s’adjugeant une large tranche de viande.

— Il n’aura pas à le regretter, — dit l’hetman avec humeur. — Ce n’est pas du rôti : c’est de la corne de mouflon. Vraiment, Koukou commence à se moquer de nous.

— Prenez-vous-en au révérend, — riposta la voix aigre de M. Le Mesge. — Je lui ai répété assez souvent de chercher des catéchumènes autres que notre cuisinier.

— Monsieur le professeur, — dit avec dignité M. Spardek.

— Je maintiens ma protestation. — cria M. Le Mesge, qui, dès cette minute, me parut un peu gris. — J’en fais juge monsieur, — continua-t-il en se tournant de mon côté. — Monsieur est nouveau venu. Monsieur est sans parti pris. Eh bien, je le lui demande. A-t-on le droit de détraquer un cuisinier bambara en lui bourrant tout le jour la tête de discussions théologiques auxquelles rien ne le prédispose ?

— Hélas ! — répondit tristement le pasteur, — comme vous vous trompez. Il n’a qu’une propension trop forte à la controverse.

— Koukou est un fainéant, qui profite de la vache à Colas pour ne plus rien faire et laisser brûler nos escalopes, — opina l’hetman. — Vive le pape, — hurla-t-il en remplissant les verres à la ronde.

— Je vous assure que ce Bambara m’inquiète, — reprit avec beaucoup de dignité M. Spardek. — Savez-vous où il en est maintenant ? Il nie la présence réelle. Le voici à deux doigts des erreurs de Zwingle et d’Œcotampade, Koukou nie la présence réelle.

— Monsieur, — dit M. Le Mesge, très excité, — on doit laisser en paix les gens chargés de la cuisine. Ainsi le comprenait Jésus, qui, je pense, était aussi bon théologien que vous, et à qui l’idée ne vint jamais de détourner Marthe de ses fourneaux pour lui conter des sornettes.

— Parfaitement, — approuva l’hetman.

Il tenait entre ses genoux une jarre qu’il s’efforçait de déboucher.

— Côtes rôties, côtes rôties, — me souffla-t-il, y étant parvenu. — Les gobelets, rassemblement.

— Koukou nie la présence réelle, — continua le pasteur, en vidant tristement son verre.

— Eh ! — me dit à l’oreille l’hetman de Jitomir, — laissez-les dire. Vous ne voyez donc pas qu’ils sont tout à fait ivres.

Lui-même grasseyait beaucoup. Il eut toutes les peines du monde à remplir mon gobelet à peu près jusqu’au bord.

J’eus envie de repousser le vase. Puis, une pensée me vint :

« À l’heure actuelle, Morhange… Quoi qu’il puisse dire… Elle est si belle ! »

Alors, attirant le gobelet à moi, je le vidai de nouveau.

Maintenant M. Le Mesge et le pasteur s’embrouillaient dans la plus extraordinaire controverse religieuse, se jetant à la tête le Book of commun Prayer, la Déclaration des Droits de l’homme, la Bulle Unigenitus. Petit à petit, l’hetman commençait à prendre sur eux cet ascendant de l’homme du monde qui, même ivre à en pleurer, s’impose de toute la supériorité qu’a l’éducation sur l’instruction.

Le comte Bielowsky avait bien bu cinq fois plus que le professeur et le pasteur. Mais il portait dix fois mieux le vin.

— Laissons là ces ivrognes, — fit-il avec dégoût. — Venez, cher ami. Nos partenaires nous attendent dans la salle de jeu.

— Mesdames et messieurs, — fit l’hetman en y pénétrant, — permettez-moi de vous présenter un nouveau partenaire, mon ami, monsieur le lieutenant de Saint-Avit. — Laisse faire, — murmura-t-il à mon oreille. — Ce sont les serviteurs de la maison… Mais je me donne l’illusion, vois-tu.

Je vis effectivement qu’il était très ivre.

La salle de jeu était étroite et longue. Une vaste table, à ras du sol, entourée de coussins sur lesquels étaient vautrés une douzaine d’indigènes, composait l’essentiel de l’ameublement. Au mur, deux gravures témoignant du plus heureux éclectisme : le Saint Jean-Baptiste, du Vinci, et la Maison des dernières cartouches, d’Alphonse de Neuville.

Sur la table, des gobelets de terre rouge. Une lourde jarre, pleine d’alcool de palme.

Parmi les assistants, je retrouvai des connaissances : mon masseur, la manucure, le barbier, deux ou trois Touareg blancs qui avaient abaissé leur voile et fumaient gravement leurs longues pipes à couvercle de cuivre. Tous étaient en attendant mieux, plongés dans les délices d’une partie de cartes qui me parut bien être le rams. Deux des belles suivantes d’Antinéa, Aguida et Sydya, étaient au nombre des convives. Leur lisse peau bistre luisait sous les voiles lamés d’argent. J’eus de la peine de ne point apercevoir la tunique de soie rouge de la petite Tanit-Zerga. De nouveau, je pensai à Morhange, mais seulement l’espace d’une seconde.

— Les jetons, Koukou, — commanda l’hetman. — Nous ne sommes pas ici pour nous amuser.

Le cuisinier zwingliste déposa devant lui une caisse de jetons multicolores. Le comte Bielowsky se mit en devoir de les compter, les répartissant en petits tas avec une gravité infinie.

— Les blancs valent un louis, — m’expliqua-t-il. — Les rouges cent francs. Les jaunes cinq cents. Les verts mille. Ah ! c’est qu’on joue ici un jeu d’enfer, vous savez. Au reste, vous allez voir.

— Je prends la banque à dix mille, — dit le cuisinier zwingliste.

— Douze mille, — dit l’hetman.

— Treize, — dit Sydya, qui, avec un sourire mouillé, assise sur un des genoux du comte, disposait amoureusement ses jetons en petites piles.

— Quatorze, — dis-je.

— Quinze, — fit la voix aigre de Rosita, la vieille négresse manucure.

— Dix-sept, — proclama l’hetman.

— Vingt mille, — trancha le cuisinier.

Et il martela, nous jetant un regard de défi.

— Vingt. Je prends la banque à vingt mille.

L’hetman eut un geste de mauvaise humeur.

— Satané Koukou ! Il n’y a rien à faire contre cet animal. Vous allez avoir à jouer serré, lieutenant.

Koukou s’était placé en potence au bout de la table. Il battait maintenant les cartes avec une maestria dont je restai interloqué.

— Je vous l’avais dit : comme Chez Anna Deslions, — murmura l’hetman avec fierté.

— Messieurs, faites vos jeux, — glapit le nègre. — Faites vos jeux, messieurs.

— Attends, animal, — dit Bielowsky. — Tu vois bien que les verres sont vides. Ici, Cacambo.

Les gobelets furent immédiatement remplis par le masseur hilare.

— Coupe, — fit Koukou, s’adressant à Sydya, la belle Targui, qu’il avait à sa droite.

La jeune femme coupa, en personne superstitieuse, de la main gauche. Mais il faut dire que sa droite était occupée par le gobelet qu’elle portait à ses lèvres. Je vis se gonfler la fine gorge mate.

— Je donne. — dit Koukou.

Nous étions placés de la manière suivante : à gauche, l’hetman, Aguida, dont il enserrait la taille avec la plus aristocratique désinvolture. Cacambo, une femme targui, puis deux nègres voilés, graves, attentifs au jeu. À droite, Sydya, moi, la vieille manucure Rosita, Barouf, le barbier, une autre femme, deux Touareg blancs, graves et attentifs, symétriques de ceux de gauche.

— J’en veux, me dit l’hetman.

Sydya fit un geste négatif.

Koukou tira, donna un quatre à l’hetman, se servit un cinq.

— Huit, — annonça Bielowsky.

— Six, — dit la jolie Sydya.

— Sept, — abattit Koukou. — Un tableau paie l’autre, — ajouta-t-il froidement.

— Je fais paroli, — dit l’hetman.

Cacambo et Aguida l’imitèrent. De notre côté, on était plus réservé. La manucure, notamment, ne risquait que vingt francs à la fois.

— Je demande l’égalité des tableaux, — fit Koukou, imperturbable.

— Que ce particulier est insupportable, — maugréa le comte. — Voilà. Es-tu content ?

Koukou donna, et abattit neuf.

— Honneur et patrie ! — hurla Bielowsky. — J’avais huit…

Moi qui avais deux rois, je ne manifestai pas ma mauvaise humeur. Rosita me prit les cartes des mains.

Je regardai, à ma droite, Sydya. Ses immenses cheveux noirs couvraient ses épaules. Elle était réellement très belle, un peu ivre, comme toute cette fantasmagorique assistance. Elle me regardait aussi, mais en dessous, avec un air de bête timide.

« Ah ! pensai-je. Elle doit avoir de la crainte. Il y a écrit sur ma tête : chasse gardée. »

Je frôlai son pied. Elle le recula peureusement.

— Qui veut des cartes ? — demanda Koukou.

— Pas moi, — fit l’hetman.

— Servie, — dit Sydya.

Le cuisinier tira un quatre.

— Neuf, — dit-il.

— La carte qui m’était destinée, — sacra le comte. — Et cinq, j’avais cinq. — Ah ! si je n’avais pas jadis promis à Sa Majesté l’empereur Napoléon III de ne plus jamais tirer à cinq. Il y a des moments où c’est dur, dur… Et voilà cette brute de nègre qui fait Charlemagne.

C’était vrai, Koukou, ayant raflé les trois quarts des jetons, se levait avec dignité, et saluant l’assistance.

— À demain, messiés.

— Allez-vous-en tous, — hurla l’hetman de Jitomir. — Restez avec moi, monsieur de Saint-Avit.

Quand nous fûmes seuls, il se versa encore un grand gobelet d’alcool. Le plafond de la salle disparaissait dans la fumée grise.

— Quelle heure est-il ? — demandai-je.

— Minuit et demi. Mais vous n’allez pas m’abandonner comme cela, mon enfant, mon cher enfant. J’ai le cœur lourd, lourd.

Il pleurait à chaudes larmes. Les basques de son habit, sur le divan, derrière lui, faisaient de grands élytres vert pomme.

— N’est-ce pas qu’Aguida est belle, — fit-il pleurant toujours. — Tenez, elle me rappelle, à peine en plus brun, la comtesse de Teruel, la belle comtesse de Teruel, Mercédès, vous savez bien, qui se baignait toute nue, à Biarritz, devant le rocher de la Vierge, un jour que le prince de Bismarck était sur la passerelle. Vous ne vous souvenez pas ? Mercédès de Teruel ?

J’eus un haussement d’épaules.

— C’est vrai, j’oubliais, vous étiez trop jeune. Deux ans, trois ans. Un enfant. Oui, un enfant. Ah ! mon enfant, avoir été de cette époque, et être réduit à tailler une banque avec des sauvages… Il faut que je vous raconte…

Je me levai et le repoussai.

— Reste ! reste ! — supplia-t-il. — Je te dirai tout ce que tu voudras, je te conterai ce que tu voudras, comment je suis venu ici, des choses que je n’ai jamais dites à un autre. Reste, j’ai besoin de m’épancher dans le sein d’un véritable ami. Je te dirai tout, je te répète. J’ai confiance en toi. Tu es Français, gentilhomme. Je sais que tu ne lui répéteras rien.

— Que je ne lui répéterai rien. À qui ?

— À…

Sa voix s’empâta. Je crus y saisir un frisson de crainte.

— À qui ?

— À… à elle, à Antinéa, — murmura-t-il.

Je me rassis.




CHAPITRE XIII


HISTOIRE DE L’HETMAN DE JITOMIR


Le comte Casimir en était arrivé à ce point où l’ivresse prend une sorte de gravité, de componction.

Il se recueillit une seconde, et commença ce récit dont je regrette de ne pouvoir reproduire qu’imparfaitement le savoureux archaïsme.


« — Lorsque les nouveaux muscats commenceront à rosir dans les jardins d’Antinéa, j’aurai soixante-huit ans. C’est une triste chose, mon cher enfant, d’avoir mangé son blé en herbe. Il n’est pas vrai que la vie est un perpétuel recommencement. Quelle amertume, quand on a connu les Tuileries en 1860, d’en être réduit au point où j’en suis !

« Un soir, bien peu avant la guerre (je me rappelle que Victor Noir vivait encore), des femmes charmantes dont je tairai les noms (je lis de temps à autre ceux de leurs fils dans la chronique mondaine du Gaulois) me manifestèrent le désir de coudoyer des lorettes authentiques. Je les menai à un bal de la Grande Chaumière. C’était un public de rapins, de filles, d’étudiants. Au milieu du bastringue, plusieurs couples dansaient le cancan à en décrocher les lustres. Nous remarquâmes surtout un petit jeune homme brun, vêtu d’une mauvaise redingote et d’un pantalon à carreaux que ne soutenait sûrement nulle bretelle. Il était bigle, avait une vilaine barbe et des cheveux poisseux comme des berlingots noirs. Les entrechats qu’il battait étaient extravagants. Ces dames se le firent nommer : Leone Gambetta.

« Quelle misère, lorsque je pense qu’il m’eût suffi alors d’abattre d’un coup de pistolet ce vilain avocat pour garantir à tout jamais ma félicité et celle de mon pays d’adoption, car, mon cher ami, je suis Français de cœur, sinon de naissance.

« Je suis né en 1829, à Varsovie, d’un père polonais et d’une mère russe, plus exactement volhynienne. C’est d’elle que je tiens mon titre d’hetman de Jitomir. Il me fut restitué par le tsar Alexandre II, sur la demande que lui en fit, lors de sa visite à Paris, mon auguste maître, l’empereur Napoléon III.

« Pour des raisons politiques, sur lesquelles on ne pourrait insister sans refaire l’histoire de la malheureuse Pologne, mon père, le comte Bielowsky, quitta Varsovie en 1830, et vint habiter Londres. Sa fortune, immense, il se mit à la dilapider à la mort de ma mère, par chagrin, m’a-t-il dit. Quand il mourut à son tour, au moment de l’affaire Pritchard, il ne me laissait guère qu’un millier de livres sterling de rente, plus deux ou trois martingales, dont j’ai reconnu plus tard l’inopérance.

« Je ne me souviendrai jamais sans émotion de mes dix-neuvième et vingtième années, époque où je liquidai complètement ce petit héritage. Londres était véritablement alors une ville adorable. Je m’étais arrangé une très aimable garçonnière dans Piccadilly.

Picadilly ! Shops, palaces, bustle and breeze,
The whirling of wheels, and the murmur of trees.

« La chasse au renard en briska, les promenades en boggy à Hyde-Park, le raout, sans préjudice des petites parties fines avec les faciles Vénus de Drury-Lane prenaient tout mon temps. Tout, je suis injuste. Il restait le jeu, et un sentiment de pitié filiale me poussait à y vérifier les martingales du défunt comte mon père. C’est le jeu qui fut la cause de l’événement que je vais dire, et dont ma vie devait être si étrangement bouleversée.

« Mon ami lord Malmesbury m’avait répété cent fois : « Il faut que je vous mène chez une femme exquise qui habite Oxford Street, n° 277, miss Howard. » Un soir, je me laissai faire. C’était le 22 février 1848. La maîtresse de maison était vraiment d’une beauté parfaite et les convives étaient charmants. Outre Malmesbury, j’y comptai plusieurs relations : lord Clebden, lord Chesterfield, sir Francis Mountjoye, major au 2e Life Gards, le comte d’Orsay. On joua, puis on se mit à parler politique. Les événements de France faisaient les frais de la conversation, et on discutait à perte de vue sur les conséquences de l’émeute qui avait éclaté le matin même à Paris, à la suite de l’interdiction du banquet du XIIe arrondissement, et dont le télégraphe venait d’apporter la nouvelle. Je ne m’étais jamais occupé jusque-là des choses publiques. Je ne sais donc ce qui me passa par la tête lorsque j’affirmai avec la fougue de mes dix-neuf ans que les nouvelles arrivées de France signifiaient la République pour le lendemain et l’Empire pour le surlendemain.

« Les convives accueillirent ma boutade avec un rire discret, et leurs regards se portaient du côté d’un invité qui était assis cinquième à une table de bouillotte où l’on venait de s’arrêter de jouer.

« L’invité sourit aussi. Il se leva, vint vers moi. Je le vis de taille moyenne, plutôt petit, serré dans une redingote bleue, l’œil lointain et vague.

« Tous les assistants considéraient cette scène avec un amusement ravi.

« — À qui ai-je l’honneur ? — demanda-t-il d’une voix très douce.

« — Comte Casimir Bielowsky, — répondis-je vertement, pour lui prouver que la différence d’âge n’était pas un motif suffisant à justifier son interrogation.

« — Eh bien, mon cher comte, puisse votre prédiction se réaliser, et j’espère que vous voudrez bien ne pas négliger les Tuileries, — fit en souriant l’invité à la redingote bleue.

« Et il ajouta, consentant enfin à se présenter :

« — Prince Louis-Napoléon Bonaparte.


« Je n’ai joué aucun rôle actif dans le coup d’État, et je ne le regrette point. Mon principe est qu’un étranger ne doit pas s’immiscer dans les tumultes intérieurs d’un pays. Le prince comprit cette discrétion, et n’oublia pas le jeune homme qui lui avait été d’un si heureux augure.

« Je fus un des premiers qu’il appela à l’Élysée. Ma fortune fut définitivement assise par une note diffamatoire de Napoléon le Petit. L’an d’après, quand Mgr Sibour eut passé par là, j’étais fait gentilhomme de la chambre et l’Empereur poussait sa bonté jusqu’à me faire épouser la fille du maréchal Repeto, duc de Mondovi.

« Je n’ai aucun scrupule à proclamer que cette union ne fut pas ce qu’elle aurait dû être. La comtesse, âgée de dix ans de plus que moi, était revêche et pas particulièrement jolie. En outre, sa famille avait formellement exigé le régime dotal. Or, je n’avais plus à cette époque que mes vingt-cinq mille livres d’appointements comme gentilhomme de la chambre. Triste sort pour quelqu’un qui fréquentait le comte d’Orsay et le duc de Gramont-Caderousse. Sans la bienveillance de l’Empereur, comment eussé-je fait ?

« Un matin du printemps de 1862, j’étais dans mon cabinet à dépouiller mon courrier. Il y avait une lettre de Sa Majesté, me convoquant pour quatre heures aux Tuileries ; une lettre de Clémentine, m’informant qu’elle m’attendait à cinq heures chez elle. Clémentine était la toute belle pour qui je faisais alors des folies. J’en étais d’autant plus fier que je l’avais soufflée, un soir, à la Maison Dorée, au prince de Metternich qui en était très épris. Toute la cour m’enviait cette conquête ; j’étais moralement obligé de continuer à en assurer les charges. Et puis Clémentine était si jolie ! L’Empereur lui-même… Les autres lettres, mon Dieu, les autres lettres étaient précisément les notes des fournisseurs de cette enfant qui, malgré mes remontrances discrètes, s’obstinait à me les faire tenir à mon domicile conjugal.

« Il y en avait pour un peu plus de quarante mille francs. Robes et sorties de bal à la maison Gagelin-Opigez, 23, rue Richelieu ; chapeaux et coiffures de Mme Alexandrine, 14, rue d’Antin ; jupons multiples et lingerie de Mme Pauline, 100, rue de Cléry ; passementeries et gants Joséphine de la Ville de Lyon, 6, rue de la Chaussée-d’Antin ; foulards de la Malle des Indes ; mouchoirs de la Compagnie Irlandaise ; dentelles de la maison Ferguson ; lait antéphélique de Candès… Ce lait antéphélique de Candès, surtout, me combla de stupéfaction. La facture portait cinquante et un flacons. Six cent trente-sept francs cinquante de lait antéphélique de Candès. De quoi édulcorer l’épiderme d’un escadron de cent gardes !

« — Cela ne peut continuer ainsi, — dis-je, mettant les factures dans ma poche.

« À quatre heures moins dix, je franchissais le guichet du Carroussel.

« Dans le salon des aides de camp, je tombai sur Bacciochi.

« — L’Empereur est grippé, — me dit-il. — Il garde la chambre. Il a donné l’ordre de vous introduire dès que vous serez là. Venez.

« Sa Majesté, vêtue d’un veston à brandebourgs et d’un pantalon cosaque, rêvait devant une fenêtre. On voyait onduler les pâles verdures des Tuileries qui luisaient sous une petite pluie tiède.

« — Ah ! te voilà, — fit Napoléon. — Tiens, prends une cigarette. Il paraît que vous en avez fait de belles, toi et Gramont-Caderousse, hier soir, au Château des Fleurs.

« J’eus un sourire de satisfaction.

« — Eh quoi, Votre Majesté sait déjà…

« — Je sais, je sais vaguement.

« — Connaît-elle le dernier mot de Gramont-Caderousse.

« — Non, mais tu vas me le dire.

« — Eh bien, voilà. Nous étions cinq ou six, moi, Viel-Castel, Gramont, Persigny…

« — Persigny, — fit l’Empereur, — il a tort de s’afficher avec Gramont, après tout ce que Paris raconte de sa femme.

« — Justement, Sire. Eh bien, Persigny était ému, il faut le croire. Il s’est mis à nous parler des tristesses que lui causait la conduite de la duchesse.

« — Ce Fialin manque un peu de tact, — murmura l’Empereur.

« — Justement, Sire. Alors, Votre Majesté sait-elle ce que Gramont lui a lancé ?

« — Quoi ?

« — Il lui a dit : « Monsieur le duc, je vous défends de dire devant moi du mal de ma maîtresse. »

« — Gramont exagère, — fit Napoléon avec un sourire rêveur.

« — C’est ce que nous avons tous trouvé, Sire, y compris Viel-Castel, qui était pourtant ravi.

« — À ce propos, — fit l’Empereur après un silence, — j’ai oublié de te demander des nouvelles de la comtesse Bielowsky…

« — Elle va bien, Sire. Je remercie Votre Majesté.

« — Et Clémentine ? Toujours aussi bonne enfant ?

« — Toujours, Sire. Mais…

« — Il paraît que M. Baroche en est amoureux fou.

« — J’en suis très honoré, Sire. Mais cet honneur devient bien onéreux.

« J’avais tiré de ma poche les notes de la matinée et les étalais sous les yeux de l’Empereur.

« Il regarda avec son sourire lointain.

« — Allons, allons. Ce n’est que cela. J’y remédierai, d’autant que j’ai à te demander un service.

« — Je suis à l’entière disposition de votre Majesté.

« Il agita une sonnette.

« — Faites venir M. Mocquard.

« — Je suis grippé, — ajouta-t-il. — Mocquard t’expliquera la chose.

« Le secrétaire particulier de l’Empereur entra.

« — Voici Bielowsky. Mocquard, — dit Napoléon. — Vous êtes au courant de ce que j’attends de lui. Mettez-l’y.

« Et il se mit à tapoter les vitres, sur lesquelles la pluie giclait avec rage.

« — Mon cher comte, — dit Mocquard en prenant place, — c’est très simple. Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler d’un jeune explorateur de talent, M. Henry Duveyrier.

« Je secouai négativement la tête, fort surpris par cette entrée en matière.

« — M. Duveyrier, — continua Mocquard, — est revenu à Paris après un voyage particulièrement audacieux dans le Sud Algérien et le Sahara. M. Vivien de Saint-Martin, que j’ai vu ces jours-ci, m’a affirmé que la Société de Géographie comptait lui décerner à ce propos sa grande médaille d’or. Au cours de son voyage, M. Duveyrier est entré en relations avec les chefs du peuple qui s’est montré jusqu’ici si rebelle à l’influence des armées de Sa Majesté, les Touareg.

« Je regardai l’Empereur ; mon ahurissement était tel qu’il se mit à rire.

« — Écoute, — dit-il.

« — M. Duveyrier, — continua Mocquard, — a pu obtenir qu’une délégation de ces chefs vînt à Paris présenter ses respects à Sa Majesté. Des résultats très importants peuvent sortir de cette visite, et Son Excellence le ministre des Colonies ne désespère pas d’en obtenir la signature d’un traité de commerce réservant à nos nationaux des avantages particuliers. Ces chefs, au nombre de cinq, parmi lesquels le Cheikh Othman, amenokal ou sultan de la Confédération des Adzger, arrivent demain matin à la gare de Lyon. M. Duveyrier les y attendra. Mais l’Empereur a pensé qu’en outre…

« — J’ai pensé, — dit Napoléon III, comblé d’aise par mon air ébahi, — qu’il était correct qu’un des gentilshommes de ma chambre attendît à leur arrivée ces dignitaires musulmans. C’est pourquoi tu es ici, mon pauvre Bielowsky. Ne t’effraye pas, — ajouta-t-il en riant plus fort. — Tu auras avec toi M. Duveyrier. Tu n’es chargé que de la partie mondaine de la réception : accompagner ces imans au déjeuner que je leur offre demain aux Tuileries, puis, le soir, discrètement à cause de leur religion qui est très susceptible, arriver à leur donner une haute idée de la civilisation parisienne, sans rien exagérer : n’oublie pas qu’ils sont, au Sahara, de hauts dignitaires religieux. Là-dessus, j’ai confiance en ton tact et te laisse carte blanche… Mocquard !

« — Sire ?

« — Vous ferez porter au budget, mi-partie des Affaires étrangères, mi-partie des Colonies, les fonds nécessaires au comte Bielowsky pour la réception de la délégation targui. Il me semble que cent mille francs pour commencer… Le comte n’aura qu’à vous faire savoir s’il a été induit à dépasser ce crédit.


« Clémentine habitait, rue Boccador, un petit pavillon mauresque que j’avais acheté pour elle à M. de Lesseps. Je la trouvai au lit. En m’apercevant, elle fondit en larmes.

« — Grands fous que nous sommes, — murmura-t-elle au milieu de ses sanglots, — qu’avons-nous fait !

« — Clémentine, voyons !

« — Qu’avons-nous fait, qu’avons-nous fait ! — répétait-elle, et j’avais contre moi ses immenses cheveux noirs, sa chair tiède qui fleurait l’eau de Nanon.

« — Qu’y a-t-il ? Mais qu’y a-t-il ?

« — Il y a, — et elle me murmura quelque chose à l’oreille.

« — Non, — fis-je abasourdi. — Es-tu bien sûre ?

« — Si j’en suis sûre !

« J’étais atterré.

« — Cela n’a pas l’air de te faire plaisir, — dit-elle, très aigre.

« — Je ne dis pas cela, Clémentine, mais enfin… Je suis très heureux, je t’assure.

« — Prouve-le moi : passons demain la journée ensemble.

« — Demain, — sursautai-je, impossible !

« — Pourquoi ? — demanda-t-elle, soupçonneuse.

« — Parce que, demain, il faut que je pilote la mission targui dans Paris… Ordre de l’Empereur.

« — Qu’est-ce que c’est encore que cette craque ? — fit Clémentine.

« J’avoue que rien ne ressemble plus à un mensonge que la vérité.

« Je refis tant bien que mal à Clémentine le récit de Moquard. Elle m’écoutait avec un air qui signifiait : on ne me la fait pas !

« À la fin, furieux, j’éclatai.

« — Tu n’as qu’à venir voir. Je dîne demain avec eux, je t’invite.

« — Sûr que j’irai, — fit Clémentine très digne.

« J’avoue avoir manqué de sang-froid en cette minute. Mais aussi, quelle journée. Quarante-mille francs de notes au réveil. La corvée d’avoir à convoyer des sauvages dans Paris pour le lendemain. Et, par-dessus le marché, l’annonce d’une prochaine paternité irrégulière…

« Après tout, pensai-je en rentrant chez moi, ce sont les ordres de l’Empereur. Il m’a demandé de donner à ces Touareg une idée de la civilisation parisienne. Clémentine se tient très bien dans le monde, et, pour le moment, il ne faut pas l’exaspérer. Je vais retenir un cabinet pour demain soir au Café de Paris et dire à Gramont-Caderousse et Viel-Castel qu’ils amènent leurs folles maîtresses. Ce sera très gaulois de voir l’attitude des enfants du désert au milieu de cette petite partie. »

« Le train de Marseille arrivait à 10 h. 20. Sur le quai, je trouvai M. Duveyrier, un bon jeune homme de vingt-trois ans, avec des yeux bleus et une petite barbiche blonde. Les Touareg tombèrent dans ses bras en descendant du wagon. Il avait vécu deux ans avec eux, sous la tente, au diable vauvert. Il me présenta au chef, le Cheik Othman, et aux quatre autres, des hommes splendides sous leurs cotonnades bleues et leurs amulettes de cuir rouge. Heureusement tous ces gens-là parlaient une sorte de sabir qui facilita bien les choses.

« Je ne mentionne que pour mémoire le déjeuner aux Tuileries, les visites de la soirée, au Muséum, à l’Hôtel de Ville, à l’Imprimerie Impériale. Chaque fois, les Touareg inscrivaient leur nom sur le livre d’or de l’endroit. Cela n’en finissait plus. Pour en donner une idée, voici quel était le nom complet du seul Cheikh Othman : Othman-ben-el-Hadj-el-Bekri-ben-el-Hadj-el-Faqqi-ben-Mohammed-Boûya-ben-si-Ahmed-es-Soûki-ben-Mahmoud [14].

« Et il y en avait cinq comme cela !

« Mon humeur se maintint bonne, cependant, car, sur les boulevards, partout, notre succès fut colossal. Au Café de Paris, à 6 h. 1/2, ce fut du délire. La délégation, un peu grise, m’embrassait, Bono, Napoléon ; bono Eugénie ; bono Casimir ; bono roumis. Gramont-Caderousse et Viel-Castel étaient déjà dans le numéro 8, avec Anna Grimaldi, des Folies-Dramatiques, et Hortense Schneider, toutes deux belles à faire peur. Mais la palme revint, quand elle entra, à ma chère Clémentine. Il faut que tu saches comment elle était mise : robe de tulle blanc, sur jupe en tarlatane bleue de Chine, avec plissé et bouillonné de tulle au-dessus du plissé. La jupe de tulle se trouvait relevée de chaque côté par des guirlandes de feuillage vert entremêlées de volubilis roses. Elle formait ainsi baldaquin rond, ce qui permettait de voir la jupe de tarlatine devant et sur les côtés. Les guirlandes remontaient jusqu’à la ceinture, et, dans l’espace des deux branches, il se trouvait des nœuds de satin rose à longs bouts. Le corsage à pointe était drapé de tulle, accompagné d’une berthe bouillonnée de tulle avec volant de dentelle. Comme coiffure, elle avait sur ses cheveux noirs une couronne-diadème des mêmes fleurs. Deux longues traînes de feuillage tournaient dans les cheveux et retombaient sur le cou. Comme sortie de bal, une sorte de camail en cachemire bleu brodé d’or et doublé en satin blanc.

« Tant de splendeur et de beauté émurent immédiatement les Touareg, et surtout le voisin de droite de Clémentine. El-Hadj-ben-Guemâma, propre frère du Cheikh Othman, et amenokal du Hoggar. Au potage essence de gibier, arrosé de tokay, il était déjà très épris. Quand on servit la compote de fruits Martinique à la liqueur de Mme Amphoux, il manifestait les signes les plus excessifs d’une passion sans bornes. Le vin de chypre de la Commanderie acheva de l’éclairer sur ses sentiments. Hortense me faisait du pied sous la table. Gramont, pour avoir voulu en faire autant à Anna, se trompa et souleva les protestations indignées d’un des Touareg. Je puis affirmer que lorsque l’heure vint de partir pour Mabille, nous étions fixés sur la façon dont nos visiteurs respectaient la prohibition édictée par le Prophète à l’égard du vin.

« À Mabille, tandis que Clémentine, Horace, Anna, Ludovic et les Trois Touareg se livraient au plus endiablé des galops, le Cheikh Othman m’avait pris à part, et me confiait avec une visible émotion certaine commission dont venait de le charger son frère, le Cheikh Ahmed.


« Le lendemain, à la première heure, j’arrivai chez Clémentine.

« — Ma fille, — commençai-je après être, non sans peine, parvenu à la réveiller, — écoute-moi, j’ai à te parler sérieusement.

« Elle se frotta les yeux avec humeur.

« — Comment trouves-tu ce jeune seigneur arabe qui, hier soir, te serrait de si près ?

« — Mais… pas mal, — fit-elle en rougissant.

« — Sais-tu que dans son pays, il est prince souverain, et règne sur des territoires cinq ou six fois plus étendus que ceux de notre auguste maître, l’Empereur Napoléon III ?

« — Il m’a murmuré quelque chose cela, — fit-elle, intéressée.

« — Eh bien, te plairait-il de monter sur un trône à l’instar de notre auguste souveraine, l’impératrice Eugénie ?

« Clémentine me regarda ébahie.

« — C’est son propre frère, le Cheikh Othman, qui m’a chargé en son nom de cette démarche.

« Clémentine ne répondit pas, hébétée autant qu’éblouie.

« — Moi, impératrice ! — finit-elle par dire.

« — Tu n’as qu’à décider. Il faut ta réponse avant midi. Si c’est oui, nous déjeunons ensemble chez Voisin, et tope-là.

« Je voyais que déjà la résolution de Clémentine était prise, mais elle crut bon de faire montre d’un peu de sentiment.

« — Et toi, toi, — gémit-elle. — T’abandonner ainsi, jamais !

« — Mon enfant, pas de folies, — fis-je doucement. — Tu ignores peut-être que je suis ruiné. Mais là, complètement ; je ne sais même pas comment je vais pouvoir payer ton lait antéphélique.

« — Ah ! — fit-elle.

« Elle ajouta cependant :

« — Et l’enfant ?

« — Quel enfant ?

« — Le… le nôtre.

« — Ah ! c’est vrai. Eh ! mais, tu le passeras aux profits et pertes. Je suis même sûr que le Cheikh Ahmed trouvera qu’il lui ressemble.

« — Tu as toujours le mot pour rire, — fit-elle, souriant et pleurant à demi.

« Le lendemain, à la même heure, l’express de Marseille emportait les cinq Touareg et Clémentine. La jeune femme, radieuse, s’appuyait sur le bras du Cheikh Ahmed qui ne se connaissait pas de joie.

« — Y a-t-il beaucoup de magasins dans notre capitale ? — demanda-t-elle langoureusement à son fiancé.

« Et l’autre, avec un large rire sous son voile, répondait :

« — Besef, besef. Bono, roumis, bono.

« Au moment du départ, Clémentine eut une crise d’émotion.

« — Casimir, écoute, tu as toujours été bon pour moi. Je vais être reine. Si tu as des ennuis ici, promets-moi, jure-moi…

« Le Cheikh avait compris. Il prit une bague à son doigt et la passa au mien.

« — Sidi Casimir camarade, — affirma-t-il énergiquement. — Toi venir nous retrouver. Prendre bague Sidi Ahmed et montrer. Tout le monde au Hoggar camarade. Bono, Hoggar, bono.

« Quand je sortis de la gare de Lyon, j’avais la sensation d’avoir réussi une excellente plaisanterie.

L’hetman de Jitomir était complètement ivre. J’eus toutes les peines du monde à comprendre la fin de son histoire, d’autant qu’il l’entremêlait à chaque instant de couplets empruntés au meilleur répertoire de Jacques Offenbach :

Dans un bois passait un jeune homme,
Un jeune homme frais et beau,
Sa main tenait une pomme,
Vous voyez d’ici le tableau.

« Qu’est-ce qui fut désagréablement surpris par le coup de Sedan ! ce fut Casimir, le petit Casimir. Pour le 5 septembre, cinq mille louis à payer, et pas le premier sou, non, pas le premier sou. Je prends mon chapeau et mon courage, et pars pour les Tuileries. Il n’y avait plus d’Empereur, pardieu, non. Mais l’Impératrice était si bonne. Je la trouve seule, — ah ! les gens déguerpissent vite dans ces circonstances, — seule avec un sénateur, M. Mérimée, le seul homme de lettres que j’aie connu qui fût en même temps homme du monde. « Madame, lui disait-il, il faut abandonner tout espoir. M. Thiers, que je viens de rencontrer sur le pont Royal, ne veut rien entendre.

« — Madame, — dis-je à mon tour, — Votre Majesté saura toujours où sont ses vrais amis.

« Et je lui baise la main.

Evohé, que les déesses
Ont de drôles de façons
Pour enjôlez, pour enjôler, pour enjôler les gaâarçons.

« Je rentre chez moi, rue de Lille. En route, je croise la canaille qui se rendait du Corps législatif à l’Hôtel de Ville. Mon parti était pris.

« — Madame, — dis-je à ma femme, — mes pistolets.

« — Qu’y a-t-il ? — fait-elle, effrayée.

« — Tout est perdu. Il reste à sauver l’honneur. Je vais me faire tuer sur les barricades.

« — Ah ! Casimir, — sanglote-t-elle en tombant dans mes bras, — je vous avais méconnu. Pardonnez-moi ?

« — Je vous pardonne, Aurélie, — fis-je avec une dignité émue, — j’ai eu moi-même bien des torts.

« Je m’arrachai à cette triste scène. Il était six heures. Rue du Bac, je hèle un fiacre en maraude.

« — Vingt francs de pourboire, — dis-je au cocher, — si tu arrives gare de Lyon pour le train de Marseille, six heures trente-sept. »

L’hetman de Jitomir ne put en dire davantage. Il avait roulé sur les coussins et dormait à poings fermés.

En chancelant, je m’approchai de la grande baie.

Le soleil montait, jaune pâle, derrière les montagnes d’un bleu cru.





CHAPITRE XIV


HEURES D’ATTENTE


C’était la nuit que Saint-Avit aimait à me conter par le menu sa prestigieuse histoire. Il me la débitait en petites tranches, rigoureuses et chronologiques, n’anticipant point sur les épisodes d’un drame dont je connaissais par avance la tragique issue. Non par souci de ménager ses effets, sans doute, — je le sentais tellement éloigné d’un calcul de cette sorte ! Uniquement à cause de l’extraordinaire nervosité où le plongeait l’évocation de tels souvenirs.

Ce soir-là, le convoi nous apportant le courrier de France venait d’arriver. Les lettres que Châtelain nous avait remises gisaient sur la petite table, non décachetées. Le photophore, halo blême au milieu de l’immense désert noir, permettait de reconnaître les écritures des adresses. Oh ! le sourire victorieux de Saint-Avit, lorsque, repoussant de la main toutes ces lettres, je lui dis, d’une voix haletante :

— Continue.

Il acquiesça sans se faire prier.

— Rien ne pourra te donner une idée de la fièvre qui fut la mienne du jour où l’hetman de Jitomir me raconta son équipée jusqu’au jour où je me retrouvai en présence d’Antinéa. Ce qu’il y a de plus bizarre, c’est que la pensée que j’étais en quelque sorte condamné à mort n’entrait pour rien dans cette fièvre. Au contraire, elle était surtout motivée par ma hâte de voir arriver l’événement qui serait le signal de ma perte, la convocation d’Antinéa. Mais cette convocation ne se pressait pas d’arriver. Et c’est de ce retard que naissait ma maladive exaspération.

Ai-je eu, au cours de ces heures, quelques instants de lucidité ? Je ne le crois pas. Je ne me souviens pas de m’être jamais dit : « Eh quoi, n’as-tu pas honte ? Captif d’une situation sans nom, non seulement tu ne fais rien pour t’en affranchir, mais encore tu bénis ta servitude et aspires à ta ruine. » Le goût de demeurer là, à souhaiter la suite de l’aventure, je ne le colorais même pas du prétexte qu’aurait pu m’offrir la volonté de ne pas chercher à m’évader sans Morhange. Si une sourde inquiétude me prenait de ne plus voir ce dernier, c’était pour des raisons autres que le désir de le savoir sain et sauf.

Sain et sauf, d’ailleurs, je savais qu’il l’était. Les Touareg blancs du service particulier d’Antinéa étaient, certes, peu communicatifs. Les femmes n’étaient guère plus loquaces. Je savais, il est vrai, par Sydya et Aguida, que mon compagnon aimait bien les grenades, ou qu’il ne pouvait souffrir le kouskous aux bananes. Mais, dès qu’il s’agissait d’avoir un renseignement d’ordre différent, elles prenaient la fuite dans les longs couloirs, effarouchées. Avec Tanit-Zerga, c’était bien autre chose. Cette petite paraissait avoir une sorte de répulsion à évoquer devant moi le moindre fait se rapportant à Antinéa. Elle était pourtant, je le savais, dévouée comme un chien à sa maîtresse. Mais elle gardait un mutisme obstiné si je venais à prononcer son nom, et, par répercussion, celui de Morhange.

Quant aux blancs, il ne me plaisait guère d’interroger ces sinistres fantoches. D’ailleurs, tous trois s’y prêtaient peu. L’hetman de Jitomir sombrait de plus en plus dans l’alcool. Ce qui lui restait de raison, il semblait qu’il l’eût liquidé le soir qu’il avait évoqué pour moi sa jeunesse. Je le rencontrai de temps en temps dans les couloirs devenus soudain pour lui trop étroits, fredonnant d’une voix pâteuse un couplet de l’air de la Reine Hortense :

De ma fille Isabelle
Sois l’époux à l’instant,
Car elle est la plus belle
Et toi le plus vaillant.



Le pasteur Spardek, j’eusse giflé avec bonheur ce fesse-mathieu. Quant au hideux petit homme à palmes, au rédacteur placide des étiquettes de la salle de marbre rouge, comment le rencontrer sans avoir envie de lui crier à la face : « Eh ! eh ! monsieur le professeur, un très curieux cas d’apocope : Ἀτλαντίνεα. — Suppression de l’alpha, du tau et du lambda ! j’ai à votre disposition un cas aussi curieux : Κλημεντινεα. Clémentine. — Apocope du kappa, du lambda, de l’epsilon et du . — Si Morhange était parmi nous, il vous dirait à ce sujet beaucoup de jolies choses érudites. Mais, hélas ! Morhange ne daigne plus venir parmi nous. On ne voit plus Morhange. »

Ma fièvre de savoir trouvait un accueil un peu moins réservé auprès de Rosita, la vieille négresse manucure ; jamais je ne me suis fait autant polir les ongles qu’en ces jours d’incertitude. À cette heure, — après six ans, — elle doit être morte. Je ne manquerai pas à sa mémoire en notant qu’elle aimait fort la bouteille. La pauvre était sans défense contre celles que je lui apportais, et que je vidais avec elle, par politesse.

À l’inverse des autres esclaves, qui viennent du Sud vers la Turquie par l’intermédiaire des marchands de Rhât, elle était née à Constantinople, et avait été amenée en Afrique par son maître devenu kaïmakam de Rhadamès… Mais n’attends pas de moi que je complique une histoire déjà assez fertile en péripéties par le récit des avatars de cette manucure.

— Antinéa, — me disait-elle, — est fille d’El-Hadj-Ahmed-ben-Guemâma, amenokal du Hoggar, et cheikh de la grande tribu noble des Kel-Rhela. Elle est née en l’an douze cent quarante et un de l’Hégire. Elle n’a jamais voulu épouser quiconque. Sa volonté a été respectée, car la volonté des femmes est souveraine dans ce Hoggar, sur lequel elle règne aujourd’hui. Elle est petite-cousine de Sidi-El-Senoussi, et elle n’a qu’un mot à dire pour que le sang roumi coule à flots du Djerid au Touat et du Tchad au Sénégal. Si elle l’avait voulu, elle aurait vécu belle et respectée au pays des roumis. Mais elle préfère qu’ils viennent à elle.

— Cegheïr-ben-Cheïkh, — disais-je, — tu le connais ? Il lui est tout dévoué ?

— Nul ne connaît ici très bien Cegheïr-ben-Cheïkh, parce qu’il est constamment en voyage. Il est vrai qu’il est tout dévoué à Antinéa. Cegheïr-ben-Cheïkh est Senoussi, et Antinéa est la cousine du chef des Senoussi. En outre, il lui doit la vie. Il est un de ceux qui assassinèrent le grand Kébir Flatters. À cause de cela, Ikhenoukhen, amenokal des Touareg Azdger, par crainte des représailles des Français, voulut qu’on leur livrât Cegheïr-ben-Cheïkh. Quand tout le Sahara le rejetait, c’est auprès d’Antinéa qu’il trouva asile. Cegheïr-ben-Cheïkh ne l’oubliera jamais, car il est brave et pratique la loi du Prophète. Pour la remercier, il conduisit à Antinéa, alors âgée de vingt ans et vierge, trois officiers français du premier corps d’occupation de Tunisie. Ce sont ceux qui portent dans la salle de marbre rouge les numéros 1, 2 et 3.

— Et Cegheïr-ben-Cheïkh s’est toujours acquitté avec succès de sa mission ?

— Cegheïr-ben-Cheïkh est bien dressé, et il connaît l’immense Sahara comme, moi, je connais ma petite chambre au sommet de la montagne. Au commencement, il a pu se tromper. C’est ainsi qu’à ses premiers voyages il a ramené le vieux Le Mesge et le marabout Spardek.

— Qu’a dit Antinéa en les voyant ?

— Antinéa ? Elle a tellement ri qu’elle leur a fait grâce. Cegheïr-ben-Cheïkh était vexé de la voir rire ainsi. Depuis, il ne s’est plus jamais trompé.

— Il ne s’est plus jamais trompé ?

— Non. À tous ceux qui sont venus ici, ramenés par lui, j’ai soigné les pieds et les mains. Tous étaient jeunes et beaux. Mais je dois dire que ton camarade, qu’on m’a conduit l’autre jour après toi, était peut-être le plus beau.

— Pourquoi, — demandai-je, détournant la conversation, — pourquoi, puisqu’elle leur faisait grâce, n’a-t-elle pas rendu leur liberté au pasteur et à M. Le Mesge ?

— Elle a trouvé à les employer, paraît-il, — fit la vieille. — Et puis, quiconque entre une fois ici n’en doit plus ressortir. Sinon les Français auraient tôt fait d’arriver, et, quand ils verraient la salle de marbre rouge, ils massacreraient tout le monde. D’ailleurs, tous ceux qui ont été conduits ici par Cegheïr-ben-Cheïkh, tous, sauf un, quand ils ont vu Antinéa, n’ont plus essayé de s’échapper.

— Les garde-t-elle longtemps ?

— Cela dépend d’eux et du plaisir qu’elle y trouve. Deux mois, trois mois, en moyenne. Cela dépend. Un grand officier belge, taillé comme un colosse, n’a pas fait huit jours. Par contre, tout le monde se rappelle ici le petit Douglas Kaine, un officier anglais : elle l’a gardé près d’un an.

— Et puis ?

— Et puis, il est mort, — fit la vieille, comme étonnée de ma question.

— De quoi est-il mort ?

Elle eut le mot de M. Le Mesge :

— Comme tous les autres : d’amour.

« D’amour, — continua-t-elle. — Ils meurent tous d’amour, quand ils voient que leur temps est fini, et que Cegheïr-ben-Cheïkh part pour en chercher d’autres. Plusieurs sont morts doucement, avec aux yeux de grosses larmes. Ils ne dormaient ni ne mangeaient plus. Un officier de marine français est devenu fou. Il chantait, la nuit, un triste chant de chez lui qui résonnait dans toute la montagne. Un autre, un Espagnol, était comme enragé ; il voulait mordre. Il a fallu l’abattre. Beaucoup sont morts du kif, un kif plus violent que l’opium. Quand ils n’ont plus Antinéa, ils fument, fument. La plupart sont morts ainsi… les plus heureux. Le petit Kaine est mort autrement.

— Comment est mort le petit Kaine ?

— D’une façon qui nous fit à tous beaucoup de peine. Je t’ai dit que c’est lui qui est resté le plus longtemps parmi nous. Nous en avions pris l’habitude. Dans la chambre d’Antinéa, sur une petite table de Kairouan, peinte en bleu et or, il y a un timbre, avec un long marteau d’argent, à manche d’ébène, très lourd. C’est Aguida qui m’a conté la scène. Quand Antinéa, en souriant comme elle le fait sans cesse, signifia son congé au petit Kaine, il resta devant elle, muet, très pâle. Elle frappa le timbre pour qu’on l’emmenât. Un Targui blanc entra. Mais le petit Kaine avait sauté sur le marteau, et le Targui blanc gisait à terre, le crâne fracassé. Antinéa souriait toujours. On entraîna le petit Kaine dans sa chambre. La même nuit, trompant la surveillance de ses gardiens, il sauta par la fenêtre, d’une hauteur de deux cents pieds. Les ouvriers de l’atelier d’embaumement m’ont dit qu’ils avaient eu toutes les peines du monde avec son corps. Mais ils s’en sont assez bien tirés. Tu n’as qu’à aller voir. Dans la salle de marbre rouge, il occupe la niche numéro 26.

La vieille, dans son verre, noya son émotion.

— Deux jours avant, — reprit-elle, — j’étais venue lui faire les ongles, ici, car c’était sa chambre. Sur le mur, près de la fenêtre, avec son canif, il écrivait dans la pierre quelque chose. Regarde, ça se voit encore.

Was it not Fate, that, on this July midnight

En n’importe quel autre instant, ce vers, gravé dans la pierre de la fenêtre par où le petit officier anglais s’était précipité, m’eût empli d’une émotion infinie. Mais une autre pensée voyageait alors dans mon cœur.

— Dis-moi, — fis-je d’une voix aussi calme que je pus, — quand Antinéa tient l’un de nous sous sa puissance, elle l’enferme auprès d’elle, n’est-ce pas ? On ne le voit plus ?

Le vieille eut un geste négatif.

— Elle ne craint pas qu’il s’échappe. La montagne est bien close. Antinéa n’a qu’à frapper sur son timbre d’argent ; il sera immédiatement auprès d’elle.

— Mon compagnon pourtant. Je ne l’ai pas revu depuis qu’elle l’a appelé…

Le négresse sourit d’un air entendu.

— Si tu ne le vois pas c’est qu’il préfère rester auprès d’elle. Antinéa ne l’y force pas. Elle ne l’en empêche pas non plus.

Violemment, j’assénai un coup de poing sur la table.

— Va-t-en, vieille folle ! Et plus vite que cela.

Effarée, Rosita s’enfuit, ayant pris à peine le temps de rassembler ses petits instruments.

Was it not Fate, that, on this July midnight…

J’ai obéi à la suggestion de la négresse. Suivant les couloirs, me trompant, remis dans le droit chemin par le pasteur Spardek, rencontré, j’ai poussé la porte de la salle de marbre rouge. Je suis entré.

Cette fraîcheur de crypte parfumée m’a fait du bien. Il n’est pas d’endroit si sinistre qu’il ne soit comme clarifié par le murmure de l’eau courante. La cascade bruissant au milieu de la salle me réconforte. Un jour, avant un combat, j’étais couché avec ma section parmi les grandes herbes, attendant le moment, le coup de sifflet qui fait qu’on se lève sous les balles. À mes pieds, un ruisseau. J’écoutais le frais glou-glou. J’admirais les jeux d’ombre et de lumière dans l’eau transparente, les petites bêtes, les petits poissons noirs, les herbes vertes, le sable jaune et ridé… Le mystère de l’eau m’a toujours transporté.

Ici, dans la salle tragique, ma pensée est polarisée par la cascade ténébreuse. Je la sens amie. Elle me permet de ne pas défaillir au milieu des témoignages figés de tant de monstrueux forfaits.

Le numéro 26. C’est bien lui. Lieutenant Douglas Kaine, né à Edimbourg, le 21 septembre 1862. Mort au Hoggar, le 16 juillet 1890. Vingt-huit ans. Il n’avait pas vingt-huit ans ! Une face émaciée sous la gaine d’orichalque. Une triste bouche passionnée. C’est bien lui. Pauvre petit. — Edimbourg. — Je connais Edimbourg sans y être jamais allé. Des murailles du château, on aperçoit les collines de Pentland. « Regardez un peu plus bas, disait à Anne de Saint-Yves la douce miss Flora de Stevenson, regardez un peu plus bas, vous verrez, au pli de la colline, un bouquet d’arbres et un filet de fumée qui s’élève entre eux. C’est Swanston Cottage, où mon frère et moi demeurons avec ma tante. Si sa vue peut vraiment vous faire plaisir, j’en serai heureuse. » Quand il partit pour le Darfour, Douglas Kaine laissait sûrement à Edimbourg une miss Flora, aussi blonde que celle de Saint-Yves. Mais que sont ces minces jeunes filles à côté d’Antinéa ! Kaine, si raisonnable cependant, si fait pour un amour de cette sorte, il a aimé l’autre. Il est mort. Et voici le numéro 27, celui à cause de qui il s’est brisé sur les rochers sahariens, et qui est mort aussi.

Mourir, aimer. Comme ces mots résonnent naturellement dans la salle de marbre rouge. Comme Antinéa paraît plus grande au milieu de cette ronde de statues blêmes. L’amour a-t-il donc besoin à ce point de la mort pour être ainsi multiplié ! D’autres femmes, de par le monde, sont sans doute aussi belles qu’Antinéa, plus belles peut-être. Je te prends à témoin que je n’ai que peu parlé de sa beauté. Comment alors cette inclination, cette fièvre, cet holocauste de tout mon être ? Comment suis-je prêt, pour presser une seconde entre mes bras ce chancelant fantôme, à des choses que je n’ose même pas imaginer, de crainte d’avoir aussitôt à en frémir ?

Voici le numéro 53, le dernier. Le 54 ce sera Morhange. Le 55, ce sera moi. Dans six mois, huit peut-être, — toutes choses égales d’ailleurs, — c’est dans cette niche qu’on m’érigera, simulacre sans yeux, âme morte, corps comblé.

Je touche à l’extrême de la félicité, l’exaltation qui s’analyse. Quel enfant je faisais, tout à l’heure ! Je récriminais devant une manucure nègre. J’étais jaloux de Morhange, ma parole ! Pourquoi, tant que j’y étais, ne pas jalouser ceux-ci les présents, puis les autres, les absents, qui viendront, un à un, remplir le cercle noir de ces niches encore vides… Morhange, je le sais, en cette minute, est auprès d’Antinéa, et ce m’est une joie amère et splendide que de penser à la sienne. Mais un soir, dans trois mois, quatre peut-être, les embaumeurs viendront ici. La niche 54 recevra sa proie. Alors, un Targui blanc s’avancera vers moi. Je frissonnerai d’une extase magnifique. Il me touchera le bras. Et ce sera mon tour de pénétrer dans l’éternité par la porte sanglante de l’amour.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Quand, sorti de ma méditation, je me retrouvai dans la bibliothèque, la nuit tombante brouillait les ombres des personnages qui y étaient rassemblés.

Je reconnus M. le Mesge, le pasteur, l’hetman, Aguida, deux Touareg blancs, d’autres encore, tous réunis dans le plus animé des conciliabules.

Étonné, inquiet même de voir ensemble tant de gens, qui, d’ordinaire, ne sympathisaient guère, je m’approchai.

Un fait, fait inouï, venait de se produire, qui, à cette heure, mettait en révolution toute la population de la montagne.

Deux explorateurs espagnols, venus de Rio de Oro, avaient été signalés à l’ouest, dans l’Adrar Ahnet.

Cegheïr-ben-Cheïkh, à peine informé, s’était préparé sur-le-champ à aller à leur rencontre.

À la minute, il avait reçu l’ordre de n’en rien faire.

Désormais il était impossible d’élever le moindre doute.

Pour la première fois, Antinéa aimait.




CHAPITRE XV


LA COMPLAINTE DE TANIT-ZERGA


— Arraoû, arraoû.

Vaguement, je sortis du demi-sommeil auquel j’avais fini par succomber. Mes yeux s’entr’ouvrirent. Je me rejetai brusquement en arrière.

— Arraoû.

À deux pieds de ma figure, il y avait le mufle jaune, pointillé de noir, d’Hiram-Roi. Le guépard assistait à mon réveil ; sans grand intérêt d’ailleurs, car il bâillait ; sa gueule carmin sombre, où luisaient les beaux crocs blancs, s’ouvrait et se fermait paresseusement.

Au même instant, j’entendis un éclat de rire.

C’était la petite Tanit-Zerga. Elle se tenait accroupée sur un coussin, près du divan où j’étais moi-même allongé et surveillait curieusement ma confrontation avec le guépard.

— Hiram-Roi s’ennuyait, — crut-elle bon de m’expliquer. — Je l’ai amené.

— C’est bon, — maugréai-je. — Mais, dis-moi, ne pourrait-il aller s’ennuyer ailleurs ?

— Il est tout seul, maintenant, — dit la petite. — On l’a chassé. Il faisait du bruit en jouant.

Ces mots me rappelèrent les événements de la veille.

— Si tu veux, je vais le faire partir, — dit Tanit-Zerga.

— Non, laisse-le.

Je regardai le guépard avec sympathie. Notre commune infortune nous rapprochait.

Je caressai même le front bombé. Hiram-Roi marqua son contentement en s’étirant de toute sa longueur et en exhibant ses énormes griffes d’ambre. La natte du sol eut en cette seconde prodigieusement à souffrir.

— Il y a aussi Galé, — fit la petite fille.

— Galé ! Qu’est-ce encore ?

En même temps, j’aperçus sur les genoux de Tanit-Zerga un bizarre animal, de la taille d’un gros chat, aux oreilles plates, au museau allongé. Sa fourrure gris pâle était rugueuse.

Il me dévisageait avec de drôles de petits yeux roses.

— C’est ma mangouste, — expliqua Tanit-Zerga.

— Dis donc, — fis-je avec humeur, — est-ce tout ?

Je devais avoir un air si rechigné et ridicule que Tanit-Zerga se mit à rire. Je ris aussi.

— Galé est mon amie, — dit-elle, quand son sérieux lui fut revenu. — C’est moi qui lui ai sauvé la vie. Elle était alors toute petite. Je te raconterai cela un autre jour. Regarde comme elle est aimable.

Ce disant, elle déposait la mangouste sur mes genoux.

— C’est gentil à toi, Tanit-Zerga, d’être venue me faire une visite, — dis-je lentement, en passant ma main sur la croupe de la bestiole. — Quelle heure est-il donc ?

— Un peu plus de neuf heures. Vois, le soleil est déjà haut. Laisse que je baisse le store.

L’ombre emplit la pièce. Les yeux de Galé se firent plus roses. Ceux d’Hiram-Roi devinrent verts.

— C’est très gentil, — répétai-je, poursuivant, mon idée. — Je vois que tu es libre aujourd’hui. Jamais encore tu n’étais venue de si bon matin.

Une ombre passa sur le front de la petite fille.

— Je suis libre, en effet, — fit-elle, presque durement.

Je regardai alors avec plus d’attention Tanit-Zerga. Pour la première fois, je m’aperçus qu’elle était belle. Ses cheveux, qu’elle portait répandus sur ses épaules, étaient moins crépelés qu’ondulés. Ses traits étaient d’une pureté remarquable : nez très droit, petite bouche aux lèvres fines, menton volontaire. Le teint était cuivré et non noir. Le corps mince et souple n’avait rien de commun avec les ignobles boudins graisseux que deviennent les corps des noirs bien soignés.

Un large cercle de cuivre faisait autour de son front et de ses cheveux une lourde ferronnière. Elle avait quatre bracelets, plus larges encore, aux poignets et aux chevilles, et, comme vêtement, une tunique de soie verte, échancrée en pointe, soutachée d’or. Vert, bronze, or.

— Tu es Sonrhaï, Tanit Zerga ? — fis-je doucement.

Elle répliqua, avec une sorte de fierté dure :

— Je suis Sonrhaï.

« Bizarre petite », pensai-je.

Visiblement, il y avait un point sur lequel Tanit-Zerga n’entendait pas laisser dévier la conversation. Je me rappelai l’air presque de souffrance quand elle m’avait dit qu’on avait chassé Hitram-Roi, avec lequel elle avait prononcé ce on.

— Je suis Sonrhaï, — répéta-t-elle. — Je suis née à Gâo, sur le Niger, l’antique capitale sonrhaï. Mes pères ont régné sur le grand empire mandingue. Si je suis ici comme esclave, il ne faut pas me mépriser.

Dans un rayon de soleil, Galé, assise sur son petit derrière, lustrait ses moustaches luisantes avec ses pattes de devant ; Hiram-Roi, vautré sur la natte, dormait, poussant, de-ci, de-là, un grognement plaintif.

— Il rêve, — dit Tanit-Zerga, un doigt sur les lèvres.

— Il n’y a que les jaguars qui rêvent, — fis-je.

— Les guépards rêvent aussi, — répondit-elle gravement, sans paraître saisir le moins du monde le sel de cette facétie parnassienne.

Il y eut un moment de silence. Puis elle dit :

— Tu dois avoir faim. Et je pense que tu n’aurais pas de plaisir à manger avec les autres.

Je ne répondis pas.

— Il faut manger, — reprit-elle. — Si tu le permets, je vais aller chercher à manger, pour toi et pour moi. J’apporterai aussi le dîner d’Hiram-Roi et de Galé. Quand on a du chagrin, il ne faut pas rester seul.

Et la petite fée verte et dorée, sortit, sans avoir attendu ma réponse.

C’est ainsi que se nouèrent mes relations avec Tanit-Zerga. Chaque matin, elle arrivait dans ma chambre avec les deux bêtes. Il était rare qu’elle me parlât d’Antinéa, et toujours de façon indirecte. La question qu’elle voyait sans cesse à mes lèvres semblait lui être insupportable, et je la sentais fuir tous les sujets sur lesquels j’osais moi-même ramener la conversation.

Pour mieux les éviter, comme une petite perruche fiévreuse, elle parlait, parlait, parlait.

Je fus malade, et soigné comme on ne l’a jamais été par cette sœur de charité de soie verte et de bronze. Les deux fauves, le grand et le petit, étaient là, de chaque côté de ma couche, et, durant mon délire, je voyais, fixées sur moi, leurs tristes prunelles mystérieuses.

De sa voix chantante, Tanit-Zerga me contait ses belles histoires, parmi lesquelles celle qu’elle jugeait la plus belle, l’histoire de sa vie.

Ce n’est que plus tard, tout d’un coup, que je me suis rendu compte à quel point cette petite barbare avait pénétré dans la mienne. Où que tu sois à l’heure actuelle, chère petite fille, quel que soit le rivage apaisé d’où tu assistes à ma tragédie, jette un regard sur ton ami, pardonne-lui de ne t’avoir pas accordé, de prime abord, l’attention que tu méritais tant.

— Je garde de mes années enfantines, — disait-elle, — l’image d’un jeune et rose soleil montant, parmi les buées matinales, sur un grand fleuve roulant par larges ondes lisses, le fleuve qui a de l’eau, le Niger. C’était… Mais tu ne m’écoutes pas.

— Je t’écoute, je te le jure, petite Tanit-Zerga.

— Vraiment, je ne t’ennuie pas ? Tu veux que je parle ?

— Parle, Tanit-Zerga, parle.

— Eh bien, avec mes petites compagnes, pour lesquelles j’étais très bonne, nous jouions au bord du fleuve qui a de l’eau, sous les jujubiers, frères du zeg-zeg, dont les épines ensanglantèrent la tête de votre prophète, et que nous appelons l’arbre du paradis, parce que c’est sous lui, a dit notre prophète à nous, que les élus du paradis feront leur séjour[15], et qui est parfois si grand, si grand, qu’un cavalier ne peut, en un siècle, traverser l’ombre qu’il projette.

« C’est là que nous tressions de belles guirlandes, avec des mimosas, des fleurs roses de câprier et des nigelles blanches. On les jetait ensuite aux eaux vertes, pour conjurer le mauvais sort, et nous riions comme de petites folles lorsqu’un hippopotame sortait en reniflant sa bonne grosse tête mafflue, à le bombarder sans méchanceté jusqu’à ce qu’il replongeât au milieu d’une pluie d’écume.

« Cela, c’était pour le matin. Puis s’étendait sur Gâo grésillant la mort de la rouge sieste. Puis, quand elle était finie, nous retournions au bord du fleuve, pour voir, parmi les nuées de moustiques et d’éphémères, les énormes caïmans blindés de bronze s’élever petit à petit sur les berges et s’enliser traîtreusement dans les boues jaunes des marigots mitoyens.

« Alors, nous les bombardions encore, comme les hippopotames du matin, et, pour fêter le soleil qui était en train de décroître derrière les branches noires des douldouls, nous faisions, frappant des pieds, puis des mains, la ronde rituelle, en chantant l’hymne sonrhaï.

« Telles étaient nos occupations ordinaires de petites filles libres. Mais tu te tromperais cependant à nous croire uniquement frivoles, et je te raconterai, si tu veux, comment, moi qui te parle, j’ai sauvé un chef français, qui devait être beaucoup plus que toi, à en juger par le nombre des rubans dorés qu’il avait sur ses manches blanches.

— Raconte, petite Tanit-Zerga, — disais-je, les yeux ailleurs.

— Tu as tort de sourire, — poursuivait-elle un peu froissée, — et de ne pas me prêter attention davantage. Mais qu’importe ! C’est pour moi que je raconte ces choses, à cause du souvenir. Eh bien, en amont de Gâo, le Niger fait un coude. Il y a dans le fleuve un petit cap, tout chargé d’énormes gommiers. C’était un soir d’août, et le soleil allait mourir, puisque, dans la forêt environnante, il n’y avait plus un oiseau qui ne fût perché, immobile, jusqu’au lendemain. Soudain, vers l’ouest, nous entendîmes un bruit imconnu, boum-boum, boumbaraboum, boum-boum, qui grandissait, — boum-boum, boum-baraboum, et ce fut brusquement un vol extraordinaire d’oiseaux aquatiques, aigrettes, pélicans, canards armés et sarcelles, qui s’éparpillait au-dessus des gommiers, suivi dans l’air d’une colonne de fumée noire à peine infléchie par la brise qui naissait.

« C’était une canonnière qui tournait le cap, soulevant, de chaque côté du fleuve, des remous qui faisaient tressauter les broussailles pendantes. À son arrière, on voyait, traînant dans l’eau, tellement la soirée était chaude, le drapeau bleu-blanc-rouge.

« Elle vint aborder au petit môle de bois. Une chaloupe fut descendue, avec deux laptots qui ramaient et trois chefs qui, bientôt, sautèrent sur le sol.

« Le plus vieux, un marabout français, avec un grand burnous blanc, qui connaissait à merveille notre langue, demanda à parler au Cheikh Sonni-Azkia. Mon père s’était avancé et ayant dit que c’était lui, le marabout lui raconta que le commandant du cercle de Tombouctou était très en colère, qu’à un mille de là, la canonnière venait de donner dans une digue invisible de pilotis, et qu’il y avait des avaries, et qu’elle ne pouvait continuer ainsi son voyage vers Ansango.

« Mon père répondit que les Français, protecteurs des pauvres sédentaires contre les Touareg, étaient les bienvenus ; que ce n’était pas par malice, mais à cause du poisson et de la nourriture qu’avait été construit le barrage et qu’il mettait à la disposition du chef français toutes les ressources de Gâo, dont une forge, pour la réparation de la canonnière.

« Pendant qu’ils parlaient, le chef français me regardait, et je le regardais aussi. C’était un homme déjà âgé, aux épaules fortes un peu voûtées, aux yeux bleus aussi clairs que la source dont je porte le nom.

« — Viens ici, petite, — fit-il d’une voix qu’il avait douce.

« — Je suis la fille de Cheikh Sonni-Arkia, et je fais ce que je veux, — répondis-je, vexée de tant de désinvolture.

« — Tu as raison, — reprit-il en souriant, — car tu es jolie. Veux-tu me donner les fleurs que tu as au cou.

« C’était un grand collier d’hibiscus pourpres. Je le lui tendis. Il m’embrassa. La paix était faite.

« Pendant ce temps, sous la direction de mon père, les laptots et les hommes les plus forts de la tribu avaient halé la canonnière dans une anse du fleuve.

« — Il y en a pour toute la journée de demain, mon colonel, — dit le chef mécanicien qui revenait d’inspecter les avaries. — Nous ne pourrons repartir qu’après-demain matin. Et encore faudra-t-il que ces fainéants de laptots ne boudent pas à la tâche.

« — Quelle scie ! — grommela mon nouvel ami.

« Mais son humeur ne resta pas longtemps mauvaise, tant je mis avec mes petites compagnes d’ardeur à le distraire. Il écouta nos plus belles chansons, et, pour nous remercier, nous fit goûter aux très bonnes choses qu’on avait descendues du bateau pour son dîner. Il dormit dans notre grande case, que mon père lui avait cédée, et moi, très longtemps, à travers les branches des murs de la case où je m’étais retirée avec ma mère, je vis, avant de m’endormir, le fanal de la canonnière trembloter, en vrilles rouges, à la surface des îlots assombris.

« Cette nuit, je fis un rêve effrayant. Je vis mon ami, l’officier français, sommeillant en paix, tandis qu’un grand corbeau planait au-dessus de sa tête en croassant : crââ, crââ, l’ombre des gommiers de Gâo — crââ, crââ, ne vaudra rien la nuit prochaine — crââ, crââ, au chef blanc, ni à son escorte.

« L’aube naissait à peine que j’allai trouver les laptots. Ils étaient étendus sur le pont de la canonnière, profitant de ce que les blancs reposaient encore pour fainéanter.

« J’avisai le plus vieux, et lui parlai avec autorité.

« — Écoute, j’ai vu cette nuit en rêve le corbeau noir. Il m’a dit que l’ombre des arbres de Gâo serait fatale la nuit qui vient à votre chef…

« Et, comme ils restaient tous immobiles, allongés, les yeux au ciel, sans même faire l’air d’avoir entendu, j’ajoutai :

« — Et à son escorte.


« Il était l’heure du plus haut soleil, et le colonel était en train de manger dans la case, avec les autres Français, quand le mécanicien entra.

« — Je ne sais ce qui a pris aux laptots. Ils travaillent comme des anges. S’ils continuent ainsi, mon colonel, nous pourrons repartir ce soir.

« — Tant mieux, — dit le colonel, — mais qu’ils ne sabotent pas la besogne par trop de hâte. Nous n’avons pas besoin d’être à Ansango avant la fin de la semaine. Il vaut mieux repartir au jour.

« Je frémis. Suppliante, je m’approchai de lui et lui contai l’histoire de mon rêve. Il écouta, avec un sourire étonné, puis, à la fin, il me dit gravement :

« — C’est entendu, petite Tanit-Zerga, nous repartirons ce soir, puisque tu le veux.

« Et il m’embrassa.

« L’ombre était déjà tombée quand la canonnière réparée sortit de son anse. Les Français, au milieu desquels je voyais mon ami, nous saluèrent longtemps en agitant leurs casques, tant que nous pûmes les apercevoir ; et, restée seule sur la jetée vacillante, je demeurai ainsi, à regarder couler le fleuve, jusqu’au moment où le bruit du vaisseau de fumée, baoum-baraboum, se fut évanoui dans la nuit[16].

Tanit-Zerga fit une pause.

— Cette nuit-là fut la dernière de Gâo. Comme je dormais et que la lune était encore haute sur la forêt, un chien cria, mais pas longtemps. Puis ce furent des hurlements d’hommes, puis de femmes, des cris, vois-tu, qu’on ne peut plus jamais oublier quand on les a entendus une fois. Lorsque le soleil se leva, il me trouva, toute nue, avec mes petites compagnes, courant, en trébuchant, vers le nord, à cause de la vitesse des chameaux montés par les Touareg qui nous escortaient. Derrière, les femmes de la tribu, dont ma mère, deux par deux, la fourche au cou, suivaient. Il n’y avait que peu d’hommes. Presque tous étaient restés, avec mon père, le brave Sonni-Azkia, égorgés sous les décombres de chaume de Gâo, de Gâo rasé une fois de plus par une bande d’Aouelimiden accourus pour massacrer les Français de la canonnière.

« Maintenant, les Touareg nous pressaient, nous pressaient, car ils avaient peur d’être poursuivis. Nous allâmes ainsi environ dix jours et, à mesure que disparaissaient le mil et le chanvre, la marche devenait plus affreuse. Enfin, près d’Isakeryen, dans le pays de kidal, les Touareg nous vendirent à une caravane de Maures Trurza qui allaient de Mabrouk à Rhât. D’abord, parce qu’on marchait moins vite, je crus que c’était le bonheur. Mais, soudain, le désert se fit de durs cailloux et les femmes commencèrent à tomber. Les hommes, il y avait longtemps que le dernier était mort sous le bâton pour avoir refusé d’aller plus loin.

« J’avais la force de trotter encore, et même aussi en avant que possible, pour essayer de ne pas entendre le cri de mes petites amies ; quand une d’elles était tombée sur la route, et qu’il était visible qu’elle ne se relèverait pas, un des gardiens descendait de chameau et la traînait un peu sur le côté de la caravane pour l’égorger. Mais, un jour, j’entendis un cri qui me força à me retourner. C’était ma mère. Elle était agenouillée et me tendait ses pauvres bras. En un instant, je fus près d’elle. Mais un grand Maure, vêtu tout de blanc, nous sépara. Il avait, pendu au cou par un chapelet noir, une gaine de maroquin rouge d’où il retira son coutelas. Je vois encore la lame bleue sur la peau brune. Un autre cri, horrible. L’instant d’après, chassée à coups de matraque, je trottinais en avalant mes petites larmes pour rattraper ma place dans la caravane.

« Du côté des puits d’Asiou, les traitants maures furent attaqués par un parti de Touareg Kel-Tazhôlet, serfs de la grande tribu Kel-Rhelâ, qui donne ses lois au Hoggar, et massacrés à leur tour jusqu’au dernier. C’est ainsi que je fus conduite ici et offerte en hommage à Antinéa, à qui je plus, et qui fut depuis toujours bonne pour moi. C’est ainsi que tu as aujourd’hui, pour bercer ta fièvre par des histoires que tu n’écoutes même pas, non une esclave quelconque, mais la dernière descendante des grands empereurs sonrhaï, de Sonni-Ali, le destructeur d’hommes et de pays, de Mohammed-Azkia, qui fit le pèlerinage de la Mecque, emmenant avec lui quinze cents cavaliers et trois cent mille mithkal d’or, alors que notre puissance s’étendait sans conteste du Tchad au Touat et à la mer occidentale, et que Gâo élevait au-dessus des autres villes sa coupole, sœur du ciel, plus haute parmi les coupoles, ses rivales, que ne l’est le tamaris parmi les humbles plants de sorgho. »




CHAPITRE XVI


LE MARTEAU D’ARGENT


Je ne m’en défends plus et je ne veux qu’aller
Reconnaître la place où je dois l’immoler.
(Andromaque.)


Voici le temps qu’il fit, la nuit où se passa ce que je vais dire. Vers cinq heures, le ciel s’obscurcit et les marques d’un orage prochain parurent dans l’air étouffant.

Je m’en souviendrai toujours. C’était le 5 janvier 1897.

Accablés, Hiram-Roi et Galé gisaient sur la natte de ma chambre. Accoudé avec Tanit-Zerga à la baie rocheuse, j’épiais les signes avant-coureurs des éclairs.

Un à un, ceux-ci surgirent, zébrant l’obscurité, maintenant complète, de leurs raies bleuâtres. Mais nul coup de tonnerre ne suivit. L’orage n’avait dû s’accrocher aux cimes du Hoggar. Il passait, sans éclater, nous laissant dans notre morne bain de sueur.

— Je vais me coucher, — dit Tanit-Zerga.

J’ai déjà dit que sa chambre était au-dessus de la mienne. La baie qui l’éclairait dominait d’une dizaine de mètres celle où je demeurai accoudé.

Elle prit Galé dans ses bras. Mais Hiram-Roi ne voulut rien entendre. Accroché des quatre pattes à la natte, il poussait des miaulements de colère et de détresse.

— Laisse-le, — dis-je, en fin de compte, à Tanit-Zerga. — Pour une fois, il peut bien dormir ici.

C’est ainsi que le petit fauve porte sa large part de responsabilité dans les événements qui vont suivre.

Resté seul, je m’abîmai dans mes réflexions. La nuit était noire. La montagne tout entière était ensevelie dans le silence.

Il fallut les grondements de plus en plus rauques du guépard pour me tirer de ma méditation.

Dressé contre la porte, Hinam-Roi la labourait de ses griffes grinçantes. Lui qui, tout à l’heure, avait refusé de suivre Tanit-Zerga, il voulait sortir. Il voulait sortir.

— Paix ! — dis-je. — En voilà assez. Couche-toi.

Et j’essayai de l’arracher de la porte.

Je n’obtins d’autre résultat qu’un coup de patte qui me fit chanceler.

Alors, je m’assis sur mon divan.

Mon immobilité fut de courte durée. « Un peu de sincérité avec moi-même, me dis-je. Depuis que Morhange m’a abandonné, depuis que j’ai vu Antinéa, je n’ai plus qu’une pensée. À quoi bon me leurrer avec les histoires, d’ailleurs charmantes, de Tanit-Zerga. Ce guépard est un prétexte, peut-être un guide. Oh ! je sens qu’il va se passer cette nuit des choses mystérieuses. Comment ai-je pu rester si longtemps dans l’inaction ! »

Immédiatement, ma résolution fut prise.

« Si j’ouvre la porte, pensai-je, Hiram-Roi bondira à travers les couloirs, et j’aurai fort à faire pour suivre sa piste à la course. Il faut procéder autrement. »

Le store de la baie était mû par une cordelette. Je le fis choir. Je tordis une solide laisse que je fixai au collier métallique du guépard.

J’entr’ouvris la porte.

— Là, maintenant, tu peux aller. Doucement, eh ! doucement.

J’avais en effet toutes les peines du monde à modérer l’ardeur d’Hiram-Roi qui m’entraînait à travers le ténébreux dédale des couloirs.

Il était un peu moins de neuf heures, et les veilleuses roses étaient presque éteintes dans leurs niches. De temps en temps, nous en croisions une qui jetait en grésillant ses derniers feux. Quel labyrinthe ! D’ores et déjà, je savais que je ne pourrais plus reconnaître le chemin de la chambre. Je n’avais qu’à suivre le guépard.

D’abord furieux, il s’était, petit à petit, habitué à me remorquer. Il filait, presque à ras du sol, avec des reniflements de bonheur.

Rien qui ressemble à un corridor noir comme un corridor noir. Un doute me vint. Si j’allais me trouver tout à coup dans la salle de baccara. Mais c’était de l’injustice envers Hiram-Roi. Frustrée, elle aussi, depuis trop longtemps, d’une chère présence, elle me conduisait bien, la brave bête, là où je souhaitais qu’elle me conduisît.

Soudain, à un tournant, l’obscurité vers laquelle nous marchions s’irradia. Une rosace verte et rouge, d’un éclairage très pâle, apparut.

En même temps, le guépard s’arrêtait avec un miaulement sourd devant une porte où était découpée cette rosace lumineuse.

Je reconnus la porte que m’avait fait franchir, le lendemain de mon arrivée, le Targui blanc, quand j’avais été assailli par Hiram-Roi, quand je m’étais trouvé en présence d’Antinéa.

— Nous sommes aujourd’hui de bien meilleurs compagnons, — soufflai-je en le flattant pour qu’il ne poussât pas un grognement indiscret.

En même temps, j’essayai d’ouvrir la porte. Sur le sol, la verrière se répétait, verte et rouge.

Un simple loquet, que je fis tourner. En même temps, je raccourcissais la laisse, pour être plus maître d’Hiram-Roi, qui commençait à devenir nerveux.

La grande salle, où j’avais vu pour la première fois Antinéa, était toute noire. Mais le jardin sur lequel elle s’ouvrait brillait sous une lune trouble, dans un ciel pesant d’orage qui n’éclate pas. Aucun souffle d’air. Le lac luisait comme une masse d’étain.

Je m’assis sur un coussin, le guépard ronronnant d’impatience maintenu solidement entre mes deux genoux. Je réfléchis. Non sur mon but. Il y avait longtemps qu’il était arrêté. Mais sur les moyens.

C’est alors qu’il me sembla percevoir un murmure lointain, un bruit assourdi de voix.

Hiram-Roi grogna plus fort, se débattit. Je lui rendis un peu de laisse. Il se mit à raser les murs sombres, du côté d’où semblait partir le bruit. Je le suivis, trébuchant le plus discrètement possible dans les coussins épars.

Maintenant, mes yeux accoutumés à l’obscurité discernaient la pyramide de tapis où m’était apparue Antinéa.

Soudain, je trébuchai. Le guépard s’était arrêté. Je sentis que je lui avais marché sur la queue. Brave animal, il ne cria pas.

Tâtant la muraille, je sentis une seconde porte. Doucement, doucement, comme la précédente, je l’ouvris. Le guépard rugit faiblement.

— Hiram-Roi, — murmurai-je, — tais-toi.

Et j’entourai de mes bras son cou puissant.

Je sentis sur mes mains sa langue humide et tiède. Ses flancs battaient. Un immense bonheur les secouait.

Devant nous, éclairée dans sa partie centrale, une nouvelle salle venait de surgir. Au milieu, six hommes, accroupis sur une natte, jouaient aux dés, en buvant du café dans de minuscules tasses de cuivre à longue tige.

C’étaient les Touareg blancs.

Une lanterne pendue au plafond éclairait en rond leur cercle. Tout autour de ce nœud régnait l’ombre la plus compacte.

Les visages noirs, les tasses de cuivre, les burnous blancs, l’obscurité et la lumière mouvantes composaient une singulière eau-forte.

Ils jouaient avec une gravité recueillie, annonçant les coups d’une voix rauque.

Alors, toujours doucement, doucement, je détachai la laisse du collier de l’impatient petit fauve.

— Va, mon fils.

Il bondit avec un glapissement aigu.

Ce que je prévoyais était arrivé.

Le premier bond d’Hiram-Roi l’avait porté au milieu des Touareg blancs, semant le désarroi dans ce corps de garde. D’un autre bond, il était rentré dans l’ombre. J’entrevis vaguement la bouche ténébreuse d’un second couloir, de l’autre côté de la pièce, vis-à-vis de celui où je m’étais arrêté.

« C’est là », pensai-je.

Dans la pièce, la confusion était indescriptible, muette cependant, et l’on voyait que la proximité d’une grande présence imposait cette réserve aux gardes exaspérés. Les mises et les carnets à dés avaient roulé d’un côté, les tasses de l’autre.

Deux des Touareg, violemment courbaturés, se frottaient les côtes avec de sourds jurons.

Inutile de dire que j’avais profité de ce silencieux tohu-bohu pour me glisser dans la pièce. J’étais maintenant blotti contre la paroi du second couloir, celui par lequel venait de disparaitre Hiram-Roi.

Au même instant, un timbre clair tinta dans le silence. Au tressaillement qui secoua les Touareg, je constatai que l’itinéraire que j’avais suivi était le bon.

Un des six hommes se leva. Il passa à côté de moi, j’emboitai son pas. Mon calme était parfait. Le moindre de mes mouvements était admirablement calculé.

« Au point où j’en suis, me répétai-je, qu’est-ce que je risque : d’être reconduit poliment chez moi. »

Le Targui souleva une tenture. À sa suite, je venais d’entrer dans la chambre d’Antinéa.

Cette chambre, immense, était à la fois éclairée et très sombre. Tandis que la partie droite où se tenait Antinéa, brillait de lumières exactement circonscrites par des abat-jour, la partie gauche restait obscure.

Ceux qui ont pénétré dans un intérieur musulman savent ce que c’est qu’un guignol, sorte de niche carrée dans la muraille, à quatre pieds du sol, à l’entrée obstruée par un tapis. On y accède par des marches de bois. Je venais de deviner, à gauche, un guignol. Je m’y introduisis. Mes artères battaient dans l’ombre. Mais j’étais toujours calme.

De là, je voyais, j’entendais tout.

J’étais dans la chambre d’Antinéa. Rien de particulier dans cette chambre, sauf un grand luxe de tapis. Le plafond était dans l’ombre, mais plusieurs lanternes multicolores épandaient sur les étoffes lustrées et les fourrures une lueur lointaine et douce.

Étendue sur une peau de lion, Antinéa fumait. Un petit plateau d’argent, une buire étaient à côté d’elle. Hiram-Roi, blotti à ses pieds, les léchait éperdument.

Le Targui blanc se tenait debout, rigide, une main sur le cœur, l’autre sur le front, dans l’attitude du salut.

D’une voix très dure, sans le regarder, Antinéa parla.

— Pourquoi avez-vous laissé passer le guépard ? J’ai dit que je voulais être seule.

— Il nous a bousculés, maîtresse, — fit humblement le Targui blanc.

— Les portes n’étaient donc pas fermées ?

Le Targui ne répondit pas.

— Faut-il emmener le guépard ? — demanda-t-il.

Et ses yeux, sur Hiram-Roi qui le fixait sans bienveillance, disaient suffisamment qu’il souhaitait une réponse négative.

— Laisse-le, puisqu’il est là, — dit Antinéa.

Elle tapotait fébrilement le plateau de sa petite pipe d’argent.

— Que fait le capitaine ? — demanda-t-elle.

— Il a dîné tout à l’heure de bon appétit, — répondit le Targui.

— N’a-t-il rien dit ?

— Si, il a demandé à voir son camarade, l’autre officier.

Antinéa martela de coups plus brefs le petit plateau.

— N’a-t-il rien dit encore ?

— Non, maîtresse, — fit l’homme.

Une pâleur courut sur le petit front de l’Atlantide.

— Va le chercher, — dit-elle brusquement.

S’étant incliné, le Targui sortit.


C’est avec une anxiété inexprimable que j’avais écouté ce dialogue. Ainsi Morhange, Morhange… Était-il donc vrai ? Était-ce injustement que j’avais douté de Morhange ? Il avait voulu me revoir et ne l’avait pu !

Je ne quittais pas des yeux Antinéa.

Ce n’était plus la princesse hautaine et railleuse de notre première entrevue. L’uræus d’or ne se dressait plus sur son front. Pas un bracelet, pas une bague. Seule une large tunique lamée la vêtait. Ses cheveux noirs, libres de tout lien, s’épandaient en nappes d’ébène sur ses fragiles épaules, sur ses bras nus.

Ses belles paupières étaient largement bleuies. Un pli lassé tordait sa divine bouche. Avais-je de la joie ou de la peine à voir ainsi palpitante cette nouvelle Cléopâtre, je ne savais.

Blotti à ses pieds, Hiram-Roi laissait peser sur elle un long regard soumis.

Un immense miroir d’orichalque, aux reflets dorés, était incrusté dans la paroi de droite. Soudain, Antinéa se dressa devant lui. Je la vis nue.

Spectacle amer et splendide ! Comment se comporte devant sa glace une femme qui se croit seule, dans l’attente de l’homme qu’elle veut dompter.

De six brûle-parfums disséminés dans la pièce montaient d’invisibles colonnes de fumée odorante. Les essences balsamiques de l’Arabie-Pétrée tissaient des trames ondoyantes où se prenaient mes sens dévergondés… Et, me tournant le dos, toujours droite, comme un lys, devant son miroir, Antinéa souriait.

Des pas assourdis sonnèrent dans le couloir. Instantanément, Antinéa reprit la pose nonchalante sous laquelle, la première fois, elle m’était apparue. Il faut avoir vu une telle transformation pour y pouvoir croire.

Précédé par le Targui blanc, Morhange venait de pénétrer dans la chambre.

Lui aussi était un peu pâle. Mais je fus surtout frappé par l’expression de paix sereine qui régnait sur ce visage que je croyais cependant connaître. Je sentis que jamais je n’avais compris l’homme qu’était Morhange, jamais.

Il se tint droit devant Antinéa, sans avoir l’air de remarquer le geste d’invitation à s’asseoir qu’elle lui avait fait.

Elle le regarda en souriant.

— Tu t’étonnes peut-être, — fit-elle enfin, — qu’à une heure si tardive je te fasse venir.

Morhange ne sourcilla pas.

— As-tu bien réfléchi ? demanda-t-elle.

Morhange eut un sourire grave, et ne répondit pas.

Je vis sur le visage d’Antinéa l’effort qu’elle faisait pour continuer à sourire ; j’admirai la maîtrise de ces deux êtres.

— Je t’ai fait venir, — reprit-elle. — Tu ne devines pas pourquoi ? Eh bien, c’est pour t’annoncer quelque chose à quoi tu ne t’attends pas. Ce n’est pas te faire une révélation que te dire : je n’ai jamais rencontré un homme tel que toi. Durant ta captivité auprès de moi, tu n’as manifesté qu’un seul désir. Tu te rappelles lequel ?

— Je vous ai demandé, — dit simplement Morhange, — l’autorisation de revoir, avant de mourir, mon ami.

Je ne sais, en entendant ces paroles, lequel des deux sentiments surpassa en mon cœur l’autre, du ravissement ou de l’émotion : ravissement de constater que Morhange disait vous à Antinéa ; émotion d’apprendre quel avait été son unique vœu.

Mais déjà, d’une voix très calme, Antinéa disait :

— Justement, c’est pour cela que je t’ai convoqué, pour te dire que tu vas le revoir. Je fais plus. Tu me mépriseras peut-être davantage en constatant qu’il t’a suffi de me tenir tête pour m’amener à subir ta volonté, moi qui jusqu’ici ai plié tous les autres à la mienne. Quoi qu’il en soit, c’est décidé : à tous les deux, je vous rends votre liberté. Demain, Cegheïr-ben-Cheïkh vous reconduira en dehors de la quintuple enceinte. Es-tu satisfait ?

— Je le suis, — fit Morhange avec un sourire railleur.

Antinéa le regardait.

— Cela me permettra, — reprit-il, — d’organiser un peu mieux la prochaine excursion que je compte faire par ici. Car vous ne doutez pas que je ne tienne à revenir vous témoigner ma reconnaissance. Seulement, cette fois, pour rendre à une aussi grande reine les honneurs qui lui sont dus, je prierai mon gouvernement de me confier deux ou trois cents soldats européens ainsi que quelques canons.

Antinéa s’était dressée, très pâle.

— Tu dis ?

— Je dis, — fit froidement Morhange, — que c’était prévu. Après les menaces, les promesses.

Antinéa marcha sur lui. Il avait croisé ses bras. Il la regardait avec une sorte de pitié grave.

— Je te ferai mourir dans les plus atroces supplices, — dit-elle enfin.

— Je suis votre prisonnier, — dit Morhange.

— Tu souffriras des choses que tu ne peux même supposer.

Et Morhange répéta avec le même calme triste :

— Je suis votre prisonnier.

Antinéa tournait dans la salle comme une bête en cage. Elle alla vers mon compagnon, et, ne se connaissant plus, le frappa au visage.

Il sourit et la maîtrisa, unissant ses petits poignets qu’il tenait serrés avec un étrange mélange de force et de délicatesse.

Hiram-Roi rugit. Je crus qu’il allait bondir. Mais les yeux froids de Morhange le retinrent, fasciné.

— Je ferai périr devant toi ton compagnon, — balbutia Antinéa.

Il me sembla que Morhange était devenu plus pâle, mais ce ne fut qu’une seconde. Il riposta par une phrase dont la noblesse et la perspicacité me stupéfièrent.

— Mon compagnon est brave. Il ne craint pas la mort. Et je suis sûr en outre qu’il la préférera à une vie que je lui rachèterais au prix que vous me proposez.

Ce disant, il avait lâché les poignets d’Antinéa. Elle était d’une pâleur effrayante. De sa bouche, je sentis que les paroles définitives allaient sortir.

— Écoute, — dit-elle.

Qu’elle était belle, alors, dans sa majesté méprisée, dans sa beauté pour la première fois impuissante !

— Écoute, — reprit-elle. — Écoute. Une dernière fois. Songe que je tiens les portes de ce palais, songe que j’ai un empire suprême sur ta vie. Songe que tu ne respires qu’autant que je t’aime, songe…

— J’ai songé à tout cela, — dit Morhange.

— Une dernière fois, — répéta Antinéa.

La merveilleuse sérénité du visage de Morhange se fit alors telle que je ne vis plus son interlocutrice. Il n’y avait plus rien de la terre dans ce visage transfiguré.

— Une dernière fois, — fit la voix presque brisée d’Antinéa.

Morhange ne la voyait plus.

— Eh bien, sois satisfait ! — dit-elle.

Un son clair retentit. Elle avait frappé sur le timbre d’argent. Le Targui blanc parut.

— Sors.

Et Morhange, tête droite, sortit.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Maintenant Antinéa est entre mes bras. Ce n’est plus l’altière, la méprisante voluptueuse que je presse sur mon cœur. Ce n’est plus qu’une petite fille malheureuse et bafouée.

Telle est sa prostration : elle ne s’est pas étonnée de me voir surgir à côté d’elle. J’ai sa tête sur mon épaule. Comme le croissant lunaire dans les nuages noirs, je vois apparaître et disparaître parmi la chevelure le petit profil d’épervier. Ses bras tièdes m’étreignent convulsivement…

Ô tremblant cœur humain…

Qui pourrait résister à de tels embrassements, parmi ces parfums multipliés, cette moiteur nocturne ! Je sens que je ne suis plus qu’un être abdiqué. Est-ce ma voix, cette voix qui murmure :

— Ce que tu voudras, ce que tu me demanderas, je le ferai, je le ferai.

Mes sens sont aiguisés, décuplés. Ma tête renversée repose sur un petit genou nerveux et doux. Les nuages d’odeurs tourbillonnent. Il me semble soudain que les lanternes d’or du plafond se mettent à osciller comme des encensoirs géants. Est-ce ma voix, cette voix qui répète dans un rêve :

— Ce que tu voudras, je le ferai.

Presque contre mon visage, j’aperçois celui d’Antinéa ; dans les prunelles immenses, une lueur étrange a passé.

Un peu plus loin, je vois les prunelles fulgurantes d’Hiram-Roi. À côté de lui, il y a une petite table de Kairouan, bleu et or. Sur cette table, je vois le timbre qui sert à Antinéa pour appeler. Je vois le marteau dont elle l’a heurté tout à l’heure, un marteau à manche d’ébène très long, à lourde tête d’argent… le marteau avec lequel le petit lieutenant Kaine a donné la mort.

Je ne vois plus rien…




CHAPITRE XVII


LES VIERGES AUX ROCHERS


Je me réveillai dans ma chambre. Le soleil déjà au zénith l’emplissait d’une lumière et d’une chaleur insupportables.

La première chose que je vis en ouvrant les yeux fut le store attaché et gisant au milieu de la pièce. Alors, les événements de la nuit commencèrent à me revenir confusément.

Ma tête alourdie me faisait mal. Mon intelligence vacillait. Ma mémoire était comme obstruée. « Je suis sorti avec le guépard, c’est certain. La marque rouge de mon index est la preuve de la force avec laquelle il tirait sur sa laisse. — Mes genoux sont encore maculés de poussière. — Il est vrai que j’ai rampé un moment le long du mur, dans la salle où les Touareg blancs jouaient aux dés, au moment où Hiram-Roi a bondi. Et puis, après ? Ah ! oui, Morhange et Antinéa… Et puis, après ?… »

Après je ne savais plus. Et cependant, il avait dû y avoir quelque chose, quelque chose dont je ne me souvenais pas.

Un malaise me prit. J’aurais voulu me souvenir, et, cependant, il me semblait que j’avais peur d’y parvenir ; jamais je n’ai rien éprouvé de plus pénible que cette contradiction.

« Le parcours est long, d’ici aux appartements d’Antinéa. Fallait-il que je dormisse profondément quand on m’a rapporté ici, — car enfin on m’a rapporté — pour ne m’être aperçu de rien ! »

J’arrêtai là mes investigations. J’avais trop mal à la tête.

— Allons prendre l’air, — murmurai-je. — On cuit, ici ; j’y deviendrais fou.

J’avais besoin de voir des hommes, n’importe lesquels. Machinalement, je me dirigeai vers la bibliothèque.

Je trouvai M. Le Mesge dans un accès de joie délirante. Le professeur était en train d’éventrer un énorme ballot soigneusement cousu dans une couverture brune.

— Vous tombez bien, cher monsieur, — cria-t-il en me voyant entrer. — Les revues viennent d’arriver.

Il se démenait avec une hâte fébrile. Du flanc du ballot coulait maintenant un ruisseau de brochures bleues, vertes, jaunes, saumon.

— Allons, allons, tout va bien, — poursuivit-il en dansant de bonheur. Pas trop de retard, puisque voilà les numéros du 15 octobre. Il faudra voter des félicitations à ce brave Ameur.

Son allégresse était communicative.

— C’est le digne commerçant turc de Tripoli qui consent à prendre des abonnements à toutes les revues intéressantes des deux continents. Il les achemine vers une destination dont il se soucie peu par Rhadamès. Mais voici les revues françaises.

M. Le Mesge parcourait fiévreusement les sommaires.

— Politique intérieure : des articles de MM. Francis Charmes, Anatole Leroy-Beaulieu d’Haussonville sur le voyage du tsar à Paris. Tiens, une étude sur les salaires du moyen âge par M. d’Avonel. Maintenant des vers, des vers de jeunes poètes, Fernand Gregh, Edmond Haraucourt. Ah ! un compte rendu de livre d’Henry de Castries sur l’Islam. Cela peut être plus intéressant… Mais je vous en prie, cher monsieur, prenez ce qui vous conviendra.

La joie rend les gens aimables, et véritablement M. Le Mesge délirait.

Un peu de brise venait maintenant de la fenêtre. Je m’approchai de la balustrade, et, m’étant accoudé, je me mis à parcourir un numéro de la Revue des Deux Mondes.

Je ne lisais pas, je feuilletais, les yeux tantôt sur les pages où grouillaient les petits caractères noirs, tantôt sur la cuvette rocheuse, qui grésillait, rose pâle, sous le soleil déclinant.

Soudain mon attention commença à se fixer. Une correspondance étrange s’établissait entre le texte et le paysage.

« Sur nos têtes, le ciel ne gardait de ses nuages que quelques traces légères, pareilles au peu de cendre blanche que laissent les bûchers consumés. Le soleil embrasait en cercle les cimes des rochers, faisant saillir sur l’azur leurs lignes solennelles. D’en haut une grande tristesse et une grande douceur tombaient dans l’enceinte solitaire, comme un breuvage magique dans une coupe profonde…[17] »

Fébrilement, je tournai quelques pages. On eût dit que mes pensées commençaient à se clarifier.

Derrière moi, M. Le Mesge, plongé dans un numéro, manifestait par des grognements l’indignation où le jetait sa lecture.

Je poursuivis la mienne.

« De toutes parts, dans la lumière crue, se déployait sous nos pieds un superbe spectacle. La chaîne des rochers, visible tout entière dans sa stérilité désolée jusqu’aux extrêmes sommets, s’allongeait comme un immense entassement de choses gigantesques et informes, demeuré pour la stupeur des humains en témoignage de quelque titanomachie primordiale. Tours écroulées…

— C’est une honte, une pure honte, — répétait le professeur.

« …Tours écroulées, citadelles renversées, coupoles effondrées, colonnades brisées, colosses mutilés, proues de vaisseaux, croupes de monstres, ossatures de titans, cette masse formidable par ses reliefs et ses creux, simulait tout ce qu’il y a d’énorme et de tragique. Si limpides étaient les lointains…

— Une pure honte, — disait toujours M. Le Mesge exaspéré, frappant du poing la table.

« …Si limpides étaient les lointains que je distinguais chaque contour comme si j’avais eu sous les yeux, infiniment agrandi, le rocher que Violante m’avait fait voir par la fenêtre avec un geste créateur… »

Je fermai la revue en frissonnant. À mes pieds, maintenant rouge, j’avais, énorme, abrupt, dominant le jardin mordoré, le rocher blanc qu’Antinéa m’avait désigné le jour de notre première entrevue.

— Il est tout mon horizon, — avait-elle dit.

À présent les transports de M. Le Mesge ne connaissaient plus de bornes.

— C’est plus qu’une honte, c’est une infamie.

J’aurais voulu l’étrangler pour le faire taire. Il m’avait saisi le bras et me prenait à témoin.

— Vous lirez cela, monsieur, et, sans être particulièrement compétent, vous verrez que cet article sur l’Afrique romaine est un prodige d’inconscience, un monument d’ignorance. Et c’est signé, savez-vous de qui c’est signé ?

— Laissez-moi, — lui dis-je brutalement.

— Eh bien, c’est signé Gaston Boissier. Parfaitement, monsieur ! Gaston Boissier, grand-officier de la Légion d’honneur, maître de conférences à l’École normale supérieure, secrétaire perpétuel de l’Académie française, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, un de ceux qui refusèrent jadis mon sujet de thèse, un de ceux… Pauvre Université, pauvre France !

Je ne l’écoutais plus. Je m’étais remis à lire. Mon front était baigné de sueur. Mais il me semblait que dans ma tête, claire comme une chambre dont on ouvre une à une les fenêtres, les souvenirs revenaient, ainsi que des colombes qui regagnent, en battant des ailes, leur pigeonnier.

« …À présent, un tremblement insurmontable la secouait toute ; et ses yeux se dilataient comme si une atroce vision les eût remplis d’horreur.

« — Antonello… — balbutia-t-elle.

« Et pendant quelques secondes, elle ne put prononcer d’autre parole.

« Je la regardai avec une indicible angoisse, et je souffrais en mon âme les contractions de ses chères lèvres. Et la vision qui était dans ses yeux passait dans les miens, et je revoyais le visage blême et émacié d’Antonello, et le rapide battement de ses paupières, et les ondes d’angoisse qui, investissant soudain son corps long et maigre, le secouaient comme un roseau fragile. »

Sans lire davantage, je jetai la revue sur la table.

— C’est bien cela, — dis-je.

Je m’étais servi, pour découper les pages, du couteau avec lequel M. Le Mesge avait tranché les cordes du ballot, un court poignard à manche d’ébène, un de ces poignards que les Touareg, dans une gaine à bracelet, portent collés à leur biceps gauche.

Je le mis dans l’ample poche de mon dolman de flanelle et marchai vers la porte.

J’allais la franchir quand je m’entendis appeler par M. Le Mesge.

— Monsieur de Saint-Avit ! Monsieur de Saint-Avit !

Je me retournai.

— Un petit renseignement, s’il vous plaît.

— Qu’y a-t-il.

— Oh ! pas grand’chose. Vous savez que c’est moi qui suis chargé de l’établissement des étiquettes de la salle de marbre rouge…

Je me rapprochai de la table.

— Eh bien, j’ai omis de m’enquérir tout d’abord auprès de M. Morbange de la date et du lieu de sa naissance. Puis je n’ai plus eu l’occasion. Je ne l’ai plus revu. De sorte que, maintenant, je suis forcé de recourir à vous. Pouvez-vous me renseigner ?

— Je le puis, — dis-je, très calme.

Il avait pris, dans une boîte qui en contenait plusieurs, une large étiquette de carton blanc ; il trempa sa plume d’encre.

— Nous disons donc : Numéro 54… Capitaine ?

Capitaine Jean-Marie-François Morhange.

Et, tandis que je dictais, une main posée au bord de la table, j’apercevais sur ma manche blanche, une tache, une petite tache rouge brun.

Morhange, — répétait M. Le Mesge, achevant de mouler le nom de mon compagnon. — Né à…

Villefranche.

Villefranche. Rhône. Quelle date ?

Le 14 octobre 1859.

Le 14 octobre 1859. Bien. Décédé au Hoggar le 5 janvier 1897. Là, voilà qui est fait. Et tous mes remerciements, cher monsieur, pour votre obligeance.

— À votre service, monsieur.

Là-dessus, je quittai paisiblement M. Le Mesge.


Ma résolution était désormais bien prise et, je le répète, mon calme était grand. Je me sentis néanmoins, en prenant congé de M. Le Mesge, le besoin de mettre quelques instants entre la décision et l’exécution.

J’errai d’abord dans les couloirs. Puis, m’étant trouvé à proximité de ma chambre, je me dirigeai vers elle. J’y entrai. Elle était toujours insupportablement chaude. Je m’assis sur mon divan et me pris à réfléchir.

Le poignard me gênait dans ma poche. Je l’en retirai et le déposai sur le sol.

C’était un solide poignard, à lame en losange.

Il y avait entre le manche et la lame une virole de cuir roux.

Sa vue me rappela le marteau d’argent. Je me souvins de la facilité avec laquelle je l’avais en main, quand je frappai…

Tous les détails de la scène me revenaient avec une incomparable netteté. Mais je n’avais pas un frisson. Il semblait que la détermination où j’étais de tuer dans un instant l’instigatrice du meurtre m’eût permis d’évoquer avec placidité ses farouches détails.

Si je réfléchissais à mon acte, c’était pour m’en étonner, non pour me condamner.

« Eh quoi ! me disais-je, ce Morhange, qui a été un enfant, qui, comme tous les autres, a coûté tant de peines à sa mère, lors de ses maladies de bébé, c’est moi qui l’ai tué. C’est moi qui ai tranché cette vie, qui ai réduit à néant ce monument d’amour, de larmes, d’embûches surmontées qu’est une existence humaine. Vraiment, quelle extraordinaire aventure ! »

C’était tout. Ni crainte, ni remords, ni cette horreur shakespearienne consécutive au meurtre et qui fait qu’aujourd’hui, sceptique pourtant, et blasé, et désabusé plus qu’on ne peut l’être, je me prends tout à coup à frémir si je suis seul, la nuit, dans une chambre obscure.

« Allons, pensai-je, il est l’heure. Il faut en finir. »

Je ramassai le poignard et, avant de le remettre dans ma poche, je fis le geste de frapper. Tout allait bien. La poignée était assurée dans ma main.

Je n’avais jamais fait le chemin des appartements d’Antinéa que guidé, la première fois par le Targui blanc, la seconde par le guépard. Je le retrouvai néanmoins sans aucune peine. Un peu avant de parvenir à la porte à rosace lumineuse, je rencontrai un Targui.

— Laisse-moi passer, — ordonnai-je, — Ta maîtresse m’a fait appeler.

L’homme obéit en s’effaçant.

Bientôt une mélopée sourde parvint à mes oreilles. Je reconnus le son d’une rebaza, le violon à corde unique des femmes touareg. C’était Aguida qui jouait, accroupie comme d’ordinaire aux pieds de sa maîtresse. Les trois autres femmes l’entouraient également, Tanit-Zerga n’y était pas.

Ah ! puisque cette fois est la dernière que je l’ai vue, laisse, laisse-moi te parler d’Antinéa, te dire comment, en cet instant suprême, elle m’apparut.

Sentait-elle la menace qui pesait sur sa tête, et avait-elle voulu la braver en recourant à ses plus invincibles artifices ? J’avais dans le souvenir le mince corps dépouillé que j’avais pressé contre mon cœur la nuit précédente, sans bagues, sans bijoux. Et voici que je reculai presque en trouvant maintenant devant moi, parée comme une idole, non une femme, mais une reine.

Le formidable luxe des Pharaons écrasait ce mince corps. Elle avait en tête le pschent des dieux et des rois, énorme et d’or, sur lequel les émeraudes, qui sont les pierres nationales des Touareg, traçaient et retraçaient son nom en caractères tifinar. Elle était vêtu de la schenti, comme d’une gaine hiératique. Une schenti de satin rouge brodée, en or, de lotus. Elle avait à ses pieds un sceptre d’ébène, terminé par un trident. Ses bras nus étaient cerclés de deux uræus dont les gueules remontaient jusque sous les aisselles, comme pour s’y blottir. Des oreillettes du pschent ruisselait un collier d’émeraudes, dont le premier rang passait sous le menton têtu, en forme de jugulaire, tandis que les autres descendaient en rond sur la gorge nue.

Quand j’entrai, elle eut un sourire.

— Je t’attendais, — fit-elle simplement.

Je m’avançai, et, quand je fus à quatre pas du trône, je m’arrêtai, droit devant elle.

Elle me regardait ironiquement.

— Qu’est ceci ? — fit-elle avec le plus grand calme.

Je suivis la direction de son geste. Je vis le manche du poignard qui émergeait de ma poche.

Je le retirai complètement, et le tins ferme dans ma main, prêt à frapper.

— La première de celles de vous qui bougera, je la ferai abandonner à six lieues d’ici, toute nue, au milieu du désert rouge, — dit froidement Antinéa à ses femmes, parmi lesquelles mon geste avait fait courir un murmure de frayeur.

Elle reprit, s’adressant à moi :

— Ce poignard est à la vérité bien laid, et tu me parais bien mal le tenir. Veux-tu que j’envoie Sydya dans ma chambre te chercher le marteau d’argent ? Tu le manies mieux que ce poignard.

— Antinéa, — dis-je sourdement, — je vais vous tuer.

— Dis-moi tu, dis-moi tu. Tu me tutoyais bien hier soir. N’oses-tu devant celles-ci ? — fit-elle en désignant les femmes aux yeux exorbités de terreur.

Elle reprit :

— Me tuer ? Tu n’es guère conséquent avec toi-même. Me tuer, au moment où tu peux recueillir le prix du meurtre de l’autre…

— A… A-t-il souffert ? — fis-je soudain, en tressaillant.

— Peu. Je te l’ai déjà dit que tu t’étais servi du marteau comme si tu n’avais fait que cela toute ta vie.

— Comme le petit Kaine, — murmurai-je.

Elle eut un sourire étonné.

— Ah ! tu connaissais cette histoire… Oui comme le petit Kaine. Mais au moins Kaine était logique. Tandis que toi… je ne comprends pas.

— Je ne comprends pas très bien non plus.

Elle me regardait avec une curiosité amusée.

— Antinéa, — dis-je.

— Qu’y a-t-il ?

— Ce que tu m’as demandé de faire, je l’ai fait. Puis-je, à mon tour, t’adresser une prière, te poser une question ?

— Dis toujours.

— Il faisait sombre, n’est-ce pas, dans le chambre où il était.

— Très sombre. J’ai été obligée de te conduire jusqu’au divan où il dormait.

Il dormait, tu en es sûre ?

— Je te le dis.

Il… n’est pas mort sur le coup, n’est-ce pas.

— Non. Je sais exactement quand il est mort, deux minutes après que, ayant frappé, tu t’es enfui en poussant un cri.

— Alors, sans doute, il n’a pu savoir…

— Quoi ?

— Que c’est moi qui ai… tenu le marteau.

Il aurait pu ne pas le savoir, effectivement, — dit Antinéa, — et pourtant, il l’a su.

— Comment ?

Il l’a su, parce que je lui ai dit, — dit-elle, fixant avec un courage magnifique ses yeux dans les miens.

— Et, murmurai-je, — il l’a cru ?

— Mon explication aidant, il t’a reconnu dans le cri que tu as poussé. S’il n’avait pas dû savoir que c’était toi, la chose n’eût eu aucun intérêt pour moi, — acheva-t-elle avec un petit rire méprisant.

Quatre pas, je l’ai dit, me séparaient d’Antinéa. D’un bond, je les franchis, mais, avant d’avoir pu frapper, je roulai à terre.

Hiram-Roi venait de me sauter à la gorge.

En même temps, j’entendais la voix impérieuse et calme d’Antinéa.

— Appelez les hommes, — commanda-t-elle.

Une seconde plus tard, j’étais délivré de l’étreinte du guépard. Les six Touareg blancs m’entouraient et cherchaient à me garrotter.

Je suis assez fort et très nerveux. Un instant, je réussis à me mettre debout. Un de mes ennemis gisait à dix pieds, projeté par un coup de poing placé au menton suivant les meilleures règles de l’art. Un autre, sous mon genou, râlait. C’est alors que j’entrevis, une dernière fois, Antinéa. Elle était debout, appuyée des deux mains contre son sceptre d’ébène, et contemplait la lutte avec un sourire d’ironique intérêt.

Au même instant, je poussai un grand cri et lâchai ma victime. Un craquement dans mon bras gauche : un des Touareg, saisissant ce bras par derrière et le tordant sur lui-même, m’avait désarticulé l’épaule.

Quand je m’évanouis tout à fait, c’était dans les couloirs, au travers desquels deux fantômes blancs m’emportaient, ligoté à ne plus pouvoir faire un mouvement.




CHAPITRE XVIII


LES LUCIOLES


Par la baie grande ouverte, la lumière pâle de la lune pénétrait à flots dans ma chambre.

À côté du divan où j’étais étendu, une mince forme blanche se tenait droite.

— C’est toi ! Tanit-Zergat, — murmurai-je.

Elle mit un doigt sur ses lèvres.

— Chut, c’est moi.

Je voulus me soulever sur ma couche, une atroce douleur étreignit mon épaule. Les événements de l’après-midi revinrent dans ma pauvre tête dolente

— Ah ! petite, petite, si tu savais !

— Je sais, — fit-elle.

J’étais plus faible qu’un enfant. À la grande surexcitation du jour avait succédé, avec la nuit, une absolue dépression nerveuse. Un flot de larmes monta à ma gorge, m’étrangla.

— Si tu savais, si tu savais !… Emmène-moi, petite, emmène-moi.

— Parle plus bas, — fit-elle, — il y a un Targui blanc derrière ta porte en sentinelle.

— Emmène-moi, sauve-moi, — répétai-je.

— Je suis venue pour cela, — fit-elle simplement.

Je la regardai. Elle n’avait plus sa belle tunique de soie rouge : un simple haïk blanc l’entourait ; elle en avait relevé un pan sur sa tête.

— Moi aussi, — dit-elle d’une voix éteinte, — je veux partir ; il y a longtemps que je veux partir. Je veux revoir Gâo, le village au bord du fleuve, les gommiers bleus, l’eau verte.

Elle répéta :

— Depuis que je suis ici, je veux partir ; mais je suis trop petite pour aller seule dans le grand Sahara. Jamais je n’ai osé en parler à ceux qui sont venus ici, avant toi. Tous, ils ne pensaient qu’à elle… Mais toi, tu as voulu la tuer.

Je poussai un gémissement sourd.

— Tu souffres, — dit-elle, — ils t’ont cassé le bras.

— Démis, tout au moins.

— Montre.

Avec une infinie douceur, elle passait sur mon épaule ses petites mains plates.

— Il y a un Targui blanc en sentinelle derrière ma porte, Tanit-Zergat, — fis-je. — Par où es-tu venue, alors ?

— Par là, — dit-elle.

D’un geste, elle montrait la fenêtre. Une raie noire et perpendiculaire barrait par le milieu le trou d’azur carré.

Tanit-Zerga alla à la fenêtre. Je la vis debout sur l’appui ; dans sa main brillait un couteau ; elle coupa la corde en haut, au ras de l’ouverture ; le filin s’affaissa avec un bruit sec sur la dalle.

Elle revint près de moi.

— Partir, partir, — dis-je, — par où ?

— Par là, — répéta-t-elle.

Et elle me montra de nouveau la fenêtre.

Je me penchai. Mon œil plein de fièvre scruta le puits ténébreux, cherchant les rocs invisibles, les rocs sur lesquels s’était brisé le petit Kaine.

— Par là ! — dis-je en frissonnant. — Il y a deux cents pieds d’ici au sol.

— La corde en a deux cent cinquante, — répliqua-t-elle. — C’est une bonne corde, bien solide, je l’ai volée tout à l’heure dans l’oasis ; elle servait à abattre des arbres. Elle est toute neuve.

— Descendre par là, Tanit-Zerga. — Et mon épaule !

— C’est moi qui te descendrai, — dit-elle avec force. — Touche mes bras, et vois comme ils sont nerveux. Je ne te descendrai pas à bout de bras bien sûr. Mais regarde : de chaque côté de la fenêtre il y a une colonne de marbre. En passant la corde autour de l’une d’elles, et en la faisant tourner une fois, je te laisserai glisser sans guère sentir ton poids.

Elle dit encore :

— Et puis, vois : j’ai fait un gros nœud tous les dix pieds ; ils me permettront d’arrêter de temps en temps la descente, si j’ai besoin de reprendre force.

— Et toi ? — fis-je.

— Quand tu seras en bas, j’attacherai la corde à la colonne et je viendrai te retrouver. J’aurai les nœuds pour me reposer, si la corde scie trop mes mains. Mais n’aie crainte : je suis très agile. À Gâo, tout enfant, je grimpais dans des gommiers presque aussi hauts, pour dénicher les petits toucans. Il est plus facile de descendre.

— Mais quand nous serons en bas, comment sortirons-nous ? Tu connais donc les enceintes ?

— Personne ne connaît les enceintes, — dit-elle, — à part Cegheïr-ben-Cheïkh, et peut-être Antinéa.

— Alors ?

— Alors… il y a aussi les chameaux de Cegheïr-ben-Cheïkh, ceux qui lui servent dans ses voyages. J’en ai détaché un, le plus vigoureux, je l’ai conduit en bas, avec beaucoup d’herbe pour qu’il ne crie pas, et qu’il ait bien mangé quand nous partirons.

— Mais… — dis-je encore.

Elle frappa du pied.

— Mais quoi ?… Reste, si tu veux, si tu as peur : moi je partirai ; je veux revoir Gâo, les gommiers bleus, l’eau verte.

Je me sentis rougir.

— Je partirai, Tanit-Zerga, je préfère mourir de soif au milieu des sables que rester ici. Allons…

— Chut, — fit-elle, pas encore.

Elle me montrait la vertigineuse arête éclairée violemment par la lune.

— Pas encore, il faut attendre. On nous verrait. Dans une heure, la lune aura tourné derrière la montagne, ce sera le moment.

Elle s’assit et resta sans mot dire, son haïk ramené complètement sur sa petite figure sombre. Priait-elle ? Peut-être.

Soudain, je ne la vis plus. L’obscurité était entrée par la fenêtre. La lune avait tourné.

La main de Tanit-Zerga s’était posée sur mon bras. Elle m’entraînait vers le gouffre ; je m’appliquai à ne pas trembler.

Au-dessous de nous, il n’y avait plus que l’ombre. À voix très basse, mais ferme, Tanit-Zerga me dit :

— C’est prêt, j’ai arrangé la corde autour de la colonne. Voici le nœud coulant. Passe-le au-dessous de tes bras. Ah ! prends ce coussin. Garde-le serré contre ton épaule malade… Un coussin de cuir… Il est bien rembourré. Tiens-toi face à la muraille. Il te protégera contre les heurts et le frottement.

J’étais maintenant très maître de moi, très calme ; je m’assis sur le bord de la fenêtre, les pieds dans le vide. Une bouffée d’air frais venue des cimes me fit du bien.

Je sentis dans la poche de ma veste la petite main de Tarit-Zerga.

— C’est une boîte. Quand tu seras au bas, il faudra que je le sache, pour descendre moi aussi. Tu ouvriras cette boîte. Il y a des lucioles, je les verrai et je viendrai.

Sa main serra longuement la mienne.

— Va, maintenant, — murmura-t-elle.

J’allai.

De cette descente de deux cents pieds, je ne me rappelle qu’une chose : j’avais des accès de mauvaise humeur quand la corde s’arrêtait et que je me trouvais, jambes ballantes, au flanc de cette muraille absolument lisse. « Qu’attend cette petite sotte, me disais-je, il y a bien un quart d’heure que je suis ainsi en suspens. Ah ! enfin ! Bon, me voilà encore arrêté. » Une ou deux fois, je crus que je touchais le sol. Mais ce n’était qu’une aspérité dans la roche. Il fallait vite donner un léger coup de pied… Et, tout à coup, je me trouvai assis par terre, j’étendis les mains. Des buissons… une épine me piqua le doigt, j’étais arrivé.

Immédiatement, je redevins extraordinairement nerveux.

Je me débarrassai du coussin, enlevai le nœud coulant. De ma main valide, je tendis la corde, l’éloignant de cinq à six pas du ras de la montagne, et mis le pied dessus.

En même temps, je prenais dans ma poche la petite boîte de carton, je l’ouvris.

Successivement, trois halos voyageurs s’élevèrent dans la nuit d’encre ; je vis les lucioles monter, monter au flanc du rocher. Leur auréole rose pâle glissait mollement. Une à une, elles tournèrent, disparurent…


— Tu es fatigué, sidi lieutenant. Laisse, que je tienne la corde.

Cegheïr-ben-Cheïkh venait de surgir à mon côté.

Je regardai sa haute silhouette noire. Je frémis longuement, mais je ne lâchai pas la corde, sur laquelle je percevais déjà de lointaines saccades.

— Laisse, — répéta-t-il avec autorité.

Et il me la prit des mains.

En cette minute, je ne sais pas ce que je suis devenu. J’étais debout, à côté du grand fantôme sombre. Et que faire, je te prie, avec mon épaule démise, contre cet homme dont je connaissais la force agile. Et puis, à quoi bon ? je le voyais, arc-bouté, tendant des deux mains, des deux pieds, de tout le corps, la corde, bien mieux que je n’eusse pu le faire moi-même.

Un frôlement au-dessus de nos têtes. Une petite forme ténébreuse.

— Là, — dit Cegheïr-ben·Cheïkh, saisissant dans ses bras puissants la petite ombre et la déposant à terre, tandis que la corde libre s’en allait battre contre le rocher.

Tanit-Zerga eut un gémissement en reconnaissant le Targui.

Il lui mit brutalement la main sur la bouche.

— Veux-tu te taire, voleuse de chameaux, vilaine petite mouche.

Il l’avait prise par le bras. Il se tourna vers moi.

— Venez, maintenant. — fit-il d’une voix impérieuse.

J’obéis ; pendant le court trajet, j’entendais claquer de terreur les mâchoires de Tanit-Zergat.

Nous arrivâmes à une petite grotte.

— Entrez, — dit le Targui.

Il alluma une torche. La rouge lueur me permit d’apercevoir, ruminant paisiblement, un superbe méhari.

— La petite n’est pas bête, — dit Cegheïr-ben-Cheïkh en désignant l’animal, — elle a su choisir le plus beau, le plus fort ; mais elle est étourdie.

Il approcha sa torche du chameau.

— Elle est étourdie, — continua-t-il. — Elle n’a su que le seller. Ni eau, ni provision. Dans trois jours, à pareille heure, vous seriez tous les trois morts sur la route… et sur quelle route !

Tanit-Zergat ne claquait plus des dents. Elle regardait le Targui avec un mélange d’épouvante et d’espoir.

— Sidi lieutenant, — dit Cegheïr-ben-Cheïkh, — viens ici, à côté du chameau, que je t’explique.

Quand je fus près de lui, il dit :

— De chaque côté, il y a une outre pleine d’eau. Ménagez cette eau le plus possible, car vous allez traverser un pays terrible. Il se peut que, de cinq cents kilomètres, vous ne trouviez pas un puits.

« Là, — reprit-il, — dans ces fontes, il y a des boîtes de conserves. Pas beaucoup, car l’eau est plus précieuse ; il y a aussi une carabine, ta carabine, sidi. Tâche de n’avoir à t’en servir que contre les antilopes. Maintenant, il y a ceci.

Il déployait un rouleau de papier ; je vis son visage voilé se pencher ; ses yeux sourirent ; il me regarda.

— Une fois sorti des enceintes, où pensais-tu te diriger ? — demanda-t-il.

— Vers Idelès, pour rejoindre la route où tu nous a rencontrés, le capitaine et moi, — dis-je.

Cegheïr-ben-Cheïkh secoua la tête.

— Je le pensais bien, — murmura-t-il.

Et il ajouta :

— Avant que le soleil, demain, se soit couché, vous seriez, toi et la petite, rattrapés et massacrés, — dit-il froidement.

Il reprit :

— Vers le Nord, c’est le Hoggar, et tout le Hoggar est soumis à Antinéa. C’est vers le Sud qu’il faut aller.

— Nous irons donc vers le Sud, — dis-je.

— Par où irez-vous vers le Sud ?

— Mais par Silet et Timissao.

Le Targui secoua de nouveau la tête.

— On vous cherchera aussi de ce côté, — dit-il, — c’est la bonne route, la route avec des puits. On sait que tu la connais. Les Touareg ne manqueront pas de t’attendre aux puits.

— Alors ?

— Alors, — dit Cegheïr-ben-Cheïkh, — il ne faut rejoindre la route de Timassao à Tombouctou qu’à sept cents kilomètres d’ici, vers Iferouane, ou, mieux encore, vers l’oued Telemsi. Là, cessent les terrains de parcours des Touareg du Hoggar et commencent ceux des Touareg Aouelimiden.

La petite voix volontaire de Tanit-Zerga s’éleva.

— Ce sont les Aouelimiden qui ont massacré les miens et m’ont réduite à l’esclavage ; je ne veux pas passer par chez les Aouelimiden.

— Tais-toi, vilaine petite mouche, — fit durement Cegheïr-ben-Cheïkh.

Il continua, s’adressant toujours à moi :

— Ce que j’ai dit est dit. La petite n’a pas tort. Les Aouelimiden sont farouches. Mais ils craignent les Français. Beaucoup sont en rapport avec les postes au nord du Niger. D’autre part, ils sont en guerre avec les gens du Hoggar, qui n’iront pas vous poursuivre chez eux. Ce que j’ai dit est dit : il faut que vous rejoigniez la route de Tombouctou à l’endroit où elle pénètre dans les terrains de parcours des Aouelimiden. Leur pays est boisé et riche en sources. Si vous parvenez à l’oued Telemsi vous achèverez votre voyage sous un dôme de mimosas en fleurs. D’ailleurs, d’ici à l’oued Telemsi, la route est plus courte que par Timissao. Elle est toute droite.

— Elle est toute droite, c’est vrai, — dis-je — mais tu sais que, pour la suivre, c’est le Tanezrouft qu’il faut traverser.

Cegheïr-ben-Cheïkh eut un geste d’impatience.

— Cegheïr-ben-Cheïkh le sait, — dit-il. — Il sait ce qu’est le Tanezrouft. Il sait que, lui qui a voyagé dans tout le Sahara, il frémirait de passer par le Tanezrouft et le Tasili du Sud. Il sait que les chameaux qui s’y égarent ou périssent ou deviennent sauvages, car personne ne veut exposer sa vie pour aller les rechercher… C’est justement la crainte qui entoure cette région qui peut vous sauver. Et puis, il faut choisir : ou risquer de mourir de soif sur les pistes du Tanezrouft, ou être sûrement égorgé sur n’importe quelle autre route.

Il ajouta :

— Vous pouvez aussi rester ici.

— Mon choix est fait, Cegheïr-ben-Cheïkh, — dis-je.

— Bien, — fit-il, déployant de nouveau le rouleau de papier. — Le trait que voici a son origine à l’orifice de la deuxième enceinte de terre, où je vais vous conduire. Il aboutit à Iferouane. J’ai marqué les puits, mais ne t’y fie pas trop, car beaucoup sont à sec. Veille à ne pas t’écarter de ce tracé. Si tu t’en éloignes, c’est la mort. Maintenant, monte sur le chameau avec la petite. Deux font moins de bruit que quatre.

Nous marchâmes longtemps en silence. Cegheïr-ben-Cheïkh était devant, son méhari suivait avec docilité. Successivement, nous traversâmes un couloir ténébreux, une gorge encaissée, un autre couloir… Chaque entrée était dissimulée par un inextricable fouillis de roches et de broussailles.

Soudain, un souffle brûlant vola autour de nos tempes. Une sombre lueur rougeâtre entra dans le couloir qui finissait. Le désert était là.

Cegheïr-ben-Cheïkh s’était arrêté.

— Descendez, — fit-il.

Une source chantait dans la roche, le Targui s’en approcha ; il emplit d’eau un gobelet de cuir.

— Buvez — dit-il, en nous le tendant successivement.

Nous obéîmes.

— Buvez encore, — ordonna-t-il, — C’est autant d’économisé sur le contenu des outres. Tâchez maintenant de n’avoir plus soif avant le coucher du soleil.

Il vérifiait les sangles du méhari.

— Tout va bien, — murmura-t-il. — Allons, dans deux heures, l’aube va naître : il faut que vous soyez hors de vue.

Une espèce d’émotion me saisit, en cette minute extrême ; je marchai vers le Targui, je lui pris la main.

— Cegheïr-ben-Cheïkh, — dis-je à voix basse, — ce que tu fais, pourquoi le fais-tu ?

Il recula, je vis luire ses profonds yeux sombres.

— Pourquoi ? — fit-il.

— Oui, pourquoi ?

— Le Prophète, — répondit-il gravement, — permet au juste de laisser, une fois dans son existence, la pitié prendre le pas sur le devoir. Cegheïr-ben-Cheïkh use de cette autorisation en faveur de celui qui lui a sauvé la vie.

— Et, — dis-je, — tu ne crains pas, si je reviens parmi les Français, que je parle, que je dévoile le secret d’Antinéa ?

Il secoua la tête.

— Je ne le crains pas, — fit-il ; et sa voix était ironique. — Tu n’as pas intérêt, sidi lieutenant à ce que les gens de chez toi sachent comment est mort le sidi capitaine.

Je frémis à cette réponse si logique.

— Je fais peut-être une faute, — ajouta le Targui, — en ne tuant pas la petite… Mais elle t’aime. Elle ne dira rien. Allez le jour va bientôt naître.

J’essayais de serrer les mains de ce bizarre sauveur, mais il recula de nouveau.

— Ne me remercie pas, ce que je fais, c’est pour moi, pour m’acquérir du mérite auprès de Dieu. Sache bien que je ne le referai jamais plus, ni pour un autre, ni pour toi.

Et comme j’avais un geste pour le rassurer à cet égard.

— Ne proteste pas, — dit-il sur un ton dont la raillerie résonne encore à mes oreilles. — Ne proteste pas. Ce que je fais est utile pour moi, pas pour toi.

Je le regardai sans comprendre.

— Pas pour toi, sidi lieutenant, pas pour toi, — fit-il de sa voix grave, — car tu reviendras, et ce jour-là, ne compte plus sur la complaisance de Cegheïr-ben-Cheïkh.

— Je reviendrai ? — murmurai-je en frissonnant.

— Tu reviendras, tu reviendras, — fit le Targui.

Il était debout, statue sombre au flanc du rocher gris.

— Tu reviendras, — reprit-il avec force. — Tu fuis maintenant, mais tu te trompes, si tu te figures revoir ton monde avec les mêmes yeux que lorsque tu l’as quitté. Une pensée, la même, va te suivre désormais partout, et un jour, dans un an, dans cinq, dans dix peut-être, tu repasseras par ce même couloir sous lequel tu viens de passer.

— Tais-toi, Cegheïr-ben-Cheïkh ! — fit la voix frémissante de Tanit-Zerga.

— Tais-toi, toi-même, vilaine petite mouche, — dit Cegheïr-ben-Cheïkh.

Il eut un ricanement.

— La petite a peur, vois-tu, parce qu’elle sait que ce que je dis est vrai, parce qu’elle connaît l’histoire, l’histoire du lieutenant Ghiherti.

— Le lieutenant Ghiberti ? — dis-je, les tempes trempées de sueur.

— C’était un officier italien, je l’avais rencontré entre Rhât et Rhadamès, il y a huit ans. Il se trouva que l’amour qu’il eut pour Antinéa, ne lui fit pas tout à fait oublier d’abord celui de la vie. Il essaya de se sauver, il y réussit, je ne sais comment, car, celui-là, je ne l’aidai pas ; il rentra dans son pays. Eh bien ! écoute : deux ans après, jour pour jour, partant moi-même à la découverte, je trouvai, devant l’enceinte nord dont il cherchait vainement l’entrée, un misérable dépenaillé, à moitié mort de fatigue et de faim. C’était le lieutenant Ghiberti qui revenait. Il occupe dans la salle de marbre rouge la stalle numéro 39.

Le Targui eut un petit rire.

— Telle est l’histoire du lieutenant Ghiberti, que tu as voulu connaître… Mais en voilà assez. Remonte sur ton chameau.

J’obéis sans mot dire. Tanit-Zerga, en croupe, m’enserrait de ses petits bras.

Cegheïr-ben-Cheïkh tenait toujours la bride de l’animal.

— Un mot encore, — dit-il, en me désignant au coin, vers le Sud, une tache noire sur la ligne violette du ciel. Tu vois ce gour là-bas : c’est votre direction. Il est à trente kilomètres. Nous devez être à sa hauteur quand le soleil se lèvera. Alors, consulte ta carte. Le prochain point de repère est indiqué. Si tu ne t’écartes pas de la ligne, vous serez à l’oued Telemsi dans huit jours.

Le grand col du chameau se tendait vers le vent sombre qui venait du Sud.

Le Targui lâcha la bride de la bête avec un geste large :

— Allez, maintenant.

— Merci, — lui dis-je, en me retournant sur la selle, — merci, Cegheïr-ben-Cheïkh, et adieu.

J’entendis sa voix, déjà lointaine, qui répondait :

— Au revoir, lieutenant de Saint-Avit.




CHAPITRE XIX


LE TANEZROUFT


Pendant la première heure de notre fuite, le grand méhari de Cegheïr-ben-Cheïkh nous entraîna à une vitesse folle. Nous franchîmes au moins cinq lieues. Les yeux fixes, je dirigeais la bête vers le gour que m’avait indiqué le Targui et dont l’arête grandissait sur le ciel qui devenait pâle.

La vitesse faisait siffler à nos oreilles une légère brise. Les grandes touffes de retem fuyaient à droite et à gauche, squelettes sombres et décharnés.

Dans un souffle, j’entendis la voix de Tanit-Zerga.

— Arrête le chameau.

Je ne compris pas tout d’abord.

Et sa main serra violemment mon bras droit.

J’obéis. De très mauvaise grâce, le chameau ralentit sa course.

— Écoute, — fit la petite fille.

D’abord, je n’entendis rien. Puis ce fut un bruit très léger, un frôlement sec, derrière nous.

— Arrête le chameau, — commanda Tanit-Zerga. — Ce n’est pas la peine de le faire agenouiller.

Au même instant, une mince forme grise bondissait sur le méhari. Il repartit de plus belle.

— Laisse-le, — dit Tanit-Zerga. — Galé a sauté.

En même temps, je sentis sous ma main une touffe de poils hérissés. À la trace, la mangouste nous avait suivis et rejoints. J’entendais maintenant son souffle de brave petite bête haletante qui, progressivement, s’apaisait.

— Je suis heureuse, — murmura Tanit-Zerga.


Cegheïr-ben-Cheïkh ne s’était pas trompé. Nous doublâmes le gour comme le soleil naissait. Je regardai en arrière : l’Atakor n’était plus qu’un chaos monstrueux au milieu des buées nocturnes que traquait le petit jour. Il n’était déjà plus possible de discerner, parmi les pics anonymes, celui où Antinéa continuait à ourdir ses trames passionnées.

Tu sais ce que c’est que le Tanezrouft, le « plateau par excellence », le pays abandonné, inhabitable, la contrée de la soif et de la faim. Nous étions en cet instant engagés dans la partie de ce désert que Duveyrier appelle Tasili du Sud, et qui figure sur la carte du ministère des Travaux publics avec cette attrayante mention : « Plateau rocheux, sans eau, sans végétation, inhospitalier pour l’homme et les animaux. »

Rien, sinon peut-être quelques portions du Kalahari, n’est plus affreux que ce désert de rocaille. Ah ! Cegheïr-ben-Cheïkh ne s’était pas trop avancé en affirmant qu’on ne songerait pas à nous y poursuivre.

De grands pans de ténèbres s’obstinaient encore à ne pas vouloir devenir clairs. Les souvenirs s’entre-choquaient dans ma tête avec la plus parfaite incohérence. Une phrase me revint, textuelle : « Il semblait à Dick que, depuis l’origine des temps, il n’avait fait autre chose, dans son obscurité, que de fendre l’air sur le dos d’un méhari. » J’eus un petit rire : « Depuis quelques heures, pensai-je, je cumule les situations littéraires. Tout à l’heure, à cent pieds au-dessus du sol, j’étais le Fabrice de la Chartreuse de Parme au flanc de son donjon italien. Maintenant, voilà que je suis sur mon méhari le Dick de la Lumière qui s’éteint fendant le désert à la rencontre de ses compagnons d’armes. » Je ris encore, puis je frémis, je songeai à la nuit précédente, à l’Oreste d’Andromaque qui accepte d’immoler Pyrrhus… Une situation bien littéraire, aussi…


Cegheïr-ben-Cheïkh avait compté huit jours pour notre arrivée aux régions boisées des Aouelimiden, annonciatrices des steppes herbeuses du Soudan. Il connaissait bien la valeur de sa bête. Tout de suite, Tanit-Zerga lui avait donné un nom, El-Mellen, le blanc, car ce magnifique méhari avait une robe presque immaculée. Il resta une fois deux jours sans manger, arrachant seulement, de-ci, de-là, une branche à quelque acacia-gommier, dont les hideuses épines blanches, longues de près de dix centimètres, me remplissaient de crainte pour l’œsophage de notre ami. Les puits repérés par Cegheïr-ben-Cheïkh étaient bien aux endroits indiqués mais nous n’y trouvions qu’une brûlante boue jaunâtre. Elle suffisait au chameau, si bien qu’au bout de cinq jours, grâce à des prodiges de tempérance, nous n’avions consommé que le contenu d’une des deux outres d’eau. À ce moment, nous pûmes nous croire sauvés.

Près d’une de ces flaques bourbeuses, je réussis ce jour-là à abattre d’un coup de carabine une gazelle des dunes, aux petites cornes droites. Tanit-Zerga dépouilla la bête, et nous nous régalâmes d’un beau cuissot cuit à point. Pendant ce temps, la petite Galé qui, pendant nos haltes du jour, au moment de la grande chaleur, ne cessait de fureter à travers les roches creuses, découvrit un ourane, un crocodile des sables, long de trois coudées, et eut tôt fait de lui tordre le cou. Elle mangea à ne plus pouvoir bouger. Il nous en coûta une pinte d’eau pour aider sa digestion. Nous la lui accordâmes de bon gré, car nous étions heureux. Tanit-Zerga ne me le disait pas, mais je voyais la joie où la mettait la conviction que je ne songeais plus à la femme au pschent d’or et d’émeraude. Et vraiment, ces jours-là, je n’y ai guère songé. Je ne pensais qu’à la chaleur torride qu’il faut éviter ; à l’outre de peau de bouc qu’il faut enfouir une heure au creux d’un rocher, si l’on veut que l’eau soit fraîche ; au bonheur intense qui vous prend lorsqu’on porte aux lèvres le gobelet de cuir débordant de cette eau salvatrice… Je puis le dire hautement, plus hautement que personne : les grandes passions, cérébrales ou sensuelles, sont affaires de gens dûment repus, désaltérés et reposés.

Il était cinq heures du soir. L’effroyable chaleur diminuait. Nous étions sortis de l’anfractuosité rocheuse où nous avions fait une petite sieste. Assis sur une grosse pierre, nous regardions l’occident devenir rouge.

Je déployai le rouleau de papier sur lequel Cegheïr-ben-Cheïkh avait tracé nos étapes jusqu’à la route du Soudan. Je constatai de nouveau avec joie que son itinéraire était exact, et que je l’avais suivi scrupuleusement.

— Après-demain soir, — dis-je, — nous serons sur le point de partir pour l’étape qui nous conduira, le lendemain, à l’aube, à l’oued Telemsi. Là, nous n’aurons plus à penser à l’eau.

Les yeux de Tanit-Zerga étincelèrent dans son visage amaigri.

— Et Gâo ? — demanda-t-elle.

— Nous ne serons plus qu’à une semaine du Niger. Et Cegheïr-ben-Cheïkh a dit que, de l’oued Telemsi, on achève la route sous les mimosas.

— Je connais les mimosas, — dit-elle. — Ce sont de petites boules jaunes, qui fondent dans la main. Mais je préfère les fleurs du câprier. Tu viendras avec moi à Gâo. Mon père, Sonni-Alkia a été tué, comme je te l’ai dit, par les Aouelimiden. Mais les gens de chez moi ont dû, depuis, reconstruire le village. Ils y sont habitués. Tu verras comme tu seras reçu.

— J’irai, Tanit-Zerga, j’irai, je te le promets… Mais il faut que, toi aussi, tu me promettes…

— Quoi ? Ah ! je devine. Tu me prends donc pour une petite sotte, si tu me crois capable de parler de certaines choses qui pourraient faire de la peine à mon ami.

En disant ces paroles, elle me regardait. La grande fatigue et les privations avaient comme stylisé son visage brun où les yeux brillaient, immenses… Depuis, j’ai eu le temps d’assembler les cartes, les compas, et de fixer à tout jamais l’endroit où, pour la première fois, j’ai compris la beauté des yeux de Tanit-Zerga.

Un grand silence régna entre nous. Ce fut elle qui le rompit.

— La nuit va tomber. Il faut manger, pour pouvoir repartir le plus vite possible.

Elle se leva et alla vers le rocher.

Presque aussitôt j’entendis sa voix qui m’appelait, et cela avec une intonation d’angoisse qui me glaça.

— Viens. Oh ! viens voir.

D’un bond, je fus auprès d’elle.

— Le chameau, — murmura-t-elle, — le chameau !

Je regardai, et un mortel frisson me traversa.

Étendu tout de son long de l’autre côté de la roche, ses flancs pâles secoués par de brusques convulsions, El-Mellen était en train d’agoniser.

Sur la fièvre avec laquelle nous nous empressâmes auprès de cette bête, il n’est guère besoin d’insister. De quoi mourait El-Mellen, je ne le savais pas. Je ne l’ai jamais su. Tous les méhara sont ainsi. Ce sont à la fois les bêtes les plus robustes et les plus délicates. Ils chemineront six mois à travers les plus affreuses solitudes, peu nourris, pas abreuvés, et ne s’en porteront que mieux. Puis, un jour que rien ne leur fait défaut, ils s’allongent sur le flanc, et vous faussent compagnie avec une simplicité déconcertante.

Quand nous vîmes, Tanit-Zerga et moi, qu’il n’y avait plus rien à faire, nous nous relevâmes et regardâmes sans mot dire les sursauts de l’animal qui diminuaient. Lorsqu’il exhala son dernier souffle, nous sentîmes que c’était également notre vie à nous qui s’envolait.

Ce fut Tanit-Zerga qui, la première, prit la parole.

— À combien sommes-nous de la route du Soudan ? — demanda-t-elle.

— Nous sommes à deux cents kilomètres de l’oued Telemsi, — répondis-je. — On peut gagner trente kilomètres en marchant vers Iferouane, mais sur ce parcours les puits ne sont pas tracés.

— Il faut marcher alors vers l’oued Telemsi, — dit-elle. — Deux cents kilomètres, cela fait sept jours ?

— Sept jours au moins, Tanit-Zerga.

— À combien est le premier puits ?

— À soixante kilomètres.

Les traits de la petite fille se contractèrent un peu. Mais elle se raidit vite.

— Il faut partir tout de suite.

— Partir, Tanit-Zerga, partir, à pied !

Elle frappa le sol. J’admirai de la voir si forte.

— Il faut partir, — répéta-t-elle. — Nous allons manger et boire ! et faire aussi manger et boire Galé, puisque nous ne pouvons pas emporter toutes les boîtes de conserves, et que l’outre est si lourde que nous n’irions pas dix kilomètres en nous en chargeant. Nous mettrons un peu d’eau dans une boîte de conserves, après l’avoir vidée par un petit trou. Cela nous servira pour l’étape de cette nuit, qui sera une étape de trente kilomètres sans eau. Puis, demain soir, nous partirons pour une nouvelle étape de trente kilomètres, et nous arriverons au puits marqué sur le papier de Cegheïr-ben-Cheïkh.

— Ah ! murmurai-je désolé, — si mon épaule n’était pas comme elle est, j’aurais pu me charger de l’outre.

— Elle est comme elle est, — dit Tanit-Zerga. — Tu prendras la carabine et deux boîtes de conserves. Moi, j’en porterai deux autres, plus celle où il y aura de l’eau. Viens, maintenant. Il faut être parti dans une heure, si nous voulons faire l’étape de trente kilomètres. Tu sais que, quand le soleil est né, les rochers sont si chauds qu’on ne peut plus marcher.

Dans quel morne silence s’acheva cette heure dont le début nous avait trouvés si confiants, je le laisse à supposer. Je crois que, sans la petite fille, je me serais assis sur la roche, et aurais attendu. Seule, Galé était heureuse.

— Il ne faut pas trop la laisser manger, — dit Tanit-Zerga. — Elle ne pourrait pas nous suivre. Puis, demain, il faudra qu’elle travaille. Si elle prend un autre ourane, ce sera pour nous.


Tu as marché dans le désert. Tu sais que les premières heures de la nuit sont terribles. Quand la lune paraît, énorme et jaune, il semble qu’une âcre poussière s’élève et monte en buées suffocantes. On a un mouvement de mâchoire machinal et continu, comme pour broyer cette poussière qui pénètre dans la gorge en feu. Puis, est-ce l’habitude, une sorte de repos, de somnolence survient. On chemine sans penser. On oublie qu’on marche. Il faut qu’on butte pour s’en souvenir. Il est vrai qu’on butte souvent. Mais enfin, c’est supportable. « La nuit va finir, se dit-on, et avec elle, l’étape. Somme toute, je suis moins fatigué maintenant qu’au départ. » La nuit se termine, et c’est pourtant alors l’heure la plus atroce. On meurt de soif et on tremble de froid. Toute la fatigue revient en masse. L’horrible petit vent précurseur de l’aube, ne vous est d’aucun soulagement, au contraire. À chaque faux pas, on se répète : le prochain sera le dernier.

Voilà ce que ressentent, ce que disent les gens qui savent pourtant que dans quelques heures les attend une bonne halte, avec à boire, à manger…

Je souffrais abominablement. Tous les heurts se répercutaient dans ma pauvre épaule. À un moment, j’eus envie de m’arrêter, de m’asseoir. J’aperçus alors Tanit-Zerga. Les yeux presque clos, elle avançait. Il y avait sur son visage un indicible mélange de souffrance et de volonté. Je fermai moi-même les yeux, et continuai.

Telle fut la première étape. Au petit jour, nous nous arrêtâmes dans un creux de rocher. Bientôt la chaleur nous obligea à nous relever pour en trouver un autre plus profond. Tanit-Zerga ne mangea pas. Elle avala en revanche d’un trait sa demi-boîte d’eau. Elle resta assoupie tout le jour. Galé tournait autour de notre rocher en poussant de petits cris plaintifs.

Je ne parle pas de la seconde étape. Elle passa en horreur tout ce que l’on peut imaginer. Je souffris ce qu’il est humainement possible de souffrir dans le désert. Mais déjà je m’apercevais avec une infinie pitié que ma force d’homme commençait à prendre le dessus sur les nerfs de ma petite compagne. La pauvre enfant allait, sans un mot, son haïk, dont elle mâchonnait un coin, rabattu sur la face. Galé suivait.

Le puits vers lequel nous nous traînions était indiqué sur le papier de Cegheïr-ben-Cheïkh par le mot Tissaririn. Tissaririn est le duel de Tessarirt et veut dire deux arbres isolés.

Le jour naissait quand, enfin, j’aperçus les deux arbres, deux gommiers. Une lieue à peine nous en séparait, j’eus un hurlement de joie.

— Tanit-Zerga, courage, voilà le puits !

Elle écarta son voile, j’aperçus le pauvre visage angoissé.

— Tant mieux, — murmura-t-elle. — Tant mieux, parce qu’autrement…

Elle ne put achever.

Le dernier kilomètre, nous l’achevâmes presque en courant. On voyait déjà le trou, l’orifice du puits.

Enfin, nous l’atteignîmes.

Il était vide !


C’est une étrange sensation que de mourir de soif. D’abord, les souffrances sont terribles. Puis, elles s’apaisent. L’insensibilité vous gagne. De ridicules petits détails de votre vie surgissent, volent autour de vous comme des moustiques. Je me mis à me rappeler ma composition d’histoire pour l’entrée à Saint-Cyr, la campagne de Marengo. Obstinément, je me répétais : « J’ai dit que la batterie démasquée par Marmont au moment de la charge de Kellermann avait dix-huit pièces… Or, je me souviens, maintenant, elle n’était que de douze pièces. J’en suis sûr, de douze pièces.

Je répétai encore :

« De douze pièces. »

Et je tombai dans une sorte de coma.

J’en fus tiré par la sensation d’un fer rouge sur mon front. J’ouvris les yeux. Tanit-Zerga était penchée sur moi. C’était sa main qui me brûlait ainsi.

— Lève-toi, — me dit-elle. — Partons.

— Partir, Tanit-Zerga ! Le désert est en feu, le soleil est au zénith. Il est midi.

— Partons, — répéta-t-elle.

Alors, je vis qu’elle délirait.

Elle était debout : son haïk avait glissé à terre. La petite Galé y dormait en rond.

Tête nue, sans souci de l’effroyable soleil, elle répétait :

— Partons.

Un peu de raison me revint.

— Couvre ta tête, Tanit-Zerga. Couvre ta tête.

— Partons, — répéta-t-elle, — partons. Gâo est là, tout près, je le sens. Je veux revoir Gâo.

Je l’obligeai à s’asseoir, à mon côté, dans l’ombre d’une roche. Je sentis que toute force l’avait abandonnée. L’immense pitié qui me prit me rendit mon bon sens.

— Gâo est là, tout près, n’est-ce pas ? — dit-elle.

Et ses yeux qui brillaient devinrent suppliants.

— Oui, petite, petite fille aimée. Gâo est là. Mais pour Dieu, allonge-toi. Le soleil est mauvais.

— Ah ! Gâo, Gâo ! Je savais bien, — répéta-t-elle. — Je savais bien que je reverrais Gâo.

Elle s’était redressée sur son séant. Ses petites mains de feu étreignaient les miennes.

— Écoute. Il faut que je te dise, pour que tu puisses comprendre, pourquoi je savais que je reverrais Gâo.

— Tanit-Zerga, calme-toi, ma petite fille, calme-toi !

— Non, il faut que je te dise. C’était, il y a bien longtemps, au bord du fleuve qui a de l’eau, à Gâo, enfin, où mon père était prince… Eh bien, un jour, un jour de fête, il vint de l’intérieur des terres un vieux sorcier, vêtu de peaux et de plumes, avec un masque et un bonnet pointu, des castagnettes, deux najas dans un sac. Sur la place du village, où tous les nôtres faisaient cercle, il dansa la boussadilla. J’étais au premier rang, et parce que j’avais un collier de tourmaline rose, il vit bien que j’étais la fille d’un chef sonrhaï. Il me parla alors du passé, du grand empire mandingue, sur lequel mes pères ont régné, de nos ennemis, les féroces Kountas, de tout, enfin, puis il me dit…

— Calme-toi, petite fille.

— Puis il me dit : « N’aie crainte. Les jours peuvent être méchants pour toi, qu’importe, puisqu’un jour, à l’horizon, tu verras luire Gâo, non plus Gâo asservi et réduit au rang d’une infime bourgade nègre ; mais le Gâo splendide d’autrefois, la grande capitale du pays des noirs, Gâo régénéré, avec la mosquée à sept tours et aux quatorze coupoles de turquoise, avec les maisons aux frais patios, les jets d’eau, les jardins irrigués, tout emplis de grandes fleurs rouges et blanches… Alors, ce sera pour toi l’heure de la délivrance et de la royauté. »

Tanit-Zerga était maintenant droite. Sur nos têtes, autour de nous, partout, le soleil crépitait sur la hamada, la brûlait à blanc.

L’enfant tendit soudain le bras. Elle poussa un cri terrible.

— Gâo. Voilà Gâo.

Je regardai.

— Gâo, — répétait-elle. — Ah ! je le savais bien. Voilà les arbres et les fontaines, les coupoles et les tours, les palmiers, et les grandes fleurs rouges et blanches. Gâo !…

À l’horizon en flammes, une ville fantastique montait, en effet, étageait ses prodigieux édifices d’arc-en-ciel. Devant nos yeux agrandis, l’atroce mirage multipliait son abominable fièvre.

— Gâo, — criai-je, — Gâo.

Et, presque aussitôt, je poussai un autre cri, de douleur et d’horreur, celui-là. La petite main de Tanit-Zerga, je la sentis mollir dans la mienne. J’eus tout juste le temps de recevoir dans mes bras l’enfant, et de l’entendre me murmurer, comme dans un souffle :

— Alors, ce sera l’heure de la délivrance. L’heure de la délivrance et de la royauté.


Ce fut quelques heures plus tard, que, m’aidant du couteau qui lui avait servi deux jours auparavant à dépouiller la gazelle des dunes, je creusai dans le sable, au pied du rocher où elle avait rendu l’âme, la fosse où allait dormir Tanit-Zerga.

Quand tout fut prêt je voulus revoir le cher petit visage. J’eus une courte défaillance… Vite je ramenai sur la face brune le haïk blanc et je déposai dans la fosse le corps de l’enfant.

J’avais compté sans Galé.

La mangouste ne m’avait pas quitté des yeux, pendant tout le temps que j’accomplissais ma triste besogne. Quand elle entendit les premières poignées de sable rouler sur le haïk, elle poussa un cri strident. Je la regardai, je la vis, les yeux rouges, prête à bondir.

— Galé ! — suppliai-je.

Et je voulus la caresser.

Elle me mordit la main, puis, ayant sauté dans la fosse, se mit à gratter, écartant furieusement le sable.

Par trois fois, j’essayai de l’éloigner. Je sentais que jamais je n’arriverais au bout de ma tâche, et que, même si j’y parvenais, Galé resterait là et déterrerait le corps.

Ma carabine était à mes pieds. Une détonation secoua les échos de l’immense désert vide. L’instant d’après, Galé, couchée sur le cou de sa maîtresse, à l’endroit où je l’avais vue tant de fois, dormait elle aussi de son dernier sommeil.


Quand il n’y eut plus à la surface du sol qu’un léger tertre de sable piétiné, je me levai en chancelant, et m’en allai dans le désert, au hasard, vers le Sud. »




CHAPITRE XX


LE CERCLE EST FERMÉ


Au fond de la vallée de l’oued Mia, à l’endroit où un chacal avait crié, la nuit où Saint-Avit me dit avoir tué Morhange, un autre chacal, peut-être le même, cria de nouveau.

J’eus immédiatement la sensation que cette nuit-ci allait voir l’irrémédiable s’accomplir.

Nous étions assis, ce soir comme l’autre, sous la pauvre véranda aménagée au flanc de notre salle à manger. Un sol de plâtre, une balustrade de rondins croisés, quatre poutres supportant un toit d’alfa.

J’ai déjà dit que cette balustrade s’ouvrait largement sur le désert. Quand il eut fini de parler, Saint-Avit se leva et vint s’y accouder. Je le suivis.

— Et puis, — lui dis-je.

Il me regarda.

— Et puis, quoi ? Tu n’ignores pas, je pense, ce que tous les journaux ont raconté, comment je fus retrouvé, mourant de faim et de soif, par une harka aux ordres du capitaine Aymard, dans le pays des Aouelimiden, et amené à Tombouctou. Un mois durant, j’eus le délire. Ce que j’ai pu raconter, au cours de mes crises de fièvre chaude, je ne l’ai jamais su. Les officiers du cercle de Tombouctou, tu le comprends, ne se sont pas chargés de me le répéter. Quand je leur fis le récit de mes aventures, tel qu’il figure au rapport de la mission Morhange-Saint-Avit, je n’eus cependant pas de peine à comprendre, à la froideur polie avec laquelle ils écoutèrent mes explications, que la version officielle que je leur donnais devait différer sur certains points des détails qui m’étaient échappés dans mon délire.

On n’insista pas. Il resta acquis que le capitaine Morhange, ayant succombé à une insolation, avait été enterré par mes soins sur la berge de l’oued Tarhit, à trois étapes de Timissao. Tout le monde sentait bien les trous qu’il y avait dans mon récit. On devinait sans doute quelque drame mystérieux. Mais pour des preuves, c’était autre chose. Devant l’impossibilité de les réunir, on préféra étouffer ce qui n’aurait été qu’un inutile scandale. Mais tous ces détails, tu les connais d’ailleurs aussi bien que moi.

— Et… elle ? interrogeai-je timidement.

Il eut un sourire de triomphe. Triomphe de m’avoir ainsi conduit à ne plus songer ni à Morhange, ni à son crime, triomphe de sentir qu’il était parvenu à m’inoculer sa folie.

— Elle, — dit-il, — elle. Depuis six ans, je ne sais plus rien d’elle. Mais je la vois, je lui parle. Je songe à l’instant où je paraîtrai de nouveau en sa présence… Je me jetterai à ses pieds, et lui dirai seulement : « Pardonne, j’ai pu m’insurger sous ta loi. Je n’ai pas compris. Maintenant, je sais, et, tu vois, comme le lieutenant Ghiberti, je reviens. »

« Famille, honneur, patrie, disait le vieux Le Mesge, vous oublierez tout pour elle. » Le vieux Le Mesge est un homme stupide, mais il parlait par expérience. Il savait ce qu’avait pesé, devant Antinéa, la volonté des cinquante fantômes de la salle de marbre rouge.

« Et maintenant, me diras-tu à ton tour, cette femme, qu’est-elle au juste ? » Le sais-je bien moi-même ? Et d’ailleurs, que m’importe ! Que m’importe son passé et le mystère de ses origines, qu’elle soit la descendante avérée du Dieu des Mers et des sublimes Lagides, ou la bâtarde d’un ivrogne polonais et d’une fille du quartier Marbeuf.

Ces détails ont pu, à l’époque où j’eus la faiblesse d’être jaloux de Morhange, intéresser le ridicule amour-propre que les gens civilisés mêlent sans cesse aux choses de la passion. Mais j’ai tenu dans mes bras le corps d’Antinéa. Je ne veux plus rien savoir d’autre, ni si les champs fleurissent, ni ce qu’il adviendra du simulacre humain.

Je ne veux pas le savoir. Ou plutôt c’est parce que j’ai une vision trop exacte de cet avenir que je prétends m’anéantir dans la seule destinée qui en vaille la peine : une nature insondée et vierge, un amour mystérieux.


Une nature insondée et vierge. — Il faut que je t’explique. Une fois, dans une ville populeuse, un jour d’hiver, tout zébré de la suie qui retombe des noires cheminées d’usines et de ces affreux caravansérails que sont les maisons des faubourgs, j’ai suivi un enterrement.

Nous accompagnâmes le convoi dans la boue. L’église était récente, humide et pauvre. À part deux ou trois personnes, des parents abrutis par une douleur morne, tous les gens du cortège n’avaient dans les yeux qu’une idée : trouver un prétexte pour prendre la tangente. Ceux qui vinrent jusqu’au cimetière furent ceux qui ne trouvèrent pas ce prétexte. Je vois les murs gris avec les ifs miteux, les ifs, ces arbres de soleil et d’ombre, si beaux dans les paysages du Midi, sur une mince colline d’azur. Je vois les hideux croque-morts, en jaquettes graisseuses et tubes cirés. Je vois… Non, tiens, c’est horrible.

Près de la muraille, dans un canton reculé, un trou était creusé dans une affreuse glaise caillouteuse et jaune. C’est là qu’on laissa ce mort dont je ne me rappelle plus le nom.

Pendant qu’on l’y faisait glisser, je regardais mes mains, mes mains qui avaient pressé, dans un paysage d’une lumière unique, les mains d’Antinéa. Une immense pitié me prit de mon corps, une immense crainte de ce qui le menaçait dans ces grilles de boue. « Se peut-il, me répétai-je, que ce corps, ce cher corps, sans doute ce corps unique, en vienne aboutir là ! Non, non, corps précieux entre tous les trésors, je te le jure, je t’épargnerai cette ignominie, tu ne pourriras pas sous un numéro d’écrou, dans l’ordure d’un cimetière suburbain. Tes frères d’amour, les cinquante chevaliers d’orichalque, t’attendent, muets et graves, dans la salle de marbre rouge. Je saurai te ramener auprès d’eux. »


Un amour mystérieux. — Honte à celui qui étale le secret de ses amours. Le Sahara jalonne autour d’Antinéa son infranchissable barrière, c’est pourquoi les exigences les plus compliquées de cette femme sont en réalité plus pudiques et chastes que ne le sera ton mariage, avec son obscène luxe de publicité, les bans, les annonces, les faire-part informant un peuple gouailleur et vil qu’à telle date, à telle heure, tu auras l’avantage de violer ta petite vierge de quatre sous.


C’est tout, je crois bien, ce que j’avais à te dire. Non, quelque chose encore. Je te parlais tout à l’heure de la salle de marbre rouge. Il y a, au sud de Cherchell, la vieille Césarée, à l’ouest du petit fleuve Mazafran, sur une colline qui émerge au matin de brumes roses de la Mitidga, une mystérieuse pyramide de pierre. Les gens du pays l’appellent le Tombeau de la Chrétienne. C’est là que fut déposé le corps de l’aïeule d’Antinéa, cette Cléopâtre Séléné, fille de Marc-Antoine et de Cléopâtre. Placé sur le chemin des invasions, cet hypogée a gardé son trésor. Nul n’a jamais su découvrir la chambre peinte où repose, dans son cercueil de verre, le corps splendide. Ce qu’a fait l’aïeule, la petite-fille saura le dépasser en sombre magnificence. Au centre de la salle de marbre rouge, sur le rocher où palpite la plainte invisible de la fontaine ténébreuse, une plate-forme est ménagée. C’est là que s’érigera, sur son fauteuil d’orichalque, avec en tête le pschent et l’uræus d’or, avec en main le trident de Neptune, la femme merveilleuse dont je t’ai parlé, le jour où les cent vingt niches creusées en rond autour de son trône auront reçu chacune leur proie consentante et comblée.

Lorsque j’ai quitté le Hoggar, c’était, tu t’en souviens, la stalle 55 qui devait être la mienne. Depuis, je n’ai cessé de calculer, et j’ai conclu que c’est dans la stalle 80 ou 85 que je dois reposer. Mais des calculs peuvent être erronés qui se fondent sur une base aussi fragile que la fantaisie d’une femme. C’est pourquoi je suis sans cesse plus nerveux. Il faut se hâter, te dis-je, il faut se hâter.

— Il faut se hâter, — répétai-je, — comme dans un songe.

Il releva la tête avec une indicible expression de joie. Ses mains tremblaient de bonheur en serrant les miennes.

— Tu la verras, — répéta-t-il avec ivresse, — tu la verras.

Éperdu, il me prit dans ses bras, et m’y pressa longuement.

Une extraordinaire félicité nous submergeait l’un et l’autre, tandis que, riant tour à tour et pleurant comme des enfants, nous ne cessions de répéter :

— Hâtons-nous ! Hâtons-nous !


Subitement, une légère brise s’éleva qui fit bruire les touffes d’alfa de la toiture. Le ciel, de lilas très pâle, pâlit encore, et tout à coup une immense déchirure jaune le fendit à l’est. L’aube parut dans le désert vide. Au fond des bastions, ce furent des bruits sourds, des meuglements, des bruits de chaînes. Le poste s’éveillait.

Pendant quelques secondes, nous demeurâmes sans mot dire, l’œil fixé sur la piste du Sud, la piste par laquelle on gagne Temassinin, l’Éguéré, le Hoggar.

Un coup frappé derrière nous, à la porte de la salle à manger, nous fit tressaillir.

Entrez, — fit, d’une voix redevenue très dure, André de Saint-Avit.

Le maréchal des logis chef Châtelain était devant nous.

— Que me voulez-vous à cette heure ? demanda brusquement André de Saint-Avit.

Le sous-officier était au garde à vous.

— Excusez-moi, mon capitaine. Un indigène a été surpris cette nuit par la ronde aux environs du poste. Il ne se cachait d’ailleurs pas. Dès qu’il a été emmené d’ici, il a demandé à être conduit devant le commandant. Il était minuit, je n’ai pas voulu vous déranger.

— Qu’est-ce que c’est que cet indigène ?

— Un Targui, mon capitaine.

— Un Targui. Allez le chercher.

Châtelain s’effaça. Escorté par un de nos goumiers, l’homme était derrière lui.

Il pénétrèrent sur la terrasse.

Haut de six pieds, le nouveau venu était en effet un Targui. Le jour naissant luisait sur ses cotonnades d’un bleu noir. On voyait étinceler ses grands yeux sombres.

Quand il fut en face de mon compagnon, je vis un tressaillement aussitôt réprimé secouer les deux hommes.

Ils se regardèrent un instant en silence.

Puis, d’une voix très calme, le Targui dit, en s’inclinant :

— La paix soit avec toi, lieutenant de Saint-Avit.

De la même voix calme, André lui répondit :

— La paix soit avec toi, Cegheïr-ben-Cheïkh.


FIN



  1. Cette lettre, ainsi que le manuscrit qu’elle accompagne — celui-ci sous enveloppe spéciale cachetée — furent confiés au maréchal des logis Châtelain, du 3e spahis, par le lieutenant Ferrières, le 10 novembre 1903, jour du départ de cet officier pour le Tassili des Touareg Azdjer (Sahara central). Le maréchal des logis avait ordre de les remettre, lors de sa première permission, à M. Leroux, conseiller honoraire à la Cour d’appel de Riom, le plus proche parent du lieutenant Ferrières. Ce magistrat étant décédé subitement avant l’expiration du délai de dix ans fixé pour la publication du présent manuscrit, il en est résulté des difficultés qui ont retardé jusqu’aujourd’hui la publication dont il s’agit.
  2. H. Duveyrier, Désastre de la mission Flatters. Bull. Soc. géo., 1881.
  3. Doctrina Ptolemaci ab injuria recentiorum vendicata, sive Nilus Superior et Niger verus, hodiernus Eghiren, ab antiquis explorati. Paris in-8°, 1874, avec deux cartes. (Note de M. Leroux.)
  4. De nomine et genere populorum qui berberi vulgo dicuntur. Paris, in-4°, 1882. (Note de M. Leroux.)
  5. Je n’ai aucune indication sur la nature de la roche d’Éguéré, mais tout me porte à croire que la masse est de grès. H. Duveyrier, Les Touareg du Nord, p. 86, (Note de M. Leroux.)
  6. Autre désignation, en langue temahaq, du Hoggar. (Note de M. Leroux.)
  7. La route et les étapes de Tit à Timissao ont été en effet repérées, dès 1888, par le capitaine Bissuel. Les Touareg de l’Ouest, itinéraires 1 et 10, (Note de M. Leroux.)
  8. Il est peut-être bon de rappeler ici que les Figures de Proues sont précisément le titre d’un très remarquable recueil poétique, de Mme Delarue-Mardrus. (Note de M. Leroux.)
  9. Le capitaine Morhange semble avoir oublié dans cette énumération, par endroits fantaisiste, l’étymologie Ἀνθίνεα, forme dialectale dorienne de Ἀνθίνη, de Ἄνθος fleur, et qui signifierait qui est en fleur. (Note de M. Leroux.)
  10. On appelle généralement Touareg blancs les serfs nègres des Touareg. Tandis que les nobles sont vêtus de cotonnades bleues, ils sont vêtus de cotonnades blanches, d’où leur nom de Touareg blancs. Voir à ce propos Duveyrier, Les Touareg du Nord, p. 292. (Note de M. Leroux.)
  11. Comment le Voyage à l’Atlantide a-t-il échoué à Dax ? Je n’ai trouvé jusqu’ici qu’une hypothèse satisfaisante : il aurait été découvert en Afrique par le voyageur de Béhagle, membre de la Société Roger-Ducos, qui fit ses études au collège de Dax et séjourna ensuite à plusieurs reprises dans cette ville. (Note de M. Leroux.)
  12. Variot. L’anthropologie galvanique. Paris, 1890. (Note de M. Leroux.)
  13. En berbère, tànit signifie source ; zerga est le féminin de l’adjectif azreg, bleu. (Note de M. Leroux.)
  14. Il m’a été donné de retrouver sur le livre d’or de l’Imprimerie Nationale les noms des chefs touaregs et de ceux qui les accompagnèrent dans leur visite, M. Henry Duveyrier et le comte Bielowsky. (Note de M. Leroux.)
  15. Coran, chapitre 66, verset 17 (Note de M. Leroux).
  16. Cf. les comptes rendus et le Bulletin de la Société de Géographie de Paris (1897), pour les croisières sur le Niger du commandant de la région de Tombouctou, le colonel Joffre, des lieutenants Baudry et Bluset et du Père Hacquart, de la Congrégation des Pères Blancs. (Note de M. Leroux)
  17. Gabriele d’Annunzio, Les Vierges aux rochers. Cf. la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1896, page 867 et passim.