L’Attente (Sainte-Beuve)

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L’ATTENTE


imité de schiller.


La grille s’ouvre ! il est bien l’heure ;
J’entends comme un verrou crier…
Non ; c’est un jonc qu’un souffle effleure ;
C’est la brise du soir qui pleure
Dans des branches de coudrier.

Oh ! pour mieux recevoir ma jeune bien-aimée,
Feuillage, embellis-toi ; fleurissez, verts gazons ;
Berceaux, pour mieux couvrir sa pudeur enflammée,
En alcôve entr’ouvrez vos discrètes cloisons ;

Et quand son pied, pliant sous un beau corps qui penche,
Cherchera sou chemin jusqu’à moi qui l’attends,
Longs rameaux, qu’au passage écarte sa main blanche,
Jouez dans ses cheveux, sans l’arrêter longtemps !

Silence ! derrière la haie
Qui donc court si vite ? avançons !…
Non, c’est un oiseau qui s’effraie
Et s’enfuit, comme si l’orfraie
Planait d’en haut sur les buissons.

Jour, ton flambeau pâlit ; hâte-toi de l’éteindre !
Vers d’autres horizons quand tu t’en es allé,
La Nuit au ciel désert se glisse sans rien craindre,
Silencieuse, en noir et le front étoilé.
La confidence éclose à ta lueur si douce,
Ô Nuit, loin des jaloux, fuit l’œil ardent du jour.
Oh ! que ton astre seul, sur le tapis de mousse,
Argenté à nos fronts nus les rougeurs de l’amour !

Mais quoi ? l’on dirait qu’on appelle ;
C’est comme sa voix qu’on entend…
Non, pas encor… ce n’est pas elle ;
C’est un cygne qui bal de l’aile
Et qui fait des ronds dans l’étang.

Autour de moi dans l’air montent mille harmonies ;
La cascade à deux pas murmure comme un chant ;
Une dernière fois levant ses fleurs jaunies,
La tige encor se tourne aux baisers du couchant ;
Demi-voilée à l’œil la pêche veloutée,
Ou sous le pampre vert la grappe au sein vermeil,
Sourit en se cachant, pareille à Galatée ;
Un vent humide arrose où passa le soleil.

Pourtant la voici… Rien n’empêche
D’entendre son pas dans le bois.
Non… ce n’est qu’une feuille sèche,
Ou la poire mûre ou la pêche
Qui tombe à terre de son poids.

La teinte du couchant de plus en plus s’efface ;
L’aile du crépuscule en éteint les couleurs.
La Lune, alors, ôtant le voile de sa face,
Regarde sans témoins, se penche sur les fleurs,
Telle une fiancée autour de sa corbeille ;
Et la Terre, posant son beau front endormi,
Semble une jeune épouse, et sous le ciel sommeille,
Longs cheveux, seins épars, bras ployés à demi,

Mais dans la brume fantastique
J’ai vu sa robe d’un blanc pur…
Non, c’est le marbre d’un portique.
Une Pomone, un Mars antique,
Sous les ifs au feuillage obscur.

Pourquoi battre si vite à ces folles idées,
Mon cœur ? mon pauvre cœur, pourquoi t’enfler ainsi,
Et dans mon sein bondir à vagues débordées ?
J’ai beau regarder… rien… Je me dévore ici ;
L’ombrage est sans fraîcheur… Oh ! pourvu qu’elle vienne !
Oh ! seulement l’entendre ! oh ! seulement la voir !
Seulement son soupir, ou sa main dans la mienne,
Ou les plis de son schall qui flotte au vent du soir !

Et durant l’ardente prière
Déjà luisait l’heureux moment ;
Car elle, arrivant par derrière,
M’avait aperçu la première,
Et couvrait de baisers l’amant.