L’Aube (Jean-Christophe)/III

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Paul Ollendorff (Tome 1p. 137-205).
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III


E la faccia del sol nascere ombrata
Purg. XXX

Il avait fallu céder. Malgré l’obstination d’une résistance héroïque, les coups avaient eu raison de sa mauvaise volonté. Tous les matins, trois heures, et trois heures, tous les soirs, Christophe était placé devant l’instrument de torture. Crispé d’attention et d’ennui, de grosses larmes coulant le long de ses joues et de son nez, il remuait sur les touches blanches et noires ses petites mains rouges, souvent gourdes de froid, sous la menace de la règle qui s’abattait à chaque fausse note, et des vociférations de son maître, qui lui étaient plus odieuses encore que les coups. Il pensait qu’il haïssait la musique. Il s’appliquait pourtant avec un acharnement, que la peur de Melchior ne suffisait pas à expliquer. Certains mots du grand-père avaient fait impression sur lui. Le vieux, voyant pleurer son petit-fils, lui avait dit avec cette gravité dont il ne se départait pas avec l’enfant, qu’il valait bien la peine de souffrir un peu pour le plus bel art et le plus noble qui fût donné aux hommes, pour leur consolation et pour leur gloire. Et Christophe, qui était reconnaissant à son grand-père de ce qu’il lui parlait comme à un homme, avait été secrètement touché par cette naïve parole, qui s’accordait avec son stoïcisme enfantin et son orgueil naissant.

Mais, plus que tous les arguments, le souvenir profond de certaines émotions musicales l’attacha malgré lui, l’asservit, pour la vie, à cet art détesté, contre qui il tentait en vain de se révolter.

Il y avait dans la ville, comme c’est l’habitude en Allemagne, un théâtre qui jouait l’opéra, l’opéra-comique, l’opérette, le drame, la comédie, le vaudeville, et tout ce qui pouvait se jouer, de tous les genres et de tous les styles. Les représentations avaient lieu trois fois par semaine, de six à neuf heures du soir. Le vieux Jean-Michel n’en manquait pas une, et témoignait à toutes un intérêt égal. Il emmena une fois avec lui son petit-fils. Plusieurs jours à l’avance, il lui avait raconté longuement le sujet de la pièce. Christophe n’y avait rien compris ; mais il avait retenu qu’il y aurait des choses terribles ; et, tout en brûlant du désir de les voir, il en avait grand peur, sans oser se l’avouer. Il savait qu’il y aurait un orage, et il craignait d’être foudroyé. Il savait qu’il y aurait une bataille, et il n’était pas sûr de ne pas être tué. La veille, dans son lit, il en avait une véritable angoisse ; et, le jour de la représentation, il souhaitait presque que grand-père fût empêché de venir. Mais l’heure approchant et grand-père ne venant pas, il commençait à se désoler, et regardait à tout instant à la fenêtre. Enfin le vieux parut, et ils partirent ensemble. Le cœur lui sautait dans la poitrine ; il avait la langue sèche, il ne pouvait articuler une syllabe.

Ils arrivèrent à cet édifice mystérieux, dont il était souvent question dans les entretiens de la maison. À la porte, Jean-Michel rencontra des gens de connaissance ; et le petit, qui lui serrait la main très fort, tant il avait peur de le perdre, ne comprenait pas comment ils pouvaient causer tranquillement et rire, en cet instant.

Grand-père s’installa à sa place habituelle, au premier rang, derrière l’orchestre. Il s’appuyait sur la balustrade, et commençait aussitôt avec la contrebasse une interminable conversation. Il se trouvait là dans son milieu ; là, on l’écoutait parler, à cause de son autorité musicale ; et il en profitait : on peut même dire qu’il en abusait. Christophe était incapable de rien entendre. Il était écrasé par l’attente du spectacle, par l’aspect de la salle qui lui paraissait magnifique, par l’affluence du public, qui l’intimidait horriblement. Il n’osait tourner la tête, croyant que tous les regards étaient fixés sur lui.

Il serrait convulsivement entre ses genoux sa petite casquette ; et il fixait le rideau magique avec des yeux ronds.

Enfin on frappa les trois coups. Grand-père se moucha, tira de sa poche le libretto, qu’il ne manquait jamais de suivre scrupuleusement, au point de négliger parfois ce qui se passait sur la scène ; et l’orchestre commença de jouer. Dès les premiers accords, Christophe se sentit tranquillisé. Dans ce monde des sons, il était comme chez lui ; et, à partir de ce moment, quelque extravagant que fût le spectacle, tout lui parut naturel.

Le rideau s’était levé, découvrant des arbres en carton, et des êtres qui n’étaient pas beaucoup plus réels. Le petit regardait, béant d’admiration ; mais il n’était pas surpris. Cependant, la pièce se passait dans un Orient de fantaisie, dont il ne pouvait avoir aucune idée. Le poème était un tissu d’inepties, où il était impossible de se reconnaître. Christophe n’y voyait goutte : il confondait tout, prenait un personnage pour un autre, tirait son grand-père par la manche, pour lui poser des questions saugrenues, qui prouvaient qu’il n’avait rien compris. Et non seulement il ne s’ennuyait pas, mais il était passionnément intéressé. Sur l’imbécile libretto, il bâtissait un roman de son invention, qui n’avait aucun rapport avec ce que l’on jouait : à tout instant les événements le démentaient, et il fallait le remanier, mais cela ne troublait pas l’enfant. Il avait fait son choix parmi les êtres qui évoluaient sur la scène, avec des cris variés ; et il suivait, palpitant, les destinées de ceux à qui il avait accordé ses sympathies. Surtout il était troublé par une belle personne, entre deux âges, qui avait de longs cheveux blond ardent, des yeux d’une largeur exagérée, et qui marchait pieds nus. Les invraisemblances monstrueuses de la mise en scène ne le choquaient point. Ses yeux aigus d’enfant ne remarquaient pas la laideur grotesque des acteurs, énormes et charnus, les choristes difformes de toutes les dimensions, alignés sur deux rangs, la niaiserie des gestes, les faces congestionnées par les hurlements, les perruques touffues, les hauts talons du ténor, et le fard de sa belle amie, au visage tatoué de coups de crayon multicolores. Il était dans l’état d’un amoureux, à qui sa passion ne permet plus de voir l’objet aimé, comme il est. Le merveilleux pouvoir d’illusion, qui est le propre des enfants, arrêtait au passage toutes les sensations déplaisantes, et les transformait à mesure.

La musique surtout opérait ces miracles. Elle baignait les objets d’une atmosphère vaporeuse, où tout devenait beau, noble et désirable. Elle communiquait à l’âme un besoin éperdu d’aimer ; et en même temps, elle lui offrait de toutes parts des fantômes d’amour, pour remplir le vide qu’elle-même avait creusé. Le petit Christophe était éperdu d’émotion. Il y avait des mots, des gestes, des phrases musicales, qui le mettaient mal à l’aise ; il n’osait plus lever les yeux, il ne savait pas si c’était mal ou bien, il rougissait et pâlissait tour à tour : il en avait, par moments, des gouttes de sueur au front ; et il tremblait que tous les gens qui étaient là s’aperçussent de son trouble. Quand arrivèrent les catastrophes inévitables, qui fondent sur les amants, au quatrième acte des opéras, afin de fournir au ténor et à la prima-donna l’occasion de faire valoir leurs cris les plus aigus, l’enfant crut qu’il allait étouffer ; il avait la gorge douloureuse, comme quand il avait pris froid ; il se serrait le cou avec ses mains, il ne pouvait plus avaler sa salive : il était gonflé de larmes ; il avait les mains et les pieds glacés. Heureusement que grand-père n’était pas beaucoup moins ému. Il jouissait du théâtre avec une naïveté d’enfant. Aux passages dramatiques il toussotait d’un air indifférent, pour cacher son trouble ; mais Christophe le voyait bien ; et cela lui faisait plaisir. Il faisait horriblement chaud, Christophe tombait de sommeil, et il avait très mal où il était assis. Mais il pensait uniquement : « Y en a-t-il encore pour longtemps ? Pourvu que ce ne soit pas fini ! » — Et brusquement, tout fut fini, sans qu’il comprît pourquoi. Le rideau tomba, tout le monde se leva, l’enchantement était rompu.

Ils revinrent dans la nuit, les deux enfants ensemble, le vieux, et le petit. Quelle belle nuit ! Quel calme clair de lune ! Ils se taisaient tous deux, ruminant leurs souvenirs. Enfin le vieux lui dit :

— Es-tu content, petit ?

Christophe ne pouvait pas répondre ; il était encore tout intimidé par son émotion, et il ne voulait pas parler, pour ne pas briser le charme ; il dut faire un effort, pour murmurer tout bas, avec un gros soupir :

— Oh ! oui !

Le vieux sourit. Après un temps, il reprit :

— Vois-tu quelle chose admirable est le métier de musicien ? Créer de tels êtres, ces spectacles merveilleux, y a-t-il rien de plus glorieux ? C’est être Dieu sur terre.

Le petit fut saisi. Quoi ! c’était un homme qui avait créé tout cela ! Il n’y avait pas songé. Il lui semblait presque que cela s’était fait tout seul, que c’était l’œuvre de la nature. Un homme, un musicien, comme il serait un jour ! Oh ! être cela un jour, un seul jour ! Et puis après… après, tout ce qu’on voudra ! mourir, s’il faut ! Il demanda :

— Qui est-ce, grand-père, celui qui a fait cela ?

Grand-père lui parla de François-Marie Hassler, un jeune artiste allemand, qui habitait Berlin, et qu’il avait connu jadis. Christophe écoutait, tout oreilles. Brusquement, il dit :

— Et toi, grand-père ?

Le vieux eut un tressaillement.

— Quoi ? demanda-t-il.

— Est-ce que tu en as fait, toi aussi, de ces choses ?

— Certainement, fit le vieux d’une voix fâchée.

Il se tut ; et après quelques pas, il soupira profondément. C’était une des douleurs de sa vie. Il avait toujours désiré écrire pour le théâtre ; et l’inspiration l’avait toujours trahi. Il avait bien dans ses cartons un ou deux actes de sa façon ; mais il conservait si peu d’illusion sur leur valeur, qu’il n’avait jamais osé les soumettre au jugement de personne.

Ils ne se dirent plus un mot, jusqu’à ce qu’ils fussent rentrés. Ils ne dormirent ni l’un ni l’autre. Le vieux avait de la peine. Il avait pris sa Bible pour se consoler. — Christophe repassait dans son lit tous les événements de la soirée ; il se rappelait les moindres détails, et la fille aux pieds nus lui réapparaissait. Quand il allait s’assoupir, une phrase de musique résonnait à son oreille, aussi distinctement que si l’orchestre était là ; il tressautait de tout son corps ; il se soulevait sur son oreiller, la tête ivre de musique, et il pensait : « Un jour, j’en écrirai aussi, moi. Oh ! est-ce que je pourrai jamais ?

À partir de ce moment, il n’eut plus qu’un désir : retourner au théâtre ; et il se remit, au travail avec d’autant plus d’ardeur, qu’on lui fit du théâtre la récompense de son travail. Il ne songeait plus qu’à cela : pendant la moitié de la semaine, il pensait au spectacle passé ; et il pensait au spectacle prochain, pendant l’autre moitié. Il tremblait de tomber malade pour la représentation ; et sa crainte lui faisait éprouver souvent les symptômes de trois ou quatre maladies. Le jour venu, il ne dînait pas, il s’agitait comme une âme en peine, il allait regarder cinquante fois l’horloge, il croyait que le soir n’arriverait jamais ; enfin, n’y tenant plus, il partait de la maison une heure avant l’ouverture des bureaux, de peur de ne pas trouver de place ; et, comme il était le premier dans la salle déserte, il commençait à s’inquiéter. Son grand-père lui avait raconté que deux ou trois fois le public n’étant pas assez nombreux, les comédiens avaient préféré ne pas jouer et rendre le prix des places. Il guettait les arrivants, il les comptait, il pensait : « Vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq… oh ! ce n’est pas assez… jamais ce ne sera assez ! » et quand il voyait entrer au balcon ou à l’orchestre quelque personnage d’importance, il avait le cœur plus léger ; il se disait : « Celui-là, ils n’oseront pas le renvoyer. Sûrement, ils joueront pour lui. » — Mais il n’était pas convaincu ; il ne commençait à se rassurer, que quand les musiciens s’installaient. Encore craignait-il jusqu’au dernier moment que le rideau se levât, et que l’on annonçât, comme l’on fit un soir, un changement de spectacle. Il regardait avec ses petits yeux de lynx sur le pupitre de la contrebasse, pour voir si le titre inscrit sur son cahier était celui de la pièce attendue. Et quand il avait bien vu, deux minutes après, il regardait de nouveau pour s’assurer qu’il ne s’était pas trompé. — Le chef d’orchestre n’était pas encore là. Sûrement il était malade. — On s’agitait derrière le rideau, on entendait un bruit de voix et de pas précipités. C’était un accident, un malheur imprévu ? — Le silence se rétablissait. Le chef d’orchestre était à son poste. Tout semblait enfin prêt… On ne commençait pas ! Mais que se passait-il donc ? — Il bouillait d’impatience. — Enfin le signal retentissait. Il avait des battements de cœur. L’orchestre préludait ; et, pendant quelques heures, Christophe nageait dans une félicité, que troublait seulement l’idée qu’elle finirait tout à l’heure.


À quelque temps de là, un événement musical vint surexciter encore plus les pensées de Christophe. François-Marie Hassler, l’auteur du premier opéra qui l’avait si profondément bouleversé, allait venir. Il devait diriger un concert de ses œuvres. La ville fut en émoi. Le jeune maître était violemment discuté en Allemagne ; et, pendant quinze jours, il ne fut question que de lui dans toutes les conversations. Ce fut bien autre chose, quand il fut arrivé. Les amis de Melchior, et ceux du vieux Jean-Michel, venaient constamment aux nouvelles ; et ils en apportaient d’extravagantes sur les habitudes du musicien et ses excentricités. L’enfant suivait ces récits avec une attention passionnée. L’idée que le grand homme était là, dans sa ville, qu’il respirait le même air que lui, qu’il foulait les mêmes pavés, le jetait dans un état d’exaltation muette. Il ne vivait plus que dans l’espérance de le voir.

Hassler était descendu au palais, où le grand-duc lui avait offert l’hospitalité. Il ne sortait guère que pour aller au théâtre diriger les répétitions, où Christophe n’était pas admis ; et comme il était fort indolent, il allait et revenait toujours dans la voiture du prince. Christophe avait donc fort peu d’occasions de le contempler ; et il ne réussit qu’une fois à apercevoir au passage, au fond de la voiture, son manteau de fourrure, bien qu’il perdît des heures à l’attendre dans la rue, donnant de forts coups de pied et de poing à droite, à gauche, devant et derrière, pour conquérir et maintenir sa place au premier rang des badauds. Il se consolait, en passant la moitié de ses journées à guetter les fenêtres du palais, qu’on lui avait désignées comme étant celles du maître. Le plus souvent, il ne voyait que les volets ; car Hassler se levait tard, et les fenêtres restaient fermées presque toute la matinée. C’est ce qui avait fait dire aux gens bien informés que Hassler ne pouvait supporter le jour, et qu’il vivait dans une nuit perpétuelle.

Enfin Christophe fut admis à approcher son héros. C’était le jour du concert. Toute la ville était là. Le grand-duc et sa cour occupaient la grande loge princière, surmontée d’une couronne, que tenaient dans les airs, avec des ronds de jambes, deux chérubins joufflus. Le théâtre avait un aspect de gala. La scène était ornée de branches de chêne et de lauriers fleuris. Tous les musiciens de quelque valeur s’étaient fait honneur de tenir leur partie dans l’orchestre. Melchior était à son poste, et Jean-Michel dirigeait les chœurs.

Lorsque Hassler parut, une acclamation monta de toutes parts, et les dames se levaient afin de mieux le voir. Christophe le dévorait des yeux. Hassler avait une figure jeune et fine, mais déjà un peu bouffie et fatiguée ; les tempes étaient dégarnies ; une calvitie précoce se montrait au sommet du crâne, parmi les cheveux blonds qui frisaient. Ses yeux bleus étaient d’un regard vague. Il avait une petite moustache blonde, et une bouche expressive, qui restait rarement en repos, contractée par mille mouvements imperceptibles. Il était grand, et se tenait mal, non par gêne, mais par fatigue ou par ennui. Il dirigeait avec une souplesse capricieuse, de tout son grand corps dégingandé, qui ondulait, comme sa musique, avec des gestes tour à tour caressants et cassants. On voyait qu’il était prodigieusement nerveux ; et sa musique était son exact reflet. Cette vie trépidante et saccadée pénétrait l’apathie ordinaire de l’orchestre. Christophe haletait ; malgré sa crainte d’attirer sur lui les regards, il ne pouvait rester immobile à sa place ; il s’agitait, il se levait, et la musique lui causait de si violentes secousses, et si inattendues, qu’il était contraint de remuer la tête, les bras, les jambes, au grand dommage de ses voisins, qui se garaient comme ils pouvaient de ses ruades. Au reste, tout le public était dans l’enthousiasme, fasciné par le succès, bien plus que par les œuvres. À la fin, il y eut un orage d’applaudissements et de cris, où les trompettes de l’orchestre, selon la mode allemande, mêlèrent leurs clameurs triomphales, pour saluer le vainqueur. Christophe tressaillait d’orgueil, comme si ces honneurs étaient pour lui. Il jouissait de voir le visage de Hassler s’illuminer d’un contentement enfantin. Les dames jetaient des fleurs, les hommes agitaient leurs chapeaux ; et ce fut une ruée du public vers l’estrade. Chacun voulait serrer la main du maître. Christophe vit une des enthousiastes porter cette main à ses lèvres, et une autre dérober le mouchoir, que Hassler avait laissé sur le coin de son pupitre. Il voulut, lui aussi, arriver à l’estrade, bien qu’il ne sût pas du tout pourquoi ; car s’il s’était trouvé en ce moment près de Hassler, il se serait enfui aussitôt, d’émotion et de peur. Mais il donnait de toute sa force des coups de tête, comme un bélier, dans les robes et les jambes qui le séparaient de Hassler. — Il était trop petit. Il ne put arriver.

Heureusement, grand-père vint le prendre à la sortie du concert, pour l’emmener à une sérénade qu’on donnait à Hassler. C’était la nuit, on avait allumé des torches. Tous les musiciens de l’orchestre étaient là. On ne s’entretenait que des œuvres merveilleuses que l’on venait d’entendre. On arriva devant le palais, et on se disposa sans bruit sous les fenêtres du maître. On affectait des airs mystérieux, bien que tout le monde fût au courant, et Hassler comme les autres, de ce qu’on allait faire. Dans le beau silence de la nuit, on commença de jouer certaines pages célèbres de Hassler. Il parut à la fenêtre avec le prince, et on hurla en leur honneur. Ils saluaient, tous les deux. Un domestique vint, de la part du prince, inviter les musiciens à entrer au palais. Ils traversèrent des salles dont les murs étaient badigeonnés de peintures, qui représentaient des hommes nus avec des casques : ils étaient de couleur rougeâtre, et faisaient des gestes de défi. Le ciel était couvert de gros nuages, pareils à des éponges. Il y avait aussi des hommes et des femmes en marbre vêtus de pagnes en tôle. On marchait sur des tapis si doux, qu’on n’entendait pas ses pas ; et on pénétra dans une salle, où il faisait clair comme en plein jour, et où des tables étaient chargées de boissons et de choses excellentes.

Le grand-duc était là ; mais Christophe ne le vit pas : il n’avait d’yeux que pour Hassler. Hassler s’avança vers eux, il les remercia ; il cherchait ses mots, s’embarrassa dans une phrase, et s’en tira par une saillie burlesque qui fit rire tout le monde. On se mit à manger. Hassler prit à part quatre ou cinq musiciens. Il distingua grand-père, et lui dit quelques mots très flatteurs ; il se rappelait que Jean-Michel avait été un des premiers à faire exécuter ses œuvres ; et il dit qu’il avait souvent entendu parler de son mérite par un ami, qui avait été l’élève de grand-père. Grand-père se confondit en remerciements ; il riposta par des louanges si énormes, que malgré son adoration pour Hassler, le petit en eut honte. Mais Hassler semblait les trouver très agréables et naturelles. Enfin grand-père, qui s’était perdu dans son amphigouri, tira Christophe par la main, et le présenta à Hassler. Hassler sourit à Christophe, lui caressa négligemment la tête ; et, quand il sut que le petit aimait sa musique, et qu’il ne dormait plus depuis plusieurs nuits, dans l’attente de le voir, il le prit dans ses bras, et le questionna amicalement. Christophe, rouge de plaisir et muet de saisissement, n’osait pas le regarder. Hassler lui prit le menton, le força à lever le nez. Christophe se hasarda : les yeux de Hassler étaient bons et rieurs ; il se mit à rire aussi. Puis il se sentit si heureux, si admirablement heureux dans les bras de son cher grand homme, qu’il fondit en larmes. Hassler fut touché par cet amour naïf ; il se fit plus affectueux encore, il embrassa le petit, et lui parla avec une tendresse maternelle. En même temps, il disait des mots drôles, et il le chatouillait pour le faire rire ; et Christophe ne pouvait s’empêcher de rire au milieu de ses larmes. Bientôt il fut familiarisé tout à fait, il répondit à Hassler sans aucune gêne ; et, de lui-même, il se mit à lui raconter à l’oreille tous ses petits projets, comme si Hassler et lui étaient de vieux amis : comment il voulait être musicien comme Hassler, faire de belles choses comme Hassler, devenir un grand homme. Lui, qui avait toujours honte, il parlait avec une entière confiance, il ne savait ce qu’il disait, il était dans une sorte d’extase. Hassler riait de son babillage. Il dit :

— Quand tu seras grand, quand tu seras devenu un brave musicien, tu viendras me voir à Berlin. Je ferai quelque chose de toi.

Christophe était trop ravi pour répondre. Hassler le taquina :

— Tu ne veux pas ?

Christophe hocha la tête avec énergie, cinq à six fois, pour affirmer que si.

— Alors, c’est convenu ?

Christophe recommença sa mimique.

— Embrasse-moi, au moins !

Christophe jeta ses bras autour du cou de Hassler et le serra de toutes ses forces.

— Allons, diable, tu me mouilles ! laisse-moi ! veux-tu bien te moucher !

Hassler riait, et il moucha lui-même l’enfant honteux et heureux. Il le déposa à terre, puis le prit par la main, le mena à une table, bourra ses poches de gâteaux, et le laissa en lui disant :

— Au revoir ! Souviens-toi de ce que tu m’as promis.

Christophe nageait dans le bonheur. Le reste du monde n’existait plus pour lui. Il ne se souvint plus de rien de ce qui se passa dans la soirée ; il suivait avec amour tous les jeux de physionomie et les gestes de Hassler. Un mot de lui le frappa. Hassler tenait un verre ; il parlait, et son visage s’était subitement contracté ; il disait :

— La joie de telles journées ne doit pas nous faire oublier nos ennemis. On ne doit jamais oublier ses ennemis. Il n’a pas dépendu d’eux que nous ne fussions écrasés. Il ne dépendra pas de nous qu’ils ne soient écrasés. C’est pourquoi mon toast sera qu’il y a des gens à la santé desquels… nous ne buvons pas !

Tout le monde avait applaudi, et ri de ce toast original ; et Hassler avait ri avec les autres, et repris son air de bonne humeur. Mais Christophe était gêné. Bien qu’il ne se permît pas de discuter les actes de son héros, il lui déplaisait qu’il eût pensé à des choses laides, quand il ne devait y avoir, ce soir-là, que des figures et des pensées lumineuses. Mais il ne se rendait pas bien compte de ce qu’il sentait ; et cette impression fut vite chassée par l’excès de sa joie, et le petit doigt de champagne qu’il but dans la coupe de grand-père.

Au retour, grand-père ne cessait de parler tout seul : les éloges qu’il avait reçus de Hassler le transportaient ; il s’écriait que Hassler était un génie, comme on n’en voit qu’un par siècle. Christophe se taisait, renfermant dans son cœur son ivresse amoureuse : Il l’avait embrassé, Il l’avait tenu dans ses bras ! Qu’Il était bon ! Qu’Il était grand !

— Ah ! pensait-il, dans son petit lit, en embrassant passionnément son oreiller, je voudrais mourir, mourir pour lui !


Le brillant météore, qui avait passé un soir dans le ciel de la petite ville, eut une influence décisive sur l’esprit de Christophe. Pendant toute son enfance, ce fut le modèle vivant, sur lequel il eut les yeux fixés ; et c’est à son exemple que le petit homme de six ans décida, lui aussi, qu’il écrirait de la musique. À vrai dire, il y avait longtemps déjà qu’il en faisait sans s’en douter ; et il n’avait pas attendu, pour composer, de savoir qu’il composait.

Tout est musique pour un cœur musicien. Tout ce qui vibre, et se meut, et s’agite, et palpite, les jours d’été ensoleillés, les nuits où le vent siffle, la lumière qui coule, le scintillement des astres, les orages, les chants d’oiseaux, les bourdonnements d’insectes, les frémissements des arbres, les voix aimées ou détestées, les bruits familiers du foyer, de la porte qui grince, du sang qui gonfle les artères dans le silence de la nuit, — tout ce qui est, est musique : il ne s’agit que de l’entendre. Toute cette musique des êtres résonnait en Christophe. Tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il sentait se muait en musique, sans qu’il s’en aperçut. Il était comme une ruche bourdonnante d’abeilles. Mais nul ne le remarquait. Lui, moins que personne.

Comme tous les enfants, il chantonnait sans cesse. À toute heure du jour, quelque chose qu’il fît ; — qu’il se promenât dans la rue, en sautillant sur un pied ; — ou que vautré sur le plancher de grand-père, et la tête dans ses mains, il fût plongé dans les images d’un livre ; — ou qu’assis sur sa petite chaise, dans le coin le plus obscur de la cuisine, il rêvassât sans penser à rien, tandis que la nuit tombait ; — toujours on entendait le murmure monotone de sa petite trompette, bouche close, et les joues gonflées, ou s’ébrouant des lèvres. Cela durait des heures, sans qu’il s’en lassât. Sa mère n’y faisait pas attention ; puis, brusquement, elle en criait d’impatience.

Quand il était las de cet état de demi-somnolence, il était pris d’un besoin de se remuer et de faire du bruit. Alors, il se faisait des musiques, qu’il chantait à tue-tête. Il en avait fabriqué pour toutes les occasions de sa vie. Il en avait pour quand il barbotait dans sa cuvette, le matin, comme un petit canard. Il en avait pour quand il montait au tabouret de piano, devant l’instrument détesté, — et surtout quand il en descendait : — celle-ci était bien plus brillante que l’autre. — Il en avait pour quand maman apportait la soupe sur la table : — il la précédait alors, en sonnant des fanfares. — Il se jouait à lui-même des marches triomphales, pour se rendre solennellement de la salle à manger à sa chambre à coucher. Parfois, à cette occasion, il organisait des cortèges avec ses deux petits frères : tous trois défilaient gravement, à la suite l’un de l’autre ; et chacun avait sa marche. Mais Christophe se réservait, comme de juste, la plus belle. Chacune de ces musiques était affectée rigoureusement à une occasion spéciale ; et Christophe n’aurait jamais eu l’idée de les confondre. Tout autre s’y serait trompé ; mais il y distinguait des nuances d’une précision lumineuse.

Un jour que, chez grand-père, il tournait autour de la chambre, en tapant des talons, la tête en arrière, et le ventre en avant, il tournait, tournait indéfiniment, à se rendre malade, en exécutant une de ses compositions, — le vieux, qui se faisait la barbe, s’arrêta de se raser, et, la figure toute barbouillée de savon, il le regarda et dit :

— Qu’est-ce que tu chantes donc, gamin ?

Christophe répondit qu’il ne savait pas.

— Recommence ! dit Jean-Michel.

Christophe essaya : il ne put jamais retrouver l’air. Fier de l’attention de grand-père, il voulut faire admirer sa belle voix, en chantant à sa façon un grand air d’opéra ; mais ce n’était pas là ce que demandait le vieux. Jean-Michel se tut, et parut ne plus s’occuper de lui. Mais il laissait la porte de sa chambre entr’ouverte, tandis que le petit s’amusait seul dans la pièce à côté.

Quelques jours après, Christophe était en train de jouer, avec les chaises disposées en cercle autour de lui, une comédie musicale, qu’il s’était fabriquée avec les bribes de ses souvenirs de théâtre ; et il exécutait avec un grand sérieux, sur un air de menuet, comme il avait vu faire, des pas et des révérences, qu’il adressait au portrait de Beethoven, suspendu au-dessus de la table. En se retournant par une pirouette, il vit, par la porte entrebâillée, la tête de grand-père, qui le regardait. Il pensa que le vieux se moquait de lui : il eut très honte, il s’arrêta net ; et, courant à la fenêtre, il écrasa sa figure contre les carreaux, comme s’il était absorbé dans une contemplation du plus haut intérêt. Mais le vieux ne dit rien : il vint vers lui, il l’embrassa ; et Christophe vit bien qu’il était content. Son petit amour-propre ne manqua pas de travailler sur ces données : il était assez fin pour juger qu’on l’avait apprécié : mais il ne savait pas au juste ce que grand-père avait le plus admiré en lui : si c’étaient ses talents d’auteur dramatique, de musicien, de chanteur ou de danseur. Il penchait pour ces derniers ; car il en faisait cas.

Une semaine plus tard, quand il avait tout oublié, grand-père lui dit d’un air mystérieux qu’il avait quelque chose à lui montrer. Il ouvrit son secrétaire, en tira un cahier de musique, le mit sur le pupitre du piano, et dit à l’enfant de jouer. Christophe, très intrigué, déchiffra tant bien que mal. Le cahier était écrit à la main, de la grosse écriture du vieux, qui s’était spécialement appliqué pour l’occasion. Les en-tête étaient ornés de boucles et de paraphes. — Après un moment, grand-père, qui était assis à côté de Christophe et lui tournait les pages, lui demanda quelle était cette musique. Christophe, trop absorbé par son jeu pour distinguer ce qu’il jouait, répondit qu’il n’en savait rien.

— Fais attention. Tu ne connais pas cela ?

Oui, il croyait bien le connaître ; mais il ne savait pas où il l’avait entendu. — Grand-père riait :

— Cherche.

Christophe secouait la tête :

— Je ne sais pas.

À vrai dire, des lueurs lui traversaient l’esprit ; il lui semblait que ces airs… Mais non ! il n’osait pas… Il ne voulait pas reconnaître :

— Grand-père, je ne sais pas.

Il rougissait.

— Allons, petit sot, tu ne vois pas que ce sont tes airs ?

Il en était sûr ; mais de l’entendre dire lui fit un coup au cœur :

— Oh ! grand-père !…

Le vieux, rayonnant, lui expliqua le cahier :

— Voilà : Aria. C’est ce que tu chantais mardi, quand tu étais vautré par terre. — Marche. C’est ce que je t’ai demandé de recommencer, l’autre semaine, et que tu n’as jamais pu retrouver. — Menuet. C’est ce que tu dansais devant mon fauteuil… Regarde.

Sur la couverture était écrit, en gothiques admirables :


Les Plaisirs du Jeune Âge : Aria, Minuetto, Walzer, e Marcia, op. i de Jean-Christophe Krafft.


Christophe fut ébloui. Voir son nom, ce beau titre, ce gros cahier, son œuvre !… Il continuait de balbutier : — « Oh ! grand-père ! grand-père !… »

Le vieux l’attira à lui. Christophe se jeta sur ses genoux, et cacha sa tête dans la poitrine de Jean-Michel. Il rougissait de bonheur. Le vieux, encore plus heureux que lui, reprit d’un ton qu’il tâchait de rendre indifférent, — car il sentait qu’il allait s’émouvoir :

— Naturellement, j’ai ajouté l’accompagnement, et les harmonies dans le caractère du chant. Et puis… — (il toussa) — et puis, j’ai aussi ajouté un trio au menuet, parce que… parce que c’est l’habitude… ; et puis… enfin, je crois qu’il ne fait pas mal.

Il le joua. — Christophe était très fier de collaborer avec grand-père :

— Mais alors, grand-père, il faut que tu mettes aussi ton nom.

— Cela n’en vaut pas la peine. Il est inutile que d’autres que toi le sachent. Seulement… — (ici, sa voix trembla) — seulement, plus tard, quand je n’y serai plus, cela te rappellera ton vieux grand-père, n’est-ce pas ? Tu ne l’oublieras pas ?

Le pauvre vieux ne disait pas qu’il n’avait pu résister au plaisir, bien innocent, d’introduire un de ses malheureux airs dans l’œuvre de son petit-fils, qu’il pressentait devoir lui survivre ; mais son désir de participer à cette gloire imaginaire était bien humble et bien touchant, puisqu’il lui suffisait de transmettre, anonyme, une parcelle de sa pensée, afin de ne pas mourir tout entier. — Christophe, très touché, lui couvrait la figure de baisers. Le vieux, qui se laissait attendrir de plus en plus, lui embrassait les cheveux.

— N’est-ce pas, tu te souviendras ? Plus tard, quand tu seras devenu un bon musicien, un grand artiste, qui fera honneur à sa famille, à son art, et à la patrie, quand tu seras célèbre, tu te souviendras que c’est ton vieux grand-père qui t’a le premier deviné, qui a prédit ce que tu serais ?

Il avait les larmes aux yeux, de s’entendre parler. Il ne voulut pas laisser voir cette marque de faiblesse. Il eut une quinte de toux, prit un air bourru, et renvoya le petit, en serrant précieusement le manuscrit.


Christophe revint chez lui, étourdi de joie. Les pierres dansaient autour de lui. L’accueil qu’il reçut des siens le dégrisa un peu. Comme il se hâtait naturellement de leur raconter, tout glorieux, son exploit musical, ils jetèrent les hauts cris. Sa mère se moqua de lui. Melchior déclara que le vieux était fou, et qu’il ferait beaucoup mieux de se soigner, que de tourner la tête au petit ; quant à Christophe, il lui ferait le plaisir de ne plus s’occuper de ces niaiseries, de se mettre illico à son piano, et de jouer des exercices pendant quatre heures. Qu’il tâche d’abord d’apprendre à jouer proprement : pour la composition, il avait toujours le temps de s’en occuper plus tard, quand il n’aurait rien de mieux à faire.

Ce n’est pas, comme ces sages paroles auraient pu le faire croire, que Melchior se préoccupât de défendre l’enfant contre l’exaltation dangereuse d’un orgueil prématuré. Il devait se charger de démontrer promptement le contraire. Mais n’ayant jamais eu lui-même aucune idée à exprimer en musique, ni le moindre besoin d’en exprimer aucune, il en était arrivé, dans son infatuation de virtuose, à considérer la composition comme une chose secondaire, à laquelle l’art de l’exécutant donnait seul tout son prix. Il n’était certes pas insensible aux enthousiasmes suscités par les grands compositeurs, comme Hassler ; il avait pour ces ovations le respect qu’il éprouvait toujours pour le succès, — mêlé secrètement d’un peu de jalousie, — car il lui semblait que ces applaudissements lui étaient dérobés. Mais il savait par expérience que les succès des grands virtuoses ne sont pas moins bruyants, et qu’ils sont même plus personnels et plus fertiles en conséquences agréables et flatteuses. Il affectait de rendre un profond hommage au génie des maîtres musiciens ; mais il avait un vif plaisir à raconter d’eux des anecdotes ridicules, qui donnaient de leur intelligence et de leurs mœurs une triste opinion. Il plaçait le virtuose au sommet de l’échelle artistique ; car, disait-il, il est bien connu que la langue est la plus noble partie du corps ; et que serait la pensée sans la parole ? que serait la musique sans l’exécutant ?

Quelle que fût d’ailleurs la raison de la semonce qu’il administra à Christophe, cette semonce n’était pas inutile pour rendre au petit le bon sens, que les louanges du grand-père risquaient fort de lui faire perdre. Elle ne suffisait même pas. Christophe ne manqua point de juger que son grand-père était beaucoup plus intelligent que son père ; et s’il se mit au piano sans rechigner, ce fut bien moins pour obéir que pour pouvoir rêver à son aise, ainsi qu’il avait coutume, tandis que ses doigts couraient machinalement sur le clavier. Tout en exécutant ses interminables exercices, il entendait une voix orgueilleuse qui répétait en lui : « Je suis un compositeur, un grand compositeur. »

À partir de ce jour, puisqu’il était un compositeur, il se mit à composer. Avant de savoir à peine écrire ses lettres, il s’évertua à griffonner des noires et des croches sur des lambeaux de papier, qu’il arrachait aux cahiers de comptes du ménage. Mais la peine qu’il se donnait pour savoir ce qu’il pensait, et pour le fixer par écrit, faisait qu’il ne pensait plus rien, sinon qu’il voulait penser quelque chose. Il ne s’en obstinait pas moins à construire des phrases musicales ; et comme il était naturellement musicien, il y arrivait tant bien que mal, encore qu’elles ne signifiassent rien. Alors il s’en allait les porter, triomphant, à grand-père, qui en pleurait de joie, — il pleurait facilement maintenant qu’il vieillissait, — et qui proclamait que c’était admirable.

Il y avait de quoi le gâter tout à fait. Heureusement son bon sens naturel le sauva, aidé par l’influence d’un homme, qui ne prétendait pourtant exercer aucune influence sur qui que ce fut, et qui ne donnait rien moins aux yeux du monde que l’exemple du bon sens. — C’était le frère de Louisa.

Il était petit comme elle, mince, chétif, un peu voûté. On ne savait au juste son âge ; il ne devait pas avoir passé la quarantaine ; mais il semblait bien avoir cinquante ans, et plus. Il avait une petite figure ridée, rosée, avec de bons yeux bleus très pâles, comme des myosotis un peu fanés. Quand il enlevait la casquette, qu’il gardait frileusement partout, de crainte des courants d’air, il montrait un petit crâne tout nu, rose, et de forme conique, qui faisait la joie de Christophe et de ses frères. Ils ne se lassaient pas de le taquiner à ce sujet, lui demandant ce qu’il avait fait de ses cheveux, et menaçant de le fouetter, excités par les grosses plaisanteries de Melchior. Il en riait le premier, et se laissait faire avec patience. Il était petit marchand ambulant ; il allait de village en village, portant sur son dos un gros ballot, où il y avait de tout : de l’épicerie, de la papeterie, de la confiserie, des mouchoirs, des fichus, des chaussures, des boîtes de conserve, des almanachs, des chansons et des drogues. Plusieurs fois, on avait tenté de le fixer quelque part, de lui acheter un petit fonds, un bazar, une mercerie. Mais il ne pouvait s’y faire : une nuit il se levait, mettait la clef sous la porte, et repartait avec son ballot. On restait des semaines, des mois sans le voir. Puis il reparaissait : un soir, on entendait gratter à l’entrée ; la porte s’entrebâillait, et la petite tête chauve, poliment découverte, se montrait avec ses bons yeux et son sourire timide. Il disait : « Bonsoir à toute la compagnie », prenait soin d’essuyer ses souliers avant d’entrer, saluait chacun, en commençant par le plus âgé, et allait s’asseoir dans le coin le plus modeste de la chambre. Là, il allumait sa pipe, et il baissait le dos, attendant tranquillement que la grêle habituelle de quolibets fût passée. Les deux Krafft, le grand-père et le père, avaient pour lui un mépris goguenard. Cet avorton leur paraissait ridicule ; et leur orgueil était blessé de l’infime condition du marchand ambulant. Ils le lui faisaient sentir ; mais il ne semblait pas s’en apercevoir, et il leur témoignait un respect profond, qui les désarmait, surtout le vieux, très sensible aux égards qu’on avait pour lui. Ils se contentaient de l’écraser de lourdes plaisanteries qui faisaient souvent monter le rouge à la figure de Louisa. Celle-ci, habituée à s’incliner sans discussion devant la supériorité d’esprit des Krafft, ne doutait pas que son mari et son beau-père n’eussent raison ; mais elle aimait tendrement son frère, et son frère avait pour elle une adoration muette. Ils étaient tous deux seuls de leur famille, et tous deux humbles, effacés, écrasés par la vie : un lien de mutuelle pitié et de souffrances communes, secrètement supportées, les attachait ensemble avec une triste douceur. Au milieu des Krafft, robustes, bruyants, brutaux, solidement bâtis pour vivre, et vivre joyeusement, ces deux êtres faibles et bons, pour ainsi dire hors cadre, en dehors ou à côté de la vie, se comprenaient et se plaignaient, sans s’en rien dire jamais.

Christophe, avec la légèreté cruelle de l’enfance n’avait pas manqué de partager le dédain de son père et de son grand-père pour le petit marchand. Il s’en divertissait comme d’un objet comique ; il le harcelait de taquineries stupides, que l’autre supportait avec son inaltérable tranquillité. Christophe l’aimait cependant, sans bien s’en rendre compte. Il l’aimait d’abord comme un jouet docile, dont on fait ce qu’on veut. Il l’aimait aussi parce qu’il y avait toujours quelque chose de bon à attendre de lui : une friandise, une image, une invention amusante. Le retour du petit homme était une joie pour les enfants ; car il leur faisait toujours quelque surprise. Si pauvre qu’il fût, il trouvait moyen d’apporter un souvenir à chacun : et jamais il n’oubliait la fête d’aucun de la famille. On le voyait arriver ponctuellement aux dates solennelles : et il tirait de sa poche quelque gentil cadeau, choisi avec cœur. On y était si habitué, qu’on songeait à peine à le remercier : cela semblait naturel, et il paraissait suffisamment payé par le plaisir qu’il avait à l’offrir. Mais Christophe, qui ne dormait pas très bien, et qui, pendant la nuit, ressassait dans son cerveau les événements de la journée, réfléchissait parfois que son oncle était très bon ; et il lui venait pour le pauvre homme des effusions de reconnaissance, dont il ne lui montrait rien, une fois le jour venu, parce qu’alors il ne pensait plus qu’à se moquer de lui. Il était d’ailleurs trop petit encore pour attacher à la bonté tout son prix : dans le langage des enfants bon et bête sont presque synonymes ; et l’oncle Gottfried en semblait la preuve vivante.

Un soir que Melchior dînait en ville, Gottfried, resté seul dans la salle du bas, tandis que Louisa couchait les deux petits, sortit, et alla s’asseoir à quelques pas de la maison, au bord du fleuve. Christophe l’y suivit par désœuvrement ; et, comme d’habitude, il le persécuta de ses agaceries de jeune chien, jusqu’à ce qu’il fût essoufflé et se laissât rouler sur l’herbe à ses pieds. Couché sur le ventre, il s’enfonça le nez dans le gazon. Quand il eut repris haleine, il chercha quelque nouvelle sottise à dire ; et, l’ayant trouvée, il la cria, en se tordant de rire la figure toujours enfouie en terre. Rien ne lui répondit. Étonné de ce silence, il leva la tête, et s’apprêta à redire son bon mot. Son regard rencontra le visage de Gottfried, éclairé par les dernières lueurs du jour qui s’éteignait, dans des vapeurs dorées. Sa phrase lui resta dans la gorge. Gottfried souriait, les yeux à demi fermés, la bouche entr’ouverte ; et sa figure souffreteuse était d’une tristesse et d’un sérieux indicibles. Christophe, appuyé sur les coudes, se mit à l’observer. La nuit venait ; la figure de Gottfried s’effaçait peu à peu. Le silence régnait. Christophe fut pris à son tour par les impressions mystérieuses, qui se reflétaient sur le visage de Gottfried. Il tomba dans une vague torpeur. La terre était dans l’ombre, et le ciel était clair : les étoiles naissaient. Les petites vagues du fleuve clapotaient sur la rive. L’enfant s’engourdissait ; il mâchait, sans les voir, de petites tiges d’herbes. Un grillon criait près de lui. Il lui semblait qu’il allait s’endormir. — Brusquement, dans l’obscurité, Gottfried chanta. Il chantait d’une voix faible, voilée, comme intérieure ; on n’aurait pu l’entendre à vingt pas. Mais il y avait en elle une sincérité émouvante ; on eût dit qu’il pensait tout haut, et qu’au travers de cette musique, comme d’une eau transparente, on pût lire jusqu’au fond de son cœur. Jamais Christophe n’avait entendu chanter ainsi. Et jamais il n’avait entendu une pareille chanson. Lente, simple, enfantine, elle allait d’un pas grave, triste, un peu monotone, sans se presser jamais, — avec de longs silences, — puis se remettait en route, insoucieuse d’arriver, et se perdant dans la nuit. Elle semblait venir de très loin, et allait on ne sait où. Sa sérénité était pleine de trouble ; et, sous sa paix apparente, dormait une angoisse séculaire. Christophe ne respirait plus, il n’osait faire un mouvement, il était tout froid d’émotion. Quand ce fut fini, il se traîna vers Gottfried, et, la gorge serrée :

— Oncle !… demanda-t-il.

Gottfried ne répondit pas.

— Oncle ! répéta l’enfant, en posant ses mains et son menton sur les genoux de Gottfried.

La voix affectueuse de Gottfried dit :

— Mon petit…

— Qu’est-ce que c’est, oncle ? Dis ! Qu’est-ce que tu as chanté ?

— Je ne sais pas.

— Dis ce que c’est !

— Je ne sais pas. C’est une chanson.

— C’est une chanson de toi ?

— Non, pas de moi ! quelle idée !… C’est une vieille chanson.

— Qui l’a faite ?

— On ne sait pas…

— Quand ?

— On ne sait pas…

— Quand tu étais petit ?

— Avant que je fusse au monde, avant qu’y fût mon père, et le père de mon père, et le père du père de mon père… Cela a toujours été.

— Comme c’est étrange ! Personne ne m’en a jamais parlé.

Il réfléchit un moment :

— Oncle, est-ce que tu en sais d’autres ?

— Oui.

— Chante une autre, veux-tu ?

— Pourquoi chanter une autre ? Une suffit. On chante, quand on a besoin de chanter, quand il faut qu’on chante. Il ne faut pas chanter pour s’amuser.

— Mais pourtant, quand on fait de la musique ?

— Ce n’est pas de la musique.

Le petit resta pensif. Il ne comprenait pas très bien. Cependant, il ne demanda pas d’explications : c’est vrai, ce n’était pas de la musique, de la musique comme les autres. Il reprit :

— Oncle, est-ce que toi, tu en as fait ?

— Quoi donc ?

— Des chansons !

— Des chansons ? oh ! comment est-ce que j’en ferais ? Cela ne se fait pas.

L’enfant insistait avec sa logique habituelle :

— Mais, oncle, cela a été fait pourtant une fois…

Gottfried secouait la tête avec obstination :

— Cela a toujours été.

L’enfant revenait à la charge :

— Mais, oncle, est-ce qu’on ne peut pas en faire d’autres, de nouvelles ?

— Pourquoi en faire ? Il y en a pour tout. Il y en a pour quand tu es triste, et pour quand tu es gai ; pour quand tu es fatigué, et que tu penses à la maison qui est loin ; pour quand tu te méprises, parce que tu as été un vil pécheur, un ver de terre ; pour quand tu as envie de pleurer, parce que les gens n’ont pas été bons avec toi ; et pour quand tu as le cœur joyeux, parce qu’il fait beau, et que tu vois le ciel de Dieu, qui, lui, est toujours bon, et qui a l’air de te rire… Il y en a pour tout, pour tout. Pourquoi est-ce que j’en ferais ?

— Pour être un grand homme ! dit le petit, tout plein des leçons de son grand-père et de ses rêves naïfs.

Gottfried eut un petit rire doux. Christophe, un peu vexé, demanda :

— Pourquoi ris-tu ?

Gottfried dit :

— Oh ! moi, je ne suis rien.

Et caressant la tête de l’enfant, il demanda :

— Tu veux donc être un grand homme, toi ?

— Oui, répondit fièrement Christophe. Il croyait que Gottfried allait l’admirer. Mais Gottfried répondit :

— Pourquoi faire ?

Christophe fut interloqué. Après avoir cherché, il dit :

— Pour faire de belles chansons !

Gottfried rit de nouveau, et dit :

— Tu veux faire des chansons, pour être un grand homme ; et tu veux être un grand homme, pour faire des chansons. Tu es comme un chien qui tourne après sa queue.

Christophe fut très froissé. À tout autre moment, il n’eût pas supporté que son oncle, dont il avait l’habitude de se moquer, se moquât de lui à son tour. Et, en même temps, il n’eût jamais pensé que Gottfried pût être assez intelligent pour l’embarrasser par un raisonnement. Il chercha un argument, ou une impertinence à lui répondre, et ne trouva rien. Gottfried continuait :

— Quand tu serais grand, comme d’ici à Coblentz, jamais tu ne feras une seule chanson.

Christophe se révolta :

— Et si je veux en faire !…

— Plus tu veux, moins tu peux. Pour en faire, il faut être comme eux. Écoute…

La lune s’était levée, ronde et brillante, derrière les champs. Une bruine d’argent flottait au ras de terre, et sur les eaux miroitantes. Les grenouilles causaient, et l’on entendait dans les prés la flûte mélodieuse des crapauds. Le trémolo aigu des grillons semblait répondre au tremblement des étoiles. Le vent froissait doucement les branches des aulnes. Des collines au-dessus du fleuve, descendait le chant fragile d’un rossignol.

— Qu’est-ce que tu as besoin de chanter ? soupira Gottfried, après un long silence. — (On ne savait s’il se parlait à lui-même, ou à Christophe.) — Est-ce qu’ils ne chantent pas mieux que tout ce que tu pourras faire ?

Christophe avait bien des fois entendu tous ces bruits de la nuit, et il les aimait. Mais jamais il ne les avait entendus ainsi. C’est vrai : qu’est-ce qu’on avait besoin de chanter ?… Il se sentait le cœur gonflé de tendresse et de chagrin. Il aurait voulu embrasser les prés, le fleuve, le ciel, les chères étoiles. Et il était pénétré d’amour pour l’oncle Gottfried, qui lui semblait maintenant le meilleur, le plus intelligent, le plus beau de tous. Il pensait combien il l’avait mal jugé ; et il pensait que l’oncle était triste, parce que Christophe le jugeait mal. Il était plein de remords. Il éprouvait le besoin de lui crier : « Oncle, ne sois plus triste ! je ne serai plus méchant ! Pardonne-moi, je t’aime bien ! » Mais il n’osait pas. — Et tout d’un coup, il se jeta dans les bras de Gottfried ; mais sa phrase ne voulait pas sortir ; il répétait seulement : « Je t’aime bien ! » et il l’embrassait passionnément. Gottfried, surpris et ému, répétait : « Et quoi ? Et quoi ? » et il l’embrassait aussi. — Puis il se leva, lui prit la main, et dit : « Il faut rentrer. » Christophe revenait triste que l’oncle n’eût pas compris. Mais, comme ils arrivaient à la maison, Gottfried lui dit : « D’autres soirs, si tu veux, nous irons encore entendre la musique du bon Dieu, et je te chanterai d’autres chansons. » Et quand Christophe l’embrassa, plein de reconnaissance, en lui disant bonsoir, il vit bien que l’oncle avait compris.

Depuis lors, ils allaient souvent se promener ensemble, le soir ; et ils marchaient sans causer, le long du fleuve, ou à travers les champs. Gottfried fumait sa pipe lentement, et Christophe lui donnait la main, un peu intimidé par l’ombre. Ils s’asseyaient dans l’herbe ; et, après quelques instants de silence, Gottfried lui parlait des étoiles et des nuages ; il lui apprenait à distinguer les souffles de la terre et de l’air et de l’eau, les chants, les cris, les bruits du petit monde voletant, rampant, sautant ou nageant, qui grouille dans les ténèbres, et les signes précurseurs de la pluie et du beau temps, et les instruments innombrables de la symphonie de la nuit. Parfois Gottfried chantait des airs tristes ou gais, mais toujours de la même sorte ; et toujours Christophe retrouvait à l’entendre le même trouble. Mais jamais il ne chantait plus d’une chanson par soir ; et Christophe avait remarqué qu’il ne chantait pas volontiers, quand on le lui demandait ; il fallait que cela vint de lui-même, quand il en avait envie. On devait souvent attendre longtemps, sans parler ; et c’était au moment où Christophe pensait : « Voilà ! il ne chantera pas ce soir… », que Gottfried se décidait.

Un soir que Gottfried ne chantait décidément pas, Christophe eut l’idée de lui soumettre une de ses petites compositions, qui lui donnaient à faire tant de peine et d’orgueil. Il voulait lui montrer quel artiste il était. Gottfried l’écouta tranquillement ; puis il dit :

— Comme c’est laid, mon pauvre Christophe !

Christophe en fut si mortifié, qu’il ne trouva rien à répondre. Gottfried reprit, avec commisération :

— Pourquoi as-tu fait cela ? C’est si laid ! Personne ne t’obligeait à le faire.

Christophe protesta, rouge de colère :

— Grand-père trouve ma musique très bien, cria-t-il.

— Ah ! fit Gottfried, sans se troubler. Il a raison sans doute. C’est un homme bien savant. Il se connaît en musique. Moi, je ne m’y connais pas…

Et, après un moment :

— Mais je trouve cela très laid.

Il regarda paisiblement Christophe, vit son visage dépité, sourit, et dit :

— As-tu fait d’autres airs ? Peut-être j’aimerai mieux les autres que celui-ci.

Christophe pensa qu’en effet ses autres airs effaceraient l’impression du premier ; et il les chanta tous. Gottfried ne disait rien ; il attendait que ce fût fini. Puis, il secoua la tête et dit avec une conviction profonde :

— C’est encore plus laid.

Christophe serra les lèvres ; et son menton tremblait : il avait envie de pleurer. Gottfried, comme consterné lui-même, insistait :

— Comme c’est laid !

Christophe, la voix pleine de larmes, s’écria :

— Mais enfin, pourquoi est-ce que tu dis que c’est laid ?

Gottfried le regarda avec ses yeux honnêtes :

— Pourquoi ?… Je ne sais pas… Attends… C’est laid,… d’abord, parce que c’est bête… Oui, c’est cela… C’est bête, cela ne veut rien dire… Voilà. Quand tu as écrit cela, tu n’avais rien à dire. Pourquoi as-tu écrit cela ?

— Je ne sais pas, dit Christophe d’une voix lamentable. Je voulais écrire un joli morceau.

— Voilà ! Tu as écrit pour écrire. Tu as écrit pour être un grand musicien, pour qu’on t’admirât. Tu as été orgueilleux, tu as menti : tu as été puni… Voilà ! On est toujours puni, lorsqu’on est orgueilleux et qu’on ment, en musique. La musique veut être modeste et sincère. Autrement, qu’est-ce qu’elle est ? Une impiété, un blasphème contre le Seigneur, qui nous a fait présent du beau chant pour dire des choses vraies et honnêtes.

Il s’aperçut du chagrin du petit et voulut l’embrasser. Mais Christophe se détourna avec colère ; et plusieurs jours, il le bouda. Il haïssait Gottfried. — Mais il avait beau se répéter : « C’est un âne ! Il ne sait rien, rien ! Grand-père, qui est bien plus intelligent, trouve que ma musique est très bien » ; — au fond de lui-même, il savait que c’était son oncle qui avait raison ; et les paroles de Gottfried se gravaient profondément en lui : il avait honte d’avoir menti.

Aussi, malgré sa rancune tenace, pensait-il toujours à lui maintenant, quand il écrivait de la musique : et souvent il déchirait ce qu’il avait écrit, par honte de ce que Gottfried en aurait pu penser. Quand il passait outre et écrivait un air, qu’il savait ne pas être tout à fait sincère, il le cachait soigneusement à son oncle ; il tremblait devant son jugement, il était tout heureux, quand Gottfried disait simplement d’un de ses morceaux : « Ce n’est pas trop laid… J’aime… »

Parfois aussi, pour se venger, sournoisement il lui jouait le tour de lui présenter, comme étant de lui, des airs de grands musiciens ; et il était dans la jubilation, quand Gottfried, par hasard, les trouvait détestables. Mais Gottfried ne se troublait pas. Il riait de bon cœur, en voyant Christophe battre des mains et gambader de joie autour de lui ; et il revenait toujours à son argument ordinaire : « C’est peut-être bien écrit, mais cela ne dit rien. » — Jamais il ne voulut assister à un des petits concerts qu’on donnait à la maison. Si beau que fût le morceau, il commençait à bâiller et prenait un air hébété d’ennui. Bientôt il n’y tenait plus, et s’esquivait sans bruit. Il disait :

— Vois-tu, petit : tout ce que tu écris dans la maison, ce n’est pas de la musique. La musique dans la maison, c’est le soleil en chambre. La musique est dehors, quand tu respires le cher petit air frais du bon Dieu.

Il parlait toujours du bon Dieu ; car il était très pieux, à la différence des deux Krafft, père et fils, qui faisaient les esprits forts, tout en se gardant bien de manger gras le vendredi.


Soudain, sans que l’on sût pourquoi, Melchior changea d’avis. Non seulement il approuva que grand-père eût recueilli les inspirations de Christophe ; mais, à la grande surprise de ce dernier, il passa plusieurs soirs à faire de son manuscrit deux ou trois copies. À toutes les questions qu’on lui adressait à ce sujet, il répondait d’un air important qu’ « on verrait… » ; ou bien il se frottait les mains en riant, frictionnait à tour de bras la tête du petit, par manière de plaisanterie, ou lui administrait joyeusement sur les fesses des claques retentissantes. Christophe détestait horriblement ces familiarités ; mais il voyait que son père était content, et il ne savait pourquoi.

Puis, il y eut entre Melchior et le grand-père des conciliabules mystérieux. Et, un soir, Christophe très étonné, apprit qu’il avait, lui, Christophe, dédié à S. A. S. le grand-duc Léopold les Plaisirs du Jeune Âge. Melchior avait fait pressentir les intentions du prince, qui s’était montré gracieusement disposé à accepter l’hommage. Là-dessus, Melchior triomphant déclara qu’il fallait, sans perdre un moment : primo, rédiger la demande officielle au prince ; — secundo, publier l’œuvre ; — tertio, organiser un concert, afin de la faire entendre.

Il y eut encore de longues conférences entre Melchior et Jean-Michel. Pendant deux ou trois soirs ils discutèrent avec animation. Il était défendu de venir les troubler. Melchior écrivait, raturait, raturait, écrivait. Le vieux parlait tout haut, comme s’il disait des vers. Parfois, ils se fâchaient, ou tapaient sur la table, parce qu’ils ne trouvaient pas un mot.

Puis, on appela Christophe, on l’installa devant la table, une plume entre les doigts, flanqué de son père à droite, à gauche de son grand-père ; et ce dernier commença à lui faire une dictée, à laquelle il ne comprit rien, parce qu’il avait une peine énorme à écrire chaque mot, parce que Melchior lui criait dans l’oreille, et parce que le vieux déclamait d’un ton si emphatique, que Christophe, troublé par le son des paroles, ne pensait même plus à en écouter le sens. Le vieux n’était pas moins ému. Il n’avait pu rester assis ; et il se promenait à travers la chambre, en mimant involontairement les expressions de son texte ; mais à tout instant, il venait regarder sur la page du petit ; et Christophe, intimidé par ces deux grosses têtes, penchées sur son dos, tirait la langue, ne pouvait plus tenir sa plume, avait les yeux troubles, faisait des jambages de trop, ou brouillait tout ce qu’il avait écrit ; — et Melchior hurlait ; et Jean-Michel tempêtait ; — et il fallait recommencer, et encore recommencer ; et, quand on se croyait enfin arrivé au bout, sur la page irréprochable tombait un superbe pâté : — alors on lui tirait les oreilles ; et il fondait en larmes ; mais on lui défendait de pleurer, parce qu’il tachait le papier ; — et on reprenait la dictée, depuis la première ligne ; et il croyait que cela durerait ainsi jusqu’à la fin de sa vie.

Enfin, on en vint à bout ; et Jean-Michel, adossé à la cheminée, relut l’œuvre d’une voix qui tremblait de plaisir, tandis que Melchior, renversé sur sa chaise, regardait le plafond, et, hochant le menton, dégustait en fin connaisseur le style de l’épître qui suit :


« Hautement Digne, Très sublime Altesse !
Très Gracieux Seigneur !


« Depuis ma quatrième année, la Musique commença d’être la première de mes occupations juvéniles. Aussitôt que j’eus lié commerce avec la noble Muse, qui incitait mon âme à de pures harmonies, je l’aimai ; et, à ce qu’il me sembla, elle me paya de retour. Maintenant, j’ai atteint le sixième de mes ans ; et, depuis quelque temps, ma Muse, fréquemment, dans les heures d’inspiration me chuchotait à l’oreille : « Ose ! Ose ! Écris une fois les harmonies de ton âme ! » — Six années ! pensais-je ; et comment oserai-je ; Que diraient de moi les hommes savants dans l’art ? » — « J’hésitais. Je tremblais. Mais ma Muse le voulut : — J’obéis. J’écrivis.

« Et maintenant, aurai-je,


ô Très Sublime Altesse !


aurai-je la téméraire audace de déposer sur les degrés de Ton Trône, les prémices de mes jeunes travaux ?… Aurai-je la hardiesse d’espérer que Tu laisseras tomber sur eux l’auguste approbation de Ton regard paternel ?…

« Oh ! oui ! car les Sciences et les Arts ont toujours trouvé en Toi leur sage Mécène, leur champion magnanime ; et le talent fleurit sous l’égide de Ta sainte protection.

« Plein de cette foi profonde et assurée, j’ose donc m’approcher de Toi avec ces essais juvéniles. Reçois-les comme une pure offrande de ma vénération enfantine, et daigne, avec bonté,


ô Très Sublime Altesse !


jeter les yeux sur eux, et sur leur jeune auteur, qui s’incline à Tes pieds, dans un profond abaissement !


De Sa Hautement Digne, Très Sublime Altesse
le parfaitement soumis,
fidèlement, très obéissant serviteur,

Jean-Christophe Krafft.


Christophe n’entendit rien : il était trop heureux d’en être quitte ; et, dans la crainte qu’on ne le fît recommencer encore, il se sauva dans les champs. Il n’avait nulle idée de ce qu’il avait écrit ; et il ne s’en souciait aucunement. Mais le vieux, après avoir terminé sa lecture, la reprit encore une fois, pour la mieux savourer ; et quand ce fut fini, Melchior et lui déclarèrent que c’était un maître morceau. Ce fut aussi l’avis du grand-duc, à qui la lettre fut présentée, avec une copie de l’œuvre musicale. Il eut la bonté de faire dire que l’une et l’autre étaient d’un style charmant. Il autorisa le concert, ordonna de mettre à la disposition de Melchior la salle de son Académie de musique, et daigna promettre qu’il se ferait présenter le jeune artiste, le jour de son audition.

Melchior s’occupa donc d’organiser au plus vite le concert. Il s’assura le concours du Hof Musik Verein ; et, comme le succès de ses premières démarches avait exalté ses idées de grandeur, il entreprit en même temps de faire paraître une édition magnifique des Plaisirs du Jeune Âge. Il eût voulut faire graver sur la couverture le portrait de Christophe au piano, avec lui-même, Melchior, debout auprès de lui, son violon à la main. Il fallut y renoncer, non à cause du prix, — Melchior ne reculait devant aucune dépense, — mais à cause du manque de temps. Il se rabattit sur une composition allégorique, qui représentait un berceau, une trompette, un tambour, un cheval de bois entourant une lyre d’où jaillissaient des rayons de soleil. Le titre portait, avec une longue dédicace, où le nom du prince se détachait en caractères énormes, l’indication que « Monsieur Jean-Christophe Krafft était âgé de six ans ». — Il en avait, à vrai dire, sept et demi. — La gravure du morceau coûta fort cher ; il fallut, pour la payer, que grand-père vendît un vieux bahut du dix-huitième siècle, avec des figures sculptées, dont il n’avait jamais voulu se défaire malgré les offres réitérées de Wormser le brocanteur. Mais Melchior ne doutait pas que les souscriptions ne couvrissent, et au delà, les dépenses du morceau.

Une autre question le préoccupait : c’était celle du costume que Christophe porterait, le jour du concert. Il y eut à ce sujet un conseil de famille. Melchior eût souhaité que le petit pût se présenter en robe courte, et les mollets nus, comme un enfant de quatre ans. Mais Christophe était très robuste pour son âge ; et chacun le connaissait : on ne pouvait se flatter de faire illusion sur personne. Melchior eut alors une idée triomphale. Il décida que l’enfant serait mis en frac, avec une cravate blanche. En vain, la bonne Louisa protestait qu’on voulait rendre ridicule son pauvre garçon. Melchior escomptait justement le succès de douce gaieté, produite par cette apparition imprévue. Il en fut fait ainsi, et le tailleur vint prendre mesure pour l’habit du petit homme. Il fallut aussi du linge fin et des escarpins vernis ; et tout cela encore coûta les yeux de la tête. Christophe était fort gêné dans ses nouveaux vêtements. Pour l’y accoutumer, on lui fit répéter, plusieurs fois, ses morceaux en costume. Depuis un mois, il ne quittait plus le tabouret de piano. On lui apprenait aussi à saluer. Il n’avait plus un instant de liberté. Il enrageait, mais n’osait se révolter ; car il pensait qu’il allait accomplir un acte éclatant ; et il en avait orgueil et peur. On le choyait d’ailleurs ; on craignait qu’il n’eût froid ; on lui serrait le cou dans des foulards ; on chauffait ses chaussures, de peur qu’elles ne fussent mouillées ; et, à table, il avait les meilleurs morceaux.

Enfin, le grand jour arriva. Le coiffeur vint présider à la toilette, et friser la chevelure rebelle de Christophe ; il ne la laissa point, qu’il n’en eût fait une toison de mouton. Toute la famille défila devant Christophe, et déclara qu’il était superbe. Melchior, après l’avoir dévisagé et retourné sur toutes les faces, se frappa le front, et alla chercher une large fleur, qu’il fixa à la boutonnière du petit. Mais Louisa, en l’apercevant, leva les bras au ciel, et s’écria avec chagrin qu’il avait l’air d’un singe : ce qui le mortifia cruellement. Lui-même ne savait pas s’il devait être fier ou honteux de son accoutrement. D’instinct, il était humilié. Il le fut bien d’avantage au concert ; ce devait être pour lui le sentiment dominant de cette mémorable journée.


Le concert allait commencer. La moitié de la salle était vide. Le grand-duc n’était pas venu. Un ami aimable et bien informé, comme il en est toujours, n’avait pas manqué d’apporter la nouvelle qu’il y avait réunion du Conseil au palais, et que le grand-duc ne viendrait pas : il le savait de source sûre. Melchior, atterré, s’agitait, faisait les cent pas, se penchait à la fenêtre. Le vieux Jean-Michel se tourmentait aussi ; mais c’était au sujet de son petit-fils : il l’obsédait de recommandations. Christophe était gagné par la fièvre des siens ; il n’avait aucune inquiétude pour ses morceaux ; mais la pensée des saluts qu’il devait faire au public le troublait ; et à force d’y songer, cela devenait une angoisse.

Cependant, il fallait commencer : le public s’impatientait. L’orchestre du Hof Musik Verein entama l’Ouverture de Coriolan. L’enfant ne connaissait ni Coriolan, ni Beethoven ; car s’il avait souvent entendu des pages de celui-ci, c’était sans le savoir ; jamais il ne s’inquiétait du nom des œuvres qu’il entendait ; il les appelait de noms de son invention, forgeant à leur sujet de petites histoires, ou de petits paysages ; il les classait d’ordinaire en trois catégories : le feu, la terre et l’eau, avec mille nuances diverses, Mozart appartenait presque toujours à l’eau : il était une prairie au bord d’une rivière, une brume transparente qui flotte sur le fleuve, une petite pluie de printemps, ou bien un arc-en-ciel. Beethoven était le feu : tantôt un brasier aux flammes gigantesques et aux fumées énormes, tantôt une forêt incendiée, une nuée lourde et terrible, d’où la foudre jaillit, tantôt un grand ciel plein d’étoiles palpitantes, dont on voit, avec un battement de cœur, une étoile qui se détache, glisse et meurt doucement, par une belle nuit de septembre. Cette fois encore, les ardeurs impérieuses de cette âme héroïque le brûlèrent comme le feu. Tout le reste disparut : que lui faisait tout le reste ? Melchior consterné, Jean-Michel angoissé, tout ce monde affairé, le public, le grand-duc, le petit Christophe qu’avait-il à faire de tous ces gens ? Quels rapports entre eux et lui ? Est-ce que c’était lui, tout cela ? Lui ? Il était dans cette volonté furieuse qui l’emportait. Il la suivait haletant, les larmes aux yeux, les jambes engourdies, crispé de la paume des mains à la plante des pieds ; son sang battait la charge ; et il tremblait de tous ses membres. — Et, tandis qu’il écoutait ainsi, l’oreille tendue, caché derrière un portant, il eut un heurt violent au cœur : l’orchestre s’était arrêté net, au milieu d’une mesure ; et, après un instant de silence, il entonna à grand fracas de cuivres et de timbales un air militaire, d’une emphase officielle. Le passage d’une musique à l’autre était si brutal et si inattendu, que Christophe en grinça des dents, et tapa du pied avec colère, montrant le poing au mur. Mais Melchior exultait : c’était le prince qui entrait et que l’orchestre saluait de l’hymne national. Et Jean-Michel faisait, d’une voix tremblante, ses dernières recommandations à son petit-fils.

L’ouverture recommença et finit, cette fois. C’était autour de Christophe. Melchior avait ingénieusement combiné le programme, de manière à mettre en valeur à la fois la virtuosité du fils et celle du père : ils devaient jouer ensemble une sonate de Mozart pour piano et violon. Pour graduer les effets, il avait été décidé que Christophe entrerait seul d’abord. On le mena à l’entrée de la scène, on lui montra le piano sur le devant de l’estrade, on lui expliqua une dernière fois tout ce qu’il avait à faire, et on le poussa hors des coulisses.

Il n’avait pas trop peur, étant depuis longtemps habitué aux salles de théâtre ; mais quand il se trouva seul sur l’estrade, en présence de centaines d’yeux, il fut brusquement si intimidé qu’il eut un mouvement instinctif de recul, et qu’il se retourna même vers la coulisse pour y rentrer : il y aperçut son père, qui lui faisait des gestes et des yeux furibonds. Il fallait continuer. D’ailleurs, on l’avait aperçu dans la salle. À mesure qu’il avançait, montait un brouhaha de curiosité, bientôt suivi de rires, qui gagnèrent de proche en proche. Melchior ne s’était pas trompé, et l’accoutrement du petit produisit tout l’effet qu’on en pouvait attendre. La salle s’esclaffait à l’apparition du bambin aux longs cheveux, au teint de petit tzigane, trottinant avec timidité dans le costume de soirée d’un correct homme du monde. On se levait pour mieux le voir ; ce fut bientôt une hilarité générale, qui n’avait rien de malveillant, mais qui eût fait perdre la tête au virtuose le plus résolu. Christophe, terrifié par le bruit, les regards, les lorgnettes braquées de tous côtés sur lui, n’eut plus qu’une idée : arriver au plus vite au piano, qui lui apparaissait comme un refuge, un îlot au milieu de la mer. Tête baissée, sans regarder ni à droite ni à gauche, il défila au pas accéléré le long de la rampe ; et, arrivé au milieu de la scène, au lieu de saluer le public, comme c’était convenu, il lui tourna le dos, et fonça droit sur le piano. La chaise était trop élevée pour qu’il pût s’y asseoir sans le secours de son père : au lieu d’attendre, dans son trouble, il la gravit sur les genoux. Cela ajouta à la gaieté de la salle. Mais maintenant, Christophe était sauvé : en face de son instrument, il ne craignait plus personne.

Melchior arriva enfin ; il bénéficia de la bonne humeur du public, qui l’accueillit par des applaudissements assez chauds. La sonate commença. Le petit homme la joua avec une sûreté imperturbable, la bouche serrée d’attention, les yeux fixés sur les touches, ses petites jambes pendantes le long de sa chaise. À mesure que les notes se déroulaient, il se sentait plus à l’aise ; il était comme au milieu d’amis qu’il connaissait. Un murmure d’approbation arrivait jusqu’à lui ; et il lui montait à la tête des bouffées de satisfaction orgueilleuse, en pensant que tout ce monde se taisait pour l’entendre, et l’admirait. Mais à peine eut-il fini, que la peur le reprit ; et les acclamations qui le saluèrent lui firent plus de honte que de plaisir. Cette honte redoubla, quand Melchior, le prenant par la main, s’avança avec lui sur le bord de la rampe, et lui fit saluer le public. Il obéit, et salua très bas, avec une gaucherie amusante ; mais il était humilié, il rougissait de ce qu’il faisait, comme d’une chose ridicule et vilaine.

On le rassit devant le piano ; et il joua seul les Plaisirs du Jeune âge. Ce fut alors du délire. Après chaque morceau, on se récriait d’enthousiasme ; on voulait qu’il recommençât ; et il était fier d’avoir du succès et presque blessé en même temps, par ces approbations qui étaient des ordres. À la fin, toute la salle se leva pour l’acclamer ; le grand-duc donnait le signal des applaudissements. Mais, comme Christophe était seul cette fois sur la scène, il n’osait plus bouger de sa chaise. Les acclamations redoublaient. Il baissait la tête de plus en plus, tout rouge et l’air penaud ; et il regardait obstinément du côté opposé à la salle. Melchior vint le prendre ; il le porta dans ses bras, et lui dit d’envoyer des baisers : il lui indiquait la loge du grand-duc. Christophe fit la sourde oreille. Melchior lui prit le bras et le menaça à voix basse. Alors il exécuta les gestes passivement ; mais il ne regardait personne, il ne levait pas les yeux, il continuait de détourner la tête, et il était malheureux : il souffrait, il ne savait pas de quoi ; il souffrait dans son amour-propre, il n’aimait pas du tout les gens qui étaient là. Ils avaient beau l’applaudir, il ne leur pardonnait pas de rire, et de s’amuser de son humiliation, il ne leur pardonnait pas de le voir dans cette posture ridicule, suspendu en l’air, et envoyant des baisers ; il leur en voulait presque de l’applaudir. Et quand Melchior enfin le posa à terre, il détala vers la coulisse. Une dame lui lança au passage un petit bouquet de violettes, qui lui frôla le visage, il fut pris de panique et courut à toutes jambes, renversant une chaise qui se trouvait sur son chemin. Plus il courait, plus on riait ; et plus on riait, plus il courait.

Enfin il arriva à la sortie de la scène, encombrée par les gens qui regardaient, se fraya un passage au travers, à coups de tête, et courut se cacher tout au fond du foyer. Grand-père exultait, et le couvrait de bénédictions. Les musiciens de l’orchestre éclataient de rire, et félicitaient le petit, qui refusait de les regarder et de leur donner la main. Melchior, l’oreille aux aguets, évaluait les acclamations qui ne s’arrêtaient point, et voulait ramener Christophe sur la scène. Mais l’enfant s’y refusa avec rage, s’accrochant à la redingote de grand-père, et lançant des coups de pieds à tous ceux qui l’approchaient. Il finit par avoir une crise de larmes, et on dut le laisser.

Juste à ce moment, un officier venait dire que le grand-duc demandait les artistes dans sa loge. Comment montrer l’enfant dans un état pareil ? Melchior sacrait de colère ; et son emportement ne faisait que redoubler les pleurs de Christophe. Pour mettre fin au déluge, grand-père promit une livre de chocolats, si Christophe se taisait ; et Christophe, qui était gourmand, s’arrêta net, ravala ses larmes, et se laissa emporter ; mais il fallut lui jurer d’abord de la façon la plus solennelle qu’on ne je mènerait pas, par surprise, sur la scène.

Dans le salon de la loge princière, il fut mis en présence d’un monsieur en veston, à figure de doguin, avec des moustaches hérissées, et une barbe courte et pointue, petit, rouge, un peu obèse, qui l’apostropha avec une familiarité goguenarde, lui tapota les joues avec ses mains grasses, et l’appela : « Mozart redivivus ! ». C’était le grand-duc. — Ensuite, il passa par les mains de la grande-duchesse, de sa fille, et de leur suite. Mais comme il n’osait pas lever les yeux, le seul souvenir qu’il garda de cette brillante assistance, fut celui d’une série de robes et d’uniformes, vus de la ceinture aux pieds. Assis sur les genoux de la jeune princesse, il n’osait ni remuer, ni souffler. Elle lui posait des questions, auxquelles Melchior répondait, d’une voix obséquieuse, avec des formules d’un respect aplati ; mais elle n’écoutait pas Melchior, et taquinait le petit. Il se sentait rougir de plus en plus ; et pensant que chacun remarquait sa rougeur, il voulut l’expliquer, et dit, avec un gros soupir :

— Je suis rouge, j’ai chaud.

Ce qui fit pousser des éclats de rire à la jeune fille. Mais Christophe ne lui en voulut pas, comme il en voulait au public de tout à l’heure ; car ce rire était agréable ; et elle l’embrassa : ce qui ne lui déplut point.

À ce moment il aperçut dans le corridor, à l’entrée de la loge, grand-père, rayonnant et honteux, qui aurait bien voulu se montrer et dire aussi son mot, mais qui n’osait, parce qu’on ne lui avait pas adressé la parole : il jouissait de loin de la gloire de son petit-fils. Christophe eut un élan de tendresse, un besoin irrésistible qu’on rendît aussi justice au pauvre vieux, qu’on sût ce qu’il valait. Sa langue se délia ; il se haussa à l’oreille de sa nouvelle amie, et lui chuchota :

— Je veux vous dire un secret.

Elle rit, et demanda :

— Lequel ?

— Vous savez, continua-t-il, le joli trio qu’il y a dans mon minuetto, le minuetto que j’ai joué ?… Vous savez bien ?… — (Il le chantonna tout bas.) — … Eh bien ! c’est grand-père qui l’a fait, ce n’est pas moi. Tous les autres airs sont de moi. Mais celui-là, il est le plus joli. Il est de grand-père. Grand-père ne veut pas qu’on le dise. Vous ne le répéterez pas ?…

— (Et, montrant le vieux) : Voilà grand-père. Je l’aime bien. Il est très bon pour moi.

Là-dessus, la jeune princesse rit de plus belle, cria qu’il était un mignon, le couvrit de baisers, et à la consternation de Christophe et de grand-père, elle raconta la chose à tous. Tous s’associèrent à son rire ; et le grand-duc félicita le vieux, tout confus, qui essayait vainement de s’expliquer, et balbutiait comme un coupable. Mais Christophe ne dit plus un mot à la jeune fille ; et, malgré ses agaceries, il resta muet et raide : il la méprisait, pour avoir manqué à sa parole. L’idée qu’il se faisait des princes subit une profonde atteinte du fait de cette déloyauté. Il était si indigné, qu’il n’entendit plus rien de ce que l’on disait, ni que le prince le nommait en riant son pianiste ordinaire, son Hof Musicus.

Il sortit avec les siens, et il se trouva entouré, dans les couloirs du théâtre, et jusque dans la rue, de gens qui le complimentaient, ou qui l’embrassaient, à son grand mécontentement ; car il n’aimait pas à être embrassé, et il n’admettait point qu’on disposât de lui, sans lui demander la permission.

Enfin, ils arrivèrent à la maison, où, la porte à peine fermée, Melchior commença par l’appeler « petit idiot », parce qu’il avait raconté que le trio n’était pas de lui. Comme l’enfant se rendait très bien compte qu’il avait fait là une belle action, qui méritait des éloges, et non des reproches, il se révolta, et dit des impertinences. Melchior se fâcha, et dit qu’il le calotterait, si ses morceaux n’avaient pas été joués assez proprement, mais qu’avec son imbécillité tout l’effet du concert était manqué. Christophe avait un profond sentiment de la justice : il alla bouder dans un coin ; il associait son père, la princesse, le monde entier, dans son mépris. Il fut blessé aussi de ce que les voisins venaient féliciter ses parents et rire avec eux, comme si c’étaient ses parents qui avaient joué les morceaux, et comme s’il était leur chose, à tous.

Sur ces entrefaites, un domestique de la cour vint apporter de la part du grand-duc une belle montre en or, et de la part de la jeune princesse une boîte d’excellents bonbons. L’un et l’autre cadeau faisaient grand plaisir à Christophe ; et il ne savait trop lequel lui en faisait le plus ; mais il était de si méchante humeur qu’il n’en voulait pas convenir, vis-à-vis de lui-même ; et il continuait de bouder, louchant vers les bonbons, et se demandant s’il conviendrait d’accepter les dons d’une personne qui avait trahi sa confiance. Comme il était sur le point de céder, son père voulut qu’il se mît sur-le-champ à la table de travail, et qu’il écrivît sous sa dictée une lettre de remerciements. C’était trop, à la fin ! Soit énervement de la journée, soit honte instinctive de commencer sa lettre, comme le voulait Melchior, par ces mots :

« Le petit valet et musicien, — Knecht und Musicus, — de Votre Altesse… »,

il fondit en larmes, et l’on n’en put rien tirer. Le domestique attendait, goguenard. Melchior dut écrire la lettre. Cela ne le rendit pas plus indulgent pour Christophe. Pour comble de malheur, l’enfant laissa tomber sa montre, qui se brisa. Une grêle d’injures s’abattit sur lui. Melchior cria qu’il serait privé de dessert, Christophe dit rageusement que c’était ce qu’il voulait. Pour le punir, Louisa annonça qu’elle commençait par lui confisquer ses bonbons. Christophe, exaspéré, dit qu’elle n’en avait pas le droit, que le sac était à lui, à lui, et à personne autre : personne ne le prendrait ! Il reçut une gifle, eut un accès de fureur, et, arrachant le sac des mains de sa mère, il le jeta par terre en trépignant dessus. Il fut fouetté, emporté dans sa chambre, déshabillé, et mis au lit.

Le soir, il entendit ses parents manger avec des amis, le dîner magnifique, préparé depuis huit jours, en l’honneur du concert. Il faillit mourir de rage sur son oreiller d’une telle injustice. Les autres riaient très haut et choquaient leurs verres. On avait dit aux invités que le petit était fatigué ; et nul ne s’inquiéta de lui. Seulement, après dîner, alors que les convives allaient se séparer, un pas traînant se glissa dans sa chambre, et le vieux Jean-Michel se pencha sur son lit, et l’embrassa avec émotion, en lui disant : « Mon bon petit Christophe !… » Puis, comme s’il avait honte, il s’esquiva, sans rien dire de plus, après lui avoir glissé quelques friandises qu’il cachait dans sa poche.

Cela fut doux à Christophe. Mais il était si las de toutes les émotions de la journée, qu’il n’eut pas la force de réfléchir à ce que venait de faire grand-père ; il n’eût même pas la force de toucher aux bonnes choses qu’il lui avait données. Il était brisé de fatigue, et s’endormit presque aussitôt.

Son sommeil était saccadé. Il avait de brusques détentes nerveuses, comme des décharges électriques, qui lui secouaient le corps. Une musique sauvage le poursuivait en rêve. Dans la nuit, il s’éveilla. L’ouverture de Beethoven entendue au concert grondait à son oreille. Elle remplissait la chambre de son souffle haletant. Il se souleva sur son lit, se frotta les yeux et les oreilles, se demandant s’il dormait. — Non, il ne dormait pas. Il la reconnaissait bien. Il reconnaissait ces hurlements de colère, ces aboiements enragés, il entendait les battements de ce cœur forcené qui saute dans la poitrine, ce sang tumultueux, il sentait sur sa face ces coups de vent frénétiques, qui cinglent et qui broient, et qui s’arrêtent soudain, brisés par une volonté d’Hercule. Cette âme gigantesque entrait en lui, distendait ses membres et son âme, et semblait leur donner des proportions colossales. Il marchait sur le monde. Il était comme une montagne, et des orages soufflaient en lui. Des orages de fureur ! Des orages de douleur !… Ah ! quelle douleur !… Mais cela ne faisait rien ! Il se sentait si fort !… Souffrir ! souffrir encore !… Ah ! que c’est bon d’être fort ! Que c’est bon de souffrir, quand on est fort !…

Il rit. Son rire résonna dans le silence de la nuit. Son père se réveilla, et cria :

— Qui est là ?

La mère chuchota :

— Chut ! c’est l’enfant qui rêve !

Ils se turent tous trois. Tout se tut autour d’eux. La musique disparut. Et l’on n’entendit plus que le souffle égal des êtres endormis dans la chambre, compagnons de misères, attachés côte à côte par le sort dans la même barque fragile, qu’une force vertigineuse emporte dans la nuit.