L’Auberge de l’Ange Gardien/23

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Librairie Hachette et Cie (p. 259-268).


XXIII

RÉPARATION COMPLÈTE.


L’air joyeux du général fit voir à Elfy qu’elle avait réussi complétement dans sa négociation ; elle s’avança vers lui le sourire sur les lèvres ; le général lui serra la main à plusieurs reprises.

« Bon cœur ! excellente enfant ! répétait-il. Et vous autres, petits, continua-t-il en s’adressant aux enfants qui rentraient du jardin, me trouvez-vous bien méchant ?


PAUL.

Très méchant, et si j’étais maman, je vous mettrais en pénitence.


LE GÉNÉRAL.

Quelle pénitence ? Que me ferais-tu ?


PAUL.

Je vous donnerais du pain sec à dîner tout seul dans un petit coin.


LE GÉNÉRAL.

Et toi, Jacques, qui ne dis rien, que penses-tu ?


JACQUES.

Je pense que vous avez fait mal, mais qu’il faut vous aimer tout de même, parce que ce n’est pas exprès que vous êtes méchant.


LE GÉNÉRAL.

Laissez donc, Dérigny, laissez-le parler : je veux connaître son idée, qui est peut-être très bonne. Parle, Jacquot ; explique ce que tu viens de dire. Comment, selon toi, suis-je méchant pas exprès ?


JACQUES.

Parce que vous êtes si colère, que vous ne savez plus ce que vous dites ni ce que vous faites. Et ce n’est pas votre faute ; personne ne vous a dit que c’est mal de s’emporter. Et comme vous êtes très bon quand vous n’êtes pas en colère, tout le monde vous aime tout de même.


LE GÉNÉRAL.

Je te remercie, mon enfant ; je tâcherai de ne plus m’emporter. Quand j’aurai envie de me fâcher, je penserai à ce que tu m’as dit ; merci, merci, enfant. »

Dérigny avait une vive inquiétude des répliques de ses enfants ; les paroles du général le rassurèrent ; il jeta sur Jacques un regard de tendresse paternelle que le général devina, car il alla à lui, lui serra la main et lui dit :

« L’Ange-Gardien porte bonheur ; vos enfants sont charmants et excellents comme leur seconde maman et leur tante. »

La journée ne se passa pas sans que le général reparlât du dîner de chez Chevet et du jour de la noce, qui fut enfin fixé à la quinzaine. Le général se retira immédiatement pour écrire ; il fit ses commandes, envoya un bon sur son banquier à Paris, commanda un trousseau convenable pour la position d’Elfy, une argenterie considérable, des broches, des épingles, des boucles d’oreilles, des châles, des étoffes ; des présents pour madame Blidot, pour Dérigny, pour le curé, pour les enfants ; un supplément de mobilier pour l’auberge Bournier, qui était en vente et qu’il voulait acheter tout de suite pour une affaire qu’il avait dans la tête.

Il écrivit à Domfront pour avoir un notaire ; il le voulait le soir même ; Moutier lui représenta qu’il serait trop tard, que cet empressement lui ferait payer l’auberge un tiers au-dessus du sa valeur.


LE GÉNÉRAL.

Que m’importent, mon cher, quelques milliers de roubles de plus ? Que voulez-vous que je fasse ici de mes six cent mille roubles du revenu ?


MOUTIER.

Employez-les bien, mon général ; vous trouverez à les placer.


LE GÉNÉRAL.

Mais comment ? Je ne demande pas mieux, moi ; mais, comme l’a dit Jacques le sage, personne ne me dit ce qui est bien ou mal.


MOUTIER.

Eh bien, mon général, pardon si je me permets de vous diriger dans l’emploi de votre argent ; mais… il me semble…


LE GÉNÉRAL.

Quoi, mon ami ? Parlez. Vous n’avez pas assez de vingt mille francs, n’est-ce pas ? Demandez tout ce que vous voudrez ; j’accorde tout d’avance.


MOUTIER.

Oh ! mon général ! comment pouvez-vous avoir une pensée pareille ? J’ai trop de vingt mille francs que je dois à votre générosité. Mais je pense que, si vous vouliez… réparer un peu le mal que vous avez fait à ce misérable qui vous a volé et qui a mérité toute votre indignation, mais que vous avec réellement trop battu, vous placeriez en son nom quelque milliers de francs qui assureraient son existence.


LE GÉNÉRAL.

Bravo ! mon ami, très bien pensé ! Et ensuite ? Je voudrais faire mieux que cela : quelque chose pour le village, quelque chose qui reste !


MOUTIER.

Rien de plus facile, mon général. Causez-en avec M. le curé ; il connaît les besoins de la commune ; il vous dira ce qui lui manque.


LE GÉNÉRAL.

Excellent ! parfait ! Vite, mon ami, allez me chercher le curé ; dites-lui qu’il se dépêche, que je bous d’impatience.


MOUTIER.

Mon général, j’ai peur qu’après la scène de ce matin, il ne veuille pas venir.


LE GÉNÉRAL.

C’est vrai ! Et pourtant, il faut que je le voie aujourd’hui, tout de suite. J’ai une idée. Donnez-moi mon chapeau ; je vais y aller.


MOUTIER.

Mon général, veuillez attendre un moment, permettez que j’aille d’abord savoir s’il ne…


LE GÉNÉRAL.

Il n’y a rien à savoir ; je veux y aller moi-même tout de suite ; j’ai eu tort, je le sais, et je vais m’arranger avec ce curé, qui est un brave et excellent homme. »

Le général saisit son chapeau et partit presque courant, suivi de Moutier qui le suppliait vainement d’attendre qu’il eût prévenu le curé. Ils traversèrent ainsi la salle où travaillaient les deux sœurs ; elles parurent surprises et interrogèrent du regard Moutier, qui ne put répondre que par un sourire rassurant, un mouvement d’épaules et un geste qui indiquaient une nouvelle idée saugrenue qui passait par la tête du général.


Il culbuta la bonne qui se trouvait sur son passage.

En deux minutes le général fut à la porte du curé. Il entra comme un ouragan, culbuta la bonne qui se trouvait sur son passage, et arriva, toujours courant, dans la chambre où se tenait le curé. Son entrée bruyante fit tressaillir celui-ci.


LE GÉNÉRAL.

Monsieur le Curé, je viens vous dire que j’ai eu tort, grand tort ; je viens vous en faire mes excuses.


LE CURÉ.

Ce n’est pas moi, Monsieur, que vous avez offensé ; vous ne me devez aucune excuse.


LE GÉNÉRAL.

Si fait, parbleu ! c’est vous, puisque vous êtes l’homme de Dieu. Mais Moutier m’a pardonné ; n’est-ce pas, Moutier, que vous m’avez pardonné (se tournant vers Moutier, qui incline la tête en souriant). Alors, monsieur le Curé, je viens vous dire que, pour expier ma colère, je veux d’abord assurer l’existence de votre mauvais drôle de Torchonnet : vous me direz ce qu’il faut et ne vous gênez pas, demandez ce que vous voudrez. Et puis, Moutier m’a dit de vous demander conseil pour le reste. Que faut-il que je fasse ? Que voulez-vous que je fasse ? De quoi a-t-on besoin ici ? Dépêchez-vous, parce que le notaire vient demain, et, s’il faut acheter quelque chose, je le ferai tout de suite. »

Le curé restait abasourdi devant ce flux de paroles, dites très vite et très vivement. Il regardait Moutier qui ne pouvait s’empêcher de sourire de l’impatience visible du général et de l’embarras non moins visible du curé.


LE GÉNÉRAL.

Eh bien ! pas de réponse ? Qui ne dit mot consent. J’attends, monsieur le Curé, la liste de vos nécessités.


LE CURÉ.

Général ! je ne sais pas du tout… je ne comprends pas très bien…


LE GÉNÉRAL.

Que diantre ! c’est pourtant bien facile à comprendre. J’ai agi comme un diable, je veux agir comme un ange gardien pour faire la compensation. »

La curé ne put s’empêcher de sourire ; la cause était gagnée. Le général le serra dans ses bras, puis l’obligeant à s’asseoir, s’assit près de lui, et, cherchant à prendre un air grave :


LE GÉNÉRAL.

Maintenant, monsieur le Curé, défilez-moi votre chapelet. Que vous faut-il ?


LE CURÉ.

Vous ne croyez pas si bien dire, Monsieur, car il est très vrai que c’est tout un chapelet de nécessités pressantes.

— Tant mieux, dit le général, joyeux et se frottant les mains. Commençons.


LE CURÉ.

D’abord, des secours pour mes pauvres, des vêtements, du pain, des remèdes pour les malades, etc. ; ensuite, une réparation générale à ma pauvre église, plus la décoration intérieure, peintures, vitraux, dorures, etc. Une sacristie à construire et à garnir ; nos ornements et nos vases sacrés sont dans un état déplorable.


LE GÉNÉRAL.

Et d’un. Ça fait cinquante mille francs. Après ?

Le curé sauta de dessus sa chaise.


LE CURÉ.

Cinquante mille francs ! C’est moitié trop, général.


LE GÉNÉRAL.

Et bien ! avec le reste, vous ferez réparer, arranger votre presbytère, qui est en ruines et en loques. Après ?


LE CURÉ.

Si nous pouvions avoir quatre sœurs de charité, général, nous aurions une bonne instruction pour les filles, une salle d’asile pour les enfants pauvres, et des secours et des médicaments pour les malades.


LE GÉNÉRAL.

Pourrez-vous avoir le tout pour cent mille francs ?


Si nous pouvions avoir quatre sœurs de charité.

LE CURÉ.

Avec cent mille francs, on pourrait de plus bâtir et fonder un hôpital pour six ou huit malades, général ; ce serait le bonheur du pays.


LE GÉNÉRAL.

Vous recevrez cent cinquante mille francs pour tout cela sous peu de temps, monsieur le Curé, et si c’est insuffisant, vous me le direz. J’ajoute dix mille francs que vous placerez pour ce gueux de Torchonnet. Il les doit à mon repentir. Si je ne l’avais si terriblement battu, je ne lui aurais jamais donné une épingle à ce voleur, ce menteur, ce calomniateur, ingrat, méchant, trompeur, scélérat en un mot. Je ne veux le revoir de ma vie ; je ne réponds pas de ce que je ferais s’il avait l’audace de se représenter chez moi. »

Le Curé ne savait pas le détail de ce qui s’était passé ; le général le lui raconta avec forces épithètes et injures contre Torchonnet. Le curé comprit mieux alors la colère du général, l’excusa en partie, et déclara qu’aussitôt après la guérison de Torchonnet, il le mettrait chez les Frères de la doctrine chrétienne, seuls capables de contenir et corriger les penchants vicieux de ce malheureux enfant ; quant aux objets volés, le curé alla immédiatement faire une recherche dans la chambre de Torchonnet ; il n’eut pas de peine à trouver au fond d’un tiroir de commode, sous un paquet d’habits, la timbale et le couvert qu’il remit à Moutier.

Le général et le curé se séparèrent fort contents l’un de l’autre : le général invita le curé à venir dîner.

« Ne vous gênez pas, mon bon curé ; venez souvent dîner avec nous ; les sœurs de l’Ange-Gardien vous aiment bien, Moutier aussi, les enfants aussi ; leur père vous aimera, et moi je vous respecte et vous aime. Que la dépense que vous leur occasionnerez ne vous arrête pas. C’est moi qui paye tout depuis le jour où j’ai mis le pied dans la maison… Vous, Moutier, vous n’avez pas besoin de hocher la tête et de vous démener comme un diable dans un bénitier ; je vous dis que ce sera comme ça ; je paye tout, ou bien je n’assiste pas à la noce. Ha ! ha ! la menace fait son effet ! l’ami Moutier se calme ! Bien, mon garçon, bien ! »

Le général partit en riant ; Moutier le suivit riant également. Le curé les regarda s’éloigner et se rassit un instant après :

« Drôle d’original, dit-il ; bon homme, brave homme ! Généreux, juste, mais terrible à vivre. Quelle raclée il a donnée à mon pauvre Pierre Torchonnet ! Ce dernier l’avait méritée tout de même ; maintenant que c’est fait, je n’en suis pas fâché. Il commençait à mal tourner tout à fait. »