L’Auberge de l’Ange Gardien/25

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Librairie Hachette et Cie (p. 278-282).


XXV

LE CONTRAT.


Le jour de la noce approchait. Le général ne tenait pas en place ; il sortait et rentrait vingt fois par jour. Il faisait apporter une foule de caisson de l’auberge Bournier : il avait voulu faire venir la robe, le voile et toute la toilette de mariée d’Elfy. Il avait exigé de Moutier qu’il se fît faire à Domfront un uniforme de zouave en beau drap fin ; il l’avait mené à cet effet chez le meilleur tailleur de Domfront et avait fait la commande lui-même. Le placement des dix mille francs de Torchonnet était terminé ; le versement de cent cinquante mille francs qu’il donnait au curé pour l’église, le presbytère, les Sœurs de charité et l’hospice, était fini. Torchonnet, bien guéri, avait été transféré chez les Frères de Domfront. Les caisses du trousseau et les cadeaux étaient arrivés. À l’exception de celles qui contenaient les toilettes du contrat et du jour de noce, que le général ne voulait livrer qu’au dernier jour, elles avaient été ouvertes et vidées à la grande joie d’Elfy, qui pardonna tout au général, et à la grande satisfaction de madame Blidot, de Moutier, des enfants et de Dérigny : madame Blidot, parce qu’elle trouvait un grand supplément de linge, de vaisselle, d’argenterie et de toutes sortes d’objets utiles pour leur auberge ; Moutier, parce qu’il jouissait de la joie d’Elfy plus que de ses propres joies ; les enfants, parce qu’ils aidaient à déballer, à ranger, et que tout leur semblait si beau, que leurs exclamations de bonheur se succédaient sans interruption ; Dérigny, parce qu’il ne vivait plus que par ses enfants, que toutes leurs joies étaient ses joies, et que leurs peines lui étaient plus que les siennes. Le général ne touchait pas terre ; il était leste, alerte, infatigable. Il courait presque autant que Jacques et Paul. Il riait, il déballait ; il se laissait pousser, chasser. Ses grosses mains maladroites chiffonnaient les objets de toilette, laissaient échapper la vaisselle et autres objets fragiles.

De temps à autre, il courait à l’auberge Bournier, sous prétexte d’avoir besoin d’air, puis aux ouvriers des prés et des bois, pour avoir, disait-il, un peu de fraîcheur. On le laissait faire ; chacun était trop agréablement surpris pour gêner ses allées et venues.

L’auberge Bournier ressemblait à une fourmilière ; les ouvriers étaient plus nombreux encore et plus affairés que les jours précédents. Il était arrivé plusieurs beaux messieurs de Paris qui s’y établissaient, et qui achetaient, dans le village et aux environs, des provisions si considérables de légumes frais, de beurre, d’œufs, de laitage, qu’on pensait dans Loumigny qu’on allait avoir à loger incessamment un régiment ou pour le moins un bataillon.

Moutier et Dérigny semblaient avoir perdu la confiance du général ; il ne leur demandait plus rien que les soins d’absolue nécessité pour son service personnel.

Ils avaient défense de toucher aux paquets qui se succédaient ; le général les déballait lui-même et ne permettait à personne d’y jeter un coup d’œil. Elfy craignait parfois que ce fût un symptôme de mécontentement. Moutier la rassurait. « Je le connais, disait-il ; c’est quelque bizarrerie qui lui passe par la tête et qui s’en ira comme tant d’autres que je lui ai vues. »

Madame Blidot s’inquiétait du repas de noces, du dîner, du contrat. Quand elle avait voulu s’en occuper et les préparer avec Elfy, le général l’en avait empêchée en répétant chaque fois :

« Ne vous occupez de rien, ne vous tourmentez de rien ; c’est moi qui me charge de tout, qui fais tout, qui paye tout.


MADAME BLIDOT.

Mais, mon cher bon général, ne faut-il pas au moins préparer des tables, de la vaisselle, des rafraîchissements, des flambeaux ? Je n’ai rien que mon courant.


LE GÉNÉRAL.

C’est très bien, ma chère madame Blidot ! Soyez tranquille ; ayez confiance en moi. »

Madame Blidot ne put retenir un éclat de rire, auquel se joignirent Elfy et Moutier ; le général, enchanté, riait plus fort qu’eux tous.


MADAME BLIDOT.

Mais, mon bon général, pour l’amour de Dieu, laissez-nous faire nos invitations pour le dîner du contrat et pour le jour du mariage ; si nous ne faisons pas d’invitations, nous nous ferons autant d’ennemis que nous avons d’amis actuellement.


LE GÉNÉRAL.

Bah ! bah ! ne songez pas à tout cela ; c’est moi qui fais tout, qui règle tout, qui invite, qui régale, etc.


MADAME BLIDOT.

Mais, général, vous ne connaissez seulement pas les noms de nos parents et de nos amis ?


LE GÉNÉRAL.

Je les connais mieux que vous, puisque j’en sais que vous n’avez jamais vus ni connus.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que va devenir tout ça ? s’écria madame Blidot d’un accent désolé.


LE GÉNÉRAL.

Vous le verrez ; demain c’est le contrat : vous verrez, répondit le général d’un air goguenard.


MADAME BLIDOT.

Et penser que nous n’avons rien de préparé, pas même de quoi servir un dîner !


LE GÉNÉRAL, riant.

À tantôt, ma pauvre amie : j’ai besoin de sortir, de prendre l’air. »

Et le général courut plutôt qu’il ne marcha vers la maison Bournier. Les ouvriers avaient tout terminé ; on achevait d’accrocher au-dessus de la porte une grande enseigne recouverte d’une toile qui la cachait entièrement. Une foule de gens étaient attroupés devant cette enseigne. Le général s’approcha du groupe et demanda d’un air indifférent :

« Qu’est-ce qu’il y a par là ? Que représente cette enseigne voilée ?


UN HOMME.

Nous ne savons pas, général. (On commençait à le connaître dans le village.) Il se passe des choses singulières dans cette auberge ; depuis huit jours on y a fait un remue-ménage à n’y rien comprendre.


LE GÉNÉRAL.

C’est peut-être pour le procès.


UNE BONNE FEMME.

C’est ce que disent quelques-uns. On dit que les Bournier vont être condamnés à mort, et qu’on prépare l’auberge pour les exécuter dans la chambre où ils ont manqué vous assassiner, général. »

Le général comprima avec peine le rire qui le gagnait. Il remercia les braves gens des bons renseignements qu’ils lui avaient donnés, continua sa promenade, et revint lestement à l’auberge par les derrières sans être vu de personne. Il entra, regarda et approuva tout, encouragea par de généreux pourboires les gens qui préparaient diverses choses à l’intérieur, et s’esquiva sans avoir été aperçu des habitants de Loumigny.