L’Auberge de l’Ange Gardien/29

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Librairie Hachette et Cie (p. 327-333).


XXIX

CONCLUSION, MAIS SANS FIN.


Les dix ou douze jours qui séparèrent la demande en mariage d’avec la cérémonie s’écoulèrent vite et gaiement ; les futurs quittaient peu le général, que la gaieté et l’entrain de madame Blidot amusaient toujours. Le mariage se fit sans bruit ni fête : deux veufs qui se marient ne font pas de noce comme des jeunes gens. On dîna chez le général, avec le curé et le notaire. Dans l’après-midi, madame Dérigny s’installa chez le général avec les enfants. Monsieur et madame Moutier devinrent seuls maîtres de l’Ange-Gardien. Le général désira que l’auberge du Général reconnaissant restât ouverte à tous les voyageurs militaires, et lui-même se plaisait à les servir et à couler des pièces d’or dans leurs poches. Il vécut gai et heureux à Loumigny pendant un mois encore : la conclusion de la paix l’obligea à quitter cette vie douce et uniforme qui lui plaisait… au moins pour un temps.


L’auberge resta ouverte à tous les voyageurs militaires.

Il fallut partir. Selon leurs conventions, Dérigny l’accompagna, emmenant sa femme et ses enfants, tous enchantés du voyage et heureux de ne pas se séparer. Madame Blidot s’était attachée à son mari autant qu’aux enfants ; Dérigny s’aperçut avec surprise qu’il aimait sa seconde femme comme il avait aimé Madeleine ; sa gaieté première était revenue. Le général se trouvait le plus heureux des hommes. Avant de quitter Loumigny, il donna la maison et ses dépendances à sa petite femme, comme il l’appelait encore : les prés, les terres environnants à Dérigny, qui eut ainsi une propriété personnelle de plus de quarante mille francs.

Moutier et Elfy se chargèrent de l’administration et de la garde de la maison et des terres du Général reconnaissant en l’absence de Dérigny et de sa famille. La séparation des deux sœurs fut douloureuse ; Elfy pleurait ; Moutier était visiblement ému. Le général embrassa Elfy avec effusion et dit en la remettant à Moutier :

« À revoir dans un an, mes enfants, mes bons amis. Attendez-moi pour le baptême de votre premier enfant ; c’est moi qui suis le parrain. Adieu, mes enfants, pensez au vieux général, toujours reconnaissant. »

La voiture partit ; Moutier emmena sa femme, qui pleurait moins amèrement depuis la promesse du général.


ELFY.

Croyez-vous, mon ami, qu’ils reviendront dans un an, comme l’a promis le général ?


MOUTIER.

J’en suis certain, ma petite Elfy. Il nous aime tous, il n’aime que nous, et il veut notre bonheur. »

Moutier essuya les yeux d’Elfy et l’emmena faire une tournée d’inspection dans les prés et les terres de Dérigny ; ils rangèrent tout dans la maison, qui resta fermée jusqu’au retour de ses propriétaires.

Torchonnet devint un assez bon sujet, et sortit de chez les frères pour entrer en qualité de commis dans une maison de commerce.

Le procès Bournier se termina par la condamnation à mort de Bournier et de sa femme, et aux travaux forcés à perpétuité du frère de Bournier. La femme Bournier ne fut pas exécutée ; elle fut enfermée dans une maison d’aliénés, étant devenue folle furieuse par suite du coup sur la tête qu’elle avait reçu de Moutier. Bournier eut la tête tranchée et mourut en proférant des imprécations contre Moutier et le général.


Auberge du général reconnaissant.

On sut par lui et dans le courant du procès, qu’il avait emmené la voiture du général pour faire croire à son départ ; qu’il avait mené cette voiture dans un bois où il l’avait brisée avec son frère à coups de hache et brûlée ensuite, et qu’ils étaient revenus de nuit à Loumigny sans avoir été vus de personne.

Le curé fit exécuter les travaux qu’avait indiqués le général ; l’église de Loumigny devint la plus jolie du pays, et fut souvent visitée par des voyageurs de distinction qui s’arrêtaient à l’Ange-Gardien, seule bonne auberge du village.

Nous ne dirons rien du général ni de ses compagnons de route, dont nous nous proposons de continuer l’histoire dans un autre volume ; nous nous bornerons à constater que leur voyage fut gai et heureux, et qu’ils arrivèrent tous en bon état dans la terre de Gromiline, près Smolensk, après avoir passé par Pétersbourg et par Moscou. Les détails au prochain volume.



FIN

L’église de Loumigny.