100%.png

L’Autriche en 1861 ses diètes et son parlement

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L’Autriche en 1861 ses diètes et son parlement
Revue des Deux Mondes2e période, tome 36 (p. 822-860).
L'AUTRICHE EN 1861
SES DIETES ET SON PARLEMENT

Depuis un an, l’Autriche offre un intéressant spectacle. Les patentes impériales du 20 octobre 1860 et du 26 février 1861 ont fait succéder à un régime absolu et centralisateur un système de représentation sincère et de libertés publiques compatibles avec tous les progrès. Ce n’est point toutefois sur les avantages généraux ni sur les imperfections de détail de ce nouveau système qu’il est opportun d’insister. Derrière la lutte des partis politiques, il faut surtout étudier la lutte des nationalités, auxquelles les patentes d’octobre et de février semblent n’avoir rendu des droits que pour leur fournir des armes.

Émouvante dans tous les lieux où elle se produit, où une race opprimée aspire à reprendre son rang parmi les nations vivantes, la question des nationalités, comme on a coutume de dire aujourd’hui, inspire en Autriche une curiosité d’autant plus grande que les élémens en sont plus variés. Sans doute, et en dépit de quelques symptômes assez récens, la lutte n’y revêt pas, comme en Italie ou en Pologne, le caractère de ces incompatibilités irrémédiables et de ces haines mortelles qui, même chez l’observateur le plus superficiel, excitent des préoccupations douloureuses. L’âme n’y est point troublée par l’attente de ces événemens déplorables dont les États-Unis d’Amérique sont menacés de devenir le théâtre. En revanche, l’esprit trouve, dans la diversité des mœurs, des intérêts, des besoins moraux ou matériels des populations, les nombreux élémens de comparaisons économiques à côté des plus hautes questions politiques. À tant de motifs de sérieuses recherches, est-il permis d’ajouter le charme que présente aux yeux une terre où les beautés naturelles les plus opposées rapprochent leurs contrastes, où les hommes accusent des origines et des aptitudes si différentes, depuis les montagnards du Tyrol et de la Styrie, depuis le Ruthène de la Russie-Rouge, le Hongrois venu d’Asie, le Tzigane né sur les bords du Gange, jusqu’au Roumain fils des soldats de Trajan et à l’Uscoque de l’Adriatique ?

L’empire d’Autriche est occupé par quatre races principales, la race slave, la race allemande, la race magyare et la race gréco-latine : de là quatre nationalités distinctes ; mais ces races se subdivisent, et les races subdivisées prétendent elles-mêmes à l’autonomie. C’est ainsi que la question slave, si l’on peut ainsi parler, se compose de la question bohème, de la question polonaise, de la question croate et même de la question dalmate. Les Tchèques, les Polonais, les Croates et les Dalmates sont en effet descendus d’une souche commune. La race à laquelle ils appartiennent, la plus nombreuse de l’empire, compte plus de quinze millions d’individus, les Tchèques de Bohême, les Slaves de Moravie et de Hongrie, les Polonais et les Ruthènes de la Galicie, les Wendes de la Styrie, de la Carniole et de l’Istrie, les Croates, les Serbes de la Dalmatie, du banat de Temesvar et de l’Esclavonie ; mais quelles séparations la religion, la politique, la géographie même, n’ont-elles pas établies parmi ces familles, qui sortent d’un tronc commun ! Les Polonais et les Ruthènes, qui habitent la même province, sont séparés par des haines séculaires et des inimitiés religieuses. Entre le Slave de la Moravie, le Tchèque de la Bohême et le Serbe de la Croatie, il y a toute la longueur de la Hongrie magyare, toute l’antipathie du grec russe contre le catholique romain. Les Slaves, il est vrai, ont gardé au nord comme au sud le souvenir d’un passé meilleur : au nord, l’histoire du puissant royaume féodal de la Bohême, celle même du royaume de Moravie, vivent dans la mémoire des populations ; au sud, les Serbes se souviennent aussi du temps où les souverains de la Serbie avaient ; dès le Xe siècle, conquis l’Esclavonie, la Croatie et la Dalmatie. Sous le nom de slavo-illyrisme, on a donc rêvé l’établissement d’une ligue des Styriens, des Carniolais, des Croates, des Esclavons, des Dalmates en Autriche, des Bosniaques, des Serbes, des Monténégrins en Turquie, qui, joints aux Bohèmes et même aux Slaves du nord, réaliseraient l’union de toutes les races issues de la même souche. Il suffit néanmoins de se rappeler les différences de « langue et de religion qui existent entre elles, la distance géographique qui les sépare, et surtout la résistance qu’elles éprouveraient de la part des autres races auxquelles elles se trouvent mêlées, pour faire justice de ces espérances chimériques.

La race allemande au contraire, qui ne compte pas plus de huit millions d’hommes, réside principalement dans des pays où elle se trouve non-seulement en majorité, mais sans mélange. Elle occupe, comme une forteresse centrale, le cœur même de l’empire, et a pu, comme en autant de postes avancés tous reliés entre eux, pousser en avant des colonies puissantes dans les pays limitrophes, la Bohême, la Styrie, la Moravie, la Hongrie elle-même. Lorsqu’aucune autre circonstance ne militerait en faveur de la race allemande, lors même qu’elle ne serait pas la plus avancée dans les arts, dans le commerce, dans l’industrie, il suffirait de se rendre compte de cette position géographique, de considérer cette agglomération, cette cohésion cimentée par l’unité de langue, de religion, de traditions historiques, pour y trouver la loi de la suprématie de la race allemande sur toutes les autres, et la raison qui a réuni sur la tête d’un prince allemand les treize couronnes de l’empire.

La race magyare, venue d’Asie, ne compte pas cinq millions d’individus. Comme la race allemande, elle est concentrée principalement dans un même territoire, mais elle ne l’occupe pas seule : à peine dans la Hongrie proprement dite se trouve-t-elle en nombre égal aux autres populations, puisque sur 8,055,000 habitans elle ne figure que pour le chiffre de 4,015,000. Sans discuter dès à présent les droits que les Magyars revendiquent sur les provinces autrefois annexées à la couronne de saint retienne, telles que la Transylvanie, la Croatie, l’Esclavonie et la Dalmatie, il est impossible, même en ce qui concerne la Hongrie, de ne pas signaler comme un sérieux obstacle au droit de prééminence de la race magyare la coexistence sur le même sol de près de 2 millions de Slaves, de 1 million d’Allemands, de 500,000 Ruthènes et de 600,000 Roumains. L’adhésion libre de toutes ces races étrangères pourrait seule justifier la suprématie magyare selon les maximes du droit moderne.

Enfin la race gréco-latine comprend (en ne tenant pas compte des 2 millions et demi d’Italiens du Manlouan et de Venise) au plus 3,200,000 individus, dont les Roumains forment plus des trois quarts. Ceux-ci habitent presque tous la Transylvanie, le banat de Temesvar et les comitats de la Hongrie qui touchent à la Transylvanie. De toutes les races qui forment la population de l’empire, c’est de beaucoup la moins éclairée et celle dont il importe le plus d’élever le niveau moral. Le voisinage des principautés danubiennes, l’existence indépendante qu’elles doivent à l’avènement du prince Couza, ont excité dans le cœur des Valaques autrichiens des désirs qu’une sage politique commande de satisfaire.

Nous ne mentionnerons pas comme formant une cinquième race le million de Juifs répandus en Galicie, en Bohême et en Hongrie. La situation des Israélites dans l’empire, les préjugés dont ils sont victimes, les sentimens que la basse classe de Prague, la diète du Tyrol et les deux chambres de la diète de Hongrie viennent tout récemment encore de manifester à leur égard, fournissent néanmoins un argument de plus en faveur de la prééminence de la monarchie autrichienne et de la race allemande, qui n’ont pas craint de briser avec de regrettables traditions. Cependant, si du court tableau qui précède ressort en quelque sorte la supériorité géographique de l’Autriche proprement dite, la faiblesse numérique des Allemands, jointe aux vices d’un gouvernement absolu, suffit à expliquer pourquoi les autres races se sont maintenues dans une existence séparée, et aspirent aujourd’hui à jouir de plus de droits que la nouvelle constitution ne semble leur en conférer.

La patente du 20 octobre 1860, œuvre du comte Goluchowski, paraissait mieux que la patente du 26 février 1861 se conformer aux diverses prétentions locales, par cela même qu’elle constituait au centre de l’empire un pouvoir législatif mal défini, composé d’une seule assemblée de 100 membres nommés par l’empereur sur la présentation des diètes, tandis qu’elle avait octroyé à chaque province un statut différent. La patente du 26 février, œuvre de M. de Schmerling, en appliquant à tous les états autres que la Hongrie un statut identique et en constituant un véritable parlement central, composé de deux chambres et pourvu de tous les pouvoirs législatifs, a semblé plus favorable aux idées unitaires que celle de son prédécesseur, et a par cela même soulevé plus de critiques. La constitution du 20 octobre a succombé sous le mécontentement du libéralisme allemand ; ce sont les passions nationales que rencontre maintenant en face de lui le système de M. de Schmerling. Est-il destiné à vaincre ou à périr ? La monarchie constitutionnelle se fondera-t-elle ou n’aura-t-elle eu qu’une existence d’un jour dans cet empire, jouet d’orages incessans ? L’Autriche elle-même continuera-t-elle de former un faisceau de races diverses, ou bien sa dislocation ouvrira-t-elle en Europe une succession plus dangereuse que la dissolution de l’empire ottoman ? Questions graves assurément, que nous avons déjà pressenties ou abordées ici même [1], que nous avons récemment entendu traiter en Autriche avec la calme assurance d’un succès prochain et que l’on se propose, non de résoudre, mais d’examiner en suivant dans leur jeu régulier les institutions nouvelles de l’Autriche, en cherchant d’abord dans les dictes provinciales l’expression des prétentions locales, pour voir ensuite introduire devant le Reichsrath de Vienne (conseil de l’empire), appelé au rôle de juge suprême, les ardentes réclamations de ces diverses nationalités.


I. — LES DIETES PROVINCIALES.

Au nombre des décrets importans promulgués le 26 février 1861 par le gouvernement autrichien, il faut compter l’ordonnance royale en vertu de laquelle les diètes provinciales de tous les états de l’empire devaient être réunies le 6 avril suivant, et le conseil de l’empire le 29 du même mois. Le rapprochement de ces deux dates révèle la pensée du gouvernement impérial. C’est par les diètes provinciales que sont nommés les membres de la deuxième chambre du Reichsrath de Vienne ; la nomination des députés devait donc former, sinon la seule, au moins la principale affaire des assemblées, dont les sessions ne pouvaient se prolonger au-delà de vingt jours. Il allait de soi que les diètes provinciales, après avoir envoyé leurs représentans au parlement viennois, ne continueraient pas leurs travaux. Ce n’était pas dans une première et si courte réunion qu’elles auraient eu le loisir d’aborder la rédaction des statuts locaux dont, le soin leur était confié. Il y eut là un premier motif de plainte pour ceux qui accusaient le gouvernement d’être trop favorable au système de centralisation. Cependant on était si impatient de voir sérieusement à l’œuvre le nouveau régime constitutionnel que les sentimens de satisfaction l’emportèrent de beaucoup sur les impressions contraires, et que dans toutes les provinces, — sans y comprendre bien entendu les pays hongrois, dont la situation exceptionnelle doit être observée à part, — les élections des membres des diètes se firent avec une remarquable tranquillité. Dans la plupart des pays situés au-dessus de la Leitha, la question électorale ne pouvait guère donner lieu à aucun débat. Les statuts provinciaux accordent en effet aux différentes classes de la population des moyens de représentation directe, et permettent ainsi aux différentes opinions de se produire. La politique du gouvernement obtint dans ces assemblées une approbation générale, et les députés qu’elles envoyèrent au Reichsrath apportèrent au ministère l’appui d’une majorité dévouée et satisfaite.

Dans la Galicie pourtant, les élections se firent avec une certaine passion, et les résultats pouvaient en être douteux. Le souvenir indélébile de la nationalité perdue n’allait-il pas profiter de cette première occasion pour dicter contre le gouvernement complice du partage de la Pologne une de ces protestations qui dégénèrent souvent en appel à la force ? Les événemens de 1846 avaient provoqué des ressentimens qui se feraient peut-être jour dans la lutte électorale ; enfin l’animosité des Slaves ruthènes contre les Slaves polonais, c’est-à-dire des grecs russes contre les catholiques, n’allait-elle pas faire explosion dans ce contact forcé entre des races irréconciliables ? L’issue des élections prouva que la situation s’était beaucoup améliorée depuis quelques années. Dans le système dont l’empereur Joseph II était l’auteur, la noblesse galicienne se trouvait chargée du recensement et de la levée des impôts ainsi que de l’administration de la justice en première instance. Ce régime avait inspiré au peuple attaché à la glèbe et soumis aux corvées une haine dont les sauvages fureurs s’étaient déchaînées en 1846 ; mais depuis que les privilèges féodaux avaient été abolis et rachetés dans tout l’empire à l’aide de ces obligations de la terre (Grundentlastung) dont on a souvent expliqué le système, les rapports s’étaient beaucoup adoucis entre les anciens seigneurs et les paysans : ils s’amélioreront encore sous l’influence du nouveau régime constitutionnel proclamé par l’empereur François-Joseph. Tout en conservant l’espoir de reconstituer un jour la patrie commune, les Polonais eux-mêmes ne pourront méconnaître ce que la patrie restreinte, si l’on peut ainsi parler, a obtenu de garanties sérieuses, et combien le sort de la Galicie est devenu préférable à la condition du duché de Posen et du royaume de Varsovie. À l’heure des élections, le choix des communes fut en grande partie favorable à la politique allemande ; mais dans la classe des grands propriétaires, dans celle des habitans des villes, le parti national ou polonais l’emporta, et il obtint en définitive la majorité dans la diète. Dès la première séance, après le vote d’une adresse de remerciement à l’empereur, un grand propriétaire polonais, le comte Adam Potocki, provoqua une déclaration contre le rétablissement de la corvée, et un député paysan proposa de nommer dans chaque commune des arbitres pour régler la question, très grave en Galicie, de la propriété et de l’usage des bois et pâturages communaux. On ne tarda pas à procéder à l’élection des membres du Reichsrath, ce qui fut fait avec un grand esprit d’équité, et l’assemblée, présidée par le prince Léon Sapiéha, dut se proroger en exprimant le vœu que, dans une session plus longue et prochaine, elle pût enfin procéder à l’accomplissement de la tâche législative qui lui avait été confiée pour restaurer les droits nationaux de la Galicie, tels que l’indépendance administrative, la liberté de l’instruction, et en première ligne l’usage officiel de la langue polonaise.

La Bohême ne présenta pas le spectacle d’un esprit aussi prudent et d’une politique aussi habile. À vrai dire, les griefs spéciaux de la Bohême contre le gouvernement autrichien étaient généralement ignorés, et il est peut-être permis de douter qu’ils fussent très sérieux. Que le despotisme de Vienne ait mérité de soulever contre lui l’opinion publique, il n’était pas plus lourd à Prague que partout ailleurs ; il y a même ceci de particulier, que ce despotisme avait trouvé en Bohême un grand nombre de serviteurs et de partisans passionnés. Ce sont de vrais fils des anciens propriétaires du sol que tous ces grands seigneurs dont les armées et la cour de Vienne étaient peuplées. Si le souvenir d’exécutions cruelles, de luttes religieuses sanglantes, de guerres civiles atroces, se mêle dans notre esprit au nom de la Bohême, cette lugubre histoire remonte à des âges assez éloignés pour que toute trace de ressentiment soit effacée et que la légitimité des représailles soit prescrite. Cette Bohême des Hussites et de Wallenstein nous paraît presque aussi vieille que la Bohême de Samo, de Premysl et de saint Wenceslas. Loin de penser que la civilisation moderne eût rien de particulier à revendiquer en Bohême, on n’envisageait guère ce pays qu’au point de vue archéologique et pittoresque, du même œil enfin que l’on visite dans Prague, cette ville si riche en souvenirs féodaux, le Hradschin, à la fois église, forteresse et palais, qui ne semble plus destiné qu’à abriter des souverains descendus du trône, Charles X de France et l’empereur Ferdinand d’Autriche. Les événemens de 1848 révélèrent toutefois l’existence d’un profond sentiment national, qui, un moment confondu avec des opinions démocratiques et socialistes, s’en distingue cependant à quelques égards. L’idiome tchèque, fixé par Jean Huss, oublié par les hautes classes de la société passées au service de l’Autriche, avait été religieusement conservé dans les classes inférieures. Ce n’est guère qu’à partir de 1818 que la langue bohème devint l’objet de recherches académiques, manifestées par la fondation du musée national dû aux comtes de Sternberg. En 1827 parut le premier numéro d’un journal tchèque, et rien n’annonçait que cette innocente restauration littéraire dût porter des fruits dangereux lorsque les événemens de 1848 firent éclater à la fois toutes les haines et surtout les ambitions excitées par trente années de propagande. Une révolte éclata à Prague ; un moment l’autonomie tchèque fut une réalité, l’empereur Ferdinand ayant concédé pour la Bohême, comme il avait fait pour la Hongrie, la réunion d’un parlement national et la formation d’un ministère siégeant à Prague ; mais bientôt d’opprimés les Tchèques devinrent oppresseurs : la Swornost (légion de la concorde) ne tarda pas à s’opposer à la nomination des députés au parlement de Francfort ; les Allemands furent menacés, les Juifs maltraités, et l’épée du maréchal Windischgratz fit avorter finalement cet essai de restauration nationale.

Après douze années de silence, la convocation de la diète de 1861, les séances de cette diète, enfin l’attitude des députés tchèques au Reichsrath de Vienne, vinrent confirmer de nouveau l’existence d’une question nationale, la question bohème. Si l’on fait attention à la proportion réciproque des races qui habitent la Bohème et la Moravie [2], on s’étonnera que, dans les élections diétales, les Allemands, qui ne forment pas la moitié de la population, aient obtenu la majorité ; mais il faut dire que la race slave est de beaucoup inférieure à la race allemande sous le rapport des lumières et de la richesse. Tous les représentans de l’industrie sont Allemands, et l’industrie est très développée en Bohême et en Moravie. Tel industriel de Brünn lutte sur les marchés étrangers, en Amérique surtout, avec les fabricans français, belges, anglais même. La grande propriété est aux mains d’une aristocratie dont les membres, quoique professant des opinions plus ou moins libérales, ne peuvent compter ailleurs que dans le parti allemand. C’est donc seulement dans les communes rurales que les Tchèques ont pu choisir leurs représentans. Toutefois il s’est produit dans les élections et dans la diète de Bohême un rapprochement singulier qui prouve une fois de plus que les extrêmes peuvent se toucher. Entre certains membres de cette aristocratie, qui combattait en 1848 avec le prince Windischgratz, et les démocrates tchèques, dont M. Rieger, avocat à Prague, est l’orateur le plus éloquent, une certaine entente s’est établie pour la revendication d’une autonomie dont le résultat possible serait le rétablissement des grandes influences locales aussi bien que la création à Prague d’importantes fonctions administratives. Dans la session de la diète de Prague, présidée par le comte Nostitz, cette entente s’est tout d’abord dissimulée sous l’apparence d’un désir unanime de conciliation. L’adresse à l’empereur, conçue en termes sympathiques, fut votée par acclamation ; mais elle fut accompagnée d’un vote qui autorisait l’envoi à l’empereur d’une députation pour lui rappeler la nécessité de venir ceindre à Prague la couronne sacrée de Wenceslas. Cette proposition était ouvertement inspirée par une pensée d’autonomie bohème. Enfin cet accord fut surtout visible, lorsqu’en retour de l’appui prêté aux prétentions tchèques par les grands seigneurs de la Bohême, ceux-ci obtinrent des représentans des paysans eux-mêmes quelques paroles favorables au rétablissement d’anciens privilèges. Toutefois le parti libéral allemand eut plutôt des inquiétudes à concevoir que des griefs à formuler, et, après l’élection des membres du Reichsrath, la diète de Bohème suspendit ses séances.

Les prétentions tchèques développées à Vienne par M. Rieger, qui s’en fit l’interprète infatigable, peuvent se résumer ainsi. — Le parlement de Vienne constitue en réalité le pivot sur lequel tourne et repose tout l’édifice monarchique. La diète, dans chacun des royaumes de l’Autriche, devrait être le pivot sur lequel tournerait et reposerait chacun des systèmes provinciaux dont l’ensemble forme l’empire. Chacune de ces diètes provinciales par conséquent devrait être pourvue de droits souverains et exercer dans sa plénitude le pouvoir législatif, sauf sanction impériale, pour tout ce qui touche aux intérêts provinciaux. — De cette mesure à un ministère provincial, à l’autonomie, à l’union personnelle, Il n’y a qu’un pas. À première vue, ces prétentions paraissent excessives ; on les trouvera même entièrement injustes, si l’on se rend compte de l’esprit qui serait apporté dans l’exercice de ces prétendus droits nationaux. D’un côté en effet, la noblesse poursuit le rétablissement de ses privilèges, et de l’autre quelques hommes nouveaux rêvent la création à Prague d’un gouvernement dont ils occuperaient les emplois. Enfin les classes inférieures voient dans cette indépendance provinciale la satisfaction des sentimens les moins libéraux. Il est de toute équité que les élèves des écoles puissent être instruits dans leur langue maternelle ; mais lorsque le conseil municipal de Prague instituait dans chaque quartier des écoles tchèques, il repoussait, à la majorité de 33 voix contre 20, la proposition d’un de ses membres qui tendait à ouvrir en même temps des écoles allemandes. Quelques jours après, la majorité revint, il est vrai, sur ce vote ; il n’en reste pas moins comme un symptôme significatif. On sait enfin de quelles violences le quartier des Juifs dans cette même ville a été tout récemment le théâtre. On ne peut donc, en face de pareils faits et de semblables espérances, que faire des vœux pour le succès de la politique conservatrice et libérale inaugurée pax la constitution du 26 février 1861, car, tout en laissant de libres développemens à l’esprit provincial, elle garantit à toutes les races des droits égaux et une protection efficace par l’établissement d’un pouvoir central et supérieur auquel il est permis de recourir en cas de danger.

La diète du Tyrol, pays traditionnellement fidèle à la cause impériale, fit cependant entendre aussi ses protestations, mais sur des sujets d’un ordre bien différent. Elle adopta, sur la proposition de l’évêque de Brixen, le projet d’une supplique à l’empereur pour lui demander d’interdire aux protestans l’exercice de tous droits dans le Tyrol et d’éloigner les Juifs. L’archiduc Charles-Louis, frère de l’empereur et gouverneur du Tyrol, félicita même la diète de sa résolution ; mais plus tard, et sur une interpellation adressée au sein du Reichsrath, M. de Schmerling protesta contre les sentimens manifestés par la diète d’Inspruck, et l’archiduc Louis fut remplacé dans ses fonctions par le prince Lobkovitz. Les élections pour le Reichsrath donnèrent lieu d’ailleurs dans le Tyrol à quelques incidens. Les districts de la partie méridionale du Tyrol qui confine à l’Italie, composant les cercles de l’Adige, de Trente et de Roveredo, renferment une population de 325,000 Italiens, qui se sont refusés à nommer des députés à la diète même d’Inspruck. Dans l’Istrie, dont les habitans sont mi-partis Slaves et mi-partis Italiens, la diète provinciale s’est réunie ; mais, sur son refus réitéré de nommer des députés au Reichsrath, elle a été dissoute par décret impérial. En vertu de l’article de la constitution de 1861 qui autorise le gouvernement à faire procéder directement au choix des députés au conseil de l’empire par les électeurs provinciaux dans le cas où les diètes ne rempliraient pas leur mandat, les districts illyriens furent invités dans les premiers jours du mois de septembre 1861 à nommer directement leurs représentans. Sur douze députés des communes rurales, on en compte six favorables à la politique ministérielle.

Les statuts provinciaux promulgués le 26 février ne s’appliquaient ni à la Hongrie, ni à la Croatie et l’Esclavonie, ni au royaume de Transylvanie. Le diplôme du 20 octobre avait en effet déjà stipulé les dispositions nécessaires pour rétablir dans ces pays l’exercice des anciennes constitutions ; mais il avait fallu mettre ces lois antérieures en harmonie avec le diplôme impérial, et les renfermer dans les limites imposées par cet acte : c’est ainsi que le gouvernement avait créé des positions particulières à la Hongrie, à la Croatie et l’Esclavonie, enfin à la Transylvanie, en les séparant, il est vrai, les unes des autres et en s’opposant à leur réunion. La Dalmatie au contraire se trouvait comprise dans les états auxquels les statuts provinciaux étaient applicables. Néanmoins, dans l’ordonnance générale du 26 février, l’empereur, considérant que la position du royaume de Dalmatie vis-à-vis de la Croatie et de l’Esclavonie n’était pas encore définitivement décidée, déclara que le statut pour le royaume de Dalmatie ne pourrait pas encore entrer complètement en vigueur. La Dalmatie était en effet revendiquée comme une annexe par la Croatie, de même que cette province, ainsi que la Transylvanie, était l’objet des réclamations hongroises. Si l’on se rappelle cependant que le principal but de la réunion des diètes provinciales était la nomination des députés au Reichsrath, il convient de comprendre la Dalmatie au nombre des provinces qui exercèrent leurs droits constitutionnels conformément à la volonté du souverain. En effet, tandis que les diètes d’Agram et de Pesth refusaient d’envoyer des députés à Vienne, la Dalmatie nomma ses représentans au conseil de l’empire, et l’un d’eux protesta devant la seconde chambre contre les prétentions croates, au nom des principes mêmes du libéralisme, dans un discours prononcé en allemand, qui fit une vive impression sur l’assemblée.

Tandis que les diètes locales s’assemblaient, soit en vertu du statut provincial décrété en 1861, soit conformément aux anciennes constitutions, seule de toutes les provinces, la Transylvanie ne fut ni pourvue d’un statut particulier, ni autorisée à convoquer une diète locale. Bien que le rétablissement de la chancellerie transylvaine eût déjà signalé le dessein d’accorder à ce pays des satisfactions analogues à celles des autres états de la monarchie, il y avait là une situation délicate à respecter. La Transylvanie en effet n’a été réunie à la Hongrie que dans la période révolutionnaire de 1S4S, et en vertu d’une déclaration antérieure d’une diète transylvaine dont les termes ambigus n’ont jamais été ratifiés par l’assentiment public. Depuis lors, les Roumains de la Transylvanie avaient plus d’une fois protesté contre les prétentions des Magyars. De son côté, le gouvernement impérial s’était formellement déclaré contre toute réunion de la Transylvanie à la Hongrie. Il était donc inutile de compliquer par un nouvel élément de discorde la situation, déjà très tendue, de la Hongrie vis-à-vis de la Croatie et de la Dalmatie. Aussi, pour sauvegarder les droits des Roumains, dont les Magyars établis en Transylvanie auraient peut-être fait bon marché dans une diète locale, le cabinet impérial différa la réunion de la diète transylvaine.

En se décidant plus tard à convoquer cette diète pour le 4 novembre 1861, le ministère autrichien a fait encore preuve de prudence. Les Magyars qui habitent la Transylvanie forment la classe des grands propriétaires ; ils occupent les onze comitats dont Klausenbourg est la ville principale. Les Roumains au contraire sont surtout agglomérés dans les neuf sièges dont Hermanstadt, autrefois la capitale du pays tout entier, est encore le chef-lieu. Le gouvernement impérial a décidé que les séances de la diète transylvaine n’auraient lieu ni à Hermanstadt ni à Klausenbourg, mais bien à Karlsbourg, ville de onze mille âmes, sur la Marosh. Il importe toutefois de remarquer que cette ville appartient à l’un des onze comitats hongrois. Par contre, en fixant à 8 florins le cens électoral, il a été stipulé qu’on tiendrait compte de tous les impôts directs. Les Magyars prétendaient que l’impôt foncier fût seul compté pour le cens. L’ouverture de la diète de Karlsbourg, qui doit envoyer trente-six députés au conseil de l’empire, n’a pu encore avoir lieu. Des difficultés locales l’ont fait ajourner une première fois au 25 novembre. En effet la majorité des membres du gouvernement transylvain s’est tout d’abord refusée à publier l’édit de convocation d’une diète qu’elle considérait comme illégale, puisque en 1848 la Transylvanie a été réunie à la Hongrie. On a dû par conséquent réorganiser l’administration supérieure, et l’empereur a nommé le 7 novembre chancelier de Transylvanie le comte François Nadasdy, qui, lors de la réorganisation des comitats de Hongrie, avait donné sa démission de ministre de la justice. On a paru même pendant quelques momens décidé à retarder indéfiniment l’ouverture de la diète et à faire procéder directement à la nomination des députés au Reichsrath de Vienne sans l’intermédiaire de l’assemblée de Transylvanie. Enfin, et grâce à l’impulsion énergique du nouveau chancelier, la convocation des cent cinquante membres de la diète transylvaine est définitivement résolue. Dans le cas où les efforts du gouvernement impérial réussiraient à décider les Roumains à se choisir des représentans, il ne restera donc plus en dehors du parlement viennois que les députés hongrois et croates, si toutefois les difficultés qui existent entre l’Autriche et la Hongrie ne peuvent se résoudre par voie amiable.

Ce sont ces difficultés dont nous voulons enfin aborder l’examen, en lui donnant les développemens qu’il comporte. La question polonaise et la question bohème peuvent en effet créer quelques embarras au gouvernement, mais elles ne présentent point de dangers sérieux. Le public européen l’a compris en n’accordant pas une attention particulière aux réclamations de la Bohême, en ne comprenant pas dans le douloureux problème posé à Varsovie la question polonaise restreinte à la Galicie. Il en est tout autrement de la question hongroise, à laquelle se rattachent les questions croate, dalmate et transylvaine. Après des alternatives diverses, des espérances prises et perdues de solution pacifique, le différend austro-hongrois semble toujours gros d’événemens, et mérite qu’on s’y arrête. En tout cas, le spectacle singulier de l’énergique obstination avec laquelle un peuple libéral comme le peuple magyar persiste à se tenir entièrement distinct de l’Autriche devenue constitutionnelle est de nature à frapper vivement les esprits et à inspirer des doutes sur la solidité du nouvel édifice.


II. — LA DIETE DE PESH.

Lorsque, dans le conseil d’état renforcé de 1860, l’on vit les magnats hongrois convoqués par l’empereur François-Joseph répondre avec loyauté à l’appel de leur souverain et revendiquer avec fermeté, mais sans violence, les droits de leur pays, on ne pouvait guère s’attendre à ce que, quelques mois plus tard, ce pays tout entier se soulèverait contre les satisfactions obtenues, les qualifierait de dérisoires, et pousserait le mécontentement jusqu’à déclarer rompus tous liens entre la Hongrie et son souverain. Telle est pourtant, en peu de mots, l’histoire du mouvement hongrois dont il s’agit de retracer les incidens. Au début, ce mouvement se trouve personnifié dans quelques hommes qui, comme le baron Eotwos, auteur d’un important ouvrage sur les rapports des couronnes hongroise et autrichienne, exposèrent dans le conseil renforcé les réclamations de leurs concitoyens en termes dignes et mesurés. Le comte Szeczeen, M. de Maylath, le comte Apponyi surtout, invoquèrent les clauses du traité bilatéral conclu entre la diète hongroise et l’empereur Ferdinand Ier, ils rappelèrent les sermens renouvelés au couronnement de chaque nouveau souverain, ils relatèrent les stipulations de la pragmatique sanction pour établir le droit imprescriptible de la diète hongroise à exercer seule, sous la sanction royale, le pouvoir législatif en ce qui concernait les intérêts de la Hongrie ; mais ils se gardèrent de comprendre dans les actes légaux, sacrés pour le souverain comme pour les sujets, les lois de 1848 et les décisions d’une diète qui avait déclaré déchue la dynastie de Habsbourg-Lorraine. Au moment où l’empereur demandait à de fidèles conseillers les moyens de réparer les maux d’un pays dont douze années d’absolutisme n’avaient point lassé la patience et découragé le libéralisme, ces mêmes conseillers ne lui adressaient point encore pour réponse le déni injurieux de ses droits souverains.

Si donc les vœux formulés par ce que l’on peut appeler les hommes de 1860 ont été exaucés, l’on se demande ce qui peut justifier les protestations de 1861. La Hongrie maudissait surtout le régime bureaucratique et arbitraire de 1852 ; or ce système a été radicalement aboli : à l’exception des agens du fisc, tous les employés autrichiens disparurent en un seul jour de la surface du pays. La Hongrie répudiait la législation autrichienne : sous ce rapport, la condescendance fut poussée si loin que non-seulement deux jurisprudences souvent contraires ont été appliquées à la fois, mais qu’un certain nombre de comitats purent, dans un amour regrettable des traditions, abolir les lois les plus conformes à l’esprit moderne et restaurer les plus fâcheux usages. À Pesth, on a rétabli les métiers et les jurandes du moyen âge. Un comité de jurisconsultes n’a pas craint de porter le désarroi dans les relations commerciales en supprimant la loi sur les lettres de change, d’origine autrichienne, il est vrai, et en rouvrant la porte à une usure effrénée, traditionnelle en Hongrie. Le comitat d’Unghvar a revendiqué pour les Magyars le privilège nobiliaire de ne plus payer de péage ; le comitat de Stuhlweissenbourg a rappelé que la loi hongroise ne reconnaît pas de mariage civil ; tous les comitats, sans distinction, ont exclu les Juifs des assemblées électorales. Aujourd’hui encore on refuse à Pesth de leur délivrer le diplôme d’avocat. Nous ne mentionnerons pas, dans la restauration des anciennes lois, le rétablissement de la bastonnade non-seulement comme pénalité, mais même comme moyen d’arracher des aveux. Tous ces exemples prouvent enfin avec quelle liberté d’user et d’abuser la Hongrie avait été remise en possession du pouvoir judiciaire. Le rétablissement de la loi électorale de 1848, avec ses comités de salut public, démontre à quel point la liberté des élections était restituée à la Hongrie. Enfin le gouvernement de Vienne n’a fait aucune objection à l’organisation administrative des comitats. Par une disposition toute particulière à la Hongrie, tandis que les premiers fonctionnaires administratifs, les obergespän ou comtes suprêmes, sont nommés par le souverain, qui les choisit parmi les grands propriétaires résidant souvent hors du pays, les deux vice-gespän placés sous leurs ordres, et en qui réside le pouvoir effectif, sont élus, ainsi que tous les autres fonctionnaires, par l’assemblée générale des comitats. Ces congrégations désignent en outre une commission permanente, véritable comité de salut public chargé de surveiller la conduite des autorités administratives. Or, tandis que les obergespän faisaient partie d’une aristocratie qui, dans le mouvement hongrois, ne s’est point séparée de ses compatriotes, mais qui était attachée à l’Autriche par des liens de tout genre, il faut reconnaître que les vice-gespän et les autorités élues ont été recrutés surtout parmi les hommes de 1848, et c’est dans cette organisation que l’on doit chercher l’explication de tout le mouvement hongrois. Ces concessions faites à d’anciens usages devaient plus profiter au despotisme des passions qu’à la liberté. Elles témoignent en tout cas de l’étendue des restitutions concédées par le gouvernement impérial. Enfin, avec l’usage officiel de la langue nationale, les formes traditionnelles de l’administration, le rétablissement des lois anciennes, la Hongrie voyait se rouvrir son parlement, composé de deux chambres : celle des magnats, où rentraient, par le droit de leur naissance, tous les anciens membres de la chambre haute, et la chambre des députés, dont la nomination se fit conformément à une loi que la couronne pouvait à la rigueur considérer comme révolutionnaire. Un divorce aussi complet avec la politique des années précédentes, un abandon aussi formel des principes qui avaient dirigé la conduite des ministres qu’on appelle unitaires, en un mot des concessions aussi importantes témoignent pu une grande faiblesse dans le gouvernement dont elles émanent, ou une grande bonne foi dans ses déclarations. On conçoit que les ennemis, intérieurs ou extérieurs du gouvernement autrichien aient cru à sa faiblesse ; les hommes influens dont nous venons de parler, et avec eux les conservateurs libéraux hongrois ou allemands, devaient croire à sa bonne foi.

Nous venons de prononcer le mot de concessions ; c’est là, aux yeux de beaucoup de gens, le vice qui tue dans son germe l’œuvre du 20 octobre comme celle du 26 février. De l’empereur François-Joseph à la Hongrie, il n’y avait pas de concessions possibles, mais bien l’exécution de traités solennels. On peut transiger sur des traités, on ne se rend point à des concessions. Écartons au moins, en nous reportant à cette première phase du mouvement hongrois, le grief théorique dont il s’agit. Sous forme de concessions ou de transactions, les hommes influens de 1860 auraient accepté du gouvernement impérial un arrangement à certains égards moins radical. Il est même profondément regrettable qu’à ce moment des négociations plus suivies n’aient pas permis d’arrêter des moyens d’exécution plus détaillés et plus pratiques : bien des mesures que l’opinion de l’Europe entière devait fortifier de son approbation eussent pu faire l’objet d’une première entente, et l’on eût évité ainsi des causes de trouble et de querelle ; mais, sous forme de transaction pas plus que sous forme de concession, les hommes dont l’influence ne tarda pas à se substituer à celle des magnats du conseil renforcé n’auraient admis les réserves que le gouvernement autrichien crut devoir insérer dans la nouvelle constitution, pour sauvegarder la situation de l’empire telle que l’avaient faite les événemens contemporains et les nécessités de l’équilibre de l’Europe.

En réalité, ce sont les hommes de 1848 qui, dans les comitats et par suite dans la diète, se sont emparés de l’influence ; ce sont les lois de 1848 qui forment tout le fond du débat ; c’est la Hongrie de 1848 dont on revendique la restauration, et non la Hongrie historique et traditionnelle, dont le souvenir n’est invoqué qu’à titre d’argument. Dans la Hongrie et dans les hommes de 1848, il faut toutefois distinguer deux nuances et deux partis, l’un séparatiste, mais conservateur, l’autre plus radical, plus passionné et franchement hostile à la dynastie. Le premier semble jusqu’ici mener le mouvement hongrois ; au fond, il obéit à l’autre, ou du moins il sert ses desseins. Les hommes de 1848 appartenant à cette première nuance qui vient d’être indiquée ont pour chef et pour organe M. Deak, ancien membre du cabinet hongrois dont M. Kossuth faisait partie, que présidait l’infortuné comte Bathyany, et qui fut nommé par l’archiduc palatin après les concessions obtenues de gré ou de force de l’empereur Ferdinand. M. Deak, député de Pesth, est jusqu’à présent l’interlocuteur officiel de l’empereur lui-même dans le débat soulevé entre la Hongrie et son souverain. Les séances de la diète n’ont eu pour principal objet que de discuter les termes des requêtes et d’entendre les réponses dont se compose ce dialogue entre un sujet orateur d’un seul peuple et un roi défenseur de vingt races diverses. Qui l’emporte jusqu’ici dans ce débat en raison politique, en sagesse, en éloquence, du sujet ou du roi ?

La diète hongroise, convoquée pour le 6 avril 1861, s’ouvrit ce même jour à Bude, conformément au rescrit impérial. Jusqu’à la dernière heure, on douta que l’assemblée commençât ses travaux, et il fallut, pour en arriver là, de longues négociations suivies de concessions mutuelles. Se réunir en un parlement où ne siégeraient ni les députés de la Croatie et de l’Esclavonie, ni les représentans de la Transylvanie annexée en 1848, n’était-ce point reconnaître l’abrogation même de ces lois de 1848, dont la nation magyare revendique la conquête libérale comme désormais imprescriptible ? Le gouvernement impérial, dont la résolution primitive avait été de tenir même séparés de la Hongrie la voyvodie serbe et le banat de Temesvar, céda plus tard sur ce point. Ces deux anciennes et premières annexes de la couronne de saint Etienne furent rendues à la Hongrie, à la condition toutefois qu’une congrégation réunie à Carlowitz, sous la présidence du patriarche, serait appelée à manifester les vœux de la nation serbe. Cette première concession et la déclaration que la diète croate aurait à stipuler elle-même pour les destinées du pays furent acceptées comme un motif suffisant de transaction, et la réunion de la diète fut décidée. Mais où se réunirait-elle ? Le rescrit impérial désignait Bude, ville officielle, siège du gouvernement, séparée seulement de Pesth par le Danube, sur lequel a été jeté un magnifique pont suspendu. Inutile de dire que le patriotisme hongrois réclamait Pesth comme siège du parlement. Une transaction intervint encore pour calmer le débat. Le 6 mai 1861, les deux chambres furent convoquées à Bude ; le judex curiœ (chef de la justice) lut devant un petit nombre de magnats et de députés un discours d’ouverture pour expliquer l’esprit du système du 20 octobre, et en même temps il annonça que le gouvernement, se conformant aux désirs du pays, autorisait la réunion des chambres à Pesth. Celles-ci s’assemblèrent en effet le même jour sur l’autre rive du Danube.

Une fois la session ouverte, surgit une grave question dont les débats révélèrent l’existence des deux partis qui forment l’opposition hongroise. Au fond, l’unanimité était complète en ce qui touche la revendication des lois de 1848 ; chez tous existait le ferme projet de prendre une revanche légale de la victoire que l’Autriche n’avait remportée qu’avec l’aide de l’étranger. Dans la forme à donner à cette pensée, on se divisa. La partie modérée de la chambre des députés voulut présenter au souverain ses vœux sous la forme d’une adresse ; la fraction la plus violente demanda que les droits de la nation fussent affirmés dans une résolution. M. Deak était le chef des premiers opposans, le comte Téléki des seconds. Un suicide dont la cause n’a point été révélée priva la gauche de la chambre hongroise d’une direction dont le patriotisme éprouvé lui a peut-être fait grand défaut. Le parti modéré l’emporta après un débat où quarante orateurs furent entendus, et M. Deak put renouveler dans un projet d’adresse solennelle, c’est-à-dire en parlant au nom de toute l’assemblée, les déclarations qu’il avait déjà faites pour son compte personnel dans son fameux discours du 3 mai 1861. L’orateur avait posé trois questions. 1° Il fallait que les lois de 1848 fussent préalablement rétablies dans toute leur intégrité : elles avaient été adoptées par la diète, sanctionnées par le roi de Hongrie, cet empereur Ferdinand qui avait tout concédé au mouvement hongrois comme à l’insurrection bohème. Or l’indépendance de la Hongrie, stipulée dans l’accord intervenu entre la diète nationale et l’empereur d’Allemagne en 1322, consacrée par le serment solennel de tous ses successeurs, serait une lettre morte, si des lois régulièrement rendues disparaissaient à la suite d’une occupation violente. Sans doute les lois de 1848 devaient être l’objet d’une révision ; mais c’était à la diète elle-même d’y pourvoir. 2° Le diplôme du 20 octobre n’avait rendu à la Hongrie qu’une partie de ses droits, celui de s’administrer intérieurement, celui de faire les lois qui lui étaient spécialement applicables ; mais, en établissant qu’un conseil d’empire siégeant à Vienne, dans lequel, il est vrai, étaient appelés des députés hongrois, pourrait seul statuer sur les questions d’impôt, d’enrôlement, sur les affaires extérieures, ce diplôme s’exposait à faire décider par des députés non hongrois les questions qui concernent la Hongrie : c’était violer sa souveraineté. Si la couronne de Hongrie repose sur la tête du monarque qui gouverne aussi l’Autriche, elle n’est point inférieure à la couronne autrichienne, elle est indépendante et souveraine. 3° Enfin la Hongrie n’était pas même complète et entière, puisque les parties annexées, c’est-à-dire la Croatie et l’Esclavonie, conquises par ses armes, et la Transylvanie, réunie en 1848 par une décision de la diète, en demeuraient encore séparées : le parlement en un mot n’était qu’un parlement restreint.

Serré dans la forme, net au fond, ce projet d’adresse ne parut point encore à la majorité de la diète suffisamment énergique. Après une discussion dans laquelle l’œuvre de M. Deak fut singulièrement altérée, le comte Varady fit adopter un amendement où une quatrième question était posée, celle de l’irrégularité de la prise de possession du trône par le souverain actuel. L’empereur Ferdinand, son oncle, et l’archiduc François-Charles, son père, dans leur acte d’abdication, n’avaient ni l’un ni l’autre renoncé spécialement à leurs droits au trône de Hongrie ; la diète hongroise n’avait point été informée de cette renonciation. François-Joseph lui-même ne procédait point à la cérémonie indispensable du couronnement. L’adresse ainsi amendée fut adoptée, malgré les protestations de M. Deak, à cinq voix de majorité, et contre toute attente la chambre des magnats ne lui fit subir aucune modification.

L’empereur refusa de recevoir une adresse qui méconnaissait ses droits souverains. Mises en demeure de la présenter sous une forme plus convenable, les deux chambres de Pesth déclarèrent n’avoir voulu attenter en rien à l’autorité royale, et, en maintenant toutes les questions de fond, elles se bornèrent à exprimer le vœu que le roi de Hongrie voulût bien rendre conforme aux anciens usages la prise de possession du pouvoir légitime qui lui avait été transmis. Un nouveau rescrit impérial répondit à l’adresse ainsi amendée.

L’empereur reconnaissait qu’il pouvait y avoir quelques difficultés à établir par tout l’empire un régime constitutionnel uniforme et à le rattacher en même temps aux institutions particulières à la Hongrie. C’était pour écarter ces difficultés qu’il avait convoqué la diète. Sans doute le diplôme du 20 octobre 1860, par lequel le régime constitutionnel est établi, ne permet pas que la diète hongroise délibère sur les intérêts communs à l’empire, sur le contingent militaire, sur les questions d’impôt ; mais cela ne détruit pas l’autonomie hongroise : elle sera fortifiée au contraire par l’entente des représentans hongrois avec les représentans librement élus des autres nationalités siégeant au conseil de l’empire. Le diplôme du 20 octobre a en outre plus étendu qu’il n’a restreint les pouvoirs de la diète hongroise, puisqu’il a confié à l’examen de cette assemblée toutes les contributions publiques, dont une faible partie était précédemment soumise à son contrôle. L’empereur, en donnant à la Hongrie une administration particulière, reconnaît ses droits à l’autonomie ; mais à côté de l’autonomie hongroise il y a l’unité, l’indivisibilité des couronnes que Charles VI voulut assurer par la pragmatique sanction. Cette unité, cette indivisibilité n’existent qu’avec le commandement des armées, la direction centrale des finances et la représentation unique de l’empire à l’étranger. Depuis longues années, on a toujours respecté ces conditions essentielles à l’indissolubilité de l’empire, et l’union de la Hongrie et de l’Autriche a été cimentée par des faits historiques et des liens bien autrement étroits que ce lien personnel dont parle l’adresse. Ce sont les lois de 1848 qui ont voulu pour la première fois établir l’union personnelle ; on sait où cette union a conduit. De ces mêmes lois, le diplôme du 20 octobre a sanctionné ce qui était acceptable, l’abrogation des privilèges de la noblesse, l’abolition des corvées, l’égalité civile, la liberté électorale ; mais elles renferment des prescriptions incompatibles avec la pragmatique sanction, funestes pour le repos de l’empire, mortelles à son intégrité : elles doivent donc être révisées. Pourquoi dès lors présenter comme une condition d’entente essentielle la reconnaissance entière de lois qu’il faut d’ores et déjà supprimer ou amender en partie ? — La Hongrie réclame l’annexion de la Transylvanie, consommée en 1848 sans le libre consentement des Roumains et des Allemands qui l’habitent. L’empereur a ordonné le rétablissement provincial de ce pays, parce qu’il ne peut sanctionner une annexion repoussée par les habitans et sans aucun précédent historique. Quant à la Croatie et à l’Esclavonie, qui faisaient partie autrefois de la Hongrie, mais qui s’en sont séparées volontairement en 1848, la diète d’Agram est invitée à s’entendre à cet égard avec la diète de Pesth, et à revenir, s’il y a lieu, sur la précédente décision. En cas d’entente, on pourra décider sous quelle forme définitive aura lieu l’union constitutionnelle de la Croatie avec la Hongrie. Enfin, en ce qui touche ses propres droits souverains, l’empereur ne saurait reconnaître aucune irrégularité dans la renonciation de son oncle et de son père à tous les royaumes dont ils étaient les rois légitimes. Il n’a pas encore procédé à son couronnement : il le fera lorsque l’entente sera rétablie sur tous les points, et il proclamera avec bonheur à cette occasion une amnistie générale pour tous les griefs qu’il est si désireux d’oublier.

Ce rescrit, dont l’opinion en Europe approuva le ton ferme et modéré, fut accueilli par les chambres hongroises avec de tout autres sentimens. M. Deak, chargé une fois encore d’y répondre, le fit en reproduisant les argumens qui ont été déjà exposés, et l’assemblée adopta sans discussion, de même que la chambre des magnats, une nouvelle adresse qui déclarait tous liens rompus avec le gouvernement impérial, et reconnaissait que les travaux de la diète hongroise, tant que durerait cette scission complète, n’avaient plus aucun objet.

Le gouvernement ne pouvait plus hésiter, et la diète elle-même lui dictait la conduite à tenir. L’empereur se contenta d’adresser aux chambres de Pesth un court message dans lequel, considérant que le parlement hongrois avait méconnu son mandat, il le dissolvait, et ajournait à six mois, s’il y avait lieu, la convocation d’une nouvelle assemblée. Cette résolution, brièvement exprimée afin de couvrir la dignité de la couronne, ne pouvait suffire au gouvernement de Vienne, désireux d’en appeler au jugement du conseil de l’empire et à l’opinion publique. En conséquence, le ministère communiqua aux deux chambres une solennelle déclaration dans laquelle étaient énumérés les motifs de la grave mesure prise dans la plénitude du pouvoir impérial. Le chef de l’état déplorait les désordres de la Hongrie. Les dispositions de la patente du 20 octobre avaient mis en oubli le crime du 14 avril 1849 contre la dynastie et la pragmatique sanction : cet acte méritait donc un autre accueil. Tout ce que l’équité vis-à-vis de la Hongrie exige, ce que la justice impose envers les autres provinces de l’empire, ce que commande le développement de la grandeur de l’état, l’empereur l’avait fait. Il avait rétabli la constitution hongroise avec toutes ses institutions libérales, il avait restitué à la nation son autonomie sous l’unique condition que l’exercice de ses droits politiques ne préjudiciât point à l’unité de l’empire, c’est-à-dire en réservant comme devoirs solidaires entre tous les peuples les devoirs militaires et le paiement de l’impôt. La révolution hongroise, en s’écartant de l’ancienne constitution, avait sans doute autorisé le gouvernement à faire ces réserves ; mais elles lui étaient surtout commandées par les nécessités de la position de l’Autriche comme grande puissance. La diète hongroise aurait dû comprendre les besoins de cette situation et réviser les lois de 1848 dans un sens conforme à l’intérêt général et aux exigences de la civilisation moderne. Au lieu de cela, elle a prétendu obtenir la pleine reconnaissance des lois de 1848 en maintenant les clauses qui violent les prérogatives de la couronne, les droits de l’empire entier et les intérêts des nationalités non magyares, bien que l’application de ces clauses dût nécessiter l’emploi de la force contre la Croatie, l’Esclavonie et la Transylvanie. Il y a plus : invitée à entrer en négociation pour un arrangement, la diète s’y est refusée et a déclaré les négociations rompues. L’empereur, fermement décidé à maintenir, même en Hongrie, les principes constitutionnels, a pris les résolutions suivantes : — 1° Les lois d’octobre et de février restent en vigueur ; aucun changement constitutionnel ne saurait avoir lieu sans le consentement du Reichsrath. Chaque province conserve la faculté d’y envoyer des députés, et la non-participation d’une province quelconque ne saurait empêcher l’exercice des droits d’autrui. 2° Toutes les stipulations de la législation de 1858 qui sont d’accord avec la constitution octroyée seront reconnues ; les stipulations contraires seront abrogées. 3° La diète hongroise actuelle est dissoute ; une nouvelle diète sera convoquée aussitôt que possible. Des instructions pour le rétablissement ou le maintien de l’ordre sont données aux agens du pouvoir.

Les deux chambres du Reichsrath approuvèrent par une adresse à l’empereur, votée à une grande majorité, la politique du gouvernement. Les deux chambres du parlement de Pesth acclamèrent à l’unanimité et sans discussion la résolution rédigée par M. Deak : elles cédaient à la force en protestant. Dans la chambre des magnats, les bancs étaient presque vides ; dans la chambre des députés, une dernière résolution fut aussi adoptée à l’unanimité sur la proposition de M. Tissa. La diète, dans une session trop courte, n’avait pas eu le temps de promulguer les lois les plus nécessaires, mais elle déclarait comme mesures urgentes : 1° la satisfaction à donner aux prétentions des nationalités demeurant en Hongrie, pourvu qu’elles ne fussent pas en opposition avec l’intégrité territoriale et politique du pays ; 2° la reconnaissance de l’égalité des cultes, l’abolition des mesures restrictives prises contre les Israélites ; 3° la suppression de tout titre de possession ayant une analogie avec les fiefs, mais moyennant indemnité et rachat.

Ainsi, au moment suprême où une déclaration de guerre pour ainsi dire était lancée par elle, la diète de Pesth se proposait de suivre vis-à-vis des nationalités coexistantes sur le sol hongrois la même politique qu’elle reprochait à l’Autriche de pratiquer à son égard, et dans son acte de volonté dernière elle ne trouvait d’autres mesures sociales à promettre pour l’avenir que celles-là mêmes que le gouvernement autrichien avait adoptées récemment.

La dissolution de la diète hongroise fut immédiatement suivie d’actes également significatifs. Nous avons déjà parlé des élémens contraires dont se composait l’administration des comitats ; les autorités issues de l’élection, les vice-gespän, véritables dépositaires du pouvoir, avaient dû manifester des opinions plus avancées que les obergespän, choisis par le souverain. Pour calmer les défiances populaires, ceux-ci s’étaient empressés, il est vrai, de déclarer leur résolution formelle de ne point se séparer de leurs compatriotes dans la lutte ; mais, plus encore qu’au sein de la diète, les moyens extrêmes prévalaient dans les comitats. Lorsque la diète négociait encore avec le gouvernement autrichien, les comitats avaient déjà déclaré traître à la patrie quiconque acquitterait l’impôt, que la diète hongroise avait seule qualité pour voter. Aucun propriétaire n’osait, sans l’excuse de la présence des garnisaires, acquitter sa part de contributions. Une fois la diète dissoute, le gouvernement autrichien rendit publique la résolution de faire rentrer les sommes dues. Il suffit d’une simple démonstration pour qu’à Pesth même les recettes fussent opérées sans retard. Le nouveau chancelier de Hongrie, le comte Forgach, successeur du baron Vay, démissionnaire, profita d’un acte illégal de quelques comitats, celui de Pesth entre autres, pour les remplacer par des commissions nommées par l’autorité centrale, auxquelles recommandation expresse fut adressée de respecter autant que possible les usages du pays, mais de le délivrer de la pression exercée par les opinions extrêmes sur une grande partie de la population. Cette mesure, étendue à tous les comitats qui protestèrent contre la dissolution de la diète, amena la retraite des fonctionnaires hongrois. La question du recrutement provoqua aussi des marques d’opposition légale, parmi lesquelles il faut citer la protestation du cardinal-primat de Hongrie. En même temps que les fonctionnaires administratifs cessaient leurs fonctions, les autorités judiciaires menaçaient d’interrompre les leurs. L’anarchie, qui s’était tout d’abord établie par le conflit de deux jurisprudences, s’étendait par la démission des juges et l’absence de toute législation. Le gouvernement impérial dut prendre un parti extrême. L’empereur se résolut à dissoudre le conseil de la lieutenance et à confier tous les pouvoirs au comte Palffy, nommé son lieutenant. On suspendit tous les municipes, et les commissions des comitats encore existantes furent dissoutes. En outre le pays fut divisé en douze juridictions, dans lesquelles devaient siéger des tribunaux militaires chargés de connaître de tous les crimes, tels que les définit un décret du 5 novembre 1861, et qui rentrent presque tous dans la catégorie des crimes politiques. Ces mesures de rigueur assimilaient beaucoup la situation de la Hongrie à l’état de siège, bien quelles n’aient été accompagnées d’aucune forme blessante, mais pratiquées au contraire avec sagesse et modération. Du côté des Magyars, on a protesté avec calme et dignité. Bientôt, avec ce sens droit propre aux Magyars, et cet esprit qu’on pourrait appeler conservateur même au milieu des entraînemens révolutionnaires, le langage sincère et loyal du nouveau lieutenant du roi, invoquant la nécessité de pourvoir aux besoins administratifs et judiciaires du pays, a trouvé de nombreux échos. La curie de Pesth a invité les autorités judiciaires à reprendre et à continuer leurs fonctions, les administrations ont été réorganisées, de nouveaux obergespän ont prêté serment de fidélité au souverain. Il y a plus, les impôts se paient et le recrutement pourra même s’opérer. L’opposition semble donc, d’un consentement mutuel, se renfermer sur le terrain politique, et faire trêve jusqu’au jour où elle trouvera l’occasion légale de se produire. C’est un succès pour la cause de l’ordre et de la conservation sociale, ce n’est point encore un triomphe pourra politique du gouvernement autrichien. Qu’une nouvelle diète soit convoquée, que des élections se fassent, et sans nul doute les résolutions de la diète récemment dissoute prévaudraient encore. On ne peut jusqu’à présent se faire à cet égard aucune illusion.

Avant de chercher à prévoir quelle peut être la conclusion d’événemens dont nous venons de retracer les phases principales, on nous permettra de revenir sur la valeur des argumens produits dans le débat, et par conséquent sur la légitimité des prétentions exprimées. Le spectacle de tout un peuple ou du moins d’une moitié compacte de la population d’un grand pays revendiquant ses droits anciens, luttant contre un puissant empire pour faire respecter des titres inviolables, cette susceptibilité nationale qui ne se contente pas seulement d’une grande somme de libertés, mais qui ne souffre pas qu’on les lui donne et veut qu’on lui rende le bien qui lui a été injustement ravi, toutes ces luttes dont nous avons entendu le retentissement soutenues pour un avantage purement moral, méritent au plus haut degré l’attention et commandent la sympathie. En pareille matière, l’erreur même est louable. Recherchons donc où se trouve la vérité.

Si les conventions diplomatiques se jugeaient comme des matières de droit strict, si les précédens historiques tombaient seulement sous l’interprétation des légistes, les prétentions de la Hongrie et les argumens de M. Deak seraient sans réplique. La Hongrie s’est donnée à un souverain, non à un pays. Ce souverain a proclamé dans une loi célèbre, reconnue par les pouvoirs hongrois, l’indivisibilité de toutes ses couronnes ; mais il n’a pu proclamer l’indivision du gouvernement et de l’administration. La Hongrie était libérale et indépendante quand l’empire germanique était féodal, elle est même restée en dehors de la confédération germanique quand l’Autriche y est entrée avec ses provinces héréditaires. En un mot, la Hongrie a fait un pacte avec une dynastie pour un droit de succession, elle n’a point fait une union politique avec des provinces. Soumettre l’établissement des impôts, l’effectif de l’armée à un pouvoir qui n’est pas hongrois, à une assemblée composée des représentans d’autres provinces que la Hongrie, c’est établir l’union politique de ces provinces et violer l’indépendance de la Hongrie.

Ce langage est logique, mais il appartient plus à un légiste qu’à un homme d’état. Que dit en effet la raison politique invoquée en Autriche par les hommes éclairés de toutes les classes de la société, par ceux que n’aveugle point une passion intéressée ? La Hongrie et l’Autriche se sont unies sous un seul souverain pour terminer des luttes intestines et repousser un ennemi commun, pour mettre un terme à une effroyable effusion de sang humain. Elles se sont abritées sous une même forme monarchique, avec l’esprit du temps et sans réserves, parce que la monarchie d’alors n’en comportait point. Ce ne sont pas seulement les droits souverains qui se sont unis alors sur une même tête, ce sont deux peuples qui se sont associés et mêlés pour se protéger en commun. Le premier acte de cette union sous un même souverain, union réelle, parce que le souverain pouvait dire : « L’état, c’est moi ! » n’a-t-il pas été en effet la délivrance de Bude, la capitale hongroise, reprise aux Turcs par l’empereur Léopold ? Guerres, traités de paix ou d’alliance, tout a été depuis lors non-seulement décidé par le même souverain, mais encore commun entre les deux peuples. L’union, réelle au début s’est cimentée de façon à devenir indissoluble. Les luttes soutenues par l’Autriche contre la plupart des puissances européennes, les emprunts contractés, la politique suivie à l’étranger, tous ces actes de la vie d’un peuple ont été accomplis sans que la Hongrie ait rien stipulé pour sa gloire particulière ou son intérêt privé. On peut dire que, depuis plusieurs siècles, l’histoire ne connaît plus la Hongrie comme une individualité distincte, et la conscience de l’Europe protesterait contre ses prétentions à l’irresponsabilité dans les obligations que le gouvernement autrichien a contractées ou les conventions qu’il a souscrites.

On ne peut guère citer qu’un exemple complet de l’union personnelle entre deux états telle que l’entend M. Deak, c’est celle du Hanovre et de la Grande-Bretagne alors que les deux couronnes reposaient sur la même tête. Or le Hanovre n’a point participé aux luttes de l’Angleterre. Il n’a point été lié par les mêmes traités politiques et commerciaux ; il n’avait ni le même pavillon, ni le même drapeau ; il n’a point été représenté à l’étranger par les mêmes ambassadeurs. À coup sûr, la Hongrie n’a jamais joui d’une situation semblable, et le comte Apponyi, l’oncle du judex curiœ qui siège encore à Pesth, quand il représentait son souverain auprès du cabinet des Tuileries, n’a jamais cru défendre simultanément les intérêts distincts de la Hongrie et de l’Autriche. Mais, dira-t-on, le souverain seul est représenté à l’étranger ; soutenir les mêmes luttes ou contracter les mêmes obligations, cela prouve l’accord, non l’union entière. Chacune des deux nations a manifesté librement la même volonté et poursuivi un but commun. S’il s’agit de paix ou de guerre, c’est par le vote des subsides et des soldats que les nations prouvent l’indépendance de leur libre arbitre. Or les diètes hongroises ont toujours conservé le droit de voter les impôts et le contingent militaire. Au fond, cette assertion ne nous semble pas bien exacte.

Jusqu’en 1848, en matière de finances, dès que le roi le postulait, le chiffre de l’impôt direct, qui consistait uniquement dans la contribution de guerre, était voté par la diète, qui en ordonnait en outre la répartition et en assurait la rentrée par l’intermédiaire de la lieutenance. Cette prérogative ressemblait beaucoup à celle de nos anciens pays d’états, lorsqu’ils votaient leur part de contributions sous le nom de don royal, sans se croire pour cela indépendans. L’emploi de la contribution votée et versée au trésor échappait complètement à la diète. Les contributions indirectes, consistant dans le revenu des droits régaliens, des taxes, des douanes, du produit des mines, n’étaient pas soumises à son contrôle. Tout était réglé par la chambre aulique des finances avec le concours de la chambre aulique générale de Vienne. Enfin le boni résultant de la gestion des finances hongroises était versé au trésor allemand pour faire face aux besoins généraux de la monarchie. N’est-ce point là une véritable union en ce qui concerne les finances ? Et ce qui le prouve, c’est que le gouvernement de Vienne a toujours contracté seul tous les emprunts et traité toutes les affaires de crédit et de commerce. La patente des finances de l’empereur François en 1811 et le privilège de la banque nationale intéressaient la Hongrie comme les autres provinces, et les diètes de Pesth n’ont jamais eu à s’en occuper.

Quant à l’armée, toute la compétence de la diète se bornait au droit de voter le contingent des recrues et de le Fournir par l’intermédiaire des comitats. Les recrues étaient ensuite placées sous le commandement général, impérial et royal, et le conseil aulique de guerre siégeant à Vienne décidait de leur destination selon les besoins communs de l’empire.

En 1848, l’esprit public devint plus exigeant, et la diète hongroise interpréta dans un sens plus étroit les constitutions antérieures, ou, pour mieux dire, elle aspira à fonder un ordre de choses tout nouveau. Organiser une armée hongroise, un trésor hongrois, former à Pesth un ministère responsable devant le parlement national, assurer aux chambres le pouvoir législatif et concentrer l’exercice du pouvoir exécutif entre les mains de fonctionnaires nommés par le roi de Hongrie, mais dont l’existence constitutionnelle dépendait de la majorité de la diète, c’était en réalité créer une Hongrie indépendante et souveraine, mais une Hongrie toute nouvelle. L’empereur consentit d’abord à une partie de ces innovations, tout en refusant de concéder des ministères spéciaux pour la guerre, les finances et les affaires étrangères. Sous la pression des événemens, il céda, et l’union personnelle fut ainsi établie jusqu’au moment où la diète de Debreczin rompit ce lien fragile avec la dynastie.

Si à la lettre les lois de 1848, revêtues de la sanction royale, ne présentent aucune irrégularité et ne soulèvent aucune objection, en est-il de même quant à l’esprit, et le consentement de l’empereur Ferdinand, chassé de Vienne par l’émeute, peut-il passer pour un de ces consentemens libres et volontaires sans lesquels aucune adhésion valable ne saurait être donnée ? Nous n’irons pas jusqu’à justifier le régime absolu inauguré pendant dix années en Hongrie, sous le prétexte que la révolte avait déchiré tous les contrats, et qu’il n’y avait plus à appliquer à ce malheureux pays que le droit du vainqueur. Il serait facile de répondre qu’en introduisant l’étranger en armes sur le sol sacré de la patrie, la dynastie, elle aussi, avait déchiré tous les pactes. Laissons de côté des récriminations inutiles, mais reconnaissons toutefois que les précédens de 1848 ne peuvent être invoqués au même titre que l’acte en vertu duquel la diète de Presbourg, pour mettre fin à des rivalités de prétendans, dont l’un se faisait l’allié des Turcs, déclara la couronne de Hongrie héréditaire dans la maison du frère de Charles-Quint. L’esprit qui en 1848 a inspiré la création de l’union personnelle a fini par la rompre, et l’on ne saurait s’étonner que l’empereur François-Joseph en redoute les empiétemens ; mais ce qui nous a singulièrement frappé, c’est que ce même esprit soit encore, à ce qu’il semble et ce qui n’existait pas même en 1848, celui de l’unanimité des Hongrois.

Évidemment la maison régnante compte des partisans en Hongrie ; un certain nombre des membres de la chambre haute l’ont servie, M. Deak lui-même passe pour avoir des opinions monarchiques. Comment se fait-il cependant que ces projets d’union personnelle n’aient pas trouvé un seul contradicteur ? Serait-ce manque de clairvoyance ? L’exemple donné en 1848 est pourtant encore présent à tous les esprits. Et comment est-il permis de supposer que la Hongrie, constituée comme le veulent les Magyars, c’est-à-dire avec toutes ses annexes et une population de 14 millions d’habitans, marcherait sans troubles et sans secousses dans une voie parallèle à celle de l’Autriche, à peine restée son égale en puissance, sous l’autorité nominale d’un même souverain ? Des rivalités, des dissidences de vues politiques ne rompraient-elles pas bientôt un aussi faible lien, alors surtout qu’il existe en Hongrie un parti antidynastique compacte et ardent ? Ce qui, selon nous, a pu réunir dans une même ligne de conduite des esprits divisés au fond par des opinions sincères, c’est d’abord la conviction qu’ils n’ont pas à recevoir une constitution octroyée, mais à rentrer dans l’exercice de droits imprescriptibles, c’est ensuite la défiance que peuvent inspirer et la mobilité et la faiblesse du gouvernement autrichien. À Vienne, le libéralisme est de fraîche date et peut ne pas encore paraître assez sincère pour qu’il n’y ait point de retours possibles vers un régime détesté. Il y a plus, le gouvernement de l’Autriche est assailli au dedans et au dehors par des ennemis acharnés ; cette patrie officielle est minée par des embarras financiers, rongée par un déficit incurable, et au dire de bien des gens entraînée à sa perte par une politique à bout de voies. Faut-il donc lui sacrifier la patrie véritable et se jeter avec elle dans le gouffre où elle doit périr ? Telles sont peut-être les réflexions qui sont venues à plus d’un conservateur hésitant entre sa loyauté et son patriotisme. En réalité, comme toutes ces nuances se confondent dans une seule, comme l’union personnelle aboutit infailliblement à la séparation, c’est cette hypothèse même qu’il faut apprécier, et le parti avec lequel il faut compter, c’est le parti extrême et révolutionnaire, qui a pour lui la force d’impulsion et la logique rigoureuse.

Les Magyars, nous ne disons point les Hongrois, forment une race militaire, intelligente et hardie, qui à la conscience de ce qu’elle vaut et l’ambition de réaliser ce qu’elle souhaite. Sans remonter à des époques éloignées, sans même invoquer des précédens historiques qui ne constituent pas toujours un droit pour le présent, les Magyars prétendent non-seulement à l’indépendance vis-à-vis de l’Autriche dans les limites de la Hongrie, mais à la prééminence vis-à-vis des races qui l’habitent avec eux et vis-à-vis de voisins autrefois leurs tributaires, inférieurs encore à eux-mêmes par la civilisation, les Croates, les Dalmates, les Transylvains et les Serbes. Cette prééminence, ils veulent l’exercer en garantissant à toutes ces races les droits du citoyen, qui font l’homme. L’Autriche avait été appelée à cette grande mission, elle l’a négligée pour des projets égoïstes et condamnables ; elle a laissé se dégrader dans l’ignorance et la corruption les peuples soumis à son absolutisme. Le rôle qu’elle a méconnu, les Magyars le revendiquent du droit du plus digne. Constituer la Hongrie de la Mer-Noire à l’Adriatique, à côté de l’Autriche ou sans elle, comme le souhaitent les plus modérés, la constituer contre l’Autriche même, comme le veulent les partis extrêmes, telle est la pensée sérieuse que le mouvement magyar a révélée sous toutes les formes, depuis les résolutions de la diète et les violences des comitats jusqu’à l’emploi exclusif de la langue et du costume national, adoptés par toutes les classes de la population.

On a vu cependant que les Magyars forment à peine la moitié de la population de la Hongrie, de même que les Tchèques ne font que la moitié de la population de la Bohème ; mais tandis que les Tchèques sont la moitié la plus ignorante et la plus pauvre de la Bohême, les Magyars sont ou les plus riches ou les plus civilisés de la Hongrie. La terre autrefois en Hongrie était noble ; les Magyars cultivateurs, fermiers ou propriétaires, appartiennent pour les sept huitièmes à la noblesse. Un berger hongrois vous montrera des armoiries suspendues dans sa cabane à côté de ses armes. De là ce sentiment de fierté, cet orgueil qui fait les peuples libres ; de là aussi cette prépondérance sur les autres races qui habitent la même terre. Les Allemands, les Valaques, les Serbes, qui forment l’autre moitié de la population hongroise, descendent pour la plupart de colonies fondées sur des terres objet de cessions royales, et envoyées pour repeupler le pays après les ravages des Turcs. Ces colons n’étaient pas propriétaires et par conséquent ils n’étaient pas nobles ; ils vivaient dans des villages tout à fait distincts, sans communication entre eux. Un village bulgare côtoyait un village allemand sans que les habitans eussent aucun rapport. Usages, langue, religion, tout au contraire les divisait [3]. Quoi d’étonnant alors que les Magyars, c’est-à-dire la véritable aristocratie du pays, exerçassent toute prépondérance sur une terre qui n’appartenait qu’à eux ? Seuls les Magyars étaient, en évidence, et aujourd’hui encore, alors même que des Serbes et des Valaques peuvent, dans la diète de Pesth, représenter leurs concitoyens, comme on l’a vu dans la chambre récemment dissoute, où siégeaient vingt-trois Valaques et huit Serbes, seuls les Magyars sont en position de jouer un rôle.

La situation cependant a singulièrement changé depuis que la constitution de la propriété n’est plus la même. Les colons sont devenus propriétaires, les Valaques font partie du contingent militaire ; ce qu’on appelait le servum pecus contribuens ne tardera pas à élever ses sentimens et ses prétentions au niveau de sa nouvelle fortune. Il faudra compter alors non-seulement avec les fils des colons allemands, mais avec toutes ces races inférieures qui réclament aussi leur autonomie et voudraient avoir une existence séparée. En concédant aux réclamations de la diète hongroise l’annexion de la voyvodie serbe et du banat de Temesvar, le gouvernement impérial avait autorisé la réunion d’un congrès national serbe à Carlowitz. Or ce congrès a émis sous forme d’adresse le vœu que la Voyvodie formât un territoire propre et un district distinct dans le royaume de Hongrie, qu’il pût élire librement son chef sous le nom de voyvode et s’administrer seul, que la nationalité, la langue et la religion fussent garanties. Ce n’est pas tout : comme il existe dans la Voyvodie, sur les confins de la Croatie, un petit pays appelé la Syrmie, le congrès de Carlowitz a demandé que la Syrmie ne fût pas réunie à la Hongrie, mais bien à la Croatie, aux mêmes conditions. C’est une question serbe à ajouter à toutes les autres.

On retrouve les mêmes sentimens dans les contrées voisines et les anciennes annexes de la Hongrie. La diète de Croatie proteste contre toute union et veut être indépendante. La Dalmatie envoie des députés au Reichsrath de Vienne, crime irrémissible aux yeux du patriotisme hongrois. Enfin la Transylvanie, dont la diète va s’ouvrir après tant d’hésitations et de retards, exprimera peut-être des vœux conformes à l’immense majorité de sa population, qui compte 1,300,000 Roumains contre 570,000 Magyars. Seule, la petite ville de Fiume, port sur l’Adriatique, a revendiqué son union avec la Hongrie, dont elle deviendrait le port militaire et le débouché commercial.

Il résulte donc des sentimens avoués ou secrets de toutes ces populations que les Magyars éprouveraient de leur part autant de difficultés pour les soumettre à leur prépondérance qu’ils en élèvent eux-mêmes contre les prétentions de l’Autriche. En vain ils invoquent d’anciens traités, des précédens historiques ; aujourd’hui qu’ils n’ont pas même pour eux le droit de la force, qu’il faudrait au contraire, comme le porte la dernière communication de l’empereur au conseil de Vienne, employer la force pour leur rendre cette suprématie perdue, ce ne sont plus les droits du XIIIe et du XIVe siècle qu’on doit invoquer, mais bien ce que commande l’état présent et ce qu’imposent les nécessités actuelles. Tant que les Magyars luttent pour des libertés personnelles, lorsqu’ils repoussent l’absolutisme autrichien, lorsqu’ils veulent parler, vivre et croire comme ont fait leurs pères, on peut souhaiter le succès de leurs efforts ; mais lorsqu’ils luttent pour une ambition, pour un agrandissement que repoussent ceux-là mêmes qui en sont l’objet, lorsqu’ils refusent chez eux aux races non magyares l’autonomie complète et excessive que l’Autriche leur refuse à eux-mêmes, ce n’est plus de justice qu’il s’agit, c’est d’une entreprise dont nous devons examiner les résultats au point de vue des intérêts de l’Europe tout entière, pour qui la question de l’Autriche, fortifiée, compromise ou détruite, est l’une des plus grandes qui puissent peser sur les destinées générales.

Qu’on remarque d’abord tout ce que le projet d’une Hongrie séparée a de chimérique et de dangereux. L’Europe n’est pas si solidement assise que la dislocation de l’empire du milieu puisse impunément amonceler ses ruines à côté de celles dont nous menace l’Orient. L’Allemagne n’a pas besoin que l’ouverture de la succession des Habsbourg ajoute de nouveaux élémens de discorde à ceux qui la troublent. Enfin la race hongroise ne nous semble pas, pour l’amélioration de ces masses encore peu policées, de ces Croates, de ces Bulgares, de ces Valaques si arriérés, plus propre à remplir une mission d’initiation et d’enseignement que la race allemande, dont le seul tort est d’avoir trop longtemps supporté un gouvernement rétrograde. Le moment semble surtout mal choisi pour tenter une séparation dont l’utilité est plus que douteuse et l’équité discutable. Lorsque le gouvernement autrichien entre sincèrement, il faut le croire, dans la voie des réformes constitutionnelles, le mouvement hongrois se présente comme d’autant plus inopportun qu’il petit retarder la marche ou compromettre le succès de ces réformes. Bien des gens en effet espèrent qu’une lutte prolongée entre la Hongrie et l’Autriche amènera celle-ci à retirer des concessions qui n’auraient pas eu de prompts résultats, et, si le Reichsrath ne se constitue pas dans son intégrité, à revenir sur une combinaison malheureuse. On nous permettra d’être surtout touché de cette éventualité et de préférer au succès d’une partie des réclamations de la Hongrie le triomphe des idées libérales dans un empire qui occupe une si grande place en Europe. Une défiance motivée de la bonne foi du gouvernement de l’empereur François-Joseph pourrait seule justifier des vœux conformes aux prétentions hongroises. Rien dans ce qu’il nous a été donné de voir et d’entendre n’a pu nous inspirer ce sentiment, et il est pour nous de toute évidence que l’union réelle entre l’Autriche constitutionnelle et la Hongrie rapportera toujours bien plus qu’elle n’aura coûté. Les faits que nous avons racontes et ceux qu’il nous reste à exposer ne permettent d’élever aucun doute à ce sujet.


III. — LA DIETE DE CROATIE. — LE REICHSRATH DE VIENNE.

Il n’était guère possible d’entrer dans quelques détails sur le mouvement hongrois sans indiquer en même temps les résolutions les plus importantes de la diète d’Agram. Il n’y aurait donc pas lieu d’en parler encore si l’une des deux grandes questions qui ont été agitées par les représentans de la Croatie ne fournissait matière à l’un de ces compromis par lesquels le cabinet de Vienne a dû ou doit assurer le succès de sa politique. La diète, ouverte le 15 avril 1861 à Agram par le cardinal Haulick, n’a terminé ses travaux qu’à la fin du mois de septembre ; les deux sujets sur lesquels a roulé à peu près exclusivement la discussion sont la détermination des rapports de la Croatie avec l’empire ou avec la Hongrie et la restitution de l’autonomie complète de la Croatie, en lui incorporant la Dalmatie et les frontières militaires.

Dès le lendemain de l’installation pompeuse du ban à Agram, et à peine avait-il remis à la diète de Croatie les litterœ régales, en vertu desquelles le gouvernement hongrois invitait au nom de l’ancienne union vingt-huit magnats croates à venir siéger dans la diète de Pesth, qu’une clameur universelle s’éleva, et que l’assemblée déclara traître à la patrie quiconque prendrait part à la diète hongroise. Il est vrai que les mêmes sentimens se manifestèrent lorsqu’il fut question de nommer des députés au Reichsrath de Vienne, et si le gouvernement de l’empereur François-Joseph peut opposer aux prétentions annexionistes des Magyars les sentimens manifestés à Agram, la Hongrie à son tour se prévaut des protestations croates contre l’institution du conseil de l’empire [4]. Est-il à présumer toutefois que la résistance soit aussi insurmontable à Agram qu’à Pesth ? Il est difficile de le croire. Le royaume triple et un, formé des couronnes de Croatie, d’Esclavonie et de Dalmatie, même s’il s’étendait aux limites de l’an 1000, n’a pas l’importance du royaume de Hongrie. Sans la Dalmatie, qui repousse toute prétention d’assimilation avec la Croatie, il est de beaucoup inférieur. Enfin la race magyare l’emporte de beaucoup sur celle des Slaves qui habitent la Croatie et l’Esclavonie, et si les premiers n’avaient pas commencé la lutte, il est certain que les seconds ne la soutiendraient pas. Aussi n’est-il pas impossible d’amener la diète d’Agram à composer seule avec la cour de Vienne en concédant quelque chose sur la question d’autonomie.

Le gouvernement autrichien avait paru tout d’abord décidé à repousser péremptoirement l’union de la Dalmatie avec les deux autres parties du royaume triple et un ; c’est en effet en soutenant la Dalmatie, qui veut rester séparée, que l’Autriche a prise sur les prétentions croates, comme elle a prise sur la Hongrie en protégeant la Transylvanie contre les revendications magyares ; mais le gouvernement impérial n’avait pas à opposer les mêmes objections à la réunion des frontières militaires avec la Croatie. Les confins militaires ont été, dans la patente de février 1861, maintenus à titre de province séparée ; ils n’avaient pas le droit d’envoyer des députés à la diète d’Agram : ils ont adressé à ce sujet une demande à l’empereur, qui leur a permis de nommer des représentans pour discuter seulement les questions politiques. On conçoit en effet qu’en maintenant aux confins militaires leur organisation spéciale, il n’y avait pas lieu de laisser leurs représentans se mêler à la confection des lois civiles. Dans un rescrit adressé à la diète d’Agram le 4 septembre 1861, l’empereur a maintenu cette décision et opposé ainsi une fin de non-recevoir aux résolutions par lesquelles la diète croate avait officiellement proclamé la réunion des confins militaires et l’abolition de leur organisation particulière ; mais en même temps il annonça qu’il prendrait des mesures pour que les représentans des confins fussent convoqués en cas de besoin. Or, puisque des deux côtés on désire l’union, puisque l’organisation des confins militaires ne présente plus, au dire des hommes les plus compétens, les mêmes avantages par rapport à la composition de l’armée autrichienne, puisque cette organisation n’a plus sa raison d’être comme obstacle aux envahissemens d’un voisin puissant, aux invasions des Turcs, puisqu’elle prive enfin l’empire de grandes ressources et s’oppose au développement des forces productives d’un riche territoire, entravées dans leurs progrès par une constitution de la propriété qui a tous les inconvéniens du communisme, on s’est demandé s’il ne serait pas d’une sage politique pour le gouvernement impérial d’acheter par une concession importante une entente précieuse par elle-même et surtout par l’exemple donné. La libération du sol qui appartient à l’état, et qui devrait être partagé entre les familles des régimens, présenterait sans doute quelques difficultés ; l’Autriche a cependant réalisé déjà des mesures de ce genre. La dislocation des régimens-frontières dans leur forme actuelle amènerait peut-être une réduction momentanée de l’effectif militaire ; mais de nouveaux régimens remplaceraient par d’autres qualités l’avantage du nombre que présentent les troupes croates, et cette réduction provisoire de l’armée serait en, même temps le meilleur gage que le gouvernement impérial pût offrir de ses intentions libérales et pacifiques. Peut-être n’était-il pas opportun de différer une mesure que l’intérêt de la civilisation réclame à tous les points de]vue, et devrait-on au contraire terminer par là cette question croate, qui en elle-même ne contient pas de sérieux dangers, mais qui, ajoutée à tant d’autres, crée des embarras, et dont la solution pacifique influerait aussi beaucoup sur la solution de la question hongroise.

La diète croate avait clos sa session par l’envoi d’une adresse à l’empereur le 7 septembre 1861. Le 12 novembre, le ban de Croatie a donné à la diète convoquée à cet effet et immédiatement prorogée lecture d’un rescrit impérial qui, sur la question des confins militaires, se borne à déclarer que le gouvernement maintiendra le système actuel en vigueur, mais néanmoins tiendra compte dans la limite du possible des vœux des habitans appuyés par la diète. Quant à la Dalmatie au contraire, l’empereur s’engage, aussitôt que la position légale de la Croatie et de l’Esclavonie vis-à-vis de la monarchie sera réglée d’une manière satisfaisante, à inviter la Dalmatie à envoyer des délégués à la diète d’Agram pour délibérer sur les moyens de relier étroitement toutes les parties du royaume triple et un. De ces paroles, suivies par la promesse de convoquer prochainement la diète, il est permis de conclure que le gouvernement impérial est décidé à payer l’envoi de députés à Vienne par une satisfaction complète donnée dans un temps plus ou moins rapproché aux prétentions de la Croatie.

Il faut arriver enfin au conseil de l’empire lui-même. Les incidens dont toutes les assemblées provinciales furent le théâtre vinrent nécessairement se refléter au sein du parlement de Vienne. Chose singulière, ce Reichsrath sur lequel repose tout l’édifice nouvellement élevé, dont l’existence a formé la principale préoccupation des diètes locales, dont le nom animait tous leurs débats, ne parvint pas à exciter à Vienne même un bien vif sentiment de curiosité. Peu de personnes se résignèrent à suivre des séances généralement ternes et sans vie. Ce fut pourtant un jour solennel, destiné sans doute à prendre date dans l’histoire, que celui où l’empereur d’Autriche, le représentant d’une monarchie considérée comme vouée à l’absolutisme, prononça cette allocution grave, simple et franche qui conviait tous les états de son empire à l’exercice d’une liberté sérieuse, garantie par un pouvoir qui voulait rester fort. Les diplômes du 20 octobre 1860 et du 26 février 1861 pouvaient n’être que des promesses ; la séance du 1er mai leur donna une consécration éclatante. Une fois constituées, les deux chambres du Reichsrath eurent à s’occuper de matières importantes, des orateurs éminens s’y firent entendre ; mais par cela même que les véritables intéressés n’y voulurent pas comparaître, que le débat se vidait au dehors, l’intérêt des séances se trouva singulièrement amoindri, et, malgré la durée de la première session, les travaux du Reichsrath ne donnèrent que de médiocres résultats.

Trois partis se sont formés dans le parlement autrichien : celui des fédéralistes, composé des députés polonais et bohèmes, qui revendiquent pour les diètes provinciales les pouvoirs législatifs les plus étendus, et auxquels s’adjoignent quelques seigneurs jaloux d’exercer dans leurs localités des influences traditionnelles. C’est ainsi qu’on voit le comte Clam-Martinitz de la Bohême parler dans le même sens que le Tchèque Rieger et le Polonais Smolka. Après les fédéralistes vient le parti des centralistes, auquel appartiennent les hommes de l’ancienne administration et les libéraux irrités de l’opposition hongroise ou croate, pressés par conséquent de voir le Reichsrath, restreint de fait, sinon de droit, assumer la responsabilité de voter les lois communes à tout l’empire, et de fonder enfin pour tous le régime constitutionnel. Entre ces deux partis, la majorité dans les deux chambres, avec une nuance plus monarchique dans la chambre haute et des sentimens plus libéraux dans la chambre des députés, est dévouée à la politique du gouvernement, et suit de préférence la direction que M. de Schmerling lui imprime. Cette politique qui veut donner aux nationalités tout ce qu’il est permis de leur donner, non pas peut-être parce que c’est le parti le meilleur, mais parce que cela a été promis, qui maintient avec vigueur les prérogatives de la couronne et les conditions nécessaires à la grandeur de la maison d’Autriche, qui fait une grande part aux traditions et se montre réservée dans l’usage pratique des libertés dont elle proclame sans restriction la légitimité théorique, semble s’incarner tout entière dans la personne de M. de Schmerling. Le froid et sévère ministre de l’empereur François-Joseph ne s’anime sous aucune attaque et ne se trouble sous aucune contradiction. Homme de 1848, c’est un libéral ardent, tandis que, par sa naissance et sa situation, il reste un conservateur sincère. Magistrat éminent, il a le respect du droit et la religion du serment. Enfin la carrière civile qu’il a parcourue le rattache aux intérêts de la civilisation moderne, dont les représentans de l’aristocratie militaire autrichienne ne passent pas en général pour avoir l’aptitude et le goût.

La majorité qui soutient la politique ministérielle a manifesté ses sentimens dans la première adresse en réponse au discours du trône, et surtout dans celle qui a été présentée après la communication faite au parlement des mesures prises contre la diète hongroise. Si la situation de parlement restreint que lui a faite l’absence des députés hongrois, transylvains et croates n’a pas permis au Reichsrath de voter un plus grand nombre de lois, la première session cependant n’a pas été stérile. À défaut de lois, on a étudié dans des commissions toutes les propositions du gouvernement, et sur ce terrain neutre les querelles de nationalité se sont éteintes. Les principes de la liberté des cultes, de la liberté de l’instruction, de la liberté de la presse même, ont provoqué des manifestations décisives [5]. On peut citer parmi les lois présentées celle qui tend à l’abolition des fiefs, c’est-à-dire des terres provenant de dons royaux et soumises à certaines conditions d’hérédité et de retour, la loi sur la banqueroute, le code pénal, et surtout la loi de l’organisation des communes, qui a pour objet de régler la situation des grandes propriétés absorbant souvent et au-delà le territoire d’une commune, mais qui ne retranche rien des libertés électorales et administratives insérées dans la loi qui règle les nominations pour les diètes locales. L’initiative individuelle des députés a donné lieu à des propositions sur la liberté des personnes et la protection du foyer domestique ; enfin l’édit de religion, s’il était adopté, sauvegarderait tous les droits de l’autorité temporelle dans un pays même que le dernier concordat a si fortement agité.

Dans l’état de transition et d’attente qu’il a traversé, le rôle du Reichsrath a dû cependant se trouver amoindri et pour ainsi dire suspendu. Il deviendra tout autre et entièrement conforme à l’étendue de ses prérogatives dès que le nombre de ses membres sera complété, ou lorsqu’au refus motivé des absens le conseil de l’empire aura pris la résolution d’exercer le pouvoir législatif dans toute sa souveraineté. Dans quel sens le problème encore indécis se résoudra-t-il, et quel sera le résultat de la seconde session qui vient de se rouvrir le 4 novembre 1861 ?

Pendant la courte suspension des séances du parlement et à la date du 8 octobre, l’empereur, par une patente émanée directement de son autorité, a ordonné la perception des impôts directs dans tout l’empire pour l’année 1862. À la première séance de la chambre des députés, M. de Plener, ministre des finances, a rendu compte de cet acte inconstitutionnel, justifié par la loi suprême du salut public, et donné l’assurance que la perception des impôts, faite conformément aux formes admises en 1861, pourrait être l’objet des modifications de l’assemblée. On s’est demandé à quelle époque le parlement serait mis en demeure de faire ces modifications, et si le Reichsrath actuel cesserait bientôt d’être un conseil de l’empire restreint et impuissant. Le gouvernement a tardé longtemps à répondre à cette question. Attendait-il que des élections directes en Transylvanie amenassent sur les bancs de la chambre les représentans d’une nouvelle nationalité, la nationalité roumaine ? Espérait-il même convaincre les Croates et diviser les Hongrois ? Mais, pendant ces délais, le parlement se consume dans un état de langueur qui ranime les espérances des adversaires des nouvelles réformes et peut décourager ses amis. Cette considération a préoccupé les membres du cabinet autrichien, et le budget va enfin être présenté au Reichsrath. Toutefois, et par un scrupule qui semble indiquer que toute résolution définitive n’est pas encore prise en ce qui concerne les rapports à établir avec la Hongrie, le gouvernement ne se propose que de consulter la chambre des députés de Vienne sur l’établissement du budget des recettes et dépenses de 1862, en promettant de prendre ses avis en grande considération, mais sans lui reconnaître dès à présent le pouvoir législatif dans toute son intégrité sur ce point.

Une telle résolution a ses inconvéniens et ses avantages. Il est à regretter que la consolidation du nouveau régime constitutionnel ne soit pas affirmée par un acte aussi éclatant que celui de la prise de possession du pouvoir législatif, en matière d’impôts, par la chambre des représentans de l’empire. Complet ou non, l’essentiel c’est que le parlement vive. D’un autre côté, tout ce qui peut servir à un rapprochement entre la Hongrie et l’Autriche mérite d’être essayé, et puisque le temps a déjà, comme on l’a vu, amené des résultats favorables, il faut accueillir tout ce qui sert à obtenir ce bénéfice du temps. Pour notre part et en dépit même des nouvelles mesures prises envers la Hongrie, et qui ressemblent à un véritable état de siège, nous n’avons jamais voulu croire à une lutte ouverte entre les Magyars et le gouvernement autrichien. Une telle éventualité serait si évidemment désastreuse pour les libertés hongroises qu’on n’a pu supposer que la force des situations l’emporterait sur le dessein très arrêté de part et d’autre de ne pas recourir à la violence. Il est évident que la Hongrie ne pourrait aujourd’hui recommencer la lutte de 1848. Les régimens hongrois, commandés par des officiers allemands et mélangés de Valaques, ont tous été envoyés dans, des garnisons lointaines. Les places fortes de Presbourg et de Comorn sont entre les mains de commandans énergiques, les armes mêmes manqueraient aux nouveaux honveds. Plus que tout cela, la direction du mouvement n’a pas cessé d’être imprimée dans un sens légal ; la diète hongroise elle-même s’est séparée en protestant qu’elle cédait à la force. À défaut de lutte armée, la résistance passive n’en eût pas moins été déplorable ; ne payer les impôts que sur réquisition militaire, n’entrer dans le contingent que comme contraint et forcé, s’abstenir de toute entreprise et de toute transaction, c’eût été un moyen sûr d’appauvrir le trésor autrichien, déjà si pauvre, et d’élargir le déficit, déjà si grand. Mais de quelles souffrances les populations hongroises n’auraient-elles pas payé une telle conduite ! D’un autre côté, le gouvernement impérial ne doit pas souhaiter de vaincre la Hongrie par la lassitude et l’épuisement. La seule issue du différend qui les divise est une entente amiable. Si les Magyars n’ont aucun motif sérieux de repousser une union réelle avec l’Autriche, pourvu qu’elle leur accorde tout ce qui est compatible avec l’intégrité et l’unité de la monarchie, il est juste de reconnaître que comme punition de ses fautes passées l’Autriche ou plutôt le gouvernement autrichien doit se montrer très facile et prêt à tous les accommodemens. Le point important à Vienne, c’est que le Reichsrath puisse dans certains cas stipuler avec et pour la Hongrie ; le point important à Pesth, c’est que l’accord soit ratifié par une diète hongroise. Sans cette ratification, la race magyare se croira vaincue, mais ne se sentira pas liée à la loi du vainqueur. Des deux parts, il est profondément regrettable qu’on ne se soit pas entendu dès le principe : le patriotisme hongrois pouvait avec quelques concessions de forme se rendre au système du 20 octobre ; le gouvernement impérial n’aurait peut-être pas couru des dangers aussi grands que nous l’avons supposé en octroyant tout ce qui lui était demandé. Pendant de longues années, la couronne d’Angleterre a été réunie en effet à celle de l’Ecosse, et le parlement d’Edimbourg siégeait en même temps que celui de Londres. La force même des événemens eût amené la réunion amiable de l’Autriche et de la Hongrie, qui au fond n’est point révolutionnaire, comme elle a amené sous la reine Anne la réunion des deux parlemens d’Ecosse et d’Angleterre.

Aujourd’hui, selon l’aveu même échappé à M. Kossuth, il faut de toute nécessité qu’un compromis intervienne. Si l’empereur François-Joseph a raison de vouloir, pour maintenir l’Autriche au rang des grandes puissances européennes, que les intérêts extérieurs soient communs entre la Hongrie et l’Autriche, la nation magyare ne concédera rien de définitif sans l’assentiment d’une diète nationale. Or, en attendant que la réunion d’une nouvelle diète hongroise soit possible, la réouverture du parlement de Vienne apporte une nouvelle force aux prétentions de l’Autriche. En ce qui concerne la Hongrie, la politique du Reichsrath n’est pas douteuse. Dans la discussion de l’adresse en réponse à la communication du gouvernement sur les affaires hongroises, les représentans des nationalités ou se sont abstenus ou ont soutenu le gouvernement. Les députés polonais n’ont pas émis de vote ; M. Rieger, le chef du parti bohème, a parlé dans un sens favorable à l’unité de l’empire. La droite dans la chambre des députés a gardé une attitude froide et silencieuse, parce qu’elle écoutait dans M. de Schmerling plutôt le libéral que le conservateur. La chambre haute au contraire, entraînée par l’éloquence militaire du comte Clam-Gallas, n’a pas ménagé son assentiment et son appui. Enfin, en dehors du parlement, l’opinion libérale de l’Autriche proprement dite et les sentimens monarchiques des provinces de l’ouest poussent le gouvernement dans une voie tout autre que celle de la conciliation.

Lorsque l’on juge la politique de l’Autriche et que l’on discute les actes de son gouvernement, on ne tient pas d’ordinaire un compte suffisant de l’état social et des sentimens d’une grande partie de ses populations. Celles de l’ouest en particulier possèdent des qualités trop sérieuses et trop attachantes pour qu’on les traite avec une indifférence injuste, lors même qu’elle ne serait pas impolitique. Le Tyrol, dont les montagnes sont habitées par une race non moins héroïque que les Magyars, la douce et poétique Styrie, le Salzbourg et le Salskammergut, ces pays que l’on peut préférer à la Suisse, même pour la variété des paysages, la profondeur des vallées, la limpidité et la grandeur des rivières et des lacs, sont encore pénétrés de sentimens monarchiques et religieux, dont la diète du Tyrol, comme on l’a vu plus haut, a manifesté l’exaltation. Sans doute le gouvernement impérial a dû résister à ces excès, mais il ne peut suivre une politique qui leur serait trop manifestement contraire. Ce n’est donc pas seulement à Pesth et à Vienne qu’il faut juger la conduite à tenir, mais aussi à Inspruck et à Salzbourg, et pour notre part nous sommes heureux, après avoir eu l’occasion de visiter ce qu’on peut appeler les pays libéraux, la Hongrie, la Bohême et l’archiduché d’Autriche, d’avoir fait connaissance avec les autres états héréditaires où les hommes sont restés fidèles au culte, aux mœurs, au costume de leurs pères, où les routes sont bordées de chapelles et d’oratoires dans lesquels les passans prient en commun et à haute voix pour le très gracieux césar.

Ainsi donc, à droite, c’est-à-dire du côté des anciennes possessions de la maison d’Autriche, comme à gauche, à savoir du côté de la Croatie, toujours hostile aux Hongrois, aussi bien qu’au nord pour obéir aux tendances libérales des provinces allemandes, le gouvernement impérial est sollicité de résister aux prétentions extrêmes des Magyars. Ce sont là des obligations morales dont les hommes vraiment politiques de la Hongrie eux-mêmes doivent sérieusement tenir compte dans leur opposition, et auxquelles il faudrait avoir égard pour préparer un compromis acceptable et digne.

On a dit plus haut qu’au succès même des prétentions hongroises il fallait préférer la consolidation à Vienne du régime constitutionnel, qui seul peut développer les progrès intérieurs de tant de races arriérées, de tant de pays dignes d’intérêt, et imprimer à la politique étrangère de l’Autriche une direction désormais rassurante pour l’ordre européen. En réalité, ces deux causes sont connexes et ne sauraient être séparées. D’un côté, soit par la présence des quatre-vingt-cinq membres réservés à la Hongrie dans la chambre des députés à Vienne, soit que tout autre moyen prévale, un accord quelconque avec la Hongrie doit consolider le nouvel édifice constitutionnel, et d’un autre côté cet accord préserve à tout jamais la Hongrie du régime qui a pesé sur elle pendant douze années et l’a privée de l’usage de tous les droits qui, sauf deux seulement, lui ont été restitués. Utile à tous et à tant de titres, l’accord pour lequel nous faisons des vœux rencontre-t-il dans les antécédens historiques, dans la nature des choses, ces obstacles infranchissables qui ne permettront pas à la Russie par exemple d’anéantir la Pologne, et n’ont pas permis à l’Autriche elle-même de s’assimiler l’Italie ? Comparer le sort de la Hongrie à celui des deux nations vaincues, mais insoumises, dont le réveil trouble l’Europe, ce serait émettre une opinion qui ne supporte pas l’examen. Quels que soient les griefs de la Hongrie, quelle que soit l’irritation que les Magyars manifestent contre l’Autriche, on ne peut oublier les liens volontaires qui les ont unies pendant de si longues années, les sacrifices qu’elles se sont imposés l’une pour l’autre. Famille, affaires, politique, tout a été commun entre elles, et il suffit de visiter Vienne même, à défaut de Pesth, où l’agitation s’est concentrée, pour se convaincre du mélange des intérêts hongrois avec les intérêts autrichiens. Sans prétendre indiquer les bases ou les conditions du compromis que nous souhaitons, il est donc permis de compter sur l’issue amiable d’un différend qu’aucun motif ne commande de faire dégénérer en rupture définitive. Si jamais on a pu dire qu’une chose sera parce qu’elle doit être, nous avons la confiance qu’un accord interviendra entre la Hongrie et l’Autriche parce que tout le veut, l’intérêt bien entendu, les précédens historiques, le génie particulier, la position géographique elle-même, enfin les destinées ultérieures et nécessaires des deux peuples.

Au reste, quelle que soit la forme du mouvement populaire qui pousse le gouvernement impérial autrichien à suivre au dedans et au dehors une politique sage et libérale, on ne peut ignorer que la solidité du nouvel édifice constitutionnel dépend beaucoup de la volonté de l’empereur François-Joseph lui-même. Que doit-on attendre de ce prince qui fêtait le 18 août 1861, à Ischl, l’anniversaire de sa trente et unième année ? L’éducation qui lui a été donnée n’est peut-être point celle qui aurait pu le préparer au rôle sévère que lui impose la situation de son empire. Les puérilités de l’étiquette, l’adulation des courtisans, les petitesses aristocratiques, toutes ces influences affadissantes qui, en Allemagne comme ailleurs, appauvrissent les races princières, ont peut-être exercé une action fâcheuse sur l’esprit du jeune archiduc appelé si brusquement à relever un état chancelant. Depuis lors néanmoins il a passé par des épreuves multipliées : l’homme, le prince et le soldat ont souffert en lui ; sa raison et son courage ont pu se fortifier. Nous cherchions à lire ses pensées sur son visage dans la courte apparition qu’il fit, il y a quelques mois, à sa résidence d’été favorite, sur ces montagnes où, à peine adolescent, il méritait le nom du plus hardi des chasseurs de chamois. L’expression sérieuse et ferme de sa physionomie indiquait une énergie capable de supporter le poids des préoccupations les plus graves. D’après ce que l’on sait et ce que l’on voit, l’empereur François-Joseph est un prince instruit et surtout laborieux ; il parle toutes les langues de son empire, il en étudie toutes les affaires importantes ; il veut apprendre, s’éclairer lui-même, conditions nécessaires pour prendre un parti et y persévérer. On a rendu depuis longtemps justice à ce profond sentiment d’honneur militaire qui anime le jeune empereur ; on pourrait souhaiter qu’il y joignît l’amour et la science des arts utiles, des arts pacifiques, qu’il songeât non-seulement à la gloire de son drapeau et au renom de son armée, mais qu’il leur préférât le développement des forces productives dont la Providence a si largement doté son pays. Pourquoi donc, en poursuivant à l’aide des principes de la civilisation moderne la régénération des peuples dont Dieu lui a remis la garde, l’empereur d’Autriche ne s’efforcerait-il pas de mériter non-seulement dans l’avenir les louanges de l’histoire, mais avant tout dans le présent les bénédictions de ses sujets ?


BAILLEUX DE MARISY.

  1. Voyez la Revue du 15 octobre 1857 et du 1er mars 1860.
  2. En Bohême, on compte 4,766,000 Allemands contre 2,925,000 Tchèques, en Moravie 1,325,000 Tchèques contre 483,000 Allemands, enfin, pour la Silésie jointe à la Moravie, 235,000 Allemands, 92,000 Tchèques et 132,000 Polonais.
  3. Voyez l’étude de M. Saint-René Taillandier dans la Revue du 1er juillet 1856.
  4. La diète d’Agram a clos la série de toutes ses résolutions en adoptant la proposition de son comité central le 13 juillet 1861, par laquelle : 1° sont déclarés rompus tous liens législatifs, administratifs et judiciaires entre le royaume triple et un et le royaume de Hongrie jusqu’au jour du couronnement du roi ; — 2° est réservée à des députations des deux diètes de Croatie et de Hongrie la rédaction du pacte qui doit régler les rapports des deux pays, et qui ne sera discutée que lorsque les deux royaumes auront établi leur indépendance réciproque ; — 3" enfin est renvoyée à une diète complète, c’est-à-dire à celle où les représentans de la Dalmatie et des confins militaires auraient place, la mission de choisir les neuf membres du Reichsrath, après toutefois qu’une résolution à cet égard aura été prise d’accord avec la Hongrie.
  5. Les propositions du gouvernement pour la loi sur la presse et les journaux feraient envie à plus d’un pays qui passe pour jouir d’un régime de liberté. Le régime des autorisations est supprimé et remplacé par un cautionnement qui, pour les villes les plus considérables, s’élève à 8,000 florins.