L’Autriche future et la future Europe

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L’Autriche future et la future Europe
Revue des Deux Mondes4e période, tome 148 (p. 296-322).
L’Autriche future et la future Europe


Si les peuples malgré eux réunis sous le nom de Monarchie austro-hongroise ne sont guère, quant à présent, que les élémens d’un Etat qu’on ne connaît pas et qui ne se connaît point lui-même ; qui se défait et se refait ; qui se cherche sans s’être jusqu’ici trouvé ; qui est moins qu’il ne devient, et dont le devenir importe singulièrement à l’avenir de l’Europe [1] ; une question se pose pour nous et pour tout le monde, qui est celle-ci : comment cet Etat va-t-il se refaire ? où va-t-il se trouver ? que devient-il ? Et, puisque l’hypothèse est souvent le chemin de la vérité, à cause de l’extrême importance de la question, il nous faut n’écarter, sans l’examiner, aucune des solutions dont peut être susceptible la crise de la Monarchie austro-hongroise. Elles sont, comme on le pense bien, nombreuses, car le champ est si vaste qu’il n’a, pour ainsi dire, pas de limites. Nous ne retiendrons que les principales, les plus solides, les moins aventureuses, — et il y en a plusieurs encore.

La première, dans l’ordre du prochain et du positif, est tout simplement la transformation du régime dualiste de ces trente dernières années, Autriche-Hongrie, 1867-1897, en régime trialiste ou triunitaire : Autriche-Hongrie-Bohême. Cette solution, qui serait fondée sur des droits historiques plus ou moins évidens, plus ou moins certains, aurait contre elle de mécontenter, jusqu’à les irriter et peut-être les armer, d’autres prétentions qui se croient, elles aussi, des droits : Polonais de Galicie, Italiens du Trentin, du Tyrol et du Küstenland, Slovènes de la Carinthie et de la Carniole ne manqueraient pas de protester et d’en réclamer le bénéfice : la Hongrie, sûrement, gronderait. On risquerait à la fois de donner trop et de donner trop peu.

Ce ne serait, — si c’en était une, — qu’une solution provisoire ; après quoi, de cette transformation de la Monarchie, en sortirait une autre, et le régime trialiste, à son tour, se changerait en régime fédéraliste. Mais, outre que les ressorts qui tendent, à sa plus grande puissance, les forces d’un État en seraient nécessairement relâchés et que la valeur européenne de l’Autriche en diminuerait, au point de vue intérieur lui-même, ce ne serait point une solution, si, en effet, ayant chacune une place dans la Monarchie, les nationalités combattaient désormais à qui d’entre elles y aurait la place prééminente. Le nombre, considéré seul, assurerait alors l’hégémonie à l’élément ou plutôt aux élémens slaves, et ainsi la transformation de la Monarchie dualiste en Monarchie fédéraliste entraînerait comme de soi, dans la politique internationale, la transformation d’un facteur auparavant tenu pour allemand en un facteur qui pourrait s’ajouter à la masse slave. Seulement la constitution, au détriment de l’influence allemande, d’un nouvel empire d’influence slave, ne s’opérerait pas sans que l’Allemagne proprement dite prît ses sûretés, et probablement un peu plus que des sûretés ; sans pousser à bout, sans rejeter au dehors la Hongrie magyare, anti-slave par définition, qui tomberait tout à fait dans l’orbite allemande, coupant en deux tronçons ce conglomérat slave, déjà si mélangé, si hétérogène, d’ailleurs. — Ou bien, comme après tout il y a autre chose que le nombre, comme il faut compter à leur prix la cohésion, l’énergie, le sentiment national, l’aptitude politique, une quatrième solution ne saurait-elle prévaloir, qui ferait de l’Autriche-Hongrie que nous avons vue, et dans laquelle la Hongrie semblait, parfois à tort, au second rang, une Hongrie-Autriche où les rôles seraient intervertis, où la Hongrie deviendrait la moitié dirigeante, et, en quelque sorte, la gérante de l’association devant le monde ? Mais celle-ci aurait contre elle les rancunes de l’Autriche dépossédée et les colères des Slaves désespérés.

Entrons de plus en plus avant dans le domaine de l’hypothèse. Une solution autrement radicale, mais qui, toutefois, rencontre des gens pour la préconiser, serait la séparation de l’Autriche et de la Hongrie, suivie de la formation d’une Confédération des États balkaniques, dont la Hongrie aurait la présidence. Il n’est sans doute pas besoin d’insister sur la faiblesse d’un tel système, par lequel la Hongrie, au lieu d’être la moitié, et la plus forte moitié, d’une grande puissance européenne, serait ramenée à n’être plus qu’un Etat oriental, une Serbie ou une Bulgarie de première classe, tandis qu’on ne sait trop ce que l’autre moitié, l’Autriche, deviendrait. La formation de cette Confédération balkanique n’irait, du reste, pas toute seule ; et si même on y réussissait, on n’aurait encore élevé qu’un bien fragile, branlant et ruineux édifice, dans les fondemens duquel on aurait enfermé, comme autant de perpétuelles menaces d’éboulement et d’ensevelissement sous les décombres, au moins trois ou quatre idées nationales contradictoires : l’idée magyare, l’idée serbe, l’idée bulgare, l’idée roumaine. Toutes ces « idées » ou toutes ces ambitions, tous ces rêves de suprématie, se limitent, se stérilisent, se neutralisent, s’inutilisent les uns les autres. L’obstacle à la grande Hongrie, c’est la grande Serbie, pour laquelle l’obstacle, c’est la grande Bulgarie, pour laquelle l’obstacle, c’est la grande Roumanie ; — sans compter ce qu’il peut y avoir derrière la Hongrie, la Serbie, la Bulgarie ou la Roumanie ; et il peut y avoir, pour ne parler que des voisins immédiats et des alliés déclarés, l’Autriche, la Russie et l’Empire ottoman ; à cause de l’Autriche, l’Allemagne et l’Italie, et à cause de la Russie, la France : car les obligations des alliances débordent toujours le texte des traités et le fait en crée de lui-même, que la lettre n’avait pas prévues. — Ainsi, le moindre déplacement de forces dans les Balkans pourrait avoir, et presque nécessairement aurait pour conséquence un bouleversement de l’Europe entière. Si, dans l’état de morcellement politique où se trouve à présent la péninsule des Balkans, l’Europe s’estime intéressée, et l’est, en effet, à ce qu’on n’y remue pas une pierre, à combien plus sérieuse et plus impérieuse raison, quand il s’agirait, pour faire la Confédération balkanique ou seulement une grande Serbie, une grande Bulgarie ou une grande Roumanie, d’y niveler des montagnes ou d’y combler des fleuves !

De toutes manières, il semble que la crise austro-hongroise ne puisse être résolue, — je ne dis pas : la crise parlementaire, qui n’est qu’agitation et gesticulation vaines, mais la crise ethnique, géographique et historique, des nationalités et des États, la crise profonde de la Monarchie, et sa vraie crise celle-là ; — il semble qu’elle ne puisse être résolue, sans que l’Européen ressente jusqu’en ses extrémités la répercussion plus ou moins violente. Cependant, comme, parmi les solutions qui, par hypothèse, se présentent à l’esprit, les unes compromettraient plus que les autres l’équilibre européen et avec lui, de toute nécessité, la paix européenne, ce ne sera pas perdre son temps que de les étudier de très près. Aussi bien n’y a-t-il pas là une belle occasion d’essayer, sur la vie même, d’après le fait vu et saisi, de fixer, dans l’histoire des peuples qui composent la Monarchie austro-hongroise, ce qu’il est certainement permis d’appeler un moment psychologique ?


I

La solution trialiste consisterait à faire entrer la Bohême eu tiers dans la raison sociale : Autriche-Hongrie, qui se changerait en : Autriche-Hongrie-Bohême. Juridiquement et dans les formes, ce changement s’opérerait ainsi : chacun des deux Etats actuellement associés passerait avec le royaume de Bohême un compromis semblable à celui que l’Autriche et la Hongrie passèrent ensemble, en 1867. Mais on a bien raison de dire passerait ; il faut ne parler ici qu’au conditionnel, et dès le premier mot, les difficultés se découvrent.

Négligeons pour l’instant toutes celles qui s’élèveraient entre l’Autriche et la Bohême, toute la peine qu’éprouverait l’Autriche à consentir à cette diminution d’elle-même, que la rhétorique la plus ingénieuse s’efforcerait en vain de lui cacher sous ses fleurs, et à traiter de pair à égal avec une de ses provinces qui se reconstituerait en Etat. Mais la Hongrie, partie essentielle au contrat, comment la déciderait-on à traiter avec la Bohême ? Entre la Hongrie et la Bohême, l’antagonisme, pour ne dire rien de plus, est profond, irrémédiable, exaspéré sourdement par l’instinctive défiance et l’inquiétude naturelle que les Tchèques inspirent aux Magyars, comme représentant l’élément le plus considérable du slavisme en Autriche-Hongrie.

Écoutez là-dessus les Hongrois ; — et, afin que ces témoignages pèsent de tout leur poids, je préviens que sous chacune de ces paroles je pourrais mettre des noms qui seraient ceux de personnages politiques de premier plan, connus bien au-delà des frontières de leur pays. — « Il n’y a, déclarent-ils, aucune assimilation à faire de l’ancien royaume de Bohême au royaume de Hongrie. Le royaume de Bohême s’est éteint au plus tard et définitivement à la bataille de la Montagne-Blanche, en 1620 : depuis lors, la Bohême a subi le sort d’une terre conquise, d’une province ; elle a reçu ses lois toutes faites ; elle n’a jamais figuré ni stipulé dans aucun acte librement et souverainement [2]. Quoique vaincue et mutilée, au contraire, la Hongrie a vu se poursuivre et se continuer sans interruption, se perpétuer son existence nationale dont elle a, en 1896, fêté solennellement le millénaire. Au contraire de la Bohême, elle n’a jamais cessé de figurer et de stipuler librement et souverainement vis-à-vis de l’Autriche. Elle n’a point été prise par la maison de Habsbourg, elle s’est donnée à elle, sous des conditions débattues, acceptées, inscrites dans un traité, garanties en forme de serment juré, et portant expressément que la Hongrie n’était pas un pays conquis, mais « un royaume distinct et indépendant ». La Pragmatique Sanction de 1713, au regard de la Hongrie, n’a été qu’une confirmation de ce traité, et elle-même n’a acquis sa pleine valeur qu’après avoir reçu, dix ans plus tard, l’assentiment de la Diète hongroise. Le droit national de la Hongrie est un droit vivant et perpétué. Qui ne se réclame que d’un droit historique se condamne en s’en réclamant, car qu’est-ce qu’un droit historique ? Un droit mort. — Et le droit vivant n’est fait que de droits historiques abolis, et la politique n’est faite que d’histoire consommée, et les nations ne sont faites que de royaumes détruits. »

Ainsi, à Budapest, parle de la Bohême et de ses revendications plus d’un chef de parti. A ce langage, on reconnaît l’école réaliste dans toute sa dureté : non point absolument, peut-être, celle de M. de Bismarck : « La force prime le droit », mais celle qui, ne s’attachant qu’au fait et n’admettant rien en dehors ni au-dessus, formule d’un cœur impassible sa maxime : « La force est la condition du droit, et il n’y a pas de droit où le droit ne peut s’appuyer sur la force. » C’est là, évidemment, une doctrine que l’on professe plus volontiers pour autrui que pour soi-même et, si c’était leur tour de se croire lésés, ceux qui en accablent le voisin se plaindraient fort qu’il les en accablât. Mais, sans philosopher ou moraliser davantage, ne prend-on pas ici sur le vif la lutte des races, la jalousie innée, la haine séculaire des nationalités les unes contre les autres ?

Haine et jalousie que les Tchèques, au surplus, rendent bien aux Magyars, accrues, envenimées du dépit que leur cause la fortune, suivant eux injuste et insolente, de la Hongrie. De l’aveu, d’un des leurs, et non d’un des moins importans, ils estiment la Hongrie si abusivement favorisée dans le régime dualiste, qu’ils ne désirent pas tant encore s’élever à la même situation vis-à-vis de l’Autriche, que de la voir ramener à une situation plus modeste, et égale à celle qui serait faite à la Bohême, dans une Monarchie autrement comprise et construite. Leur idéal serait une Autriche puissante par ses finances, son commerce et ses armes, où pourtant les diverses couronnes ou royaumes jouiraient, égaux entre eux, d’une très large autonomie ; centralisée quant à l’extérieur, et à l’intérieur décentralisée : un Etat un, qui serait tout de même plusieurs et, — s’il n’est pas inconvenant d’appliquer en matière profane une comparaison sacrée, — une sorte de trinité politique, par exemple, un et trois, un empire en trois royaumes.

Ne dites pas qu’il serait sans doute difficile de convertir à cette combinaison la Hongrie, qu’elle ferait descendre d’un degré, car les Tchèques tout aussitôt vous répondraient qu’on s’en laisse trop imposer par le mirage hongrois ; et, pour vous en fournir la preuve, ils invoqueraient les statistiques, — éternelle et inépuisable ressource des peuples qui se disputent l’Autriche. « Les Magyars ! combien sont-ils ? On n’en sait rien. Et n’est-ce pas un étudiant magyar qui, interrogé un jour à ce sujet par le professeur Wagner, de Berlin, dit bonnement : — Entre six et neuf millions » ? N’insistez point : n’objectez pas que le nombre n’est pas tout, qu’il ne faut pas, en politique, négliger le poids des impondérables, que la grandeur des nations a aussi ses facteurs moraux et immatériels. A la seule pensée que c’est aux Magyars que vous appliquez ces beaux principes, les Tchèques sourient avec dédain et vous confondent par ces mots : panache, mise en scène et musique tzigane ! A la bonne heure, les peuples de race slave épars en Hongrie, qu’ils soient Slovaques, Croates ou Serbes ! Ceux-là croissent, multiplient et se développent : ils portent un peu de l’avenir du slavisme en Autriche, et la Bohême se sent pour eux une tendresse de sœur aînée. — Je ne prétends pas qu’il soit impossible de trouver, tant en Hongrie qu’en Bohême, quelques sages qui considèrent les choses de plus loin et de plus haut, pour qui le Magyar et le Slave ne sont pas nécessairement et à jamais ennemis ; mais c’est bien l’esprit général, cet esprit de haine et de bataille. — Ainsi, Magyars contre Tchèques, et Tchèques contre Magyars ; Hongrie contre Bohême, Bohême contre Hongrie ; et voilà un premier obstacle, — qu’on ne sait trop comment surmonter ni tourner, — à la solution en apparence naturelle et logique : substitution au régime à deux d’un régime à trois, trialisme au lieu de dualisme.

Si cet obstacle aux ambitions ou aux espérances de la Bohême leur est opposé du dehors, — puisqu’il vient de la Hongrie, — il en est d’autres qui viennent du dedans, et la Bohême est singulièrement et cruellement divisée sur elle-même. Un antagonisme radical, violent, irréconciliable y sépare, comme par un abîme, les deux nationalités que la géographie et l’histoire y ont juxtaposées : les Tchèques et les Allemands. Il n’y a pas jusqu’à ce nom de « Tchèques » où ne se révèle cet antagonisme du sang et dans lequel les Allemands n’aient voulu mettre une nuance de mépris : ce sont eux qui disent les Tchèques pour désigner leurs adversaires, qui préfèrent s’appeler les Bohêmes. Les ordonnances sur les langues, du 5 avril 1897, étaient bien peu de chose dans leur texte et ne méritaient ni de déchaîner une pareille tempête au Reichsrath ni de précipiter du pouvoir un homme de la valeur et de l’autorité du comte Badeni. Les Allemands, menacés dans leurs positions, n’ont pas manqué de s’en emparer et de les faire servir à abriter, sous un intérêt national, un intérêt électoral. Mais tous ces cris et toutes ces fureurs n’ont de vraie signification que comme symptôme de l’incompatibilité native, congénitale, — et encore aggravée par des siècles d’une vie sans cesse déchirée sur un sol sans cesse disputé, — entre les Allemands et les Tchèques.

Pas plus que la statistique magyare et la statistique croate ou serbe, la statistique allemande et la statistique tchèque ne peuvent s’accorder sur l’importance relative des deux élémens en Bohême. A en croire une brochure qui a paru au plus fort du débat, en juillet dernier, — et qui n’est signée que des initiales L. S. mais qu’on a de bons motifs d’attribuer au docteur Ludwig Schlesinger, un des chefs du parti allemand [3], — dans soixante-douze districts, la proportion des Tchèques aux Allemands n’atteindrait pas 5 pour 100 ; des 5 804 065 habitans, il y aurait, contre 3 644 188 Tchèques, 2159 011 Allemands [4] ; enfin, au point de vue spécial des ordonnances, on distinguerait :


Un domaine linguistique allemand comprenant 75 districts.
— — tchèques — 104 —
— — allemand-mixte — 15 —
— — tchèque-mixte — 25 —

Il est vrai qu’à ces chiffres les statisticiens de race tchèque, — et, pour n’en citer qu’un, le docteur Albin Braf, le propre gendre du baron Rieger, — répliquaient par d’autres ; ils incriminent en bloc tous ces travaux allemands, faussés, d’après eux, rien que par ce fait que la base en est non la langue de naissance, mais bien la langue d’usage, à telles enseignes qu’y seraient comptés pour Allemands des Tchèques authentiques, forcés, parce qu’ils vivent dans un milieu en majorité allemand, d’apprendre et employer la langue allemande. Quoi qu’il en soit de ces disputes d’écoles, lesquelles ne sont que l’écho et comme le prolongement des querelles de nationalités, — tant la science elle-même a de peine à être impartiale ! — d’une manière générale on peut dire que la, masse tchèque, en Bohême, est, en quelque sorte, entourée d’une bande ou d’une écharpe allemande, continue sur trois des côtés du losange, au sud, à l’ouest, au nord, et qui, à l’est, sur le : quatrième côté, n’offre guère que cinq déchirures par où les Tchèques de Bohême communiquent sans interception avec les Tchèques de Silésie et les Tchèques de Moravie.

De là, et particulièrement de la division assez arbitraire du pays en domaines linguistiques, l’idée ou l’expédient des territoires fermés : c’est la politique « de la part du feu » : l’allemand serait la langue officielle dans les 75 districts déclarés allemands ; le tchèque, dans les 104 districts reconnus tchèques ; et pour les districts mixtes, on s’arrangerait [5]. Idée allemande, à laquelle les Tchèques opposent l’indivisibilité du royaume de Bohême. A aucun prix ils ne veulent d’une solution qui morcellerait la terre sacrée et romprait en deux l’antique couronne de saint Wenceslas. Ils ont à cœur, lorsqu’elle ressuscitera de l’histoire, que la Bohême ressuscite tout entière, et volontiers ils lui appliqueraient, en le corrigeant un peu, le fameux adage ; ils diraient d’elle, quelque désir qu’ils aient de la faire revivre : Su ut fuit, aut non sit ! Mais, d’autre part, quel paradoxe que de poursuivre l’unité de ce qui est si manifestement double ! Et comme on sent bien que ce paradoxe, si on le réalise, on ne le maintiendra que par la force !

Tout, en effet, dans les rues de Prague, crie qu’il y a ici deux nations, deux langues, deux cultures, deux peuples et deux races. Lisez les enseignes sur les boutiques : le prénom du marchand y est peint en deux langues, en allemand et en tchèque. Demandez à entendre une leçon à l’Université : il y a deux universités, l’allemande et la tchèque. Pour le théâtre aussi vous avez le choix : il y a l’allemand et le tchèque. Il y a un enseignement tchèque, une musique tchèque, une peinture tchèque, qui ne sont pas l’enseignement allemand, ni la musique, ni la peinture allemandes. Il y a des fondations tchèques, — comme cette Académie du comte Straka, dont la longue façade s’aligne, gaie et blanche, au bord de la rivière, — qui ne sont pas à l’usage des Allemands, et ont, soit pour objet, soit pour effet, de conserver pure et intacte l’âme tchèque. Il y a deux sociétés, deux mondes clos, interdits l’un à l’autre, qui s’ignorent, ou ne se connaissent que pour se combattre et ne se rencontrent que pour se heurter. Il y a des hôtels allemands où un Tchèque vous reprochera amèrement d’être logé ; des restaurans, des brasseries tchèques où un Allemand ne s’aventurerait pas sans imprudence. Le professeur Mommsen a eu grand tort d’appeler sur les crânes tchèques les coups des bâtons allemands ; car il pousse aussi du bois vert dans la Bohême tchèque et il est arrivé plus d’une fois que les Allemands l’aient appris par expérience ; — du moins, il court à Prague mainte anecdote qui le prouverait.

Aussi les ordonnances sur les langues qui, redisons-le, en tant qu’ordonnances, n’étaient rien, ou peu de chose, ont-elles donné le signal d’une véritable guerre civile ; dès le mois de juillet dernier, la vie, jusque-là déjà difficile, était devenue à peu près impossible à un Allemand en pays tchèque, à un Tchèque en pays allemand. Le sous-préfet d’Eger, ville allemande, coupable seulement d’avoir exécuté les instructions, — à l’avis des Allemands trop favorables aux Tchèques, — du gouverneur et du ministre, ne trouvait plus, à Eger même, le vivre ni le couvert ; et chaque soir il prenait le train, non par plaisir, mais par nécessité, pour aller dîner et coucher à Franzensbad, tranquille et comme exterritorialisé dans la neutralité cosmopolite d’une station thermale. Vers le même temps, de l’ouest et du nord, de toute la région allemande qui, couverte d’usines, s’étend d’Eger à Reichenberg, refluaient les ouvriers tchèques, chassés, malgré le bas prix et la qualité de leur travail, réduits à la misère, uniquement parce qu’ils étaient Tchèques. Ailleurs, c’étaient les Tchèques qui se livraient aux pires représailles contre la personne ou les biens des Allemands : les incendies et les pillages de Prague ne les accusent que trop.

A deux ans du vingtième siècle, tout à coup on a revu, en leur brutalité à peine atténuée, des scènes où revivait le moyen âge. Mais c’est aussi que, depuis le moyen âge, le fond des choses et des hommes n’a pas changé, et le paysan de Bohême est aujourd’hui Jeune-Tchèque et radical comme il fut autrefois Hussite. Quelque vastes et riches possessions que la noblesse allemande ait acquises dans le pays, quelque domination sociale qu’elle ait à la longue fondée là-dessus, elle n’a jamais pu rien germaniser autour d’elle : ou bien, venue en étrangère, elle est demeurée étrangère, séparée du peuple comme caste et comme race ; ou bien, plongée dans ce bain tchèque, elle s’est elle-même plus ou moins tchéquisée. La femme tchèque a fait en Bohême ce que la femme cubaine fait aux Antilles, et comme l’une transforme en Cubain un pur Espagnol, l’autre a transformé en Tchèque l’Allemand immigré. Parmi les représentans tchèques de la Bohême, il ne serait pas difficile de citer tel grand seigneur d’origine allemande ; on dit même que l’un d’eux, — et des tout à fait grands, — aime, par un changement de lettres, à donner à son nom que l’histoire connaît bien, mais qu’elle aurait peut-être quelque peine à retrouver sous cette nouvelle forme, un son et une allure tchèques. Somme toute, ces cas ou ces tentatives d’assimilation ne sont que des exceptions et, d’une manière générale, le bloc tchèque et le bloc allemand sont restés, jetés là ou posés côte à côte, sans que le ciment d’une nationalité autrichienne commune et supérieure à tous deux soit venu les relier, les joindre et n’en faire plus qu’un seul bloc.

Condition trop mauvaise pour que le royaume de Bohême ressuscite et puisse faire, entre les deux autres États de la Monarchie, un Etat. Aux obstacles qui s’opposent du dehors, — c’est-à-dire de Vienne et de Budapest, — à la solution trialiste, ou solution tchèque, de la crise austro-hongroise, s’ajoute donc ce formidable empêchement intérieur : la guerre des Tchèques et des Allemands. Et c’est pourquoi cette solution est loin d’être aussi simple qu’elle le paraîtrait d’abord ; mais, en outre, le fût-elle, — et fût-elle acceptée à Vienne, à Budapest et par les Allemands de Bohême, — elle ne serait pas définitive, ce ne serait pas une solution, et dès le lendemain l’agitation recommencerait.


II

Elle n’aurait changé que d’objet ; au lieu d’un régime à trois, elle aurait désormais pour but un régime à plusieurs, ou à tous ; au lieu de tendre au trialisme, du jour où le trialisme serait fondé, elle tendrait au fédéralisme. Mais ce fédéralisme même, quel serait-il ? Serait-il intégral ou partiel ? Autrement dit, les dix-sept Pays de la Cisleithanie y entreraient-ils, tous sans exception, et quelle que soit leur importance ? ou bien n’introduirait-on comme alliés ou confédérés sous l’Empire et l’Empereur que les groupes les plus importans ? Dans ce dernier cas, quelle serait la mesure ? la statistique ou l’histoire, le rôle joué dans le passé ou le montant de la population ?

Si les dix-sept Pays devaient tous entrer dans l’Empire fédératif, y entreraient-ils de plain-pied, ou bien établirait-on entre eux une échelle de valeur ? En d’autres termes, ferait-on de l’Autriche une espèce de Suisse impériale, en dix-sept Cantons ou Pays, conventionnellement proclamés égaux, en dépit de l’histoire, de la statistique et de l’économie politique ? ou bien une espèce d’Allemagne impériale, sans princes alliés, mais avec un Conseil fédéral où les voix seraient réparties inégalement, suivant des règles et des proportions à fixer ?

Et si les dix-sept Pays n’étaient pas admis comme confédérés, que deviendraient ceux qui seraient exclus ; des Etats de seconde ou de troisième classe, Etats protégés ou bailliages communs comme dans l’ancienne Confédération helvétique ? Mais ceux-là, en vertu de quoi les exclure ? et ceux mêmes que l’on admettrait, sous quelle forme les reconnaître ? Compterait-on par royaumes ou par nationalités ? La Bohême, par exemple, ne ferait-elle qu’un ; ou distinguerait-on entre Tchèques et Allemands ? N’y aurait-il qu’un royaume de Galicie ; ou séparerait-on les 3 900 000 Polonais des 3668 000 Ruthènes ? Mais, si l’on ne comptait que par royaumes ou Pays, non point par nationalités, qui ne voit que ce fédéralisme incomplet ne satisferait pas tout le monde et tôt ou tard en appellerait un autre, qui fractionnerait et subdiviserait encore l’empire d’Autriche ?

On ne sait alors ce qu’il adviendrait de la Hongrie, et par-là même de la Monarchie austro-hongroise, ou plutôt si ! on le sait bien. La Hongrie, qui déjà s’accommoderait mal de l’établissement en Cisleithanie d’un fédéralisme dans lequel la seule force du nombre assurerait la prépotence aux élémens slaves, ne s’en accommoderait plus du tout, s’il voulait passer la Leitha et, de la Bohême ou de la Galicie, gagner la Croatie ou la Transylvanie. Elle se détacherait, se replierait, et, seule ou avec d’autres, courrait le risque de ses destinées libres. Mais que serait l’Autriche sans la Hongrie, et que serait la Hongrie sans l’Autriche ? Ou enfin si, consommant le sacrifice, se souvenant qu’elle s’est engagée envers la maison de Habsbourg tant que « la descendance des deux sexes des archiducs d’Autriche ne vient pas à s’éteindre », et qu’à cet engagement elle n’a mis pour conditions essentielles que le maintien de sa propre constitution en premier lieu, et ensuite, l’introduction « du régime constitutionnel dans les autres États et Pays de Sa Majesté », — quelles que fussent, au demeurant, les relations de dépendance ou d’indépendance de ces Etats et Pays entre eux, quel que fût l’arrangement intérieur de l’Autriche, où elle n’aurait rien avoir ; — si donc, consommant le sacrifice, la Hongrie consentait à rester unie à l’Autriche fédéralisée, que serait la Monarchie nouvelle, qui probablement ne serait plus allemande ; serait-elle slave ou magyare ?

Slave, c’est bientôt dit ; mais, à supposer vaincues les résistances allemandes et hongroises, de quel slavisme ? Parmi toutes ces populations slaves, qui n’ont de commun que le germe primitif, rattachées seulement les unes aux autres par la vague tradition d’une fraternité lointaine, disjointes et désarticulées par tout le reste : par la langue, par la religion, par la géographie, par l’histoire ; parmi tous ces élémens slaves, si profondément, si incurablement divers, lequel imposerait au voisin, slave ou non, son slavisme particulier ? lequel donnerait son caractère à la Monarchie transformée ? Seraient-ce les Slaves du nord ; ou les Slaves du sud : ceux de Cisleithanie ; ou ceux de Transleithanie ? Parmi les Slaves du nord, seraient-ce les catholiques, Tchèques, Polonais et Slovaques ; ou les grecs unis, les Ruthènes ? Parmi les Slaves du centre et du sud, seraient-ce les Slovènes catholiques de Styrie, de Carinthie, de Carniole ; ou les Croates, catholiques aussi ; ou bien seraient-ce les Serbes, grecs orthodoxes ? De tous ces groupes slaves, il faut avoir la franchise de le dire, trois ou quatre seulement apparaissent politiquement mûrs ou assez près de la maturité : les Tchèques et les Polonais, au nord ; au sud, les Slovènes et les Croates. Un pas, qui est peut-être un grand pas, a pu être fait l’été dernier, par la visite d’une délégation tchèque à Varsovie, et par l’accueil qu’elle y a reçu. Un autre pas vient d’être fait à Prague même, dans les fêtes slaves consacrées à la mémoire de Palacky. Désormais, Bohême et Pologne, ou, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, Tchèques et Polonais, marchent ensemble ou parallèlement, au moins jusqu’au carrefour, où, le chemin se rétrécissant, les deux pays ne pourront plus aller de front et où il faudra que l’un passe avant l’autre. Mais, ce jour-là, lequel des deux passera le premier ? et à quelle distance, s’ils suivent, les plus petits frères slaves d’Autriche-Hongrie suivront-ils ?

Magyare, cela s’expédie aussi d’un trait. Mais, si puissant que soit chez les Hongrois le sentiment de l’Etat magyar et de la nation magyare, quelque force qu’ils puisent dans la foi en leur force, ce sentiment et cette force morale, s’ils corrigent et atténuent en une certaine mesure la force matérielle du nombre, tout de même ne suppléent pas au nombre, qui, sans conteste, n’est point en faveur des Magyars. Ils sont, — d’après les statistiques officielles, — 7 500 000, contre 6 735 000 Slaves, rien qu’en Transleithanie, c’est-à-dire à peine en majorité, pour la Hongrie même. Mais si, à ces 6 735 000 Slaves de par-delà la Leitha, l’on devait ajouter les 14 805 000 d’en deçà, que feraient les 7 500 000 Magyars, en face des 21 540 000 Slaves de la Monarchie ? Il a beau être de roc et défier depuis mille ans les tempêtes de l’histoire, l’îlot hongrois serait à la fin englouti par cette mer slave, ou, plus exactement, par ces lacs slaves, qui, bien que séparés entre eux, viennent tous, à l’une de leurs pointes, le battre d’un flot courroucé.

Quoi donc, si, les Allemands ayant perdu l’hégémonie dans l’Autriche-Hongrie fédéralisée, ni les Slaves, ni les Magyars ne réussissaient à la prendre ; si la Monarchie se transformait ou se décomposait en un Empire fédératif à cinq ou six têtes, n’étant admises que les nations de droit historique ou prétendu tel, et même, à dix-sept, dix-huit ou vingt têtes, étant admis à l’égalité et à la souveraineté tous les peuples de toutes les races ? Mais il ne serait pas non plus impossible que, de cet empire brisé en trop de morceaux, une des grosses pièces, la Hongrie, se détachât. Fiers de leur passé, forts de leur présent, les Magyars referaient-ils alors au rebours le chemin suivi par leurs pères, et comme jadis ils vinrent chevauchant vers l’ouest, peut-être, aujourd’hui, iraient-ils, chevauchant vers le midi et vers l’orient, à travers la Bulgarie, la Serbie et la Roumanie, dans le dédale des Balkans, à la conquête d’un avenir ? — C’est la dernière hypothèse, la plus hardie, celle où la Hongrie deviendrait, un peu plus au sud et un peu plus à l’est, sur le moyen et le bas Danube, le noyau d’un nouvel Etat de premier ordre. Bien des causes, toutefois, paraissent concourir à rendre cette hypothèse irréalisable : grand rêve qui, sans doute, ne sera jamais qu’un rêve.


III

Hypothèse irréalisable, tout d’abord parce que les Hongrois eux-mêmes n’en désirent pas la réalisation. De son plein gré et tant qu’elle pourra faire autrement, lui en dût-il coûter, la Hongrie ne se séparera pas de l’Autriche : il faudrait qu’elle en fût violemment ou artificieusement arrachée. Il n’est pas un homme politique à Budapest, — il n’en est dans aucun parti, — qui ne regarde cette séparation comme un malheur, non point assurément par amour de l’Autriche, que personne n’aime, mais par amour de la Hongrie, que tout Magyar adore et exalte, en obéissance à ce sentiment si général que l’on peut dire de tout Hongrois qu’il a le sens de l’État magyar et de la nation magyare. Ce qu’il adviendrait de l’Autriche réduite à elle seule, ce n’est pas de cela surtout que se préoccupent les Szilagyi, les Tisza, les Andrassy, tous ceux qui veulent maintenir et renouveler le Compromis, bien qu’il ne puisse leur être indifférent de voir soit l’Autriche se slaviser, soit les parties allemandes de l’Autriche aller à la Grande Allemagne et, des autres parties, se constituer, autour de la Hongrie, encore un État ou encore des États slaves. Mais ce qui fait l’objet de leurs soucis, c’est ce qu’il adviendrait de la Hongrie sans l’Autriche. L’Autriche est nécessaire à la Hongrie, entre autres choses, pour se défendre du slavisme qui l’environne et l’enveloppe : n’eussent-elles que celui-là, l’Autriche et la Hongrie ont cet intérêt commun ; elles sont unies devant la menace et dans la peur du Slave : si ce n’est pas tout le secret de la fidélité de la Hongrie au pacte solennel qui la lie à l’Autriche, s’il y en a plusieurs raisons politiques et économiques, c’est du moins tout le secret de ses tendances germanophiles, et l’Allemand est l’ami pour elle, ayant avec, elle un même ennemi, le Slave.

Voilà donc la Hongrie pleinement rendue à elle-même ; plus de Pragmatique Sanction, plus de Compromis, plus de Habsbourg qui porte les deux couronnes, plus d’union, même personnelle, en qui et sous qui que ce soit. L’Autriche, à part, va où elle veut ; la Hongrie, à part, où elle veut : elles se sont quittées, elles ne se connaissent plus. Au lendemain de la séparation, quelle est la situation de la Hongrie, la situation intérieure de l’État magyar ? Les Magyars sont 7 500 000 ; ils ont, à côté d’eux, sur leur propre territoire, 2 120 000 Allemands ; en face d’eux, 2 050 000 Slovaques, 2 700 000 Croates et Serbes, 390 000 Ruthènes, 95 000 Slovènes, en tout, 5 235 000 Slaves. Si l’on y ajoute les 1 500 000 Croates et Serbes de Bosnie, qui sont dans le voisinage immédiat et forment comme une arrière-garde ou une réserve au-delà de la Save, c’est, au total, les 6 735 000 Slaves de Transleithanie, — sans parler de 2 722 000 Roumains, qui ne sont pas des Slaves, mais, autant que des Slaves, farouches anti-Magyars. — Plus loin, et en seconde ligne, appuyant ces populations, ces nations slaves et leur réserves mêmes, hostiles d’une égale hostilité, le Monténégro, la Serbie, la Bulgarie, Etats slaves ; le royaume de Roumanie, prêt en secret, quand il le pourra, à épouser la querelle des Roumains épars en Transylvanie, ses irredenti, ses « irrachetés ». Et par-dessus, lourde, écrasante, tombant de haut, montant du fond de deux continens, l’ombre énorme de la Russie, l’ombre du monde slave tout entier. Deux millions de Monténégrins, 2 millions et demi de Serbes, 3 millions et demi de Bulgares : encore 8 millions de Slaves, qui, avec les autres, font 15 millions. Contre ces 15 millions de Slaves du dedans et du dehors qui la minent ou qui l’enserrent, que serait, détachée de l’Autriche et isolée, la Hongrie magyare, de moitié moins peuplée ? Sans mettre en doute, comme le font quelques intéressés, la fécondité de la race, celle des peuples slaves, leur puissance d’accroissement n’est certainement pas moindre et serait plutôt supérieure ; de telle sorte que l’écart ne sera pas comblé, mais s’accuserait et augmenterait plutôt. Dès lors, pour la Hongrie, il n’y aurait plus que deux manières de concevoir et de pratiquer la vie nationale. Ou bien, séparée de l’Autriche, elle demeurerait isolée, au milieu de ces groupes slaves, solitaires eux aussi, mais capables, à un jour donné, de s’unir en haine d’elle ; elle vivrait ou vivoterait comme eux d’une existence humble, qui ne demanderait qu’à se faire ignorer, mais précaire quand même et à laquelle sa médiocrité ne garantirait pas la sécurité : conception et pratique qui ne sont guère d’accord avec le tempérament magyar et la tradition magyare ; misère où souffriraient par trop l’orgueil et le faste magyars. Ou bien, adoptant la tactique qui consiste à prendre la tête des révolutions qu’on ne peut empêcher, afin de les détourner et d’essayer de les conduire, la Hongrie travaillerait de ses mains à nouer cette Confédération des Etats balkaniques, dont elle s’attribuerait la présidence, de par le droit du plus fort ; mais elle y serait à peine plus forte que tel ou tel des Etats, ses confédérés, pris à part ; absolument à leur merci, s’ils parvenaient à s’entendre contre elle.

La chose allât-elle d’ailleurs au gré de ses plus grandes espérances, la Confédération balkanique fût-elle fondée, et la Hongrie en eût-elle la direction, non seulement incontestée, mais de longtemps incontestable, que sa condition nouvelle n’équivaudrait pas à celle où elle vit présentement, n’étant même qu’une moitié, — la seconde ou la première, — de la Monarchie austro-hongroise. Car elle est ainsi la moitié d’un grand Etat européen, tandis que, dans une Confédération balkanique, elle ne serait qu’un petit Etat, presque extra-européen, elle redeviendrait comme une marche orientale de l’Europe ; et quand sa vanité pourrait être flattée d’exercer quelque part une hégémonie, y trouverait-elle une compensation suffisante à la perte de sa force réelle, de sa force réelle européenne, alors que, depuis des années, son ambition a été de totalement s’européaniser ?

Mais, au surplus, avant de passer outre, — et comme enfin il y a une juste limite, même à l’hypothèse, — qu’on nous dise comment se fera la Confédération des Etats balkaniques ? comment les Magyars se concilieront Slovaques, Slovènes, Croates et Ruthènes ? comment ils se concilieront et réconcilieront entre eux Monténégrins, Serbes, Bulgares, et Roumains par surcroît ? Si c’est un miracle de l’histoire que de voir se maintenir durant dix siècles et vivre millénaire un État de quelques millions d’hommes, c’en est un aussi qu’au long de dix siècles, cet Etat n’ait pas pu fondre en une nation les diverses nationalités qui occupent ses diverses provinces ; et c’en serait un plus étonnant encore que, n’ayant pu faire cela en dix siècles, tout d’un coup, après dix siècles, il pût constituer, sous lui, une Confédération avec des Etats déjà grands et déjà francs, de même race que ces nationalités dont il a été impuissant à faire une seule nation, et de plusieurs familles de cette même race. Oui certes, il peut y avoir des miracles de l’histoire, qui vont contre l’ordre apparent, contre ce qu’on appelle la loi de l’histoire ; il ne faut pas les nier, mais il faut ne les admettre que lorsqu’ils se sont produits ; et s’il est une chose que la politique ne puisse pas préjuger, sur laquelle elle ne doive pas établir ses calculs, c’est le miracle. Laissons donc la Confédération balkanique ; et tâchons, en attendant le miracle futur qui changerait tout, de déterminer l’ordre apparent et, pour l’Orient de l’Europe, de dégager la loi de l’histoire, règle unique et unique fondement de la politique.


IV

Or, cette loi, pour tout l’Orient européen, il semble bien qu’elle établisse un particularisme, un individualisme, et, par suite, une anarchie irrémédiables. Reste à savoir ce qu’est l’Orient, jusqu’où il vient, et si, comme on l’a dit, il commence à Vienne, ou du moins à quelques lieues de Vienne, à Wiener-Neustadt. L’observation des faits, même rapide, montre assez qu’il y a là plus qu’une simple boutade : l’Orient vient finir, en effet, ou commence tout près de Vienne, et ainsi s’expliquerait-on que le particularisme, étant sa loi, pourrait être le sort définitif des peuples dont est faite l’Autriche-Hongrie. Je sais bien que cette proposition a quelque chose de paradoxal, et, la première fois que je l’ai entendue, j’en ai été moi-même un peu choqué, tant elle va à l’encontre des opinions reçues. Mais comme celui qui la développait devant moi est l’homme d’Europe qui connaît le mieux l’Orient, comme il le connaît pratiquement et politiquement, étant en train d’accomplir en pays oriental une grande œuvre, et comme chez lui le philosophe raisonne avant que le ministre exécute, ses paroles méritent d’être rapportées. — Voici donc, en substance, la thèse qu’il soutenait :

« Le fond des institutions de l’Orient, et le fond de la psychologie de l’Oriental, c’est l’individualisme. Entendons-nous. L’individu qui, en Orient, existe, y existe pleinement ; seulement tous les individus n’y existent pas : les plus forts prennent la place des autres, et de plus forts encore s’installent par-dessus. En Orient, la société et l’Etat sont formés d’une multitude de petites individualités, de petites personnalités collectives, dont la zadrouga serbe, par exemple, est un des types. De lui-même, en lui-même, par lui-même, l’État n’est pas. Une machine administrative à l’occidentale, montée sur le modèle français ou s’en rapprochant, étonne les gouvernés, déroute les gouvernans et, finalement, ne fonctionne point. Le roi Milan de Serbie m’a raconté, un jour, qu’il revenait d’une cérémonie nationale où il avait reçu une centaine de maires ou de chefs de village ; il avait causé avec eux, et l’un d’eux lui avait demandé : « Que peux-tu bien faire de tous ces employés qui nous ruinent ? A quoi servent-ils ? Toi, nous te reconnaissons pour notre roi. Tu es notre père. Mais laisse-nous nous administrer nous-mêmes, selon nos coutumes. » De même en Bosnie-Herzégovine ; car, nulle part, l’Oriental ne se hausse jusqu’à l’idée de l’Etat. Il y avait, lorsque nous occupâmes la Bosnie, un beg puissant, le beg de Banjaluka, qui vit maintenant à Constantinople d’une pension que nous lui faisons. Tout de suite il eut le désir d’être érigé en prince sous notre suzeraineté Prince de quoi ? De toute la Bosnie, peut-être ? et il eût été en position d’y prétendre. Non pas ; mais prince de Banjaluka. L’Etat, pour lui non plus, ne dépassait guère les limites du clan. — Quand je fis mon entrée à Sarajevo, j’avais pour escorte toutes les autorités religieuses, militaires et civiles. Ames côtés se tenait un pope de l’Église grecque orthodoxe, un géant qui me dépassait de la tête. Comme nous cheminions ensemble, il me dit subitement, montrant du doigt ceux qui m’accompagnaient : « Pourquoi nous amènes-tu tous ces fonctionnaires ? C’était bien inutile. Laisse-moi faire. Charge-moi de recueillir l’impôt, et je te le remettrai. Pas besoin de tant de gens ni de tant d’affaires ! » Vainement je voulus lui faire comprendre qu’il fallait un ordre, une loi, des formes, des règles : ce fut peine perdue, et il ne fit que lever les épaules. Voyez : les chefs qui haranguaient le roi Milan étaient Serbes ; le beg de Banjaluka était Turc et musulman ; le pope de Sarajevo était grec orthodoxe ; tous Orientaux, dans la tête desquels vous n’auriez jamais fait entrer l’idée occidentale de l’État un et plus ou moins centralisé. La conclusion à tirer de là, c’est donc que l’Orient est profondément et essentiellement particulariste ; que ce que vous nommez à l’européenne l’Etat n’est ici qu’une juxtaposition de clans ; et que les empires n’y sont, quand les circonstances historiques en forgent, qu’un assemblage de petits Etats, d’États de clans, juxtaposés. »

Puis nous revînmes en Autriche, et mon interlocuteur ne me dit plus rien, sinon que tout l’art et toute la vérité, en politique, consistent à conformer les institutions des peuples à la vie ; et qu’il ne s’agit pas de savoir si elles sont théoriquement les meilleures qui se puissent imaginer, mais bien si elles sont celles qui s’appliquent le mieux dans les conditions données. Je sortis, mais, en m’en allant, je ne pus chasser cette double pensée, que l’Orient est particulariste, et que l’Orient commence à Vienne. — Et je crois que cette explication de l’Orient peut grandement servir à la connaissance et à l’intelligence de la Monarchie austro-hongroise.

Pour elle aussi, le particularisme est la loi, et ce n’est qu’une mosaïque de petits Etats, qui ne sont guère plus, eux-mêmes, qu’une mosaïque de clans. Elle se divise d’abord en deux moitiés : Autriche et Hongrie, Cisleithanie et Transleithanie ; premier degré du particularisme. — Deuxième degré : division de chacune de ces moitiés en plusieurs royaumes ou Pays, qui n’est pas seulement une division administrative en provinces ; pour la Cisleithanie : Bohême, Galicie, Trentin, Tyrol, Frioul, Carinthie, Carniole, Küstenland, etc. ; pour la Transleithanie : Croatie, Slavonie, Fiume, Transylvanie, etc. Et dans chacun de ces royaumes et Pays, — troisième degré du particularisme, — des races ou des populations diverses et adverses : en Bohême, Tchèques et Allemands ; en Galicie, Polonais et Ruthènes ; dans le Trentin, le Tyrol, le Frioul, Allemands et Italiens ; dans le Küstenland, en Carinthie et en Carniole, Italiens, Allemands et Slovènes ; de l’autre côté de la Leitha, dans le nord de la Hongrie, Magyars et Slovaques ; en Transylvanie, Magyars et Roumains, Saxons, Szekler ; en Croatie-Slavonie, Magyars, Croates et Serbes ; à Fiume, Magyars, Croates et Italiens. Disséminés partout, mais inégalement, de l’ouest à l’est, des Israélites, nombreux jusqu’à former en Galicie un véritable Etat juif (le Iudenstaat, dont quelques-uns caressent le projet, se trouve là tout réalisé), très nombreux aussi en Hongrie, mais en quelque sorte moins visibles, parce qu’il n’est pas rare qu’ils se magyarisent, au moins de nom, — et en adoptant de préférence les grands noms de la Hongrie ; — partout ou presque partout à l’état de communautés distinctes ; quatrième degré du particularisme.

A toutes ces différences du sang ajoutez toutes les dissidences de la foi, cause toute-puissante d’unité lorsqu’elle unit, inépuisable source de divisions lorsqu’elle divise ; et voici, outre les particularismes d’origine ethnique, historique ou politique, les particularismes d’origine religieuse : pour la Cisleithanie, en Galicie, entre Polonais catholiques et Ruthènes grecs unis ; pour la Transleithanie, dans la Hongrie du nord, entre ces mêmes Ruthènes grecs unis, Slovaques catholiques et Magyars calvinistes ; en Transylvanie, entre Magyars calvinistes ou catholiques et Roumains grecs orientaux ; en Croatie-Slavonie, entre Serbes grecs orientaux et Croates catholiques ; en Bosnie-Herzégovine, enfin, entre catholiques grecs, et musulmans.

Si, du moins, ces divergences s’atténuaient ou s’effaçaient par une forte aspiration vers l’unité nationale, dans le sentiment très fort de l’unité nécessaire de l’Etat ! Mais tout au contraire, — et l’Orient particulariste se retrouve ici, — les Allemands d’Autriche n’ont que le sentiment d’un Etat allemand ; les Magyars, chez qui il est porté au plus haut point pourtant, n’ont que le sentiment d’un Etat magyar ; et pour les autres, ils n’ont pas, Slaves, le sentiment d’un Etat slave, mais le panslavisme, au fond, n’a pas d’adversaires plus tenaces que tous ces slavismes particuliers, et ils n’ont, Tchèques, que le sentiment d’un Etat bohême ; Polonais, d’un État polonais ; Croates, d’un Etat croate ; ou Serbes, d’un Etat serbe. Les Roumains de Transylvanie ne pensent qu’à un Etat roumain. Quant à l’Etat autrichien, personne peut-être, — sauf l’Empereur, — n’y a jamais songé. Ou bien encore si ces peuples n’étaient que différens de race et de religion, sans être mutuellement hostiles ! A défaut de l’unité nationale impossible, on pourrait alors espérer une espèce de paix impériale ; mais ils se jalousent, se méprisent et se détestent les uns les autres. On sait assez comment se comportent les Tchèques vis-à-vis des Allemands, et les Allemands vis-à-vis des Tchèques. Entre Polonais et Ruthènes, non plus, ce n’est pas seulement des tendresses qu’on échange. Les Magyars ont une façon de mener les Slovaques, et les Slovaques une façon de parler des Magyars, qui ne sont pas pour faire régner entre eux la concorde et l’amour. — Ne cite-t-on pas ce trait d’un noble Magyar qui, dans une chasse à l’ours, voyant venir à lui la bête, à peine en avance de quelques pas sur la ligne des rabatteurs, tira quand même, au risque de tuer l’un des paysans, et qui, comme son voisin le lui reprochait, répondit avec une placidité superbe : « Eh bien ! après ? Ne vaut-il pas mieux tuer un Slovaque que de manquer un ours ? » — Le Slovaque, pour le Magyar, n’a que la forme d’un homme, et tel propriétaire hongrois, qui n’oserait battre un ouvrier de sa race, professe hautement que le Slovaque ne peut et ne doit être conduit qu’avec des coups. De quoi les Slovaques se vengent, quand l’occasion s’en offre, et de quoi, en attendant, ils ne cessent de se plaindre, faisant retentir l’Europe des cris de leur indignation [6]. Entre Magyars et Roumains, comme, du reste, entre Magyars et Croates, on sait que les relations ne sont pas meilleures. Toutes les nationalités non magyares gémissent sous le joug, suivant elles, écrasant, de la Hongrie, que quelque injustice de la force leur a imposé. C’est-à-dire que les Roumains veulent la Transylvanie ou du moins une partie de cette principauté aux Roumains, et que les Croates veulent aux Croates l’ancien royaume de Croatie-Dalmatie-Slavonie. Mais, de cet ancien royaume, les Serbes des Confins militaires, eux aussi, veulent un morceau, que les Hongrois n’entendent céder ni aux uns ni aux autres. Dans le monde officiel de Budapest, on estime universellement que la Croatie jouit d’une autonomie très suffisante, et les plus libéraux, parmi les hommes politiques, se plaçant toujours au point de vue de l’Etat magyar, consentent tout au plus à ce que Slovaques, Roumains, Croates et Serbes aient, en Hongrie, non plus sous la Hongrie, des droits de citoyens, plutôt que de sujets magyars. Nul ne va au-delà, du côté magyar ; mais, du côté opposé, nul ne va jusque-là, et pour Slovaques, Roumains, Croates et Serbes, être « sujets » ou être « citoyens » magyars, c’est tout un, puisqu’ils ne sont pas Magyars et tiennent comme à leur vie, davantage peut-être, à ne le point devenir. En même temps, et subsidiairemont, les Serbes tiennent à n’être pas des Croates, les Croates à n’être pas des Serbes. Non seulement, — bien que l’union, de longtemps proclamée, soit réglée depuis trente ans par un compromis, — l’unité n’est pas faite (et ce compromis lui-même en est une preuve) de la Croatie et de la Hongrie ; mais elle a est si loin d’être faite entre Croates et Serbes qu’ils ne s’accordent pas sur le nom à donner à la langue qu’ils parlent. M. de Kallay ayant, dans une séance des Délégations, prononcé le mot de langue serbo-croate, sévit violemment interrompu et fut obligé de répondre : « Choisissez donc un nom unique, je m’engage volontiers à m’en servir ; mais pour l’instant, comme je ne puis dire : la langue croate, sans froisser les Serbes, ni la langue serbe, sans blesser les Croates, je répète : la langue serbo-croate. » — Et ce sont encore autant de particularismes dans le particularisme.

Rien, nulle part, ne pousse, n’achemine, même de loin, vers une unité nationale quelconque les peuples de la Monarchie austro-hongroise. Pas plus que l’union secondaire de la Croatie et de la Hongrie, l’union supérieure de la Hongrie et de l’Autriche n’a pu porter ce fruit. S’il est permis d’user de termes aussi barbares, l’Autriche, évidemment, ne songe point à se magyariser, mais chaque jour, au contraire, la Hongrie se désautrichianise. L’association, au lieu de se resserrer, se relâche et, sans que personne veuille la rupture, on ne voit agir de forces que dans le sens de la dissociation, tout au moins de la distinction : l’Autriche faisant un, et la Hongrie, deux. Avec une ténacité, une habileté, une fertilité d’invention merveilleuses, sous tout prétexte et à tout coin de rue, le gouvernement hongrois traque et expulse les souvenirs autrichiens. Le plan de remagyarisation de Budapest apparaît, méthodiquement conçu, méthodiquement exécuté ; et, dans la traditionnelle promenade où vos hôtes vous font admirer les agrandissemens, embellissemens, constructions et… démolitions de leur ville, regardez bien ; ce ne sont pas les démolitions qui sont le moins intéressantes. Devant la porte même de la Présidence du conseil, entre ce palais et celui de l’archiduc Joseph, au milieu de l’étroite place, en une sorte de clocheton gothique, assez vilain d’ailleurs, s’élève la statue, particulièrement déplaisante aux Hongrois, du général autrichien Heindsieck. Or il se trouve, comme par hasard, que l’on est contraint d’élargir et la Présidence du conseil qui occupe l’une des faces, et le palais de l’archiduc qui occupe l’autre, et le Palais royal, qui les relie sur l’un des côtés, de telle façon que, pris et écrasé entre les trois, le pauvre Heindsieck va fatalement être condamné à disparaître. Cependant, presque vis-à-vis, au bout des jardins du Palais, est le monument érigé aux honvéds hongrois et à leur chef, le vieux Georgey : à celui-là, on ne touche pas ; ici, il n’y a rien à bâtir. Mais sur la rive opposée du Danube, où est Pest, on vous montre une vaste caserne : c’est dans une de ses cours que furent fusillés les « martyrs de l’indépendance », et à leur tête, le comte Batthiany : tout juste en cet endroit, on a besoin de construire ; la caserne autrichienne va disparaître, comme la statue du général autrichien. Et, à chaque fois, c’est un peu de l’Autriche qu’on efface, c’est une trace d’effort unitaire qu’on recouvre, c’est un pied de particularisme qui repousse. — Comment ne pas penser à ce que m’a dit de l’Orient, à ce que m’a laissé deviner de l’Autriche-Hongrie, l’homme qui les connaît si bien ? L’Orient, il est là, après ce coude où le fleuve, surplombé par des rocs violets et roses, semble tout à coup s’étaler en une nappe qui donne l’impression de la mer ; à ce détour, l’Orient rejoint l’Europe, et, à ce détour, la question d’Orient se mêlant à la question austro-hongroise, elle se développe dans toute son ampleur et devient la plus vaste et la plus redoutable des questions européennes.


V

Reprenons maintenant, au point, de vue international et européen, les trois solutions hypothétiques que nous avons examinées au point de vue national et autrichien : 1° transformation du dualisme en trialisme ; 2° transformation en fédéralisme ; 3° dissolution de la Monarchie et constitution, sous la présidence de la Hongrie, d’une Confédération balkanique.

Tout d’abord, la monarchie dualiste, transformée, par l’accession de la Bohême à l’égalité dans la souveraineté, en monarchie trialiste, resterait-elle pour la politique internationale le facteur qu’elle était, et, plus particulièrement, qu’elle a été depuis vingt ans ? Ou bien, plutôt, d’un élément allemand qu’elle était en Europe, sous l’influence de la Bohême, État slave, ne tendrait-elle pas à s’y comporter comme un élément slavel Ne subirait-elle pas beaucoup moins l’attraction de l’Allemagne, et beaucoup plus l’attraction de la Russie ? Cela dépend naturellement et de la place que la Bohême saurait prendre dans la Monarchie modifiée, et de la mesure dans laquelle elle réussirait à la slaviser, et enfin (car la dynastie, qu’on ne l’oublie pas, jouerait en cette affaire un rôle très important), de l’aptitude que montrerait et de la bonne volonté que mettrait la maison de Habsbourg à se dégermaniser pour se slaviser elle-même. — Mais ce qui est infiniment probable, c’est que, si cette tendance à se laisser attirer par la Russie s’affirmait dans la monarchie trialiste, une scission ne tarderait pas à se produire en elle, ou du moins elle serait tiraillée en deux directions contraires, l’Autriche et la Hongrie se tournant vers l’Allemagne tandis que la Bohême se tournerait vers la Russie, et les unes poussant d’autant plus à gauche que l’autre irait d’autant plus à droite. Qui l’emporterait ? Les distances, en ce cas, ne sont point à négliger, et c’est la géographie qui répond. La Russie n’est pas toute proche ; les Tchèques, les Slaves de Bohême, sont séparés des Russes, autres Slaves, par les Polonais, troisième espèce de Slaves ; quoi qu’on ait pu faire en ces derniers temps pour réconcilier les frères ennemis, entre la Russie et la Bohême, s’étend le fossé polonais : il y a une large solution de continuité. En revanche, entre l’Allemagne et les districts allemands de la Bohême, continuité et contiguïté absolues : et de même, entre la Bohême allemande et les autres pays allemands de l’Autriche : 9 millions d’Allemands d’Autriche s’appuient sur la base solide de 50 millions d’Allemands d’Allemagne. — D’incidence en incidence, il serait curieux, et inquiétant pour l’équilibre européen, que le triomphe des revendications de la Bohême en Autriche aboutît, en fin de compte, à un nouvel accroissement de l’Allemagne en Europe ; or, c’est une conséquence indirecte, nullement certaine, mais nullement impossible, et qu’il faut prévoir, avant de marquer aux Tchèques, — si digne d’intérêt que paraisse leur cause, — de trop vives et trop actives sympathies.

Le trialisme, à son tour, se transformant en fédéralisme, les mêmes périls subsisteraient et seraient encore aggravés. Dans le trialisme, en effet, les Tchèques de Bohême, tout Slaves qu’ils se sentent, se montreraient, on peut l’espérer, assez Autrichiens pour forcer à rester Autrichiens eux aussi, en ne leur donnant pas de prétextes à vouloir cesser de l’être, leurs voisins, les Allemands de Bohême ; et après tout, ce régime serait fondé sur l’histoire, où il y eut un royaume de Bohême, qui était non seulement tchèque, mais à la fois tchèque et allemand. Le fédéralisme, lui, se fonderait sur la race, et dès lors, grâce à lui, l’attraction de la Russie sur les parties slaves, de l’Allemagne sur les parties allemandes de l’Autriche, s’exercerait pleinement et peut-être irrésistiblement ; si fort que le gros aimant s’attacherait peut-être ce qu’il attirerait. Ce serait du coup que, suivant une métaphore retentissante, « la pointe de l’épée d’Arminius pourrait arriver jusqu’à l’Adriatique » et que l’Europe pourrait être coupée en deux par une Allemagne qui la barrerait de ses mers du Nord à ses mers du Sud. Mais on pense bien que « l’épée d’Arminius » n’atteindrait pas ainsi l’Adriatique sans rencontrer l’épée italienne dirigée vers Trieste, l’épée russe étendue au-dessus des populations slaves de la péninsule des Balkans, et — qui sait ? — d’autres épées encore. — En tout état de cause, un agrandissement, aux dépens de l’Autriche, soit de l’Allemagne, soit de la Russie, — agrandissement territorial ou simplement moral, disons diplomatique, — romprait entièrement ce pauvre équilibre européen déjà si chancelant et si compromis. La disparition ou, s’il y a manifestement excès à parler de disparition, la simple diminution de l’Autriche-Hongrie creuserait, au centre de l’Europe, un vide qui ne serait pas rempli, même si l’on parvenait, — et rien n’est moins établi, — à constituer, un peu plus au sud, un peu plus à l’est, sur le moyen Danube et dans les Balkans, une puissance de rang égal, car, la position géographique de cette puissance n’étant pas la même, son poids politique ne serait pas le même, et, pour tout dire d’un mot, située là, elle serait beaucoup plus orientale qu’européenne.

Au demeurant, on peut encore concevoir, sans se faire illusion sur sa solidité ni sur sa vitalité, une Autriche-Hongrie fédéraliste, puisque, sans se faire illusion non plus sur la solidité ni sur la résistance de ce lien, on sait que le commun amour du souverain commun est un trait d’union entre les multiples nationalités de la Monarchie. Et, à la vérité, si François-Joseph était immortel, peut-être une Autriche-Hongrie fédéraliste pourrait-elle vivre et durer. Le malheur est qu’il a déjà un demi-siècle de règne, et qu’il ne laissera, après lui, que de lointains héritiers, l’archiduc François-Ferdinand ou l’archiduc Othon. Mais enfin l’hypothèse d’une Autriche-Hongrie fédéraliste, toutes réserves faites et toutes craintes exprimées, n’est pas en soi inadmissible. Au contraire, l’hypothèse d’une Confédération balkanique, — d’où l’Autriche serait exclue, et à laquelle manquerait même ce frêle support d’une dynastie respectée et aimée, — ne tient pas debout un seul instant. Cette grande puissance des Balkans, quelle force au monde la créerait, si la même force qui divise les pays de la Monarchie austro-hongroise et empêche qu’un Etat vraiment un y puisse être réalisé divise aussi, et bien plus encore, tous ces royaumes ou principautés : Monténégro, Serbie, Roumanie, Bulgarie ; s’ils contiennent encore plus d’Orient, autrement dit plus de particularisme, que n’en contiennent les royaumes ou Pays de l’Autriche-Hongrie ? Ils ont déjà quelque peine à se tolérer tels qu’ils sont ; comment la Serbie permettrait-elle à la Roumanie de prendre le pas sur elle ; et la Roumanie, comment permettrait-elle à la Bulgarie de la rattraper ? Non ; la Serbie ne laisserait pas passer devant elle la Roumanie, qui ne le céderait pas à la Bulgarie ; et toutes les trois ensemble arrêteraient la Hongrie, qui les rejetterait toutes les trois en arrière. Le jour où l’on s’aviserait de les marier, on les brouillerait à mort, et de ce jour, s’ouvrirait dans les Balkans l’interminable série des compétitions et des hostilités que nous faisons tout pour endormir.

Dans ces querelles, d’abord localisées, l’Europe, puissance à puissance, serait bientôt amenée à intervenir ; la Turquie, que ses victoires sur la Grèce ont secouée de sa torpeur, n’assisterait pas indifférente à l’enfantement d’une Confédération balkanique, ou d’une grande Roumanie, ou d’une grande Bulgarie, ou d’une grande Serbie, ou d’une Hongrie envahissante. La Russie ne souffrirait pas qu’une grande Roumanie vînt la couper de sa clientèle slave des Balkans ; qu’une grande Hongrie accaparât et exploitât cette clientèle ; qu’une Confédération balkanique pût se former, qui ne fût pas sous sa tutelle et de sa suite. L’Allemagne, — tout étant changé par les changemens survenus en Autriche, — pourrait être tentée de reprendre une parole qui, comme toutes les paroles humaines, ne fut dite que pour un temps et de trouver que ceci ou cela, dans la Péninsule ou ses dépendances, vaut bien « les os d’un grenadier poméranien ». Et, de la sorte, nous aurions devant nous une longue perspective d’anarchie et de guerre.

Ce triste avenir de l’Europe, nous y touchons déjà, si le devenir de la Monarchie austro-hongroise reste aussi incertain. L’anarchie autrichienne, si elle s’exaspère et revêt la forme aiguë, c’est, dans un délai qu’on ne saurait fixer, mais trop bref en tous cas, la guerre européenne. — Qui fera donc que cette anarchie ne s’exaspère pas ? Qui donc tirera du cercle vicieux, où elle tourne sans issue, l’Autriche tout ensemble obligée de composer un seul État, fût-il en deux ou trois personnes, ou plus, et décomposée en autant de particularismes que de pays ou de provinces ? Et cependant, ce cercle vicieux, il faut que quelqu’un, de quelque manière, le brise. Il faut que quelqu’un invente quelque mode d’existence nationale, où tous ces fragmens de nations puissent, sinon se souder, du moins s’emboîter, se coller et tenir, — ce que tiennent nos arrangemens et nos combinaisons. — Et si ce mode nouveau ne satisfait pas l’esprit, s’il n’est pas « rationnel », s’il ne se classe dans aucune catégorie connue, tant pis, ou peut-être tant mieux ! Quand Deak eut fait adopter le Compromis austro-hongrois : « Grâce à Dieu, dit-il, il vivra : il n’est pas logique ! » Et le Compromis a vécu, et par lui l’Autriche-Hongrie a vécu : la vie souvent n’est pas « logique ». Est-il usé ? a-t-il donné tout ce qu’il contenait ? Qu’on le remplace alors par un autre illogisme, qui vive, comme lui, et qui fasse vivre.

Trois choses, en effet, doivent ressortir de cette étude : l’extrême difficulté, pour l’Autriche-Hongrie, de continuer à être ce qu’elle est ; son impuissance à être autrement ; la nécessité qu’elle soit. Il faut une Autriche en Europe. Voilà le principe à poser ; et puisque la question austro-hongroise est à plusieurs égards et sur plusieurs points reliée à la question d’Orient, de même que l’Europe, quels que soient les bouleversemens de la Turquie, s’efforce de maintenir l’intégrité de l’Empire ottoman, de même, quelles que puissent être les révolutions nationales ou intérieures de l’Autriche, à travers le trialisme et le fédéralisme et toutes les épreuves qu’elle peut subir, il faut tâcher, pour l’ordre européen, pour la paix internationale, — n’y trouverions-nous que du répit, non le repos, et ne fût-ce un bien que par le mal différé, — de gagner trente ans, vingt ans ou dix ans encore (la politique ne porte guère plus loin), en maintenant, coûte que coûte, l’intégrité de la Monarchie austro-hongroise.


CHARLES BENOIST.

  1. Voyez la Revue des 15 octobre et 1er décembre 1897.
  2. Les Tchèques, de leur côté, rappellent que l’empereur Ferdinand Ier avait, lors de son couronnement, juré de respecter leurs franchises nationales, et que, depuis lui, tous les empereurs, sauf Joseph II et François-Joseph, sont venus ceindre à Prague la couronne de saint Wenceslas.
  3. Die Sprachenverordnungen vom 5 april 1897. — Verlag des « Clubs der deutschen Landtags-Abgeordneten » in Prag, 1897.
  4. Divers : 866.
  5. Cette combinaison n’a pas réussi au baron Gautsch von Frankenthurm, à qui elle a, après quelques mois, coûté le pouvoir.
  6. Voyez Alexandre Papkoff, l’Esclavage au centre de l’Europe, Saint-Pétersbourg, 1889.