L’Avenir de la puissance anglaise/01

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L’Avenir de la puissance anglaise
Revue des Deux Mondes3e période, tome 69 (p. 766-805).

I. L’EMPIRE INDIEN. — LE CONFLIT ANGLO-RUSSE.


« J’ai vu les forces, la richesse et la puissance de ce pays augmenter au-delà de toute attente, presque au-delà de toute imagination. Si vous entendez jamais des hommes, faciles à décourager, parler de la décadence actuelle ou possible de l’empire britannique, n’ajoutez pas foi, même pour un seul instant, à de pareils rêves, à de pareilles fables ! Les forces de l’empire britannique augmentent et, suivant toutes les prévisions humaines, elles continueront à croître. Si la puissance d’autres pays européens s’est accrue, l’accroissement de la puissance anglaise a été plus grand encore. Soyez justes, messieurs, et n’ayez aucune crainte. Vous pouvez m’en croire, le jour où vous aurez à concevoir des appréhensions n’est pas venu et il n’est pas près de venir. Si vous appréciez la situation avec équité, vous reconnaîtrez que vous pouvez regarder sans crainte n’importe quelle puissance, n’importe quelle nation du monde. » Ce sont là de fières et encourageantes paroles, et l’on comprend que les libéraux de Birkenhead, à qui M. Gladstone les adressait, au mois d’octobre 1884, les aient accueillies par de longs applaudissemens. Cependant, la presse de Londres, en les reproduisant et en les commentant, laissa percer une impression de surprise. Il est impossible, en effet, de ne pas se dire que lord Palmerston n’a jamais eu besoin de tenir un pareil langage, et que jamais il ne lui serait venu à la pensée de rassurer ses compatriotes sur l’avenir de l’Angleterre, Mais aussi, dans tout le cours de sa longue carrière, il n’avait pas vu les souverains des trois grands empires du Nord se réunir et délibérer sur les affaires de l’Europe sans convier à leurs conseils le souverain de la Grande-Bretagne et sans faire part au cabinet de Saint-James de leurs projets et de leurs résolutions ; il n’avait pas vu une conférence diplomatique, convoquée à Londres même, sur l’initiative du gouvernement anglais, avorter et se séparer sans qu’une seule puissance se fût ralliée aux propositions de l’Angleterre ; il n’avait pas vu une autre conférence se réunir à Berlin et la presse allemande assigner pour but à celle-ci de soumettre au contrôle de l’Europe et d’assujettir à des règles l’expansion de la puissance anglaise au dehors. Non-seulement l’Europe avait eu ce spectacle avant le discours de Birkenhead ; mais, depuis lors, les parlemens d’Angleterre et d’Allemagne ont retenti, l’un des objurgations hautaines et acerbes de M. de Bismarck, et l’autre, des explications déférentes de lord Granville. Il semble donc que nous assistions, tout au moins, à une éclipse de l’influence anglaise. La puissance de cette grande nation serait-elle sur son déclin ? quelles en seraient les causes ? quels élémens de faiblesse recelait-elle ? quels élémens de vitalité et de force conserve-t-elle encore ?


I

La position insulaire de l’Angleterre est pour elle, tout à la fois, une cause de force et de faiblesse. La sécurité qu’elle doit à ce « ruban argenté » que ses poètes et ses orateurs ont si souvent célébré, est compensée par l’impossibilité d’une action directe sur les autres peuples. Si l’Angleterre n’a point d’invasion à redouter, elle est hors d’état d’en tenter aucune. Sa population s’est déshabituée du métier des armes ; si elle a gardé le courage, elle a perdu l’esprit militaire ; le service du pays est devenu pour elle la profession de ceux-là seulement qui ne s’en peuvent créer une autre ; tournée vers le commerce et la navigation, l’Angleterre, comme autrefois Carthage, est une puissance essentiellement maritime : il ne serait pas surprenant qu’après avoir rappelé l’éclat de la grandeur carthaginoise, elle en rappelât aussi la fragilité. Toutes deux ont couvert la mer de leurs flottes, et toutes deux soumis à leur domination des pays lointains" ; toutes deux ont eu ce désavantage de n’agir jamais qu’à l’aide d’instrumens étrangers. Carthage ne pouvait se passer des mercenaires qu’elle recrutait partout où abordaient ses vaisseaux ; l’Angleterre a toujours eu besoin d’alliés qu’elle soudoyait. En tenant compte de la différence des époques, ne peut-on voir de véritables mercenaires dans ces armées continentales que l’or britannique lançait périodiquement contre Napoléon Ier ?

C’est à cette lutte de vingt années contre la révolution française et contre le grand homme de guerre qui en était et l’héritier et l’incarnation, que l’Angleterre a dû le prestige qui l’a entourée. C’est à titre de protectrice et de trésorière de la sainte-alliance qu’elle a exercé en Europe, pendant près d’un demi-siècle, une hégémonie incontestée. La réforme de 1832, qui a modifié le caractère et les tendances du gouvernement britannique ; le développement des idées libérales au sein de la nation anglaise ; l’appui de plus en plus manifeste accordé par ses ministres aux novateurs de tous les pays, ont peu à peu refroidi les puissances continentales à l’égard de l’Angleterre et ont fini par lui aliéner leurs sympathies. Cependant, le rôle de cette puissance dans les affaires européennes n’en parut point diminué, parce qu’elle avait trouvé dans l’alliance de la France un autre élément de force, un autre moyen d’action sur les puissances continentales. Grâce à cette alliance, elle put, dans la guerre de Crimée, vaincre et humilier sa plus dangereuse ennemie, malgré les innombrables légions dont celle-ci disposait.

Il semblait que de tels faits portassent avec eux leur enseignement ; mais les leçons de l’expérience sont perdues pour les nations presque aussi souvent que pour les particuliers… L’axe de la politique anglaise s’était déplacé : le flot montant du radicalisme amenait peu à peu à la vie parlementaire, à l’influence et au pouvoir, des hommes imbus d’idées nouvelles, médiocrement soucieux des gloires du passé et pleins de défiance pour les traditions comme pour les tendances de l’aristocratie qu’ils remplaçaient. Il se produisit une réaction manifeste contre les vues qui avaient inspiré la guerre de Crimée. L’Angleterre, disait-on, avait eu tort d’aliéner sa liberté d’action en contractant des alliances qui l’avaient entraînée, sans profit pour elle, dans des aventures coûteuses. Elle devait adopter une politique indépendante, demeurer indifférente aux complications qui se produisent sur le continent, et réserver exclusivement ses forces et ses ressources pour la défense de ses intérêts directs et évidens. Ceux qui soutenaient ces idées dans les conseils de l’Angleterre ne semblaient pas s’apercevoir que la politique d’indépendance conduisait tout droit à l’isolement. L’Angleterre en fit l’expérience en 1870. Elle ne donna à la France aucune assistance, même diplomatique, elle la livra à la discrétion du vainqueur : cet abandon de son ancienne alliée lui fit perdre à elle-même tout le fruit de la guerre de Crimée. Ce n’était pas un intérêt français qui avait inspiré les clauses les plus importantes du traité de Paris ; c’était pour donner satisfaction aux défiances et aux préoccupations de l’Angleterre qu’on avait neutralisé la Mer-Noire et imposé d’humiliantes restrictions au développement de la marine russe. Lorsque la Russie, mettant à profit la reconnaissance qui lui était due par la Prusse, demanda à être affranchie de stipulations qui l’atteignaient dans son orgueil plus encore que dans ses intérêts, l’Angleterre, ne trouvant d’appui chez aucune des grandes puissances, ne put opposer aucune résistance à cette réclamation, et ce fut à Londres même, sous la présidence d’un ministre anglais, que le traité de Paris fut détruit !

Défenseur impuissant des anciennes traditions, lord Beaconsfield n’était point partisan de la politique d’isolement. Il comprenait surtout quel préjudice portait à l’influence de l’Angleterre l’opinion universellement accréditée que toute sa force résidait dans sa marine. Lorsque la guerre de 1879 mit de nouveau aux prises la Russie et la Turquie et que les intérêts anglais parurent en péril, lord Beaconsfield, par une initiative hardie et inattendue, fit venir à Malte une partie de l’armée anglo-indienne. Il essayait ainsi de prouver à l’Europe que son pays n’était pas uniquement une puissance maritime, qu’il pouvait, au besoin, exercer une action sur le continent. L’impression fut vive ; elle ne pouvait être durable. L’intervention de l’armée anglo-indienne aurait certainement été efficace à raison des circonstances toutes particulières dans lesquelles elle se serait produite : il n’était question que de venir en aide à l’armée turque, qui avait fait ses preuves de valeur, et de défendre Constantinople contre un assiégeant qui n’était pas maître de la mer. Le retour de ces conditions exceptionnelles n’est point à prévoir et ni les troupes que l’Angleterre entretient sur le territoire britannique, ni l’armée anglo-indienne ne constituent des forces suffisantes pour jouer un rôle considérable dans une lutte engagée, sur terre, entre quelques-unes des grandes puissances.

A en juger par les chiffres officiels, le gouvernement anglais pourrait disposer de 653,772 hommes ; mais cette force n’existe que sur le papier. Les volontaires, qui n’ont ni une organisation ni une instruction militaire sérieuses, figurent dans les cadres pour 251,417 hommes ; mais leur effectif réel n’est que de 215,015 hommes. Vient ensuite la milice, dans laquelle on a fondu plusieurs catégories de réservistes, et dont les cadres comportent 141,334 hommes, mais dont l’effectif réel n’est que de 115,192 hommes, soit un déficit d’environ 18 pour 100. La réserve de première classe ne compte que 39,244 hommes sur un effectif prévu à 46,500. Vient enfin l’armée régulière. Les régimens employés dans l’Inde comptent 58,826 hommes, bien que les cadres en comportent 61,597, soit près de 3,000 de plus. Il s’en faut également de 2,000 hommes que les autres régimens aient leur effectif réglementaire : ils ne comptent que 129,831 hommes, officiers compris, au lieu de 131,709. Ce sont ces derniers régimens qui doivent fournir les 30,000 hommes stationnés en Irlande depuis les derniers troubles, ainsi que les garnisons que l’Angleterre entretient dans les plus importantes de ses colonies et à Gibraltar, Malte et Chypre. On voit à quoi se réduisent, en réalité, les forces dont l’Angleterre peut disposer dans un cas imprévu. Lorsque le cabinet actuel, a voulu envoyer en Egypte un corps d’armée suffisant pour réprimer la révolte d’Arabi, et lorsqu’il a organisé, en 1884, l’expédition qui vient d’échouer au Soudan, il a été dans la nécessité de faire déclarer, par une proclamation royale, « qu’il y avait imminence d’un péril national, » parce que cette proclamation lui conférait le droit de retenir sous les drapeaux les hommes dont le temps était expiré et de rappeler au service les hommes de la réserve de première classe. Il s’est vu, de plus, dans la nécessité de faire partir pour l’Egypte les régimens de la garde, les seuls qui soient toujours tenus au complet de guerre, parce que les régimens demeurés en Angleterre étaient composés, en grande partie, de recrues trop peu exercées et surtout trop jeunes pour supporter les fatigues d’une campagne sous le tropique. Si un conflit avec une grande puissance nécessitait un effort plus considérable, il faudrait demander au parlement l’autorisation de mettre la milice sur le pied de guerre et de l’employer en dehors du territoire britannique. Ce n’est donc pas obéir à un esprit de dénigrement que d’estimer que l’Angleterre ne peut être considérée comme une puissance militaire.

Elle conserve incontestablement le premier rang comme puissance maritime. Toutefois, sa suprématie sur mer n’est plus aussi absolue que dans le passé, les conditions de cette suprématie ayant sensiblement changé. Jusqu’à une date assez récente, l’Angleterre croyait n’avoir à tenir compte que de la marine française. La marine russe, dont une moitié ne peut sortir de la Mer-Noire, dont l’autre moitié est emprisonnée par les glaces pendant une partie de l’année, n’était considérée que comme un article de luxe ; son rôle dans une guerre maritime ne pouvait être que très secondaire, et la guerre de Crimée en a fourni la preuve. La France seule, assise à la fois sur l’océan et sur la Méditerranée, était une puissance maritime sérieuse ; mais, obligée de tenir sur pied des forces en rapport avec celles des autres puissances continentales, et de partager ses efforts et ses ressources entre son armée et sa flotte, elle ne pouvait mettre sa marine au niveau de celle de l’Angleterre : pourvu que nos voisins conservassent la supériorité quant à la force des équipages et au nombre des bâtimens, leur sécurité était complète.

Si l’application de la vapeur à la navigation, en réduisant notablement le nombre des hommes nécessaires à la manœuvre des bâtimens, a affaibli l’importance d’un des élémens de supériorité possédés par l’Angleterre, cette puissance a trouvé une compensation dans la dépense énorme qu’entraîne la construction dos vaisseaux cuirassés. Le chancelier de l’échiquier est le seul ministre des finances qui puisse inscrire sans hésitation, au budget de la marine, 15 et 20 millions pour un seul bâtiment. Quelque lourd, cependant, que soit devenu le fardeau des constructions navales, des puissances dont la marine ne comptait pas autrefois ont voulu avoir une flotte de guerre. L’Italie s’est imposé, pour cela, des sacrifices hors de proportion avec ses ressources financières ; l’Allemagne a fait, de son côté, un grand effort et a promené son pavillon jusque dans les mers les plus lointaines. Une coalition sur mer est donc redevenue possible, comme au temps où les flottes combinées de la France et de l’Espagne tenaient en échec celles de l’Angleterre. Le problème s’est ainsi compliqué pour cette puissance ; il ne suffit pins pour sa sécurité que sa marine soit plus forte que la marine française, il faut qu’elle soit supérieure à deux marines européennes quelconques. L’est-elle vraiment aujourd’hui ? Les doutes qui ont été émis à cet égard par quelques-uns des hommes les plus compétens ont causé de vives alarmes. Un ancien directeur des constructions navales, sir Edward Reed, s’est mis à la tête d’une véritable campagne contre l’amirauté. Un des censeurs de celle-ci, partant de ce principe que la force d’un bâtiment peut se mesurer par le déplacement d’eau qu’il opère, a additionné le tonnage des bâtimens de guerre de la France et de l’Angleterre, et il en a conclu que la flotte française était plus puissante que celle de son pays. Un amiral a taxé d’infériorité l’artillerie navale anglaise, qui n’aurait pas été tenue au niveau des derniers progrès dans l’art de la destruction. Un autre critique a prétendu que les vaisseaux construits d’après les nouveaux plans adoptés par l’amirauté sont incapables de tenir la mer et qu’ils s’ouvriront en deux sous l’effort de leurs machines et de leur artillerie. Ces cris d’alarme, dont l’exagération est sensible, n’en ont pas moins produit une profonde impression sur l’opinion publique, qui a imposé au gouvernement et au parlement une augmentation notable du budget de la marine.

La suprématie navale dépend-elle uniquement du nombre des bâtimens de guerre qu’un état possède ? Ne faut-il pas tenir compte de leur puissance de destruction et de la variété des services qu’ils peuvent rendre ? Plusieurs des grands vaisseaux cuirassés des flottes anglaise et française ne peuvent être employés utilement dans la mer des Indes, parce que leur tirant d’eau est trop considérable pour leur permettre de traverser le canal de Suez. Le Duilio, qui a coûté plus de 25 millions au gouvernement italien, ne peut entrer dans presque aucun des ports de la Péninsule : on est réduit à le promener de rade en rade. Il ne semble donc pas que les services qu’on peut attendre de ces énormes masses flottantes soient en rapport avec la dépense qu’imposent leur construction, leur armement et leur alimentation en combustible. Sir Thomas Brassey, qui est actuellement un des lords de l’amirauté, soutient depuis bien des années que le gouvernement britannique a fait fausse route. A son avis, il vaudrait mieux, avec le prix d’un seul cuirassé de première classe, construire une dizaine de petits bâtimens, à marche très rapide et pourvus d’un unique canon, mais de la plus longue portée. Ces petits bâtimens, qu’il a comparés lui-même à des moustiques, pourraient évoluer facilement autour des cuirassés et se dérober au tir de ceux-ci par la rapidité de leurs mouvemens et par leur petitesse, qui les rendrait presque invisibles à la distance où porte aujourd’hui la grosse artillerie, tandis qu’un seul de leurs projectiles pourrait percer la cuirasse la plus résistante et couler le vaisseau le plus puissamment armé. Les idées de sir Thomas Brassey n’ont pas complètement prévalu à l’amirauté : néanmoins, on semble revenu de l’engouement excité par les grands cuirassés ; on tend plutôt à réduire la dimension des vaisseaux qu’à l’accroître ; on vise surtout à la rapidité de la marche, et, pour l’obtenir, on diminue les proportions des nouveaux bâtimens et on renonce à les blinder dans toute leur étendue. Des sommes considérables ont été dépensées par l’Angleterre dans ces expériences, sur le résultat desquelles les avis sont fort partagés. Il ne manque point d’officiers qui enveloppent dans la même condamnation les bâtimens de l’ancien et du nouveau systèmes : à leur jugement, le véritable bâtiment de guerre est le bateau-torpilleur, qui peut avoir raison en quelques secondes du vaisseau le plus redoutable, et ils font remarquer avec amertume que l’Angleterre ne possède encore qu’un assez petit nombre de ces bâtimens, tandis que les autres puissances multiplient les leurs. La construction des torpilleurs fait sans cesse des progrès ; leurs faibles dimensions permettent de les employer partout ; la dépense qu’ils nécessitent est fort inférieure au coût du moindre cuirassé : la plupart des états peuvent donc, sans écraser leur budget, se créer une flottille de torpilleurs ; et, si l’on n’a point exagéré les avantages que présentent ces bâtimens, les chances d’une guerre maritime deviendront plus faciles à égaliser, au détriment évident de l’Angleterre. Il est encore, pour elle, une autre conséquence de l’emploi de la vapeur qui devient chaque jour plus manifeste : c’est la multiplication des points vulnérables qu’elle offre à un ennemi. Il n’y a, dans aucune des marines actuelles, un bâtiment de guerre de haut bord qui puisse naviguer plus de huit ou dix jours consécutifs sans épuiser complètement sa provision de combustible. Le temps n’est plus où Nelson pouvait aller jusqu’aux Antilles chercher vainement la flotte française et revenir en Europe à temps pour la rencontrer et lui livrer combat. Il faut que l’Angleterre, à raison du nombre de ses colonies et de l’extension de ses intérêts commerciaux, établisse dans toutes les régions du globe des dépôts de charbon. C’est ainsi que la guerre entre la France et la Chine l’ayant obligée à entretenir une escadre dans la Mer-Jaune, elle a dû acquérir le droit de créer un dépôt de charbon dans l’île de Quielpart, à l’extrémité de la Corée. Cela ne suffit pas : du jour où elle a à appréhender un conflit avec une puissance maritime, il faut encore qu’elle organise la défense de ces dépôts de charbon pour qu’ils ne puissent servir à ses adversaires. L’apparition d’une puissante escadre française dans la mer de Chine a causé une véritable panique dans tous les établissemens anglais de l’extrême Orient. Les autorités de Singapour ont accablé le gouvernement anglais de pétitions en exposant qu’un seul des vaisseaux de l’amiral Courbet aurait aisément raison de toutes les défenses de la place et pourrait, sous la menace d’un bombardement, se faire livrer ou détruire tout le charbon destiné à la marine anglaise. Des appréhensions non moins vives se sont manifestées à Hong-Kong : après avoir voté une subvention de 500,000 livres sterling pour la mise en défense de l’île, l’assemblée coloniale a protesté par deux fois contre l’insuffisance des fortifications élevées par le génie militaire et contre le faible calibre de l’artillerie de rempart expédiée d’Angleterre ; elle a menacé de revenir sur le vote de la subvention si la métropole n’assurait pas la sécurité de l’île par des ouvrages et un armement plus en rapport avec les progrès de l’artillerie. On retrouverait la trace des mêmes inquiétudes dans les délibérations de plusieurs assemblées coloniales.

Il sera d’autant plus nécessaire de fortifier tous ces dépôts de charbon que, s’ils aideront à la défense des possessions anglaises, ils appelleront, par cela même, les attaques d’un ennemi : ils constituent autour du globe une chaîne sans fin dont il suffirait de briser un anneau pour détruire la solidité de tous les autres. Néanmoins, l’Angleterre conserve une force défensive considérable. Si son influence dans le monde a diminué, si son alliance n’est plus prisée au même degré que par le passé, c’est qu’elle n’a point d’armée à embarquer sur ses vaisseaux et que sa force d’agression semble au-dessous de ses moyens de défense. Il est des puissances qui peuvent croire qu’elles n’ont rien à redouter de ses atteintes. En entendant discuter les probabilités d’un conflit entre la Russie et l’Angleterre, M. de Bismarck a-t-il réellement dit que ce serait le duel de la baleine et de l’éléphant ? Le mot serait aussi juste qu’il est pittoresque. Le peu de profondeur de la Baltique met les côtes de la Russie à l’abri de toute attaque dangereuse. Pendant la guerre de Crimée, le plus entreprenant des amiraux anglais, sir Charles Napier, qui avait promis de ne revenir à Londres qu’après avoir-brûlé la (lotte russe, ne put tenter aucune opération contre Cronstadt. L’entrée de la Mer-Noire est interdite par les stipulations du traité de Berlin, qui ont rendu la fermeture des détroits plus impérative et plus rigoureuse. L’Angleterre décidât-elle la Turquie à jouer son existence dans une guerre contre la Russie, si les voisins de celle-ci gardaient la neutralité dans une querelle qui ne les toucherait point, est-ce le bombardement d’Odessa, de Sébastopol ou de Batoun qui exercerait quelque influence sur les déterminations du tsar ? Si les détroits demeuraient fermés, où l’Angleterre pourrait-elle atteindre son ennemie, à moins de faire brûler quelques villages de la côte sibérienne ?

Après ce coup d’œil sur les forces de la métropole, nous allons étudier la situation de ses diverses possessions et les dangers qui les peuvent menacer.


II

L’organisation de l’empire anglo-indien est le chef-d’œuvre de la politique anglaise. Bien de comparable ne s’était vu depuis le temps où le sénat de Borne transformait en sujets dociles et soumis les peuples les plus récemment conquis. Une aristocratie éclairée, persévérante dans ses desseins, infatigable dans son action, pouvait seule obtenir le résultat prodigieux auquel l’Inde nous fait assister. Du cap Comorin aux sommets de l’Himalaya et aux montagnes du Thibet, une population de 190 millions d’âmes, répandue sur un territoire de 1,500,000 milles carrés, suit docilement l’impulsion qui lui vient d’un petit coin de l’Europe. Ce n’est point là l’œuvre de la force, mais le triomphe de l’intelligence, car tous les rouages de cette immense administration sont conduits par un corps de deux ou trois mille fonctionnaires recrutés, il est vrai, parmi l’élite de la jeunesse anglaise, préparés à leur tâche par de fortes études, éprouvés par des examens sérieux, et façonnés à loisir par des chefs expérimentés, à l’abri des vicissitudes de la politique. Ce serait rendre incomplètement justice à l’administration anglaise que de constater seulement les immenses services dont la métropole lui est redevable ; il convient de louer aussi la constante sollicitude qu’elle a montrée pour les populations dont le sort dépend d’elle. L’Angleterre a fait partout dans l’Inde œuvre de civilisation et de progrès : qu’elle ait été conduite dans cette voie par une intelligente appréciation de son propre intérêt, les résultats n’en sont ni moins féconds ni moins dignes d’éloge. L’Inde était décimée par des famines périodiques ; l’Angleterre s’est imposé de lourds sacrifices pour conjurer le retour de ce fléau par l’établissement de canaux et de voies ferrées qui permettent aux céréales des provinces où la récolte a été bonne d’arriver promptement et économiquement dans les régions où l’excès de la sécheresse a stérilisé la terre. Elle a sillonné le territoire de l’Inde de chemins de fer qui sont, sans aucun doute, des instrumens de domination et dont le tracé a été déterminé par les considérations stratégiques, mais qui n’en contribuent pas moins à développer les relations et la prospérité des régions traversées. Le maintien seul de la tranquillité serait déjà un immense bienfait pour un pays que désolaient autrefois les luttes incessantes des petits potentats indigènes ; mais l’Angleterre y a ajouté encore la sécurité dans les relations commerciales et l’impartialité dans l’administration de la justice. Enfin, elle n’a rien négligé pour favoriser la diffusion de l’instruction à tous les degrés : de nombreuses écoles préparent les sujets parmi lesquels elle recrute les auxiliaires de son administration et ses fonctionnaires inférieurs ; des établissemens de haut enseignement sont également ouverts aux enfans des dignitaires indigènes. La justice commande de reconnaître que l’Angleterre n’a négligé dans l’Inde aucune des obligations d’un gouvernement civilisé.

L’harmonie parfaite avec laquelle fonctionne cette immense organisation ne doit pas cependant nous faire illusion et nous en cacher la fragilité. L’empire anglo-indien s’est fondé et il se maintient surtout grâce à l’antagonisme des races qu’il embrasse et que l’Angleterre oppose habilement les unes aux autres. Tous ces peuples entre lesquels aucune fusion ne s’est faite et qui sont demeurés juxtaposés sur le sol indien, sont séparés les uns des autres par leurs origines, par leur religion, souvent par la langue et toujours par les traditions d’un passé encore récent ; ils conservent les sentimens d’hostilité qui les animaient et les mettaient aux prises avant que l’Angleterre leur eût imposé la paix à tous, et ils continuent de se haïr les uns les autres plus qu’ils ne détestent l’étranger. On en a eu mainte preuve, et la plus irréfutable de toutes est ce qui s’est passé lors de la révolte des cipayes. C’est la fidélité des troupes sikhes et des Gourkas qui a sauvé l’empire anglo-indien ; tandis que les musulmans refusaient de se joindre à l’insurrection par reconnaissance pour les services que l’Angleterre venait de rendre à l’islam en défendant le sultan contre ses ennemis, les Sikhs marchaient avec une ardeur extrême contre les Hindous, qu’ils méprisent comme une race inférieure et qu’ils détestent comme idolâtres. Une coalition qui réunirait tous ces peuples dans une résistance commune ne sera donc pas à redouter avant bien des années, et l’Angleterre dispose aujourd’hui de moyens d’action qui lui permettent d’écraser toute révolte isolée avant qu’elle ait le temps de se propager.

Le péril est ailleurs : si les progrès de la civilisation ont créé des forces nouvelles, ils ont aussi apporté avec eux de nouveaux élémens de danger. Les petits souverains de l’Inde ne sont plus, comme autrefois, des barbares, abrutis par les jouissances matérielles, uniquement préoccupés de leurs plaisirs et ignorans de ce qui se passait au-delà de leurs frontières. La plupart ont reçu une certaine éducation et, sans qu’ils aient rien perdu de la finesse et de l’instinctive diplomatie naturelle aux Asiatiques, leurs idées se sont rectifiées et étendues au contact des Européens. Leurs ministres et leurs principaux fonctionnaires ont, en général, été élevés à l’européenne, parfois même ont visité l’Europe ; tous les enfans des grandes familles sont pourvus de précepteurs ou envoyés aux écoles. II ne faut donc plus compter sur l’ignorance des souverains indigènes ; ils en savent assez pour ne plus risquer leur couronne dans une lutte inégale, mais ils n’en ont qu’un souci plus vif et plus constant de leur indépendance. Le commandement militaire est, aux yeux des peuples orientaux, l’attribut essentiel de la souveraineté : aussi, tous les princes indiens, à quelque race qu’ils appartiennent, ont-ils à cœur d’avoir une armée à eux et ils s’imposent pour la créer et l’entretenir des sacrifices souvent hors de proportion avec leurs ressources. Ils font instruire cette armée à l’européenne, ils lui donnent des armes perfectionnées, et quelques-uns s’attachent par-dessus tout à la pourvoir d’une artillerie puissante et bien organisée. Il est à remarquer que les Hindous ont une aptitude particulière à devenir d’excellens pointeurs, et le fait est si avéré que l’Angleterre a renoncé à recruter des soldats d’artillerie parmi les indigènes, de peur de faire acquérir à ceux-ci une dangereuse habileté : depuis plusieurs années, l’artillerie de l’armée anglo-indienne se compose exclusivement de soldats européens.

Les états indigènes auxquels l’Angleterre a laissé une autonomie plus ou moins complète comptent ensemble un peu plus de 50 millions d’âmes, soit un quart de la population totale de l’Hindoustan. Les royaumes hindous, parmi lesquels le Nizam tient le premier rang comme étendue et comme population, ont ensemble 27 millions d’habitans, et leurs armées réunies constituent une force de 188,000 hommes et de 3,000 canons ; mais la valeur militaire de ces troupes ne correspond pas à leur nombre. Les principautés mahrattes, dont la soumission a coûté dix-huit années d’efforts à l’ancienne compagnie des Indes, sont toutes de peu d’étendue ; elles ont ensemble un peu moins de 7 millions d’habitans ; elles entretiennent sous les armes 60,000 hommes avec 110 canons ; mais comme c’est une race guerrière, organisée en clans, où tout le monde est prêt à marcher à l’appel du chef, le nombre des combattans pourrait être aisément doublé. Les états mahométans, dont les dispositions sont les moins sûres, ont une population de près de 15 millions d’âmes, n’ont guère que 75,000 hommes sous les armes ; mais leur artillerie a été l’objet de soins tout particuliers : elle ne compte pas moins de 800 pièces. Il est évident que les souverains de ces états n’ont voulu que former des cadres qui seraient remplis par une levée en masse des hommes valides. Il en est qui ont adopté le système prussien : ils ne gardent les recrues que deux et trois ans sous les drapeaux, et quand leur instruction est jugée suffisante, ils les font passer dans la réserve pour les remplacer par un nouveau contingent. L’effectif de leurs troupes en service est donc loin de représenter le nombre d’hommes qu’ils pourraient mettre sous les armes. On trouve dans les corps permanens à la solde de ces princes des Afghans, des Arabes et même des noirs, mais tous sont musulmans.

Deux états méritent une mention particulière parce que, placés à l’extrême frontière de l’Hindoustan, ils doivent à cette position une plus grande liberté d’action. C’est d’abord l’état de Cachemyr, fondé par un des lieutenans de Runjeet Singh, Ghoulab Singh, et demeuré dans la famille du fondateur. Cet état est une ancienne dépendance de l’Afghanistan, auquel il payait tribut au temps de la puissance des souverains de Caboul : on évalue sa population à 1 million et demi d’habitans, presque tous musulmans et d’origine afghane ; la classe dominante seule est de race sikhe, comme le souverain. L’armée est forte de 27,000 hommes avec 100 canons. Le maharajah de Cachemyr détient une des passes qui conduisent dans l’Afghanistan, et c’est en empruntant son territoire que, dans la dernière guerre, une partie des forces anglaises s’avança contre Caboul.

Le Népaul, enfermé dans de hautes montagnes, sépare l’Inde anglaise du Thibet et de la Chine, avec laquelle il a été plusieurs fois en guerre. Son souverain, ou plutôt le premier ministre de celui-ci, sir Jung Bahadour, qui gouvernait sous le nom de son maître, s’est toujours montré l’ami fidèle des Anglais. Lors de la rébellion, l’armée du Népaul fut envoyée au secours des troupes anglaises et contribua utilement à la prise de Delhi et à la soumission du royaume d’Oude. Les Gourkas, habitans du Népaul, sont de tempérament belliqueux : les Anglais ont toujours eu à leur service, depuis la rébellion, une brigade de 5,000 Gourkas et ont eu fort à se louer de ces auxiliaires dans la guerre contre la Chine, dans l’expédition d’Abyssinie et dans la guerre contre l’Afghanistan. Cependant, l’attitude indépendante de la petite cour de Khatmandou n’est pas sans leur inspirer quelque défiance. Si fidèle allié qu’il fût des Anglais, Jung Bahadour n’en avait pas moins établi dans le Népaul des fabriques d’armes et une fonderie de canons et il avait formé une armée de 100,000 hommes, la plus nombreuse des armées indigènes, et qui passe en même temps pour la mieux organisée et la plus solide. KIlea été disciplinée et instruite par les officiers et les sous-officiers qui avaient servi dans les troupes anglo-indiennes. A mesure qu’un Gourka quitte le service anglais, il est incorporé dans l’armée indigène et le recrutement pour le compte de l’Angleterre a été interdit, il ne s’opère plus qu’au-delà de la frontière. Enfin, bien qu’un résident anglais séjourne à Khatmandou, aucune facilité n’est donnée aux Anglais pour s’établir dans le pays ou même pour le visiter. Par sa population qui dépasse 3 millions d’âmes, par ses revenus qui sont considérables, par la force de son armée et par sa situation géographique, le Népaul méritait une mention sociale. La défection de cet état, si elle coïncidait avec une rébellion ou une guerre de quelque importance, pourrait causer de graves embarras au gouvernement anglo-indien.

En récapitulant les chiffres qui précèdent, on trouve que les armées des princes indigènes représentent ensemble un effectif d’au moins 3(50,000 hommes avec plus de 4,000 canons. En regard de ces forces dont l’organisation est de date relativement récente et dont on ne soupçonnait peut-être pas l’importance, il convient de placer celles qui sont à la disposition du gouvernement anglo-indien. Jusqu’à la grande rébellion, l’armée de l’Inde, recrutée et soldée par la compagnie, se composait de 300,000 cipayes et de 40,000 Européens dont le quart au moins servaient comme officiers dans les régimens indigènes. Les régimens européens n’étaient, par rapport à ceux-ci, que dans la proportion d’un à dix : l’artillerie était recrutée à peu près exclusivement parmi les indigènes. Pour avoir raison de l’insurrection, il fallut porter à 100,000 hommes l’effectif des troupes européennes ; mais il était impossible de les maintenir à ce chiffre ; le recrutement eût été trop difficile, pour ne pas dire impossible, et la dépense eût écrasé les finances indiennes. On se trouva donc dans la nécessité de réorganiser une armée indienne ; mais on jugea que l’expérience cruelle qu’on venait de faire et qui avait fait apparaître le danger où l’on avait compté trouver la sécurité ne permettait pas de donner à cette armée les mêmes proportions que par le passé ; on regarda comme également indispensable de modifier notablement le rapport des troupes européennes aux troupes indigènes : il fut décidé que celles-ci ne formeraient plus que les deux tiers au lieu des neuf dixièmes de la force totale.

Les cadres de l’armée de l’Inde furent donc fixés à 190,000 hommes, dont 125,000 indigènes et 65,000 Européens. Mais ce dernier chiffre a été rarement atteint. En 1883, les forces européennes se décomposaient ainsi : infanterie, 45,760 hommes ; cavalerie, 4,311 ; artillerie, 11,339 ; génie, 284 officiers ; les soldats de cette arme se recrutent dans l’Inde même. Il y avait, en outre, 1,600 officiers répartis entre les régimens indigènes, à raison de sept par régiment de cavalerie et de huit et quelquefois neuf par régiment d’infanterie. On remarquera la forte proportion des troupes d’artillerie : la raison en a été donnée plus haut. Cette artillerie est divisée en 80 batteries, tant de place que de siège et de campagne. En ajoutant aux 15 batteries montées et aux 45 batteries non montées un certain nombre de pièces de gros calibre qu’on ferait traîner par des éléphans, on arriverait à mettre en ligne 400 canons, soit le dixième de l’artillerie des princes indiens. L’armée indigène se compose de 102,618 hommes d’infanterie, de 18,000 sowars ou cavaliers, dont les deux tiers sont propriétaires de leur cheval et payés en conséquence, de 3,000 sapeurs et mineurs sous les ordres des officiers du génie. L’artillerie indigène se réduit à 40 pièces de montagne, des calibres les plus divers, réparties entre quelques corps spéciaux sur les frontières du Pendjab ou du Scinde. Cette armée, dont l’entretien ne coûte pas moins de 400 millions de francs au budget indien, est fort inégalement répartie entre les trois provinces. La présidence du Bengale, qui embrasse les plus puissans des états autonomes et qui comprend le Pendjab et a, par conséquent, la charge de surveiller les frontières les plus exposées, absorbe à peu près la moitié de l’effectif total : 6,000 hommes d’artillerie et 40 batteries, 30,000 hommes d’infanterie européenne et 44,000 d’infanterie indigène, 11,000 cavaliers indigènes et 3,000 cavaliers européens. Le surplus est partagé à peu près également entre la province de Bombay et la province de Madras, et se trouve conséquemment disséminé sur un immense territoire. Il semble donc que cette armée soit bien faible pour maintenir dans l’ordre et surtout pour défendre un aussi vaste empire ; et cependant elle laisse à désirer sur plus d’un point. Il a été impossible, depuis plusieurs années, de porter les régimens européens au complet des cadres : il s’en est toujours fallu de 2 ou 3,000 hommes et quelquefois davantage. En outre, depuis l’introduction dans l’armée anglaise du service à court terme (short service), il faut compter que tous les ans 8 à 10,000 hommes arrivent au terme de leur engagement et demandent à être rapatriés, les rengagemens dans l’Inde étant extrêmement rares : il faut donc tenir toujours prêt un nombre de nouvelles recrues suffisant pour combler les vides à mesure qu’ils se créent ; et ces recrues, composées en général de jeunes gens de dix-huit à vingt ans, ne sont pas toujours assez instruites ou assez vigoureuses pour faire immédiatement un bon service. Cependant la mortalité n’est pas excessive : elle n’excède guère 1 pour 100. Quant à l’armée indigène, les corps qui la composent sont de valeur fort inégale : l’armée de Madras, qui n’a paru depuis longtemps sur aucun champ de bataille et qui n’a à faire qu’un service de garnison, passe pour n’avoir ni instruction sérieuse, ni solidité. Quelques régimens de l’armée de Bombay ont vu le feu et ont été exercés avec soin dans ces dernières années. Les régimens de l’armée du Bengale qui tiennent garnison dans le Pendjab, qui sont en contact direct et permanent avec des régimens européens, qui sont exercés avec ceux-ci et qui ont fait la dernière campagne de l’Afghanistan, constituent de bonnes troupes qu’on peut mener au feu avec confiance. On leur adresse, cependant, quelques critiques. Les Sikhs ressentent on ne sait quelle terreur superstitieuse à l’égard de l’Afghanistan, que des légendes leur représentent comme le tombeau de leur race ; il a fallu, dans la dernière guerre, toute la force de la discipline, toute l’autorité des officiers et l’exemple des régimens européens pour déterminer les régimens sikhs à s’engager dans la passe de Khyber. Les Pathans et les autres montagnards du Pendjab, avec lesquels on a formé des régimens, sont d’une bravoure à toute épreuve, mais ils sont fort indisciplinés ; ils détestent cordialement les Anglais et s’en cachent si peu que leurs officiers se tiennent pour assurés d’être trahis et assassinés par eux au premier échec. En résumé, si l’on ajoute aux 50,000 hommes qui composent la garnison habituelle du Pendjab, 30,000 ou 40,000 hommes qu’il serait possible de tirer encore de l’armée du Bengale et de l’armée de Bombay, on a le maximum des forces sérieuses que le gouvernement anglo-indien pourrait opposer à une invasion. « Nous n’avons point de seconde ligne, » écrivait douloureusement, il y a quelques mois, un des hommes qui connaissent le mieux les affaires indiennes.

Il est inutile d’insister sur l’énorme disproportion qui existe entre l’armée anglo-indienne et les forces dont disposent les princes indépendans. Cette disproportion tend à s’accroître parce que le recrutement de l’armée anglo-indienne devient de plus en plus difficile : les rajahs y mettent obstacle et ceux de leurs sujets qui ont quelque goût pour la vie militaire aiment mieux servir dans l’armée de leur souverain et dans leur pays natal que d’avoir à suivre la fortune et les pérégrinations d’un régiment anglais. Cependant, la plupart des hommes d’état anglais ne paraissent point concevoir encore d’inquiétudes : ils estiment que la supériorité de la discipline et de l’armement fait plus que compenser l’inégalité du nombre : ils font observer que les plus puissans des rajahs, Holkar, Scindiah, le Nizam, le maharajah de Cachemyr se sont toujours montrés les amis des Anglais et ont même mis plusieurs fois leurs contingens à la disposition du gouvernement britannique. Mais qui suspectait la fidélité des cipayes, la veille de la révolte, au moment où ils se transmettaient de main en main la fleur de lotus qui contenait l’arrêt de mort de leurs officiers ? Qui peut répondre des résolutions soudaines qu’une crise grave ou une catastrophe imprévue pourrait inspirer aux princes indiens ? Aussi l’optimisme dont nous parlons n’est-il point partagé par tout le monde. Plusieurs écrivains ont signalé le danger de ces armemens, et le Times n’a cessé de réclamer sur tous les tons la réduction et même le licenciement des armées indigènes comme n’ayant aucune raison d’être et grevant inutilement le budget des petits états. Ce désarmement est à peu près impossible. Le droit d’entretenir une armée est garanti à plusieurs rajahs par les traités mêmes qui ont placé leurs états sous le protectorat anglais : vouloir les en dépouiller aujourd’hui serait une iniquité qui les pousserait à la révolte. Les états situés sur les frontières ont besoin d’avoir des troupes pour se protéger contre les agressions de leurs voisins. Enfin, dans les états du centre, il n’y a d’autre force de police pour maintenir l’ordre et faire exécuter les lois que les soldats du rajah : on ne pourrait supprimer ceux-ci qu’à la condition de les remplacer par une autre force, et l’économie serait nulle. Le remède qu’on indique à un mal trop certain serait donc d’une application singulièrement difficile.


III

Les états autonomes ne sont pas le seul élément dont le gouvernement anglais ait à se préoccuper : il doit aussi tenir compte de l’opinion publique, qui commence à se former et à faire entendre sa voix. Ce serait une erreur de croire que les 150 millions d’Hindous placés sous l’administration directe de la couronne se désintéressent des affaires de leur pays et se laissent conduire comme un troupeau. Les grands propriétaires, les lettrés, les fonctionnaires et anciens fonctionnaires indigènes, les commerçans et les industriels, parmi lesquels il en est de fort riches, suivent très attentivement ce qui se passe, et se tiennent au courant de toutes les nouvelles d’Europe. Cette curiosité est générale ; elle a gagné jusqu’aux classes inférieures, et il s’est créé, pour la satisfaire, un très grand nombre de journaux, rédigés par des écrivains indigènes dans les divers idiomes qui se parlent dans la péninsule. Il n’est si petite localité où n’arrive un de ces journaux dont lecture est faite à haute voix dans l’intérêt des illettrés. Aucun commentaire n’accompagne, aucune conversation publique ne suit cette lecture, chacun se réservant, par prudence, d’échanger ses impressions en tête-à-tête avec son voisin. La presse indigène, en effet, est presque tout entière hostile à l’administration anglaise, qu’elle critique sans merci et qu’elle attaque avec une violence extrême. Il a fallu édicter contre elle une législation des plus rigoureuses, et lord Lytton, pendant sa vice-royauté, avait fini par la soumettre au régime de la censure préalable.

Le thème habituel de la plupart des journaux indigènes est que l’Inde doit appartenir aux Indiens ; qu’elle doit cesser d’être administrée et exploitée dans l’intérêt des Anglais, qui dévorent sa substance comme les chenilles épuisent la sève des arbres. Il faut convenir que quelques-uns des actes de l’administration anglaise autorisent cette façon de représenter les rapports des deux peuples. Au temps de la guerre civile des États-Unis, l’Angleterre n’a rien négligé pour introduire et développer dans l’Inde la culture du coton ; niais les Hindous ne s’étaient pas bornés à récolter le coton ; ils avaient voulu le travailler. Ils avaient donc fait venir des machines, ils avaient établi des filatures et des tissages et ils fabriquaient des cotonnades grossières, mais solides, qui se vendaient facilement dans l’Inde et dans l’Indo-Chine. Le développement de cette industrie avait été favorisé par l’existence d’un droit de douane sur les tissus de coton. Dès que les fabricans du Lancashire s’aperçurent de la concurrence que leur faisaient les tissus indiens, ils demandèrent au gouvernement d’imposer à l’administration anglo-indienne la suppression de ce droit d’entrée ; et, bien que les 7 millions qu’il produisait fussent indispensables pour l’équilibre du budget, le gouvernement anglais, après deux ou trois années de résistance, eut la faiblesse de céder. L’administration anglo-indienne obéit en protestant ; le droit fut supprimé et remplacé par de nouvelles taxes ; et les fabricans du Lancashire écrasèrent leurs concurrens hindous. On juge si ce fait exorbitant de charger une population de taxes directes, dans l’unique vue de l’assujettir au monopole industriel de fabricans étrangers, et si ce coup porté à l’industrie indigène fournirent un thème fécond aux récriminations de la presse hindoue. La facilité avec laquelle le gouvernement anglais met à la charge du budget de l’Inde une partie des dépenses de toutes les guerres, sous le prétexte que la sécurité de l’empire y est engagée, donne encore à la presse indigène de fréquentes occasions de faire ressortir l’égoïsme et l’injustice de la domination britannique. Ces critiques sont si bien fondées qu’elles ont trouvé plus d’un écho parmi les hommes d’état anglais. Feu M. Fawcett, — de qui l’on a dit qu’il était le seul Anglais qui eût jamais lu d’un bout à l’autre le budget indien, — s’est fait plusieurs fois, au sein du parlement, le défenseur des Hindous pressurés au profit de l’Angleterre ; et c’est en partie pour se délivrer de ses censures incommodes que le cabinet libéral lui avait confié un portefeuille.

Deux opinions opposées se font jour actuellement en Angleterre sur la façon dont il convient de traiter les populations hindoues. Les uns soutiennent qu’il faut maintenir une ligne de démarcation rigoureuse entre la race dominatrice et les races vaincues et, tout en respectant les lois de l’humanité, conserver au gouvernement le caractère despotique qu’il a toujours eu depuis la conquête. Les autres sont d’avis que les progrès de toute nature accomplis par les populations hindoues ne permettent plus de se reposer uniquement sur l’emploi de la force, et qu’il est nécessaire de s’assurer leurs sympathies si l’on veut pouvoir compter sur leur obéissance et leur fidélité. Ils ajoutent que tenir en tutelle des populations au sein desquelles on s’est efforcé de répandre l’instruction, et faire sentir même aux classes les plus éclairées le poids d’un joug étranger, c’est entretenir un mécontentement sourd qui se traduira tôt ou tard par des soulèvemens… Les autres répondent qu’initier les indigènes à la vie publique, c’est affaiblir le prestige de la race conquérante, qui doit avoir le privilège de l’autorité et du commandement. Faire participer les Hindous à l’administration et à l’exercice du pouvoir, ce serait leur révéler le secret de la faiblesse de l’empire.

La création auprès du vice-roi d’un conseil législatif dans lequel siègent plusieurs des hauts dignitaires indigènes avait semblé un pas décisif dans la voie de l’émancipation ; mais on s’en est tenu là. Les officiers et les fonctionnaires qui ont servi dans l’Inde se montrent tous fort opposés à ce qui peut affaiblir l’autorité de l’administration anglaise ; mais ils rencontrent des adversaires résolus dans le sein du parti libéral, surtout parmi les radicaux, sur lesquels M. Fawcett exerçait une grande influence. Par déférence pour eux, M. Gladstone, lorsqu’il revint au pouvoir, voulut appeler à la vice-royauté de l’Inde un homme imbu des idées émancipatrices, et il fit choix du marquis de Ripon, qui avait rendu de grands services au parti et que sa conversion récente au catholicisme ne permettait pas de faire entrer dans le cabinet. Lord Ripon, pour son début, rapporta l’édit qui soumettait la presse indigène à la censure préalable ; cet acte lui valut une grande popularité parmi les Hindous et la sourde hostilité des fonctionnaires anglais. Aussi, malgré l’habileté administrative dont il fit preuve en rétablissant les finances indiennes, lord Ripon ne tarda pas à être en butte à une opposition ardente de la part de la colonie anglo-indienne. Les prétextes en furent deux mesures qui lui font honneur. La première, connue sous le nom de bill Hilbert, du nom de son rédacteur, était une tentative de réforme judiciaire : elle déterminait un certain nombre de cas dans lesquels les tribunaux indigènes ne seraient pas nécessairement dessaisis parce qu’un Anglais se trouverait intéressé dans la cause portée devant eux. C’était un premier pas vers l’égalité des races devant la justice. La seconde fut l’établissement de municipalités électives, indépendantes des fonctionnaires anglais. On exploita encore contre lui la présentation d’un bill qui avait pour objet de réformer une législation qui remontait aux jours de la conquête, et de régler à nouveau les rapports entre les zémindars, ou propriétaires fonciers, et les ryots, fermiers ou métayers, en soumettant à des formalités régulières toute modification dans les conditions de tenure ou dans les prix de fermage. La cabale fut si forte que M. Gladstone se résolut à sacrifier lord Ripon et à le remplacer, à la fin de 1884, par lord Dufferin.

L’accueil fait à ce changement fut une preuve décisive de l’existence d’une opinion publique parmi les Hindous. Lord Ripon était à Simla, lorsqu’il reçut la nouvelle de son rappel ; il se mit immédiatement en route pour Calcutta. Déjà une polémique ardente était engagée entre les journaux anglais, qui se félicitaient de la détermination du gouvernement, et les journaux indigènes, qui la déploraient. Les premiers censuraient amèrement l’administration de lord Ripon, les seconds rappelaient avec reconnaissance qu’il avait délivré la presse hindoue du bâillon que la tyrannie lui avait mis : ils le louaient d’avoir confié l’administration des villes à des conseils municipaux électifs, d’avoir relevé et défendu la dignité des magistrats indigènes, d’avoir rétabli l’ordre dans la comptabilité publique et coupé court aux malversations des fonctionnaires anglais. Une vive surexcitation s’était emparée des esprits. A toutes les stations du chemin de fer, lord Ripon trouvait des multitudes assemblées pour le saluer de leurs acclamations. A Calcutta, la population indigène s’était portée en masse à la gare du chemin de fer. Un comité de réception, à la tête duquel s’étaient mis les maharajahs de Vizianagram et de Durbuwgah, y reçut le vice-roi ; une armée d’enfans jetaient des fleurs sur son passage ; toutes les rues qui conduisaient au palais du gouvernement étaient ornées de guirlandes de feuillages et de tentures ; de distance en distance, des orchestres jouaient des airs indiens ; de nombreux arcs de triomphe avaient été dressés, en haut desquels on lisait des inscriptions comme celles-ci : « Nous avons besoin d’un autre Ripon. — Il emporte nos cœurs avec lui. — Honneur au fléau de nos petits tyrans ; » et la foule qui encombrait les rues saluait au passage le cortège d’une immense acclamation : Ripon ke jal ! (Succès à Ripon ! ) Les fonctionnaires s’étaient rendus au palais du gouvernement, mais la plupart des autres Anglais étaient demeurés chez eux ; quelques-uns même affectèrent de faire atteler et de se faire conduire à la promenade pendant la réception ; ils furent outrageusement sifflés et hués par la population indigène. Le soir, Calcutta fut brillamment illuminé, et le lendemain, les dignitaires indigènes offrirent au vice-roi un bal d’une splendeur féerique, auquel ils se rendirent tous dans leur équipage et leur tenue de gala : jamais on n’avait vu à Calcutta pareille réunion de grands seigneurs hindous et pareil étalage de pierreries et de bijoux ; mais la société anglaise y brillait par son absence. Après avoir remis le pouvoir à lord Dufferin, lord Ripon se rendit à Bombay afin de s’embarquer pour l’Europe. Ce fut pour lui une succession d’ovations nouvelles, et l’accueil qui lui fut fait à Bombay égala, s’il ne dépassa, en chaleur et en magnificence celui qu’il avait reçu à Calcutta.

De l’aveu unanime, aucun vice-roi, même ceux qui avaient été précédés d’une grande réputation, n’avait été, à son arrivée et, à plus forte raison, à son départ, l’objet de pareilles manifestations ; jamais surtout une opposition aussi complète, aussi flagrante ne s’était montrée entre l’attitude de la colonie anglaise et celle de la population indigène, à tous les degrés. Les esprits les plus légers en furent frappés et ne purent se défendre d’en faire la remarque ; les gens réfléchis s’en inquiétèrent comme d’un fâcheux symptôme. Quelques-uns des adversaires de lord Ripon prétendirent qu’on aurait tort d’attacher quoique importance à des manifestations qui avaient été organisées par quelques meneurs : à quoi on répondait avec raison que cette explication n’avait rien de rassurant, attendu que des meneurs indigènes, qui pouvaient ainsi mettre en mouvement toute la population de deux grandes provinces et réunir dans une action commune toutes les classes, depuis les rajahs médiatisés jusqu’aux plus modestes artisans, devaient disposer d’une organisation bien puissante et bien redoutable. Qu’il existe un commencement d’organisation au sein de la population indigène, cela n’est pas contestable. Depuis quelques années, il s’est établi, particulièrement dans la province du Bengale, un très grand nombre de cercles, dans l’intention apparente de lire les journaux et de s’occuper d’études littéraires et scientifiques, mais où l’on s’entretient des affaires locales et des élections municipales, où l’on rédige des pétitions aux autorités ; et il est fort probable que la politique n’en est pas complètement bannie ; mais il n’y a point encore là de danger immédiat. Les griefs des Hindous contre les conquérons : la dépossession des grandes familles, les atteintes à la religion, aux mœurs et aux usages des indigènes, la restriction du droit d’adoption, le prosélytisme maladroit et irritant des prédicans, la lourdeur des impôts, l’impossibilité d’obtenir justice contre un Anglais, ne datent pas d’hier. Un mécontentement couve, comme il est inévitable, chez une nation conquise que le vainqueur ne cherche point à s’assimiler ; mais pour que ce mécontentement de la population hindoue fasse explosion, il faudra une étincelle partie d’ailleurs.

Les musulmans sont plus à redouter parce que chez eux la haine de l’infidèle est dictée par la religion et que la lutte est affaire de conscience. Ils s’inclinent devant une force supérieure, mais ils n’abdiquent aucune de leurs espérances. Ceux de l’Inde ne sont pas restés en dehors de ce réveil général du fanatisme religieux qu’on a pu constater depuis vingt-cinq ans dans le monde de l’islam. La facilité des communications a multiplié, dans une proportion inattendue, les pèlerinages à La Mecque et aux autres sanctuaires de l’islamisme, et les voyages à Constantinople. Tout musulman dont la foi s’est retrempée dans une de ces excursions pieuses rapporte chez lui de vagues aspirations au martyre et un esprit d’hostilité contre la domination des infidèles. L’approche des solennités religieuses de l’islamisme est toujours un sujet d’inquiétudes pour l’administration anglaise, parce qu’il est rare qu’elles ne soient pas l’occasion de désordres. Dans les premiers jours de novembre 1884, la fête du Mohourrum fut signalée par trois ou quatre émeutes. A Agra, les musulmans, dans un accès de fanatisme, se mirent à piller les maisons des principaux Hindous et luttèrent toute une journée contre la police. A Cambay, une querelle éclata entre les deux sectes rivales de l’islamisme, les chiytes et les sunnites. Les partisans d’Omar entreprirent d’exterminer les partisans d’Ali : ils se rendirent maîtres de la ville et en chassèrent les autorités, qui revinrent avec des troupes et de l’artillerie et reprirent possession de la place après un combat acharné. A Hyderabad, un des foyers principaux du fanatisme musulman, un jeune noble se rendait à la mosquée, monté sur un éléphant et suivi de serviteurs armés. La police voulut lui interdire le passage par une certaine rue : un conflit s’engagea ; la police fut chargée et dispersée en laissant sur le terrain sept tués et quatre blessés. Les musulmans se rendirent alors maîtres de la caserne de la police et commencèrent à piller tout un quartier. Là encore, il fallut faire venir des troupes du dehors et livrer un combat en règle pour avoir raison de l’émeute. Ces détails montrent quels élémens inflammables la population musulmane recèle et combien il est important de la soustraire aux excitations venues du dehors. Il ne faut pas croire que les événemens qui se sont accomplis, depuis trois ans, en Egypte et dans le Soudan soient ignorés des musulmans de l’Inde et les laissent indifférens. Si les Anglais, refusant le concours de la Turquie, ont voulu occuper eux-mêmes les ports de la Mer-Rouge et ont bloqué toute la côte occidentale de cette mer, c’est afin d’être assurés qu’aucun émissaire du mahdi ne pourrait, passer en Arabie, de là gagner l’Inde, et y faire connaître les victoires remportées par le faux prophète sur les infidèles. Il leur eût été facile de traiter avec Osman-Digma, qui a gouverné autrefois Souakim, et qui se fût tenu pour satisfait si on lui en avait rendu l’administration ; mais c’eût été ouvrir les communications avec l’Asie. Le gouvernement anglais a hésité longtemps à faire venir à Souakim des troupes indiennes, et quand il s’y est décidé, il a choisi dans l’armée du Bengale un corps qui ne se recrute point parmi les musulmans. Inutiles précautions : le mahdi a en Egypte des agens avec lesquels il communique au moyen d’émissaires pour lesquels la traversée du désert de Libye n’est qu’un jeu, et la haine commune contre les infidèles lui a valu de secrètes sympathies jusqu’au sein de la haute administration égyptienne. C’est grâce à ces sympathies qu’une petite feuille, rédigée en arabe et intitulée Abou-Naddara (l’Homme aux Lunettes), a pu se publier clandestinement au Caire et se répandre parmi les classes inférieures, qui la lisaient avidement. Ce journal attaquait violemment le khédive pour s’être fait le serviteur des infidèles et pour avoir livré aux Anglais l’héritage de l’islam que le mahdi allait reconquérir sur eux avec l’aide du Tout-Puissant. Le trop grand succès de ce journal fut ce qui le perdit : il arriva à être dans toutes les mains et à attirer l’attention des fonctionnaires anglais, qui firent des perquisitions dans toutes les imprimeries et rendirent impossible d’en continuer la publication au Caire. Le rédacteur, pourchassé par la police anglaise, se réfugia en France, à la fin de 1884, et ne tarda pas à faire reparaître sa feuille satirique, qui pénètre subrepticement en Egypte et s’y vend dans toutes les grandes villes ; elle est expédiée également dans l’Inde et s’y vend régulièrement à plusieurs milliers d’exemplaires. Le gouvernement, au mois de novembre dernier, avant qu’aucune difficulté sérieuse avec la Russie eût surgi, a fait démentir le bruit, fort accrédité à Londres, que le vice-roi de l’Inde eût demandé l’envoi de renforts à raison de l’agitation qui se manifestait parmi les musulmans. Ce démenti était peut-être véridique ; mais nul ne contestera que l’attitude de ces populations ne soit pour l’administration anglo-indienne un sujet de constante préoccupation.


IV

Que faut-il penser des projets de la Russie sur l’Inde ? La conquête de cet immense empire entre-t-elle réellement dans les vues du gouvernement russe ? Pour les Occidentaux, qui ne connaissent l’Inde que par les récits des voyageurs sur la splendeur de ses monumens, la richesse de ses temples, le faste inouï de ses princes, c’est toujours le pays des merveilles, où l’on rencontre des trésors à chaque pas. La Russie sait à quoi s’en tenir sur cette prétendue richesse de l’Inde ; elle n’ignore pas que c’est un pays pauvre, épuisé par les exactions des Anglais et par les folles prodigalités des souverains indigènes. Les industries qui faisaient la fortune de quelques régions ont été tuées par la concurrence anglaise ; le commerce est en décadence : l’opium, qui paraissait une source intarissable de profits pour le Bengale, se vend mal depuis que la culture du pavot est tolérée dans les provinces méridionales de la Chine. L’Inde en est donc réduite à son agriculture, qui est languissante, parce qu’elle n sans cesse à appréhender ou l’excès de sécheresse ou le débordement des cours d’eau. Un pays exclusivement agricole n’est jamais riche : indispensable à l’Angleterre, à l’industrie de laquelle elle offre un marché de 200 millions de consommateurs, l’Inde serait entre les mains de la Russie une possession improductive et onéreuse. L’industrie russe a déjà dans l’Asie centrale un champ suffisamment vaste à exploiter, et elle n’y rencontre aucune concurrence. On doit donc croire les hommes d’état russes sincères lorsque, déclinant toute idée de conquérir l’Inde, ils indiquent comme infiniment plus désirable pour leur pays la possession d’un port sur le Golfe-Persique. En effet, par une sorte de fatalité, la Russie ne possède en Asie, comme en Europe, que des ports fermés par les glaces pendant une partie de l’année.

Est-ce à dire que la pensée du gouvernement russe ne se porte point fréquemment sur l’Inde ? Il s’en faut ; mais il convient de distinguer entre des rêves de conquête et une tactique politique. La guerre de 1879 a été un enseignement pour le gouvernement russe. Lorsqu’il a vu débarquer à Malte une véritable armée, amenée de l’Inde par la flotte anglaise, il a ouvert les yeux sur un danger que le canal de Suez lui avait créé et qu’il n’avait pas prévu. Il a compris la nécessité de rendre une pareille diversion impossible dans l’avenir. Ce but serait atteint, le jour où la menace d’un danger permanent ne permettrait plus à l’Angleterre de distraire un soldat de l’armée qui défend l’Inde. Cette menace d’une invasion russe n’existait-elle donc pas ? On devait croire à son existence à en juger par les continuelles et acerbes correspondances que les cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg ont échangées depuis un demi-siècle, mais le gouvernement russe ne se faisait, à cet égard, aucune illusion. Toute tentative sérieuse contre l’Inde lui était impossible. Ses possessions du Turkestan oriental ne communiquaient avec l’Europe que par la route établie à travers la steppe sibérienne et que les troupes les plus alertes ne pouvaient parcourir en moins de 22 jours. Il fallait ensuite traverser ou contourner la mer d’Aral pour arriver à l’Oxus : ce fleuve, qui n’est pas toujours navigable, conduisait au pied des contreforts les plus abrupts du Paropamisus, où sont établis, d’étage en étage, comme en autant de forteresses, les petits états vassaux de l’Afghanistan : il eût fallu, avant d’arriver à Caboul, réduire l’une après l’autre ces tribus belliqueuses, œuvre difficile qui eût toujours été à recommencer, et faire ensuite la conquête de l’Afghanistan lui-même. Si, pour éviter ces difficultés presque insurmontables, on quittait l’Oxus au point où il cesse d’être navigable pour se diriger de là sur la vallée du Mourghab ou celle de l’Hériroud, on avait à traverser un désert de sable, absolument aride, où il aurait fallu porter jusqu’à l’eau pour faire boire les hommes et les chevaux, et qu’il était impossible de franchir en moins de douze jours. Se figure-t-on un corps d’armée s’engageant dans ce désert avec son artillerie et ses convois ? On n’eût pu réunir dans le Turkestan tout entier assez de chameaux pour préserver l’armée de la soif.

Cette seconde route était donc aussi impraticable que la première ; il en fallait chercher une autre. La première pensée fut de rétablir l’ancien cours de l’Oxus, qui, dans l’antiquité, se jetait dans la mer Caspienne. On eût ainsi évité l’immense et inutile détour qu’impose la route d’étapes d’Orenbourg à la mer d’Aral. On retrouva jusqu’à trois lits que le fleuve a dû successivement abandonner : on se convainquit que le sol, à raison de sa nature, devait avoir absorbé de tout temps la plus grande partie des eaux et que la plus faible partie seulement en arrivait jusqu’à la Caspienne. En faisant cesser toutes les dérivations actuellement pratiquées au moyen de canaux, et en condamnant, par conséquent, des provinces entières à la stérilité, on aurait eu à peine assez d’eau pour remplir un des anciens lits. Il ne fallait pas songer à s’imposer de longs travaux et une dépense énorme pour arriver à un résultat douteux. Des sondages opérés dans le désert, pour voir s’il ne serait pas possible d’établir une ligne de puits pour alimenter d’eau un chemin de fer, firent naître dans l’esprit des officiers russes les doutes les plus sérieux sur le succès d’une pareille entreprise. C’est ainsi qu’ils furent amenés, par ces éliminations successives, à trouver une route dont les avantages sont fort supérieurs à tout ce qu’ils avaient rêvé.

En 1875, le colonel Baker, au retour d’un voyage d’exploration qu’il avait accompli le long des frontières de la Perse, en compagnie du lieutenant du génie Gill, déplorait l’imprévoyance dont la diplomatie anglaise faisait preuve à Téhéran. On avait souffert que la Perse abandonnât sans conteste à la Russie tout le désert transcaspien ; on ne l’excitait même pas à maintenir ses droits de suzeraineté sur la chaîne du Kuren-Dag, d’où descendent de nombreux coure d’eau, ni même sur la vallée de l’Attreck, qu’elle délaissait pour n’avoir point à la défendre contre les incursions des Turcomans-Tekkés. Le colonel Baker signalait l’importance de cette région, abondante en eau et en fourrages, qui, par une route facile, conduisait à moitié chemin de Merv. Les Russes, qui avaient déjà établi un port militaire sur la côte orientale de la Caspienne, à Krasnovodsk, ne furent pas longtemps à reconnaître le parti qu’ils pouvaient tirer de cette région que la Perse abandonnait au premier occupant. Il y avait là mieux que cette route de l’Euphrate, dont les hommes d’état anglais se montraient si fort préoccupés, et mieux qu’aucune route qu’on aurait pu tenter de s’ouvrir à travers le territoire afghan. On avait une base d’opération toute trouvée dans l’armée permanente du Caucase, qui est une force indépendante, et dont l’effectif est maintenu constamment à 220,000 hommes, savoir : 70,000 hommes de troupes régulières, avec une réserve toujours disponible de 50,000 hommes ; 50,000 hommes de troupes auxiliaires, tant infanterie que cavalerie, recrutés parmi les Circassiens et les Géorgiens, et enfin 50,000 hommes de cavalerie légère que doivent fournir, au premier appel, les Cosaques cantonnés entre la Mer-Noire et la Caspienne. Rien de plus facile que de prélever sur cette armée un corps expéditionnaire que la flottille à vapeur de la Caspienne transporterait en deux jours à Krasnovodsk ou aux bouches de l’Attreck. Que la Russie devînt maîtresse de Merv, la route à parcouru » par ses troupes, de la Caspienne à l’Hériroud ou au Mourghab, se trouvait immédiatement réduite des quatre cinquièmes, et, ce qui était peut-être plus important encore, les difficultés matérielles qui rendaient impossible une marche vers l’Afghanistan disparaissaient. On sait comment, après deux pénibles campagnes, la Russie écrasa les Turcomans-Tekkés à Géok-Tépé. La soumission de tous les Turcomans établis au nord de la chaîne du Kuren-Dag fut la conséquence de cette victoire. Le chemin de fer construit, en vue de cette campagne, de Krasnovodsk à Kizil-Arvat, fut continué jusqu’au centre de la région des Tekkés, à Askabad, qui fut érigé en chef-lieu de gouvernement, et où un corps de 15,000 hommes prit résidence. Une députation des chefs des Tekkés, conduite par le colonel Alikhanof, se rendit à Moscou pour assister au couronnement du tsar Alexandre III, et on ne remarqua point suffisamment qu’à cette députation s’étaient joints quelques délégués des quatre aouls de la tribu qui occupe l’oasis de Merv. Ces délégués furent gracieusement reçus par le tsar, qui les engagea à vivre en bonne intelligence avec Khiva, les combla de présens et les renvoya très satisfaits. Aussi, le 15 février 1884, l’ambassadeur d’Angleterre à Saint-Pétersbourg, sir E. Thornton, annonçait-il à lord Granville que « Sa Majesté impériale s’était déterminée à accepter le serment d’allégeance que les députés des Turcomans de Merv avaient prêté à Askabad, et qu’un officier allait être envoyé pour prendre l’administration de cette contrée. » Ainsi, Merv devenait une possession russe, et, avec cette oasis, tout le cours inférieur du Mourghab.

Cette nouvelle causa une très vive émotion en Angleterre, parce qu’elle parut devoir entraîner nécessairement de graves complications avec la Russie. Tout le monde avait le souvenir des déclarations faites par lord Hartington au nom du cabinet, en 1881, dans la discussion relative à l’évacuation de Candahar. Le cabinet tory, après avoir placé Abdurrhaman sur le trône de Caboul, avait décidé qu’un corps de troupes serait stationné à Quettah pour observer la passe de Rolan, par laquelle une armée, venant d’Hérat, pourrait tourner les places fortes du Pendjab ; que Quettah serait relié, par un chemin de fer, au cours inférieur de l’Indus ; enfin, que Candahar continuerait d’être occupé par l’Angleterre, afin de fermer le passage à une armée qui, d’IIérat, essaierait de se porter sur la passe de Gomal, ou sur Caboul et la passe de Khyber, qui mène à Peshawer et au Haut-Indus. Le premier acte du cabinet Gladstone avait été de faire cesser les travaux du chemin de fer de Quettah et de céder Candahar à l’émir de Caboul. Celte dernière mesure avait été l’objet d’une motion de censure votée à une grande majorité par la chambre des lords à la suite d’une mémorable discussion. Contraint, pour neutraliser ce vote, d’obtenir de la chambre des communes un vote approbatif, le cabinet fit déclarer par lord Hartington, ministre de la guerre, que l’évacuation de Candahar n’affaiblissait en rien la situation de l’Angleterre. « La Russie, dit le ministre, sait que toute immixtion de sa part dans les affaires de l’Afghanistan entraîne la rupture de toute relation amicale avec notre pays. Elle sait que nous nous considérons en droit de résister à cette immixtion par tous les moyens en notre pouvoir, par tous les moyens qui peuvent être les plus convenables pour nous et les mieux appropriés à la circonstance. Il n’est pas nécessaire de dire d’avance si ces moyens seraient une guerre en Europe ou en Asie, une guerre par nos propres troupes ou une guerre par des levées afghanes. » Après des déclarations aussi explicites et aussi menaçantes, le cabinet anglais semblait irrévocablement engagé. Aussi l’émotion redoubla-t-elle lorsqu’on apprit, peu de temps après, que les Russes avaient pris possession de Sarakhs, sur la rive orientale du Tejend, et que leurs avant-postes avaient dépassé cette place. Le doute n’était plus possible, disait-on à Londres ; les généraux russes avaient reconnu que la distance était sensiblement plus longue et le terrain plus difficile d’Askabad au Mourghab et à Merv, que d’Askabad au Tejend, qui est le nom que prend l’Hériroud après avoir reçu à Poul-i-Katoun (le pont de la Dame) son principal affluent, le Keshef, qui vient de Perse, et qui double le volume de ses eaux. Maîtres du cours inférieur de l’Hériroud, les Russes n’avaient plus qu’à remonter ce fleuve, qui les conduisait directement à Hérat.

Il était manifeste que la Russie, voyant le cabinet de Londres aux prises avec de graves difficultés en Egypte et au Soudan, et en querelle avec l’Allemagne, croyait le moment favorable pour engager la lutte décisive. On sait à quel degré de violence arriva très vite la polémique des journaux anglais contre la Russie : les feuilles russes, d’abord plus calmes, finirent par s’échauffer. Dans les premiers jours de janvier 1885, le célèbre journal de M. Aksakof, le Russe, de Moscou, publia contre l’Angleterre un article d’une violence inouïe, dont le général Sobolef se reconnut l’auteur. Toute la portée de l’article était dans cette seule ligne : « Ce n’est pas l’Inde que nous voulons, c’est le Bosphore ; que l’Angleterre y réfléchisse et fasse son choix. » Et l’écrivain invitait les diplomates et les stratégistes anglais à se rendre compte de l’impression que l’apparition d’une armée de 200,000 Russes produirait sur les populations de l’Inde, qui attendent de la Russie leur délivrance. Cet article, où éclatait à chaque ligne une haine implacable contre l’Angleterre, fut considéré comme l’expression des sentimens et des vues du parti militaire ; on regarda le général Sobolef comme l’interprète excessif, mais fidèle, de ses compagnons d’armes : l’armée russe voulait la guerre, et, au besoin, elle forcerait la main au gouvernement. Comme il convenait de ne point paraître intimidé, les journaux de Londres redoublèrent d’acrimonie, et l’incident de Penjdeh étant venu à se produire, l’inquiétude gagna toute l’Europe, qui crut la guerre inévitable.

Quelle était, au vrai, la situation ? Pour s’en rendre un compte exact, il faut laisser de côté les polémiques des journaux et s’en tenir aux communications échangées entre les deux gouvernemens. Remontons au point de départ de la question. L’établissement du protectorat de la Russie sur Khiva, en 1873, excita les alarmes des autorités anglo-indiennes ; le prince Gortchakof calma les appréhensions du cabinet de Londres en lui faisant faire par le comte Schouwalof les déclarations les plus rassurantes, quant aux intentions de la Russie, à l’égard de l’Afghanistan. Néanmoins, l’émir Shire-Ali, que l’Angleterre venait de faire asseoir sur le trône de Caboul, fit observer que les khans de Khiva, au temps de leur puissance, avaient exercé juridiction sur les Turcomans de Merv ; il exprima la crainte que les Russes, comme le bruit en courait parmi les tribus, n’entreprissent une expédition contre les Turcomans, que ceux-ci ne se réfugiassent sur son territoire, et n’y amenassent les Russes à leur suite ; ce qui serait pour lui une source de graves embarras et peut-être un danger. Lord Granville crut devoir transmettre à Saint-Pétersbourg l’expression de ces craintes dans une très longue dépêche, dont voici le passage essentiel : « En présence de l’accord qui existe entre les deux pays, le gouvernement de Sa Majesté ne croit pas avoir besoin d’exprimer la conviction où il est que l’Afghanistan est parfaitement à l’abri de tout dessein hostile de la part de la Russie. Il croit bon, cependant, de porter à la connaissance du gouvernement russe les craintes conçues par l’émir et d’exprimer le ferme espoir que la question d’une nouvelle expédition contre les tribus turcomanes serait l’objet d’un sérieux examen par rapport aux conséquences que l’émir de Caboul en appréhende. Il croit devoir déclarer franchement, et tout de suite, qu’il considère l’indépendance de l’Afghanistan comme une question d’un haut intérêt pour la prospérité et la sécurité de l’Inde anglaise et pour la tranquillité de l’Asie. » Le prince Gortchakof répondit par une dépêche au comte Schouwalof, dans laquelle il réitérait la déclaration, si souvent rappelée depuis lors, que la Russie « considérait l’Afghanistan comme absolument en dehors de sa sphère d’action. » Le prince ajoutait : « La Russie n’a aucune intention d’entreprendre une expédition contre les Turcomans. Il dépend absolument d’eux de vivre en bons termes avec nous, et même de tirer profit de notre voisinage et des débouchés que nous essayons d’ouvrir au commerce pacifique ; mais si ces tribus turbulentes se mettent à nous attaquer et à nous piller, nous serons bien forcés de les châtier. C’est une nécessité que le gouvernement de la reine connaît par sa propre expérience et à laquelle ne peut échapper aucun gouvernement en contact avec des populations sans frein. »

Un peu plus tard, à l’occasion d’un voyage d’Alexandre II en Angleterre, le prince Gortchakof faisait informer le gouvernement anglais que l’empereur avait formellement interdit à ses généraux toute expédition contre les Turcomans-Tekkès, dans la direction de Merv. A ce moment, l’Angleterre ne mesurait pas encore toute l’importance de la position de Merv et, de son côté, la Russie ne songeait à rien entreprendre contre cette oasis, que ses troupes ne pouvaient atteindre que par une marche de dix à douze jours à travers le Karakoum, cette mer de sable brûlant qui s’étend au sud de Khiva et à l’occident de la Boukharie. Toute l’attention des deux gouvernemens était concentrée sur la ligne de l’Oxus. Or, depuis que Samarcande et Boukhara étaient passées en sa possession ou sous son protectorat, la Russie avait accepté Khoja-Saleh comme extrême limite de sa domination dans la vallée de l’Oxus, déclinant ainsi toute prétention sur les petites principautés de Balkh, de Khoulm, de Kondouz et du Badakshan, dont les khans avaient été soumis par Dost-Mohamed et réduits à l’état de vassaux du souverain de Caboul. Les limites de l’Afghanistan du côté de l’Oxus étaient donc parfaitement déterminées : et la Russie se déclarait prête à les déterminer également du côté de la Perse par un accord avec le gouvernement anglais. Celui-ci accueillit favorablement cette ouverture et fit même préparer une carte tout exprès ; mais l’opposition de M. Gladstone fit abandonner ce projet. Il ne semblait point qu’il y eût péril en la demeure. La Russie commençait à peine son établissement de Krasnovodsk ; elle n’avait soumis ni les Tchandors, ni les Yamouts-Goklan, ni aucune autre des tribus turcomanes qui promènent leurs troupeaux et leurs tentes entre la mer Caspienne et le khanat de Khiva : ce n’est qu’en 1875 qu’un parti de Cosaques exécuta, pour la première fois, une reconnaissance entre Krasnovodsk et Kizil-Arvat. C’est après la guerre de 1879, comme il a été dit plus haut, que la Russie, désireuse d’avoir barre sur l’Angleterre, tourna décidément les yeux vers les vallées du Mourghab et de l’ilériroud, et entreprit de réduire les Akbal-Tekkés. En 1881, elle ne désavouait plus la pensée de s’avancer dans la direction de Merv : le cabinet de Saint-Pétersbourg faisait déclarer au cabinet de Londres « qu’il n’avait pas le désir de pousser les opérations militaires jusqu’à Merv, mais qu’au cas où il s’y trouverait contraint il n’avait certainement pas en vue une occupation permanente, et que les troupes russes seraient retirées aussitôt que possible. » Il est certain que, pour le but que la Russie se proposait, il lui suffisait de la soumission des Turcomans de Merv : d’ailleurs, les généraux russes faisaient remarquer qu’en face d’Askabad, il existe dans la chaîne du Kuren-Dagh une trouée qui mène à Kouchan, dans la riche et fertile vallée du Keshef ; et de Kouchan une route carrossable, plusieurs fois suivie par les armées persanes, conduit à Meshed, la ville sainte, et de Meshed à Hérat. L’alliance avec la Perse mettrait toujours cette route à la disposition des forces russes. Lord Granville ne se tint pas pour satisfait des déclarations du gouvernement russe ; il lui fit demander des explications précises, et le 22 février 1882, il écrivait à l’ambassadeur anglais à Saint-Pétersbourg : « Le prince Labanof vient de recevoir la réponse de son gouvernement. Celui-ci reconnaît et considère comme étant encore en vigueur l’engagement pris autrefois par le prince Gortchakof, et qui place l’Afghanistan en dehors de la sphère d’influence de la Russie. Néanmoins, cet engagement, ainsi que je l’ai dit, est incomplet, et le gouvernement russe est prêt à le compléter par un règlement de la frontière de l’Afghanistan depuis le point où elle a été laissée incertaine jusqu’à Sarakhs. » La Russie, qui avait déjà émis cette idée en 1873, insista, cette fois, pour sa réalisation. Sir Edward Thornton écrivait de Saint-Pétersbourg à lord Granville, le 29 avril 1882 : « M. de Giers m’affirme que la Russie n’a, quant à présent, aucune intention d’avancer dans la direction de Sarakhs ou de Merv, ni d’occuper avec ses forces, dans cette région, aucun territoire en dehors de ce qui est déjà en sa possession. M. de Giers a ajouté qu’en vue de prévenir des troubles sur les confins de l’Afghanistan, il regarde comme de grande importance que la frontière de ce pays, de Khoja-Saleh à la frontière persane, aux environs de Sarakhs, soit formellement et définitivement fixée, et qu’il a donné pour instructions au prince Labanof de ne rien négliger pour amener le gouvernement anglais à l’adoption de mesures à cet effet. » Cette dépêche anglaise a une importance capitale, à cause des deux conclusions qui en découlent irrésistiblement. Elle prouve, en premier lieu, que c’est la Russie qui a insisté itérativement pour une délimitation précise de la frontière de l’Afghanistan, tandis que, si elle avait eu les projets ambitieux dont on l’accuse, elle avait tout intérêt à laisser cette frontière dans le vague. Il en résulte, en second lieu, que l’arrivée de troupes russes à Sarakhs ne constituait pas un empiétement sur le territoire afghan, puisque la Russie avait indiqué, sans protestation de la part de l’Angleterre, les environs de Sarakhs comme la limite extrême de l’Afghanistan du côté de la Perse.

Pourquoi le gouvernement anglais mit-il si peu d’empressement à accepter la proposition de la Russie ? Nous aurons occasion d’expliquer ses hésitations ; elles ne cessèrent qu’après l’occupation de Merv et sous la pression de l’opinion publique, qui mettait le ministère en demeure d’arrêter les prétendus empiétemens de la Russie et d’assurer l’intégrité de l’Afghanistan. La dépêche du 29 avril 1884, par laquelle lord Granville déclarait « accepter la proposition mise en avant en 1882 et actuellement renouvelée par M. de Giers, pour une délimitation de l’Afghanistan dans la direction de l’ouest, à partir de Khoja-Saleh, « fut communiquée, le 5 mai, au gouvernement russe. Le 5 juillet 1884, il fut convenu qu’une commission mixte se rendrait dans le Turkestan et élaborerait sur place un projet de délimitation qui serait soumis aux deux gouvernemens : les commissaires devaient se trouver réunis à Sarakhs pour le 1er octobre. Le cabinet de Londres désigna comme commissaire en chef le général sir Peter Lumsden, et comme second commissaire le colonel Stewart, auxquels lurent adjoints un ingénieur topographe, M. Stephen Condie, et un certain nombre d’officiers d’état-major et du génie. Un régiment de cavalerie au complet de 600 sabres fut demandé aux autorités anglo-indiennes pour servir d’escorte ; avec le personnel de serviteurs, de cuisiniers, de porteurs, de muletiers et de chameliers, qui accompagne partout le moindre peloton de soldats anglais, cette escorte menaçait d’atteindre le chiffre de 2,000 hommes ; elle fut réduite par voie d’élimination à 1,500. Lorsque le gouvernement anglais se plaignit, comme d’un manque de procédés, qu’un simple colonel eût été mis à la tête de la commission russe, le cabinet de Saint-Pétersbourg répondit qu’il avait compris que les commissions seraient composées de quelques officiers et de quelques hommes spéciaux et non qu’elles constitueraient de véritables corps d’armée, dont les allées et venues pouvaient éveiller les susceptibilités de populations ignorantes et fanatiques, et provoquer les incidens les plus regrettables. Sans accroître le personnel de la commission russe, il appela à la diriger le général Zélénoï. Cette grave question d’étiquette réglée, la commission anglaise se mit en route en prenant la voie du Bélouchistan et de Khélat. Quand elle pénétra sur le territoire afghan, il lui arriva ce que les Russes avaient prévu ; les populations prirent une attitude hostile et l’émir Abdurrhaman déclina la responsabilité de ce qui pourrait advenir. La commission fit un grand détour pour éviter Hérat, dont les habitans avaient couru aux armes et emprunta le territoire persan pour gagner le cours inférieur de l’Hériroud ; elle y fut rejointe par le général Lumsden, qui avait quitté Londres le 4 septembre seulement pour recevoir les dernières instructions de son gouvernement, et qui avait pris, comme la plus courte, la voie de la Perse par Téhéran et Meshed. On fut bientôt informé que le général Zélénoï, tombé malade, ne pourrait arriver avant le 1er janvier ; la commission anglaise se fractionna aussitôt en plusieurs groupes, qui entreprirent dans tout le pays une série d’explorations topographiques.

Les deux commissions ne devaient jamais se rencontrer et commencer leur œuvre commune. A peine le gouvernement anglais s’était-il résolu à accepter la proposition russe, qu’une activité fébrile s’était emparée de tous les commandans afghans de la région frontière : tous les avant-postes avaient été portés fort en avant dans la direction du nord, et le 16 juin 1884 une troupe partie de Bala-Mourghab était arrivée soudainement à Penjdeh. Le district de Penjdeh est situé entre le Mourghab et le Koushk, tout près de leur confluent, et comprend, comme son nom l’indique, cinq villages dans lesquels hiverne le gros de la tribu des Saryks. M. de Giers protesta, dès le 23 juin, contre ces procédés irréguliers et particulièrement contre l’occupation de Penjdeh et l’expulsion des Saryks ; mais ces protestations n’ayant produit aucun effet, le cabinet de Saint-Pétersbourg ne voulant pas qu’on put préjuger de cette façon l’œuvre de la commission mixte et opposer à ses commissaires des faits accomplis, donna ordre aux généraux russes d’avancer à leur tour vers le sud jusqu’à ce qu’ils se trouvassent en face des avant-postes afghans. C’est ainsi que, dans la vallée de l’Hériroud, les Russes s’avancèrent de Sarakhs à Poul-i-Katoun et poussèrent même jusqu’à Zulficar : dans la vallée du Mourghab, le général Komarof se porta lui-même avec quelques troupes d’infanterie et de l’artillerie jusqu’à Poul-i-Khisti afin de pouvoir soutenir les Cosaques qu’il avait envoyés à Sari-Yazi pour protéger les Saryks contre les Afghans, qui se maintenaient à Ak-Tapa, en avant du Koushk et à Penjdeh.

On sait le redoublement d’inquiétude que ces mouvemens de troupes causèrent dans toute l’Europe : pour calmer ces inquiétudes et surtout prévenir des collisions sanglantes, les deux gouvernemens convinrent qu’il fallait que, de part et d’autre, on s’abstint de dépasser les positions déjà occupées, et le 16 mars, le gouvernement russe avisa le cabinet de Londres par le télégraphe qu’il envoyait des ordres en ce sens à ses généraux et demanda que des ordres semblables fussent donnés aux forces afghanes. Mais déjà, depuis plusieurs semaines, M. de Giers, qui avait eu connaissance des instructions générales données à sir Peter Lumsden et qui était tenu au courant de la conduite de divers membres de la commission anglaise, avait jugé que la commission mixte ne pouvait aboutir à aucune solution satisfaisante, à moins que le gouvernement anglais ne fût amené à une appréciation plus exacte de l’état des choses dans le Turkestan. II avait donc envoyé à Londres, en mission spéciale, dès le commencement de février, un ingénieur, né en France, mais naturalisé Russe, M. Lessar, qui, depuis dix ans, n’avait cessé de parcourir le Turkestan dans tous les sens, et qui était chargé de faire les avant-projets des chemins de fer d’Askabad à Sarakhs et à Merv : personne ne connaissait mieux que cet ingénieur la contrée où la commission mixte devait opérer. M. Lessar exposa à lord Granville que la haute chaîne du Paropamisus qui forme la vallée de l’Hériroud et derrière laquelle se trouve Hérat, est précédée de plusieurs chaînons qui décrivent comme elle un demi-cercle de l’ouest à l’est et viennent se rattacher à son pic le plus élevé comme à un nœud commun. Ces chaînes secondaires, qui forment comme des échelons successifs, sont de moins en moins élevées à mesure qu’on s’avance vers le nord : la dernière est celle des monts Burkhout, au milieu de laquelle se trouve la passe de Robat, le seul point de toute la région qui ait une véritable importance ; cette passe, en effet, donne entrée dans la province de Budghiz, qui a toujours suivi le sort d’Hérat : à l’est de cette province, dans les divers chaînons qui se rattachent au Paropamisus, se trouvent les Khar-Aïmack, c’est-à-dire les quatre grandes tribus nomades qui relèvent de l’Afghanistan et qui sont, en allant de l’ouest à l’est, les Tymouris, les Talmounis, les Djeraschidis et les Firouzkouhis. On ne pouvait contester à l’Afghanistan aucune parcelle du territoire occupé par ces tribus ; mais en face d’elles se trouvent les tribus turcomanes : entre l’Oxus et le Mourghab, les Usbegs, qu’une haine héréditaire, datant de plusieurs siècles, rond les ennemis irréconciliables des Afghans ; sur les rives du Mourghab, les Saryks, et entre le Mourghab et l’Hériroud les Salors, qui sont tous sunnites et détestent les Afghans comme hérétiques ; mais Afghans et Turcomans sont également nomades et mènent le même genre d’existence. Le Karakoum ou mer de Sable, s’arrête un peu au nord de Merv et fait place à la steppe qui s’étend jusqu’aux montagnes. Après les pluies du printemps et la fonte des neiges, la steppe se couvre en quelques jours d’une végétation luxuriante, mais éphémère. Les nomades descendent vers le nord avec leurs troupeaux : quand les pâturages sont épuisés et que la saison rigoureuse approche, ils remontent vers le sud pour hiverner dans les vallées abritées. Les uns et les autres connaissent parfaitement les pâturages, dont ils ont la jouissance immémoriale et ne se permettent ni ne tolèrent aucun empiétement. M. Lessar soutenait donc que, dans la détermination de la frontière, on devait être guidé surtout par les considérations ethnographiques et éviter de morceler les tribus et les territoires. Il n’y avait point de fusion à espérer entre des races ennemies : aucune tribu afghane ne consentirait à se laisser enlever sa station d’été ; aucune tribu turcomane ne renoncerait à sa station d’hiver. Ces idées, défendues par M. Lessar, ont fini par prévaloir ; mais elles furent d’abord repoussées absolument par lord Granville. Le ministre anglais y soupçonnait un piège : il craignait que la Russie ne voulût abuser de la multiplicité et du mélange des races dans une région où de si nombreuses révolutions se sont accomplies, et que, le principe admis, elle ne revendiquât comme turcomanes des populations soumises à l’émir de Caboul. Il admettait que les Russes conservassent la possession de Merv et de la route de Merv à la Caspienne, mais il maintenait l’opinion déjà émise par lui qu’il fallait laisser entre la limite des possessions russes et les limites incontestables de l’Afghanistan une zone neutre : les tribus établies dans cette zone relèveraient nominalement de l’émir, mais, en réalité, seraient indépendantes. M. Lessar objectait que la guerre serait l’état permanent de cette prétendue zone neutre ; qu’aucune force humaine n’empêcherait les montagnards afghans de venir au secours des Afghans de la plaine, et les Turcomans des possessions russes de prendre parti pour les tribus de leur race : les collisions que l’on croyait prévenir entre les sujets de l’émir et les sujets russes seraient, au contraire, continuelles.

Pendant que cette discussion se poursuivait infructueusement à Londres, on apprit qu’après deux sommations demeurées sans résultat, le général Komarof avait expulsé de Penjdeh les troupes afghanes, les avait refoulées sur Bala-Mourghab et, le lendemain du combat, était rentré dans ses cantonnemens de Poul-i-Khisti. Ce fut alors que la paix courut un sérieux danger. S’il avait été démontré que, le jour où il frappait ce coup hardi, le général Komarof avait déjà reçu les instructions officielles de son gouvernement, l’opinion publique, en Angleterre, aurait cru à l’envoi simultané d’instructions secrètes ; elle aurait accusé la Russie de mensonge et dé perfidie, et il eût été difficile de l’apaiser. D’un autre côté, si le gouvernement anglais avait persisté à mettre en doute la parole du général Komarof et à réclamer une disgrâce qui eût été une injustice à l’égard de cet officier général et une humiliation pour l’armée russe, la guerre eût infailliblement éclaté. C’est la certitude de ce dénoûment qui le prévint en imposant aux deux gouvernemens la modération et la circonspection nécessaires. En même temps, cet incident fit comprendre à Londres la nécessité d’en finir au plus tôt avec la question de la délimitation, de renoncer par conséquent, à l’emploi d’une commission mixte, et de négocie directement avec Saint-Pétersbourg. Dans cette négociation directe, le gouvernement anglais éprouva trois désagrémens qui lui furent sensibles. La Russie commença par produire une carte dressée en 1873 par l’état-major général anglais, sur l’ordre de lord Kimberley, ministre de l’Inde, en vue de la proposition de délimitation qui venait d’être faite par le prince Gortchakof. Cette carte, adressée officiellement par le gouvernement anglais à ses représentans auprès des grandes puissances, faisait passer la frontière afghane à 25 milles au sud du confluent du Koushk et du Mourghab et à 19 milles au sud de Penjdeh. Les récriminations dont ce district avait été le sujet se trouvaient donc réfutées péremptoirement et d’avance par un document officiel anglais. Grâce aux habitudes écrivassières des officiers anglais, et à l’aide d’un relevé des correspondances adressées par des membres de la commission anglaise à des feuilles de Londres et surtout aux journaux de l’Inde, la Russie put démontrer que plusieurs d’entre eux avaient été loin de se renfermer dans leur rôle et n’avaient rien épargné, dans le cours de leurs explorations, pour agiter et exciter les populations. Il fut établi, en particulier, que le général Lumsden, arrivé à Sarakhs, n’avait pas rendu visite au général Komarof, qui y avait à ce moment son quartier-général, qu’il ne l’avait même pas avisé de son passage et qu’il était parti immédiatement pour Penjdeh. Il avait passé plusieurs jours dans cette localité, encourageant le commandant des forces afghanes à s’y fortifier et à s’y défendre, lui donnant des conseils techniques et lui promettant qu’il serait secouru ; qu’enfin pour prévenir toute défaillance de la part de cet officier, il avait laissé auprès de lui le capitaine Yate, dont les objurgations l’empêchèrent, en effet, de déférer aux sommations du général Komarof. On doit croire que ces révélations n’ont pas été étrangères au rappel du général Lumsden. Enfin, les négociateurs anglais mettaient sans cesse en avant les droits de l’émir et l’engagement pris par l’Angleterre de les maintenir intacts : or, l’émir, qui connaît admirablement son pays et qui ne se soucie point qu’on lui crée des embarras et des querelles dans l’avenir, a décliné très nettement toute prétention sur certains points qu’on revendiquait pour lui. De là d’inévitables concessions, que la presse de Londres stigmatise à tort comme des actes de faiblesse vis-à-vis de la Russie. « On ne peut vraiment pas, a dit avec amertume un des négociateurs anglais, se montrer plus Afghan à Londres qu’on ne l’est à Caboul. »

L’issue pacifique des négociations ne saurait être douteuse. La Russie n’a aucun intérêt à ce qu’un changement de ministère ait lieu en Angleterre : elle ne demande pas mieux que de faciliter au cabinet actuel une paix honorable : elle lui a fait spontanément la concession de reporter sa frontière à 30 ou 40 milles au nord des monts Barkhout ; ce qui l’éloigne d’autant de Hérat. Une ligne serait tirée au nord de Zulficar de l’Hériroud au Mourghab, elle passerait au sud de Penjdeh et au nord de Meruchak ; il ne semble point qu’il y ait de sujets de contestations entre le Mourghab et l’Oxus. On bataillera encore pour un ruisseau ou un salin ; mais la Russie ne fera pas échouer les négociations pour ce qu’elle considère comme des enfantillages de la part du cabinet anglais. Son but est atteint, désormais ; peu lui importe qu’il y ait quelques milles de plus ou de moins entre Hérat et sa propre frontière. Il lui suffira toujours de concentrer un corps de troupes à Merv et surtout à Sarakhs pour exciter les appréhensions du gouvernement anglo-indien et le tenir en échec. Quant à des sujets de querelle, il lui sera toujours facile d’en faire naître. Si la négociation de 1873 n’aboutit pas, c’est que la Russie, en acceptant la responsabilité de la conduite de ses vassaux, les khans de Khiva et de Boukhara, entendait que, de son côté, l’Angleterre imposât à l’émir de l’Afghanistan le respect de la frontière de ses voisins. L’Angleterre recula devant cette responsabilité ; M. Gladstone la déclina formellement, le 23 avril 1873, dans un discours à la chambre des communes, en disant que l’influence de l’Angleterre ne devait s’exercer que « par voie de conseils amicaux. » La Gazette officielle de Saint-Pétersbourg prit immédiatement acte de cette déclaration et fit observer que la Russie ne pouvait garantir l’inviolabilité du territoire afghan, si l’Angleterre ne s’engageait pas à imposer à l’émir de respecter les territoires situés au-delà de l’Oxus. La feuille officielle russe concluait en disant : « Si l’Angleterre a conservé sa liberté d’action, la Russie a également conservé la sienne, et, par conséquent, les deux gouvernemens n’ont contracté, en réalité, aucune obligation incommode et de nature à leur créer une fausse position. En somme, les choses demeurent donc où elles en étaient avant les négociations de 1869 et de 1872, sauf qu’un accord a déterminé les limites de l’Afghanistan (du côté de la Boukharie). A moins de nouveaux arrangemens, la Russie a parfaitement le droit, en cas de troubles sur l’Oxus, de passer le fleuve et de châtier les troupes et les provinces de Shire-Ali. » C’est la crainte de contracter un engagement onéreux qui a toujours fait hésiter le gouvernement anglais, parce que la Russie n’admet point qu’il n’y ait pas réciprocité. En commentant le discours prononcé par un des collègues de M. Gladstone, au sujet de l’incident de Penjdeh, le Nord disait, le 1er mars : « M. Cross a raison d’exprimer sa confiance dans le respect de la Russie pour les engagemens actuels au sujet de l’Afghanistan, qui excluent toute agression contre Hérat, mais ces engagemens sont bilatéraux. En les contractant au nom de l’Afghanistan, le gouvernement anglais a assumé la responsabilité de leur observation par l’émir. » Cette prétention est fondée ; mais combien est fragile une paix qui dépend de la conduite de nomades adonnés au pillage !

La situation actuelle est la conséquence de la faute que lord Palmerston commit, en 1838, lorsque, pour empêcher Hérat de retomber au pouvoir des Persans, il humilia et ruina la Perse et jeta pour toujours cette puissance dans les bras de la Russie. Hérat est une dépendance naturelle de la Perse ; aucune frontière apparente ne sépare son territoire du Khorassan, dont il a fait longtemps partie : population, langue, mœurs, croyances, industrie, tout est persan à Hérat. Lord Palmerston enleva donc Hérat à la seule puissance qui pût avoir de l’intérêt à conserver et à défendre cette place. Elle n’a été qu’un embarras pour les émirs de Caboul, parce que ceux-ci ont toujours dû lui laisser une indépendance presque complète, et lui donner pour gouverneur un de leurs fils ou de leurs frères pour n’avoir point de révolte à appréhender. Le fils de Shire-Ali, le vainqueur de Malwand, Ayoub-Khan, y serait encore le maître s’il n’avait essayé de renverser son cousin Abdurrhaman. Il est aujourd’hui réfugié en Perse, mais n’ayant abdiqué aucune de ses espérances, entretenant correspondance avec ses partisans et n’attendant qu’une occasion favorable ou l’appui de la Russie pour ressaisir sa principauté. Pourquoi la Russie chercherait-elle à s’emparer d’Hérat, lorsqu’il dépend d’elle d’y faire régner un allié ? mais il ne lui convient pas en ce moment de laisser accomplir la restauration d’Ayoub, parce qu’elle estime plus avantageux de tenir Abdurrhaman dans l’inquiétude que de lui donner de justes griefs.

Là est l’incurable faiblesse de la position des Anglais. Ils ne sauraient sans folie entreprendre d’annexer l’Afghanistan ; ils ont besoin de pouvoir compter absolument sur le souverain de ce pays, et il est impossible que celui-ci ne trompe pas leur confiance. Shire-Ali leur devait sa couronne ; sans leur appui, il n’aurait jamais pu triompher d’Abdurrhaman, son compétiteur ; il recevait d’eux un large subside et il finit par se déclarer contre eux et par leur faire la guerre. Ils ont rappelé Abdurrhaman de l’exil, ils l’ont mis sur le trône, ils lui ont donné Candahar ; en 1883, ils lui ont garanti ses états par un traité et lui ont assuré un subside annuel de trois millions ; peuvent-ils compter sur sa fidélité, et, à le supposer fidèle, dans quelle mesure peut-il leur être utile ?

Lorsque la guerre a paru possible et même probable, on a voulu s’assurer des dispositions de l’émir, et le vice-roi lui a fait proposer une entrevue. Abdurrhaman a hésité, il n’osait s’éloigner de sa capitale ; il n’avait personne à qui il pût, en toute confiance, laisser le pouvoir en son absence ; il appréhendait de tenter son cousin germain, Izhak-Khan, le compagnon de ses campagnes, dont il a fait le gouverneur des provinces du nord, mais à qui il a refusé Maïmena, et dont il redoute l’ambition. Il se décida, cependant, et l’entrevue eut lieu, le 28 mars, à Rawul-Pindi, dans le Pendjab. Rien ne fut négligé pour flatter l’émir, pour le gagner à l’Angleterre et pour produire une impression sur son esprit. Dès le lendemain de son arrivée, il reçut une cassette contenant 22,000 roupies, pour l’indemniser de ses dépenses. Indépendamment des cadeaux personnels, on lui fit présent d’une batterie de six pièces de campagne, approvisionnées à cent coups, et d’une quantité considérable de sabres et de fusils ; 22,000 hommes de troupes de toutes armes, grand effort pour l’armée anglo-indienne, avaient été réunis pour qu’il les passât en revue et prit une haute idée de la puissance anglaise. Outre une suite nombreuse, le vice-roi avait amené la plupart des hauts fonctionnaires, un certain nombre de rajahs et un des fils de la reine, le duc de Connaught : cependant, dans toutes les cérémonies, la place d’honneur fut attribuée à l’émir. Au durbar, ou réception solennelle, un trône avait été élevé pour lui, à côté de celui du vice-roi. Comment n’être pas flatté de tant d’hommages ? L’attitude et le langage de l’émir furent des plus corrects. Il exprima sa reconnaissance et son respect pour la reine, il lui souhaita de longues années de prospérité ; mais lorsqu’en tête-à-tête avec le vice-roi il fut question de la crise actuelle, l’émir, tout en acceptant le secours des Anglais s’il venait à être attaqué par les Russes, ne voulut point consentir à l’entrée d’un corps de troupes anglaises sur son territoire, alléguant qu’il lui en coûterait immédiatement la confiance et les sympathies de son peuple. Il n’a pas accepté davantage qu’un détachement, même de 500 hommes seulement, vînt tenir garnison dans Hérat : tout ce qu’il concéda fut que le colonel Stewart, avec deux ou trois officiers, vint inspecter les fortifications de cette ville et en diriger la reconstruction ; mais il promit d’y envoyer quelques-uns de ses meilleurs régimens. Abdurrhaman se souvient de son exil et des années qu’il a passées à Samarcande, où il recevait de la Russie une pension de 25,000 roubles. Il suivait avec une attention extrême les moindres événemens qui s’accomplissaient dans l’Asie centrale : il a vu la puissance russe écraser tous ses adversaires et s’avancer toujours par une marche régulière et irrésistible. Pourquoi s’exposerait-il, dans un intérêt étranger, à l’hostilité d’un ennemi aussi redoutable, qui peut, à tout instant, lui susciter des compétiteurs ? Pourquoi irait-il au-devant d’attaques que sa sagacité naturelle et son expérience lui font regarder comme fort improbables ? Pourquoi ne se réserverait-il pas d’être, suivant les circonstances, l’allié aussi bien que l’adversaire des Russes ? Il sait bien qu’il n’est pour les Anglais qu’un instrument qui serait bientôt rejeté, s’il cessait d’être utile : il n’a donc point de reconnaissance à leur garder ; il connaît les sentimens de son peuple pour eux, et il les partage. Un voyageur américain, M. Eugène Schuyler, eut avec lui, à Samarcande, en 1874, un long entretien : « Abdurrhaman, rapporte M. Schuyler, se déclarait certain que la population entière se prononcerait pour lui, parce que Shire-Ali était détesté par tous les Afghans à cause de sa complaisance pour l’Angleterre. Je lui demandai si le subside accordé à Shire-Ali par les Anglais avait quelque influence sur les sentimens des Afghans. II me répondit que, quant à les bien disposer pour l’Angleterre, ce subside n’avait aucun effet, bien qu’il pût exercer une influence sur Shire-Ali personnellement. Les Anglais auraient beau donner à l’Afghanistan la totalité des revenus de l’Inde, le peuple ne les en aimerait pas davantage. Je lui demandai alors si, dans le cas d’une guerre entre l’Angleterre et une autre puissance, les Afghans seraient disposés à se joindre à une attaque contre l’Inde. Il répondit que si l’assurance était donnée aux Afghans qu’une attaque allait être dirigée contre les Anglais dans l’Inde, et qu’ils fussent convaincus que, cette attaque n’était pas dirigée contre l’Inde, mais contre la domination anglaise dans l’Inde, ils y prendraient part volontiers sans aucun subside, et sans qu’il fût nécessaire de les presser beaucoup. » Ces sentimens du peuple afghan pour les Anglais n’ont pas changé, ainsi que l’attestent les précautions qu’il a fallu prendre pour protéger la commission anglaise de délimitation. Dira-t-on que celte répulsion et cette haine s’étendent à tous les infidèles ? Les Russes ne les inspirent certainement pas au même degré, car c’est dans l’Asie centrale elle-même qu’ils ont toujours recruté les troupes à l’aide desquelles ils l’ont conquise ; et ils ont déjà dans leur armée des corps de cavalerie turcomane. Le général Sobolef écrivait dans son célèbre article : « Que les Anglais comparent la façon dont la Russie gouverne l’Asie centrale avec leur administration dans l’Inde, ils apercevront bien vite pourquoi la Russie exerce un tel prestige en Asie et pourquoi les Hindous haïssent la domination anglaise et mettent en la Russie l’espoir de leur délivrance. La Russie laisse aux indigènes pleine liberté de suivre leurs usages, et, non-seulement elle ne surcharge pas ses sujets de nouvelles taxes, mais elle leur accorde les exemptions et les privilèges les plus étendus. L’Angleterre est un vampire qui suce jusqu’à la dernière goutte de sang de l’Inde. » Tout n’est pas exagération dans ce tableau. L’administration russe est certainement un grand bienfait pour l’Asie centrale ; en assurant le rétablissement et l’entretien des canaux d’irrigation, elle a fait renaître l’agriculture presque complètement disparue ; elle a ravivé le commerce par une énergique répression du brigandage ; elle a rendu aux populations une prospérité et un degré de bien-être qu’elles ne connaissaient plus depuis longtemps ; mais le plus grand mérite de l’administration russe aux yeux de ses nouveaux sujets est l’absence de tout esprit de prosélytisme. Le Coran interdit sévèrement toute controverse religieuse, et rien ne blesse plus profondément un musulman que de le provoquer à discuter ses croyances. La Russie veille avec d’autant plus de soin au maintien de la paix religieuse, qu’elle peut, dans une certaine mesure, se considérer comme une puissance musulmane. En Europe, dans les seuls gouvernemens de Samara et d’Orenbourg, elle n’a pas moins de deux millions de sujets musulmans, auxquels elle ne se borne pas à laisser toute liberté pour la pratique de leur religion ; elle les traite sur le pied de la plus complète égalité avec les chrétiens, leur ouvrant toutes les carrières civiles et militaires. Elle en agit de même avec la population du Caucase et du Turkestan. Le colonel Nikhanof, qui a négocié la soumission de Merv, qui en a été le premier gouverneur, et qui commande aujourd’hui la cavalerie sous le général Komarof, est un musulman ; les escadrons cosaques et turcomans placés sous ses ordres ne sont composés que de musulmans. L’armée russe d’Asie n*est donc pas nécessairement considérée comme une armée d’infidèles : aucun scrupule religieux n’interdirait aux Afghans de coopérer avec elle. Joignez-y le prestige de la longue suite de succès qu’elle a remportés ; ajoutez-y, enfin, ce qui n’est pas sans influence sur des peuples fatalistes, une croyance superstitieuse à l’irrésistible destinée de la Russie : voici, en effet, près d’un siècle, qu’Afghans et Turcomans répètent comme une prophétie ce vers de leur poète national Makhdoumkouli : « Ce monde doit un jour appartenir à, la Russie. » C’est en vain que l’Angleterre cherchera à attacher à sa fortune, par des traités et de l’or, les émirs de Caboul : l’amitié du souverain est un roseau fragile dans un pays où dix ans ne s’écoulent jamais sans une révolution. La Russie pourra toujours donner à ce souverain le choix entre son amitié ou la perte de la couronne : or, le jour où un escadron turcoman apparaîtra à la passe de Khyber, l’Inde musulmane tressaillera tout entière, et l’empire anglo-indien traversera une crise plus redoutable encore que la rébellion des cipayes.


CUCHEVAL-CLARIGNY.