L’Aventure de Cutiche

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Ajouter un fac-similé pour vérification, — comment faire ?

Les Annales politiques et littéraires,
20 octobre — 3 novembre 1918.

Jeanne Marais
Dessins d’André Cahard


L’Aventure de Cutiche


L’AVENTURE DE « CUTICHE »

L’étrange cas pathologique qui constitue le fond de cette histoire, n’est nullement inventé. Un célèbre médecin des hôpitaux a pu l’observer et le décrire. C’est de sa bouche que l’auteur a recueilli les particularités scientifiques du récit placé sous les yeux de nos lecteurs.

Nosce te ipsum.



I

Une longue et souple jeune fille fit irruption dans le bureau du docteur Maigret, en criant sur un ton indigné :

— Alors, c’est vrai, ça, papa… C’est moi qui vais surveiller Cutiche ?

Elle trépignait de rage. C’était une mignonne créature, mince, fine, menue, dont les membres frêles s’adaptaient si mal aux mouvements violents, que la colère, exprimée par ce bibelot, devenait une chose comique.

Il fallait voir ce joli visage de brunette aux traits délicats, au sourire encore enfantin, se contracter en crispations grimaçantes, ses sourcils noirs se rapprocher comme deux tirets menaçants au-dessus des yeux bleus si candides.

Elle s’exaspérait, — la voix tremblante, dépitée :

— Non, papa… Tu ne peux pas m’ordonner cela !

Tout à coup, au milieu de sa gesticulation frénétique qui agitait les voiles blancs de son vêtement d’infirmière, elle s’aperçut que son père n’était point seul : dans la pénombre du cabinet se distinguait la silhouette bleu sombre d’un médecin en uniforme. Alors, elle s’interrompit net, immobilisée brusquement, comme une poupée mécanique dont les ressorts cessent de fonctionner.

Le docteur Maigret présenta :

— Ma fille Henriette.

Il ajouta, du ton d’indéfinissable confusion où s’accuse la faiblesse paternelle :

— Dix-sept ans… une enfant gâtée !

Puis, il dit en désignant son visiteur :

— Le major Thiénault qui vient prendre la direction de l’ambulance à la place de notre pauvre Tavernier, malade…

La jeune fille s’inclina devant ce major à trois galons dont la bonhomie souriante et la moustache grise la rassuraient promptement.

Dans cette maison de santé de Neuilly, transformée en ambulance depuis la guerre, elle avait déjà assisté à cet événement : un médecin tombant malade, exténué par les fatigues multiples d’un service exceptionnel, et remplacé d’urgence par un autre chirurgien.

D’ailleurs, Henriette possédait l’assurance précoce des adolescents qui portent le nom d’un homme célèbre : la fille du docteur Maigret, le grand spécialiste des maladies nerveuses, s’était sentie, dès l’enfance, auréolée par la notoriété paternelle.

Le premier mouvement de surprise passé, elle recommença de s’emporter contre le docteur Maigret sans souci de l’étranger qui observait cette scène :

— Non, papa… Tu n’as pas songé sérieusement à m’imposer la corvée de Cutiche ?

Le père riposta avec la douceur tranquille des têtus apathiques :

— Mais si, mon enfant… Et je t’ai donné mes raisons.

Elle soupira plusieurs fois :

— Mon Dieu, mon Dieu !

D’un accent de victime immolée. Puis, tout à coup, cédant à ses manières pétulantes, elle se tourna impétueusement vers le nouveau venu et le prit à témoin avec ce mauvais goût sans-gêne qui pousse les femmes irritées à immiscer un inconnu dans leurs querelles familiales :

— Voyons, docteur : je vous fais juge…

Les deux hommes ébauchaient un sourire en considérant ce joli petit démon insupportable et séduisant dont le costume angélique, le bandeau religieux de jeune nonne rendaient, par contraste, la fureur plus cocasse encore.

Henriette se devina si puérile, si drôle, si gosse entre son père et cet homme qui avait l’âge de son père que, sa colère tombant, elle fut tentée de rire d’elle-même, car elle n’était point sotte. Alors, pour résister à cette envie, la jeune fille se mit à débiter avec une extrême volubilité :

— Dites, docteur : est-ce acceptable, une idée pareille !…. Quand la guerre a éclaté, j’avais seize ans ; j’étais fragile, nerveuse, un peu souffrante… Je voulais néanmoins remplir ici les fonctions d’infirmière, dès que l’ambulance fut installée. Mon père s’opposa à ce désir en alléguant mon état de santé… Cependant, il me permit de l’aider dans la mesure de mes moyens : j’ai classé des paquets d’ouate, déballé des ampoules de chloroforme, des tubes de pharmacie… J’ai déployé un zèle de néophyte dans ces occupations utiles certes, mais secondaires… J’ai patienté un an, deux ans… À la fin, on se lasse d’attendre !… Ma santé est superbe à présent — je suis très solide sous mon apparence délicate ; — mon père se rend à mes raison ; : il m’accorde aujourd’hui ce que je ne cesse de lui demander depuis vingt-deux mois… J’ai enfin le bonheur de penser que je vais pouvoir soigner nos chers blessés !… Et imaginez-vous ce que papa me réservait, pour récompenser mes efforts et ma patience ?… Le soin de m’occuper de Cutiche !… De veiller, de nourrir une bête inconsciente, indigne d’intérêt… Au moment où j’espère me dévouer au chevet d’un soldat héroïque, on me confie Cutiche !… Mon premier malade, c’est Cutiche ! Qu’en pensez-vous, docteur ?

Elle étouffait d’indignation ; sa voix s’enrouait de sanglots étranglés.

Le major Thiénault éprouva le besoin d’obtenir quelques éclaircissements avant de formuler une opinion. Il demanda au docteur Maigret :

— Qu’est-ce que Cutiche ?… C’est votre chien ?

L’irrévérencieuse Henriette éclata de rire au nez du major ; — d’un rire fébrile, saccadé, inextinguible, qui participait de l’attaque de nerfs.

Sentant l’inconvenance de son attitude, elle tâchait à s’arrêter ; mais tous les efforts qu’elle faisait pour se calmer amenaient un nouvel accès.

Elle finit par bégayer, dans un délire d’hilarité rageuse :

— Un chien… Cutiche, un chien !… Mais si c’était mon chien, je l’aimerais !

Elle recouvra son sérieux pour déclarer, en décochant à son père un regard de rancune :

— C’est l’Allemand.

Le major Thiénault dit :

— Ah ! Vous avez ici un blessé prisonnier allemand ?

Henriette répliqua avec vivacité :

— Ce n’est ni un blessé, ni un prisonnier !

Le major fut très surpris. Il interrogea :

— Mais alors… À quel titre est-il soigné chez vous ?

Henriette haussa les épaules et dit d’un air méprisant :

— Demandez à papa…

Le docteur Maigret allait s’expliquer ; la jeune fille lui coupa la parole, pour répondre avec son extraordinaire vélocité de langue :

— Ça, par exemple, c’est une aventure incroyable, inattendue, absurde, qui aboutit à la situation la plus singulière… Et il faut que notre mauvaise étoile nous l’ait envoyée… à nous, plutôt qu’à d’autres !

Le plaisir de parler, de raconter son histoire, la soulageait peu à peu.

Elle continua posément :

— Il y a environ deux ans, quelque temps avant la guerre, mon père fut sollicité d’étudier un cas pathologique tout à fait exceptionnel… Un jeune Allemand atteint de névrose, qui faisait ses études à Paris, était tombé dans le sommeil léthargique… Le correspondant du jeune étudiant le fit transporter dans la maison de santé de mon père. En dépit des soins, l’état du malade restait le même ; le traitement fut borné à soutenir ses forces par des gavages… Or, la guerre éclata, nous plaçant en face d’un problème insoluble, avec cet Allemand qui se trouvait chez nous… De quelle façon le traiter ? Dans quelle catégorie le ranger ?… Un vivant s’expulse ; un mort s’enterre… mais que faire de ce mort vivant ?… Lorsque mon père eut exposé cette étrange situation, on décida que le malade continuerait d’être soigné ici jusqu’à sa guérison : puis serait envoyé dans un camp de concentration, quand on le jugerait suffisamment rétabli… Ce sommeil extraordinaire se prolongea d’une façon inusitée… Il a dormi près de deux ans… À plusieurs reprises, des savants, des grands médecins sont venus examiner notre phénomène…

Et la jeune fille, de nouveau surexcitée, s’énervait :

— Seulement, l’histoire se complique d’une manière terrible… Le voici qui sort enfin de sa léthargie. Et c’est moi que papa choisit, juste à ce moment-là, pour veiller sur son pensionnaire ! À la rigueur, je me serais résignée à vivre auprès de cette chose inanimée… Mais soigner avec les égards dus à tout malade un être dont la moindre parole va me froisser douloureusement, blesser, insulter mes sentiments… Ce serait au-dessus de mes forces !

Le docteur Maigret répondit sans s’émouvoir :

— Je t’ai donné de bonnes raisons, Henriette, et si tu étais raisonnable, tu les admettrais sans protester… Les infirmières professionnelles attachées à ma clinique sont toutes occupées par des malades, dont l’état nécessite des soins expérimentés… Je ne puis donc en prendre une pour remplacer celle qui vient de me faire défaut. Quant aux infirmières bénévoles qui, depuis le premier jour, se sont consacrées à nos blessés, ai-je le droit de faire appel à leur dévouement ? Elles appartiennent à l’ambulance militaire : je ne peux leur demander de soigner un de mes malades particuliers… et quel malade ! J’ai donc pensé à toi, pour suppléer la garde qui est partie et accomplir le service de jour auprès de lui.

Henriette s’écria avec un cynisme ingénu :

— Ce n’est pas dans l’intention de t’aider, toi personnellement, que j’ai voulu être infirmière !… Moi aussi, j’appartiens à l’ambulance militaire.

Le docteur Maigret répliqua :

— Eh bien ! puisque tu as pris le major Thiénault pour arbitre, prions-le de bien vouloir trancher la difficulté…

La jeune fille eut sur les lèvres un rapide sourire, sûre d’être approuvée par galanterie ; et elle dit gaiement :

— Oui, docteur : donnez-moi votre avis… Je vous promets de m’y conformer afin de faire exception à ma règle : d’habitude, je ne suis que les mauvais conseils.

Le major Thiénault déclara d’une voix un peu lente :

— Mademoiselle, nous vivons dans une époque qui nous inspire le sens du devoir. En souhaitant de vous employer de votre mieux dans cet hôpital, vous avez obéi à cette instigation. En vous proposant une tâche ingrate, votre père agit suivant la même pensée. Entre toutes les femmes enrôlées ici par une fraternité charitable, il estime que c’est à sa fille — justement parce qu’elle est sa fille — d’offrir l’exemple de l’abnégation en acceptant de soigner un homme dont la nationalité excite un sentiment de répulsion légitime. Parmi les lieutenants qu’un général a sous ses ordres, c’est d’abord à son fils qu’il confie les missions périlleuses ; durant cette guerre, plus d’un chef — et j’ai le nom du grand chef sur les lèvres, — l’a prouvé douloureusement. Quand on a l’honneur d’être la fille du maître, on doit choisir la mauvaise part : voilà ma réponse, mademoiselle.

— Vous avez raison, dit la jeune fille d’un air pensif.

Les paroles qu’elle venait d’approuver étaient celles-là mêmes qui l’avaient révoltée, prononcées par son père. Mais elles prenaient une valeur inconnue dans la bouche du major Thiénault. Et quand le son d’une voix étrangère avait suffi à calmer sa rébellion, Henriette s’imaginait de bonne foi obéir à une suggestion nouvelle.

Résignée, elle se contenta de grogner :

— Seulement, ça va me sembler dur… Pendant que les autres auront de vrais blessés, devenir l’infirmière d’un Allemand qui se moquera intérieurement de ma sotte bonté…

— Vous la lui témoignerez néanmoins… Est-ce parce qu’il est Allemand que vous devez cesser d’avoir une conscience française ?

La jeune fille, ébranlée, eut une moue dubitative ; mais elle resta docile.

Le major échangea un sourire avec le docteur Maigret ; puis, voulant profiter de l’ascendant passager qu’il exerçait sur cette jeune cervelle, il poursuivit :

— Il s’appelle Cutiche, votre futur malade ?

Henriette s’égaya. Elle rectifia :

— Il se nomme Max Küttig… Un jour que mon père dictait ce nom à l’une de nos gardes, celle-ci, trompée par la prononciation, écrivit naïvement « Cutiche » sur le tableau du malade… du coup, le surnom de ce dernier était trouvé.

Le major Thiénault reprit :

— Eh bien ! mademoiselle, je vous conseille de traiter « Cutiche » avec la sotte bonté qui est le privilège de notre race… Oui, je comprends voire déception… Vous êtes désappointée de commencer votre œuvre par un aussi pénible début. Mais dès que vous aurez surmonté ce sentiment de répugnance, dites-vous bien que l’infirmière ordinaire, en soignant ceux qui ont défendu le pays, ne fait que payer sa dette de femme envers l’homme combattant : qui, des deux, doit remercier l’autre ?… Tandis qu’en accomplissant votre mission rebutante, vous aurez la satisfaction plus haute du sacrifice…

Il ajouta familièrement :

— Ce sera votre fiche de consolation, mademoiselle.

La jeune fille, mi-soumise, mi-gouailleuse, hochait la tête.

Elle conclut, avec sa verve primesautière :

— Bah ! Vous savez… En général, une fiche de consolation, c’est une consolation dont on se fiche !

(À suivre)
JEANNE MARAIS.



II


En envisageant tous les désagréments de l’épreuve qui lui était imposée, Henriette n’aurait jamais prévu le plus singulier.

Semblable à l’homme de la légende d’Irving, Max Küttig sa réveillait sans avoir conscience de son état, sans soupçonner la durée du temps écoulé.

Il reprenait l’usage de ses facultés et le sens des choses telles qu’il les avait laissées en 1914. Le mouvement de sa vie, interrompu à cette date, recommençait à fonctionner — à la façon d’une horloge arrêtée qu’on remonterait soudain, mais en oubliant de la mettre à l’heure actuelle.

Ce ressuscité allait agir et penser avec deux ans de retard.

Et le docteur Maigret, tenant à ménager la faiblesse, l’extrême nervosisme du malade, avait décidé de le laisser provisoirement dans l’ignorance des événements ; afin d’éviter le danger d’une commotion trop vive pour cet organisme déprimé.

Il résultait de cette situation anormale une gêne inattendue, insurmontable, presque un supplice, pour Henriette.

Cet homme, qu’elle haïssait comme un ennemi bien qu’elle le soignât avec charité, conservait l’illusion d’être là ainsi qu’un client quelconque du docteur Maigret. Il continuait de manifester l’indépendance, les caprices, la familiarité d’un malade qui se sait tous les droits des faibles.

Il exprimait librement ses sensations, ses sentiments ; sans se douter du malaise qu’il causait à son infirmière en lui témoignant l’affectuosité des convalescents.

La douceur et la pitié d’Henriette lui donnant le change, il ne sentit point, les deux premiers jours, l’éloignement qu’il lui inspirait. Quoique la jeune fille s’interdît d’avoir avec lui des causeries prolongées, il était attiré vers elle. Cette présence féminine devenait sa seule distraction pendant les heures fastidieuses d’attente qui précèdent la guérison.

Max Küttig était un jeune homme de vingt-deux ans au facies morbide : le visage émacié, le teint pâle ; les cheveux ternes, d’un blond indécis ; le front bombé au-dessus des yeux gris dont la mobilité inquiète révélait une nature impressionnable.

Il vivait dans un état de torpeur craintive, secoué parfois de réactions nerveuses ; paralysé d’angoisse par la honte de son mal, la peur qu’il ne reprît sa chair, ses muscles, son cerveau, le terrassant à l’improviste. La moindre céphalalgie l’affolait. Il luttait contre la menace sournoise qui habitait son corps.

L’entrée d’Henriette chassait l’effroi.

La grâce fraîche de la jeune fille exerçait cette salutaire influence de la jeunesse saine sur la jeunesse débile. En la voyant s’activer autour de lui, légère, alerte, pleine de vitalité, Max avait l’espoir de retrouver bientôt cette force de l’adolescence, cette carnation d’un sang pur, cette souplesse des membres agiles.

Le soulagement qu’elle lui procurait excitait chez le convalescent une sympathie grandissante à l’égard d’Henriette. Comme il jouissait d’une sensibilité excessive due à son état, il perçut enfin la sourde aversion qui se cachait sous la compassion de sa petite infirmière. Lorsqu’il traduisait ses impressions par ces exclamations enfantines des malades :

— Je suis content d’être ici…

Ou bien :

— C’est vous qui me guérissez : il faut rester toujours avec moi !

Au lieu de lui répondre amicalement, Henriette paraissait embarrassée et s’absorbait dans une méditation farouche. Il finit par lui demander :

— Pourquoi êtes-vous triste, mademoiselle Henriette ?

Elle laissa échapper :

— Je pense à des malades qui sont au loin, parqués comme des bêtes, dans l’abandon et dans la saleté, privés de soins et de nourriture…

Ne pouvant comprendre, il répliqua :

— Oui : c’est une chose pénible que la pauvreté… Mais il serait impossible à la meilleure volonté de venir en aide à toutes les misères.

Il déclara en déguisant timidement son aveu sentimental :

— Quand je serai rétabli, je terminerai mes études à Paris ; je réglerai les intérêts que j’ai là-bas, à Dresde, et je me fixerai définitivement en France. Je n’ai aucun parent en Allemagne : j’ai perdu les miens… Et j’aime votre pays…

Interloqué, il surprit le geste d’horreur qu’esquissait Henriette. Elle constatait une fois de plus — et la guerre abominable rendait cette constatation plus saisissante — cette prédilection, déconcertante d’hypocrisie, cette admiration inconsciente pour le Latin, où se dissimule l’hostilité héréditaire du Germain.

Et Henriette songeait, révoltée : « En quel cri de joie brutale se changeraient ses protestations d’amitié, si je lui apprenais brusquement que ses compatriotes ont dévasté une partie de notre territoire ! »

Cependant, elle voulait épargner au jeune Saxon une révélation qui lui causerait la cruelle émotion de se réveiller en plein cataclysme après s’être endormi au pied de l’Etna ; et d’être un ennemi parmi des ennemis.

Elle réprimait ses mouvements d’indignation en se rappelant que celui dont elle avait la garde n’était qu’un malade irresponsable. Et que d’énergie il fallait à la jeune fille pour arriver à se dominer, quand des incidents quotidiens irritaient sa sensibilité frémissante : l’accent tudesque, très prononcé, avec lequel Max parlait un français très pur ; des phrases, des souvenirs jetés au hasard dans la conversation et créant fortuitement des allusions douloureuses. Max, lui racontant un voyage qu’il avait fait en France, disait innocemment : « Nous avons traversé Reims, mais nous n’avions pas le temps de visiter la cathédrale… je l’ai regretté. »

À présent, une force nouvelle empêchait Henriette de déposer le fardeau de son rôle pénible. Elle voulait le remplir, le souffrir jusqu’au bout, par une sorte de sadisme évangélique qui lui suggérait cette réflexion : « Je comprends pourquoi mon père m’a confié ce devoir : seule, une femme de sa famille pouvait avoir le courage de lui rendre ce service-là. »

Max l’étudiait avec cet esprit d’observation tenace que possèdent les convalescents. Il cherchait à quoi attribuer cette étrange antipathie qu’il croyait injustifiée.

Peu à peu, un sentiment d’appréhension s’emparait de lui. Impressionné par une espèce d’énergie ambiante, ce névrosé, que le mal avait doué d’une émotivité télépathique, avait la prescience d’un drame obscur. Sous l’action de cette anxiété imprécise, il déplora son isolement.

Le troisième jour, il questionna Henriette :

— Pourquoi monsieur Hubertin n’est-il pas encore venu me voir ?

M. Hubertin était le correspondant parisien de l’étudiant allemand, et l’ami du docteur Maigret. Depuis le début de la guerre, il était mobilisé.

La jeune fille répondit étourdiment :

— Monsieur Hubertin ?… Il est au Mort-Homme !

— Où ?

Elle se ressaisit, pour riposter ironiquement :

— Il fait un voyage d’affaires dans la région de Verdun.

Toutes ces choses paraissaient bizarres au jeune Küttig. Il les aurait méditées longuement si un événement imprévu, extraordinaire, n’était venu changer, dès le lendemain, le cours de ses préoccupations.

Les premières chaleurs de l’été alourdissaient l’air, enveloppant cette paisible propriété de Neuilly d’une atmosphère torpide, d’une béatitude alanguie.

Juin verdoyait à la pointe des jeunes pousses, au tapis du gazon, allumant çà et là quelques lueurs d’émeraude parmi les arbres ensoleillés. L’odeur pénétrante de l’herbe se mêlait à la tiédeur de l’air. Sur les arbres vêtus de neuf, d’invisibles oiseaux bavardaient, d’une branche à l’autre, leurs gazouillis, leurs pépiements aigus.

Max s’était fait étendre sur une chaise-longue, près de la fenêtre ouverte pour aspirer la vie nouvelle qui montait du jardin.

Tendant ses longues mains fuselées vers le rayon de soleil qui traversait d’une clarté rosâtre les phalanges visibles sous la peau décharnée, Max s’extasiait devant la douceur de l’éden comme il s’était extasié devant la jeunesse d’Ève.

Il savourait la joie de sa résurrection. Il parlait peu.

Il s’absorbait dans un recueillement plein de sensations exquises.

Parfois, lorsque Henriette se trouvait là, il lui posait quelque question banale et peu fatigante sur le paysage environnant :

— Cette belle allée pleine d’ombres vertes, au delà du jardin, qu’est-ce que c’est ?

— C’est le boulevard du Château.

— Cette résonance de cloche lointaine qui vibre dans l’air ?

— Il y a un enterrement, ce matin, à Saint-Pierre.

Max murmurait :

— Quand le temps est si délicieux, il ne semble pas que le son d’une cloche puisse nous annoncer la mort.

Henriette le regardait profondément.

Cet après-midi, Max, penché à sa fenêtre, aperçut dans le jardin un soldat qui faisait le tour de la pelouse, appuyé sur des béquilles, la jambe gauche pendant, inerte, sans toucher terre.

— Oh ! un homme auquel il est arrivé un accident.

Max avait formulé cette réflexion avec l’indifférence égoïste d’un malade qui se désintéresse totalement des maux d’autrui.

Soudain, un spectacle inattendu requit son attention.

Le soldat blessé était rejoint maintenant par des camarades. Chacun de ces hommes portait le signe d’une infirmité : l’un était amputé d’un bras, l’autre avait le pied coupé ; un troisième, guidé par une infirmière, avançait avec la démarche automatique des aveugles.

Glacé de surprise, le jeune Saxon réfléchissait.

Il examinait avidement ces blessés, groupés au milieu du parc.

Et, tout à coup, il comprit… Il comprit qu’on était en guerre, parce que ces hommes — la plupart atrocement mutilés — avaient une figure joyeuse… Ils riaient, ces manchots, ces estropiés, avec la gaieté juvénile de ceux qui ont connu l’enfer. Orphée devait rire de ce rire-là en sortant de l’Érèbe. Le souvenir de l’horrible porte en soi la joie de vivre.

À ce moment, Henriette entrait dans la chambre.

Max se tourna vers elle ; puis, l’index braqué dans la direction de la pelouse, il balbutia :

— Mademoiselle… Qu’est-ce que c’est ?… Que signifie ?…

Henriette s’avança vivement et regarda par la fenêtre.

À la vue des blessés qui provoquaient les questions d’un Allemand, la jeune fille éprouva un sentiment indéfinissable de tristesse, de regret et de désespoir. Elle perdit la notion de l’équité et se jugea infâme d’avoir soigné un ennemi, à deux pas de ces victimes de l’ennemi. Elle éclata en sanglots.

Elle pleurait convulsivement, le cœur plein d’émotion ; son corps tremblait, agité de hoquets ; ses cheveux dénoués tombaient sur ses yeux ; et ses mains écartaient les mèches éparses, du même geste qui essuyait ses paupières mouillées.

Max Küttig la contemplait pensivement.

Il ne doutait plus. Ce que le rire épique des mutilés lui avait révélé, les larmes d’Henriette le lui confirmaient.

La France était éprouvée par une guerre. Contre quel pays ?

(À suivre)
JEANNE MARAIS.

(Dessin de André Cahard).



III

La France, en guerre… Contre quelle nation ? se répétait Max Küttig.

Un soupçon pénible envahit le jeune homme ; il faillit deviner toute la vérité. Il rassemblait tant bien que mal ses souvenirs de politique générale datant d’avant sa crise léthargique… Voyons… En 1914… Mais, tout de suite, Max abandonnait ses conjectures, ne voulant rien savoir, rien prévoir, cédant à la philosophie de l’autruche. On était en juin 1916 : depuis deux ans, la situation européenne avait dû se modifier, les intérêts se déplacer… le Maroc… les Balkans… autant de conflits oubliés… qui sait ?

Et Max se rassurait en évoquant le dévouement, la douceur, la commisération de son infirmière : eût-elle été si bonne envers lui au cas où, par malheur…

Même les sautes d’humeur de la jeune fille s’expliquaient, maintenant : elle avait sans doute un parent, un frère, un amoureux au feu… elle s’inquiétait. Et voilà pourquoi, certains jours, elle le soignait avec des yeux sombres.

Max se rapprocha d’Henriette et lui dit tendrement :

— Oh ! Mademoiselle… Combien je comprends votre chagrin !

La jeune fille eut un mouvement de violence nerveuse.

Il poursuivit, d’une voix anxieuse :

— Contre qui êtes-vous en guerre ?

Henriette se redressa brusquement, le foudroyant du regard… Mais soudain, elle le vit, son chétif ennemi : apeuré, hésitant, encore si faible, ayant peine à se tenir debout ; les membres grêles, le visage amenuisé… C’était le dégénéré voué à tous les troubles névrotiques, le MALADE, le malade anonyme sans condition sociale et sans nationalité.

Elle pensa, en un éclair : « je n’ai pas le droit de parler… Que dirait papa ?… Il me reprocherait d’avoir manqué à mon devoir d’infirmière… Et pourtant, que faire ?… Il faut répondre immédiatement, sans ménagement, sans préparation… »

Max Küttig répétait avec une intonation douloureuse :

— Contre qui se battent les Français ?

Alors, affolée, apitoyée, perdant son sang-froid, ne sachant ce qu’elle disait sous le coup de sa frayeur et de son émotion, elle répliqua subitement :

— Contre les Anglais !

— Ah ! s’exclama tranquillement le jeune Allemand, satisfait d’être renseigné.

Il ne s’étonnait point. Il interrogea simplement :

— Et pour quel motif ?… Ce n’est pas vous qui avez souhaité cette guerre ?

— Oh ! non, cria Henriette.

Devant le calme de « Cutiche », elle comprenait la sottise qu’elle venait de commettre. Comment s’en tirer, à présent ? Max continuait déjà :

— Pourquoi l’Angleterre, nation pacifique et presque votre alliée, a-t-elle voulu cette chose atroce ?

Et il s’écriait, avec un peu d’emphase.

— Ô peuple stupide !… La guerre est une absurdité navrante.

Henriette le considérait avec surprise. Un désir vague, une curiosité grandissante primaient la crainte que lui inspirait l’état du jeune homme.

Elle dit :

— Vous pensez cela !

Se méprenant à l’accent de la jeune fille, il répliqua :

— Vous ne pouvez admettre ces idées parce que vous êtes une créature éblouissante de santé et que votre nation fut dans l’histoire une nation guerrière prompte à s’enthousiasmer pour ses conquérants… Vous ne voyez pas la misère du charnier, parce que vous vous tournez vers le soleil. La Gloire touche le ciel avec son front, mais sa robe trempe dans la boue sanglante…

Il reprit d’une voix profonde :

— Moi je hais la guerre de toute mon âme de malade déjà trop près du néant pour ne pas abhorrer la force qui anéantit…

» L’affreuse bêtise des hommes qui ont inventé les armes, les explosifs, tous les engins destinés à supprimer formidablement un souffle si fugitif !

» L’humanité s’inquiète surtout d’abréger la durée de l’existence en abrégeant l’espace et la distance ; et des moyens de détruire la vie — comme pour concourir instinctivement au but de la nature : à l’incessante destruction. La lutte pour la vie, ce n’est qu’une lutte pour la mort.

» Pas un de ces hommes ne s’est donc vu un jour au bord du tombeau puisque aucun ne songe à user de la science pour combattre le mal, le temps, la vieillesse, et retarder ces étapes de la route macabre ! »

Max Küttig baissait la tête, d’un air accablé.

Henriette l’examinait avec étonnement. Cette file de savant, grandie dans une atmosphère de conversations scientifiques enregistrées machinalement par sa cervelle féminine, raisonnait aujourd’hui avec ces arguments qui se levaient du fond de sa mémoire : « Voilà le phénomène habituel que nous offre l’intelligence isolée opposée à la sottise des foules. Que « Cutiche » se trouve demain au milieu de ses compatriotes, qu’il respire l’air natal, et il ne sera qu’une brute de plus, emportée dans un délire collectif, ne croyant qu’à l’œuvre de l’épée. »

Elle prononça malgré elle :

— Si vous jugez ainsi la guerre — la guerre pure et simple — quels mots inventerez-vous pour flétrir les crimes d’un adversaire qui, afin de vaincre par surprise, imagine cet expédient sinistre : le combat chimique et répond aux attaques loyales par les nuages de gaz suffocants qui asphyxient les combattants, les jets de liquides corrosifs qui affolent de douleur et brûlent affreusement…

Max interrompit :

— C’est invraisemblable : ces choses se passent dans les romans scientifiques à l’usage de la jeunesse.

— Ces choses se passent en Argonne, en Champagne…

— Quoi ! s’exclama le jeune homme. Les Anglais occupent la Champagne ?

Il paraissait atterré de stupéfaction. Il murmura :

— Comment sont-ils parvenus à réussir leur débarquement ? Que faisait votre armée ?

La jeune fille ne songeait plus qu’à tenter une étrange expérience… L’Allemagne allait juger l’Allemagne, sans se douter que le miroir lui renvoyait sa propre image… Nosce te ipsum.

Henriette répondit d’une voix mordante :

— Notre armée n’était pas préparée à cette agression. Ils avaient envahi notre territoire sans déclaration de guerre.

Max objecta doucement :

— Vous êtes injuste, d’une injustice bien féminine, mademoiselle. Moi non plus, je n’aime pas les Anglais, car ils font à mon pays une fâcheuse concurrence commerciale ; mais je reconnais que c’est un peuple plein de droiture, incapable d’employer de tels procédés contre l’honneur… Vous devez dénaturer les événements par une interprétation maligne ?…

— Et lorsqu’ils coulent les navires marchands sans avertissement ; lorsque leurs sous-marins torpillent les paquebots, sacrifiant des passagers innocents : des femmes, des enfants ; des victimes des pays neutres : Américains, Suédois, Hollandais… Direz-vous que j’interprète inexactement les faits en face du fait même ?

— Oh ! Est-ce possible…

— Quand leurs zepp… Quand leurs dirigeables, survolant Paris, viennent bombarder ses quartiers endormis, sans autre but que le meurtre et l’effroi, en vrais assassins qui profitent de l’heure nocturne… Oh ! Comment vous, dont le sommeil était abrité à ces moments-là sous la protection d’un toit français, comment ne vous êtes-vous pas réveillé soudain de votre léthargie, hérissé d’horreur, au bruit des bombes qui tuaient les nôtres.

Et la jeune fille répétait nerveusement :

— Que dites-vous de cela ?… Que dites-vous de cela ?

Aussi surexcité qu’elle, Max s’écria :

— Je dis, je dis… Qu’a fait l’Allemagne ?

— Hein ?

Sans remarquer le mouvement d’Henriette, il continuait :

— Qu’a fait l’Allemagne ? Elle n’a pu laisser accomplir ces monstruosités sans intervenir ?… Le gouvernement allemand a dû protester au nom des neutres ?… Et qui sait… s’interposer peut-être, pour faire cesser ces ignominies… Vous vous taisez, mademoiselle ? Vous craignez de m’émotionner en m’apprenant que mon pays, aussi, s’est mêlé à ces conflits ? N’ayez pas peur… Je suis calme. Je veux savoir la vérité.

Henriette murmura avec effort :

— L’Allemagne est resté… ce qu’elle était.

— Ah ! fit Max, déçu.

Il reprit, après une pause :

— Comment peut-on demeurer indifférent devant la crise de folie générale qui semble avoir détraqué le génie d’un peuple, comme elle détraque le cerveau d’un individu ?… Car la guerre actuelle n’a pas de sens. J’ignore quel est l’homme d’État qui a précipité vos ennemis dans cette aventure, mais son geste fut celui d’un agresseur qui frappe à l’aide d’un couteau sans manche : il se blesse autant que l’adversaire. Toute guerre entraîne la ruine des belligérants, vainqueurs ou vaincus : et c’est un peuple riche, actif, prospère, tenant le sceptre des affaires et du commerce, qui eût déchaîné sciemment le monstre de la misère humaine ? Il y a là un signe de démence. Mais autre preuve : il conduit cette guerre absurde d’une manière abjecte. À ses yeux, la science moderne n’aura servi qu’à perfectionner l’ancestrale cruauté des primitifs. Et le peuple qui raisonne ainsi, mon Dieu ! est-ce bien le peuple qui a donné naissance aux grands philosophes tels que Bacon, Locke, Hume… à des poètes admirables comme Dante Rossetti et Tennyson… Oh ! mademoiselle Henriette, je suis heureux de n’être pas Anglais.

Puis, changeant de ton, il supplia :

— Mademoiselle, je vous en prie, envoyez-moi chercher, chez un libraire, le Berliner Tageblatt, la Post… tout ce qu’on pourra trouver… Je veux lire des journaux allemands, connaître l’opinion allemande sur cette incroyable guerre…

Il était hors de lui.

« Eh bien ! j’ai commis une belle maladresse ! » pensa Henriette, consternée par l’agitation fébrile que manifestait « Cutiche ».

Elle fit appel à son autorité d’infirmière :

— Vous ne devez pas lire… Cela vous fatiguerait.

— Oh !… Les journaux ?

— Même les journaux… Mon père l’a défendu.

— Ah ! bon… Voici justement le docteur.

Max saluait joyeusement l’entrée du docteur Maigret qui venait visiter son malade. En voyant son père, Henriette frémit ; ses lèvres remuèrent, sans parvenir à prononcer une parole. Et, toute bouleversée, la jeune fille quitta brusquement la pièce, abandonnant le patient au docteur, comme une petite infirmière novice qui se sauve pour ne pas voir l’opération.



IV

Aussitôt, Max s’écria :

— Docteur !… N’est-ce pas que vous m’autorisez à lire les journaux ?

En l’écoutant adresser une pareille demande sur un pareil ton de trouble impatient et d’angoisse impérieuse, le docteur Maigret comprit qu’il s’était passé un événement insolite.

Le jeune Küttig insistait :

— Vous comprenez bien, qu’après la terrible nouvelle que je viens d’apprendre, la fatigue d’une lecture quotidienne sera moins préjudiciable à ma santé que ne le serait une incertitude permanente au sujet ce cette guerre…

— Ah !… Ma fille vous a mis au courant ?

— Oui, docteur. J’avais vu vos blessés dans le jardin ; alors, elle m’a dit…

— Il fallait bien en arriver là, un jour, murmura le médecin. On ne pouvait vous cacher éternellement la situation.

Max dit d’un ton affectueux :

— Soyez sûr, docteur, que je plains beaucoup la France.

Cinglé, le docteur Maigret prit cette phrase pour une grossièreté. Ainsi, lorsque le jeune homme insista :

— Je puis lire les journaux ?

Il riposta avec sécheresse :

— Je n’y vois aucun inconvénient.

— Je voudrais des journaux allemands, tout de suite…

Le docteur eut un ricanement :

— Des journaux allemands ?… Il serait trop difficile de s’en procurer séance tenante, mon ami. Mais s’il vous déplaît de lire des feuilles françaises, je peux vous faire monter sur l’heure la Gazette de Lausanne ou le Journal de Genève : on les reçoit ici…

Le docteur Maigret abrégeait sa visite.

Quelques instants plus tard, un domestique apportait à « Cutiche « les journaux annoncés.

À peine le jeune homme eut-il déplié l’une des feuilles qu’il aperçut ces titres, en manchettes :

NOUVEL ATTENTAT ALLEMAND : UN NAVIRE ANGLAIS COULÉ PAR UN SOUS-MARIN.

RAID MANQUÉ : TROIS ZEPPELINS, SE DIRIGEANT SUR DUNKERQUE, ONT ÉTÉ POURCHASSÉS PAR LES AVIONS FRANÇAIS.

Une révolution foudroyante s’opéra dans cet être affaibli, débilité par la plus rare des maladies nerveuses. En trois jours, des surprises effarantes avaient bouleversé son cerveau fragile. Il se réveillait d’un sommeil de deux ans pour entrer dans un cauchemar éveillé : sa raison vacillait.

Le sentiment qui surnagea fut une terreur, une peur d’enfant à l’idée d’être seul — Allemand — livré, désarmé, aux Français victimes des siens. Sa conception boche ne pouvait supposer de magnanimité à l’adversaire et n’envisageait que la perspective de représailles cruelles.

Qu’allait-on lui faire ? Il redouta qu’on ne l’eût soigné jusqu’à son réveil que pour lui ménager quelque châtiment, — effectif ou moral, — une fois qu’il aurait recoure sa lucidité.

L’effroi de ce qu’il savait et les affres de l’inconnu achevaient de l’affoler… Il éprouva comme une intolérable angoisse de vivre…

Le vertige macabre est le processus normal de la névropathie.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Au matin, le jardinier trouva le corps du jeune homme étendu sur une plate-bande ; il s’était jeté par la fenêtre. Bien que sa chambre ne fût située qu’au troisième étage de la maison, il avait eu la chance de se tuer sur le coup.

Max avait laissé sur sa table, à l’adresse d’Henriette, cet adieu bref :

« Je me suicide, parce que j’ai le dégoût du mal qui est en moi. »

Et l’on ne sut s’il avait voulu désigner sa névrose, — ou sa race.


FIN
JEANNE MARAIS.

(Dessin de André Cahard).