L’Aventure de Jacqueline/Texte entier

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95 Cent.s



L’Aventure de Jacqueline


par


Jeanne MARAIS



M. VERMOT _ Éditeur, Paris


JEANNE MARAIS




L’Aventure de Jacqueline


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ROMAN


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PARIS


M. VERMOT, ÉDITEUR


6 et 8, Rue Duguay-Trouin



1919




LES ROMANS MODERNES



Paraissant le 10 et le 25 de chaque mois



REPRISE DE CETTE COLLECTION SUSPENDUE PENDANT LA GUERRE



Il reste de l’ancienne Édition :
Hors Série

Napoléon pour tous les Français Commandt Cl. Berget.

La Terreur (quelques détails vécus et inédits) Jules Mazé.

Carnet d’un Combattant Jules Mazé.


NOUVELLE ÉDITION


1. L’Étrange idylle. Georges Montignac.

2. Patatras ! Maurice Vaucaire.

3. La Fille de l’Inconnu Paul d’Ivoi.

4. Comme dans un Rêve Guy de Téramond.

5. La Fleur effeuillée Daniel Riche.

6. L’Aventure de Jacqueline Jeanne Marais.


Prochain Roman à paraître :

7. La Fille de la Forêt. Jules Mazé.


NOTA. — Les lecteurs éloignés de tout centre comportant un libraire peuvent s’assurer le service régulier des ROMANS MODERNES par poste. Demander les conditions à M. VERMOT, Éditeur, 6, rue

Duguay-Trouin PARIS-6e.
L’Aventure de Jacqueline




PREMIÈRE PARTIE


I


— Monsieur Bertin !… Je parie que mon chapeau n’est pas prêt ?

— Mais si, Madame… Mademoiselle Anaïs ! Descendez à la manutention et voyez si le béguin de Mme la comtesse de Luxeuil est terminé…

— Monsieur Bertin : cette forme ne me va pas du tout !

— C’est la garniture qui vous fait cet effet-là, Madame… À la place du chou de velours, il faudrait un petit nœud de tulle. Mademoiselle Héloïse ! Passez-moi donc la pièce de tulle amarante…

M. Bertin, le célèbre modiste de la rue de la Paix — Aimé Bertin, modes et fourrures — s’empresse autour de ses clientes. C’est la rentrée d’octobre. Les maisons de modes s’apprêtent à lancer les nouveautés de la saison 1912-1913. Les élégantes, de retour à Paris, veulent exhiber les premières ce qu’il sera chic de porter pendant l’automne ; et, par cette fin d’après-midi, les salons illuminés du coquet magasin sont bondés de femmes en toilettes pimpantes, qui jacassent toutes à la fois, sur tous les tons, dans toutes les langues ; ayant l’air — avec leurs robes de toutes les couleurs et leurs jargons discordants — de perruches de tous les pays, réunies en quelque Babel de frivolités.

Voltigeant d’une cliente à l’autre ; décidant les hésitantes ; apaisant les nerveuses ; flattant les grincheuses ; encourageant les enthousiastes qui achèteraient la totalité des marchandises, M. Bertin assiste ses vendeuses, surveille son comptable ; rectifie la courbe d’un fil de laiton ; chiffonne de ses doigts habiles un papillon de mousseline de soie, sous les yeux de l’ouvrière attentive qu’il a fait appeler au magasin ; puis, bondit soudain au comptoir afin d’acquitter une facture ; se prodiguant à droite et à gauche, vif, souple, infatigable, le regard perçant et le geste preste.

Aimé Bertin est un homme entre deux âges : on lui donnerait environ trente-neuf ans ; il en a quarante-huit, en réalité. Svelte, soigné, les traits fins et les cheveux encore blonds, il conserve la jeunesse des hommes actifs dont les affaires sont florissantes. Depuis quinze ans, cet artiste bizarre, que la nature se plut à douer d’un talent essentiellement féminin, dirige avec succès l’une des maisons les mieux achalandées de Paris. C’est lui qui dessine tous ses modèles, qui combine les mélanges de coloris, l’originalité des formes ; sa façon est renommée et copiée : il possède le génie de la fanfreluche ; bref, Aimé Bertin tient le sceptre dans le royaume des futilités.

Ce soir, il constate avec satisfaction l’affluence des clientes.

Près de la vitrine, miss Maud, la vendeuse anglaise, baragouine ses pépiements d’oiseau pour faire l’article à deux ladies hautaines qui tripotent des étoles de renard ; tandis que Mlle Laura, qui parle l’italien et l’espagnol, a parqué devant une glace à trois faces une demi-douzaine de jeunes Argentines, qui ont d’identiques frimousses brunes où scintillent les prunelles noires. Des Parisiennes circulent rapidement, alertes, fébriles ; choisissant elles-mêmes les chapeaux, avant qu’une vendeuse ait eu le temps d’accourir.

Au fond du magasin, assise derrière une petite table, une jeune fille de vingt ans — tête nue, mais vêtue plus élégamment que les employées — lit avec intérêt un volume de format copieux. De temps en temps, elle s’interrompt, regarde devant elle, puis revient à son bouquin. M. Bertin considère tendrement cette blondine au teint rosé : sa fille Jacqueline. Par un contraste assez piquant, cette gamine élevée au milieu des chiffons s’est toujours montrée réfractaire au commerce des modes. Son esprit avide de penser s’est porté vers la lecture, s’alimentant au hasard ; abordant, tour à tour, les études sérieuses et les œuvres légères. Néanmoins, Jacqueline, intelligente et instruite, s’efforce d’aider son père : elle connaît suffisamment l’allemand pour servir d’interprète, le cas échéant ; et elle guette les clientes teutonnes, tout en dévorant des romans.

Au dehors, les passants — silhouettes noires dans la nuit tombante — se profilent sur la glace de la devanture avec une apparence falote d’ombres chinoises. L’un d’eux s’arrête en face de la porte, médite un moment devant l’enseigne aux lettres d’or : Aimé Bertin, modes et fourrures, et pénètre à l’intérieur du magasin, comme attiré par cette perspective de pièces lumineuses où des guirlandes de fleurs électriques, reflétées par une enfilade de miroirs, projettent leur clarté joyeuse sur la grâce des choses.

Le nouveau venu s’avance lentement, au milieu du premier salon. C’est un homme grand et fort, d’une belle prestance, d’aspect militaire ; redressant sa haute taille raide, qui se cambre un peu dans la jaquette cérémonieuse du vêtement soigné. Il retire machinalement son chapeau haut de forme et considère d’un air grave le spectacle qu’il a sous les yeux.

Des femmes tout ébouriffées, décoiffées par les essayages successifs, tendent leur figure anxieuse vers la vendeuse apportant de nouvelles merveilles qu’elle présente sur son poing en ayant l’air d’offrir des trophées de guerre : dépouilles de plumes, turbans de chef oriental. Une belle brune imposante, immobile, accapare l’attention d’Aimé Bertin, qui drape une longue écharpe de loutre sur les épaules de la dame, après l’avoir coiffée d’une toque ornée d’un paradisier au panache somptueux.

L’atmosphère est saturée d’émanations violentes à faire défaillir ; le parfum entêtant des chairs féminines, imprégnées de Chypre ou d’œillet musqué, se mêle à l’odeur fauve des fourrures étalées çà et là. Et partout, le désir de plaire se décèle : depuis la lueur ardente qui allume les prunelles des coquettes, le mouvement joli des mains caressant le pli d’une dentelle, le battement d’un pied impatient ; jusqu’à la recherche ingénieuse de l’ameublement, l’agencement des étoffes claires ; et l’allure crâne des petits chapeaux aux aigrettes frémissantes, qui semblent se réjouir d’être des parures précieuses.

L’inconnu contemple tout cela ; puis, ses regards se portent plus loin, découvrent Jacqueline assise à sa table ; et il examine la jeune fille à l’instant même où celle-ci, relevant les yeux, l’aperçoit.

La petite Bertin détaille l’étranger des pieds à la tête, rapidement, d’une œillade aiguë.

Elle pense : « Ce n’est pas un fournisseur, ça… c’est un client… un monsieur chic. » Devant l’élégance empesée, la mine rogue de l’inconnu, elle décrète : « Il n’est pas Français… D’abord, il est seul. » Elle en voit tellement, de ces étrangers, Anglais ou Américains, qui entrent majestueusement, marchandent un chapeau et le font livrer — ou même l’emportent quelquefois à la main — sans que la femme à qui l’objet est destiné soit venue le choisir.

Jacqueline observe plus attentivement ce grand gaillard arrogant : ses yeux bleu clair s’embusquent derrière un lorgnon, ses cheveux blonds et gris, taillés en brosse, un peu parsemés sur le haut du front, laissent voir la peau du crâne, rose et satinée, d’une couleur comestible de saumon cuit. Les joues grasses sont de ce même rose frais et uni, comme peintes à la gouache. Les moustaches épaisses, d’un or un peu roux, redressent leurs pointes agressives au-dessus d’une bouche sensuelle, colorée d’un sang pur. Un air de jeunesse, de santé extraordinaire, empêche d’évaluer l’âge exact du personnage ; seules, la charpente puissante, les tempes argentées, la maturité des traits annoncent la quarantaine chez ce colosse admirablement bâti :

Alors, présumant sa nationalité, Jacqueline murmure entre ses dents :

— Bon !… Un Allemand… Il faut que je me dérange.

Elle se lève à regret, avec un regard pour le roman qu’elle abandonne ; coïncidence : c’est justement un ouvrage allemand qu’elle était en train de lire : La Gloire, l’œuvre de Hans Schwartzmann, l’écrivain berlinois dont la jeune célébrité a déjà traversé le Rhin et se répand parmi nos lettrés.

L’inconnu examine avec complaisance cette petite blonde mince : son costume bien coupé souligne agréablement ses rondeurs de fausse maigre ; elle se dirige vers lui, à pas légers et glissants qui déplacent à peine la jupe.

Jacqueline lui adresse la parole en allemand ; mais c’est dans un français très pur où se sent à peine la prononciation tudesque, que lui réplique son interlocuteur ; — avec l’amour-propre des étrangers cultivés qui aiment à montrer leur connaissance parfaite de notre langue. Il déclare :

— Je désire parler à M. Aimé Bertin lui-même.

Jacqueline s’empresse : elle croit flairer la grosse commande, sous les manières du client d’outre-Rhin ; désignant M. Bertin qui essaye un manteau de chinchilla à la comtesse de Luxeuil, la jeune fille répond aimablement :

— Voici mon père… Il est occupé en ce moment, mais je peux…

— Ah ! vous êtes la fille de M. Bertin ?

L’Allemand la dévisage curieusement. Jacqueline sourit, amusée : elle est habituée aux bizarreries des clients cosmopolites qui défilent, chaque jour, sous ses yeux. L’étranger reprend :

— Monsieur votre père a aussi un fils… qui doit avoir vingt-cinq ans, n’est-ce pas ?

Surprise, Jacqueline riposte vivement :

— Oui, mon frère René… Vous le connaissez ?

— René Bertin a fait un voyage en Allemagne, il y a sept ans… en 1905.

— Mon frère a passé, en effet, huit mois à Heidelberg, afin d’apprendre l’allemand.

— Je m’y trouvais moi-même à cette époque, et j’ai eu le plaisir d’entrer en relations avec lui. Je suis très heureux que mon séjour à Paris me donne l’occasion de renouer une liaison agréable…

Jacqueline détourne les yeux ; son sourire de commande s’efface. La froideur perce, sous sa politesse ; c’est une nuance assez sensible qui n’échappe point à son interlocuteur attentif : la jeune fille se montrait courtoise envers le client éventuel ; elle se dérobe devant l’ami étranger. Cette Parisienne de vingt ans appartient à la génération nouvelle dont les sentiments de race semblent s’affirmer encore plus vivaces que ceux de son aînée.

L’inconnu fixe sur la jeune fille le regard pénétrant de ses yeux d’ardoise pâle ; puis, retirant son lorgnon et prenant son mouchoir, il essuie méthodiquement les verres du binocle en ayant l’air de réfléchir profondément. Enfin, affectant de n’avoir rien remarqué, il questionne avec un sourire affable :

— Votre frère a dû vous parler de moi… de son ami Hans Schwartzmann ?

— L’écrivain !

Jacqueline lance cette exclamation d’une voix changée ; l’expression de sa physionomie est toute différente. Si elle se souvient de l’ami de son frère !…

Il y a sept ans, René Bertin, alors âgé de dix-huit ans, faisait la connaissance de Hans Schwartzmann dans une brasserie d’Heidelberg. Schwartzmann, dont les trente-trois ans fougueux étaient aigris par l’attente du succès tardif, dépensait en une éloquence farouche les rancœurs de son âme ulcérée. Contraint à une besogne fastidieuse de journaliste pour vivre, — alors que les beaux romans qu’il publiait passaient inaperçus et que les manuscrits de ses pièces jaunissaient dans les placards de quelque théâtre — Hans haïssait son époque et se désintéressait de tout ce qui passionnait ses contemporains, dominé par le superbe égoïsme des talents méconnus. René avait été fortement impressionné, au contact de Schwartzmann : l’indifférence et le pessimisme de l’écrivain l’éloignaient du caractère de ses compatriotes. Dans la compagnie de Hans, René n’éprouvait point ces froissements d’amour-propre que font généralement subir aux Français les Allemands hospitaliers et gaffeurs qui vous offrent, avec la même cordialité inconsciente, leur nourriture et leurs offenses.

René, séduit par la verve et l’âpreté de son aîné, s’était imaginé découvrir un moderne Henri Heine. De retour en France, le petit Bertin vantait son ami allemand à sa famille, — avec l’enthousiasme d’un cœur juvénile. Puis, des années s’écoulaient ; la correspondance de René et de Hans s’espaçait peu à peu. Néanmoins, René suivait de loin l’existence de Schwartzmann : la puissance de travail, la volonté et la persévérance de l’écrivain portaient enfin leurs fruits ; la notoriété de Hans s’affirmait, imposée au grand public, grâce au succès d’un livre. Désormais, tout ce qui était signé du nom glorieux de Schwartzmann prenait une importance littéraire et commerciale. Hans, grisé de joie, oubliait les jours difficiles : une minute de triomphe suffisait à effacer le souvenir des années de lutte. Le bonheur est un breuvage puisé au sein du Léthé : son ivresse fait perdre la mémoire des heures pénibles.

Rasséréné, réconcilié avec son destin, l’écrivain évoluait insensiblement : son amertume s’adoucissait ; son attention s’attachait aux événements publics ; puis, la faculté d’en gagner lui avait appris le goût de l’argent. Sous ces influences diverses, la mentalité de Hans se modifiait ; et, soucieux d’entretenir sa vogue récente, appâté à l’idée du gain facile, Schwartzmann publiait une œuvre bien inattendue : « Pour la Grande Allemagne », où il chatouillait la corde patriotique. Le souci de sa renommée transformait ce sceptique impartial en champion d’un nationalisme agressif. À défaut d’éprouver de l’intérêt pour une conviction, bien des gens ont la conviction de leur intérêt.

Et c’est cet homme célèbre que Jacqueline a sous les yeux !… L’antipathie instinctive de la jeune fille s’atténue instantanément, pour faire place à sa curiosité intimidée. Elle observe en silence l’écrivain dont elle a lu la plupart des livres, avec la sollicitude particulière des gens qui connaissent personnellement un auteur : son frère lui a si souvent nommé Hans et dépeint son caractère, qu’elle s’imagine avoir déjà rencontré Schwartzmann. Elle s’écrie, avec spontanéité :

— Comme René sera content de vous revoir !

— J’en suis charmé.

— Il se tient au courant de tout ce qui vous concerne ; et nous nous sommes réjouis de vos succès.

— Cela me touche réellement.

Jacqueline ajoute, avec une sorte de confusion : Des succès que l’on estime très légitimes lorsqu’on a le plaisir d’admirer les œuvres qui les méritent.

Hans Schwartzmann, flatté, s’incline devant cette lectrice bienveillante ; il objecte un peu lourdement :

— Vous avez trop d’indulgence, car vous n’avez pas pu juger exactement ce que je vaux : les imbéciles qui m’ont traduit en français l’ayant fait jusqu’ici avec une insigne maladresse… Vous savez la maxime des Italiens : « Traduttore, traditore »… Les traducteurs sont des traîtres.

Sans répondre, Jacqueline va prendre sur sa table le livre qu’elle lisait tout à l’heure ; et revenant le présenter à Schwartzmann, lui montre que c’est son dernier roman : La Gloire, et que le texte est imprimé en allemand.

Un flot de sang colore les pommettes de Hans ; ses yeux brillent de joie vaniteuse. Il s’exclame naïvement :

— Oh ! Je vois que nous deviendrons de grands amis.

Et, obéissant à son désir d’affirmer une intimité ancienne, il interroge :

— Est-ce que votre frère est là ?

— René ?… Mais non : il ne vient jamais au magasin… sinon en cas de force majeure.

— Je supposais qu’il travaillait avec Monsieur votre père.

— Quand vous l’avez connu, en effet, René devait entrer dans le commerce… C’est même pour cette raison qu’il a passé huit mois en Allemagne et un an en Angleterre, afin d’apprendre les langues étrangères… Mais il n’a aucune disposition pour les affaires ; tous ses goûts le portent vers les arts, vous l’avez sans doute constaté… Lorsque mon frère est revenu du régiment, papa, touché par ses prières, lui a permis de se livrer entièrement à sa vocation : René est sculpteur. Depuis deux ans, il bûche avec acharnement… et il se heurte à tant de haines, le pauvre garçon ! Le monde des rapins et des ratés ne lui pardonne pas d’avoir un père qui gagne de l’argent. Les vieilles barbes lui refusent le droit d’exposer, parce qu’il n’a pas passé par l’École. Il n’y a que les vrais artistes qui lui reconnaissent du talent.

— Vous m’apprenez une nouvelle, Mademoiselle !… Votre frère ne m’a jamais écrit cela.

— René préférait s’associer à votre réussite au lieu de vous narrer ses déboires… Voilà pourquoi ses lettres questionnaient, au lieu de raconter.

Jacqueline poursuit, avec une légère hésitation :

— Et puis… Il y a un certain temps que vos occupations, de part et d’autre, vous ont empêchés de correspondre.

Une même gêne imperceptible se distingue chez Hans, tandis qu’il réplique :

— Le métier d’auteur nous enseigne la paresse épistolaire… Le porte-plume pèse autant qu’une épée, après une journée de travail.

Jacqueline change brusquement de conversation. Elle demande :

— C’est la première fois que vous venez en France ?

— Oui, Mademoiselle.

— On ne le dirait guère : vous parlez si purement notre langue !

— C’est la première fois que je suis en France, mais ce n’est pas la première fois que je suis à Paris.

— Je ne comprends pas ?

Schwartzmann explique, avec un sourire : Je passe une grande partie de l’hiver à Monte-Carlo. N’est-ce pas une succursale de Paris : on y rencontre presque autant d’étrangers — et plus de Parisiens encore… Les croupiers du casino m’ont appris à dire : « rouge » et « noire ». Et les notes d’hôtel du Régina-Palace m’ont engagé à surveiller ma prononciation : du jour où j’ai pu marchander sans accent, on m’a volé moitié moins.

Jacqueline retrouve l’ironique Schwartzmann qu’elle s’était représenté à travers les confidences de René. Hans continue : J’ai décidé ce voyage à Paris, pour accompagner deux amis de Berlin : Mlle Caroline Fischer et son frère, le métallurgiste… Hermann Fischer a des affaires qui l’appellent en France, dans le Bourbonnais ; il en profite pour s’amuser ici, pendant une dizaine de jours… Et moi, j’avais le désir de revoir votre frère. Il habite avec vous, n’est-ce pas ?

— René a sa chambre dans notre appartement du boulevard Haussmann et il prend presque tous ses repas à la maison, mais son atelier se trouve rue du Luxembourg.

— Madame votre mère est morte depuis longtemps, je crois ?

— Oh ! oui… depuis douze ans.

— Tant pis.

Remarquant l’air étonné de Jacqueline, Schwartzmann achève :

— J’aurais été enchanté de la connaître. Alors… Il ne vous reste que votre père ?

— Et mon grand-père qui vit auprès de nous.

— Que fait-il, votre grand-père ? Il est aussi dans les affaires ?

— Grand-père !… Il ne fait plus rien : il a soixante-seize ans… Mais, durant trente ans, il fut représentant d’une fabrique de tulles et dentelles de Caudry…

Et Jacqueline ajoute, avec sa fierté intelligente de fille de grands commerçants :

— Le nom de Michel Bertin était connu, dans le Sentier !

— Ah !… Le Sentier, répète Hans, du ton averti de quelqu’un qui veut paraître au courant d’une expression qui lui échappe. Il reprend :

— Ainsi, vous vivez avec votre aïeul, votre père et votre frère…

Jacqueline est légèrement interloquée par cette manière d’interrogatoire et la façon posée, méthodique, dont Schwartzmann mène sa petite enquête. En quoi cela peut-il intéresser Hans de savoir ce que faisait le grand-père de son ami ? Jacqueline réfléchit.

La diversité des esprits la surprend toujours. Les cervelles humaines sont toutes composées de la même substance ; et, cependant, toutes contiennent un produit différent. On a déjà beaucoup de peine à s’assimiler l’âme d’un voisin de palier : qu’est-ce, lorsqu’il s’agit d’un voisin de frontière…

— Oh ! Madame la Comtesse, mais le marabout fait fureur en ce moment ! Vous ne pourrez pas trouver de garnitures plus chic !

Aimé Bertin s’est rapproché de Jacqueline. Il s’évertue à persuader une cliente rétive ; dans son animation papillonnante, il va se jeter contre Schwartzmann, qui reçoit en pleine figure la caresse chatouillante du boa de plumes et de marabout que le modiste tient à bout de bras. M. Bertin s’excuse :

— Mille pardons, Monsieur.

Puis, il dévisage ce client qui dérange sa fille depuis si longtemps. Jacqueline saisit l’occasion propice :

— Papa… une minute, s’il te plaît. Je te présente un ancien ami de René : M. Hans Schwartzmann, le célèbre écrivain qu’il a connu à Heidelberg… Tu te souviens ? — Oui, oui.

Pressé, débordé, Aimé Bertin adresse à Hans un sourire indifférent et questionne très vite :

— Vous êtes à Paris pour quelque temps, Monsieur ?

— Oui… je compte y rester… assez…

— Il faudra venir nous voir : ma maison vous est ouverte et je suis ravi de faire votre connaissance. Vous m’excusez : je suis forcé de vous quitter… On me réclame de tous côtés.

M. Bertin lui donne une poignée de main rapide ; puis, se précipite vers une dame qui trépigne au milieu du magasin. Après l’avoir suivi des yeux, Schwartzmann se retourne vers Jacqueline :

— Voulez-vous avoir l’obligeance de me noter l’adresse de votre frère, Mademoiselle ? Je commencerai par aller visiter René demain, à son atelier… Je suis curieux de son atelier.

Jacqueline griffonne rapidement une ligne sur la carte d’Aimé Bertin. Schwartzmann la remercie ; prend congé, d’un salut cérémonieux : les bras écartés, le corps ployé, les talons joints, et sort avec sa démarche automatique ; tandis que la jeune fille revient lentement au fond du salon où l’on entend M. Bertin crier d’une voix impatiente :

— Mademoiselle Héloïse !… Apportez-moi la toque de velours mauve, voyons !




II


Les trois Allemands s’engagèrent sous la voûte d’une belle maison neuve dont la façade blanche se dressait devant le jardin du Luxembourg. Hans Schwartzmann avait emmené ses amis Fischer : Hermann, un gros jeune homme d’une trentaine d’années, large de tronc, les membres équarris, comme taillé grossièrement à même un bloc de pierre ; et qui exagérait encore son épaisseur en portant, par-dessus son complet de lainage gris perle, un monumental carrick de gros tissu beige clair. Cet être à la silhouette massive possédait la plus joyeuse figure qu’on pût imaginer : au-dessus d’une luxuriante barbe de chanvre pâle, s’épanouissait un visage fleuri et sensuel de gros mangeur ; les yeux de porcelaine souriaient béatement, avec une expression de douceur et de bonté optimiste ; le nez rouge, et imposant, était troué de grandes narines qui aspiraient puissamment l’air bienfaisant avec une indicible joie de vivre. Les cheveux blonds, très fournis, se partageaient sagement au milieu du front en deux bandeaux réguliers.

Sa sœur Caroline, de haute taille — grande à sembler disgracieuse — avait une carrure robuste, les hanches débordantes, le buste opulent ; arborant les bras ronds et la poitrine saillante d’une statue de Bartholdi. Cette solide personne offrait l’antithèse d’une molle figure de brebis, aux traits fondus, noyés dans l’ovale lunaire d’une chair onctueuse et blanche, sans un pli, sans une tache, sans une ride. Caroline souriait avec la même bienveillance que son frère dont elle avait les tendres yeux de faïence claire. Elle eût été belle et désirable si la moindre coquetterie avait paré ses charmes importants ; mais sa simplicité négligée, mitigée d’un goût maladroit, la désavantageait. Ses cheveux mêmes — admirablement beaux, blonds, et fins, d’une longueur et d’une épaisseur rares — tordus lourdement en forme de huit sur sa nuque, évoquaient le chignon pesant que les charretiers font avec la queue de leurs percherons.

Caroline avait vingt-trois ans ; elle paraissait bien deux ans de plus.

Suivi de ses compagnons, Hans s’avança vers la loge du concierge :

— M. René Bertin ?

— Au fond de la cour.

Les visiteurs traversèrent une large cour fleurie comme un jardin, avec ses plates-bandes de gazon et les guirlandes de lierre qui grimpaient aux murailles. Ils s’arrêtèrent en face d’une espèce de hangar vitré à l’intérieur duquel s’apercevaient des blancheurs confuses de marbre.

Après avoir cherché une sonnette absente, Hans toqua contre la porte entre-bâillée qui s’ouvrit tout à fait sous le choc de sa main pesante.

L’atelier était vaste et lumineux ; le jour — tombant de la haute toiture — répandait par la pièce ses rayons brouillés qui entouraient chaque chose d’une buée de clarté ; ça et là, se dressaient des plâtres, des glaises gonflant leurs linges humides ; et toutes ces ébauches, ces figures inachevées avaient des silhouettes informes et figées de bonshommes de neige.

Sur la table à modèle, une jolie fille d’une beauté fine et svelte, vêtue en ouvrière, un carton à la main, posait la petite apprentie en courses : le geste de son bras rejeté de côté, l’angle formé par sa jambe ployée — le genou pointant — la posture de son corps était si vraie, si naturelle que l’immobilité absolue de cette créature donnait l’illusion du mouvement intense.

À quelques pas d’elle, le jeune sculpteur pétrissait une masse de glaise placée sur la selle, tandis que deux amis assis derrière lui bavardaient en fumant des cigarettes.

À l’entrée des visiteurs, René s’interrompit d’un air ennuyé ; et le modèle quitta la pose, tournant vers les intrus sa figure mutine et pâlotte, encadrée de boucles brunes, — sa figure de Pierrette enfarinée où ressortaient les deux traits foncés des sourcils, les disques noirs des yeux sombres et le bec menu frotté de carmin.

René Bertin se dirigea mollement vers les nouveaux venus en essuyant ses pouces où grisonnaient des plaques de glaise. Mais soudain, après avoir considéré plus attentivement le visage de Hans, il pressa le pas, — s’exclamant :

— Schwartzmann !… C’est vrai, au fait : ma sœur m’a annoncé votre visite.

Il ajouta, détaillant l’écrivain :

— Vous n’avez pas changé… On dirait même, que vous êtes rajeuni, grâce à votre physionomie moins sévère.

— Vous, vous avez beaucoup changé, au contraire, riposta Schwartzmann.

L’adolescent joufflu connu à Heidelberg était devenu un long et frêle jeune homme, un de ces nerveux musclés dont la débilité apparente cache un organisme excellent ; en examinant ses cheveux blonds, ses yeux gris, ses joues rosées, Hans lui trouva une grande ressemblance avec Jacqueline.

Schwartzmann prononça quelques phrases pleines d’effusion, pour se réjouir de revoir René ; puis, il lui nomma Hermann et Caroline Fischer qui gardaient le silence, — adressant leur inaltérable sourire à Bertin, à ses amis, au modèle, aux esquisses, voire au plancher nu sur lequel glissaient traîtreusement de minces filets d’eau, dégouttant des linges mouillés qui recouvraient les statues de glaise.

À son tour, René Bertin présenta ses amis : Maurice Simon, artiste peintre : un grand garçon brun, barbu, au teint olivâtre, dont les yeux noisette avaient la fixité professionnelle ; — et Paul Dupuis, un jeune architecte ambitieux, fils de statuaire, qui délaissait l’ébauchoir paternel pour tracer des épures, espérant parvenir plus vite dans un art plus commercial.

Ensuite, désignant très naturellement le jeune modèle. René Bertin dit :

— Mademoiselle Luce Février.

Et comme Hans semblait étonné — offusqué dans ses instincts d’ordre et de discipline, par cette formalité insolite — René compléta :

— Une amie qui a bien voulu me poser mon Arpète.

Hermann Fischer semblait fort intéressé, à la vue de cette jolie personne ; il lançait des œillades concupiscentes dans la direction de Luce ; sa physionomie reflétait une sorte de mansuétude attendrie ; et ses lèvres chuchotaient des mots vagues où se distinguait l’exclamation : schön ! murmurée à mi-voix.

René Bertin présenta l’écrivain à ses amis : Je n’ai pas à vous dire qui est Hans Schwartzmann, n’est-ce pas ?… Son nom suffit.

Les mines subitement angoissées de Paul Dupuis et de Maurice Simon exprimèrent éloquemment que « ça ne suffisait pas du tout », hélas ! Peu érudit, lisant à peine, l’architecte ignorait totalement la célébrité de Schwartzmann ; il pensa : « Qu’est-ce donc au juste que cet Olibrius ?… Un grand peintre ? Un sculpteur ?… Gare à la gaffe ! » Quant au peintre — étudiant par métier les littératures anciennes, les œuvres classiques dont l’action mythologique ou historique lui fournissait des sujets de tableaux — il n’avait guère le loisir de se tenir au courant de la littérature étrangère contemporaine.

René Bertin, très gêné par le mutisme de ses camarades, ne savait comment arranger les choses ; lorsque soudain, à la grande stupéfaction de Hans Schwartzmann, la petite Luce Février, s’approchant de l’écrivain, lui demanda tout simplement :

— Est-ce vrai, Monsieur, que l’on va jouer, la saison prochaine, à l’Odéon, une adaptation française de votre drame : La Raison d’État ?

— C’est exact, répondit Schwartzmann, — beaucoup plus surpris d’être connu de Luce que de n’être point connu des deux jeunes gens. Décidément, quelle était cette petite femme énigmatique ?

René soupçonna la curiosité de l’écrivain ; et il fournit l’explication demandée :

— Mlle Luce Février est actrice, mon cher ; elle appartient au Théâtre-Royal où elle joue les ingénues… C’est même grâce à cela, au concours de hasards heureux dont Luce a profité, que je vais peut-être décrocher la grosse commande, la publicité qui fera parler de moi… Mon Arpète !

René montrait l’ébauche de glaise où s’indiquaient déjà les principaux mouvements du sujet posé par Luce. Schwartzmann dit :

— Racontez-moi… Que signifie ?…

Luce Février intervint gaiement :

— C’est toute une histoire, Monsieur. Vous connaissez certainement Jean Lafaille, l’académicien, l’illustre dramaturge qui est mort récemment. Ses pièces, qui prennent toujours pour décor les milieux ouvriers, la vie des humbles, lui ont valu une renommée mondiale ; et l’Arpète, notamment, cette comédie de mœurs qui étudie le sort des apprenties, a remporté un succès notoire. Mais, vous ignorez ce que fut l’existence intime de Jean Lafaille : un Parisien vous donnerait plus facilement la liste de ses vices que celle de ses ouvrages ; à l’étranger, Dieu merci, vous ne possédez que l’œuvre ; car la Gloire vole et s’envole, alors que le scandale se résigne à baver sur place… Jean Lafaille était marié avec une femme extrêmement riche qui l’entretint tant qu’il fut pauvre, qui fut quittée dès qu’il fut heureux (les associés du malheur sont rarement les compagnons de la victoire) ; et qui revient aujourd’hui, hautaine et désolée, reprendre possession de son mort, du mauvais mari qu’elle n’a pas cessé de chérir… On est en train de monter, au Théâtre-Royal, une pièce posthume de Lafaille dans laquelle j’ai un joli rôle. Mme Lafaille, en grand deuil, assiste à toutes les répétitions ; et c’est émouvant, je vous assure, de contempler ce visage ravagé, ces yeux fiévreux sous les voiles noirs, cette femme qui surveille anxieusement le jeu des interprètes, acharnée à ressusciter l’âme du défunt, à faire vivre la pensée d’un mort… Ce ne sont point les droits d’auteur ni la prime qui la tentent, celle-là !… Son masque est sincère… Or, il y a quelques jours, une camarade m’a dit que Mme Lafaille a l’intention d’élever un mausolée somptueux à la mémoire de son mari… Alors, il m’est venu une idée audacieuse : pendant une répétition, je me suis approchée tout doucement de Mme Lafaille, j’ai toussé pour m’enhardir, et j’ai murmuré timidement : « Madame, vous vous adresserez sans doute à quelque grand statuaire, afin de décorer le monument funéraire de Jean Lafaille : vous choisirez un artiste réputé dont l’œuvre, conçue par un esprit blasé de gloire, sera impeccable, mais peut-être froide… Avant de décider cela, voudriez-vous consentir à examiner la maquette que vous soumettrait un jeune sculpteur de mes amis ? Il serait si fier de cet honneur que son inspiration s’en ressentirait… et il a beaucoup de talent ! »

« Je tremblais d’émotion. Mme Lafaille m’a regardée avec bonté ; elle a réfléchi ; puis, après un temps, elle s’est exclamée, d’un ton désabusé : « Nous sommes toutes les mêmes, avec eux !… Allons, ma petite, réjouissez-vous : je veux bien vous aider à faire un ingrat ».

« Elle m’a suivie ici. René lui a proposé un projet original : le chapeau de travers, la jupe élimée, l’allure dégingandée, l’arpète — l’Arpète qu’illustra le Maître — traverse un cimetière en revenant de courses, son carton au bras. Pressée, elle passe devant une tombe et déchiffre, sans s’arrêter, l’épitaphe qui orne la pierre :

Ci-gît Jean Lafaille, décédé le 30 septembre 1913…

« Mme Lafaille s’est enthousiasmée. Elle a déclaré : « Faites votre maquette : si elle me plaît, je vous aboucherai avec mon architecte… » René s’est mis au travail ; je lui pose son apprentie, et depuis cet événement, nous vivons dans une fièvre perpétuelle. Quelle appréhension et quelle impatience !… Songez donc, si René obtient cette commande : son nom sera sur toutes les lèvres, le jour de l’inauguration. Pour une fois, j’entrerai dans un cimetière avec des idées joyeuses !

Luce enveloppa René d’un regard de tendresse et d’espoir :

Hans affirma, en contemplant l’ébauche :

— Vous pouvez réussir… Je juge ce morceau très bien, très vivant, surtout…

Le sculpteur dit d’un air pensif :

— Ce qui est terrible, c’est d’arriver à ne point rendre grotesque une bonne femme de marbre étriquée dans une robe moderne. La pureté de cette matière splendide convient si peu à la hideur de nos vêtements… Et cependant, toute laideur a sa beauté, tout ridicule a son pittoresque ; et chaque chose porte en soi une poésie propre dont nous devons savoir trouver l’expression… L’esthétique est une science conventionnelle.

— Révolutionnaire ! plaisanta Schwartzmann, qui manifestait une grande déférence à l’égard des règles.

Luce Février, s’était discrètement éclipsée, derrière un paravent. Elle reparut tout à coup, habillée d’un costume tailleur élégant, ayant abandonné ses fripes d’ouvrière. Elle dit à René :

— Il faut que je me sauve… J’ai répétition, cet après-midi.

Elle prit congé des assistants avec ses manières sobres et correctes qui lui donnaient un charme de bon ton — rare chez les petites comédiennes, s’il est le privilège des grandes artistes.

Sitôt que Luce fut sortie, Hermann Fischer, qui n’avait cessé de la dévorer des yeux, s’approcha de René Bertin et questionna à voix basse :

— C’est votre maîtresse ?

Le sculpteur eut un sursaut et riposta vivement :

— Monsieur, si cette personne était ma maîtresse, croyez-vous que je l’eusse présentée à Mademoiselle votre sœur ?

— Oh, les artistes ont de si mauvaises façons ! répliqua ingénument Hermann avec un sourire idyllique.

René le regarda de travers ; mais la bonhomie évidente de Fischer était désarmante et le sculpteur ne put s’empêcher de rire.

Maurice Simon et Paul Dupuis quittèrent René, à leur tour, ayant le tact de le laisser en tête-à-tête avec ses amis.

Alors, René Bertin considéra longuement Hans Schwartzmann. Il relut sur ce visage qui n’avait point changé tous les souvenirs de l’année passée à Heidelberg : le plaisir du voyage goûté par son adolescence, les causeries passionnées, l’éloquence ardente de Hans ; les heures d’intimité au sein d’une aimable famille allemande chez laquelle il avait pris pension, ainsi que l’écrivain : les sensations généreuses de ses dix-huit ans…

Et René se crut tout ému par le rappel d’une ancienne amitié, alors qu’il s’attendrissait inconsciemment sur sa propre jeunesse. Pris soudain d’un besoin d’expansion, il proposa :

— Schwartzmann, je pense que nous nous verrons souvent pendant votre séjour à Paris… Je tiens à vous rendre votre accueil sympathique de naguère… Voulez-vous accepter de dîner chez mon père, demain ? J’ai tant parlé de vous à tous les miens qu’ils s’imagineront — non pas faire connaissance — mais, refaire connaissance…

— Vous me demandez ce qui me cause le plus de joie : vous voir souvent et fréquenter votre charmante famille, répondit Hans avec chaleur.

René se sentit conquis ; et, trouvant tout à coup une bonne grâce affectueuse aux braves figures d’Hermann et de Caroline, il ajouta spontanément :

— J’espère que Monsieur et Mademoiselle Fischer nous feront le plaisir de vous accompagner ?

Les deux Allemands consentirent sans cérémonie. Puis, Hermann, prenant René à part, murmura :

— J’aimerai aussi sortir avec vous, seul… moi seul et Hans… Pour que vous nous conduisiez dans des endroits de nuit… des endroits chics, n’est-ce pas ?… Je ne passe que quelques jours ici… Je désire profiter de mon temps.

— C’est entendu, conclut gaîment le sculpteur.

Après avoir quitté l’atelier de René, les Allemands, tentés par les verdures du jardin, traversèrent le Luxembourg. Hans s’absorbait en une méditation qui contractait sa mâchoire et fronçait ses sourcils.

Hermann Fischer s’écria subitement :

— Je voudrais bien savoir qui est cette petite Luce Février, par rapport à René Bertin ?

Puis, il prit un air penaud en guettant son austère compagnon. Schwartzmann dit gravement, d’une voix rêveuse :

— Oh !… Moi aussi.

— Oui, mais vous : c’est pour…

Fischer négligea d’achever sa phrase afin de dévisager une jolie femme qui le croisait.




III


Ce matin-là, en rentrant pour déjeuner, Aimé Bertin eut l’intuition que le baromètre familial était à l’orage. Rien qu’à la façon maussade dont Jacqueline l’embrassa ; au geste rageur avec lequel René froissa son journal ; à l’attitude renfrognée de grand-père Michel qui détournait ostensiblement sa tête vénérable et barbue, M. Bertin sentit qu’il allait subir l’inévitable scène ; et il se lamenta in petto : « Bon ! Il y a encore quelque chose qui ne va pas ! »

Dans tout intérieur normalement organisé, l’heure du repas est l’instant que l’on choisit pour se disputer. Profitant du moment qui réunit les membres de sa famille à la table commune, chacun garde en réserve un stock de reproches, d’injures et de dénonciations, afin de s’en servir à cette minute propice — en même temps que des hors-d’œuvre.

M. Bertin déplorait cette détestable habitude, si funeste à la trêve de midi qui coupait sa journée de travail par deux heures de repos. Repos ?… Ces discussions insupportables où l’on triture furieusement entre ses dents les insultes et les aliments, où l’on roule des yeux féroces, pour crier : « Passe-moi la salière ! » avec des intonations menaçantes…

Aujourd’hui qu’il prévoyait la discorde, Aimé Bertin commença par employer des ruses d’apache afin de prolonger le plus longtemps possible ce silence de mauvais augure où se renfermaient les siens. Il pensait : « Si ça pouvait n’éclater qu’après mon départ, Seigneur ! »

Il déplia sa serviette avec des précautions extrêmes, évita de heurter son verre contre son assiette. Il lançait des regards furtifs et suppliants dans la direction de son père et de ses enfants, en ayant l’air de leur dire : « Vous voyez : je suis bien sage, moi. Je mérite qu’on me laisse tranquille ! »

Hélas ! Peines perdues… Dès que le poulet fut sur la table, grand-père Michel — dépiautant les membres de la volaille avec des tremblements fébriles — ouvrit le feu en demandant agressivement à son fils :

— Sais-tu qui nous avons à dîner, ce soir ?

Aimé Bertin pâlit d’inquiétude ; la contrariété qu’il éprouva lui donna des crampes d’estomac. Il répondit, d’une voix conciliante :

— Qui nous avons à dîner ?… Ah ! oui, au fait… René m’a prévenu : il a invité un ami…

— Et les amis de son ami ; continua le grand-père d’un ton sec.

— Qu’est-ce que ça fait ? objecta bénévolement le modiste. René les trouve très sympathiques.

— Tu vois, grand-père ! appuya Jacqueline, triomphante.

Aimé Bertin comprit que ses enfants étaient d’accord contre l’aïeul. Il ne s’en étonna guère : Jacqueline et René s’adoraient, ils se soutenaient toujours d’un élan réciproque.

Michel Bertin reprit d’un air sévère :

— De mon temps, un jeune homme n’invitait point les gens sous le toit familial sans avoir consulté ses parents au préalable… Si René s’était montré plus déférent envers moi, il ne nous aurait pas imposé ce soir la compagnie de ces… Allemands !

— Oh ! C’est pour ça, fit Aimé Bertin avec un geste excédé.

Michel considéra son fils d’un œil grave. Il déclara :

— Mon ami, tu es un travailleur probe et courageux ; tu continues vaillamment d’accroître la fortune que j’ai commencée… Je te rends justice. Néanmoins, tu possèdes le grand défaut des hommes de ta sorte : ayant passé ta vie à faire vivre les tiens, tu n’as pas pu vivre pour ton propre compte. Ton esprit est enfermé dans une tour de cristal : il croit voir à travers ; et, cependant, nulle impression extérieure n’arrive à percer la prison transparente. Ton univers, c’est la rue de la Paix ; ta patrie, c’est ton magasin. La morale apparaît à tes yeux sous les traits des mille poupées qui défilent dans tes salons, exhibant ou dissimulant, suivant la saison, telle ou telle portion de leur individu. La politique a, pour toi, l’unique importance d’un changement de mode : lorsque tu as ouï dire qu’on se cognait dans les Balkans, tu as cousu des galons bulgares à tes petits chapeaux ; quand les Turcs ont repris Andrinople, tu as lancé le genre des voilettes orientales ; à présent, tu essayes de remettre le boléro au goût du jour, parce qu’on nous annonce la visite d’Alphonse XIII ; demain, en prévision de la crise ministérielle, tu dessineras les formes Louis XIII, des beaux feutres de frondeuses que les élégantes agiteront aux tribunes du Palais-Bourbon ou dans les salons du nouveau Président… Quant aux étrangers, tu les considère comme des clients qu’on doit faire payer plus cher : et c’est là ton nationalisme pacifique.

— Où veux-tu en venir, père ? interrogea M. Bertin d’une voix résignée.

— À ceci : tu es un indifférent occupé ; depuis vingt ans, le souci des affaires absorbe ton existence ; lorsque tu te reposes, tu vas au théâtre, aux expositions. Tu t’amuses ou tu travailles… mais tu n’as jamais réfléchi. Et c’est pourquoi je te crie : « Casse-cou ! » au moment où, par insouciance, tu t’associes à une sottise de tes enfants.

— Une sottise… Oh ! grand-père !…

Jacqueline et René protestaient à l’unisson. Le vieillard poursuivit :

— Il est inutile d’amener chez soi un homme que l’on a oublié depuis sept ans et deux inconnus qu’on ne connaissait point la veille. Tu pouvais les conduire au restaurant, mon enfant. Il faut respecter l’intimité du foyer ; cela m’indigne que le premier venu soit reçu dans ma maison. Et puis… tu sais que je n’aime pas les Allemands, là !

— Voilà le grand mot lâché, s’écria Aimé Bertin avec lassitude.

Il regardait son père d’un air agacé : trop léger et trop pondéré pour comprendre les convictions violentes, le modiste s’énervait à la pensée que c’était encore l’éternel dada qui allait troubler le calme de ce déjeuner. Michel gronda :

— Ah ! Tu es bien de ta génération, toi… On dirait que nos enfants sont restés appauvris du sang que nous avons versé… Vous avez un esprit anémique de petit bourgeois sage, mesquin, égoïste et rassis.

Aimé riposta en souriant :

— Ne t’en plains pas, papa… C’est cette génération peu glorieuse qui a refait la richesse du pays, grâce à ses vertus pratiques… A-t-on besoin de s’exalter pour être un homme utile ? Nous avons appris le patriotisme sans provocation ; et les fils de M. Chauvin ont découvert que l’amour de la patrie n’entraîne point nécessairement la haine de l’étranger. Aujourd’hui, il y a des Français toujours braves, il n’y a plus de Français bravaches.

Il conclut finement :

— Et puis, faut-il se jeter des déclamations véhémentes à la tête à propos d’une inoffensive invitation à dîner ? Ne tombons pas dans le ridicule. Il me semble que je ne manque point à mes devoirs, parce que j’accueille un ami de mon fils à ma table. D’ailleurs, rassure-toi, papa… Nous aurons beau avoir reçu trois Allemands ce soir, j’ai comme un vague pressentiment que, demain, la France sera toujours debout.

Le vieillard, irrité, se tourna vers ses petits-enfants et reprocha :

— Vous n’avez pourtant pas les opinions de votre père, vous deux… vous êtes d’une jeune race ardente… Eh bien, alors ?

René appuya son regard profond sur Michel, et répondit respectueusement :

— Tu sais, grand-père, que j’ai toujours partagé ta manière de voir… Me crois-tu un penchant pour nos voisins, par hasard ?… Moi aussi, je la déteste, cette « Allemagne de Bismarck et de Moltke, cette Allemagne qui bombe le thorax, qui ne cesse de rouler des yeux terribles et d’agiter sa grande épée », suivant l’expression d’un humoriste. Mais, ce que je me permets de critiquer, c’est la manie de tout généraliser… Pour toi, un Allemand : c’est l’Allemagne. De ce qu’ils n’appartiennent pas à ta race, les Teutons te font l’effet des Chinois qui, à première vue, nous semblent taillés sur un même modèle ; façon plutôt enfantine de juger les gens. Je t’assure que, si le peuple germain m’a paru épais et grossier, si l’officier de là-bas est une baudruche gonflée de morgue, et le voyou des rues injurieux envers l’étranger, j’ai rencontré des êtres exquis, tels que Schwartzmann, parmi la classe intellectuelle.

René poursuivit avec feu :

— Car la classe prime la race. Je me sens plus le frère de cet homme qui comprend mon art et dont je comprends l’œuvre, que je ne me sens le frère du maçon de ma nationalité qui, dehors, me bousculera rudement parce que je porte des gants et que je suis un « monsieur ». Le Parisien affiné aura plus de plaisir à s’attabler en face d’un Berlinois de bonne compagnie dont la distinction lui agrée, que vis-à-vis d’un concitoyen de Ménilmontant qui le rebutera en mangeant son fromage au bout d’un couteau ; pis même : j’affirme qu’un homme pauvre éprouvera plus d’animosité criminelle à l’égard d’un parent riche dont il doit hériter, — qu’envers un étranger de pays ennemi dont la mort ne lui rapporterait rien… Et pendant la Révolution, lorsque notre noblesse, contrainte d’émigrer afin d’échapper à une multitude de brutes en folie, traînait les plus grands noms de France dans la poussière des routes, était-ce le peuple français qui lui offrait la protection due aux compatriotes, ou bien les aristocrates fraternels de Coblentz ?… Va !… La classe a tué la race. Désormais, l’internationalisme tacite des hautes sphères répond à l’anarchie des clans ouvriers. Quant à moi, artiste, je préfère cent fois un artiste étranger à ces bourgeois français dont l’imbécilité me crispe… Qu’importe de n’être point de la même nation, lorsqu’on possède la même mentalité ! Des deux pays hostiles, les savants, les poètes, les musiciens se tendent les bras : le génie est une patrie morcelée qui se partage entre tous les peuples.

Michel Bertin toisa ironiquement son petit-fils :

— Voilà de bien beaux sophismes, et tu les débites avec âme !… Le ton fait valoir la chanson. À ton âge, moi aussi j’étais un gamin sans chauvinisme. Je vendais tout tranquillement mes dentelles sur le marché parisien… Et puis, un beau jour, la débâcle est arrivée, on a fermé les magasins. Nous avons dû partir… J’ai eu faim, j’ai souffert ; je me suis battu pour la première fois après des semaines de famine et de fatigue, exténué, abruti, à demi-mort… J’ai été blessé par des gens que je ne voyais pas et j’ai tué des soldats que je n’ai jamais vus. Puis, des escarmouches m’ont mis face à face avec des uhlans que je me suis amusé à faire dégringoler de cheval en visant sans plus d’émotion qu’au jeu de massacre… Car, c’est le souvenir qui m’est resté de la guerre : aucune émotion — j’étais trop fourbu pour que mes nerfs eussent la force de vibrer — mais plutôt une impression de rancune morne contre ceux qui se permettaient d’entrer chez nous, et une indifférence satisfaite à en voir mourir le plus possible sous mes yeux… Ensuite, il s’est passé d’autres choses ; on m’a emmené ailleurs… Encore des marches forcées, des privations… J’étais plus abruti que jamais, la cervelle flottante, vide de pensées. Eh bien ! le jour où j’ai reçu l’ordre de tirer sur un communard, un tel sursaut m’a secoué tout à coup de ma somnolence, une telle horreur a hérissé ma chair tandis que je fermais les yeux en pressant la détente… que je peux te le dire avec certitude, mon petit ami : tu viens de me raconter des bêtises en reniant la parenté de sang qui unit les hommes d’une même race. Si tu as jamais le malheur de connaître des temps semblables, René, tu comprendras à ma façon ce que j’ai si bien senti, quoique je l’exprime si mal… Et cela te fera admettre, qu’à près d’un demi-siècle, j’éprouve encore une répugnance extrême à recevoir ici un Hans Schwartzmann comme hôte.

Jacqueline — qui avait hérité de l’esprit positif et malicieux de son père — objecta :

— Toutes ces histoires-là ne sont pourtant pas de sa faute, à ce pauvre Schwartzmann : il n’était pas né, en 1870 !

— Ce qui ne l’a point empêché de publier ce livre méprisable : L’Avenir du Voisin, répliqua Michel.

René protesta, caustique :

— Ou ! grand-père… Si tu savais quel sceptique indifférent aux polémiques était Hans Schwartzmann, lorsque je l’ai connu !… Mais, que veux-tu : il faut vivre… et les pamphlets des pangermanistes se vendent comme des petits pains. Je fais bien du bronze de commerce, moi, quand je suis à court d’argent de poche. Ces sortes d’écrits de Hans sont des attrape-nigauds… ils n’est pas convaincu.

— Est-ce une raison pour le traiter impoliment ? insista Jacqueline.

Aimé Bertin intervint :

— Père, ces enfants parlent avec raison. Ne leur prêche point les passions outrées. Les vieilles rancunes sont plus efficaces lorsqu’elles couvent obscurément au fond du cœur que lorsqu’elles s’épanouissent sur nos lèvres : la parole est une plante stérile qui se fane aussitôt fleurie ; nos sentiments cachés ont des racines profondes. Et soyons modérés dans nos ressentiments…

Aimé termina, en regardant son fils :

— Comme dans nos sympathies.

Il eut son sourire heureux de superficiel bienveillant, croyant avoir trouvé le dénouement qui contenterait tout le monde : on recevrait ce Schwartzmann, mais sans trop d’enthousiasme, — voilà !

Cependant, Michel repartait fougueusement :

— Alors, tu t’imagines que tes enfants ont changé brusquement d’opinion par simple correction, pour observer une attitude noble et diplomatique ?… Tu penses que deux gamins de vingt et de vingt-cinq ans seraient capables de brider leur belle impétuosité de jeunes, sans autre motif ? Mais, si c’était ça, je serais le premier à m’incliner devant une retenue aussi rare… Non !… René et Jacqueline n’ont pas réprimé leur haine héréditaire, simplement afin de rendre à un étranger son hospitalité aimable de jadis : René — surtout — qui avait cessé d’écrire à son ami allemand, depuis quelques années, repris par les sentiments qui règnent parmi nous… Si tes enfants manifestent tant d’entrain à l’idée d’héberger ce monsieur de Berlin, n’impute pas cela à la dignité, ni, même à l’amitié… La vraie raison de leur conduite, ce n’est que le snobisme : ils sont fiers d’afficher une connaissance illustre… Hans Schwartzmann, le célèbre écrivain : on se targue d’une telle relation !… Si leur bonhomme s’appelait obscurément Schmid, Rosenthal, ou Kœnig, ils raisonneraient autrement… Et c’est ce qui m’exaspère !

— Du snobisme ?… Nous ! Oh ! c’est un peu fort !…

René bondissait, Jacqueline était rouge de fureur. Deux paires d’yeux gris foudroyèrent le grand-père d’un regard fulgurant. Et Aimé Bertin, navré, gémit en reprenant d’un entremets délectable : — Ah ! Là… là… là… là… là… là… Voilà que ça recommence !

Après ce déjeûner mouvementé, tandis qu’il descendait l’escalier de sa maison, accompagné de René et de Jacqueline, le modiste s’aperçut — le visage boursouflé et congestionné — dans la glace du vestibule.

Il constata mélancoliquement, cédant au besoin puéril d’être plaint :

— Vous voyez, mes enfants, dans quel état me mettent ces disputes !

— Oh ! papa, je le regrette bien… tu es si gentil, toi, fit René, attendri.

Aimé Bertin profita de ces bonnes dispositions pour proposer à son fils :

— Tu viens avec nous jusqu’au magasin ?

Mais, soudain, René tressaillit : sur le trottoir du boulevard Haussmann, une passante, se dirigeant vers la rue Taitbout, lui coulait une œillade oblique entre ses cils mordorés : il reconnut Luce Février. Il dit vivement :

— Je ne peux pas, père… Il faut que j’aille à l’atelier : j’ai à travailler.

— Cela ne te retardera pas beaucoup, insista M. Bertin.

Jacqueline, dont le regard malicieux n’avait pas perdu un détail de cette scène, adressa à son frère un sourire de connivence, et s’interposa :

— Voyons, papa, laisse-le donc tranquille… puisqu’il a à travailler !




IV


René Bertin rejoignit Luce Février à l’angle de la rue Taitbout.

Les deux jeunes gens s’étaient connus l’année précédente, pendant un séjour à Aix, où ils habitaient le même hôtel. M. Bertin venait s’y reposer des fatigues de la saison de Paris, avec ses enfants. Luce accompagnait sa mère qui suivait un traitement contre les douleurs. Luce avait vingt-deux ans ; la promiscuité de la vie d’hôtel l’avait rapprochée de Jacqueline ; les jeunes filles se liaient rapidement. Et Luce racontait son histoire : fille unique, sans dot, mais jouissant d’une certaine aisance grâce à la rente viagère dont bénéficiait sa mère veuve, elle avait compris, très jeune, qu’elle se condamnerait à un avenir médiocre en vivant sans effort. Et bravement — en fillette très moderne qui ne compte plus sur des hasards romanesques — elle avait résolu d’exercer une profession afin de se créer une position.

Ses dispositions naturelles lui avaient fait choisir le théâtre. Oh ! sans illusion… Elle soupçonnait bien les difficultés que rencontre une actrice honnête qui a décidé d’arriver par son talent seul. Mais quoi ! Toutes les carrières ont leurs inconvénients… Est-ce plus amusant, — institutrice — de gaver de science des mioches maussades ; ou — employée — de subir les rebuffades d’un patron rébarbatif ? À seize ans, Luce entrait au Conservatoire comme on entre à l’École Normale : en petite élève studieuse qui songe à conquérir ses diplômes. À vingt ans, elle débutait à l’Odéon. Son métier parfait, son talent mesuré, la conscience avec laquelle elle fouillait ses rôles, la faisaient remarquer très promptement. Un engagement avantageux l’attirait au Théâtre-Royal. À peine enorgueillie par ses succès, Luce était beaucoup plus fière du mal qu’elle s’était donné. Et, cette comédienne bourgeoise déclarait, avec la simplicité d’une commerçante qui fait bien ses affaires : « Je suis contente… À présent, j’ai un métier dans les mains. »

La certitude de gagner sa vie : telle était sa joie. C’était aussi sa préoccupation constante : à son directeur, elle ne demandait pas la vedette, le grand rôle, le pas sur une camarade, les mille exigences qui trahissent la vanité du cabotin ; — mais elle sollicitait toujours de l’augmentation, se souciant avant tout des bons traités qui n’engagent point pour longtemps et vous assurent des émoluments profitables.

Le plus grand éloge qu’elle fît de quelqu’un, c’était lorsqu’elle disait :

— Le directeur du Théâtre-Royal est un homme très convenable… il paye bien.

Luce travaillait obstinément, avec une énergie acharnée ; elle se préparait une belle existence.

Une vraie volonté de femme, c’est quelque chose de fort, d’immense, de prodigieux — c’est presque redoutable. Car celles qui savent rester chastes possèdent une supériorité d’action que l’homme n’atteint jamais.

Cette jeune actrice, jolie, indépendante et décidée, avait produit une profonde impression sur René dont la nature assez hésitante admirait ce ferme caractère. Grâce à sa sœur, il se glissait en tiers dans l’intimité récente des deux jeunes filles. Jacqueline s’était vite aperçue que son frère devenait amoureux de Luce ; avec l’instinct d’appareillade qui domine toute femme, Jacqueline favorisait ce flirt qui touchait sa fibre sentimentale. Son frère était si élégant et Luce si gracieuse : quel joli couple !… Les trois amis formaient déjà des projets d’avenir.

Et voici qu’un soir, quelque temps avant leur départ, M. Bertin remettait les choses au point sans s’en douter le moins du monde — en remarquant, devant ses enfants :

— Comme c’est amusant, ces rencontres de villes d’eaux… On ne se quitte pas de tout un mois, et l’on ne se reverra plus de toute la vie. On fait connaissance avec une facilité déconcertante ; et l’on cesse de se connaître, passé le seuil de l’hôtel… C’est joliment commode. Certaines relations deviendraient gênantes, à Paris. Ainsi, ces dames Février (qui sont charmantes, entre parenthèses)… eh bien ! je serai content de les laisser ici… Elles ne sont pas de notre milieu. Hors d’Aix-les-Bains, je n’autorise plus Jacqueline à frayer avec une petite comédienne.

Jacqueline et René s’étaient lancé un regard consterné. Ils savaient que leur père cachait une opiniâtreté invincible sous ses dehors légers d’homme frivole. Sur certaines questions, Aimé Bertin se montrait irréductible ; les préjugés étaient du nombre. Jamais il ne consentirait au mariage de son fils avec Mlle Luce Février, du Théâtre-Royal. Le modiste méprisait l’artiste ; cet artiste du commerce était pourtant fait pour s’entendre avec cette commerçante de l’art.

Jusque-là, René éprouvait un amour assez tiède à l’égard de Luce ; l’obstacle entrevu l’enfiévra soudain de passion : il sentit que cette petite femme était entrée dans sa vie et n’en sortirait plus. Pour la première fois de son existence, René prit une décision : il épouserait Luce ou resterait célibataire. Il n’osa cependant manifester sa volonté devant son père. Respect filial ?… peut-être. Faiblesse ? certes. La peur d’un destin précaire intimidait ce garçon de vingt-cinq ans qui s’était aveuli, sans que ce fût de sa faute, dans la molle quiétude d’un sort trop facile. Que deviendrait-il, si son père lui coupait les vivres ? Il ne pouvait se mettre en ménage avec la perspective de subsister, grâce aux appointements de sa femme ; il se savait incapable de gagner de l’argent momentanément…

Dès que les dames Février étaient revenues à Paris, René Bertin était allé trouver Luce et lui avait expliqué franchement sa situation. La jeune fille lui avait répondu avec une sincérité pareille :

— Je comprends vos raisons et je vous approuve. Nous sommes forcés d’ajourner notre mariage… Eh bien ! J’accepte d’attendre. Je vous avoue très simplement que je vous aime ; mais, c’est d’un amour lucide, qui me fait sentir à quel point notre bonheur serait compromis, si je vous imposais le rôle pénible du mari sans ressources qui croit déchoir… Il reste une issue : devenir votre maîtresse. J’en suis incapable, mon pauvre René : ce serait au-dessus de mes forces… Voyez-vous, les consciences humaines ressemblent aux arbres d’une forêt ; elles sont toutes plantées de la même façon ; néanmoins, les unes poussent de travers et les autres se tiennent bien droites ; certaines ont une ligne harmonieuse quand leurs voisines sont tordues, de la racine jusqu’au faîte… Ma conscience, à moi, est de la nature des ifs : elle a choisi la position verticale. Je suis régulière des pieds à la tête, corps et âme, cœur et cerveau : tout ça marche d’aplomb, sans jamais dévier. Je n’en tire pas plus de mérite que d’être brune ou blonde : si je suis honnête, ce n’est pas ma faute… c’est de naissance.

Elle avait ajouté : « Mais, comme maman a confiance en moi et respecte ma liberté professionnelle, je pourrai vous voir souvent : cela nous aidera à patienter. »

Alors avait commencé cette liaison bizarre, cette liaison blanche qui avait toutes les apparences d’une aventure équivoque. Luce vivait de la vie de René, accourant à l’atelier dès que le théâtre lui permettait des loisirs.

René, de son côté, aspirait à cette union enviable avec une créature intelligente et affectueuse à laquelle il s’attachait chaque jour davantage. Il avait mis sa sœur dans la confidence de cette intrigue renouée subrepticement ; et Jacqueline s’employait subtilement à influencer leur père, par des voies détournées, amorçant les conversations propices à leurs projets, les discussions sur les mariages d’inclination. Si bien que le modiste — qui possédait la clairvoyance de Géronte — avait fini par se dire : « Je suis sûr de René : c’est un garçon sérieux qui ne fera pas de bêtises. Mais Jacqueline m’inquiète : elle doit avoir en tête quelque prétendant sans le sou. »

Il est curieux de constater que, de tous les sentiments humains, c’est le plus désintéressé qui déchaîne le plus de conflits d’intérêts : on parle rarement d’amour sans parler d’argent.

René souhaitait ardemment d’en gagner : ce jour-là, bravant l’opposition paternelle, il épouserait Luce, et M. Bertin s’inclinerait devant l’acte accompli : on accepte ce qu’on ne peut empêcher.

Que la carrière artistique est une rude épreuve ! songeait René : dans le commerce ou dans l’industrie, l’employé touche un salaire immédiat proportionné à ses efforts, augmenté suivant une gradation calculée ; mais l’artiste débutant ne doit jamais compter sur des revenus fixes ; pendant des années, il peine sans récolter, repoussé de tous, ou bien accueilli par un négociant malin qui exploite son talent en lui jetant quelques louis d’aumône. Puis, un beau matin, après dix ans de labeur obscur, l’inconnu d’hier se réveille célèbre : en l’espace d’un mois, l’arriéré de son travail lui est payé d’un coup ; sans transition, le besogneux méprisé ceint l’auréole d’or du prestige ; il jouit brusquement de son bonheur… à moins qu’épuisé par les tristesses et les déceptions passées, le malheureux n’expire devant sa conquête, inutile, en déplorant que ce trésor de gloire ne lui ait pas été dispensé petit à petit.

Cependant — ironie des choses — ce sont les cigales, et non les fourmis qui excitent la plus âpre envie. C’est avec une haine féroce que l’on évalue les gains réalisés si facilement par le grand romancier ou par le peintre illustre, — d’un trait de plume ou d’un coup de pinceau.

René Bertin se répétait rageusement : « À quoi me servira d’être millionnaire dans quinze ans, d’avoir la croix, les commandes de l’État et tout le tremblement !… Si Pinèdo ou Siot-Decauville acceptaient de me donner tout de suite cinq cents francs par mois, je leur céderais la totalité de mes œuvres à ce prix-là… Dire que c’est moi qui conclurais le mauvais marché… et pourtant, ils refuseraient !» À ces heures d’impatience, René maudissait sa jeunesse ignorée ; au rebours de Faust, il eût volontiers troqué ses cheveux blonds contre des tempes grises d’homme célèbre, afin de vendre ses sculptures. Hélas ! Méphisto ne se manifestait jamais, pas même sous la forme d’un éditeur d’art.

L’apparition imprévue de Luce Février, tout à l’heure, avait réveillé la douleur lancinante où le plongeaient son attente et son impuissance. Lorsqu’il rattrapa la jeune fille, au tournant des grands boulevards, René Bertin avait sa figure crispée des jours de marasme.

Elle s’en aperçut immédiatement et l’interrogea avec inquiétude :

— Eh bien ! Qu’est-ce qu’il y a ?… Ça ne va pas ?

— Toujours la même chose : je souffre de notre situation. Ça finit par me lasser que mon bonheur se nomme Demain. Par moment, il me semble que l’espérance n’est qu’une forme du désespoir.

— Lâche ! gronda tendrement Luce. Est-ce avec de semblables pensées qu’on parvient à triompher ?… Et c’est à la veille d’obtenir un résultat que vous vous désolez ainsi… Je vous dis que Mme Lafaille vous confiera l’exécution de l’Arpète… Je le sens… J’en ai la conviction. Alors !… C’est la notoriété rapide, les succès pécuniaires, grâce à cette glorieuse commande dont parleront tous les journaux. Vous n’avez donc plus confiance en moi ?… Puisque je vous affirme que cela sera, que je veux que cela soit !

Elle dardait ses yeux noirs sur le fin visage indécis du jeune homme, comme pour lui communiquer une énergie magnétique. Ému, René s’écria :

— Ah ! Ma chère petite courageuse encourageante… Votre séduction même m’enlève la force de lutter : j’endure le supplice délicieux de voir ma récompense à ma portée, quand le but à atteindre est encore si loin… Si vous saviez… lorsque vous êtes passée devant moi, à l’instant… Était-ce le hasard qui vous amenait dans mon quartier ?

Luce avoua, avec une confusion souriante :

— Non… Je sais que vous déjeûnez plus tard que moi. Alors, souvent, vers deux heures, je viens par ici ; je remonte le boulevard Haussmann et je ralentis le pas quand j’approche de votre maison ; il y a un parfumeur dans l’immeuble voisin ; je m’arrête, j’ai l’air d’examiner sa vitrine…les poudres pour les ongles sont toujours à gauche et les pâtes d’aveline se trouvent placées à droite : mes yeux ont enregistré machinalement ces détails… Et, à me sentir si près de vous, il me semble que j’entre un peu dans votre vie intime… Je pense : « En ce moment, ils doivent achever le dessert. M. Bertin sonne pour le café ; et René commence de rouler une cigarette en face de Jacqueline qui plie sa serviette… Tout à l’heure, il descendra : je le rencontrerai peut-être… » Vous voyez : c’est ce qui est arrivé aujourd’hui. J’ai eu de la chance !

René, touché, pressa doucement la main de Luce, — honteux de la place illicite et imméritée que cette enfant charmante tenait dans son existence. Elle aurait dû, elle aussi, être assise au repas de famille ; et non pas guetter son amoureux dans la rue, ainsi qu’une grisette… Ils se considéraient silencieusement, amoureusement, sans se soucier des passants gouailleurs qui les coudoyaient.

Tout à coup, Luce questionna — avec la curiosité qu’elle marquait à tout ce qui concernait les Bertin :

— Est-ce que votre père est souffrant ?… Je l’ai trouvé bien rouge, tout à l’heure…

— Non. Il a simplement éprouvé une contrariété à table… Nous avons passé notre temps à nous chamailler, grand-père et moi, à propos de mon ami Hans Schwartzmann que j’ai invité à dîner chez nous, ce soir… Mon grand-père est furieux : il abhorre les Allemands… et papa est bouleversé, chaque fois qu’une algarade l’empêche de déjeûner en paix.

— Vous avez invité Hans Schwartzmann ?

La petite Luce haussait les sourcils, étonnée. Elle déclara d’une voix brève :

— Je suis de l’avis de votre grand-père, moi. J’estime que vous avez tort d’attirer Schwartzmann… Il ne me plaît pas, votre ami. Je ne sais pourquoi, c’est instinctif. Je reconnais que l’écrivain a un grand talent, mais l’homme me paraît équivoque, énigmatique ; il a l’œil faux… À quel propos est-il tombé chez vous, subitement ?

Tandis que René, amusé, pensait en regardant son amie : « Les femmes sont toutes les mêmes : leur amour est si exclusif qu’il prend ombrage des sentiments les plus superficiels qui nous occupent à son détriment. »




V


Hans et ses amis avaient négligé de s’enquérir de l’heure du dîner, si bien qu’ils se présentèrent chez les Bertin, dès sept heures du soir.

L’entrée des invités qui arrivent en avance a toujours un côté comique : le domestique qui les introduit les considère avec un dédain hargneux et semble, en ouvrant la porte du salon, leur désigner la pièce vide d’un geste de désapprobation. La maîtresse de maison, qui n’est pas encore prête, a frémi au premier coup de sonnette, puis s’est dit : « Ce n’est peut-être que le pâtissier ! » Quant aux malheureux invités, ils ont la désagréable surprise de constater leur bévue en apercevant quelquefois la salle à manger où l’on commence seulement de mettre le couvert.

Ce soir, la catastrophe se compliquait : Jacqueline n’ayant point terminé sa toilette, René n’étant pas rentré, Aimé Bertin se trouvant retenu au magasin jusqu’à huit heures moins le quart ; ce fut donc Michel Bertin qui dut, seul, faire les honneurs du logis aux hôtes exécrés.

Le hasard se plaît à nous lancer de ces chiquenaudes. Le vieillard s’avança au-devant de Schwartzmann avec la majesté sévère d’un vieux soldat contraint de se rendre ; mais cette attitude outrancière était corrigée par l’instinct de politesse qui nous pousse à sourire à ceux qui franchissent le seuil de notre porte. Michel Bertin eut un rictus embarrassé en désignant des fauteuils aux amis de son petit-fils ; il pensa : « Que le temps semble long, parfois !… Combien de siècles vais-je passer en compagnie de ces gens-là ? » Il examina sans bienveillance Hans Schwartzmann assis correctement, le coude appuyé au bras du fauteuil, la jambe avancée découvrant un grand pied bien chaussé ; Hermann Fischer, tassé mollement dans une bergère comme une motte de beurre sur une assiette ; et Caroline, qui avait gardé sans façon sa jupe de voyage en lainage vert, mais orné son buste copieux d’un corsage extravagant, une blouse de satin d’un bleu criard où courait du galon multicolore.

Puis, le silence risquant de passer la limite permise, Michel Bertin finit par murmurer :

— Excusez ma petite fille ; elle vous fait vraiment attendre… elle s’habille.

Caroline manifesta un brusque assentiment :

— Oh ! c’est si naturel.

Hermann appuya, goguenard :

— Ma sœur met tant de retard à paraître quand nous avons réception que, lorsqu’elle entre au salon, les invités ont déjà descendu l’escalier pour aller se coucher.

Sans s’irriter, la grosse fille répondit d’une voix placide :

— On ne peut pas se montrer aux visiteurs dans le costume où on aide les servantes, Hermann.

Michel Bertin s’égaya malgré lui, en comprenant que cette jeune fille candide s’imaginait Jacqueline sous les apparences d’une diligente ménagère, traînant toute la journée en camisole et en savates pour vaquer aux basses besognes qu’il est si simple de laisser faire à ses domestiques. Au même moment, l’entrée de sa petite-fille offrait un vivant démenti à ces suppositions.

Jacqueline était ravissante : elle portait une robe de tulle rose pâle, bordée de cygne, et la tonalité de l’étoffe vaporeuse se fondait avec sa chair de blonde si bien que l’on ne savait au juste où s’arrêtait le décolletage qui dégageait sa nuque frêle et son cou fluet. Ses cheveux à peine ondulés l’auréolaient de lumière dorée. Elle s’était parée avec une minutie particulière, avec cette recherche discrète et presque inaperçue des coquettes raffinées : elle n’avait point de bagues, mais ses ongles étaient émaillés ; sa robe très simple mettait en valeur son corps de vingt ans ; et son miroir aurait pu dire en combien d’heures avait été agencée, préparée, recommencée, la coiffure pseudo-négligée qui partageait, sur son front et sur ses oreilles, les sinuosités de ses bandeaux légers.

Michel Bertin se sentit flatté à la vue de sa petite-fille, fier de constater combien elle concevait et possédait l’élégance, cette seconde beauté. Puis, une pensée le rembrunit : tous ces soins, ces fanfreluches, étaient dédiés aux intrus ; le grand-père était mécontent que Jacqueline les eût honorés au point de s’efforcer visiblement de leur plaire.

Jacqueline apporta beaucoup d’aisance à rompre la glace. Elle accueillit Schwartzmann ainsi qu’un ami déjà ancien, et adressa des paroles cordiales aux Fischer, après la présentation. Néanmoins, elle ne put marquer une sympathie sincère à Caroline. Devant l’étrangère mastoc dont le mauvais goût évident lui causait un malaise insurmontable, la jeune fille eut soudain la révélation précise de cet antagonisme des races nié par René : non, cette Allemande de sa classe qui s’habillait comme dans les caricatures de Hansi, était bien moins sa semblable que Léonie, la petite femme de chambre parisienne de Jacqueline, qui copiait le genre de sa maîtresse, — telle une silhouette en tablier.

De son côté, Caroline examinait cette Française fringante avec une curiosité admirative mêlée de défiance. Car le jugement des femmes est surtout influencé par les impressions extérieures.

Et les deux jeunes filles dressées face à face, dans une attitude de réserve craintive, évoquaient la rencontre d’un beau sloughi d’Afrique et d’un dogue de boucher : les deux animaux se flairent d’abord avec méfiance ; le lévrier fronce dédaigneusement ses babines devant son frère vulgaire ; l’autre regarde d’un œil injecté cette longue bête précieuse perchée sur ses pattes fragiles ; puis, chacun s’en va prudemment, devinant qu’il n’est point fait pour s’apparier au compagnon d’aventure.

Dans ces occasions-là, les bêtes ont plus de sagacité que les hommes.

— Que pensez-vous de Paris, Mademoiselle ? demanda enfin Jacqueline.

Cette question banale fut le prodrome d’une conversation animée. Caroline Fischer s’illumina soudain pour répliquer :

— C’est une ville gaie ; les magasins sont presque autant beaux qu’à Berlin. Et nous avons été déjeûner au Bois de Boulogne ; c’est un beau parc, mais il n’a pas de monuments statuaires.

— Paris est un lieu malpropre, déclara brutalement Schwartzmann. La populace semble prendre le trottoir pour un égout : chacun y jette les inutilités qui l’embarrassent ; les concierges y balayent leurs immondices ; les passants circulent de manière désordonnée et s’y bousculent comme au football ; les voyous viennent crier ou siffler dans vos oreilles, tandis que les camelots achèvent de vous assourdir. La publicité excessive de certains commerçants encombre les boulevards à tel point que l’on doit s’arrêter ainsi qu’au passage d’un régiment, afin de laisser défiler une procession d’hommes tortues qui portent sur leur dos une pancarte vous promettant des attractions plus ou moins obscènes. Et les agents de police sont placés là pour contempler bénévolement ces spectacles. Si vraiment les villes reflètent l’âme des foules, les Parisiens doivent posséder la mentalité des écoliers en rébellion qui bouleversent le collège sous les yeux d’un maître impuissant, pour prouver leur indépendance. Ils réclament toutes les licences, au nom de la liberté… Je ne suis à l’Hôtel Continental que depuis cinq jours ; mais, d’après ce rapide aperçu, je présume que Paris ne me charmera guère… Si vous voyiez Berlin, notre noble et paisible capitale, où la vie de la cité coule avec la majesté régulière d’un grand fleuve… Vous seriez transporté de bien-être.

Michel Bertin repartit doucement :

— En effet, Monsieur… Il est probable que si j’allais vous voir un jour à Berlin, je ne vous parlerais que de ses agréments.

Hans Schwartzmann eut ce geste machinal — un tic fameux, bien connu de ses familiers, — qui ponctuait chacune de ses tirades : il retira son lorgnon et frotta minutieusement les verres polis entre deux plis de son mouchoir, d’un air méditatif. Puis, ses yeux vagues de myope se posèrent sur Michel Bertin ; et il répliqua, avec une affabilité marquée :

— Monsieur, vous vous imaginez, d’après les premières paroles que j’ai prononcées devant vous, que je donne dans le travers reproché à mes compatriotes en revendiquant pour nous toutes les suprématies. Non… Je crois que je ne manque pas de tact, mais je suis très franc… Je dis que Paris me semble un séjour désagréable et déprimant, inférieur à celui de mon pays, parce que c’est vrai… Vous seriez en droit de me juger partial — ou borné — si je me livrais à quelque maladroite comparaison à la vue, par exemple, de Mademoiselle votre petite-fille… si je discutais la distinction de ses manières, et sa grâce… si je prétendais qu’il fût possible à une autre femme de nous faire éprouver mieux l’exquise sensation que fut, tout à l’heure, l’apparition de cette robe rose au seuil de ce salon, de procurer à nos regards une ineffable jouissance, avec des riens : un geste, une démarche, un sourire, quelques chiffons bien chiffonnés ; ce que j’appellerai, enfin, le cachet national… Ai-je cette outrecuidance ?… Mais je suis sincère avant tout, Monsieur.

Ses propos s’adressaient à Michel tandis que ses yeux clairs détaillaient hardiment Jacqueline.

Aimé et René Bertin entrèrent sur ces entrefaites. Jacqueline profita du brouhaha des salutations pour se glisser auprès de son grand-père et questionner à voix basse :

— Eh bien ! Qu’est-ce que tu en penses, de Hans Schwartzmann ?

— Je pense que c’est un homme qui a trouvé le moyen de caser dans une seule phrase — assez longue, je l’avoue — ces trois mots : franc, vrai, sincère… Or, les gens qui emploient trop souvent ces termes-là, me font l’effet des monuments qui portent sur leur façade l’inscription : Liberté, Égalité, Fraternité : ce qui se passe à l’intérieur justifie rarement l’étiquette.

Jacqueline ébaucha une petite moue de contrariété : les compliments de Schwartzmann l’avaient flattée.

Durant le dîner, elle ne cessa d’observer l’écrivain assis à sa droite. Au rebours de ses amis qui mangeaient abondamment, Hans — dyspepsique — se montrait fort sobre, touchant à peine aux plats et refusant tous les vins. Ce qui lui permit de se révéler causeur brillant, au langage littéraire, à l’intelligence profonde. Le seul défaut qu’on eût pu lui reprocher était une certaine propension à s’éterniser sur le même sujet ; mais, comme Jacqueline avait l’habitude essentiellement féminine de causer à bâtons rompus et passait d’une question à l’autre sans aucun motif, la conversation y gagna un charme étrange : les paroles réfléchies de l’Allemand et les propos décousus de la Parisienne alternant à la façon de ces strophes où l’octosyllabe sautillant succède à l’alexandrin.

De son côté, Hermann Fischer avait entrepris, en chaque bouchée, de se raconter à Aimé Bertin dont le visage aimable l’attirait. Le gros garçon, étant à la tête d’une grande fortune et d’une bonne santé, estimait que la vie est une excellente invention. Une affaire réclamait sa présence à Montluçon, où il possédait des forges. Si Schwartzmann paraissait peu satisfait de Paris, par contre, Hermann était enchanté de son voyage en France, s’exclamant de plaisir à chaque nouveauté. Un mot : « Schön ! » revenait dans ses discours à propos de tout. Il le criait d’abord grassement ; puis, sentant le regard dur de Hans peser sur lui, il baissait graduellement la voix ; et le « schön » finissait par sourdre en sourdine, tel un murmure d’abeille bourdonnant sur les lèvres épaisses d’Hermann Fischer. L’admiration universelle de Fischer exaspérait les phobies de Schwartzmann.

Après le dîner, Hermann continua d’accaparer le modiste qui, décidément, lui plaisait. Le grand-père s’isola dans un coin du salon, en attendant stoïquement l’heure du départ ; et René s’efforça d’engager une conversation malaisée avec Caroline. Jacqueline, qui se trouvait derrière la jeune Allemande, remarqua l’abondance du chignon blond noué sur la nuque charnue. Elle dit à Schwarzmann : Mlle Fischer a des cheveux superbes : ils doivent avoir l’air d’une belle gerbe d’épis lorsqu’ils flottent sur ses épaules… Si j’avais une chevelure pareille, moi, je m’en couperais au moins la moitié !

— Et pourquoi ? interrogea l’écrivain, stupéfait.

— Pour pouvoir me coiffer avec l’autre, tiens !…

Hans regarda la jeune fille d’un air intéressé. Il médita sur sa réponse : ainsi, le raffinement de cette coquetterie allait jusqu’au sacrifice d’une beauté naturelle, si cette beauté nuit à la grâce de la parure… En effet, les femmes qui jouissent d’une toison luxuriante sont rarement bien coiffées.

Jacqueline, changeant déjà de sujet, reprenait :

— N’est-ce pas que mon frère a du talent. Vous avez vu ses œuvres ?

— Oui, approuva Hans. J’ai admiré sa facture solide et l’originalité de son inspiration… L’originalité est une denrée précieuse, et rare… Je ne m’étonne plus que René ait des envieux.

— Ses amis, principalement.

Schwartzmann répliqua, sur un ton acerbe :

— C’est toujours sous les traits de l’amitié que la jalousie frappe à notre porte.

Jacqueline murmura :

— Mme de Genlis a dit : « Les qualités de l’esprit font des jaloux, celles du cœur ne font que des amis. » Cette bonne dame nous incite à la vanité : car, si nous jugeons de nous-mêmes d’après le nombre de nos amis ou celui de nos envieux, nous devons conclure que nous avons beaucoup plus d’esprit que de cœur.

— Vous ne vous trompez pas en ce qui concerne l’esprit.

Schwartzmann considérait Jacqueline avec une surprise flatteuse : cette poupée spirituelle l’étonnait ; il est si rare qu’une femme charme à la fois nos yeux et nos oreilles.

Il dit brusquement, baissant la voix :

— Je vous remercie de m’avoir accueilli si bienveillamment, malgré certaines préventions que j’ai devinées en vous, dès le premier jour… Oh ! ne faites pas signe que non, Mademoiselle… Votre conquête me sera deux fois précieuse, de n’avoir pas été absolument spontanée. Vous ne nous aimez pas, je l’ai parfaitement senti. Suivez le Rhin sur une carte géographique : c’est une ligne noire qui serpente au milieu d’un morceau de papier… cela donne-t-il une idée des paysages splendides qui se déroulent le long du fleuve ?

Eh bien ! vous avez voulu juger les Allemands à travers les livres, et le résultat est aussi dérisoire. N’importe, je vous suis profondément reconnaissant de m’avoir souri avant d’apprendre à me connaître : vous m’avez ouvert un crédit d’amitié et c’est pour moi une grande douceur.

Jacqueline — un peu déconcertée par la sensibilité qui émanait de cet être puissant, qui prononçait des mots émus avec un visage impassible — contempla longuement l’écrivain. Elle avait devant elle cet illustre Schwartzmann dont le nom était la jeune gloire de l’Allemagne, dont les œuvres étaient commentées par des milliers d’admirateurs ; et cet homme, qui lui apparaissait dans la forte jeunesse de sa quarantaine robuste, s’ingéniait visiblement à gagner ses bonnes grâces. Comment ne point subir la griserie du prestige, lorsqu’elle plongeait ses yeux dans les yeux impénétrables et caressants de Hans ? En scrutant ce regard pâle à la lueur troublante et trouble, Jacqueline avait l’impression de se pencher au-dessus d’une eau glauque pour en sonder l’insondable transparence…

— Ma fille se fera un plaisir de vous montrer Paris, disait à cet instant le modiste en s’adressant à Caroline. À côté des monuments, des adresses mentionnées sur le guide, elle vous aidera à découvrir le vrai Paris, tous les coins charmants, les jolies choses que nous goûtons en artistes ; et nos divertissements préférés… Vous connaîtrez, Mademoiselle, la ville réelle qui se cache derrière notre bazar cosmopolite, la ville ignorée des étrangers… Tu t’en charges, n’est-ce pas, Jacqueline ? Cela te distraira, ma chère petite, d’accompagner ton frère et ses amis.

— Certes ! répliqua vivement Jacqueline.

Les Allemands se levaient, prenant congé avec plus de laisser-aller, mis à l’aise par la cordialité ambiante. Le gros rire d’Hermann sonna sans retenue, emplissant l’antichambre de ses sonorités. Jacqueline et René s’échauffaient, élevaient le ton, pour crier bonsoir, gagnés à la contagion de cette gaîté bruyante où s’épanouissait le joyeux Fischer.

Michel Bertin se sentit soudain oppressé d’une tristesse lourde et nostalgique : au contact de ces étrangers dont le geste et l’accent dépaysaient ses sens, il éprouvait comme une illusion d’exil.

Et le grand-père regarda partir Schwartzmann, en philosophant amèrement sur cet instinct tout-puissant qui pousse le commun des mortels à se frotter aux gens célèbres, à s’atteler au char de l’idole, à se faire les satellites de l’étoile et à saluer la gloire qui passe — sans que l’on sache au juste si l’hommage est rendu au talent, ou s’il s’adresse uniquement aux paillons de la renommée.




VI


Dès que la présence de Schwartzmann à Paris fut connue, les visites affluèrent à l’Hôtel Continental. De riches compatriotes l’invitèrent, il fut convié à un dîner à l’ambassade d’Allemagne, et un directeur de théâtre parisien, qui avait en répétition l’adaptation d’une œuvre de Hans, entraîna l’écrivain dans les milieux artistiques afin de promener son auteur étranger comme une réclame vivante de la pièce qu’il allait représenter.

Schwartzmann se laissait conduire, avec sa passivité complaisante de colosse imperturbable. Néanmoins, il se réservait toujours un moment dans la journée afin de gratifier les Bertin d’une visite quotidienne. Avec une invariable fidélité, Hans se présentait boulevard Haussmann, à moins qu’il n’allât surprendre Aimé à son magasin. Les invitations flatteuses, les plaisirs divers, les Allemands retrouvés à Paris ne parvenaient point à distraire Hans de la prédilection qu’il marquait à ses amis Français.

Il ne se lassait pas de bavarder avec René, à l’atelier, dans la pénombre du crépuscule ; ou de regarder curieusement M. Bertin évoluer à travers son magasin, parmi les clientes empanachées ; ou encore, de descendre lentement la rue de la Paix, accompagné de Jacqueline ; savourant la jouissance d’avancer, au milieu de ce décor luxueux, aux côtés d’une jolie fille élégante que chaque passant lui enviait une seconde.

Cet engouement que manifestait l’illustre Schwartzmann chatouillait la vanité des Bertin.

« Mes enfants se préparent de belles relations », se disait le modiste.

« Hans m’a conservé toute son affection ! » pensait René, avec le léger remords de n’avoir pas payé de retour un ami si dévoué.

« Il me fait la cour », songeait Jacqueline, enivrée d’orgueil intime.

Quant à Michel, son antipathie exacerbée se soulageait sous forme d’humour bourru. Il s’était écrié, parlant de l’Allemand : « Sapristi ! Je crois que cet être-là est de la nature des cors : plus on en souffre, plus ils sont tenaces. » Et il accueillait Hans avec une politesse distante.

Un soir que Schwartzmann avait dîné chez Aimé Bertin ainsi que les Fischer, René, attendri, ne put s’empêcher de remercier l’écrivain de ne point délaisser ses amis, malgré les connaissances nombreuses qui eussent voulu l’accaparer. Hans répondit gravement :

— C’est justement parce que je rencontre chez vous ce que les autres ne m’ont pas donné : un foyer ami où je puis m’asseoir, sans l’affreuse contrainte d’y rester « l’étranger ». Je suis mêlé à votre vie privée ; et il me semble que je sois un peu votre parent en voyant un frère et une sœur, un père et ses enfants se serrer, pour me laisser une place à côté d’eux…

Et il murmura, en adressant à Hermann Fischer un sourire bizarre :

Eine französische familie !…

Puis, se tournant vers les Bertin, il conclut :

— Vous êtes ma famille française.

Quelques jours avant de quitter Paris, Hermann Fischer manifesta le désir d’assister à des expériences d’aviation.

Un dimanche, escorté de sa sœur et de Hans, il vint à l’improviste chez les Bertin pour leur proposer une promenade à l’aérodrome de Buc. Le modiste était seul. Il accepta d’accompagner les Fischer, puis, ajouta :

— Il faut que j’envoie prévenir mes enfants… Jacqueline et René sont à l’atelier, mon fils y travaille, je crois.

— Je vais les chercher, dit Schwartzmann. Partez avec mes amis : nous vous rejoindrons.

L’écrivain se fit conduire rue du Luxembourg.

La porte de l’atelier était encore entrebâillée, trahissant les habitudes négligentes de René : Hans médita un moment devant cette porte mi-close, car c’était un homme réfléchi auquel le spectacle des choses les plus superficielles inspirait des pensées profondes : cette tournure d’esprit est commune aux philosophes ; elle l’est également à M. Homais.

Puis, entendant du bruit et des rires, Hans entra dans l’atelier et s’immobilisa sur le seuil, pétrifié par la scène imprévue qui s’offrait à ses regards.

Assises côte à côte, les mains entrelacées, Luce Février et Jacqueline Bertin mariaient leurs voix joyeuses dans un bavardage animé. Debout, à quelques pas des deux jeunes filles, René, souriant, les écoutait tout en donnant des petits coups d’arrosoir sur une forme de glaise emmaillotée de linges mouillés.

Hans se sentit intimement choqué de voir le sculpteur tolérer une familiarité aussi scandaleuse entre sa propre sœur et son modèle, cette jeune actrice équivoque qui s’intéressait si tendrement à René.

Le visage de Schwartzmann exprimait une telle incertitude, qu’en l’apercevant, René comprit tout de suite le malentendu. Et tandis que Jacqueline, poussant un léger cri, s’exclamait :

— Oh ! J’ai eu peur… Je croyais que c’était papa. Nous sommes très imprudents !

René se confia franchement à son ami. Il lui conta de quelle manière il avait connu Luce ; le projet qu’ils avaient formé ; l’opposition devinée de M. Bertin ; et leurs relations présentes ; les visites de Jacqueline, qui rencontrait parfois Luce à l’atelier sans que le modiste s’en doutât.

Les jeunes filles s’étant un peu éloignées d’eux, René en profita pour continuer à voix basse :

— Cela peut étonner — n’est-ce pas, Hans ? — ces amours si sages chez des gens si libres… Aucun obstacle, nul préjugé ne nous défendent contre nos vingt ans. Elle est chaste, mais je sais qu’elle m’aime… qu’elle céderait sans doute, si j’étais pressant… Eh bien ! aux heures insidieuses où la tentation m’enfièvre, lorsque je me penche sur son visage pour goûter enfin ma joie, je n’ai qu’à voir ses prunelles si pures et si loyales m’envelopper d’une affection intense… Et je sens que je serais incapable de salir ce bonheur douloureux et doux qui nous attache l’un à l’autre, — ainsi que des forçats, ligotés deux à deux, qui se caressent du regard sans pouvoir bouger… Ça fait très mal d’aimer pour de bon, mon cher Hans !

René reprit, d’un accent plus ferme :

— Je ne vous demande pas de me garder le secret auprès de mon père ?

— Oh ! mon cher…

Schwartzmann protestait du geste. Puis, changeant brusquement d’entretien, il parla de l’excursion à Buc. À la grande stupeur de l’écrivain, René et Jacqueline parurent consternés.

Quel dommage que cela tombe juste aujourd’hui ! gémit la jeune fille.

— C’est à cause de l’Arpète ! continua René.

La mine interloquée de Schwartzmann divertit follement Luce Février. Surmontant l’aversion qu’il lui inspirait, la comédienne lui adressa la parole, expliquant :

— Mme Lafaille a téléphoné hier à René qu’elle passerait ici cet après-midi avec son architecte… De l’entrevue, va dépendre la commande de la figure qui décorera la chapelle funéraire de Jean Lafaille. René l’obtiendra-t-il ?… Vous comprenez : nous sommes trop anxieux de savoir, pour quitter l’atelier aujourd’hui !

Jacqueline, se rapprochant, intervint doucement :

— Mais, je peux accompagner M. Schwartzmann, moi… Si René est libre assez tôt, il n’aura qu’à se rendre à l’aérodrome pour nous apprendre le résultat de la visite… Or, rien ne me force à rester ici : seule, la présence de mon frère est indispensable.

René considéra sa sœur avec une amertume mélancolique : comment, elle le quittait sans hésitation à l’instant décisif où elle le sentait trépidant d’impatience, d’espoir et d’appréhension. Elle, qui d’habitude, vibrait à l’unisson des sentiments fraternels… Cette défection inattendue affligeait exagérément le jeune homme : c’est une déception cruelle de constater que — si sûre que soit une affection — on n’est jamais aimé comme on pensait l’être. Il eut soudain la perception exacte des choses : Jacqueline obéissait au désir de suivre Schwartzmann : cette course à Buc, c’était un tête-à-tête d’une heure en auto… Voilà ce qui la tentait.

René se dit : « Décidément, il l’a conquise ! »

Une seconde, il fut mordu par cette âpre jalousie de mâle que connaissent les grands frères ou les pères très jeunes dès qu’un homme courtise l’enfant qu’ils ont élevée. Ensuite, dominant son malaise, René murmura avec résignation :

— En effet, rien ne te force à rester… Eh bien ! c’est entendu : j’irai vous retrouver, si j’en ai le temps.

À son tour, Jacqueline comprit. Elle s’excusa silencieusement, d’un regard expressif. Ce regard signifiait : « Oui, je sais. Je te fais de la peine et je mérite tes reproches… J’aurais dû être auprès de toi tout à l’heure, pour applaudir à la réussite ou te consoler de ta déconvenue. J’ai tort de partir, mais ce n’est pas ma faute : quelque chose de plus fort m’entraîne… Entre Luce ou moi, n’est-ce pas moi que tu laisserais ? »

Et resté seul avec Luce, René sembla répondre à la pensée de sa sœur quand, prenant la tête de son amie entre ses mains souples de statuaire, il dit d’un air pensif :

— La vraie, l’unique famille, c’est l’alliance d’un homme et d’une femme qui se sont choisis librement, comme nous, en n’obéissant qu’à la loi sentimentale ; et qui s’aiment par-dessus tout, plus que leurs parents, plus que leurs enfants… Il n’y a que cette union-là qui compte, parce que c’est la seule sur laquelle on puisse compter. Le reste… Ce qu’on appelle ordinairement : la famille… C’est l’association provisoire de gens que le hasard a fait naître sous le même toit, que la vie disperse à tous les vents ; et qui s’aiment, se séparent ou se rapprochent, avec l’indifférence banale d’une fournée de voyageurs qui se rencontrent à table d’hôte…

Tandis que sa conduite suggérait ces réflexions moroses à son frère, Jacqueline se pelotonnait à la gauche de Hans Schwartzmann dans l’auto qui roulait sur l’avenue de Versailles.

Elle était très fière de sortir avec l’écrivain. Éprouvant cette crainte de soi-même qui est la maladie de l’adolescence, la jeune fille s’enhardissait à songer : « Il peut me comparer aux conquêtes de marque ; sa situation lui permet d’approcher les femmes les plus fascinantes, les grandes actrices, les mondaines notoires ; et c’est quand même moi qu’il préfère… »

Ainsi Jacqueline prenait conscience de la séduction de ses vingt ans et elle en était naïvement reconnaissante à celui qui lui procurait cette joie. C’est ce sentiment si fréquent et si féminin qui explique le succès obtenu auprès des toutes jeunes filles par les hommes d’un certain âge, surtout s’ils occupent une position brillante.

Troublée d’être absolument seule avec lui pour la première fois, Jacqueline affectait de ne point sentir que l’écrivain avait glissé une main derrière sa taille, la pressant contre lui. Elle considérait le visage de Hans, dont le profil régulier, se découpait dans l’encadrement de la portière : son front bombé, très découvert, lui donnait une expression d’énergie têtue ; son nez court, sa chair rose et son menton gras décelaient l’homme du Nord ; son regard pâle, abrité sous le verre du lorgnon, reflétait une sorte de lassitude désabusée.

Jacqueline, que cette gravité morne déconcertait, interrogea soudain :

— Pourquoi êtes-vous toujours triste ?

Schwartzmann faillit sourire : on confondait si souvent sa froideur impassible avec la réserve d’une souffrance hautaine, alors qu’il était parfaitement heureux depuis que le destin lui devenait favorable !

Mais sachant que la mélancolie plaît aux femmes, il répliqua de sa voix profonde :

— Il est dans la nature de l’homme qui a voulu dominer le monde de ne jamais connaître le bonheur. La faculté d’être gai m’a été refusée tandis que le ciel m’accordait l’ambition. Ah ! c’est aux êtres de mon espèce que s’applique le beau poème de notre grand Berger…

Et il récita, en allemand :


« Mes amis, il vous est arrivé peut-être de fixer sur le soleil un regard, soudain abaissé : mais il restait dans votre œil comme une tâche livide, qui longtemps vous suivait partout.

« C’est ce que j’ai éprouvé : j’ai vu la gloire, et je l’ai contemplée d’un regard trop avide… Une tache noire m’est restée depuis dans les yeux.

« Et elle ne me quitte plus, et, sur quelque objet que je fixe ma vue, je la vois s’y poser soudain comme un oiseau de deuil.

« Elle voltigera donc sans cesse entre le bonheur et moi ?…

« Ô mes amis, c’est qu’il faut être un aigle pour contempler impunément le soleil et la gloire ! »

Jacqueline se sentit émue, en vraie petite cérébrale accessible à toutes les jouissances intellectuelles que l’esprit de Hans Schwartzmann était donc attirant ! Que sa voix prenait des inflexions harmonieuses, dès qu’il parlait dans sa langue ! Elle fixa sur l’écrivain des prunelles admiratives.

Hans, se devinant à la minute propice, l’attira sur sa poitrine sans rencontrer de résistance ; ses lèvres gourmandes commencèrent de fourrager les boucles blondes qui frisottaient au-dessus de l’oreille menue, puis baisèrent les paupières closes. Jacqueline frissonnait voluptueusement, au chatouillement des longues moustaches. Elle s’abandonnait à un sentiment inconnu.

C’était son premier flirt. Jusqu’ici, la jeune fille avait vécu dans un isolement relatif : élevée au couvent le plus aristocratique de Paris, elle n’avait jamais fréquenté la famille de ses petites camarades ; elle se souvenait encore de la manière dédaigneuse dont la mère d’une élève — duchesse de l’Empire — avait dit un jour, au parloir, en toisant la compagne de sa fillette : « Ah ! oui… C’est la fille de Bertin, modes et fourrures… » Cette grande dame méprisait l’enfant de son modiste, auquel, d’ailleurs, elle oubliait souvent de payer ses factures.

Quant aux amis de son frère, Jacqueline les connaissait peu : c’étaient, pour la plupart des artistes qui, certes, avaient trop d’esprit pour s’imaginer déchoir en frayant avec un commerçant ; mais qui s’étaient obstinés à refuser les invitations de M. Bertin, craignant de s’embêter terriblement dans ce milieu bourgeois.

La jeune fille n’avait jamais eu que les relations de son père : des industriels, des banquiers, des joailliers, qui trouvaient Mlle Bertin poseuse parce qu’elle était trop lettrée pour eux.

Pouvait-elle rester insensible lorsque le premier homme qui semblât s’éprendre d’elle était précisément un illustre écrivain dont elle avait dévoré toutes les productions ? Qu’importait son origine : n’était-il point un être d’exception ? Jacqueline eût estimé stupide d’assimiler cet homme intelligent et affiné à Hermann et à Caroline Fischer… Ah ! ceux-là, par exemple, elle était enchantée de les décréter insupportables, balourds, déplaisants, choquants d’incompréhension, étrangers en un mot ; ainsi Jacqueline parvenait-elle à concilier son opinion passée avec son inclination présente, sans avoir l’air de se contredire.

— Où sommes-nous ? questionnait subitement Hans en se penchant vers la portière. Qu’est-ce que ces vilaines rues sales ?

— Je ne sais pas… Ce doit être Sèvres.

— Où se trouve la manufacture… À quel endroit ?

— Ma foi, je l’ignore.

Hans considérait d’un air dégoûté les bicoques grises qui prenaient un aspect désolé sous le ciel pluvieux, le chemin raboteux où l’automobile rebondissait avec des cahots inquiétants.

Il déclara ingénument :

— On m’avait tant vanté les environs de Paris… Ils sont vraiment laids.

Pour comble de chance, ils étaient tombés sur un chauffeur novice qui ne connaissait pas sa route et qui, dès qu’ils furent entrés dans Versailles, se dirigea au petit bonheur en faisant halte tous les dix mètres, pour chercher sa direction. Schwartzmann s’impatientait, agacé par ce wattmann qui errait selon son caprice, oubliant de prendre sa droite, exécutant de brusques virages, dans le désordre de son ignorance. Et Hans regardait Jacqueline, étonné qu’elle ne songeât point à indiquer son chemin au chauffeur. À la fin, il interrogea :

— Cette chose, là-bas, au bout de cette grande avenue… N’est-ce pas le château ?

— Peut-être bien.

— Comment : vous ne le reconnaissez pas ?

— Dame ! C’est la première fois que je viens à Versailles, riposta tranquillement Jacqueline.

L’Allemand restait béant de surprise. Jacqueline dit en riant :

— Je n’ai jamais visité tant de monuments, de musées et de palais que depuis que je vous accompagne dans vos sorties… Il n’y a pas plus indifférente à ses richesses historiques qu’une vraie Parisienne : nous n’affichons pas notre culte des souvenirs à la manière des parvenus, qui achètent leurs portraits d’ancêtres.

Hans s’exclamait avec stupeur :

— Vous n’avez jamais vu le château de Versailles !… Versailles où fut couronné l’Empereur…

— L’empereur !… Quel empereur ?… Napoléon ?

Jacqueline, brusquement froissée par cette gaffe brutale, avait la présence d’esprit de feindre ironiquement d’avoir oublié les ennuyeuses leçons du couvent. Ses grands yeux gris se posèrent sur Schwartzmann avec une telle candeur que l’écrivain, dupe de la supercherie, pensa que la jeune fille possédait plus de culture littéraire que d’instruction réelle.

Jacqueline songea : « Il y a cinq minutes, je m’extasiais sur la perfection de sa parole et, pourtant, c’est cette même voix qui vient de me blesser ». Puis, elle ajouta : « Ce n’est pas sa faute. Nous appartenons à des religions différentes : ses dieux ne sont pas les miens. Moi, on m’a appris à dire mes oraisons à voix basse ; mais lui, il prie à tue-tête comme les muezzins. »

Depuis un moment, la route était sillonnée d’autos et de véhicules de toutes sortes qui filaient dans la même direction. Au fur et à mesure que l’on avançait, le mouvement s’accentuait.

— Nous ne retrouverons jamais papa, au milieu de cette cohue, remarqua Jacqueline.

Lorsqu’on passa l’aqueduc de Buc, Schwartzmann poussa une exclamation de contentement : le paysage entrevu entre les hautes arches lui agréait enfin.

Puis, on aperçut au loin les tribunes roses de l’aérodrome Blériot, les plateaux d’herbe rase où grouillaient une multitude de spectateurs. Dès que l’on approcha, Jacqueline, qui détestait la foule, fut rebutée à la vue de ce monde. Pour un peu, elle eût demandé à s’en retourner.

— Descendons, proposa Hans, voyant que l’auto, bloquée, ne pouvait aller plus avant.

Ils durent se glisser malaisément parmi des jambes traîtreusement avancées, des bras pointus aux coudes saillants qui leur disputaient le passage, opposant une résistance sournoise de mauvaises bêtes humaines.

Jacqueline, incommodée, un peu maussade, se serrait contre son compagnon. Elle gémit :

— J’ai froid.

Cinglée par l’air vif qui lui glaçait le bout du nez et le lobe des oreilles.

Schwartzmann, assurant son binocle, regardait vers le ciel où trois appareils étaient en train d’évoluer. Le ronflement des moteurs se percevait ainsi qu’une formidable crécelle.

Jacqueline, qui avait oublié son frère tant qu’elle s’amusait, se mit à penser soudainement à René parce que la populace qui s’agitait autour d’elle, le froid de cette journée pluvieuse et le dépit de voir Hans se désintéresser d’elle momentanément, l’imprégnait d’une détresse obscure qui l’attendrissait.

— Regardez ! disait Schwartzmann.

Jacqueline, presque aussi myope que Hans, mais ne portant pas de lorgnon par coquetterie, avait beau s’efforcer de distinguer quelque chose : dans cet espace immense où une ligne à peine plus grise indiquait l’horizon, ces vagues objets noirs et blancs qui montaient et descendaient, d’un vol indécis, l’émouvaient peu d’être si semblables à quelque oiseau véritable. Comment se représenter qu’il y avait un homme, là dedans ?

Les vociférations du public agaçaient les nerfs de Jacqueline, elle avait l’impression de se trouver dans une fête foraine, insensible à la grandeur du spectacle. Et la jeune fille, reprise par son affection fraternelle, songeait :

« Mme Lafaille doit être arrivée, à présent… Qu’est-ce qu’elle pense ?… Que lui dit-elle ?… Mon Dieu ! Si j’avais su, je serais restée avec eux… J’ai hâte d’être fixée, maintenant… Et je m’ennuie, près de cet homme qui regarde en l’air. »

Là-haut, un aviateur exécutait une série d’exploits hardis ; décrivant des virages impressionnants, se retournant dans une série de vols renversés ; semblant défier l’accident toujours possible qui l’écraserait peut-être un jour sur le sol d’une plaine, tel un pigeon fracassé par un coup de fusil.

La foule s’enthousiasmait. Malgré lui, Schwartzmann poussa un cri d’admiration :

— Quelle audace !… Et quel courage !

Il corrigea d’ailleurs son exclamation, en observant froidement :

— Ce qui fait la réputation des Français, ce n’est pas la supériorité de leurs appareils — les nôtres leur sont comparables — mais c’est la témérité folle de ces hommes qui jouent avec la mort, comme avec un cerf-volant… Et qu’est-ce que la bravoure individuelle, à notre siècle : un arbre de luxe qui porte peu de fruits !

— Pensez-vous qu’il l’obtiendra ? murmurait Jacqueline.

— Quoi ?… Le record ?

— Mais non… La commande de l’Arpète, voyons !

Hans lui lança un regard de surprise, interdit qu’elle ne s’occupât point des évolutions du pilote.

— Où peuvent être mon père et vos amis ? poursuivit la jeune fille.

Ses yeux se promenaient sur le public, quêtant un visage familier parmi ces têtes toutes levées, la bouche ouverte, les paupières écarquillées ; ces occiputs rejetés en arrière qui semblaient appeler le torticolis. Tout à coup, Jacqueline s’écria :

— René !… Voici René !

Elle venait d’apercevoir le jeune homme qui les avait reconnus de loin, grâce à la haute stature de Hans Schwartzmann ; et s’efforçait de les rejoindre, fendant la foule compacte.

Sitôt qu’il fut rapproché de sa sœur, René annonça triomphalement :

— Ça y est !… J’ai enlevé ma commande… L’Arpète sera exécuté en bas relief sur le sarcophage…

Jacqueline lui sauta au cou. Puis, les questions et les réponses se succédèrent sans aucune suite. René narrait son entrevue avec une volubilité fébrile, le visage resplendissant de la joie du premier succès. Il était galvanisé par cette excitation enthousiaste qui embaume durant un jour l’illusion de nos débuts ; et qui se volatilise dès le lendemain, tel un parfum évaporé.

— Quand commences-tu ton travail ? questionna Jacqueline.

— Le mois prochain, répondit René. Et Mme Lafaille m’offre un séjour en Riviera… Car, c’est à Nice — la ville où Lafaille est né — que seront transportées ses cendres… Le mausolée sera édifié au cimetière de l’ancien château… Mme Lafaille forme des projets somptueux ; elle fera venir le marbre d’Italie et songe déjà à conférer avec ses horticulteurs du jardin de fleurs rares qui entourera la chapelle.

— Je vous adresse mes sincères félicitations, dit Hans Schwartzmann.

— N’est-ce pas : c’est une vraie victoire ! cria René.

— Oh ! oui… Hein ! fit quelqu’un, près du jeune homme.

Le sculpteur dévisagea d’un air ahuri cet inconnu qui s’associait inopinément à sa joie. Mais l’autre continuait :

— Il a bouclé la boucle, comme Pégoud !

Et René comprit sa méprise. Alors, il éprouva le même sentiment que sa sœur : le bonheur égoïste de la première chance lui inspira le besoin de s’isoler, de ressasser l’heureuse nouvelle à l’abri de cette réjouissance populaire qui acclamait le dieu Progrès. Il proposa :

— Si nous nous en allions ?… Mon père serait introuvable, dans cette marée humaine. J’ai déjà eu la bonne fortune de vous apercevoir : et vous n’êtes qu’à l’entrée de l’aérodrome.

Hans et Jacqueline acceptèrent. Ils n’avaient que dix mètres à franchir pour rejoindre leur automobile ; mais la route était tellement encombrée que l’entreprise s’annonçait difficile.

Schwartzmann passa le premier, écartant avec une douceur ferme ceux qui stationnaient devant lui ; et les badauds se rangeaient prudemment à l’aspect de ce colosse imposant. Soudain, Hans fut arrêté par une famille de bicyclistes — le père portant un gosse sur ses épaules, la mère corpulente et cocasse dans sa petite culotte rebondie ; et trois garçonnets décidés qui encombraient le chemin avec leurs bécanes. — Schwartzmann tenta de séparer ce groupe ; on lui opposa les guidons et les pneus, en guise de boucliers. Agacé, Hans ordonna :

— Rangez-vous !

Et bouscula un peu vivement l’un des gamins, qui se laissa tomber par terre en poussant des hurlements :

— Papa !… Il m’a renversé !

— Vous êtes un petit menteur ! cria Hans Schwartzmann.

Dans sa colère, il avait négligé sa prononciation. Son accent le trahit. Il y eut des murmures :

— C’est un Alboche !

Ça se croit tout permis parce que ça porte de la fourrure à sa pelisse !

L’assistance révélait qu’elle était composée de patriotes et de démocrates.

— Il a brutalisé mon enfant !

— Sale Prussien, va !

— Il ne sera pas si fier quand nos aéroplanes iront jeter des bombes sur Berlin.

Impassible et dédaigneux, Hans s’efforçait d’avancer. Il vit avec plaisir Jacqueline se glisser agilement parmi la foule et grimper dans l’auto. Au moment où il parvenait enfin à se dégager, un caillou lancé on ne sut d’où vint s’écraser contre son chapeau avec un bruit mat.

— Gare, Schwartzmann ! s’exclama René.

Exaspéré, le jeune Bertin se hasarda à esquisser quelques coups de canne à droite et à gauche pour protéger son ami. Avec ce public du dimanche, le geste était dangereux. Aussitôt, ils furent menacés par des cyclistes à tête de souteneur, des voyous en chandail et des calicots anémiques qui s’amusaient infiniment. L’altercation dégénérait en bagarre. Des horions furent échangés.

Hans et René profitèrent du désordre de la bousculade pour s’élancer à l’intérieur de l’auto. La voiture démarra, tandis que la foule se massait afin de lui barrer le passage ; mais le chauffeur, qui avait prévu le coup, vira brusquement et fila sur la route de Châteaufort, poursuivi par des huées.

— Je ne vous fais pas de compliments sur la façon dont vos services d’ordre sont organisés.

Ce fut la première phrase que prononça Schwartzmann dès qu’ils furent à l’abri : l’Allemand s’étonnait en constatant combien les Parisiens semblent peu redouter la police.

Puis, ils s’examinèrent. Hans était indemne ; mais René portait à la joue gauche une estafilade qui saignait lentement.

— Oh ! Tu es blessé, gémissait Jacqueline.

Elle l’essuyait avec son mouchoir. Hans voulut l’aider : et leurs doigts se rencontrèrent, à l’instant où ils frôlaient la figure de René, — comme pour symboliser l’union de leur triple amitié.

L’auto reprenait la direction de Paris, après avoir exécuté un vaste crochet.

Chacun savourait en silence la douceur de cette rentrée au crépuscule. On traversait Ville-d’Avray et Saint-Cloud. Des paysages s’entrevoyaient, estompés de grisaille ; une lune jaunâtre commençait à percer une barrière de nuages cotonneux.

— Que s’est-il passé ?… Tu t’es fait mal, mon pauvre petit ?

Schwartzmann avait reconduit ses amis boulevard Haussmann. Et Michel Bertin, qui les accueillait, remarquait tout de suite la blessure de René. Celui-ci, un peu à contre-cœur, lui raconta l’incident de Buc. Le grand-père se tourna vers Schwartzmann et déclara, avec une douceur ambiguë :

— Je suis désolé, Monsieur, que vous ayez souffert aujourd’hui de la mauvaise éducation de notre populace : elle a l’habitude regrettable de manifester ses sentiments avec une spontanéité gênante… On ne lui a pas enseigné notre politesse.

Lorsque Hans fut parti, René lui reprocha :

— Tu n’es pas gentil, grand-père !… Tu as eu l’air d’approuver ces brutes.

— Mais non, mais non ; protestait Michel. Seulement… seulement…

Et le grand-père acheva, avec une grimace de vieux gamin :

— Seulement, moi, ça me réconforte de penser qu’il y a tout de même à Paris des gens que la gloire de Schwartzmann n’ « épate » pas !




VII


— Monsieur Bertin, je pars pour Montluçon demain matin et je désire passer gaiement cette dernière soirée. Vous avez une idée pour s’amuser ?

Ainsi Hermann Fischer rappelait-il à René la promesse que celui-ci lui avait faite à leur première entrevue. Plusieurs fois déjà, depuis son arrivée, le jovial Fischer avait exploré seul ce Paris nocturne où, naturellement, il s’imaginait découvrir des perversités nouvelles et des sensations inédites. Mais comme ces excursions diverses ne lui avaient rien révélé qu’on ne lui eût offert en son pays, Hermann s’était persuadé que les plaisirs pimentés dont il nous octroyait le monopole n’étaient débités que dans des endroits secrets connus des Parisiens seuls.

Un peu agacé par ce préjugé bien germanique qu’Hermann affichait avec son tact coutumier, René avait accepté mollement d’escorter Fischer pendant cette soirée d’adieux ; et tandis qu’il attendait la venue d’Hermann et de Hans qui lui avaient donné rendez-vous à l’atelier, le sculpteur se concertait avec ses amis Paul Dupuis et Maurice Simon afin d’établir le programme de cette nuit mirifique rêvée par Hermann.

— Tu veux que nous accompagnions également ton Allemand ? dit Simon, sans enthousiasme.

— Écoutez donc… Si nous lui faisions une blague ? proposa l’architecte, qui avait un goût prononcé pour les farces de rapin.

Et Paul Dupuis exposa son projet, qui fut adopté à l’unanimité.

Lorsque Schwartzmann et Fischer se présentèrent chez le sculpteur, René déclara gravement :

— Puisque vous m’avez promu à la dignité de cicerone, c’est que vous souhaitez de vous distraire tout particulièrement et d’une manière différente…

— Oui ! oui ! approuva vivement Hermann.

— Ma tâche est fort embarrassante ; poursuivit le jeune Bertin. Je suppose que vous avez déjà essayé de tous les divertissements possibles… Je ne vois guère ce que je pourrais vous offrir de neuf. À moins que… Mais cela vous paraîtrait sans doute fade.

— Quoi ? interrogea Fischer, intrigué.

— Voici : par une coïncidence singulière, mes camarades Paul et Maurice avaient prémédité, justement pour ce soir même, une partie joyeuse en l’honneur de mon succès. Si vous voulez venir avec nous, vous verrez de quelle manière nous aimons à faire la fête.

— C’est cela exactement que nous désirons ! s’exclama Fischer, épanoui.

— Eh bien ! En avant.

Suivi de ces compagnons, René sortit ; il héla un taxi et donna au chauffeur l’adresse du Théâtre-Royal.

Le spectacle représenté ce soir-là se composait d’une comédie de mœurs et d’un acte en vers écrits, dans l’intention d’amener le plus de monde possible, par deux auteurs habiles qui avaient respecté dame Pudeur en vue de leur clientèle bourgeoise. Au début, Hermann fut déçu, mais comme Luce jouait l’un des rôles de la grande pièce, il se rasséréna en lorgnant la belle actrice qui l’avait tant impressionné. Au second entr’acte, René s’éclipsa, après avoir adressé un sourire de connivence à Paul Dupuis.

Hermann supposa que le sculpteur avait dû se rendre dans la loge de son amie. Il questionna :

— Il est allé dans les coulisses ? Pourquoi seul ?… J’aimerais aller avec lui.

L’architecte répliqua, d’un air imperturbable :

— Ah ! ça, Monsieur, d’où sortez-vous donc ?… Ignorez-vous que la Société Protectrice des Bonnes Mœurs a obtenu de la Préfecture de police un arrêté interdisant l’accès des loges et des coulisses de théâtres, cafés-concerts ou music-hall à toute personne ne pouvant certifier, à l’aide d’une pièce d’identité, sa parenté avec un acteur, un machiniste, un souffleur, le régisseur — voire le pompier de service — ou tout autre individu appartenant au personnel de l’établissement.

Hermann avait écouté cette tirade, les traits tendus d’attention, il se la traduisait intérieurement. Hans remarqua doucement — sans que l’on sût s’il était ironique ou crédule :

— Voilà des pièces d’identité que les vieux messieurs doivent payer un bon prix.

— Et les pénalités encourues, Monsieur ? rétorqua Paul Dupuis. Il y a des juges à Paris !

René rentrait à cet instant dans leur baignoire. Il avertit ses invités :

— Après la représentation, Mlle Luce Février et deux de ses camarades se joindront à nous.

Fischer accueillit la nouvelle avec une vive satisfaction, mais Schwartzmann commença de se méfier : si cette jeune fille à qui René marquait tant d’estime devait les accompagner, la fête risquait de n’être guère licencieuse, et l’écrivain flairait quelque plaisanterie dont Hermann serait la dupe.

Luce ne jouait pas dans le dernier acte. Les jeunes gens la retrouvèrent à la sortie, avec les deux amies annoncées par René : une brune et une blonde habillée de la même manière, à peu près de la même taille et paraissant du même âge ; deux échantillons de cette espèce de jolie fille de vingt-deux ans, au petit nez, à la petite bouche, aux grands yeux ; au corps menu vêtu à la dernière mode des confections ; au grand manteau de fausse loutre et au minuscule bonnet de vrai lapin ; bref, cette créature impersonnelle et aguichante qui circule sur les boulevards à plusieurs milliers d’exemplaires, et que l’on appelle : la petite femme.

Les deux compagnes de Luce étaient des « utilités » peu utiles du théâtre. Leurs regards espiègles et leur fraîcheur devinée sous la poudre de riz les rendaient suffisamment attirantes.

Luce les présenta sous les prénoms de Simone et Yvette ; passé minuit, le nom de famille est une formalité superflue entre gens qui se quitteront à l’aurore. Les deux gamines ricanaient et se trémoussaient en dévisageant effrontément Hans et Hermann, avec L’ingénuité malicieuse des enfants qui complotent une niche. Simone — la blonde — questionna René :

— Alors, on va s’amuser ?

Et Yvette continua, d’un accent appliqué, son ton d’actrice qui récite un rôle fraîchement répété :

— On fera la même chose que la dernière fois ?… Chic !

Sans gêne, elle s’empara du bras de Schwartzmann ; tandis que René, ouvrant la marche, guidait ses compagnons à travers les rues désertes. Le gros Fischer manœuvra adroitement, afin de rester un peu en arrière avec Luce Février. Il dévorait des yeux la silhouette preste et svelte de la jeune fille. Hermann éprouvait l’attraction habituelle des hommes gras et grands vers les femmes mignonnes ; et le goût des northmen pour les grâces latines. Il s’était formé, à l’égard des jolies personnes, une opinion peu compliquée : estimant que la beauté est un capital et que tout capital est exploité. Hermann décrétait, dans sa psychologie rudimentaire d’industriel, qu’aucune créature séduisante ne reste insensible aux tentations pécuniaires. Il projetait donc d’inciter la jeune capitaliste qui trottinait près de lui à opérer un virement de fonds en sa faveur ; et son départ imminent le déterminait à brusquer les choses.

Il interrogea subitement :

— Vous aimez votre ami, Mademoiselle ?

Luce sourit, amusée par cette indiscrétion sans nuance des étrangers qui ne savent pas arranger leurs phrases. Elle répliqua :

— Si je ne l’aimais point, pourquoi serais-je son amie ?

Hermann médita cette réponse, en se penchant un peu pour apercevoir la figure de Luce qui traversait la raie lumineuse d’un réverbère. Puis, il dit, avec sa brutalité inconsciente :

— Il ne vous donne pas d’argent…

Luce eut un mouvement d’indignation gouailleuse. Hermann poursuivait, très naturel :

— Voulez-vous être aussi mon amie ?… Vous ne le regretterez pas… J’espère.

Luce, qui riait moqueusement, fit non de la tête. Hermann insista :

— C’est pour ne pas tromper René ?… Mais il ne le saurait pas.

Luce, énervée, eut une idée baroque. Elle riposta avec flegme :

— Oh ! mon Dieu, non. Ce n’est pas pour ça… J’ai une autre raison ; seulement, si je vous la dis, je risque de vous vexer.

— Non. Je préfère que vous disiez.

— Eh bien… c’est un peu délicat… Vous avez sans doute entendu parler de la répugnance extrême que les Jaunes éprouvent à approcher un Européen : ils prétendent que nous sentons le mort… La cohabitation intime avec un blanc est pour eux une cause de malaise. Or, moi… voilà… Je ressens une impression analogue. Trahir René… ma foi, cela me semble improbable ; néanmoins, je suis femme et ne dois jurer de rien. Mais avec un Allemand : ça, je suis sûre que je ne pourrais jamais.

Cette fois. Hermann se tut, froissé.

Moins exercé que Hans dans sa connaissance de la langue française, il n’avait pas saisi le sens exact des paroles de Luce.

Mais à cet instant, René les interpellait :

— Allons, voyons, les retardataires !… Nous sommes à la première halte de la fête promise.

Fischer pressa le pas, comptant se dédommager de sa déconvenue.

Les noctambules se trouvaient sur les grands boulevards, devant la façade d’un vaste immeuble couvert d’inscriptions que l’obscurité rendait indéchiffrables. Seul, un globe électrique restait allumé au-dessous d’une marquise, éclairant l’entrée du rez-de-chaussée vitré, Hermann, entraîné par ses compagnons, pénétra dans le vestibule avant d’avoir compris quel était l’établissement où René les conduisait.

L’Allemand devina aisément qu’il ne s’agissait point d’un restaurant de nuit ; car, l’on n’entendait, en guise de musique, qu’un bruit sourd et continu accompagné d’une trépidation confuse.

Hermann vit s’approcher un individu vêtu comme un huissier de ministère, à qui René dit :

— Prévenez le rédacteur en chef que c’est son ami, le sculpteur Bertin, qui lui a téléphoné cet après-midi…

Alors, Fischer s’aperçut qu’il était dans le hall d’un grand quotidien ; il pensa que René allait inviter quelque journaliste à se joindre à leur bande. Mais l’huissier réapparaissait ; ouvrait une porte devant eux, et murmurait :

— Par ici, Messieurs, Dames.

En considérant l’endroit dans lequel on l’introduisait, Hermann comprit d’où venait le bruit entendu auparavant. Il était sur une espèce de balcon surplombant les sous-sols du journal où, s’actionnant aux rotatives, travaillaient une armée de typographes. Le vacarme des machines était assourdissant ; et René dut hurler ces mots :

— Que pensez-vous de mon divertissement favori, mes amis ? N’est-ce pas supérieurement original de voir imprimer les journaux que nous lirons dans quelques heures ? Examinez ces gens qui font glisser les feuilles de papier sur les rouleaux… Sont-ils heureux, hein !… Ont-ils de la veine ! ils passent leur nuit à gagner de l’argent… Vous vous demandiez où nos compatriotes s’amusent ?… Eh bien, contemplez ceci, Fischer : c’est une catégorie de Parisiens qui découchent en abandonnant leur femme au logis.

Hermann l’écoutait d’un air hébété. Il n’avait aucun plaisir à regarder ces hommes et on lui avait promis de l’initier à des joies rares : en quoi consistait la surprise galante ? Incapable de se rendre compte des bévues qu’il commettait, Fischer était à cent lieues de se douter qu’on le mystifiait. À quel propos René Bertin l’eût-il berné ? Hermann lui témoignait cette confiance candide de ceux qui se croient innocents, parce qu’ils nous ont offensés sans discernement.

Mais Hans Schwartzmann, silencieux, observait les scènes qui se déroulaient sous ses yeux.

René les faisait sortir du journal. Lorsqu’ils se retrouvèrent sur le trottoir, Maurice Simon déclara :

— C’est à mon tour de prendre la direction de la fête. Suivez-moi : je vais vous montrer une chose curieuse.

Et le peintre les emmena du côté de l’Opéra. Il remonta la Chaussée d’Antin, déboucha place de la Trinité, et s’engagea dans la rue Blanche. Hermann qui s’orienta, grâce à quelques remarques faites précédemment, recommença d’espérer en reconnaissant le quartier. Il eut même un geste machinal pour stopper devant un immeuble dont la porte était éclairée par une lumière rosée qui venait de l’imposte.

Mais Maurice Simon l’entraîna plus loin. Soudain le peintre, désignant une maison, dit :

— C’est là que j’habite ; le spectacle auquel vous assisterez a lieu à deux pas de mon domicile.

Il traversa la rue, et cogna contre le vantail d’une boutique close qui s’entr’ouvrit doucement, comme à quelque signal convenu d’avance. Le peintre adressa la parole à un interlocuteur invisible qui répondit, de l’intérieur :

— Entrez, Monsieur Simon… Tout de même, c’est une drôle d’idée que vous avez là… Si vous n’étiez pas mon client !

Maurice fit signe à ses compagnons. Ils se glissèrent, tour à tour par la porte entrebâillée. Les jeunes filles pouffaient, chuchotant d’une voix étouffée.

À présent, Hermann était plongé dans l’obscurité. À force d’écarquiller les paupières, il finit par distinguer une vague forme humaine qui s’agitait au fond de la pièce, promenant une petite lampe électrique, qui jetait des éclairs brefs, puis s’éteignait subitement.

Fischer huma l’arôme étrange qu’exhalait la boutique : un parfum spécial et pourtant familier qu’il lui semblait reconnaître sans pouvoir en préciser la nature. Ce mystère enchanta l’Allemand. Quelle aventure bizarre le peintre allait-il leur offrir, dans ce décor singulier ? Fischer, qui suivait Maurice à tâtons en s’agrippant à son pardessus, rêvait déjà de messe noire ou de sorcellerie graveleuse.

Tout à coup. Hermann fut sur le seuil d’un antre illuminé par une lueur infernale. Une chaleur intense lui brûla les yeux. Et il vit… Parmi des flamboiements d’incendie, deux hommes, nus jusqu’à la ceinture ; l’un promenant un écouvillon dans la gueule rouge d’un four, tandis que l’autre préparait des combustibles : deux ouvriers boulangers entretenant le feu qui cuirait le pain du matin.

Implacable, Maurice Simon obligea les Allemands de supporter plusieurs minutes la température suffocante qui leur desséchait les poumons. Puis, ils remontèrent à l’air pur avec un soupir de soulagement.

Sur la chaussée, trois fiacres maraudaient à la queue-leu-leu. Paul Dupuis appela les cochers.

— Où allons-nous, maintenant ? questionna Hermann, défiant.

— Aux Halles ! répliqua triomphalement l’architecte.

Hans Schwartzmann intervint ; posant sa main sur l’épaule du jeune homme, il protesta de sa voix grave :

— Inutile, Monsieur : nous avons compris.

Il continua, avec cette aménité persuasive qui succédait parfois à sa morgue :

— Vous nous avez donné une leçon : je l’accepte, car elle est spirituelle et courtoise. Mon ami confondait Paris avec Suburre : vous lui avez rappelé qu’à l’ombre de Suburre, fleurit la vertu romaine. Il s’était laissé tromper par les vantardises de certains Français qui revendiquent le privilège du libertinage : vous lui avez prouvé qu’ici — comme partout — à côté d’une poignée de débauchés, existent des milliers de braves gens qui usent leur vie à gagner la vie des autres. Inutile de nous faire contempler les travailleurs des Halles, Monsieur : nous avons compris… Et je ne veux pas être en reste d’esprit avec vous. À présent que vous nous avez montré ce qu’est une nuit de Paris, voulez-vous que nous terminions cette partie de plaisir aussi joyeusement qu’une soirée de Bertin ?… Allons boire du champagne quelque part.

Et, aidant l’une des camarades de Luce à monter dans la première voiture, il cria une adresse au cocher.

Maintenant, vautré sur le divan d’un cabinet particulier, Hermann Fischer oubliait son désappointement en se gavant de toutes sortes d’aliments ; bercé par les airs de danses que l’on percevait à travers la cloison. Sa rancune contre le perfide René n’avait pu tenir devant le souper copieux qu’on lui faisait déguster. Et Fischer s’emplissait béatement, sans parler.

Assise à la gauche de Hans, Luce s’ingéniait à l’enivrer, par jeu. L’écrivain, atteint d’une maladie d’estomac, refusait de manger. Il ne buvait jamais de vin ; mais, ce soir, par exception — craignant que son abstention ne fût attribuée à la mauvaise humeur — il vidait plusieurs coupes de champagne, se résignant aux douleurs que lui vaudrait son écart de régime. Et Luce le forçait à remplir son verre, chaque fois qu’il l’avait reposé sur la nappe.

L’absorption de l’extra-dry pris à jeun produisait son effet : habitué aux eaux minérales, Hans se grisait rapidement, facilement. Sa tenue restait impeccable : l’ébriété accentuait encore sa froideur, sa dignité rogue.

Hermann Fischer, lui, s’égayait peu à peu, réconforté par cette tiédeur de l’être que procure une digestion agréable. Son allégresse animale éprouva le besoin de se traduire d’une manière expansive ; et, saisissant son verre plein d’un mélange de sa façon — champagne et bordeaux — il toasta d’une voix émue :

— À la plus grande Allemagne !

Le singeant avec des gestes comiques, Paul Dupuis riposta d’une voix flûtée :

— À la toute petite France !

L’ivresse est un miroir grossissant où se reflète, exagéré, le sentiment qui domine en notre âme : sous l’influence des vapeurs alcooliques, le violent devient furieux, le sincère tourne au cynique, le voluptueux délire ses obscénités et le passionné vomit ses haines.

Hans Schwartzmann avait saisi les dernières répliques, à travers les fumées du champagne. Il se leva brusquement, d’un élan saccadé. Et tout en arpentant, le cabinet d’une démarche trop raide, titubant imperceptiblement, par instant ; il déclama d’une voix forte :

— Oui : la plus grande Allemagne !… Ceux qui plaisantent notre pensée font un acte aussi indigne qu’un barbet qui lève la patte contre le mur d’une cathédrale… L’expansion de l’Allemagne est indispensable à l’équilibre mondial : le monde est une bascule et l’Allemagne sert de point d’appui. Elle se tient juste au milieu, tendant ses épaules puissantes ainsi qu’un moderne Atlas ; et plus sa force est immense, moins la planche qu’elle supporte ne risque d’osciller. Ceux qui se prétendent nos adversaires seront vaincus à la longue par leur sagesse ou par notre contrainte : l’Allemagne doit régner sur tous les Germains… Klopstock n’a-t-il pas dit, chantant la patrie :

« Jusqu’où n’as-tu pas étendu tes rejetons nombreux ? Tantôt dans les pays où coule le Rhône, tantôt au bord de la Tamise, et partout on les a vus croître, partout s’entourer d’autres rejetons. Les Gaulois s’appelaient Francs et les Bretons Anglais ! »

Hans Schwartzmann termina, d’un ton sentencieux :

— L’univers est asservi à notre universalité.

René et ses amis avaient assisté avec stupeur à cette explosion inattendue.

Luce, avançant sa frimousse mutine vers Hans, lui dit de sa voix claire à la diction précise :

— Puisque vous aimez les fictions, vous comprendrez ce conte… Il était une fois un chien sauvage, jeune et vigoureux, qui vivait dans un bois voisin du village avec sa femelle et ses petits. Chaque saison, la chienne se montrait féconde ; et le mâle, fier de sa nombreuse famille, s’écriait : « Bientôt, le bois ne suffira plus à nous abriter. Nous serons la plus grande tribu du monde ! » Mais, il ne songeait pas que le gibier dont ils se nourrissaient diminuait en proportion des besoins de la horde prolifique. Un jour, vint la disette… Alors, le chien sauvage se hasarda jusqu’au village ; il se traînait en rampant — adoucissant l’expression de ses yeux. Des petits enfants passèrent : il leur lécha la main. Et tandis que les bambins le caressaient sans méfiance, le chien saisit l’un d’eux dans sa gueule, et, se sauvant avec son butin, il le rapporta aux siens en guise de pâture. Depuis, fier de son exploit, il veut croire à sa sécurité ; il pense : « Grâce à mon astuce, je me procurerai toujours la subsistance chez nos voisins : ils sont si niais qu’ils ne se défient point des fourbes ». Pourtant, le chien s’inquiète : il sent que la traîtrise est une arme vite émoussée et que le village, averti, le guette… C’est une grosse bête affamée qui montre les crocs parce que son mufle tremble… Elle menace de manger tout le monde ; et sait que, le jour où elle voudra mordre, elle courra le risque de happer une muselière.

Hans haussa les épaules et bégaya d’une voix pâteuse :

Deutschland über alles !…

René restait muet, peiné de découvrir ce Schwartzmann inconnu, si différent du philosophe éclectique d’Heidelberg.

Mais Paul Dupuis, toisant l’Allemand vaincu par l’ivresse, conclut avec son mépris souriant de Parisien gouailleur :

— Il a le vin patriotique… Ça tient peut-être à leur sacrée manie de boire des mélanges tricolores ; ils se figurent qu’ils viennent de pomper leur drapeau !




VIII


Après le départ des Fischer, Schwartzmann fut plus assidu que jamais chez les Bertin, ce qui resserra son intimité avec Jacqueline : car le modiste, absorbé par la saison d’hiver, ne quittait pas le magasin où la jeune fille ne se montrait guère depuis qu’elle fréquentait l’Allemand.

Tout d’abord, Michel Bertin avait pris un malin plaisir à gâter les visites de Schwartzmann, en lui imposant sa présence réfrigérante : son mutisme hostile — plus gênant qu’une parole maussade — arrivait à glacer l’entretien, par la contagion du silence. Mais le grand-père ne pouvait résister longtemps à l’antipathie que lui inspirait Hans ; et il cédait la place à l’ennemi, fuyant du salon dès qu’on annonçait Schwartzmann.

René était rarement là dans l’après-midi, retenu à l’atelier ; appelé au dehors par ses rendez-vous d’affaires.

Jacqueline se trouvait seule, la plupart du temps, lorsque venait Schwartzmann. Elle sortait même avec lui, jouissant de cette liberté d’éducation des filles dont la mère est morte, et le père très occupé. Aimé Bertin ne lui avait pas fait subir la protection plus ou moins efficace d’une gouvernante.

Jacqueline était flattée et troublée par les assiduités de Schwartzmann. Il la courtisait résolument, lui jetant en pleine figure ces louanges brutales, ces compliments grossiers (propres aux étrangers) qui vous frappent ainsi qu’un bouquet jeté trop violemment dans une fête de fleurs.

Il la caressait aussi de ces déclarations lyriques et sentimentales qui séduisaient la jeune fille par leur nouveauté : aux yeux de cette Parisienne, l’Amour était bien l’enfant malicieux des sanguines du dix-huitième siècle, le gamin qui décoche ses flèches comme une pichenette et creuse les blessures profondes d’un geste léger. Mais Hans considérait l’Amour avec la gravité empesée qu’il manifestait en toute circonstance : il l’alourdissait de pensées philosophiques ou de dissertations poétiques ; ses effusions littéraires avaient le ton d’un cours de psychologie. Et cette rhétorique redondante évoquait un Cupidon déguisé, engoncé dans un uniforme, coiffé d’un casque prussien, et faisant tristement l’exercice sous la discipline sévère de Schwartzmann.

Jacqueline était impressionnée par ces façons inusitées : elle pensait que la passion de Hans était vraiment sérieuse pour s’exprimer si sérieusement. Car les Français n’osent jamais appeler l’ennui par son nom ; ils ont tellement peur de passer pour des gens frivoles qu’afin de se réhabiliter d’aimer le rire, ils marquent un respect infini à tout ce qui les fait bâiller.

Michel Bertin était loin de soupçonner l’intrigue de sa petite-fille. Nous sommes enclins à prêter notre âme aux êtres de notre chair, sans admettre que l’enfant conçu à notre ressemblance ait hérité de nos yeux et regarde la vie d’un autre œil. Le vieillard éprouvait à l’égard des Allemands une aversion si sincère et si instinctive — une haine de chat qui hérisse son dos à l’aspect d’un roquet — qu’il croyait Jacqueline incapable de s’éprendre de Hans. Il attribuait la prédilection de sa petite-fille à la réputation de Schwartzmann. Elle sortait avec lui parce qu’elle était flattée d’exhiber l’homme célèbre devant ses amies, ses relations ; et les personnalités de Tout Paris, qui reconnaissaient la fille de Bertin, « modes et fourrures », paradant au bras d’un écrivain dont les lettrés de l’Europe entière commençaient à prononcer le nom.

— Ah ! Snobisme !… Snobisme ! répétait souvent le grand-père. Cette gamine ne doit regretter qu’une chose : c’est que son homme illustre ne soit pas Anglais… L’Anglais aurait encore plus de prestige auprès de la galerie ; car le chic britannique est toujours à la mode, chez nous, entre deux entr’actes de danse argentine ou de musique russe… À quand la saison du goût français ? Depuis le temps que nous l’avons oublié, il nous paraîtrait assez exotique s’il revenait s’acclimater à Paris…

Si Michel Bertin avait pu se douter de l’espérance qui germait dans la tête de Jacqueline, il eût été capable de fermer brutalement sa porte à Schwartzmann, reconquérant pour un jour cette autorité paternelle qu’il avait abdiquée en faveur de son fils.

Le vieillard possédait une auxiliaire ignorée : Luce Février.

La jeune actrice témoignait un intérêt ardent à ces privilégiés dont on lui parlait souvent et qu’elle connaissait à peine ; qui occupaient, à son point de vue, une situation sociale trop élevée ; et qu’elle réunissait sous cette appellation prononcée avec componction : « la famille de René » !

Elle se préoccupait toujours de la santé du grand-père, bien qu’elle ne l’eût jamais rencontré. Chaque fois qu’elle passait rue de la Paix, elle considérait la boutique d’Aimé Bertin avec un demi-sourire, songeait : « Dire que je n’oserais pas entrer, même sous le prétexte d’essayer un chapeau — et que je serai peut-être sa bru, un jour… C’est drôle, la vie ! »

Mais l’attention de Luce se portait surtout vers Jacqueline, cette Jacqueline amicale et charmante qui la traitait déjà en belle-sœur.

Et comme René la tenait au courant de leur vie quotidienne, Luce finit par lui demander :

— Ah ! ça… Vous aimez donc tant ce Schwartzmann que vous envisagez sans déplaisir l’hypothèse de son mariage avec Jacqueline ?

— Mais vous rêvez ! protestait René. Hans ne songe guère à ma sœur…

— Ils sont toujours ensemble — et seuls… C’est un flirt sérieux.

— Cela ne prouve rien… Étant données les mœurs allemandes… Les jeunes gens des deux sexes vont même jusqu’à faire des voyages en tête-à-tête, sans aucun marivaudage… yankee. Et puis, voyons, Luce… Schwartzmann est vieux par rapport à Jacqueline ; il a quarante ans ! Elle ne peut pas le considérer comme un amoureux possible.

Luce toisait les vingt-cinq ans ingénus de René ; et elle murmurait, avec une tendre ironie :

— Grand gosse !

Elle poursuivait :

— Mon cher René, je crois fermement que l’intimité d’un homme et d’une femme — si la femme est jeune et jolie et si l’homme possède quelque attrait — ne peut aboutir qu’à l’amour, sous l’une des trois formes que ce mot présente : passion, passade ou pariade. De quelle manière a commencé notre liaison d’Aix : par des entrevues journalières répétées, recherchées, suscitées… Pensez-vous que nous fussions demeurés amis, si l’amour ne s’en était pas mêlé ?… Lorsqu’un monsieur se plaît en compagnie d’une dame, c’est d’abord par sympathie ; c’est ensuite par un besoin plus tendre ou plus vif : sentimentalité ou désir… Quand ce besoin tarde à paraître, la fatuité de l’un et le dépit de l’autre amènent me rupture amiable… L’amitié entre les deux sexes n’est qu’une coquetterie du cœur : nous avons l’air de jouer aux jeux innocents, mais nous sommes fâchés qu’on nous prenne au mot… Or, il y a plus de deux semaines que Schwartzmann et Jacqueline vivent dans une camaraderie quasi-compromettante, et ils semblent loin de s’en déclarer blasés… Concluez.

René restait rêveur ; les paroles de Luce l’avaient frappé. Il murmura :

— Oui, vous avez raison… Les prévenances de Hans sont plus qu’affectueuses… J’irai le voir bientôt… aujourd’hui même… Et je tâcherai de savoir s’il agit sans arrière-pensée, ou s’il aime véritablement ma sœur.



IX


Ce jour-là, Jacqueline et Hans avaient passé leur après-midi dans un concert symphonique.

Schwartzmann adorait la musique. Il l’aimait scientifiquement, en érudit. Cet homme — qui ne jouait d’aucun instrument, qui ne composait point et qui n’avait jamais écrit la critique d’une œuvre lyrique quelconque — avait étudié l’art musical patiemment, copieusement, avec la conscience d’un professionnel, bien que son savoir ne lui rapportât nul profit. Il obéissait à son penchant d’approfondir sans but, pour le plaisir.

Lorsqu’ils sortirent du concert, Schwartzmann passa son bras sous celui de Jacqueline avec la familiarité insouciante d’un voyageur en pays inconnu. La jeune fille, un peu gênée, guignait en dessous les passants qui les croisaient sous les arcades de la rue de Rivoli : tout en craignant d’être rencontrée, elle s’enorgueillissait pourtant d’être vue avec Hans Schwartzmann.

— Voulez-vous prendre le thé à mon hôtel ? proposa tout à coup l’écrivain.

Ils entrèrent au Continental et s’installèrent dans la salle ornée de plantes.

Jacqueline regarda ses voisins, tandis que Hans appelait un garçon : à côté d’elle, à sa droite, une nurse vêtue de gris faisait goûter une ribambelle de petits Anglais blonds et roses. À sa gauche, un individu brun comme un cigare, aux longues paupières de Levantin, entretenait avec animation un homme commun, rougeaud, cossu, au type de commerçant ; — et répétait constamment, d’une voix câline, roucoulant les r :

— Réfléchissez… C’est oune affaire splendide !

Jacqueline eut l’avant-goût de ce que seraient ses impressions de jeune mariée en voyage de noces : un jour, si elle épousait Hans, elle traverserait ainsi divers hôtels cosmopolites, isolée au milieu de ces étrangers, avec la seule compagnie d’un autre étranger qui serait son mari. Elle prit le vague malaise qui l’envahit, à cette pensée, pour une espèce de mélancolie amoureuse. Elle murmura intérieurement : « Jacqueline Schwartzmann… Madame Hans Schwartzmann… » et fut baignée de fierté en songeant à la notoriété de ce nom. Hans lui souriait, assis vis-à-vis d’elle ; sa figure large, au grand front, au regard pénétrant, avait une expression de profonde intelligence.

Jacqueline dit brusquement :

— Je voudrais vous demander quelque chose… mais je n’ose pas : j’ai peur de vous sembler puérile…

— Pourquoi ?… Expliquez-vous.

— Voici… Je serais heureuse d’avoir quelques mots écrits de votre main sur votre dernier livre, que je commençais précisément le soir de votre arrivée : La Gloire… Ce serait pour moi un souvenir tout particulièrement précieux.

Schwartzmann parut touché ; mais il ne saisit pas la délicatesse de l’idée de Jacqueline et ne comprit point que c’était au bouquin lu et relu qu’elle s’était attachée ; car il répondit, croyant lui être plus agréable :

— Je ferai mieux. J’ai là-haut quelques exemplaires de La Gloire, sur papier de luxe, qu’on m’a envoyés de Leipzig… Je vous en offrirai un ; et sur celui-là, j’écrirai la dédicace… Venez.

Il se levait, se dirigeait vers l’ascenseur. Jacqueline s’étonna in petto qu’il lui enjoignît si naturellement de l’accompagner dans son appartement : l’âme étrangère la heurtait une fois de plus, avec ses sentiments ignorés, ses mœurs inaccoutumées, son mystère impénétrable.

La jeune fille suivit Hans ; d’abord, parce qu’elle redoutait de blesser sa susceptibilité en refusant une chose proposée si simplement ; ensuite, par curiosité : Jacqueline grillait d’envie de contempler l’installation de Schwartzmann ; malgré la banalité probable de la chambre d’hôtel, c’était un peu de la vie intime du grand homme qu’elle allait connaître là.

Le décor était celui de la chambre traditionnelle du grand hôtel, en effet : cette vaste pièce, au second étage, était impersonnelle et confortable. Tandis que Hans cherchait ses volumes, Jacqueline avisa tout de suite la cheminée où Hans avait placé quelques portraits : plusieurs photographies le représentant dans des poses différentes et révélant un amour immodéré pour sa propre effigie ; puis, le portrait d’Hermann ; et, enfin, figée dans une gauche attitude de villageoise endimanchée, la robuste personne de Caroline accoudée contre un balcon enguirlandé de roses. Jacqueline, agitée d’une confuse irritation, s’écria d’une voix agressive :

— Ah ça, vous les fréquentez donc depuis bien longtemps, ces Fischer, que vous êtes si intime avec eux ?

Du fond de la chambre, Hans répliqua d’un ton paisible :

— Non. Je les connais depuis l’année dernière. J’ai rencontré Hermann dans une partie de chasse. Nous nous sommes liés parce qu’il admire les artistes et que j’aime les hommes simples comme lui. Il a une fortune colossale.

Jacqueline se retourna, pour ne plus voir la niaise photographie de Caroline ; elle remarqua, devant la fenêtre, une table chargée de papiers, de livres, de brochures. Sur des feuilles volantes, la jeune fille reconnut l’écriture de Hans. Elle s’approcha, en s’exclamant :

— Comment !… Vous travaillez aussi, en voyage ?

Schwartzmann bondit ; il se précipita, bouscula rudement Jacqueline pour l’écarter de la table ; et, se jetant sur les papiers étalés, il les ramassa et les enferma à l’intérieur d’un tiroir, d’un geste sec.

Puis, il balbutia d’une voix rauque :

— Oui, je travaille… C’est le plan… le plan d’un roman… Mais je ne veux pas qu’on voie le travail en train.

Jacqueline restait interdite, abasourdie par la brutalité soudaine de Hans. L’écrivain parut honteux de son emportement devant le désarroi de la jeune fille ; il lui fit ses excuses avec des phrases caressantes, qu’il murmurait en litanies berceuses. Jacqueline, muette d’effarement, le considérait d’un air stupide. Alors, Hans redoubla de douceur, s’efforçant de calmer cette petite effrayée comme on cajole une bête prise au piège.

Le crépitement d’un appel électrique les sépara : on téléphonait de l’hôtel.

Hans se dirigea vers la cheminée, sur laquelle était posé l’appareil, et il saisit le récepteur. Son visage exprima une vive contrariété, dès les premières répliques. Il dit sèchement :

— Oui… Bien… Faites monter ce Monsieur.

— On vous annonce une visite ? questionna Jacqueline.

Hans riposta d’un ton bref :

— C’est votre frère.

Jacqueline s’inquiéta :

— Il va trouver ma présence incorrecte… Il aurait mieux valu me laisser partir avant de le recevoir !

Schwartzmann rétorqua immédiatement, avec une netteté qui prouvait qu’il venait de peser tous les partis :

— Pourquoi ?… Nous ne faisons rien de répréhensible, ici ; alors, à quel propos vous dérober ?… René ne soupçonne pas ses amis, j’imagine… Tandis qu’il peut savoir déjà qu’une dame est chez moi : les garçons nous ont vus. Je l’aurais bien reçu en bas, mais il a insisté pour monter. Dans ce cas, si vous avez l’air de vous sauver, c’est là que votre fuite permet les suppositions fâcheuses, pour peu qu’il vous rencontre dans un couloir ou vous reconnaisse de l’ascenseur. — René entrait.

Le jeune homme s’immobilisa, cloué de surprise à l’aspect de Jacqueline. Puis, la première impression dissipée, René fut plutôt soulagé de la tournure que prenaient les événements : il ne doutait pas une minute de la conduite irréprochable de Schwartzmann ; l’écrivain était de mœurs rigides, il n’avait jamais eu la réputation d’un Lovelace. La présence de Jacqueline dans la chambre de ce célibataire n’offusquait donc point René outre mesure ; et elle lui fournissait une entrée en matière pour l’entretien difficile où il se proposait de vérifier les insinuations de Luce.

S’adressant à sa sœur, le jeune homme observa d’un air de reproche :

— Jacqueline, tu es vraiment inconséquente… Tu ne songeais pas, en accompagnant notre ami chez lui, que vingt personnes pouvaient t’apercevoir et interpréter cela… Père te gronderait, s’il savait…

Hans comprit que la remontrance fraternelle le visait d’une façon détournée. Il intervint délibérément :

— Mon cher, c’est moi qui ai prié Mlle Jacqueline de venir avec moi. J’avais quelque chose à prendre dans mon appartement. Il m’a semblé aussi convenable de garder votre sœur sous ma protection que de la laisser dans un hall d’hôtel, parmi des rastaquouères…

René déclara, enchanté du tour de la conversation :

— Mon cher Hans, on ne discute pas les absurdités : on les subit ; or, la plupart des convenances reposent sur des bases absurdes. Vos raisons sont très plausibles : mais nos usages vous donnent tort… La même morale est appliquée d’une façon en deçà des Pyrénées, et d’une autre, en delà… Et l’on supprime plus facilement les Pyrénées que les préjugés. La rue de la Paix est à côté : vous pouviez ramener ma sœur au magasin, avant de remonter chez vous.

Il ajouta, avec une nuance d’embarras : Je me comporte en frère prévoyant lorsque je rappelle à Jacqueline nos coutumes plus ou moins logiques… Car, je vous assure que les imprudences auxquelles ma sœur — forcément négligée par notre père — s’est risquée, feraient supposer, à n’importe qui, que vous êtes… son amoureux ?

À dessein. René avait terminé sa phrase sur un ton presque interrogatif.

Instinctivement, Jacqueline jeta les yeux sur Hans : leurs regards se croisèrent, se fixèrent intensément ; puis, l’écrivain baissa lentement ses paupières et murmura d’une voix sourde :

— Il est exact que j’aime votre sœur.

L’émotion de René éclata à la manière d’un feu d’artifice mal réglé dont toutes les pièces partent en même temps : ce fut un mélange de sentiments désordonnés ; surprise, orgueil, saisissement, qui le terrassaient par leur brusquerie et l’empêchaient de réfléchir.

Il balbutia :

— Je suis profondément heureux… à cette nouvelle imprévue… qui va cimenter notre amitié…

Il alla embrasser Jacqueline.

Hans Schwartzmann considérait d’un air affectueux Jacqueline et son frère. Il réfléchit un moment ; puis, dit à René :

— Mon cher, l’aveu que les circonstances m’ont forcé de faire vous explique mes fréquents entretiens avec votre sœur, le plaisir que j’éprouve auprès d’elle : il est passionnant pour moi d’étudier son caractère et sa nature. Je vous ai dissimulé mon inclination jusqu’ici parce que le projet qu’elle nécessite me paraît difficilement réalisable, pour l’instant. Votre père me semble un homme faible et bienveillant : il approuverait peut-être le mariage de sa fille avec moi : saurait-il l’imposer ?… J’en doute. J’ai senti dès le premier jour que je possède un ennemi dans votre famille. Puis-je me déclarer ouvertement, sans craindre une résistance redoutable de la part de votre aïeul ? Il a l’air de souffrir physiquement quand il me voit ; ses yeux me reprochent de prendre une place à son foyer. Je ne veux pas être le sujet de dissensions familiales, toujours si pénibles… Et voici quelles sont mes intentions : je suis obligé de retourner à Berlin dans quelques jours ; j’ai là-bas une pièce en répétitions ; un procès contre un imprésario, diverses affaires qui exigent instamment ma présence… Je repartirai en même temps que mes amis Fischer. Je compte passer l’hiver et le printemps dans mon pays. L’année prochaine, je reviendrai parmi vous : votre sœur ne sera plus une enfant contrainte de s’incliner devant la volonté d’un père ou d’un grand-père… Elle aura vingt et un ans. Sa majorité lui donnera le droit d’exprimer librement son choix et sa volonté. Ce jour-là, nous parlerons sans crainte, parce que notre résolution sera inattaquable… En attendant, je juge préférable de garder le secret sur nos désirs… Votre sœur ne peut se marier sans le consentement de sa famille avant un an : alors, à quoi bon passer ces quelques mois d’attente en discussions, en peines, en guerre intime ?… Il vaut bien mieux frapper le grand coup une seule fois. C’est ainsi que les stratèges enlèvent les places réputées inexpugnables. Ne trouvez-vous pas que mon dessein est très raisonnable… ? N’est-ce pas, René ?… N’est-ce pas, Jacqueline ?…




X


Dans les premiers jours de décembre, les Fischer annoncèrent qu’ils quittaient Montluçon. De retour à Paris, ils n’y passèrent que quarante-huit heures, afin d’attendre Schwartzmann qui rentrait à Berlin avec eux.

Le soir de leur départ, les trois Allemands furent invités à dîner par Aimé Bertin.

Chaque convive accueillit ce repas d’adieu suivant les pensées qui le préoccupaient.

Jacqueline contemplait rêveusement son couvert intact.

Hans gardait une attitude sévère, absorbé dans une songerie taciturne.

René réfléchissait ; on le sentait détaché de tout ce qui l’entourait.

Pour la première fois, Michel Bertin souriait en regardant les hôtes de son petit-fils. Le grand-père était si joyeux de penser que, demain, ces gens-là ne seraient plus à Paris, qu’il se montrait presque aimable envers eux.

Seuls, Hermann, Caroline et M. Bertin conservaient leurs sentiments habituels. Fischer manifestait autant de plaisir à l’idée de revoir son pays, qu’il avait éprouvé de contentement à venir en France. La bonne humeur perpétuelle du métallurgiste était celle des êtres fortunés qui traversent la vie sur un pont d’or, tandis que les autres humains se débattent au fond du torrent. Hermann prenait tout bien, parce que tout se présentait bien pour lui : il se sentait partout chez lui, parce qu’il y a partout des établissements de crédit et des banques. Il rendait grâce à sa richesse sans philosopher sur l’inanité de l’argent.

Après le dîner, Jacqueline et René décidèrent d’accompagner leurs amis à la gare.

Rencognée au fond de l’auto du Continental, Jacqueline collait obstinément son visage à la vitre afin d’éviter de rencontrer les yeux de Schwartzmann, qu’elle ne verrait plus avant de longs mois. Le cœur serré, l’âme angoissée, la jeune fille fuyait instinctivement l’écrivain ; — car il est pénible de se sentir tout près de ceux qui vous quittent, à la minute suprême où ils s’en vont si loin.

Jacqueline déplorait son rêve : c’était sa belle aventure qui s’envolait sous les traits de Hans. Finies, les promenades sentimentales ; finis, les entretiens où cette intelligence illustre s’efforçait de briller pour lui plaire. Demain, ce serait l’existence ancienne : la boutique, les clientes revêches, les relations sans gloire et sans attrait. Ce doux songe de deux mois recommencerait-il, l’été prochain ? Qui sait ? Cela ne serait plus cela. Elle aurait peut-être changé ou trouverait Hans différent. En tout cas, ils se reverraient sans surprise et le charme de l’inconnu serait rompu : les deux mois qu’ils venaient de savourer ne reviendraient plus… Leur bonheur aurait vieilli.

Sur les quais de la gare, tandis que René s’éloignait pour rendre aux voyageurs les multiples services relatifs au départ, Jacqueline se rapprocha d’Hermann — obéissant au sentiment de regret cuisant qui lui faisait craindre un douloureux tête-à-tête avec Hans.

Fischer jasait gaiement, enchanté à l’idée de regagner ses pénates ; Jacqueline entendait confusément cette voix sonore qu’elle n’écoutait point.

Devant eux, à quelques pas, marchaient Schwartzmann et Caroline.

Tous deux de haute taille, avec les mêmes épaules larges, la même démarche lourdement cadencée, l’Allemand et l’Allemande s’appariaient si parfaitement, que l’harmonie qui se dégageait de cette ressemblance physique parait leurs silhouettes assorties d’une beauté de race qui leur eût manqué, vues séparément.

Hermann les contemplait orgueilleusement ; puis il reportait ses regards sur Jacqueline et semblait évaluer la faiblesse de sa grâce affinée, de sa musculature délicate et de ses poignets frêles.

Désignant sa sœur et son ami, Fischer dit soudain : Ils formeront un beau couple, n’est-ce pas ?

Jacqueline dévisagea Hermann qui souriait bonassement. Elle questionna brièvement : Fiancés ?

— Oui. Ils reviendront à Paris en voyage de noces…

Tandis qu’Hermann, ému à l’évocation de cet avenir, promenait des prunelles d’extase sur le décor enfumé de la gare bruyante, Jacqueline, le plantant là, brusquement, alla saisir Schwartzmann par le bras et l’entraîna à l’écart.

— Qu’est-ce que me raconte M. Fischer ?… Vous épousez sa sœur ?… Et alors, moi !

La jeune fille avait articulé ces mots d’une voix sifflante que Hans ne lui connaissait pas ; ses yeux luisaient de fièvre ; elle avait pâli, et ses mains frémissaient nerveusement.

Schwartzmann marmonna de vagues grognements à l’adresse de Fischer. Mais l’écrivain était un homme de sang-froid ; il ne broncha point à cette attaque imprévue ; jetant un coup d’œil rapide vers Hermann et Caroline qui se rejoignaient à quelques pas, il emmena Jacqueline d’un autre côté ; puis, lorsqu’il fut certain de n’être environné que de figures inconnues, il commença doucement :

— Chère Jacqueline, avant de vous rencontrer, je n’avais que l’amour de mon art ; et le souci de ma carrière ne m’avait pas laissé le loisir de m’occuper des femmes. Mon ami Fischer souhaitait instamment de me marier avec Caroline, quoique sa fortune lui permît de prétendre à un meilleur parti… Mais, dans notre pays, on ne songe pas à faire des mariages d’argent, comme c’est la coutume en France… Je me suis fiancé, pour être agréable à Fischer ; parce qu’il était temps de me créer un foyer et qu’aucune femme ne m’avait encore subjugué. Aujourd’hui, je vous aime… au point de manquer à ma parole envers Mlle Fischer. Je m’expliquerai avec Hermann… je me dégagerai…

— Allez le lui dire tout de suite : cria impétueusement Jacqueline.

— Ici !

Schwartzmann montrait, d’un geste large, la gare animée, le flot des voyageurs ; un convoi de jeunes soldats en permission qui se dépêchaient, avec un terrible bruit de godillots ; et, dominant cette rumeur, les locomotives alignées le long des quais et crachant leurs sifflements aigus.

En effet, l’endroit était peu propice pour une telle explication. Hans reprit :

— Dès que nous serons rentrés à Berlin…

Jacqueline l’interrompit violemment :

— Je ne veux plus que vous partiez avec eux, maintenant ! Restez.

— Vous n’êtes pas raisonnable. Que signifient ces exigences ?… Vous savez que des affaires urgentes nécessitent impérieusement mon retour. Votre jalousie est absurde : je n’aime pas Caroline.

Jacqueline évoqua la grosse fille molle au profil de brebis ; non, il ne pouvait pas l’aimer.

Schwartzmann insistait tendrement, insidieusement :

— C’est vous que j’aime… pour toujours. Vous n’avez donc pas confiance en moi ?

Soudain, Jacqueline aperçut son image dans la glace d’un distributeur automatique : cette blonde exquise dont les yeux gris brillaient comme deux gouttes d’eau claire, dont les lèvres s’entr’ouvraient spirituellement sous un petit nez de Célimène ; cette blonde-là était de celles qui triomphent, et qui peuvent affronter l’absence sans redouter l’oubli. D’ailleurs, pour quelle raison Hans l’eût-il abusée ? À quel propos eût-il joué la comédie de l’amour ?

Schwartzmann répétait :

— Vous n’avez donc pas confiance en votre ami ?

Alors, lançant un dernier regard à son image victorieuse, Jacqueline déclara — avec une fermeté orgueilleuse :

— Partez… J’ai confiance en moi !

Le train s’ébranla lentement.

— Au revoir !… Bon voyage.

René et Jacqueline, serrés l’un contre l’autre, adressaient leurs adieux à Hans, dont la figure souriante se penchait à la portière.

— Au revoir… À l’année prochaine ! disait Schwartzmann.

Il regardait le frère et la sœur qui semblaient s’éloigner de lui, emportés en arrière avec le quai, les voyageurs, le hall de la gare, grâce à l’effet d’optique du train en marche.

Il parut à Hans que c’était Paris tout entier qui se reculait ainsi, ramenant à soi ses maisons, ses habitants, ses biens, — tel le flot se retire à l’heure du reflux.

Tout à coup, changeant de physionomie, Hans Schwartzmann eut une expression de gaîté gouailleuse qui lui était inhabituelle ; et il cria moqueusement, en agitant sa main vers la masse indistincte des gens restés sur les quais de la gare :

— Adieu… adieu… Stock Franzos !



DEUXIÈME PARTIE


I


Un dimanche de septembre 1913 où le temps pluvieux l’avait cloîtré au logis, Aimé Bertin lisait les journaux dans le pimpant salon du boulevard Haussmann ; tandis que René jouait aux échecs avec son grand-père et que Jacqueline, regardait les passants se promener piteusement sous leurs parapluies.

Tout à coup, le modiste s’écria :

— Le Matin organise une nouvelle fête de l’aviation. Les expériences auront lieu à l’aérodrome de Buc, dimanche en huit… Dis donc, Jacqueline, te rappelles-tu la promenade à Buc avec les Fischer, le jour où vous n’êtes jamais parvenus à nous retrouver, Schwartzmann et toi ?… Dire que le mois prochain, il y aura un an de cela ; comme le temps passe !

Michel Bertin foudroya son fils du regard, en annonçant d’une voix tonitruante : Échec à la dame !

Puis il grogna tout bas :

— Il y avait longtemps qu’on n’avait pas parlé de ces Ostrogoths-là !

Aimé Bertin s’était replongé dans son journal. Soudain, levant la tête, il reprit suivant sa pensée :

— Drôles de types que les étrangers : ils ont leur politesse à eux, sans doute ; car, à notre point de vue, ils manquent vraiment de savoir-vivre !… Tiens, par exemple : je ne comprends pas bien pourquoi Hans Schwartzmann, qui est un homme de bonne compagnie et que nous avons reçu si aimablement, ne nous a pas donné signe de vie depuis son retour à Berlin. Il me semble que la courtoisie la plus élémentaire eût dû lui dicter quelques lettres… Il n’a même pas écrit à René !

Ostensiblement crispé, le grand-père déclara violemment :

— René !… Tu joues mal, mon ami : tu n’as pas vu qu’en déplaçant ton cavalier, tu découvrais ta tour !

Le modiste ne comprit point. Il poursuivait avec innocence : Ah ! Fichtre oui, le temps passe vite… Je me souviens de la première visite de Schwartzmann, comme si c’était hier… Il entra et se tint au milieu du magasin, les épaules droites, les talons joints, raide et gourmé ; un vrai mannequin… Je le surveillai du coin de l’œil et je vis Jacqueline aller vers lui… C’était ce fameux mois où, gardant tout un stock de marabouts en souffrance, je lançai la mode des étoles de marabouts afin de m’en débarrasser…

Jacqueline quitta la fenêtre et sortit tout doucement.

Quand la partie d’échecs fut terminée, René alla rejoindre sa sœur.

La jeune fille était dans sa chambre, à demi étendue sur son lit, dans une attitude de lassitude et de découragement.

Elle avait passé ces huit derniers mois à se torturer de questions angoissantes. Que signifiait la conduite extraordinaire de Hans ? Son silence inqualifiable l’avait tout d’abord inquiétée, elle lui avait écrit, en cachette de son père, à plusieurs reprises. Aucune réponse. Jacqueline avait connu l’attente irritante d’une lettre qui ne vient pas, qui ne viendra jamais et qu’on espère à toutes les heures de tous les jours ; elle avait frémi, à chaque courrier, quand la femme de chambre posait les enveloppes sur la table ; un coup de sonnette la faisait bondir. Puis, froissée, la jeune fille s’était renfermée à son tour dans le silence. Son frère avait été le seul confident de sa déception.

Et maintenant, René l’interrogeait doucement :

— Les paroles maladroites de papa t’ont chagrinée, ma petite sœur ? Tu as repensé brusquement à Hans, à son abstention si… bizarre. Peut-être avons-nous tort de douter de lui et de sa parole. Malgré une absolue communion d’idées, il y a je ne sais quoi d’inexpliqué, d’inexplicable entre Schwartzmann et nous. Certains côtés de sa nature se rattachent à son origine, à son éducation première : ces choses-là le font différent de nous. Qui sait s’il ne reviendra pas tout à coup, un beau jour, pour nous donner la clé très simple de cette énigme indéchiffrable ? Ce que nous trouvons si singulier lui semblerait tout naturel. C’est un étranger, Hans… Dans : étranger, il y a étrange.

— Ne cherche donc pas à m’abuser, René, puisque nous pressentons la même vérité. Schwartzmann n’a pas écrit, parce qu’il renonce — ou qu’on lui a fait renoncer — à ses projets…

— Tu as de la peine, Jacqueline ?

— J’ai de la rancœur.

— Tu es malheureuse ?

— Je suis mortifiée.

— Est-ce que tu l’aimais… profondément ?

— Je ne sais plus.

Jacqueline se redressa ; et, posant son regard intelligent sur son frère, elle dit rêveusement :

— Tu comprends, je n’ai pas pu faire de comparaison ; je n’ai jamais été amoureuse de personne et personne n’a jamais été amoureux de moi, avant… C’est dans les romans que les jeunes filles, dès la quinzième année, ont une cour de soupirants, font de nombreuses conquêtes et deviennent l’héroïne d’un drame sentimental… La vie réelle est plate et vide… Tu me trouves plus jolie que la moyenne des femmes, n’est-ce pas ? Eh bien, voici le bilan de mes aventures : chaque fois que je sors seule, je suis suivie par des vieux messieurs… Quand j’entre dans une salle de théâtre, les lorgnettes se braquent sur moi… Mais puis-je me vanter d’avoir excité une passion sincère ? On m’a fait deux fois la cour. Lorsque j’eus dix-huit ans, Edmond Barbier, le clerc d’avoué, m’a bombardée de déclarations, parce qu’il eût souhaité de racheter l’étude de son patron avec ma dot… Et, l’année dernière, un jeune médecin s’est prétendu fou de moi, car il désirait vivement de se marier — un tout jeune docteur célibataire effarouchant souvent la clientèle pudibonde et féminine. De mon côté, je n’éprouvais, que de l’éloignement à l’égard de ces garçons vulgaires, sans charme et sans imagination… Ma première aventure, c’est Hans, — cet étranger impénétrable et mystérieux… Alors, comment veux-tu que je sache si c’est lui que j’aimais, ou bien mon rêve ?… Quand j’étais petite et que j’étudiais l’Histoire de France, je m’éprenais successivement de Bayard, de François Ier, de Louis XIV et de Bonaparte — parce que l’un était brave, que l’autre était beau, que le troisième était grand et que le dernier était une espèce de miracle, un demi-dieu… Après, j’ai aimé Flaubert, Guy de Maupassant, le séduisant Jules de Goncourt, et Daudet, dont je gardais le portrait dans mon armoire… Traite-moi de folle romanesque, René, mais je crois que c’est de cette façon-là que j’ai aimé Hans Schwartzmann. Auprès de lui, j’étais fière et je pensais à son grand talent en répétant son nom tout bas. Mais je n’ai jamais songé à me demander si ses yeux me plaisaient ou si ses lèvres étaient douces. Si je l’avais rencontré sans savoir qui il est, je ne l’aurais peut-être point regardé. S’il était brun au lieu d’être blond, petit plutôt que grand, j’imagine que mes sentiments resteraient les mêmes à son égard : je suis amoureuse d’un génie littéraire… Je ne sais si l’homme m’a conquise.

— Tu ne l’aimes pas ! Tu ne l’aimes pas ! s’exclama René. Tant mieux, ma petite sœur : tu dois souffrir moins.

Jacqueline hocha la tête :

— Je suis horriblement blessée de cet abandon insultant… Vois-tu, c’est très dur d’avoir le cœur meurtri : mais ça fait bien mal aussi, les foulures d’orgueil !

René garda le silence un moment ; puis il murmura :

— Je suis presque triste d’être heureux, pendant que tu as du chagrin.

— Oh ! René… Moi, ça me console.

Le sculpteur allait partir pour Nice le surlendemain.

Du jour où il avait souhaité faire de la clientèle, l’artiste avait expérimenté à ses dépens le caractère de cette bête mi-aliénée, mi-enragée, que l’on appelle : le client.

Après lui avoir commandé l’exécution de l’Arpète, Mme Lafaille était tombée malade, d’une fièvre typhoïde qui la laissait neurasthénique, irritable et nerveuse. Rétablie, elle ne semblait plus se soucier de ses projets ; durant six mois, elle paraissait avoir oublié René. Et brusquement, l’avant-veille, le jeune homme avait reçu d’elle une lettre impérieuse, datée de Nice, où elle le sommait de venir exécuter son travail sur les lieux mêmes, et dans les huit jours, sous peine de lui retirer la commande.

René avait accepté les lubies de cette capricieuse avec sérénité : Luce — qui n’avait pas d’engagement, momentanément — avait décidé d’accompagner son ami ; et le jeune homme exultait à l’idée de ce voyage d’amoureux.

Jacqueline était seule au courant de la raison qui réjouissait son frère : Aimé Bertin attribuait la belle humeur de son fils au plaisir louable qu’on éprouve à gagner son premier salaire.

Jacqueline reprit, en s’efforçant d’être enjouée :

— C’est drôle, parfois, les secrets qu’ignorent nos parents… J’ai le mien, à cause de grand-père, le tien dépend de papa… Grand-père m’eût excusée d’aimer un comédien, plutôt que de choisir un fiancé allemand. Quant à papa, il eût admis volontiers ton mariage avec quelque demoiselle d’outre-Rhin… Maintenant, l’engrenage nous oblige de feindre des sentiments opposés… Tu leur caches ma peine et je leur dissimule ta joie.

René attira sa sœur contre sa poitrine et lui caressa lentement les cheveux.

L’affection partagée, de ces jeunes êtres avait déjà vingt ans d’existence ; à chaque événement de leur vie présente, ils en évoquaient la réminiscence puérile : pour calmer la détresse amoureuse de sa sœur, René avait le même geste que jadis, quand il prenait dans ses bras l’écolière punie qui sanglotait sur son épaule. Les souvenirs de la gamine en jupe courte et du bambin aux mollets nus attendrissaient leur cœur. Ils s’aimaient avec dévouement, liés indestructiblement par cette chaîne aux anneaux multiples que forge une amitié d’enfance.

Et René se sentit tout endolori de la déception de sa sœur, au moment même où Jacqueline lui disait :

— Écris-moi souvent, lorsque tu seras à Nice. Et puis, raconte-moi bien tout ce qui concernera Luce… Tu comprends, pour moi, ton bonheur, c’est un gâteau : si tu me décris le goût qu’il a, il me semblera que j’en mange la moitié.




II


Luce et René suivaient la promenade des Anglais.

Nice s’étalait, morne et splendide, dans sa torpeur des fins d’été. La mer, immobile et nue, sans une vague, sans une voile, avait l’apparence d’une grande plaine d’herbe bleue. Une petite vapeur rose flottait à l’est, au-dessus des montagnes grisâtres. L’air était chargé de parfums brûlants. Et la cité endormie, avec ses hôtels fermés, ses villas closes, ses avenues désertes, semblait accueillir les deux jeunes gens à la manière d’une ville enchantée où leur amour allait découvrir quelque sortilège, tapi en cette solitude.

Luce avait pris le prétexte d’un engagement problématique à Marseille pour se réserver une semaine de liberté. Elle avait suivi René avec cette hardiesse tranquille et chaste qui singularisait leur liaison. Et le jeune homme, en regardant son amie s’avancer à ses côtés — si tentante, sous ce soleil implacable de la Riviera qui souligne les tares des vieux visages, mais illumine de son rayonnement la fraîcheur des chairs éclatantes — le jeune homme enviait mélancoliquement sa compagne, qui pouvait jouir de l’heure présente sans arrière-pensée et savourer son bonheur incomplet sans autre désir.

René s’étonnait, se sentant aimé, que Luce supportât si patiemment ces fiançailles prolongées.

Ce que la femme délicate goûte le plus dans l’amour, ce sont les prémices de l’aventure, les tendresses du tête-à-tête, la présence de l’être chéri ; les caresses puérilement lascives qui précèdent le geste inévitable auquel, neuf fois sur dix, elle se soumet par nécessité.

Les amants s’en vont deux par deux au bois sacré où règne Éros. Mais tandis que l’homme presse le pas, celle qu’il entraîne se fait traîner : les sentiers sont fleuris ; les fruits des mûriers tentent sa main tendue… Elle murmure avec un sourire : « À quoi bon écourter le chemin qui mène au temple ?… La route est belle et la prière sera brève ! »

Luce s’accouda à la balustrade qui borde la promenade.

Elle murmura : Quel pays !… Tout y paraît exagéré. La mer est trop bleue, le ciel est trop clair, la terre est trop rouge et le soleil trop rutilant… Le Seigneur a dû les mettre en couleurs le septième jour de la genèse : il avait travaillé toute la semaine ; il a bu un petit coup de trop, afin de se reposer, et il a barbouillé le Midi avec une abondance de peintre en goguette…

Après un silence, elle ajouta d’un air sérieux : Ça m’ennuie d’être obligée de repartir dans huit jours en vous laissant ici… Il me semble que l’on soit oppressé d’y vivre seul : cette contrée est troublante ; elle possède une sorte de grâce malsaine avec ses plantes étranges, ses odeurs voluptueuses, sa chaleur perfide et son aspect factice : elle a l’air d’une ville maquillée, inquiétante comme une fille équivoque… Dites : vous reviendrez bientôt à Paris, René ?

— En doutez-vous ? Je vous répondrai exactement quand j’aurai vu ma cliente.

— Allez la voir tout de suite, René. J’aurai plus de plaisir à me promener avec vous lorsque je vous saurai débarrassé de cette visite.

René obéit à regret. Il eût aimé couler ce mol après-midi, en compagnie de son amie ; à s’alanguir tous deux sous la caresse de la brise, tiède comme une haleine.

Ils retournèrent du côté de la place Masséna, afin de chercher une voiture ; car, Mme Lafaille habitait boulevard Carnot, à Mont-Boron ; et René se souciait peu de gravir à pied cette colline ensoleillée dont la route serpentait là-haut, sous la réverbération d’une muraille torride.

Mais, devant la place Masséna, René força Luce de s’asseoir tout d’abord à la terrasse d’un glacier. C’étaient dix minutes de répit. Il soupira :

— C’est embêtant de se séparer… Si je vous emmenais avec moi ? Somme toute, Mme Lafaille vous connaît.

— Ce ne serait pas sérieux. Soyons corrects, en affaires !…

Luce souriait, en feignant un air grave. René la regarda amoureusement saisir les fruits de son tutti-frutti entre ses dents luisantes, avec ses mines un peu maniérées des actrices habituées à manger pour rire sur la scène.

Le garçon de café s’empressait. Il posa un petit banc sous les pieds de Luce et les journaux de Paris sous la main de René.

Le sculpteur déplia joyeusement le Figaro, éprouvant déjà le besoin nostalgique des nouvelles parisiennes.

Luce s’étira sur sa chaise en gémissant :

— Quelle sale température !… Je vais m’acheter une robe de toile.

Soudain René poussa une exclamation :

— Oh ! Ma pauvre Jacqueline !

Luce sursauta :

— Votre sœur ?… Que lui est-il arrivé ? Le journal parle d’elle ?

— Non… Rien… Je songeais à elle.

René semblait gêné. Il venait de lire, à la rubrique Déplacements et Villégiatures, trois lignes qui lui racontaient toute une histoire, en leur concision banale :

« Parmi les dernières arrivées à Paris. — Descendus au « Continental » : M. et Mme Hans Schwartzmann et M. Hermann Fischer, de Berlin. »

Au moment de tout révéler à Luce, il s’était arrêté — pris d’un scrupule : Luce soupçonnait le flirt de Hans et de Jacqueline, mais elle ignorait la suite. René pensa que sa sœur aurait honte qu’il apprît la trahison dont elle était victime à une autre femme, même bienveillante.

Ainsi, Hans avait épousé Caroline ; c’était la raison de son silence. Mais alors, pourquoi avait-il leurré Jacqueline ? À quel propos, l’empressement et l’attachement qu’il avait témoigné aux Bertin durant son séjour ?… René ne savait que supposer.

Il murmura tout bas : « Pourvu que cette information échappe aux yeux de Jacqueline… Hélas ! On reçoit justement le Figaro à la maison ! »

Il craignit que Luce ne devinât son angoisse. Et se levant, il se sentit beaucoup mieux disposé à faire sa visite.

Il questionna :

— Comment allez-vous passer le temps pendant que je serai absent ?

Luce répondit :

— Je me promènerai ; je visiterai un peu la ville. Il y a du côté du quai du Midi des petites ruelles qui m’ont paru amusantes… Et puis, je tâcherai de m’égarer un peu, parce que c’est délicieux de se perdre dans un pays inconnu ; on a l’impression d’être encore plus en voyage.

Elle regarda René monter en voiture et continua de sourire tant qu’il fut en vue. Mais, dès qu’il eut disparu, Luce se trouva affreusement isolée au milieu de cette petite place où nul détail n’apportait à ses yeux le réconfort dont nous imprègne la contemplation des objets familiers. Cette sensation l’attristait de façon si aiguë, qu’elle éprouva une joie profonde en apercevant, sur un mur, l’affiche-réclame d’un cacao dont elle avait remarqué la vignette obsédante à Paris, s’étalant contre un échafaudage qui faisait face au Théâtre-Royal.

Luce retourna au bord de la mer. Elle avait chaud ; le paysage lui paraissait moins admirable, à présent qu’elle était toute seule. Elle s’orienta malaisément : « Mont-Boron, c’est cette côte, là-bas, au-delà du château… René doit arriver maintenant à la hauteur de ces grandes arcades blanches… Dieu ! que cette lumière me fait mal aux yeux !… Où trouver de l’ombre ?…

Elle suivit le quai du Midi jusqu’à la place Charles-Félix. Elle revit les petites rues du Vieux-Nice, qui l’avaient tentée, le matin ; mais, soudain ces boyaux tortueux qui s’enfonçaient elle ne savait où ; ces Italiennes, à tête de sorcières, accroupies devant leurs portes, l’effrayèrent : Luce eut peur, naïvement, comme une gosse abandonnée ; et, faisant volte-face, elle remonta le cours Saleya.

Elle avançait machinalement, ne regardant plus le décor ; blasée sur ces effets de lumière trop uniformes en leurs oppositions violentés de couleurs franches, sans nuance, sans grisaille.

Elle songeait à Paris : « On va mettre l’Escarmouche en répétitions de jeudi en quinze, au Théâtre-Royal… La pièce est médiocre, mais je crois que j’aurai tout de même du succès… » Elle se rappela ce qu’elle avait jugé d’avantageux dans son rôle, lorsque l’auteur avait lu ses trois actes.

Et, tout à coup, Luce se retrouva place Masséna.

Elle fit le tour du jardin public, agacée à l’aspect de la fausse cascade et de la pièce d’eau où nageaient des canards ; énervée par la chaleur, elle traversa le trottoir, reprit l’avenue Masséna, et s’arrêta avec un soupir d’aise à la devanture de la librairie Galignani, parce que les stores baissés l’abritaient contre le soleil.

Luce examina distraitement les volumes exposés en montre. C’étaient, pour la plupart, des livres en langues étrangères. Elle aperçut l’Étrange Enfance, de Maxime Gorki, l’Anatole d’Arthur Schnitzler, un roman d’Hermann Sudermann, une histoire d’amour de Mathilde Sérao ; — toute une collection d’ouvrages présentés avec le mauvais goût qui distingue les libraires étrangers et qui choquait Luce, habituée à la sobriété artistique des éditions françaises.

Soudain Luce avisa un livre, parmi les autres : elle ignorait la signification des caractères allemands imprimés sur la couverture, mais le libraire l’avait entouré d’une bande explicative :

« Vient de paraître : Eine Franzosische Familie, par Hans Schwartzmann ».

Luce interrogea le commis de la librairie qui flânait sur le pas de la porte :

— C’est un nouveau roman de Hans Schwartzmann ?

— Oui, oui, Madame ; nous l’avons reçu ce matin seulement… C’est très bien, très intéressant !

— Qu’est-ce que cela signifie : Eine franzosische Familie ?

— Je ne sais pas, répliqua ingénument le commis.

— Tiens ! Je vais acheter ce livre pour René, pensa Luce. Ça lui fera plaisir…

Et elle rentra à son hôtel, emportant sous son bras la dernière œuvre de Hans.




III


Devant la villa de Mme Lafaille, René s’arrêta, aspirant largement l’air avec un battement voluptueux des narines : l’atmosphère embaumait comme une cassolette d’essences rares.

Le jeune homme se trouvait à l’entrée d’un grand jardin qui surplombait d’autres jardins, entourant des villas situées en contre-bas. Autour de lui, c’étaient des allées de palmiers, d’aréquiers, de bananiers ; des enchevêtrements touffus de plantes grasses ; un échevellement de bouquets, de ronces, d’herbes géantes, de fleurs inconnues et mystérieuses, aux dards menaçants, aux pétales baroques ; la dégringolade d’une flore exotique, bizarre et vénéneuse, qui, commençant au sommet du Mont-Boron, descendait jusqu’à la grève et s’allait perdre au bord de l’eau.

La grille imposante était ouverte. René pénétra dans la propriété.

Il était sur une terrasse qui dominait un panorama merveilleux : l’étendue lumineuse de la baie des Anges ; la tache verte de Nice fleurie enserrée entre ses montagnes ; et la pointe grise d’Antibes, à l’horizon.

Le sculpteur se sentit impressionné par une émotion presque douloureuse au spectacle de cette incomparable beauté. Il eut honte de lui-même, se jugea indigne du décor prestigieux, et souffrit étrangement d’être un homme moderne aux cheveux coupés, à la moustache bête, ridiculement vêtu d’un veston mesquin, dans ce paysage antique et sous ce ciel d’églogue qui évoquaient les jeunes Grecs au profil pur, à la tête bouclée, laissant deviner la gloire de leur nudité sous les plis de la chlamyde blanche.

Et soudain — par un rapprochement inattendu qui révélait une vraie nature d’artiste — René se prit à douter de son œuvre devant la perfection des choses.

Il gronda : « Elle est ignoble, ma petite bonne femme… Elle eût été supportable à Paris, dans un cimetière triste, où il pleut souvent… Mais ici ! Au milieu de ces verdures ensoleillées, sur cette terre luxuriante et magique où tout chante la sensualité et le puissant amour de vivre, il fallait figurer le souvenir des morts d’une manière magistrale ; et La Muse de Lafaille devait être une nymphe impeccable, éternisant son académie dans la splendeur du marbre… Dieu ! qu’elle va paraître piteuse, mon Arpète des faubourgs ; et que sa joliesse miséreuse détonnera dans ce coin de Méditerranée où règne la beauté classique !… »

René était mélancolique et maussade lorsqu’il arriva au perron de la villa.

Un domestique vint au-devant de lui.

— Madame Lafaille ?

— Madame est sortie.

— Bien. Je repasserai demain, dit vivement René, soulagé de n’avoir pas à parler immédiatement de son œuvre : il lui semblait que, s’il s’était trouvé en face de sa cliente à cet instant de dépression, il lui eût crié malgré lui : « Vous savez, Madame, adressez-vous à un autre… Ça ne vaut, rien du tout, ce que j’ai fait ! »

Il remit sa carte au domestique et s’informa des heures où recevait Mme Lafaille.

Puis il dégringola la côte de Mont-Boron avec une joie de délivrance. Il pourrait chasser jusqu’à demain l’obsession de cette Arpète maudite qui l’humiliait comme une mauvaise action. Qu’elles sont pénibles, ces périodes de dégoût où se désespèrent les créateurs !

Mais lorsqu’il fut rentré à Nice, quand il aperçut Luce assise dans le jardin de l’hôtel, René fut pénétré d’un certain réconfort : les traits, les formes de la jeune fille lui rappelaient l’esquisse qu’elle avait posée ; sa grâce fine restait victorieuse, malgré la concurrence du décor magnifique : c’était une statuette de Sèvres sous un ciel d’Arcadie, et l’anachronisme ne manquait point de charme. René, un peu consolé, murmura en considérant son modèle : « Après tout, elle n’est pas si mal que ça, mon Arpète ! »

Il rejoignit son amie ; et lui annonça tout de suite :

— Mme Lafaille n’était pas chez elle… J’y retournerai demain.

— Tant pis, fit Luce.

René continuait d’admirer son amie : elle portait une blouse légère de soie jaune, dont le reflet ambrait sa figure mate où se détachaient le dessin minutieux des fins sourcils noirs et le bourrelet rouge des lèvres sinueuses. Sa nuque s’appuyait mollement au dossier du rocking-chair ; et les petites boucles serrées de son chignon bas s’écrasaient contre le rebord d’osier, comme une grappe de raisin noir.

René questionna machinalement :

— Qu’avez-vous fait depuis mon départ ?

— J’ai pensé à vous.

— Menteuse ! badina René.

— Voilà un mot dont vous vous repentirez, car je vais vous donner la preuve de ce que je dis.

Et lui tendant le livre qu’elle avait dissimulé jusque-là derrière son fauteuil, Luce cria, triomphante :

— Voyez ce que j’ai acheté à votre intention… Vous ne prétendrez pas que ce soit pour moi : je ne sais pas un mot d’allemand !

René saisit vivement le volume. Il s’exclama, dès qu’il l’eut regardé :

— Oh ! comme vous êtes gentille !

Évidemment, l’offre d’un roman de Schwartzmann n’était pas extrêmement agréable au sculpteur dans les circonstances actuelles, mais Luce l’ignorait ; et René — qui connaissait l’aversion que la jeune fille avait vouée à l’écrivain — était touché que, pour ménager un plaisir à son fiancé, elle eût surmonté la répugnance que lui inspirait le nom de Hans.

Luce l’interrogeait :

— Que veut dire le titre ?

— « Une famille Française », répondit rêveusement René.

Le soir, après le dîner, il commença de parcourir le livre de son ami ; et, soudain, Luce le vit blêmir.

Prenant le mode autobiographique, si cher aux romanciers, Hans Schwartzmann narrait l’odyssée d’un grand écrivain allemand, de séjour en France.

Son héros — dans une sorte d’avant-propos — avertissait le lecteur que son voyage n’était point d’agrément, mais d’utilité : jusqu’à présent, les Allemands, admirablement documentés sur la France en général, sa situation, sa politique, ses erreurs et sa faiblesse, ignoraient encore ce qu’est réellement une vraie famille française dans sa vie privée ; — trompés par les tableaux inexacts, exagérés ou satiriques, qu’en ont pu tracer quelques auteurs.

Se défendant de parti-pris ou d’idées préconçues, le héros de Hans se proposait de combler cette lacune.

Et il contait son arrivée à Paris, — non sans talent, avec un style pur et coloré qui animait le récit d’un charme attachant. Une rencontre de hasard le plaçait en face d’un jeune Français connu jadis en Allemagne ; ici, l’auteur ouvrait une parenthèse : qu’on ne parle plus du patriotisme des voisins ; en France, le peuple seul affiche une certaine haine des étrangers, parce qu’il aime à insulter tout le monde et que son chauvinisme est un moyen d’injurier les passants inoffensifs ; quant à la classe bourgeoise, indolente et cupide, elle accueille quiconque lui semble propre à servir ses intérêts.

Ainsi l’Allemand décrivait-il la réception chaleureuse de son ami français qui l’attirait insidieusement à son foyer, — ayant une petite sœur à marier et sachant l’écrivain fort riche.

Et René, atterré, voyait défiler sous ses yeux chaque scène du voyage de Schwartzmann, comme déformée par l’illusion grotesque d’un miroir concave.

C’était d’abord la présentation de la famille Bertin : le grand-père imbécile et grossier ; le père efféminé au point d’exercer un métier de femme ; la fille intrigante et provocante ; le frère artificieux, assez cynique pour favoriser des relations clandestines entre sa sœur et sa maîtresse — on ne sait par quel caprice de dépravé.

Des observations déconcertantes émaillaient tous les chapitres : les Parisiennes, dont le goût est si renommé, font preuve d’une étrange coquetterie : quand elles ont les cheveux épais, elles s’en coupent la moitié. — Les femmes lisent plus que les hommes (le héros de Hans a rencontré deux Français assez ignares pour ne point connaître son nom) ; elles sont très romanesques et s’éprennent toutes de lui, parce qu’il est écrivain. — Mais leur instruction est superficielle, car elles ne possèdent aucune notion d’histoire : elles ignorent qu’un empereur d’Allemagne fut couronné à Versailles.

Puis, c’était le récit de la promenade à Buc. Hans négligeait de s’y dépeindre défendu contre des voyous par son ami français. Mais il s’attardait complaisamment à analyser l’inconscience et l’égoïsme de deux jeunes gens légers qui continuaient de s’occuper de leurs affaires personnelles et restaient très indifférents à cette manifestation du progrès. Il moralisait copieusement, d’ailleurs, sur cette question : notant que les journaux se plaisent à constater que, le dimanche, les spectacles d’aviation font concurrence aux courses d’Auteuil ou de Longchamp : le pesage est déserté pour l’Aérodrome. Ainsi, les Parisiens s’intéressent aux aviateurs de même qu’aux chevaux de courses : leur esprit futile se divertit à un nouveau jeu — sans plus. Et Hans se demandait ironiquement si l’on instituerait un jour un Pari Mutuel pour aéroplanes, où les prix de vol plané et de looping remplaceraient ceux de steeple-chase ou de handicap.

Il insistait sur le sadisme particulier que les Parisiens apportent en leurs plaisirs ; et n’en citait qu’un exemple : la nuit, les viveurs ne se contentent pas de s’amuser en mauvaise compagnie ; afin de corser leur jouissance, ils ont le raffinement d’aller regarder les typographes dans les imprimeries, les boulangers, les travailleurs des Halles qui alimentent la ville ; — car le bonheur de ces fêtards est d’insulter à la pauvreté des miséreux qui s’usent au labeur nocturne ; et d’offrir à la détresse des gueux ce supplice de Tantale qu’est la contemplation du luxe des désœuvrés.

Enfin, Hans terminait son roman en contant comment le jeune Français et sa sœur combinaient un guet-apens consistant à faire surprendre la jeune fille dans la chambre de l’étranger, afin de contraindre le riche écrivain allemand à épouser la rusée Parisienne.

Mais le héros de Hans déjouait leur astuce ; il repartait pour son pays où l’attendait une fiancée, sage, bonne et sentimentale, ignorant les coquetteries pernicieuses. Et il se mettait vaillamment au travail, relatant, à l’intention de ses compatriotes, ses impressions sur une véritable famille française.

René lut toute la nuit.

D’abord il avait dévoré âprement les premiers chapitres de ce pamphlet, sans vouloir s’interrompre ; écartant, d’un geste nerveux, Luce qui l’interrogeait anxieusement, intriquée et apeurée en voyant quel effet lui produisait cette lecture.

La jeune fille considérait avec rancune ces caractères inconnus qui lui rappelaient l’écriture gothique ; elle avait beau se pencher sur l’épaule de son ami, elle ne pouvait découvrir ce qui le bouleversait si violemment dans ce livre ; eût-elle examiné indéfiniment ces pages mystérieuses qui semblaient la défier, en étalant sous ses yeux le secret de leur texte indéchiffrable.

À un moment, levant la tête, René surprit le regard désolé de Luce ; alors, il n’y tint plus, et, laissant tomber le volume, il commença de tout lui révéler.

Ensuite, il reprit sa lecture, lui traduisant au fur et à mesure les infamies qui le faisaient frémir d’indignation. Et ce fut un soulagement partiel pour René que d’exhaler à haute voix sa colère, de commenter devant un témoin cette œuvre de calomnie.

À l’aube, lorsque les deux jeunes gens se regardèrent — les paupières gonflées, la figure défaite, après cette nuit blanche et cette émotion — chacun ne songea qu’à plaindre l’autre, et oublia son propre mal.

— Ma pauvre Luce ! se dit René, Il est écrit que je ne pourrai jamais jouir de ta présence et de notre amour, sans qu’un obstacle vienne se jeter à la traverse.

— Si je n’avais pas acheté ce livre ! pensait Luce. Il serait encore heureux… Eh bien ! non : il vaut mieux qu’il sache. Et c’est grâce à moi qu’il est averti à temps.

La nature combative de la jeune actrice réagissait déjà. Elle refoulait courageusement les tentations de lâcheté le cri de son égoïsme déplorant le bonheur perdu. Gâchée, la belle semaine de tête-à-tête dans cet éden ; compromise, la commande de Mme Lafaille : cette cliente impatiente et malade n’admettrait point de contretemps à son projet… Qu’importe ! Il est quelque chose d’instinctif et de plus puissant que l’intérêt du moment : c’est le besoin d’agir avec dignité ; et ceux-là qui l’éprouvent sont ses nobles esclaves.

Luce dit spontanément à René, en osant le regarder sans faiblir :

— Comme ça va vous sembler bon d’aller gifler ce mufle, hein !… Ce sera le baume de votre blessure.

Le jeune homme la considéra avec gratitude. Il murmura :

— Merci… Vous êtes une petite amie brave et généreuse… Vous m’avez deviné et vous m’approuvez, au lieu de me navrer par des regrets superflus…

— J’ai l’habitude de regarder la vie en face…

— N’est-ce pas que j’ai raison de vouloir repartir tout de suite ? J’ai hâte de châtier ce goujat et j’ai la chance de savoir où le trouver, grâce à ce journal qui annonçait son arrivée…

— Oui. Allez prévenir Mme Lafaille et présentez-lui vos excuses… Moi, je bouclerai nos valises, en vous attendant.

Luce profita de l’absence de son ami pour sangloter à son aise, hoquetant les cris de révolte et de désespoir qu’elle avait dû réprimer tout à l’heure. Elle pleurait sur sa joie anéantie, sur la malchance persistante qui ajournait leurs projets ; car elle n’avait aucune appréhension, à la pensée d’un duel probable : elle aimait trop profondément René pour douter une seconde de sa supériorité. Elle avait la conviction naïve qu’il serait toujours victorieux des hommes, parce qu’il était l’homme le plus accompli et le plus valeureux qu’elle eût rencontré.

Tandis que Luce se livrait à ses réflexions, René reprenait le chemin parcouru la veille.

Devant la gaîté des choses, René sentit l’indifférence absolue qui entourait son malheur. Il perçut l’inanité de sa démarche : apprendre à Mme Lafaille l’événement qui effondrait le plan qu’il avait conçu ? Elle l’écouterait distraitement, en étrangère qui se souciait peu de lui ; puis, éclaterait en reproches, furieuse contre ce jeune homme, qui, à peine arrivé, sollicitait déjà un délai.

Alors, à quoi bon ?… Étreint d’une détresse immense à l’idée d’échouer à deux pas du port, René eut peur de renoncer à la vengeance immédiate, s’il était influencé à cette minute par ses préoccupations d’artiste. Il ne fallait plus songer à l’Arpète, s’il voulait se résigner au dur sacrifice de son ambition. Et, tournant le dos à Mont-Boron, par crainte d’une défaillance, il courut vers Nice en balbutiant d’une voix tremblante :

— Allons-nous-en… Allons-nous-en… Ça vaudra mieux !




IV


Aimé Bertin élaborait des projets de formes inédites et de créations sensationnelles, tout en suivant des yeux les volutes de sa cigarette.

C’était pendant ces digestions d’après-dîner, allongé sur une causeuse et fumant béatement dans la quiétude du salon douillet, que le modiste trouvait ses meilleures idées.

Après avoir rêvé en silence, il saisissait brusquement son crayon, son album, afin d’esquisser un croquis rapide où s’ébauchait le chef-d’œuvre de demain.

Ce soir, en tête-à-tête avec son père qui le contemplait gravement, Aimé Bertin s’adonnait à son occupation habituelle. Il traçait le contour d’un modèle sur une feuille de papier blanc. Soudain, le modiste proféra d’un accent péremptoire :

— On ne portera pas de plumes d’autruche cette saison… Je ne vois pas la plume en ce moment. Je suis à la recherche d’une marmotte de taffetas ornée d’une petite corne, qui aurait l’air de se nouer sans prétention sur l’oreille ou sur le front, avec la négligence du mouchoir de soie que les Italiennes s’attachent autour de la tête… Rosie Carlys m’a demandé une coiffure très jeune pour l’ingénue qu’elle va créer au Gymnase. Que penses-tu de cette marmotte, papa ?

Le vieillard répondit par une autre question :

— N’as-tu pas remarqué la physionomie bizarre de Jacqueline ?… Depuis deux jours, elle est sombre et taciturne.

— Mais non.

Du geste dont il écarta la spirale de fumée qui s’échappait de ses lèvres, Aimé Bertin sembla chasser toutes les préoccupations ennuyeuses de son existence. Il était optimiste par tempérament et, surtout, par principe : c’était un de ces hommes qui crient : « Tout va bien ! » jusqu’à la dernière extrémité — espérant ainsi éloigner les soucis ; — et se persuadant aisément que le bruit n’existe plus dès qu’ils se bouchent les oreilles. C’est la philosophie de l’autruche.

Michel Bertin insista :

— Je te dis qu’elle a quelque chose, là… Je connais ta fille, moi.

Le modiste insinua :

— Bah ! Un tracas sans importance comme s’en forgent ces jeunes cervelles… Ou bien, le départ de son frère… Jacqueline s’entend si bien avec René : elle doit se morfondre d’être séparée de lui pour plusieurs semaines.

— Ce n’est pas cela, je le sens.

Aimé Bertin affecta de se désintéresser de l’entretien ; il n’aimait pas les conversations qui roulent sur le ménage ou sur les enfants, car il est rare qu’elles ne dégénèrent point en discussion. Il reprit son album et termina le chapeau d’un crayon distrait ; puis, sous le chapeau, il s’amusa à dessiner les zigzags d’une chevelure ondulée au-dessus d’un front droit. Et il s’écria, enchanté de son œuvre : Oh ! ça… C’est un peu fort : je viens d’ « attraper » Rosie Carlys, de mémoire !

Il montrait à son père le croquis de sa cliente, mais le vieillard le repoussa d’un geste agacé. Alors, Aimé Bertin bougonna ironiquement :

— Ah ! Flûte… Je ne parle pourtant pas de Hans Schwartzmann !

Le grand-père déclara :

— Tu ferais mieux de t’occuper de ta fille. Jacqueline paraît mal à son aise ; il y a deux jours qu’elle ne nous adresse plus la parole ; quand on la questionne, elle murmure des réponses inintelligibles ou lance un sec monosyllabe. Le soir, au lieu de rester au salon avec nous, comme d’habitude, elle se cloître dans sa chambre, sitôt le dîner terminé.

— Eh bien. ! C’est un peu de mauvaise humeur… Elle a ses nerfs. N’ayons pas l’air de nous en apercevoir : ça passera tout seul. Que diable ! Laissons-la tranquille, cette petite !

La sollicitude égoïste d’Aimé Bertin consistait à réclamer la paix pour les autres, afin d’assurer sa quiétude personnelle. Tant que ses enfants n’agissaient point de manière à lui causer quelque préjudice, il les abandonnait à eux-mêmes au nom de la liberté.

Soudain, le modiste tressaillit : les cheveux dénoués, enveloppée d’un peignoir mal agrafé qui laissait voir sa chemise de nuit, Jacqueline entrait, traversait rapidement le salon et s’arrêtait devant une console, farfouillant parmi les brochures qui s’y trouvaient posées.

Aimé Bertin regarda son père d’un air anxieux. En effet, le vieillard profitait de la présence de sa petite-fille pour l’interroger doucement :

— Jacqueline… Qu’est-ce que tu as ?

La jeune fille leva la tête. Elle toisa Michel Bertin d’un regard froid, et s’exclama, d’une voix faussement étonnée :

— Moi ?… Mais je n’ai rien. Je cherche l’Illustration… pour lire dans mon lit.

— Réponds-moi franchement, mon enfant ? Qu’est-ce qui te tourmente ?

— Toi, grand-père… en ce moment. Tu t’occupes trop de moi.

Aimé Bertin réprima un sourire et feignit de fignoler son dessin.

Michel continua sans se dépiter.

— Es-tu souffrante ou éprouves-tu quelque contrariété ?

Jacqueline leva les yeux au ciel. Il poursuivit :

— Que signifient ces nouvelles manières ? Tu sembles nous fuir, ton père et moi… M’expliqueras-tu pourquoi tu te couches dès neuf heures du soir, à présent ?… Tu boudes : à quel propos ?

Jacqueline eut soudain un rictus des lèvres, annonçant les larmes proches ; et elle répliqua d’un ton hargneux :

— Ah ! Ce n’est pas à toi de m’interroger…

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Prends garde…

Jacqueline tremblait d’émotion et de colère contenue. Michel était surpris, choqué. Quant au modiste, il épiait sournoisement les deux interlocuteurs, sans oser intervenir.

Le grand-père ordonna énergiquement :

— Maintenant, je veux que tu t’expliques…

— Eh bien, tant pis !… Là ! Tu vas voir si tu n’es pas la cause de mon malheur.

Jacqueline sortait du salon en coup de vent. Elle revenait presque aussitôt, tenant à la main le Figaro de l’avant-veille qu’elle plaçait sous les yeux du vieillard, en lui soulignant un écho de son index griffant le papier. Michel lut tout haut, machinalement :

— « Descendus au Continental : M. et Mme Hans Schwartzmann et M. Hermann Fischer, de Berlin ».

Il regarda interrogativement sa petite-fille, puis Aimé. Il dit à Jacqueline :

— Je ne comprends pas.

Et il ajouta, se tournant vers son fils :

— Tu comprends, toi ?

Le modiste frémit : il était porté à répondre non. Mais cela n’allait-il point envenimer la situation et n’était-ce pas oui qu’il fallait répliquer ? Il hésita, finit par bredouiller précipitamment :

— Non… non !

Le grand-père haussa les épaules. Jacqueline s’écria :

— Hans Schwartzmann voulait m’épouser ; et, s’il s’est éloigné de moi, c’est la faute de grand-père !

Michel Bertin riposta d’une voix vibrante :

— J’ignore ce que tu veux dire… Je n’ose pas croire que ma petite-fille ait jamais songé à un tel mariage ; et si mon attitude a contribué à écarter Schwartzmann de ta route, je m’en félicite hautement… Mais pense donc à la folie que tu projetais, petite malheureuse !… Notre pays entre dans une phase de malaise intense : l’Allemagne multiplie ses menaces et ses provocations ; bientôt, peut-être, elle fera le geste irréparable ; chacun prévoit une guerre où la France sera entraînée à se défendre contre l’ennemie séculaire… Et voilà le moment où tu aurais consenti à devenir étrangère, à n’être plus qu’une âme sans patrie sous le masque d’une fausse nationalité ?… Et le jour du grand conflit, ballottée entre des sentiments contraires, liée par le sang à nos adversaires, tu aurais peut-être donné naissance à un Allemand à l’heure où les Allemands eussent tué ton frère… Non, tu n’as pas réfléchi aux conséquences d’une union pareille… Jacqueline, ma petite enfant, dis-moi que ce n’est pas cela que tu regrettes !

Jacqueline balbutia, en éclatant en sanglots :

— Ah ! Je ne sais plus… Je ne sais plus : j’ai du chagrin ; et je ne sais plus ce que j’éprouve !…

Le trille aigu du timbre de la porte d’entrée interrompit tiet cette scène de famille.

Jacqueline et les deux hommes se regardèrent interdits : qui pouvait les déranger à pareille heure ?

Mais on entendait des voix, des exclamations, dans l’antichambre.

Jacqueline, appréhendant une visite nocturne et se souvenant de sa tenue négligée, s’apprêtait déjà à fuir du salon, lorsque la femme de chambre fit irruption en annonçant :

— C’est M. René !… C’est M. René qui est revenu !

René entrait. Il tendit sa valise à la domestique en disant :

— Portez cela dans ma chambre, Léonie.

Aimé Bertin eut l’intuition d’une nouvelle calamité : son fils était pâle… et ce retour imprévu… Le modiste souhaita éperdument d’ignorer ce qui ramenait René. Et, forcé de poser la question nécessaire et redoutable, Aimé demanda avec une niaiserie ingénue :

— Comment se fait-il que tu reviennes déjà ?… Tu avais oublié quelque chose ?

— Je t’expliquerai, papa, répliqua brièvement le jeune homme.

Il s’approcha de son grand-père, afin de procéder aux effusions familiales. Mais, soudain, il s’aperçut de l’attitude étrange des siens : la figure congestionnée, les traits crispés de Michel dont les mains tremblaient : la fausse bonhomie et les regards inquiets du modiste ; le visage bouleversé de Jacqueline, en chemise de nuit au milieu du salon… tout cela dénotait un événement insolite.

La surprise que manifestaient ses parents en le revoyant était mitigée par une autre émotion.

René questionna :

— Qu’est-ce que vous avez ?… Vous vous disputez ? Jacqueline a pleuré.

Malgré les signes suppliants que lui adressait le modiste, Michel Bertin riposta :

— Il y a que ta sœur était en train de m’accuser d’avoir brisé sa vie en empêchant ce M. Hans Schwartzmann de demander sa main. Aujourd’hui, ton Allemand est marié ailleurs, ta sœur se désole et me reproche d’être la cause de tout. Il paraît que tu étais au courant de cette amourette clandestine, toi…

René considéra fixement le vieillard ; ses yeux furent pleins de larmes, tout à coup. Il sembla hésiter… Puis, d’un geste résolu, il fouilla dans la poche de son manteau de voyage, en sortit un volume tout froissé. Et, jetant le livre aux pieds de Jacqueline, le jeune homme cria d’une voix rauque :

— Tiens ! Lis ça… Et puis, après… Va embrasser grand-père !




V


— Nous voulons l’adresse pour aller dans une distraction amusante d’après-midi, Madame, Monsieur et moi.

Planté au milieu de l’hôtel, le gigantesque Hermann Fischer interrogeait un minuscule chasseur de l’établissement.

Le chasseur — un gamin pâlot, à la mine éveillée — toisa ces clients avec une attention d’observateur.

Où allait-il les envoyer, ces trois Alboches en quête de plaisirs ?

À un thé dansant ? Mais un coup d’œil jeté sur Caroline — son chignon tordu lourdement sous le canotier de voyage, son paletot-sac et ses souliers aux talons plats étant un critérium ; — fit supposer à l’enfant que cette sorte de divertissement plairait peu à Madame.

Le visage sévère et hautain de Hans Schwartzmann n’indiquait rien qui pût préciser ses goûts. Un moment, à l’aspect de ces ventres rebondis qui bombaient le gilet des deux hommes et la jupe renflée de l’Allemande, le petit chasseur eut la tentation de leur conseiller un farniente agréable dans ce hall même où ils pourraient continuer de s’empiffrer de pâtisseries diverses et de chocolat, en guise de digestion. Mais le désir de mériter sa gratification probable lui inspira un effort plus consciencieux ; et il finit par proposer :

— Connaissez-vous Enghien ?

— Non, dit Hermann.

— Eh bien ! Allez à Enghien… Il y a un Casino, un lac sur lequel on fait des promenades en barque… On prend le train à la gare du Nord.

Au nom d’Enghien, Hans Schwartzmann avait souri. Comme bon nombre d’artistes, l’écrivain était joueur. Sa carrière — où le hasard a tant de rôle, qu’il permet aux envieux de confondre la chance et le succès en une même acception, — lui avait enseigné la superstition du sort. Et le surmenage intellectuel que lui imposait son métier l’inclinait aux récréations qui ne s’adressent point à l’esprit, comme de tripoter des cartes ou de jeter des jetons sur un tapis.

Schwartzmann avait entendu dire que l’on jouait à Enghien. Il décida d’y conduire sa femme et son beau-frère.

Dès qu’ils furent en wagon, Hans Schwartzmann retrouva des impressions de Monaco : ils avaient, pour compagnons de route, un vieux monsieur et une vieille dame qui commentaient leurs gains et leurs pertes de la veille, et se communiquaient gravement les listes de numéros relevés au jeu de la boule, leurs « permanences », leurs systèmes fatidiques.

Hans céda au désir de Caroline qui souhaita tout d’abord une promenade en bateau. Assis sur la mince planchette d’arrière qui craquait sous son poids, l’écrivain, en regardant l’embarcation glisser sur la robe moirée du lac, éprouvait le sentiment des gens qui ont beaucoup voyagé : devant chaque paysage nouveau, les réminiscences d’autres excursions lui rappelaient des choses déjà vues.

Il savourait avec béatitude la douceur de l’heure présente. Ses yeux pleins de souvenirs contemplaient cette nappe d’eau tranquille ; les rives plantées d’arbres ; et les maisons de plaisance qui s’échelonnaient tout le long de la berge, étalant des jardins soignés, une architecture fantaisiste et coquette ; leurs propriétaires les avaient désertées depuis quelques jours, et les petites villas fermées dégageaient cette espèce de mélancolie attendrissante que nous inspire un jouet abandonné.

La barque avançait, se rapprochant du bord, frôlant les saules ; des murmures imperceptibles coupaient le silence : le frémissement des feuilles mêlé au bruissement des rames ; une vague musique, au lointain. Parfois, on traversait une arche de verdure dont les lianes trempaient dans le lac assombri d’ombres ; et Hans voyait papilloter des petites lumières d’eau claire entre les interstices des branches.

La promenade terminée, Hans Schwartzmann et ses compagnons entrèrent dans le casino. Hermann et Caroline s’arrêtèrent à la salle de lecture. La jeune femme s’intéressa aux illustrés qui jonchaient la table centrale ; et Fischer fourra subrepticement dans sa poche un paquet de cartes-lettres à l’entête du cercle, afin de rédiger ultérieurement sa correspondance intime sur du papier gravé aux armes d’Enghien.

Hans Schwartzmann pénétra dans les salons de jeu.

Des êtres au regard fixe grouillaient autour des tables. Le bruit monotone des râteaux raclant l’argent avec un crissement métallique accompagnait la voix des croupiers annonçant :

— As, numéro un !

Hans Schwartzmann appela le changeur, d’un signe. Il pontait paisiblement, avec le calme enjoué de celui qui tente les aléas du gain sans redouter la perte d’une somme légère, sacrifiée d’avance au plaisir.

Hans Schwartzmann s’amusait, se délassait — sans souci.

Cet homme était doué du tempérament égoïste des passionnés : l’amour effréné de son art l’assimilait aux ivrognes ou aux vicieux qui n’ont pour objectif que la force de leur désir, sans envisager les conséquences qu’il peut entraîner. Hans ne s’intéressait qu’à une chose : son œuvre du moment. Il oubliait le labeur de la veille ; et ce n’était qu’à l’instant de terminer l’ouvrage en train, qu’il s’accordait quelques minutes de relâche pendant lesquelles il cessait d’y penser. Puis, la besogne achevée, il s’en détachait peu à peu, repris par l’instinct créateur de rêver au livre futur.

Déjà, Schwartzmann étant hanté par le projet d’un scénario de drame ; il devenait indifférent à son dernier roman, Eine französische Familie parce qu’il était fini, qu’il avait paru et se vendait brillamment. Hans ne se préoccupait guère du sujet de ce livre qui l’avait actionné à sa table de travail, jour et nuit, durant huit mois. Et il ne songeait pas plus que, sur les cinquante mille exemplaires répandus à travers le monde, il suffirait qu’un seul tombât sous les yeux des intéressés pour jeter le désespoir et le désarroi dans « une famille française… »

Sa moralité d’écrivain — toute spéciale — consistait à parer ses héros de vertus chrétiennes, à leur faire parler le langage de l’honneur, à prôner la noblesse et la dignité, afin d’exercer une salutaire influence sur le public allemand, dont la faveur s’attache ouvertement aux romans chastes et aux œuvres saines, — s’il lit les autres en secret.

Mais Schwartzmann ne croyait pas agir contre sa conscience, lorsqu’il s’agissait de commettre une vilenie pour écrire un livre.

Cette déformation du jugement, chez l’homme qui a pour profession de penser, n’est qu’une hypertrophie d’orgueil : qu’importent les victimes, en regard de l’œuvre ?

Et Hans Schwartzmann jouait tranquillement à la boule avec la satisfaction d’un bourgeois sans reproche, qui se délecte aux attractions qu’il rencontre sur sa route, et sourit placidement, parce qu’il a l’esprit en repos et la certitude de ne point nuire à son prochain.

René entrait dans le hall de l’Hôtel Continental peu après le départ des Allemands. Il était étreint d’une angoisse sourde à se revoir en cet endroit familier qui lui rappelait tous les souvenirs de l’année passée.

Au lendemain d’une nuit d’insomnie, dont il avait compté les heures, — étendu dans son lit, les poings aux oreilles, les paupières fermées, voulant se forcer au sommeil qui eût apaisé sa surexcitation ; — René, sortant dès le matin afin d’échapper à sa famille, avait couru chez le peintre Simon et chez Paul Dupuis, s’assurant du concours de ses deux intimes au cas d’une rencontre probable.

Maintenant, il se présentait à l’hôtel de celui qu’il considérait déjà comme son adversaire ; et il éprouvait une fièvre d’impatience, mélangée d’anxiété, à la pensée de se retrouver enfin face à face avec le calomniateur.

— M. Hans Schwartzmann ?

— Il est sorti.

La déception de René fut extrême. La fatigue accablante d’une journée de chemin de fer, entre deux nuits blanches, et les émotions récentes exaspéraient ses facultés sensitives. Ce retard l’affola. Son imagination émit les pires hypothèses en une seconde ; et il cria presque, d’une voix enrouée : Il est reparti ?

La curiosité qu’il lut dans les yeux du domestique qu’il interrogeait contraignit René de se dominer. Il dit, plus calmement :

— J’ai absolument besoin de voir M. Schwartzmann… Savez-vous quand il rentrera ? Dîne-t-il ici ?

— Probablement, Monsieur.

René Bertin sortit lentement de l’hôtel ; il se morigéna de n’être pas venu dans la matinée ; à présent, il lui semblait que Hans allait lui échapper.

— M’sieur !

René se retourna. Le petit chasseur que Fischer avait questionné tout à l’heure rattrapait le jeune Bertin.

Le gamin avait vu le sculpteur entrer au Continental ; il l’avait entendu demander Hans Schwartzmann avec la voix agitée d’un homme bouleversé.

Il devina que ce monsieur donnerait beaucoup pour savoir où se trouvait l’Allemand ; et il eut l’idée de le lui apprendre, moyennant peu de chose.

Il chuchota, en avançant à demi sa paume qui se creusait en forme de sébile :

— Le type que vous vouliez voir, il est allé passer la journée au Casino d’Enghien, avec sa « dame »… Vous avez encore le temps de les rejoindre.

Le petit chasseur détala gaiement, en glissant dans son gousset le pourboire de René ; — et riant sous cape à la pensée qu’il venait peut-être d’envoyer à la poursuite de l’Allemand un créancier ou un tapeur, car il avait classé René dans l’une de ces catégories d’après son insistance et sa précipitation.

Cependant, le jeune homme n’avait point l’intention de courir à la recherche de Hans. Il était pleinement rassuré ; on lui avait donné la certitude que Schwartzmann serait là, ce soir : il était allé à Enghien, avec sa « dame… » Il s’amusait. Et il avait eu l’inconscience et l’impertinence de descendre au même hôtel, à quelques mètres de cette rue de la Paix, où il s’était aventuré certain soir, dans l’espoir d’y découvrir un magasin de modes à l’enseigne d’« Aimé Bertin, modes et fourrures… » Un hasard pouvait le remettre en présence de Jacqueline ou d’Aimé, ses voisins ; mais il se promenait insouciamment avec sa femme. Ils passaient sans doute devant la boutique, en jetant un coup d’œil distrait sur les chapeaux. Ils se divertissaient paisiblement, installés au centre luxueux de la ville ; et c’étaient les droits d’auteur d’Eine französische Familie qui payaient leurs plaisirs.

Un accès de rage envahit René ; un frisson bref et puissant le fit trembler de la nuque aux talons. Il murmura :

— Non… Je n’attendrai pas à ce soir.

Il arrivait place Vendôme. Il apercevait de loin, à l’entrée de la rue, le magasin d’Aimé Bertin.

Il eut peur d’être aperçu par quelqu’un de la maison. Jacqueline n’était peut-être pas là, mais son père s’y trouvait sûrement ; esclave de ses affaires, M. Bertin était toujours présent au poste, quels que fussent les désastres ou les catastrophes dont souffrît sa vie privée ; et seules, la mort ou la guerre l’eussent déterminé à fermer son magasin.

René, avide de solitude, s’effrayait à l’idée de revoir l’un des siens.

Il s’engouffra à l’intérieur d’un taxi-auto, n’ayant tout d’abord que la pensée de se dissimuler aux regards. Puis, lorsque le chauffeur se pencha vers lui, quêtant une adresse, René ordonna brusquement, avec décision :

— À Enghien… Au Casino… Le plus vite possible : vous aurez un bon pourboire.

Il se souvenait que Hans Schwartzmann aimait le jeu ; et il était presque sûr de trouver l’écrivain encore installé à l’une des tables du casino. Et puis, tant pis ! après tout, s’il ne rencontrait point Hans à Enghien !… Il n’aurait que la peine de retourner au Continental ; et il aurait trompé sa fièvre d’action, dans ces allées et venues moins torturantes que l’attente fastidieuse, à la même place.

Au fond de l’auto qui roulait à toute vitesse, René Bertin s’abandonna à une crise de désespoir. Ces routes qui défilaient dans l’encadrement de la portière lui remémoraient une promenade amoureuse faite avec Luce, deux mois plus tôt. La jeune actrice avait souhaité d’entendre une de ses camarades — cantatrice — dans le rôle de Carmen qu’elle interprétait ce soir-là au casino d’Enghien. Et René avait emmené Luce, en auto ; ils convenaient de dîner là-bas, avant d’aller au théâtre.

Le jeune homme se rappelait cette escapade d’amoureux. Ils étaient blottis dans une voiture pareille à celle-ci, qui filait aussi rapidement. Il avait pris la jeune fille dans ses bras ; et elle laissait René goûter ses lèvres, alanguie par cette soirée parfumée, enivrée par la brise d’été qui les éventait d’un souffle odorant.

L’auto stoppait devant le casino. René descendit et régla le chauffeur, avec des mouvements nerveux.

Il traversa rapidement les jardins, monta les degrés du perron, et pénétra dans les salles de jeu, poursuivi par un contrôleur auquel il jeta sa carte d’entrée d’un geste impatienté.

René s’avança vers les joueurs. Il y avait beaucoup de monde autour des tables. Il s’était imaginé qu’il devrait le chercher longtemps, parmi ces têtes nombreuses, penchées sur le tapis vert et rapprochées les unes des autres. Et pourtant, un mystérieux instinct guida ses regards : ce fut tout de suite lui qu’il aperçut, debout, auprès du croupier de gauche.

René éprouva une commotion violente à revoir Hans Schwartzmann, une douleur âpre à se repaître de la satisfaction bénévole qu’exprimait le visage de l’écrivain.

Il retrouvait ce faux ami si semblable au Schwartzmann de l’année précédente, avec sa haute taille bien prise dans un long pardessus ; ses cheveux en brosse, un peu clairsemés ; ses tempes qu’argentait la quarantaine ; ses yeux bleus, souriant à l’abri du lorgnon ; — qu’il se demanda une minute s’il n’avait pas rêvé le cauchemar vécu pendant ces jours derniers : et si ce Hans pacifique et serein avait bien écrit l’œuvre immonde qui eût dû le marquer au front d’un stigmate infamant — tels les galériens marqués à l’épaule.

Schwartzmann avançait la main droite pour ramasser sa mise. René considéra cette main robuste, énergique avec ses phalanges osseuses et ses grands ongles longs. Elle tripotait machinalement deux pièces de cinq francs qui cliquetaient entre son pouce et son médius. Elle avait sans doute manipulé, du même geste négligent, le porte-plume trempé d’encre — tandis que Schwartzmann agençait mentalement quelque scène de son roman…

René se mordit la lèvre jusqu’au sang.

Hans Schwartzmann venait de reperdre les deux pièces d’argent ; alors, il tira sa montre de son gousset, regarda l’heure, et s’éloigna doucement dans la direction des terrasses.

René le suivit. Il considérait avec une sorte de stupeur cet homme qui avançait d’une démarche large et lente, décelant sa parfaite aisance et sa tranquillité d’esprit.

Il murmura : « Je veux le tuer… »

Une sorte d’ivresse exaltait le jeune homme à l’évocation de ce grand corps vigoureux s’écroulant comme une masse, devenant un paquet de chair inerte.

Il eût souhaité d’abattre l’Allemand à coups de couteau, pour voir couler le sang. Il était pris d’une tentation en regardant le pli gras de la nuque de Hans, débordant du faux-col trop serré. Il lui semblait que l’assassinat vulgaire eût mieux répondu à l’acte de Schwartzmann — que le duel illogique et trop noble, qui honore à titre égal les deux adversaires sans distinguer le justicier.

René songea : « Et n’y aurait-il pas plus de courage — pour un homme de ma caste — à braver l’ignominie d’une poursuite en cour d’assises, que les chances d’un combat singulier ? »

Mais il constata aussitôt avec amertume : « Ah !… Trêve de sophismes… On ne s’improvise point criminel… Et je ne suis qu’un civilisé impuissant, qui défaille d’écœurement à la pensée de frapper un traître, en traître ! »

Hans Schwartzmann s’était accoudé à la balustrade. Il admirait le lac.

— Schwartzmann ! appela René, d’une voix sourde, qui s’étranglait à sa gorge.

L’écrivain se retourna brusquement. Il eut un sursaut, en reconnaissant le sculpteur. Puis, il esquissa un sourire et s’approcha, la main tendue.

René voulut parler ; sa langue était comme paralysée ; il sentait une chaleur étouffante lui monter à la face ; ses nerfs le trahirent ; et il ne parvint qu’à balbutier, avec un effort terrible :

— Vous… Vous… Eine französische…

Il leva son poing, d’un mouvement furieux qui s’adressait à sa propre faiblesse autant qu’à l’ennemi. Hans lui saisit violemment le bras, arrêtant le geste au vol.

L’écrivain scrutait profondément le visage altéré du sculpteur. Une expression étrange de tristesse intense passa dans ses yeux, tandis qu’il contemplait cet ami d’hier, ce frère d’art qu’il avait mortellement insulté. Il eut peut-être le remords fugace de son inconscience professionnelle. Et, se départissant de sa morgue ordinaire, Hans Schwartzmann prononça, à la façon d’une excuse détournée, la phrase sacramentelle qui faisait de René l’offensé, malgré sa tentative d’agression :

— Je suis à vos ordres, Monsieur Bertin…

René, ahuri, restait à la même place : ainsi, c’était fini, arrangé. Hans était parti, rejoignant sa famille. Ils allaient se battre, le surlendemain. Il avait revu Schwartzmann et il n’avait rien pu dire. Son indignation l’avait écrasé sous le poids de sa force même. René ricana farouchement : que la vie est plate !… La même situation sur la scène de l’Ambigu, et le héros trouvait à déclamer une tirade pathétique !…

Alors qu’à présent, René se morfondait sur les terrasses d’Enghien, en proie à cette préoccupation mesquine et grotesque :

— Il faut que je lui laisse le temps de regagner la gare… Si je rentrais immédiatement à Paris, je risquerais de prendre le même train que lui ; et nous nous retrouverions, nez à nez…




VI


Il était plus de sept heures du soir lorsque René, revenant d’Enghien, sonna à la porte de son ami Paul Dupuis.

Le jeune architecte habitait avec ses parents, boulevard Raspail. Son père, le sculpteur animalier Marc Dupuis, aimait beaucoup René Bertin, lui ayant voué cette sympathie émue des vieux artistes pour les jeunes talents — qui console parfois des attaques maladroites où s’entre-déchirent les hommes d’une même génération.

Lorsqu’on annonça l’ami de son fils, Marc Dupuis ordonna qu’on fît entrer René, sans cérémonie, dans la salle à manger où ils commençaient de dîner.

Brusquement, le jeune homme bouleversé — qui venait de subir une de ces heures pénibles où il faut vivre, malgré soi, un événement inaccoutumé — se trouva introduit dans une atmosphère d’intimité bourgeoise dont la quiétude formait un contraste trop violent avec les affres qui le troublaient.

L’argenterie étincelait, les verres brillaient, les plats avaient un aspect engageant sur la table bien servie que les corolles électriques du lustre illuminaient de lumière gaie.

Mme Dupuis — une agréable quinquagénaire dont les paupières fardées et les cheveux acajou décelaient une recherche esthétique de femme d’artiste — proposait sans façon :

— Vous allez dîner avec nous, mon petit Bertin !

René se sentit faiblir ; il fallait qu’il se forçât à sourire et il avait un mal immense à mouvoir ses lèvres desséchées. Il contempla avec envie le bonheur de ces gens tranquilles.

Mais Paul Dupuis le délivrait — disant à ses parents quelques mots que René n’écoutait point — et l’emmenait au dehors.

— Eh bien ! questionna l’architecte. C’est arrangé ? Tu l’as vu ?

René lui raconta brièvement ce qui s’était passé. Tout en parlant, le jeune homme observait Paul Dupuis avec cette lucidité particulière dont nous jouissons durant les périodes de fièvre où notre intelligence semble décuplée. L’architecte était son intime. René le savait discret, sûr et dévoué. Cependant, Paul écoutait ce récit avec une sorte de désinvolture qui choquait presque son interlocuteur. L’intérêt que nous témoignent nos amis ne nous paraît jamais égal à celui qu’ils devraient nous porter.

L’attitude flegmatique de l’architecte fut profitable à René : au contact de cette amicale indifférence, il reconquit tout son sang-froid — alors qu’une assistance trop chaleureuse l’eût déplorablement attendri.

Les deux jeunes gens sautèrent dans une voiture et se rendirent chez Maurice Simon.

René Bertin, redevenu très maître de lui, exposa ses désirs à ses témoins : la rencontre fixée dans le plus bref délai, le duel au pistolet, les conditions les plus rigoureuses.

Il ajouta :

— Schwartzmann les acceptera… Je le présume… Il en a regardé d’une manière si singulière, presque repentante… Je pressens que ses témoins auront mandat de se conformer à vos exigences.

Maurice Simon — que son amour enragé de la réclame avait poussé jusqu’aux mystifications de la peinture cubiste — remarqua :

— Dame ! Ça va lui faire une publicité monstre, à ton Schwartzmann, ce duel à propos d’un livre… Il risquera volontiers sa peau pour vendre son bouquin.

René fronça le sourcil. La réflexion du peintre lui rappelait ses propres appréhensions : étant donnée la vogue de Hans Schwartzmann, cette affaire aurait un retentissement énorme. Il songea aux milliers d’individus que la malice d’un artiste cloua au pilori — personnages trop ressemblants d’un tableau de maître ; politiciens que harcela un roman à clé ; victimes d’un caricaturiste ; — et qui n’osèrent protester, ni poursuivre, ni se venger ; trop lâches, trop sages ou trop couards ; craignant l’opinion publique, injuste et redoutable, qui les eût couverts de ridicule et mis les rieurs du côté du coupable.

Il cherchait un expédient qui atténuât l’esclandre. Il déclara enfin :

— Il dépend seulement de la bonne volonté de Schwartzmann qu’il ne soit fait aucune allusion au livre, quand le bruit de notre rencontre se répandra… Je pense avoir un moyen de le contraindre au silence… Pendant son séjour à Paris, Schwartzmann avait fréquemment accompagné ma sœur dans ses sorties : son assiduité pouvait exciter la malveillance de notre entourage. Un jour, je lui en parlai, à mots couverts ; et Hans me répondit d’une façon bien inattendue, en sollicitant la main de Jacqueline — mais secrètement, de lui à moi, — et il invoquait, pour prétexte à ce mystère, l’opposition violente qu’un membre de ma famille apporterait à ses projets. Or, à cette époque, il était déjà fiancé : il avait l’intention de se marier ailleurs ; et il se jouait de moi, de ma confiance, afin de continuer d’étudier librement cette âme féminine et le milieu où Jacqueline vivait, pour s’efforcer de dérober ce cachet « très parisien » qu’il voulait donner à son futur roman. Mes amis, je vous demande d’invoquer cette unique raison, en l’abordant : il a manqué à sa parole envers moi… C’est une cause amplement suffisante. Vous ne mentionnerez pas son livre… affectez de l’ignorer.

René conclut pensivement :

— Il comprendra… Le rappel d’une indélicatesse qui, cette fois, si elle était connue, ne lui vaudrait aucun profit et l’entacherait de quelque honte, incitera Schwartzmann à se taire. Ce sera la classique formule des rencontres pour des motifs d’ordre privé.

Les trois jeunes gens se séparèrent, après avoir convenu que Paul Dupuis et Maurice Simon se présenteraient le lendemain, à midi, chez Schwartzmann.

René Bertin rentra boulevard Haussmann. Tandis que la voiture le ramenait à son domicile, il éprouva un léger malaise ; des tiraillements d’estomac : il constata qu’il avait faim, tout bêtement. L’heure du dîner était passée depuis longtemps ; et les émotions n’avaient pu influencer cet appétit de vingt-cinq ans. René en rougit, saisi de la honte stupide qui nous vient de ce préjugé que les nécessités naturelles sont des opprobres. Il lui sembla monstrueusement comique d’avoir envie de manger dans un tel moment.

Lorsqu’il fut arrivé devant sa porte, il aperçut de la lumière dans la salle à manger, dont les fenêtres donnaient sur le boulevard. Il maugréa :

— Allons bon !… Ils m’ont attendu.

La perspective de répondre aux multiples questions des siens, alors que des crampes l’angoisseraient à la vue d’un potage fumant qu’il devrait laisser, par décence, affola René.

Enragé contre cette chair exigeante qu’il nous faut toujours servir la première, aux dépens du reste, René se précipita dans une boulangerie comme on entre dans un mauvais lieu, et il dévora voluptueusement trois petits pains de gruau.

Puis, il remonta chez lui, tout confus de sa faiblesse, une fois sa fringale apaisée.

On l’accueillit silencieusement ; les visages exprimaient l’inquiétude et la consternation. Jacqueline se forçait à se taire, sachant que la plus grande preuve d’affection qu’elle pût donner à son frère était de le laisser en repos. Elle sentait qu’une chose terrible était malheureusement nécessaire : alors, à quoi bon déprimer, démoraliser René par des supplications et des plaintes superflues ? Elle songeait à Luce, qui se désolait toute seule en quelque coin, n’ayant pas même le droit de se mêler ouvertement à la tristesse commune, et qui, pourtant, avait vaillamment applaudi la résolution du jeune homme. Jacqueline voulut prouver à son frère qu’elle l’aimait aussi intelligemment que Luce.

René comprit. Il se félicita, à cette minute, de n’avoir plus sa mère. Les deux femmes qui le chérissaient actuellement — une sœur et une amoureuse — considéraient avant tout sa dignité d’homme. La mère ne voit que l’enfant, n’attache aucune importance à ses actes, et se croit le droit absolu de protéger à outrance cette vie qu’elle a créée.

Aimé Bertin salua son fils de cette exclamation : Ah ! Enfin…

La présence de René qu’il retrouvait le même en apparence, sans blessure, sans mal visible, suffisait à rassurer momentanément ce père optimiste et superficiel.

Le sculpteur murmura :

— Je vous demande pardon… Vous auriez mieux fait de dîner sans moi…

Il épia furtivement son grand-père, craignant ses questions douloureuses… Mais Michel Bertin, impassible, lui dit simplement : Mange, mon petit : tu dois avoir faim.

René eut les larmes aux yeux, sentant combien cette attitude révélait la subtilité et la compréhension du vieillard. Il enveloppa Michel d’un regard de gratitude : l’émotion que trahissait le tremblement imperceptible des lèvres et des mains de son grand-père rendait cette réserve encore plus méritoire.

Comme ils étaient proches l’un de l’autre, ce soir, et que cette impression était réconfortante…

Après un dîner morne, ils passèrent au salon, machinalement, pour obéir au rite familier.

René alluma la cigarette que lui tendait son père.

Alors, Jacqueline ne put se maîtriser plus longtemps ; et, s’approchant de son frère, elle chuchota anxieusement :

— Quand ?

Le jeune homme affecta d’examiner le cylindre bagué d’or qu’il allait porter à sa bouche ; puis, répondit d’un air détaché : Demain… ou après-demain matin, probablement.

Jacqueline gémit à voix basse :

— Ah ! mon Dieu !… Je voudrais déjà avoir passé ces deux jours… Ça va être horrible d’attendre, maintenant.

Michel et Aimé Bertin la regardèrent avec approbation : c’était leur sentiment même qu’elle venait d’exprimer. Attendre l’inévitable, dans l’inaction : la torture suprême !

Et ne pas pouvoir parler ; sentir qu’on eût supplicié ce garçon en prononçant des phrases inutiles et désolantes. On savait qu’il allait se battre le surlendemain. Que dire ? Chacun l’approuvait et l’enviait tout bas, celui qui avait le bonheur de courir le danger en personne, sans avoir à trembler pour la vie d’un autre.

Aimé Bertin considérait tour à tour ces visages navrés, ravagés de douleur contenue. La petite âme frivole du modiste tournoyait sous cette tourmente comme une feuille balayée par le vent ; elle s’agitait et s’affolait, toute désorientée, l’esprit en ébullition.

Aimé souffrait de voir son fils s’exposer à un péril imminent, car il l’affectionnait profondément ; mais il souffrait presque autant de subir la tristesse de cette soirée morose.

Le modiste éprouvait à la manière des enfants — dont il possédait la nature ingénue et primesautière ; — ses impressions se percevaient très vives et très ardentes, sans qu’il pût les mettre au point : un grand chagrin ou un petit bobo lui faisaient pousser des cris semblables.

Soudain, l’effervescence de ses sentiments lui suggéra une injustice d’homme faible.

Il s’écria, avec véhémence :

— Ah ça ! René, tu pourrais bien nous dire quelque chose… Ne comprends-tu pas que cela nous soulagerait ? Tu as vu Schwartzmann, tu l’as provoqué… Nous n’aurions pas osé te persécuter de questions, mais ton rôle est de nous raconter les détails…

— Plus tard, papa… Demain… Laisse-le se reposer, murmura Jacqueline.

Les nerfs crispés, le modiste répliqua d’un ton irrité :

— Dans tout cela, moi, je n’ai rien fait ; et c’est moi qu’on rend malheureux. Car, vraiment, mes enfants, ce qui arrive est de votre faute… En parliez-vous, de votre Schwartzmann !… En jouiez-vous, du grand homme !… Moi, je m’étais toujours défié : tu te rappelles, Jacqueline ?… Quand il est venu pour la première fois au magasin. J’ai été très froid… Je lui ai dit : « Bonjour, Monsieur : je suis ravi… Vous m’excusez : je suis forcé de vous quitter… On me réclame de tous côtés… Eh bien ! Était-ce engageant cela ?… Je vous en fais juges. Seulement, ensuite, vous attirez ce monsieur chez moi, vous imposez sa présence ; et je laisse aller les choses, par indulgence : je n’aime pas à contrarier mes enfants. Résultat : ce monsieur écrit un roman sur moi, tourne ma profession en dérision, invente des calomnies sur notre compte… Rien ne serait arrivé si René s’était contenté de le fréquenter au dehors, si Jacqueline ne s’était pas jetée à sa tête… Car tu t’es jetée à sa tête, tu as été coquette avec lui. Vous sortiez toujours ensemble : tu étais si glorieuse de l’exhiber… Naturellement, il t’a courtisée : était-il momentanément subjugué par ta beauté, céda-t-il à un élan passager ; ou bien, se souciait-il uniquement d’étudier ton caractère, se figurant voir ce qu’est le masque d’une Parisienne à travers son lorgnon teuton ? Lui seul le sait… Toujours est-il que ton inconséquence nous a tous compromis. C’est toi qui l’a introduit dans notre intimité, qui as encouragé ses desseins secrets en répondant à ses avances… Et s’il arrive quelque chose à ton frère, tu pourras te dire que tu…

— Aimé !

Michel Bertin interrompit violemment son fils. Il lui désigna Jacqueline et René qui, enlacés l’un à l’autre, écoutaient leur père avec la même détresse silencieuse, le même geste des mâchoires contractées pour retenir les sanglots, le même regard de reproche vers le vieil enfant terrible qui les martyrisait inconsciemment.

Alors, Michel Bertin déclara lentement :

— Tu n’as pas le droit de parler ainsi. Moi seul aurais pu les blâmer, et tu sais bien pourquoi, Aimé… Et ton fils l’a senti également : son premier regard a été pour moi, tout à l’heure… Eh bien !… Qu’ai-je fait ? Je me suis tu… Imite mon exemple. J’ai l’horreur des Kassandras qui rappellent leurs prédictions, lorsque l’augure s’est réalisé. L’expérience est une conquête que nous faisons à l’aide de nos yeux, de nos bras et de nos gestes… ce ne sont jamais nos oreilles qui l’acquièrent. Nous ne l’apprenons pas : nous la prenons… À quoi servaient mes avertissements ? À quoi serviraient mes doléances ?… Mon impuissance s’est efforcée de prévenir les événements… Aujourd’hui qu’ils se sont produits, je ne les déplore point : je me réjouis… Regarde ton fils : est-ce le galopin de naguère qui nous débitait de belles tirades creuses sur la fraternité des races ?… Il est sombre, il a vécu ; il sait souffrir avec dignité ; il ne bavarde plus, mais il agit bien… Et tu as le cœur de te lamenter quand, au contraire, il faut lui crier : « Bravo, mon petit gosse ! Tu prouves que tu es d’un bon sang, que tu appartiens à cette élite de braves gens dont les bêtises mêmes finissent en beauté… » Ton fils a grandi, Aimé.

Le modiste considéra son père sans comprendre ; sa nervosité s’exaspéra. Il clama :

— Je m’en fiche, moi, de tout ça !… J’ai du chagrin, papa…

Et, saisissant la tête de son fils entre ses mains, Aimé Bertin l’étreignit en gémissant avec désespoir :

— Mon petit René… Mon petit René… J’ai peur qu’on ne te fasse du mal !…

— Eh bien ! et moi… Crois-tu que je n’en aie pas, du chagrin ? murmura doucement le grand-père.




VII


Paul Dupuis et Maurice Simon entrèrent au Continental en raidissant un peu leur démarche. C’était la première fois qu’ils servaient de témoins ; et ils se sentaient terriblement intimidés, de cette timidité des novices qui redoutent les bévues humiliantes.

Surtout que leur mission s’annonçait compliquée ; ils devraient y déployer des qualités de tact et de finesse, pour effleurer certains sujets. Et leur souvenir de Schwartzmann — cet Allemand rogue, hautain et guindé — ne les encourageait guère : l’interlocuteur auquel ils auraient affaire ne faciliterait point leur tâche.

Ils remirent leurs cartes à un domestique en demandant Schwartzmann. On les introduisit dans un petit salon qui dépendait de l’appartement que l’écrivain avait loué à l’hôtel. Et les deux jeunes gens étaient tellement troublés par l’importance de leurs fonctions présentes qu’ils échangèrent des salamalecs réciproques pour se céder le pas avant d’entrer — comme s’ils n’avaient pas été deux anciens camarades qui avaient perpétré les mêmes farces durant leurs années d’École.

Pendant les quelques instants d’attente, ils déambulèrent à travers la pièce, rectifiant leur attitude solennelle chaque fois qu’ils s’apercevaient dans le miroir de la cheminée.

Le bruit d’une porte les figea sur place. Hermann Fischer entrait et les saluait cérémonieusement, abattant brusquement son buste.

Paul et Maurice reconnurent vaguement cet ami de Schwartzmann avec lequel ils avaient soupé, une nuit. L’Allemand commençait :

— Vous êtes les témoins de M. Bertin, n’est-ce pas, Messieurs… Voilà… M. Schwartzmann mon beau-frère, m’a chargé de vous recevoir.

Les deux jeunes gens, interdits, échangèrent un regard. Puis, Maurice Simon objecta :

— Mais…

Hermann l’interrompit sans façon :

— Messieurs, il s’est passé des choses depuis hier, et je dois vous expliquer… À la suite de l’altercation qui a eu lieu entre M. Bertin et mon beau-frère, j’ai tenu une longue conversation à Hans… Il m’a raconté de quoi il s’agissait… Il est réel, Messieurs, que lorsque Hans a fait ce voyage en France, c’était dans le but d’étudier les mœurs et les coutumes… Votre ami s’est cru visé… Pourtant, quel tort lui a-t-on causé, puisqu’on n’a pas mis son nom ? Hans n’a pas appelé ses héros : Bertin, et l’histoire est inventée… Alors ?… Je ne comprends pas la querelle, puisqu’on n’a pas mis les noms…

De nouveau Paul et Maurice se regardèrent d’un air interloqué. La tournure imprévue que prenait l’affaire les effarait. Ils éprouvaient le sentiment d’un acteur qui a étudié consciencieusement son rôle et qui se trouve désarçonné, parce que le partenaire qui lui donne la réplique se livre tout à coup à des fantaisies d’improvisation. Ils se remémoraient les recommandations de René. Enfin, Paul Dupuis se décida à dire sèchement :

— Monsieur, il ne s’agit point d’établir si notre client a été ou non l’objet d’une diffamation : nous ignorons cette question. Vous savez le motif de notre visite : voulez-vous prier M. Schwartzmann de nous recevoir afin qu’il nous mette en rapports avec ses témoins…

Hermann Fischer répliqua très posément, avec cette placidité épaisse qui le bardait d’indifférence, tel un pachyderme enfermé dans son cuir :

— Mais il n’est plus là, Monsieur… Je vous répète que, dans cet entretien que j’ai eu avec lui, je l’ai persuadé que ce n’est pas se disqualifier que de céder la place à un être privé pour le moment de son bon sens… Je lui ai dit de belles choses, à Hans, Messieurs… de nobles choses que je regrette de ne pas pouvoir transcrire en français… Il n’est pas le maître de sa personne, il n’a pas la liberté de compromettre sans raison suffisante l’une des richesses de notre Allemagne… C’est comme si, moi, je vous vendais un morceau de mon pays, Messieurs… Alors, il est parti avec ma sœur ; ils vont voyager encore pendant quelque temps, le temps que votre ami réfléchisse et se calme… Vous comprenez que Hans ne s’esquive pas : on peut toujours retrouver un homme comme lui… Il ne fuit pas. Mais il laisse à votre ami le loisir de reprendre son esprit… Plus tard, si M. René Bertin reste dans les mêmes sentiments, il pourra venir demander une explication à mon beau-frère… Mais, j’en doute… Le temps est un grand philosophe, Messieurs… Votre ami profitera de ses leçons. À distance, les faits lui apparaîtront modifiés ; il estimera inutile de jouer sa sécurité pour réveiller une histoire oubliée, — à propos d’un livre où il se croit attaqué, mais que personne ne lira plus à cette époque-là… Allez, les hommes sont comme les peuples : ils ruminent leurs rancunes justifiées ou leurs griefs mal fondés ; mais, avant le culte de la vengeance, ils ont celui de la sagesse… Du reste, mon beau-frère a préparé une lettre pour votre ami où il lui donne toutes les raisons de sa détermination… Cette lettre est destinée à votre client ; la voici… Hans désire que vous en ayez également communication ; car, naturellement, il s’exprime mieux que moi… Voulez-vous en prendre connaissance, Messieurs…

Inconscient, imperturbable et paisible — presque souriant — Hermann Fischer développait méthodiquement une feuille de papier pliée en quatre, et la plaçait sous les yeux des deux jeunes gens médusés, qui lisaient machinalement :


« Monsieur René Bertin,

« C’est à l’ami connu à Heidelberg que je m’adresse aujourd’hui : ne me croyez pas impudent, ni cynique. Je veux tâcher à vous expliquer des sentiments qui surpassent le bon sens du vulgaire, et je me rappelle que, là-bas, nos esprits se sont pénétrés et souvent entendus : c’est pourquoi j’ose commencer ma lettre ainsi.

« J’avais d’abord accepté de vous donner la réparation que vous attendez. Je pars, sans m’exécuter. Je semble agir avec lâcheté. Cependant, vous me savez brave ; et vous sentez que je ne mens pas en vous assurant qu’il me faut plus de vaillance pour m’en aller, qu’il ne m’en eût fallu pour me comporter ainsi que le commun des mortels.

« Les mobiles qui me régissent sont élevés. Vous possédez une intelligence vaste et subtile : essayez de me comprendre.

« Mais, avant tout, sachez que je n’admets pas l’accusation que j’ai surprise sur vos lèvres et devinée dans vos yeux. J’ai écrit un livre ; la similitude des situations vous fait crier au pamphlet. C’est faux. J’ai emprunté un décor véritable pour paraître plus vrai. Je me suis inspiré d’une ambiance où j’ai vécu ; et c’est tout.

« Lorsque vous sculptez, vous figurez-vous avoir copié servilement votre modèle parce qu’il vous a prêté sa chair et ses muscles pour édifier votre idéal ? Comment pouvez-vous comparer à vous-même les personnages que j’ai pétris de mes mains.

« La fiction n’offense jamais la réalité.

J’ai dépeint une famille étrangère telle qu’elle eût été si les circonstances que j’ai imaginées en mon roman s’étaient produites dans son existence — exagérant, grâce aux événements, les penchants secrets que j’ai pressentis en étudiant ses caractères.

« Une conversation avec mon beau-frère Hermann me force à vous reprendre ma parole, car j’ai dû reconnaître qu’en vous donnant la chance de peut-être me tuer, je vous offrais une chose qui ne m’appartient plus et dont il m’est interdit de disposer : ma vie.

« Mon existence — Hermann me l’a prouvé, et veuillez, Monsieur, vous efforcer à cet instant d’objectiver notre opinion fondamentale — mon existence est devenue une partie de la richesse allemande, depuis que la gloire, à tort ou à raison, a couronné mon front comme celui d’un grand écrivain. Mes œuvres futures sont destinées à augmenter encore notre prestige national ; ce sont les pierres qui serviront à édifier un étage de plus à notre monument littéraire. Et c’est cela, Monsieur, que vous eussiez anéanti si vous aviez eu le bonheur de me toucher mortellement. Voilà pourquoi — vous accordant une réparation injustifiée — je n’agissais point à la façon d’un homme ordinaire qui peut librement risquer son existence indépendante ; mais je volais, en quelque sorte, un bien qui est la propriété de mon pays et non la mienne, en vous mettant à même de supprimer l’une des forces qui travaillent pour la prospérité de notre grande Allemagne.

« Il y a dix ans, j’avais encore le droit d’user de ma vie suivant ma volonté. Aujourd’hui, mon cerveau est devenu le réceptacle où reposent les trésors de ma patrie. Je dois veiller sur eux et les protéger aux dépens de mon honneur, en me plaçant au-dessus des conventions sociales, et en méprisant le mépris des hommes inférieurs.

« Et croyez, Monsieur, qui, malgré le malentendu qui nous divise aujourd’hui, je n’éprouve à votre égard ni haine, ni ressentiment.

« Hans Schwartzmann. »

Lorsque René lut cette lettre, son premier sentiment se traduisit par ce cri fraternel :

— Dire que j’aurais pu commettre l’aberration de laisser ma sœur épouser un Allemand, sans songer à la bassesse native de la race germanique, ni au sort affreux d’une Française mariée au-delà de la frontière, — au lendemain de l’affront d’Agadir, et à la veille d’une guerre certaine… Comme il vaut mieux que les événements aient fini ainsi : le hasard a parfois pitié de la faible raison des hommes !




VIII


Accablé d’une tristesse lourde et déprimante, d’une de ces souffrances morales insupportables qui nous inspirent le désir d’en finir, d’être anéanti, de ne plus penser, René, étendu de tout son long sur le divan de l’atelier, se rongeait à ressasser son obsession.

La rage de son impuissance passagère l’enfiévrait. Avec un geste endolori, il appuyait ses doigts contre ses tempes martelées ; son index comprimait le battement saccadé des petites veines gonflées.

Les secousses de ces derniers jours l’avaient brisé. Quand ses témoins lui avaient appris le résultat déconcertant de leur démarche, le jeune homme, fou de colère, avait d’abord songé à courir à la recherche de Schwartzmann. Les combinaisons les plus romanesques l’avaient hanté. Il voulait, tour à tour, s’en aller au hasard ou s’adresser à quelque agence de police privée ; il avait entrepris une enquête infructueuse parmi le personnel du Continental pour savoir à quelle gare Hans s’était fait conduire. Enfin, son impétuosité tombée, il avait senti l’inanité d’une pareille poursuite à l’aventure. Et il avait grondé, avec un regret farouche :

— Ah ! si j’avais obéi à mon impulsion, devant le lac d’Enghien !

Puis, c’était la joie d’Aimé Bertin au récit de l’événement, cette joie crispante dans un moment semblable. René avait souffert de l’attitude paternelle presque autant que la défection de Schwartzmann. Il n’est de pire supplice qu’une sollicitude intempestive, et rares sont les affections familiales qui ne nous jettent point le pavé de l’ours !

Ensuite, les conseils de Simon et de Dupuis. Publier l’imprudente lettre de Schwartzmann, proclamer sa conduite déshonorante, éclabousser son nom, l’entacher de honte et de ridicule… Mais René avait hoché la tête avec mépris : non, l’écrivain n’avait point commis d’imprudence en lui adressant une telle missive. Hans connaissait celui auquel il l’avait envoyée. Jamais René ne se salirait à répondre au scandale par l’esclandre, à l’infamie par la turpitude… L’&nbsp,« œil pour œil» de la loi du talion lui semblait l’une des plus grandes erreurs de la religion de Moïse, qu’il haïssait. Divulguer le secret d’une correspondance eût révolté René ; et il avait brûlé la lettre.

À présent, il gémissait sur lui-même. Certes, il retrouverait Schwartzmann ; l’heure des représailles n’était qu’ajournée. Mais quelle déception mortifiante que ce début de drame qui s’achevait en comédie, sur un entr’acte dont la durée serait incertaine…

Le regard de René se promena sur l’atelier, enveloppant ses ébauches et ses essais.

Le projet de l’Arpète s’étalait devant lui, comme un défi. Le profil pointu de la petite figure avait l’air de s’animer en un rictus sarcastique. René se rappela les jardins du Mont-Boron, la belle journée de Nice ensoleillée…

Ah ! le souvenir de nos espérances ressemble à la glaise séchée : c’est un morceau de terre durci ; on ne peut y modeler ses rêves.

La porte de l’atelier grinça doucement. Luce entrait.

Elle venait consoler son ami. Elle était certaine que sa présence serait un baume et sa parole un apaisement. Elle murmura tendrement :

— René… René… mon cher René…

Pour qu’il entendît le son de sa voix, simplement ; car, elle n’ignorait point l’inutilité des mots qui veulent soulager, et qui énervent.

René demeurait prostré sur son divan ; il restait absorbé ; il l’avait saluée d’un geste vague, sans même la regarder.

Luce eut l’intuition que son influence habituelle ne suffirait point à combattre cette crise. Le jeune homme était trop profondément touché. Elle connaissait la sensibilité extrême de René, sa propension à s’affecter. Elle s’émut douloureusement en sentant combien il devait souffrir. Et ne pouvoir rien, pour le calmer !

Luce s’exaspéra, se maudit d’être désarmée devant cette détresse.

Elle allait et venait, par l’atelier pleurant tout bas. Et soudain, elle fut vis-à-vis de la grande psyché qui était derrière la table à modèle. Luce considéra longuement son image : qu’elle était donc attirante, cette jolie fille aux yeux sombres, dont la frimousse anxieuse se tendait vers elle, quêtant une inspiration… Sa désolation même la parait d’un charme prenant. Car, si la douleur avilit le masque des vieillesses grimaçantes, elle est une beauté de plus pour notre jeunesse victorieuse : ses angoisses fardent nos paupières d’ombre, ses larmes font briller nos yeux ; ses frissons pâlissent nos joues et soulèvent nos seins émus, comme des ondes de volupté.

Luce baissa lentement ses paupières, et ses pommettes s’allumèrent d’une fièvre subite.

Elle s’approcha du sculpteur, s’agenouilla près de lui, se pelotonnant contre ses genoux.

Elle chuchota, en dérobant son regard :

— René… Je vous aime… Et vous avez de la peine.

Le jeune homme caressa la tête brune dont les boucles s’emmêlaient à sa chaîne de montre.

Luce se détourna un peu, pour balbutier :

— René… Avant, je vous avais dit que je ne pourrais pas… Eh bien !… maintenant, je sens que je pourrai…

Le jeune homme força doucement la petite tête inclinée, qui refusait de se redresser. Il lui découvrit un visage nouveau, un beau visage passionné, empourpré de confusion et d’amour, dont les prunelles implorantes n’osaient soutenir son regard…

Il comprit. Elle s’offrait, la douce camarade qui le chérissait depuis deux ans d’une affection si pure et si profonde. Elle lui voyait du chagrin ; elle ne savait comment le consoler ; alors, elle avait trouvé ce moyen : elle s’offrait chastement, ingénument, d’un élan apeuré qui la faisait trembler de tout son corps contre le corps de son ami.

René sentit ses yeux s’embrumer. Il refoula énergiquement ses larmes.

Chère petite Luce !… Leur bonheur futur s’édifiait sur le malheur de la pauvre Jacqueline ! Aimé Bertin n’aurait pas le courage de s’opposer au mariage de son fils, après ces désastres intimes qui l’amollissaient et l’inclinaient à la mansuétude.

Alors… Était-ce la peine de gâcher le joli geste par un geste prématuré ? De salir cette blanche aventure dont le souvenir parfumerait leurs jours d’avenir ?

René triompha une fois de plus de la tentation. Il aimait trop son amie pour risquer de s’en faire aimer moins.

Il prit Luce sur ses genoux, et la berça doucement en murmurant :

— Ma chérie… Ma chérie…

Et ils restèrent ainsi, enlacés, mêlant leurs soupirs, resserrant parfois leur étreinte ; alanguis, puérils et touchants, comme deux petits enfants qui ont du chagrin et qui pleurent, dans les bras l’un de l’autre…


FIN



Pithiviers. — Imprimerie DOMANGÉ et Cie. — 15.332.